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Revue pour les Français Novembre 1906/Texte entier

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Collectif
Revue pour les Français Novembre 1906
Revue pour les Français1 (p. 401).

REVUE POUR LES FRANÇAIS

POLITIQUE ET LITTÉRAIRE

Paraissant tous les mois




NOVEMBRE 1906



SOMMAIRE :

La France coloniale au début du xxe siècle
par Gaston BORDAT

Pages



Rédaction et Administration :

11, Avenue Malakoff, 11
PARIS

LA FRANCE COLONIALE

AU DÉBUT DU xxe SIÈCLE




Les questions métropolitaines d’intérêt général ont peu d’attrait pour la majorité des Français. Les questions extérieures en ont moins encore. Il suffit de parcourir les journaux français les plus répandus pour s’en convaincre immédiatement : c’est par exception, à propos d’un scandale quelconque ou d’un voyage sensationnel, qu’il y est parlé des colonies. Étant donné que ces feuilles répondent ainsi aux vœux de presque tous leurs lecteurs, cette constatation nous indique un très fâcheux état d’esprit. L’ignorance en est la seule cause. Les Français, nés curieux et sagaces, s’occuperaient beaucoup moins des questions de politique locale qui les divisent s’ils pouvaient apprécier l’intérêt des questions de politique mondiale qui les rapprochent. Ils cesseraient vite d’épiloguer sur l’avenir de la France d’après ce qui se passe dans leur village, ils jugeraient bien mesquines leurs querelles de partis, en présence de l’œuvre grandiose qui affirme en tous points du monde leur puissance.

Ceux d’entre nous qui ont voyagé, qui ont étudié les colonies françaises et l’action de la France hors de France, doivent considérer comme un devoir social de faire connaître à leurs compatriotes ce qu’ils ont vu et ce qu’ils ont appris. Les colonies et l’État lui-même doivent encourager leurs efforts et les seconder en poursuivant à côté d’eux la même tâche utile.

À ce point de vue, l’initiative de la ville de Marseille est un bel exemple et constitue un brillant point de départ. L’exposition nationale coloniale qui s’y tient depuis le mois de mai est plus qu’une manifestation patriotique, plus qu’une œuvre de vulgarisation : elle est un événement d’une portée internationale. Elle marque une époque, celle où la République française commence à contempler son œuvre d’expansion avec une fierté légitime et découvre en son propre passé les meilleures garanties de son avenir. Son effort colonial est primordial, c’est par lui que notre pays s’est maintenu au rang des plus grandes puissances, c’est à son propos qu’il a fait, pendant les vingt dernières années, plus et mieux qu’aucun autre, il est sa gloire, il est sa force : voilà pourquoi nous devons tous applaudir au succès de l’entreprise qui en détermine le bilan en l’étalant orgueilleusement aux yeux du monde.

Si quantité de Français continuent d’en ignorer l’importance, en raison de l’abstention navrante des principaux journaux à la leur signaler, les étrangers l’ont appréciée à sa valeur. Les Allemands en particulier, si avides de s’instruire en cette matière où l’expérience leur fait défaut, ont beaucoup étudié l’Exposition de Marseille et les plus illustres de leurs « coloniaux » n’ont pas caché l’enthousiasme mêlé de surprise qu’ils en ont éprouvé. Tel le docteur Klotz déclarant à un grand journal d’outre-Rhin qu’il s’inclinait « avec envie » devant ce travail : « Nous avons trop souvent coutume, ajoutait-il, de considérer l’Angleterre comme l’apha et l’oméga en matière de colonisation, comme la puissance coloniale par excellence. C’est le plus beau titre de gloire de l’Exposition de Marseille de montrer pratiquement qu’en France on sait aussi coloniser et que nous autres Allemands nous pouvons encore apprendre énormément de la France si nous voulons seulement nous en donner la peine. »

Ce témoignage nous est précieux. Il me plaît de l’invoquer à l’appui de mes impressions personnelles : il les détend contre l’adage fameux « nul n’est prophète en son pays. »

En 1880, l’empire colonial français s’étendait sur environ 900.000 kilomètres carrés, peuplés par 8 millions d’habitants ; son commerce atteignait à peine 650 millions de francs. Aujourd’hui son domaine couvre 12 millions de kilomètres carrés, peuplés par 50 millions d’habitants ; son commerce dépasse un milliard 586 millions. La différence entre ces chiffres à vingt-cinq ans de distance vous permet de mesurer l’effort colonial de la France contemporaine.

Cet effort est d’autant plus remarquable qu’il fut accompli par un petit nombre d’hommes énergiques et tenaces en présence de l’indifférence de la masse. La plupart des français ont compris très tard — beaucoup n’ont pas encore compris — que l’avenir de la France était lié désormais à son expansion.

Quantité se représentent la vie coloniale comme une vie d’aventures, les coloniaux comme des aventuriers ; il leur semble qu’on va aux colonies en désespoir de cause, pour avoir épuisé dans la métropole ses dernières chances de succès.

Quelle erreur ! et quelle faute ! Combien de jeunes gens actuellement avachis sur leurs ronds de cuirs, gagnant à ne rien faire de quoi vivre chichement, pourraient aux colonies mener une vie indépendante et saine en y réalisant une fortune honorable. Car on s’y enrichit, Messieurs, par son travail. C’est une erreur fondamentale de considérer les colonies comme un gouffre où s’engloutissent sans résultat les fortunes et les bonnes volontés. Bien au contraire elles sont comme un réservoir de richesses où chacun de nous, du plus puissant au plus misérable, est susceptible de puiser.

Le coût des colonies

Une autre erreur, également répandue, consiste à considérer les colonies comme des parasites de la mère-patrie. « Vous nous la baillez belle avec vos promesses de richesses, crient sans cesse les anticoloniaux ; en attendant, les colonies nous coûtent ! » Opposez-leur ces chiffres :

Les subventions fournies par l’État français à ses colonies atteignent aujourd’hui 2.953.000 francs ; par contre, l’Indo-Chine fournit un contingent de 13.500.000 fr. Madagascar 100.000 fr., l’Afrique occidentale 100.000 fr. — il est question de lui en demander 1.500.000. Il en résulte que l’État français reçoit 11 millions de plus qu’il ne donne.

Nous savons bien que les subventions directes aux colonies n’entrent que pour une faible part dans les charges qu’elles nous imposent. Notre budget des colonies atteint 110 millions et beaucoup de dépenses accessoires n’y figurent pas. Il n’en est pas moins vrai que la France tire chaque année de ses possessions des revenus en progression constante, supérieurs peut-être à ces sommes. Aux incrédules, nous soumettons ce détail :

Contributions de l’Indo-chine, de l’Afrique occidentale et de Madagascar
13.700.000 francs
Subventions des colonies à certains services métropolitains
500.000
Provisions déposées au Ministère des Finances pour dépenses effectuées en France
40.000.000
Intérêt des emprunts coloniaux contractés en France
20.000.000
Bénéfice à 10 % sur les 350 millions de commerce entre la Métropole et les colonies
35.000.000
Courtage à 5 % de 200 millions d’affaires traitées avec l’étranger par des courtiers français
10.000.000
Intérêt à 7 % des capitaux français engagés aux colonies, dans l’industrie, l’agriculture, etc
31.500.000

Total
150.700.000 francs

Ces chiffres sont évidemment approximatifs. Je ne les crois pas au dessus de la vérité. Ils suffisent en tous cas à montrer que l’empire colonial de la France ne constitue nullement pour elle la charge écrasante à laquelle font sans cesse allusion certains publicistes.

Les colonies et le socialisme

Ce point acquis, et sans nous attarder à montrer l’importance politique des conquêtes coloniales — ce qui serait enfoncer une porte ouverte — nous voulons répondre en peu de mots aux attaques passionnées des écrivains collectivistes contre ce qu’ils appellent dédaigneusement le « colonialisme ».

Je partage sans doute leur conviction que le « colonialisme » joue dans nos sociétés un rôle considérable. Mais s’ils proclament qu’il « exaspère et universalise les conflits sociaux » et « hâte l’effondrement de ces sociétés », je soutiens qu’il leur donne au contraire un regain de force en ouvrant à l’activité individuelle un champ inépuisable et plein d’espoirs. Les gens de talent, les hommes d’action qui pullulent dans nos sociétés et parmi toutes les classes trouveront tous les jours davantage aux colonies la gloire et la prospérité : ils s’écrasent ici les uns les autres ; ils travailleront là-bas solidairement. Par leurs œuvres augmentera la fortune publique, c’est-à-dire le bien-être commun. Ainsi se développeront ces entreprises de prévoyance et d’assistance dont la nécessité s’affirme à tous nos cœurs et dont la conception restera l’honneur de notre époque. La voilà l’évolution saine, basée sur le respect et l’affection mutuels, qui développera parmi tous les hommes et en particulier parmi les hommes d’une même patrie le sentiment de leur confraternité. Voilà le vrai progrès. En le favorisant au milieu de nous, l’expansion coloniale de la France apparaît comme un instrument de paix et de justice sociale. Sachons nous en servir et laissons aux exploiteurs du peuple le criminel désir de lui voir substituer leurs instruments de haine.

Les colonies et l’humanité

J’en arrive à considérer une autre accusation très grave portée contre les entreprises coloniales : celle d’inhumanité. « Vous prétendez porter la civilisation par tout le monde et faire le bien des peuples malgré eux, s’écrient leurs détracteurs ; en réalité vous semez la terreur et la servitude. Vous vous dites des apôtres et vous êtes des bourreaux ! » Trop d’exemples ont corroboré cette accusation. Je ne saurais nier que notre histoire coloniale en soit indemne. Elle contient plus d’une page inutilement sanglante, bien des mesures injustes, beaucoup d’abus cruels… et quelques crimes. Mais faut-il ne penser qu’au mal ? faut-il juger cette œuvre colossale uniquement d’après ses défauts ? faut-il pour une erreur oublier cent bienfaits ? Ce serait commettre une injustice flagrante. En vérité nos administrateurs, nos soldats, nos colons ont quelquefois manqué de patience : ceux-là seuls qui n’ont pas vécu la même existence et qui n’ont étudié les questions coloniales que dans leur chambre de travail oseront leur refuser quelque circonstance atténuante…

Quoi qu’il en soit, nous ne devons pas oublier notre jeunesse et notre inexpérience en matière coloniale. Nous devons surtout mettre en lumière les progrès très rapides que nous avons su accomplir et la façon dont nous utilisons dès à présent les leçons d’un passé à peine écoulé. Peu à peu s’effondrent les principes d’antan, les grandes théories hors desquelles on n’espérait jadis aucun salut, et voici que la colonisation apparaît non plus seulement comme une science mais surtout comme un art dont la méthode varie selon le milieu où on l’applique.

Sans doute, au début des conquêtes, l’Européen put un instant considérer les colonies comme uniquement prédestinées à sa fortune et leurs habitants comme de simples outils d’exploitation. Il fut un temps où l’on considérait chez nous les indigènes des colonies comme des gens de mentalité toujours inférieure : c’est en ce même temps qu’on prétendait — en vertu d’une politique fameuse dite d’assimilation — les gouverner comme des Français de France. Singulier illogisme ! Il n’en est plus de même aujourd’hui. L’expérience a permis de reconnaître que si les indigènes des différents pays soumis à la France appartiennent à des races de valeur tout à fait inégale — il faut être aveugle pour soutenir encore de nos jours la prétendue égalité des races humaines — ces indigènes n’en possèdent pas moins des qualités, des habitudes et des besoins propres parfaitement différents des nôtres ; les vouloir administrer tous suivant les principes du droit français, ce serait vouloir les affoler ; mieux vaut adapter ces principes à leur nature et à leur milieu. On l’a compris, et c’est ainsi qu’est née la politique dite d’association.

Cette politique a pour objet d’« associer » les efforts des fonctionnaires, des colons et des indigènes, en exigeant de chacun selon ses moyens une coopération utile à la même œuvre : le progrès économique et moral de la colonie. Cette politique, très rationnelle, demande de la part de nos administrateurs coloniaux une connaissance profonde des populations qu’ils sont appelés à diriger ; elle varie à l’infini selon les milieux, mais partout, même parmi les sociétés les plus avancées, l’Européen doit conserver dans l’« association » une autorité prépondérante. Son rôle est d’enseigner à ses auxiliaires l’intérêt commun qui les guide et de les entraîner ainsi vers le progrès en les forçant à obéir à la loi commune du travail.

Nous ne voyons là rien d’abusif. Il nous semble au contraire que par la régénération physique et morale de ces populations lointaines nous faisons plus qu’œuvre française et remplissons un devoir humain. Je ne prétends pas dire que tout est pour le mieux dans notre régime colonial, mais, constatant les progrès immenses accomplis depuis quelque temps dans le domaine de la politique indigène, j’augure bien de son avenir et me crois fondé à conclure qu’il saura satisfaire à la fois nos sentiments philanthropiques et nos ambitions nationales.

Les colonies et la concurrence

Sans vouloir examiner ici tous les aspects du problème colonial — ce qui dépasserait le cadre de cette étude et nous entraînerait bien au-delà du but proposé — je tiens à réfuter encore une objection qui vient naturellement aux lèvres après mes réflexions du dernier paragraphe : celle de la concurrence économique que nous allons universaliser en fournissant à des millions d’hommes jusqu’à présent inoffensifs des armes qu’ils pourront utiliser contre nous-mêmes. Ne dissimulons pas ce danger, connaissons-le, sachons nous en défendre, mais gardons-nous de l’exagérer.

L’émancipation économique de nos colonies est si lointaine qu’il semble un peu puéril d’épiloguer dès à présent sur son caractère. Nous possédons sur elles une formidable avance ; il dépend de nous de la conserver longtemps encore. En attendant, nous augmentons notre richesse acquise et entassons d’immenses réserves qui profiteront tôt ou tard, quoi qu’en prétendent certains théoriciens, à la masse de nos populations.

Rien ne prouve, d’ailleurs, que l’universalisation de la concurrence soit funeste à nos sociétés. On nous menace de surproduction. « Le jour où nos colonies auront su conquérir leur émancipation économique, le bas prix de leur main-d’œuvre leur fournira sur nous des avantages particuliers, affirment nos prophètes. » Ceux-là oublient qu’il s’ensuivra dans ces mêmes colonies une émancipation sociale et une croissance de besoins telles que les avantages qu’ils invoquent n’existeront plus. On cite l’exemple du Japon. J’y suis allé tout spécialement pour étudier la grande industrie naissante et j’ai acquis la conviction que dans les conditions actuelles le bas prix de la main-d’œuvre et sa grande abondance constituent pour cette industrie des avantages presque illusoires à peu près compensés dans les pays d’Europe et d’Amérique par la qualité du travail et par sa régularité. Il en sera de même en tous pays. Les salaires augmenteront peu à peu : le jour où l’ouvrier colonial fournira une production équivalente à celle de l’ouvrier européen, soyez sûr qu’il n’acceptera plus de salaire dérisoire. Il consommera en conséquence et la surproduction dont on nous menace saura difficilement l’emporter alors sur ses demandes.

À ce moment, par la mise en valeur des terres et l’établissement de relations entre tous les hommes, le « colonialisme », loin d’avoir aggravé la misère, aura bien satisfait à la loi d’harmonie universelle dont l’observance demeure la condition de notre bonheur.

Le lecteur voudra bien excuser ce préambule un peu long à l’exposé que nous lui avons promis. Il nous a paru nécessaire, avant tout, d’opposer quelques arguments positifs aux raisonnements spécieux des ennemis de l’idée coloniale. Ayant défendu la cause, nous allons lui présenter l’œuvre, en caractérisant successivement les progrès de l’expansion française dans chaque partie du monde.


L’AFRIQUE FRANÇAISE


Les territoires d’Afrique, protégés et administrés par la France, couvrent à peu près 10.700.000 kilomètres carrés, soit plus du tiers de ce continent. Ne nous laissons pas éblouir ni écraser par l’énormité du chiffre — une grande partie de ces territoires sont désertiques et sans valeur actuelle, — retenons plutôt l’étendue des possessions françaises dignes d’exploitation immédiate : plus de quatre millions de kilomètres carrés, superficie équivalente à la moitié de l’Europe continentale. Elles contiennent environ trente millions d’habitants indigènes et présentent, de l’Algérie à Madagascar, une infinie variété d’aspects, de climats et de « possibilités ».

L’Algérie.

L’Algérie est la plus proche de nos colonies, si proche qu’on l’a considérée comme un prolongement de la mère-patrie en y taillant trois départements administrés comme tous les autres et rattachés au ministère de l’intérieur. Elle présente cette particularité historique qu’elle n’a pas cessé d’être — au moins nominalement — une colonie vassale de l’étranger depuis l’époque où les Carthaginois y fondèrent leurs première comptoirs au ixe siècle avant notre ère. Aux Carthaginois succédèrent les Romains (146 avant J.-C), les Vandales (429), les Byzantins (553), les Arabes (711), les Turcs (1518) et les Français. Ces dominations successives et les luttes qui les accompagnèrent furent peu favorables au progrès de l’Algérie. Seuls les Romains y entreprirent une véritable colonisation qui s’affirme encore de nos jours par de nombreux vestiges. Ils en firent leur grenier d’abondance, y poursuivirent de gigantesques travaux d’art, y construisirent d’immenses cités, telle cette admirable Timgad — la Pompéi africaine — avec sa majestueuse voie triomphale, son forum, son théâtre, que nos archéologues ont fait sortir de la poussière et qui donnent à l’Afrique romaine une figure plus énorme encore que celle que nous lui supposions d’après l’Histoire.

Après les Romains les Arabes, par l’importation de l’islamisme, révolutionnèrent le pays, entraînant ses habitants à la conquête de l’Espagne et leur laissant l’empreinte inaltérable de leur civilisation. Plus tard les Turcs en firent un repaire de brigands dont les excès amenèrent, en 1830, l’intervention française.

La résistance des indigènes, générale jusqu’en 1846, se perpétua longtemps encore par des insurrections partielles. L’agitation de certaines tribus, à peine éteinte de nos jours, nécessita la division du pays en territoire civil et territoire militaire : par les empiètements successifs du premier sur le second nous pouvons juger des progrès de la pacification.

À présent l’Algérie est bien une terre française. Pour la première fois en contact avec des populations musulmanes, nos gouvernements les ont d’abord traitées maladroitement et n’ont pas su gagner leur loyalisme. La politique actuelle, de plus en plus algérienne, réussira sans doute à les attacher à la France par un double lien d’intérêt et de reconnaissance ; elle saura satisfaire en même temps les légitimes désirs de la population européenne qui prétend exercer sur l’administration locale de son pays d’adoption une influence prépondérante.

L’Algérie, dont le climat est presque partout agréable à l’Européen et parfaitement salubre, est une merveilleuse colonie de peuplement. La population européenne qui n’atteignait que 35.000 âmes en 1841, se chiffre aujourd’hui par plus de 600.000 et représente plus du septième de la population arabe. Elle augmente rapidement. Les Français d’origine y tiennent la première place : ils sont 365.000 ; les naturalisés Français sont 129.000 ; les Espagnols 155.000 ; les Italiens 38.000.

Ces résultats sont dûs en grande partie à l’œuvre de colonisation officielle qui a permis de fixer aux indigènes et aux colons des emplacements favorables en leur fournissant les moyens de les mettre en valeur. Ainsi furent installées en moins de trente ans — de 1871 à 1895 — quinze mille familles françaises, population rurale qui compte plus de 100.000 membres. Leur race, saine et féconde, a déjà subi l’influence de son entourage et présente une physionomie originale. Leur type se transforme, leur langage se caractérise par un accent particulier, leur mentalité change. Ils forment véritablement une France nouvelle qui promet de nous faire grand honneur.

Malheureusement les immigrants espagnols et italiens deviennent chaque année plus nombreux et, malgré les efforts tentés par l’administration française pour les franciser rapidement, menacent de l’emporter sur nos colons. Ce danger doit être combattu par une publicité plus large des avantages offerts là-bas aux Français de bonne volonté. Il faut dire à nos paysans qui s’en vont s’étioler dans les villes quelle existence privilégiée les attend sous ce ciel merveilleux où d’immenses territoires fertiles sont encore à leur distribuer.

Ses richesses naturelles, considérables, sont encore loin d’être convenablement exploitées et pourtant l’Algérie jouit déjà d’une grande prospérité. Sans doute la France s’est imposé d’énormes sacrifices pour hâter sa pacification et sa mise en valeur, elle n’a pas ménagé son sang ni son argent, mais c’était raisonnable : elle s’en trouve largement payée. L’Algérie n’est pas seulement pour elle un immense grenier, elle fut aussi la porte ouverte à notre expansion nationale dans les pays qui l’avoisinent et reste un point d’appui utile à la préservation et au progrès de toute l’Afrique française.

La Tunisie.

La Tunisie couvre une superficie égale à la moitié de l’Italie. Son histoire se confond jusqu’au xixe siècle avec celle de toute l’Afrique du Nord. Restée indépendante après notre conquête de l’Algérie, elle est devenue protectorat français en 1881. La Tunisie qui tient beaucoup de la grande voisine dont elle n’est séparée par aucune limite naturelle, s’en distingue heureusement par son homogénéité territoriale, par sa température à la fois plus égale et moins sèche, par sa population moins turbulente et plus accessible au progrès.

La colonisation française s’y est développée avec une rapidité étonnante qui s’explique dans une large mesure par la modération avec laquelle nous avons exercé notre influence sur le pays. En conservant de l’ancien régime indigène tous les rouages compatibles avec l’œuvre nouvelle que nous prétendions accomplir, nous avons assuré à la Tunisie une tranquillité durable ; en lui accordant une administration autonome, nous lui avons permis de se développer à l’abri des influences fâcheuses qu’a souvent exercées sur le gouvernement de nos colonies notre politique intérieure. Les résultats acquis prouvent l’excellence de ce système.

En 1881, le commerce total de la Régence se chiffrait par 23 millions de francs ; il dépasse aujourd’hui 160 millions. Le pays est méconnaissable à ceux qui l’ont parcouru il y a vingt ans.

La mise en exploitation du sol s’est effectuée tout autrement qu’en Algérie. Au lieu d’une masse de petits agriculteurs vivant sur leurs terres, nous y trouvons surtout de grands propriétaires, souvent absents, exploitant leurs domaines par l’intermédiaire de régisseurs, employant un grand nombre d’ouvriers à gages. Ainsi s’est constitué en Tunisie un prolétariat européen dont l’importance augmente sans cesse, circonstance peu favorable à l’émigration de colons français. Sur 131.000 Européens fixés en Tunisie, nous trouvons seulement 28.000 Français contre 86.000 Italiens et 12.000 Maltais.

Ces conditions de peuplement sont dangereuses pour la France. Sans doute, sur 712.000 hectares de terres en culture appartenant à des Européens, les Français en possèdent 628.000, ils ont en mains les capitaux et accaparent les entreprises, leur rôle économique est primordial. Il n’en est pas moins vrai que l’élément étranger les submerge, supplée à la valeur par le nombre et finira par acquérir à leurs dépens la prépondérance sociale. Il est bien difficile d’exercer notre action nationale sur ces masses et d’en former une société française d’idées. L’administration y travaille. Sans mériter le reproche d’exagération, nous pouvons dire que l’avenir de la Tunisie française demeure lié au succès de cet effort.

Le Maroc.

Nous ne pouvons pas quitter l’Afrique du Nord sans mentionner le Maroc, sa partie la plus riche. Les conquêtes de la France en ont fait une enclave entre ses possessions. Elle doit y exercer par la force des choses une absolue prépondérance qu’elle aurait aisément conquise depuis longtemps si nous avions su profiter des privilèges de fait qu’elle y possède.

Le Sahara.

Le Sahara français est grand comme dix fois la France. C’est un mélange confus de déserts de sable ou de pierres et d’oasis, une plaine généralement accidentée, rehaussée çà et là de massifs montagneux qui s’élèvent jusqu’à 2.500 mètres. L’extrême sécheresse qui le caractérise oppose à sa pénétration un obstacle effrayant mais pourtant moins insurmontable qu’on ne l’a très longtemps supposé. Il n’est pas complètement inhabité et renferme même une population importante : les Touareg, ses véritables maîtres, qui sont plusieurs centaines de mille, valeureux et organisés. Après avoir essayé de les gagner pacifiquement la France a dû lancer contre eux plusieurs expéditions armées qui n’ont pas encore arrêté la résistance qu’ils nous opposent. Leur soumission nous est indispensable avant l’établissement des voies transsahariennes qui doivent relier directement toutes nos possessions africaines et leur donner l’homogénéité qui les transformera en un puissant empire. Cet espoir représente pour nous toute la valeur du Sahara. Ses régions sont improductives, son importance économique est nulle.

L’Afrique occidentale française.

Le gouvernement général de l’Afrique occidentale française a été constitué en 1899 par la réunion des colonies du Sénégal, de la Guinée, de la Côte d’Ivoire, du Dahomey et des territoires de la Mauritanie. Sa superficie atteint 2.277.000 kilomètres carrés peuplés par environ dix millions d’habitants.

Les territoires de la Mauritanie saharienne ont été revendiqués par la France dans une intention purement politique et sans aucune arrière-pensée d’exploitation économique. Notre pénétration s’y poursuit méthodiquement par l’établissement de relations pacifiques avec les principaux cheikhs auxquels nous accordons l’investiture et qui acceptent notre suzeraineté.

Sur la côte au sud du cap Blanc sont situées les pêcheries récemment étudiées et déjà célèbres du banc d’Arguin. Elles dépassent, paraît-il en richesse et en variétés tous les centres déjà connus.

Le Sénégal subit l’influence de la France depuis la fin du xvie siècle. Il englobe aujourd’hui l’ancienne région du Soudan français constituée en gouvernements militaires. Son climat n’est pas naturellement insalubre : la malaria et la fièvre jaune qui y firent tant de victimes y deviendront sans doute inconnues dans quelques années, grâce aux mesures énergiques entreprises pour la destruction des moustiques, leurs seuls propagateurs.

Les principaux produits du Sénégal sont l’arachide, le caoutchouc, la gomme et l’or alluvionnaire. Son commerce extérieur a dépassé 78 millions en 1905.

La France occupe depuis 1865 la région des « Rivières du sud » qui, augmentée du Fouta-Djalon et du bassin du Haut-Niger est devenue la Guinée Française. Le Fouta-Djalon, massif montagneux et bien arrosé, véritable Suisse africaine, est considéré comme le sanatorium de l’Afrique occidentale. Ses habitants, les fameux Peulh, race énergique et intelligente, convertie à l’islamisme, s’occupent principalement d’élevage : c’est là pour la colonie une ressource de grand avenir, étant donnée l’extrême rareté du bétail dans les pays avoisinants.

Au delà, dans les terres basses, la culture du riz promet des résultats considérables. Cependant, la valeur économique de la Guinée tient surtout à l’exploitation du caoutchouc. Elle a pour débouché principal le port de Konakry, dont l’activité sans cesse croissante accuse le progrès de son commerce représenté en 1905 par 13.600.000 francs d’importations contre 14.800.000 francs de produits exportés.

La Côte d’Ivoire, où l’expansion française se manifesta dès 1842 est administrée par la France depuis 1889. Les deux tiers de son territoire sont une vaste forêt tropicale dont l’exploitation, à peine commencée, accuse déjà la grande richesse représentée jusqu’à présent surtout par l’acajou. Les terrains défrichés sont susceptibles de culture intensive que rend malheureusement difficile la pénurie et l’infériorité de la main-d’œuvre. Les plantes à caoutchouc abondent et les palmiers fournissent en huile et en noix de palme un rendement facile. Des gisements aurifères qu’on dit importants ont été découverts sur les plateaux du Baoulé et dans la région de Kong, célèbre par la résistance et la capture du fameux conquérant soudanais Samory.

Le commerce de la colonie s’est élevé à plus de 28 millions en 1905.

Les ports du Dahomey, situés sur la côte des Esclaves, furent fréquentés dès le xve siècle par des navigateurs français. L’annexion du pays eut lieu en 1892 après une véritable guerre dirigée contre Behanzin, à présent exilé à Blida. Les amandes et les huiles de palme ont constitué jusqu’à présent son unique ressource, mais les essais de culture récemment effectués permettent de considérer le maïs et le coton comme ses plus riches produits d’avenir.


Cet aperçu très bref peut donner une idée sommaire de l’importance des colonies de l’Afrique occidentale française. Elles nous apparaissent aussi prodigieusement riches qu’immensément vastes. Leur conquête et leur pénétration furent une œuvre tellement superbe et gigantesque que nous ne pouvons manquer d’affirmer notre admiration et notre gratitude pour ses auteurs, chefs et soldats, connus et ignorés.

Leur mise en valeur n’exige pas moins d’efforts et nous devons associer ici les noms du docteur Ballay et de M. Roume qui ont su l’entreprendre avec une égale maîtrise : le premier est mort à son poste, de la fièvre jaune ; le second poursuit sa tâche, encouragé par un succès croissant.

L’avenir de ces possessions dépend de l’exécution d’un programme de travaux publics. Dans l’état actuel des transports, elles ne peuvent écouler qu’une infime partie de leurs produits. C’est aisé à comprendre. Ouvrez une carte de l’Afrique occidentale et considérez, par exemple, la Guinée. Savez-vous combien coûte le transport d’une tonne de marchandise de Konakry à Beyla, de la mer à l’arrière pays ? Exactement 1.424 fr. 80 ! Trouvez vous un produit agricole qui supporte une telle majoration de prix ? Non. L’exploitation du sol de ces régions est donc liée au perfectionnement des moyens de communication. Il leur faut des chemins de fer.

L’Afrique occidentale française qui possède déjà 1 200 kilomètres de voies ferrées doit rapidement doubler ce réseau sous peine d’être arrêtée en pleine croissance. Elle négocie à cet effet un nouvel emprunt de 100 millions qui bénéficiera probablement d’une garantie de la métropole mais qui s’en passerait aisément. En dix ans son commerce a doublé et cette colonie, dans l’enfance, représente déjà 20 % des échanges de l’empire colonial français[1] : les progrès qu’elle a réalisés dans sa période de formation lui assurent un prodigieux avenir.

Le Congo.

Le Congo français est formé des anciens territoires du Gabon, du Moyen-Congo, de l’Oubanghi-Chari et du Tchad. Nous l’avons acquis par lambeaux, à la suite des voyages de nos explorateurs, sans dépenser officiellement beaucoup d’efforts.

La facilité même de son annexion lui aliéna longtemps l’attention de la métropole et le priva des secours utiles à sa mise en valeur. En comparaison des résultats économiques obtenus dans l’État voisin du Conso belge, notre œuvre est demeurée inférieure. Les Belges ont compris avant nous la portée du mot de Stanley : « Sans le chemin de fer, tout l’État du Congo, quel que soit l’immensité de ses ressources, ne vaut pas une pièce de deux shellings », ils ont construit leur chemin de fer. Nous n’avons pas encore le nôtre.

Le Congo est notre colonie la plus peuplée. La politique indigène y joue dès lors un rôle particulier. Ses habitants qui mènent la vie sauvage se soucièrent peu de nous voir occuper leur pays aussi longtemps que nous les laissâmes en paix, mais dès qu’on fit appel à leur concours, ils résistèrent : n’ayant pas de besoins, ils ne comprenaient pas l’utilité de l’effort. En présence de cette difficulté, l’administration coloniale résolut d’attirer d’abord l’indigène par des avantages immédiats et à sa portée, puis de l’éduquer et de lui demander en retour le paiement d’un impôt dont la nécessité l’obligerait au travail. Méthode d’une application délicate ! Elle fut parfois au-dessus de l’expérience ou du caractère de nos jeunes administrateurs et donna lieu à des abus, voire à des crimes, encore présents à nos mémoires. Il faut savoir que la responsabilité en incombe aux personnes et non pas au système. Les instructions du commissaire général, M. Gentil, stipulent expressément que l’impôt indigène — fixé à 3 francs par an et par case habitée — doit être volontaire ; que la mission des administrateurs chargés de le percevoir est purement persuasive et pacifique : qu’ils doivent agir par l’intermédiaire des chefs de villages auxquels ils abandonnent 6 % de leurs recettes et n’exercer jamais la moindre répression pour cause de non paiement. Malgré les difficultés de cette procédure l’impôt indigène a produit 90.000 francs en 1902, 284.000 francs en 1903, 507.790 francs en 1904 : on escompte qu’il doit quadrupler. Les populations s’en acquittent de plus en plus volontiers en raison de la protection effective que la France leur accorde contre les traitants au service des compagnies concessionnaires. Elles s’accoutument peu à peu au travail et s’« associent » à l’œuvre coloniale. Quant à la corvée du portage, contre laquelle s’élèvent nos philanthropes en pantoufles, on s’efforce de l’adoucir mais elle demeure indispensable, ainsi qu’en tout pays où les voies de communication et les bêtes de somme font également défaut.

Les richesses naturelles du Congo sont variées à l’infini. Ses forêts, d’une beauté proverbiale, renferment quantité d’essences précieuses ; sa faune est riche et ses cours d’eau très poissonneux ; son sol se prête à toutes les cultures ; son sous-sol même contient de nombreux minerais.

Parmi ses productions actuelles le caoutchouc représente 40 %, l’ivoire 35 %, les bois d’ébénisterie 15 %, auxquels s’ajoutent en quantités moindres les huiles et amandes de palme, le café, le cacao, etc… Son commerce a atteint 21 millions en 1904, en augmentation de trois millions sur l’année précédente. Si nous voulons nous en donner la peine et mettre à la disposition du gouvernement du Congo les sommes indispensables qu’il réclame, la colonie saura bientôt se suffire à elle-même et nous payer de retour.

Madagascar et dépendances.

L’île de Madagascar a coûté à la France de durs sacrifices. En mesurant sa valeur à son prix d’acquisition, nous avons commis une erreur grossière qu’il est utile de dissiper.

Madagascar a beaucoup trop fait parler d’elle ; elle a promis au delà de ses moyens : à présent son crédit s’épuise et les déceptions sont d’autant plus vives à son propos que les espoirs semblaient fondés. La vérité, c’est qu’elle n’est pas pour nous une possession de première valeur et qu’elle a tenu longtemps dans nos préoccupations coloniales une place qu’elle ne méritait pas et qui revient à d’autres.

La colonisation agricole, malgré l’effort très énergique que lui a consacré le général Gallieni, n’a pas donné de bons résultats. Les Européens, attirés à grands frais, ont, en majorité, abandonné leurs concessions ; les indigènes, eux-mêmes, ont souvent laissé là leurs terres sous l’accablement des impôts qu’on prétendait en exiger pour faire face aux besoins d’une politique trop magnifique ; enfin le sol lui-même s’y prêtait mal : quel que soit l’avenir de ses rizières, Madagascar n’est pas un pays agricole, on s’en aperçoit un peu tard.

La colonie semble devoir se consacrer plutôt à l’exploitation forestière, à l’élevage et surtout aux mines, pour la mise en valeur desquelles la main-d’œuvre lui fait malheureusement défaut. On peut ainsi dire que son développement rationnel est lié dans une large mesure au problème de l’immigration d’une masse de travailleurs qu’elle aurait bénéfice, suivant l’exemple du Transvaal, à recruter parmi les Chinois.

Il lui faut aussi développer ses communications. Sans nier l’utilité du chemin de fer de Tananarive à la mer, qui sera probablement achevé l’année prochaine, nous pensons qu’on a trop sacrifié à son exécution et qu’il eût mieux valu employer l’effort et l’argent qu’on lui a consacrés à des travaux plus nécessaires.

Le commerce de Madagascar a atteint 45.800.000 francs en 1905, dont 19.400.000 francs à l’exportation représentée principalement par l’or (40 %), le caoutchouc (20 %), les peaux (13 %), le bétail (8 %), etc… Il représente moins de 6 % du commerce total des colonies françaises[2].

Dans les parages de Madagascar se trouvent les îles de Nossi-bé, de Sainte-Marie, Glorieuses, et l’archipel des Comores composé de Mayotte, Anjouan, Mohéli et la Grande-Comore. Leur valeur est essentiellement agricole et l’excellence du sol y permet les plus riches cultures, malheureusement paralysées dans leur extension par le manque de main-d’œuvre. La canne à sucre et la vanille en sont les principaux produits, exportés en 1904 pour une valeur de trois millions.

La Réunion.

L’île de la Réunion, située dans l’Océan indien à 800 kilomètres de Madagascar, appartient à la France depuis 1638. C’est une « vieille colonie » tropicale, purement agricole. Sa population est presque totalement française ou issue de français. Elle a joui d’une prospérité incomparable aux temps passés, mais elle est aujourd’hui dans une situation précaire. Souffrant déjà du manque de bras, elle a été d’autant plus éprouvée par la baisse des sucres qu’elle se consacrait presque entière à leur production. Elle doit à présent transformer les exploitations de canne à sucre qui encombrent son sol en cultures plus rémunératrices.

Son commerce, qui dépassa 80 millions de francs en 1860, est tombé à 40 millions en 1900 et à 32 millions en 1904. Le sucre représente encore 55 % de ses exportations complétées par la vanille, l’essence de géranium et de vétyver, le tapioca, etc.

Sensiblement plus au sud sont situées les îles Saint-Paul et la Nouvelle Amsterdam, poussières de colonies qui assurent à la France un poste sur la route de l’Australie au Cap, puis les îles Kerguelen, notre possession la plus voisine du pôle, dont la latitude correspond à celle de la Patagonie.

Somalie française.

Remontant vers le nord sur la côte orientale, nous rencontrons la colonie de la Côte française des Somalis. Elle n’a de valeur que par sa situation géographique. Son chef-lieu Djibouti, excellent port, constitue pour nos flottes un précieux point d’appui sur la route de nos colonies d’Extrême-Orient et de l’Océan indien : il est en même temps le principal débouché maritime de l’Éthiopie, tête de ligne du chemin de fer français dirigé sur Addis-Abbaba, et possède de ce fait une énorme importance commerciale.

Sur la rive opposée du Bab el Mandeb (côte d’Asie), le territoire de Cheikh Said, propriété française inoccupée, possède un bon mouillage qui commande l’entrée de la Mer Rouge et dont nous pourrions faire une station navale très utile au point de vue stratégique.

Telle est l’Afrique française.

Considérez sur une mappemonde l’ensemble des régions énumérées qui la composent. À l’exception de la côte des Somalis et des îles de l’océan indien, elles forment un même bloc. Leurs territoires, enclavant ça et là plusieurs colonies étrangères, communiquent tous entre eux par des voies terrestres. En y développant la circulation, nous en augmenterons l’unité. Le jour où des chemins de fer français relieront l’Algérie au Tchad et au Niger, nous aurons constitué un empire africain qui saura vivre et se défendre par lui-même. Jusque là nous n’en posséderons que les morceaux et nous risquerons de les perdre à la première attaque, car ils sont presque tous séparément indéfendables.

Ainsi la construction du transsaharien, si vainement discutée jusqu’alors, apparaît d’intérêt primordial. Son utilité politique étant admise, il est puéril d’y opposer sa non-valeur économique. La première condition du commerce n’est-elle pas la sécurité ? Travaillons donc à l’établir. La terre d’Afrique sera le refuge de notre puissance coloniale au jour, assurément lointain mais dont l’échéance est possible, où nous aurons « lâché » l’Asie : elle doit en être le rempart. Nous n’achèterons jamais trop cher la possession tranquille des privilèges que nous y avons acquis. Leur valeur équivaut à l’avenir de la France.


L’ASIE FRANÇAISE


L’Afrique est une terre vierge et ses aborigènes sont des peuples enfants. L’Asie est la mère-nourrice de l’Europe et ses populations sont les plus vieilles du monde civilisé. Il en résulte que la colonisation européenne doit évidemment différer de l’un à l’autre continent. Dans l’un nous poursuivons surtout l’exploitation au sens propre du mot, dans l’autre le commerce ; ici nous semons principalement, là nous devons déjà récolter.

L’Asie française, composée des comptoirs de l’Inde, des concessions chinoises et de l’Indo-Chine, représente une superficie de 672,000 kilomètres carrés peuplés par environ 21 millions d’individus.

Outre leur valeur intrinsèque, nos colonies d’Extrême-Orient ont l’avantage du voisinage de la Chine, marché de distribution immense, et nous permettent d’y insinuer notre influence en tirant parti de son réveil. Ne jugeons donc pas leur valeur par leur seule étendue mais considérons-les surtout comme un moyen d’action dans cette région du monde : il s’y joue une partie d’importance internationale dont aucune grande puissance ne saurait, sans déchoir, se désintéresser.

L’Inde française.

Mesquin débris du splendide héritage préparé par Dupleix, défendu par Lally-Tollendal et abandonné par la France qui n’en apprécia l’importance qu’après l’avoir laissé tombé aux mains des Anglais, l’Inde française d’aujourd’hui n’a pour nous que la valeur d’un souvenir. Pondichéry, Chandernagor, Karikal, Mahé, Yanaon et leurs dépendances, territoires morcelés en centaines de parcelles, dispersés à travers l’Inde anglaise, ont une superficie d’environ 50.000 hectares et comptent 75.000 habitants, parmi lesquels moins d’un millier d’Européens.

On y cultive le riz, l’indigo, l’arachide, mais leur prospérité économique est principalement due à l’industrie déjà ancienne du tissage et du teint des cotonnades bleues dites guinées, fabriquées à l’usage des noirs du Sénégal et de la côte de Guinée. Nous avions certainement avantage à favoriser le développement de cette industrie française. Nous l’avons au contraire entravée par une loi récente.

L’Inde française est connue, d’autre part, pour ses scandales électoraux. On sait qu’elle nous rend l’éminent service d’augmenter notre Parlement d’un sénateur et d’un député. Là se bornera sans doute bientôt toute son utilité. D’aucuns peuvent la trouver médiocre.

L’Indo-Chine.

Les territoires de la péninsule indo-chinoise sont partagés entre la domination britannique, le Siam et la domination française. Notre Indo-Chine, formée des colonies et protectorats de la Cochinchine, du Cambodge, du Laos, de l’Annam et du Tonkin, en est le morceau de choix, le plus peuplé, le mieux situé.

La Cochinchine est une ancienne province du Cambodge, annexée à l’empire d’Annam à la fin du xviie siècle et complètement assimilée par ses conquérants. Elle appartient à la France depuis les traités de Saigon consentis par l’empereur Tu-Duc à la suite des expéditions de l’amiral Rigault de Genouilly et de l’amiral de la Grandière en 1862 et 1867. Sa pacification fut longue, sinon difficile : c’est seulement en 1879 qu’il fut possible d’y fonder un régime administratif civil et cette époque marque en réalité le départ de notre œuvre.

La position géographique de la Cochinchine à l’embouchure du Mékong et au sud de la péninsule en a fait l’entrepôt commercial des pays environnants.

Sa valeur est surtout représentée par la production du riz. Elle est après la Birmanie le principal pays du monde exportateur de cette denrée. Dans les deltas du Mékong et du Donnai, la superficie des terrains convertis en rizières est évaluée à 1.200.000 hectares. On y cultive plus de 350 variétés. La fécondité de ces terres est exceptionnelle : leur rendement moyen dépasse 2.000 kilos de paddy — riz brut, non décortiqué — par hectare, ce qui représente une production totale de plus de deux millions de tonnes !

Le grand marché du riz est Cholon, faubourg de Saigon qui en est le port. La tonne de paddy s’y vendait 80 francs aux derniers cours. Il y existe un certain nombre de décortiqueries dont huit usines très importantes qui ne traitent pas moins d’un million de tonnes par an. Ces rizeries n’appartiennent malheureusement pas à des Français : six d’entre elles sont chinoises, les deux autres sont exploitées par des sociétés anonymes où dominent les capitaux allemands. On rencontre aussi à Cholon plusieurs manufactures de pâtes alimentaires et de nombreuses distilleries.

Ces détails ayant précisé le rôle du riz en Cochinchine, il faut ajouter que les rizières actuellement exploitées occupent à peine la moitié du delta susceptible de mise en valeur : c’est dire qu’on peut au moins doubler encore la production. Les riz de Cochinchine, inférieurs à ceux de Java, du Japon et même de la Birmanie, par conséquent peu appréciés sur les marchés d’Europe, trouveront toujours dans les pays d’Extrême-Orient, au Japon et surtout en Chine, des débouchés illimités. Ils sont la fortune du pays, c’est pourquoi nous y avons insisté si particulièrement.

Le Cambodge est le pays des Khmers. La race khmer, l’une des mieux civilisées de l’antiquité, a exercé sur l’Indo-Chine une influence affirmée encore de nos jours par quantité de ruines célèbres. Les monuments de la ville et de la pagode d’Angkor sont rangés parmi les plus beaux du monde antique. Les sociétés qui se donnèrent pour capitale cette cité merveilleuse atteignirent sans doute un degré éminent de savoir et de puissance. Leur histoire nous est mal connue et rien ne prouve que les Cambodgiens d’aujourd’hui en descendent comme ils le prétendent.

Vers le ive siècle de notre ère, le Cambodge était province chinoise. Il conquit son indépendance au viie siècle et lutta constamment depuis lors, tantôt avec l’Annam, tantôt avec le Siam, jusqu’au jour où le roi Norodom, pour échapper à la domination de l’Éléphant blanc, accepta la protection de la France. La délimitation des frontières du Cambodge devenu protectorat et quasi-possession française, entraîna d’interminables pourparlers avec le Siam et aboutit au traité de 1902 qui n’a pas accordé à la France toutes les garanties désirées.

Le Siam se régénère sous la poussée des étrangers qui lui ont imposé leurs services. Anglais, Japonais et Allemands y exercent une influence que nous n’avons malheureusement pas su leur disputer. Nous avons intérêt à surveiller attentivement l’émancipation de ce voisin. À la première occasion favorable il revendiquera certainement nos provinces cambodgiennes arrachées à sa suzeraineté. Sachons prévoir cette éventualité, gardons nos frontières, mais fortifions surtout les liens qui nous unissent à nos protégés cambodgiens : rivaux séculaires des Siamois ils confondront leur propre cause avec la nôtre si nous savons gagner leur sympathie et leur donner conscience de la force qu’ils tirent de notre protection. À la renaissance du Siam, opposons la rénovation du Cambodge. Issues ou non des anciens Khmers, ses populations sont très douées, très portées au progrès : leur éducation sera facile.

Le Cambodge, longtemps méconnu par l’administration coloniale, est aujourd’hui renommé pour la richesse et la variété de ses ressources. Il est le principal producteur de poivre et de coton de toute l’union indo-chinoise, il est aussi son premier centre d’élevage et l’un des plus gros fournisseurs de poisson de l’Extrême Orient tout entier.

Les pays du Laos occupent le centre de la péninsule indo-chinoise et sont partagés entre la France, le Siam et les États Chans. Le Laos français, qui s’étend de la Chine au Cambodge d’une part, du Mékong à la grande chaîne annamitique d’autre part, n’en est pas la partie la mieux favorisée. Il ne manque pas de ressources mais sa population est extrêmement clairsemée.

Sans cesse dévasté par les incursions de ses voisins chinois, annamites ou siamois, le Laos était autrefois divisé en un grand nombre de petites principautés : la France a respecté leur organisation, y ajoutant le lien d’une administration supérieure commune. Assez peu connu et peu exploité jusqu’alors, il manque de communications, d’outillage et de main d’œuvre. On dit merveille de ses forêts, on lui prédit un grand avenir minier. Dans l’état présent sa valeur tient surtout à l’élevage, au caoutchouc et à la culture du coton.

L’empire d’Annam est un vieil édifice historique dont l’origine remonte à l’an 2800 avant notre ère. Il perdit son indépendance en 111 avant J.-C. pour subir jusqu’au xe siècle la domination chinoise dont s’émancipa définitivement le fameux Dinh-tien-hoang, un berger selon les uns, un chef de voleurs pour les autres, plus simplement sans doute le fils d’un gouverneur chinois, qui fonda la première dynastie annamite de l’époque moderne. La sixième s’achève en ce moment sur la tête du jeune empereur fou dont les exploits navrants viennent de nous être racontés : son origine remonte au temps des premières relations officielles entre l’Annam et la France.

C’était vers 1785 : l’héritier du trône, Nguyen Anh, chassé de ses États par la révolution des Tai so’n, réfugié à Saigon, y subit l’influence d’un missionnaire français, l’évêque Pigneau de Béhaine, qui l’entraîna à faire appel au concours effectif de la France. Par son intermédiaire fut conclu en 1787 le traité de Versailles : Louis xvi s’y engageait à fournir une petite armée, des canons, quelques bâtiments de guerre au souverain détrôné qui promettait en retour de nous céder la baie de Tourane et d’ouvrir ses États au commerce français. La France n’exécuta pas ses promesses, mais l’évêque ami de Nguyen Anh, lui ayant procuré les services d’un certain nombre d’officiers et d’ingénieurs français, le fit bientôt rentrer en possession de son empire. Nguyen Anh fonda sous le nom de Gialong une dynastie nouvelle. Toujours aidé par nos compatriotes, il conquit ensuite le Tonkin, réalisant ainsi l’unité annamite depuis longtemps rompue.

Les successeurs de Gialong abandonnèrent sa politique et manifestèrent contre les Européens une hostilité violente. À force de persécutions ils attirèrent l’intervention française. Les expéditions militaires s’y succédèrent depuis 1873, et aboutirent en 1884 au traité de Hué qui consacra notre protectorat sur l’Annam.

L’Annam proprement dit, limité par la Cochinchine, le Cambodge, le Laos, le Tonkin et la mer de Chine, forme une bande de terre étriquée dont la largeur atteint à peine 150 kilomètres. C’est un pays très montagneux, boisé, bien arrosé, suffisamment peuplé.

Ses cultures caractéristiques sont le thé, le coton et le mûrier. L’avenir du thé est immense : l’Indo-Chine en importe environ 1.300.000 kilos par an ; le coton trouve un débouché dans les filatures du Tonkin qui en font venir de l’Inde pour plusieurs millions chaque année ; quant à la soie, on sait que nos manufactures lyonnaises en achètent annuellement pour plus de 30 millions sur le marché de Canton. Ces simples chiffres indiquent suffisamment les « perspectives » économiques de l’Annam pour ses trois principaux produits auxquels s’ajoutent d’ailleurs beaucoup d’autres ressources.

Le Tonkin appartient à la France depuis le traité de Tien-Tsin qui termina en mai 1885 la guerre menée contre la Chine à la suite de ses protestations contre l’établissement du protectorat français sur l’Annam. Ces faits, inséparables du nom de Jules Ferry, nous sont contemporains et très connus.

Le Tonkin est, nous semble-t-il, la partie de l’Indo-Chine française à laquelle nous devons attacher le plus de prix et consacrer le plus d’efforts. Sa position géographique nous facilite la pénétration commerciale des provinces limitrophes de la Chine : par les voies naturelles du Tonkin, Yunnan-Sen est à 24 jours de la mer, par la Birmanie à 38 et par la Chine elle-même à 42 ; pour une balle de coton les frais de transport par voie française atteignaient ainsi 37 francs, tandis qu’ils dépassaient 62 francs par voie anglaise ! La différence entre ces chiffres donne une idée précise de notre privilège. Nous l’avons d’ailleurs perfectionné par la construction de chemins de fer de pénétration qui affirment définitivement notre prépondérance économique sur le Yunnan et le Kwang Si. Le Tonkin est un riche pays agricole. La superficie de ses rizières atteint dans les deltas du Fleuve Rouge et du Thai Bin environ 900.000 hectares : les mieux placées fournissent deux récoltes par an. Cependant son avenir est ici inférieur à celui de la Cochinchine : presque toutes ses terres disponibles sont, en effet, dès à présent utilisées et surpeuplées : ou y compte dans certaines provinces plus de 350 habitants au kilomètre carré. Après le riz, le coton, le maïs, le manioc, le jute, la ramie, le mûrier sont de première importance dans l’agriculture tonkinoise.

Les forêts du Haut-Tonkin abondent en bois de fer, santal, ébène, bois de rose et possèdent des réserves considérables en plantes et lianes à caoutchouc. Mais la caractéristique économique spéciale du Tonkin, ce sont ses mines, et surtout ses houillères. Étant donné la position excellente des gisements de Hongay situés sur la côte même et la facilité de l’extraction du minerai qui s’y abat à ciel ouvert, ses charbons se sont vite répandus en Extrême-Orient. Sans valoir nos charbons gras, ils sont très appréciés pour leur grande puissance calorique et reconnus supérieurs aux charbons japonais. On en a exporté pour 4 millions de francs en 1904, principalement sur Hongkong. D’autres gisements houilliers très importants existent à Yen Bai sur le Fleuve Rouge et dans l’île de Kebao. Leur capacité totale est évaluée à 12 milliards de tonnes.

Considérez l’ensemble des ressources naturelles que nous avons énumérées, ajoutez y une population nombreuse, intelligente, réputée pour fournir une excellente main d’œuvre, et vous concluerez avec nous que le Tonkin est par essence un pays d’industrie. Nous devons profiter de cette disposition : elle donne à l’Indo-Chine française une valeur exceptionnelle entre tous les pays d’alentour. En y créant un centre manufacturier français nous lutterons avec avantage contre l’industrie étrangère qui, tous les jours, chasse nos produits des marchés chinois. Il ne s’agit nullement de faire concurrence à l’industrie française métropolitaine, mais d’utiliser un privilège spécial dont elle est par elle-même incapable de jouir. Ce ne sont pas, en effet, les Français qui occuperont jamais en Chine la place qui semble réservée aux Tonkinois, ce sont les Japonais et les Hindous avec leurs associés anglais. En nous abstenant nous favoriserons simplement la fortune de nos concurrents.

Nous avons brièvement résumé l’origine et la situation présente de nos possessions d’Indo-Chine. Elles forment ensemble un territoire égal à la France augmentée du tiers de sa grandeur et contiennent 20 millions d’habitants, soit environ 35 au kilomètre carré, densité trois lois supérieure à celle du Siam et de l’Indo-Chine anglaise.

Pays agricole, susceptible par son étendue et sa diversité d’altitudes et de climats d’une grande variété de cultures, elle est avant tout un immense grenier à riz. Elle en augmente sans cesse sa production et son exportation a passé de 500.000 tonnes en 1888 à près d’un million de tonnes en 1904.

La nomenclature complète de ses ressources remplirait plusieurs de ces pages. Nous en avons décrit les principales pour chaque pays de l’union. Elles suffisent à montrer l’étendue des « possibilités » économiques de l’Indo-Chine.

Ces perspectives y ont déterminé un énorme afflux de capitaux en majorité français et chinois qui ont naturellement précipité sa mise en valeur. En 1892 son commerce extérieur égalait 163 millions ; en 1902 il a dépassé 399 millions. La France a largement bénéficié de ce développement : ses importations en Indo-Chine, évaluées à 24 millions de francs vers 1890 ont atteint 98 millions en 1904, bénéfice particulièrement sensible en ce qui concerne les cotonnades : tandis qu’en 1894, l’Indo-Chine en achetait 2890 tonnes à l’étranger et 1090 en France, elle a fait venir en 1904, 4385 tonnes de France et seulement 204 de l’étranger. Ajoutez la rémunération de 422 millions de capitaux français placés dans la colonie et sa contribution annuelle de 13.500.000 francs au budget de la métropole. C’en est assez pour apprécier l’étendue des résultats acquis.

Ces résultats semblent pourtant infimes en comparaison des promesses de l’avenir. L’Indo-Chine apparaît comme une mine inépuisable où nous avons seulement donné quelques coups de pioche !

Les Français, qui commencent à le comprendre, attachent dès lors un très grand prix à la conservation de cette admirable possession. L’ayant jugée menacée par le progrès de l’impérialisme japonais, ils ont placé au premier rang la question de sa défense militaire. Comment défendre l’Indo-Chine ? un fait domine toutes les considérations stratégiques : nous n’y parviendrons jamais sans le loyalisme indigène. La politique locale joue ici un rôle primordial.

Nous avons affaire à des populations très civilisées qui sont à même de nous comprendre et de juger notre œuvre : elles s’attacheront à nous dans la mesure où nous aurons su mériter leur gratitude. C’est à leur propos que s’affirme dans toute son ampleur la valeur de « l’association ». Loin de vouloir nous les assimiler moralement et intellectuellement, respectons largement leurs mœurs et leurs coutumes, utilisons leur collaboration effective au gouvernement et au progrès du pays et sachons leur faire partager les bénéfices de sa rénovation. Il faut qu’ils se rendent compte que nous les protégeons sans chercher à les asservir, que leurs intérêts sont les nôtres : ils deviendront alors pour nous les auxiliaires les plus confiants et les plus sûrs contre toute agression de l’étranger.

À présent il me semble que le sentiment de ce péril ne doit pas être exagéré. Quelques écrivains nous l’ont montré très imminent du côté japonais ; leur erreur est flagrante à mes yeux. J’ai rapporté d’un récent séjour en Extrême Orient et au Japon même une opinion absolument contraire. Les hommes d’état nippons m’ont paru beaucoup trop avisés pour se lancer dans une aventure qui révolutionnerait l’Extrême-Asie entière, ils ne songent qu’à entretenir de bonnes relations avec la France, à réparer leurs forces en profitant pacifiquement des avantages de leurs victoires. Leur prêter un dessein aussi absurde que celui d’une expédition armée contre l’Indo-Chine est leur faire une injure gratuite : nous savons qu’ils ne la méritent pas.

Dans l’avenir même il est permis de prévoir que ce n’est pas le Japonais qui menacera l’Indo-Chine française : c’est plutôt le Chinois.

Le lecteur sait qu’il y a dix ans, la guerre sino-japonaise ayant révélé la faiblesse extrême du Céleste-Empire, les grandes puissances européennes prétendirent s’y tailler des sphères d’influence respectives et comment chacune d’elles obtint, pour gage de l’exécution des traités consacrant son droit de préférence sur le morceau de choix convoité, un lambeau de territoire chinois. La France jeta naturellement son dévolu sur les provinces voisines de l’Indo-Chine : le Yunnan, le Kwang-Si et le Kwang-tung, et prit possession effective de la baie de Kwan-Tchéou-Wan. La Russie, l’Angleterre, l’Allemagne en firent autant en Mandchourie, au Yang-Tse, au Chantoung : ainsi commença l’« ouverture » de la Chine à l’exploitation européenne.

Le mot exploitation a deux sens : mise en œuvre et abus de confiance. C’est un fait que l’Europe et les Européens en ont surtout retenu le second. Sous prétexte de rénovation nous avons voulu imposer brutalement nos progrès et même nos idées. Au lieu de nous consacrer à notre rôle de commerçants, nous nous sommes sottement obstinés à prétendre doter la Chine d’une civilisation nouvelle dont nous étalions, d’autre part, à ses yeux les côtés les plus détestables. Dites-le bien haut : nous avons fait fausse route et notre erreur est à présent bien difficilement réparable.

J’étais un soir dans une auberge de village, aux environs de Péking. Accroupis autour d’une petite table basse, des paysans dînaient au milieu de la cour. Ils causaient bruyamment, riaient beaucoup et me remarquaient à peine. Arrive un étranger : sous prétexte que la table est posée au milieu de son chemin, il la bouscule et renverse tous les petits plats, mes gens n’ont pas même protesté ; rassemblant les miettes de leur repas, ils sont allés l’achever dans un recoin obscur, mais ils n’ont plus cessé dès lors de nous épier. Ma présence même qui leur était indifférente, leur est devenue insupportable et s’ils avaient été les maîtres de l’auberge, ils m’auraient certainement expulsé. Hé bien ! — je ne l’écris pas sans quelque confusion — les façons d’agir de mon compagnon de hasard sont courantes parmi les Européens de Chine, elles se manifestent à propos des plus petits faits comme dans les plus graves circonstances ; les gouvernements européens eux-mêmes adoptèrent trop souvent vis-à-vis des autorités chinoises une politique aussi brutale et maladroite. Songeant à l’incident de l’auberge, je la qualifie volontiers de « politique des pieds dans le plat. » Nous savons que la France s’est montrée quelquefois plus modérée que les autres « grandes puissances », il n’en est pas moins vrai qu’elle souffrira un jour de leur méprise comme j’ai failli moi-même pour la faute d’un… mettons d’un sauvage à peau blanche : je ne veux pas dire sa nationalité.

Croyez-vous que ces pratiques soient jamais efficaces ? Et on nous parle ensuite de la haine des Chinois, de leur duplicité, du péril jaune ! Ayons donc la franchise de nous en reconnaître les auteurs : le péril jaune naîtra du « péril blanc. » Le jour où les Chinois, exaspérés contre l’Europe, auront pris conscience de leur force, ils nous chasseront de leur voisinage. Ce jour là, nous serons bien obligés de « lâcher » l’Asie.

Ces réflexions m’ont entraîné à insister précédemment sur l’importance de notre empire d’Afrique. Il ne faudrait pas en conclure que nous devons attacher moins de prix à nos colonies d’Indo-Chine. D’abord, la Chine s’éveille à peine et beaucoup d’années s’écouleront avant qu’elle soit capable d’user de représailles envers nous. Ensuite ces colonies elles-mêmes nous garantissent une compensation très rapide aux efforts dépensés pour leur mise en valeur. Ne ménageons pas ces efforts et profitons des avantages présents sans nous laisser influencer par la crainte des périls à venir. Ceux-ci, quoiqu’il arrive, n’atteindront pas ceux-là. L’Asie française est assez riche pour acquitter bientôt sa dette envers la métropole et lui payer comptant l’intérêt de son concours.


L’AMÉRIQUE FRANÇAISE


C’est en Amérique que la vieille colonisation française s’est affirmée avec le plus de vigueur. Chacun sait quel immense empire nos aïeux y avaient formé, qui fut abandonné presque volontairement par la France de Louis xv. Du cap Charles au golfe du Mexique nous possédions, dans l’Amérique du Nord, le Canada, l’Acadie et la partie baignée par les bassins de l’Ohio et du Mississipi, territoires continus dont la valeur s’est accusée : il nous reste à présent les deux îles de Saint-Pierre et Miquelon, satellites de Terre-Neuve, terres désolées, improductives, pas plus grandes que trois fois Paris et peuplées de 6.000 habitants ! Misérable vestige d’un splendide héritage !

Saint-Pierre et Miquelon.

Le groupe de Saint-Pierre et Miquelon, augmenté de l’île aux Chiens, des deux Colombier, de l’île Massacre, etc., vaut seulement par sa situation comme centre des pêcheries françaises de l’Atlantique. Malheureusement, la pêche est moins fructueuse depuis quelques années, l’armement se ralentit et la vieille colonie voit peu à peu décroître sa prospérité. Son commerce, qui dépassait 28 millions de francs en 1890, est tombé à 13 millions 800.000 francs en 1904. Il est probable qu’elle aura bientôt perdu toute importance.

Les Antilles françaises.

L’île de la Martinique et l’archipel de la Guadeloupe sont, comme la Réunion, de vieilles colonies sucrières. Elles souffrent du même mal. La surproduction du sucre de betterave européen ayant déterminé un abaissement général des prix, leurs planteurs et leurs raffineurs de sucre de canne n’ont pu soutenir la concurrence. Ils en vendaient pour 40 millions de francs en 1880, ils en ont exporté seulement pour 15 millions en 1904.

Sans parler des cyclones et des épouvantables cataclysmes qui se sont abattus sur elles, la dépréciation du rhum et du café leur a aussi porté grand préjudice. À ces perturbations économiques s’est ajoutée une crise sociale dont les fâcheux échos sont maintes fois parvenus jusqu’à nous. De sorte que ces îles, dont la richesse est proverbiale et la situation merveilleuse, s’appauvrissent peu à peu pour avoir obéi trop longtemps aux traditions qui firent autrefois leur fortune. Elles doivent se rénover en supprimant progressivement leurs plantations de canne à sucre et en les remplaçant par des cultures meilleures.

La Martinique et la Guadeloupe, peuplées en majorité de métis, sont respectivement représentées au parlement français par un sénateur et deux députés. Ce privilège leur a valu l’importation de nos mœurs électorales et contribue à diviser le pays en deux clans hostiles qui dépensent à de vaines polémiques une énergie qu’ils emploieraient plus utilement à d’autres fins.

La Guyane française.

La Guyane française est assurément celle de nos colonies qui mérite le plus d’attention. Elle est grande comme le Portugal et peuplée de 40.000 habitants.

Dès l’année 1604 des Français s’y établirent ; elle devint une féconde colonie de plantation, productrice réputée des denrées coloniales, et conserva jusqu’au milieu du dernier siècle une situation prospère. À ce moment la suppression de l’esclavage et la découverte de l’or désorientèrent son développement économique ; tout fut abandonné pour courir aux placers et la population, croyant tenir la fortune, travailla moins et cessa d’assurer l’avenir. Il en résulte qu’aujourd’hui la Guyane est un pays éteint ; nous la connaissons par son climat réputé meurtrier et pour son bagne mais nous mettons en doute sa valeur positive.

Il faut savoir que la Guyane est au contraire privilégiée pour toutes sortes d’exploitations du sol et du sous-sol. Elle se prête aux plus riches cultures et à l’élevage ; ses forêts sont immenses et remplies de bois précieux ; ses fleuves roulent l’or que ses rochers recèlent en quantités énormes, en même temps que le fer et l’argent ; son climat est humide et chaud mais bien moins insalubre qu’il n’est communément supposé.

Malgré cette variété de ressources, la colonie s’intéresse uniquement à la production aurifère. Ses cultures qui couvraient plus de 12.000 hectares en 1840 en occupent aujourd’hui 3.000, Pays d’élevage, elle importa l’année dernière pour 532.000 francs de bœufs ; pays de forêts, elle fait venir d’Amérique ses bois de construction !

Cette situation anormale est due sans doute à l’indolence de la population, mais surtout à l’absence de main d’œuvre et d’outillage économique. La colonie héberge plus de 6000 forçats, jalousement gardés par l’administration pénitentiaire, qui n’ont servi qu’à jeter sur elle un fâcheux discrédit ; elle n’a pas de routes, elle n’a pas de port, elle n’est pas même reliée par une ligne de navigation régulière avec la métropole !

Les exportations de la Guyane ont atteint dans ces conditions 10.650.000 francs en 1904, représentées aux 9/10 par l’or. Ce chiffre élevé, dû à la vente d’un seul produit, dans un pays dénué de moyens de transports et de communications, prouve sa puissance de production et justifie l’espoir que placent en son réveil ceux d’entre nous qui la connaissent.

Voilà toute l’Amérique française : 434.000 habitants sur 82.000 kilomètres carrés de territoires dispersés sur un continent de 38.500.000 kilomètres carrés peuplé de 147.200.000 habitants !

Il est certain que nous n’en pouvons tirer aucun moyen d’action politique sur cette partie du monde qui affirme chaque jour la prétention de s’appartenir selon la célèbre formule « l’Amérique aux Américains ». Nous devons pourtant les apprécier, hors de leur valeur intrinsèque, comme un point d’appui utile sur la route du futur canal de Panama et vers les grandes nations latines de l’Amérique du Sud unies à nous par tant de liens qu’il importe de perpétuer.


L’OCÉANIE FRANÇAISE


Étant donnée la part glorieuse échue à nos navigateurs dans la découverte et l’exploration du Pacifique sud, on s’étonne à bon droit que la France n’y occupe pas un plus grand nombre de territoires. Nos marins n’ont pas, hélas ! témoigné d’un sens politique à la hauteur de leur courage : l’un d’eux, un amiral je crois, débarqué en Nouvelle-Zélande bien avant qu’elle ne fut anglaise, trouva « ce rocher » indigne d’être abrité par le drapeau français et se retira sans l’y avoir planté ; un de ses successeurs commit plus tard la même impardonnable erreur à propos des Nouvelles Hébrides.

Les Anglais, qui passèrent après nous, surent mieux prévoir et se montrèrent moins dédaigneux. Voilà pourquoi l’Océanie, grande comme l’Europe continentale, leur appartient presque en totalité tandis que les possessions françaises y couvrent une superficie inférieure à celle de la Belgique !

Elles sont formées de deux groupes d’îles, ayant pour centres la Nouvelle-Calédonie et Tahiti, et de l’îlot inhabité de Clipperton situé au large du Mexique.

La Nouvelle-Calédonie.

La Nouvelle-Calédonie, annexée en 1853, devint dix ans plus tard la fameuse colonie pénitentiaire que l’on sait. C’est seulement en 1876 que les explorations de Jules Garnier amenèrent la découverte du nickel, puis du chrome, du cobalt, du charbon même et qu’apparut son énorme réserve minière.

Son état actuel ne répond pas absolument aux espérances de cette époque. La transportation pénale, loin d’être l’instrument de la colonisation, en a toujours été le parasite. Le bagne, non content de sa propre faillite, s’est opposé au développement de tout ce qui l’entourait et l’administration locale n’en a tiré aucun parti.

Ce fut ensuite une lourde faute de consacrer à la colonisation agricole de la Nouvelle-Calédonie des efforts qu’auraient dû absorber tout entier l’amélioration des moyens de communication et l’exploitation des mines. La Nouvelle-Calédonie doit être considérée comme un pays minier, dans lequel les intérêts de la mine doivent être pris en considération avant toute autre chose. L’agriculture et l’élevage y constituent des ressources accessoires qui ne méritent pas les encouragements officiels qu’on leur a récemment prodigués à la suite d’illusions vraiment inexplicables.

Enfin les disputes politiques et religieuses ont achevé d’énerver la population, la divisant en deux partis irréductibles qui gaspillent leur argent et leurs forces à s’entrecombattre. Le Conseil général néo-calédonien les représente dignement : persécuter les prétendus ennemis de sa majorité, entraver tous projets, si grands et généreux soient-ils, susceptibles de profiter à un adversaire politique, décourager les meilleures initiatives y compris celle du Gouverneur qui doit malheureusement compter avec une assemblée dont l’incompétence est notoire, telle est l’œuvre accomplie au cours de ses sessions ordinaires et extraordinaires.

Le plus extraordinaire, c’est que la colonie ait trouvé moyen de se développer malgré de telles entraves. Elle a bénéficié de précieux concours individuels. Sa fortune relative est l’œuvre de quelques personnes de grande intelligence et de haute envergure qui ont su réagir contre l’indolence du milieu et lui montrer sa véritable voie.

Autour de la Nouvelle-Calédonie se groupent ses dépendances : l’île des Pins, les Loyalty, les Wallis, Chesterfield, etc… et les Nouvelles Hébrides, merveilleux archipel où notre colonisation a joué un rôle prépondérant, qui sont françaises de fait, soumises en droit à un condominium franco-anglais. Nous en avons parlé longuement dans notre numéro de juillet 1906, que nous nous permettons d’indiquer au lecteur, insistant sur cette thèse que si nous en abandonnions jamais la possession nous serions fatalement amenés à perdre tout crédit dans cette partie du monde austral.

Les établissements français de l’Océanie.

Le groupe français connu sous le nom d’Établissements de l’Océanie se compose d’une série d’archipels dont les principaux sont formés par les îles de la Société (Tahiti), Marquise, Touamotou, Gambier, etc.

Ces pays au climat merveilleux, surnommés par les Américains le « Nice français du Pacifique », n’ont jamais fait l’objet d’un moment d’attention sérieuse de la part de la métropole. Ils sont si loin qu’ils ont été laissés tout à fait à l’écart ; par habitude, nos marins de la division du Pacifique les visitent chaque année, ils en rapportent d’enthousiasmes impressions — traduites avec tant de charme dans le Mariage de Loti, — mais nos commerçants, comme nos émigrants, les ignorent, qui seraient pourtant intéressés à les connaître.

À l’opposé, les Américains y font preuve d’une activité telle que Tahiti, la clé de ces îles, leur appartient en fait bien plus qu’à nous.

Le commerce du groupe — alimenté à l’exportation par la nacre, le coprah, la vanille — s’effectue pour les six septièmes avec l’étranger, principalement avec San-Francisco, Valparaiso et Auckland ; il est absolument nul avec les possessions voisines de la Nouvelle-Calédonie.

Tahiti, desservie par les lignes de navigation américaines et australiennes, n’est reliée à la France que par quelques voiliers de Bordeaux qui font le voyage en quatre mois, par le cap Horn !

Cette situation nous apparaît doublement triste en raison de la position magnifique que ces établissements occupent sur le chemin de Panama. Au jour du percement de l’isthme, nous y trouverons un point d’appui précieux… si nous avons su le conserver.

En fait, l’Océanie française subit l’action fatale de sa situation géographique. Émiettés aux antipodes de la France, ses territoires éprouvent l’attraction de leurs grands voisins : l’Amérique et l’Australie. Ils sont trop loin de nous, et trop près d’eux.

Est-ce un motif pour les abandonner, pour renoncer à notre part de bénéfice dans la conquête de l’hémisphère austral ? C’est au contraire, nous semble-t-il, une raison de mieux veiller sur eux. L’importance de ces possessions, qui nous parait médiocre lorsque nous les considérons séparément, grandit beaucoup lors que nous les jugeons d’ensemble. Leurs intérêts sont solidaires : l’administration coloniale les a grossièrement méprisés en les isolant complètement les unes des autres. Les deux principaux groupes s’ignorent. Pour aller de Nouméa à Papeete, il faut passer par l’Australie et suivre une route quatre ou cinq fois plus longue que la distance de ces deux villes. Ce défaut de cohésion est un non-sens. Hâtons-nous d’y remédier si nous voulons sauver l’Océanie française des accaparements qui la menacent et préserver dans cette partie du monde l’influence de notre pays.



Ayant achevé de résumer l’œuvre coloniale de la France, je pense à l’admiration qu’éprouveraient nos compatriotes en présence d’une œuvre semblable accomplie par d’autres que nous. Réfléchissant au rôle joué par notre pays dans ce « partage du monde » qui est le plus grand fait de notre époque, je pense qu’ils sont bien inconscients ceux qui clament notre décadence et dénoncent notre infériorité. Un peuple au déclin de sa carrière est incapable d’un si grand effort. Universaliser sa propagande, implanter sa puissance aux quatre coins du globe, y enfanter des sociétés nouvelles et y régénérer des mondes n’est pas l’effet d’une race déchue. Ces résultats sont positifs. Nos prophètes de malheur les constatent avec amertume et se hâtent de les diminuer en les proclamant éphémères. Pour eux, la puissance coloniale de la France est à son apogée, elle déclinera demain. Ah ! si nous écoutions ces marchands de pessimisme, nous serions bientôt tous malades imaginaires, dégénérés par persuasion. Plutôt que de chercher comme eux dans notre avenir des motifs de découragement, retournons-nous vers le passé, fouillons l’Histoire.

J’ai écrit, au début de cette étude, que nous étions des jeunes et des inexpérimentés en matière de colonisation. C’est pratiquement vrai, parce que les hommes de notre temps ont oublié les enseignements de leurs grands-pères, mais c’est historiquement faux. Si la France coloniale moderne s’était souvenue de son passé, elle aurait sûrement abrégé sa période d’essai ; si elle avait mieux étudié les causes de la grandeur et de la chute de son ancien empire, elle aurait donné au nouveau une assise plus solide encore.

Regardez le planisphère reproduit sur la couverture de cette Revue, et comparez ces deux empires ; celui que nous avons perdu ne le cède en rien à celui que nous venons d’acquérir. Allez plus loin, prenez la peine de considérer l’œuvre elle-même : les Dupleix, les La Bourdonnais, les Champlain, les Vaudreuil. peuvent servir de modèles à tous nos administrateurs ; les colonies qu’ils gouvernèrent étaient en excellente voie de prospérité quand la France les abandonna. Vous connaissez le mot d’un ministre de Louis xv affirmant que « toutes nos possessions d’Amérique ne valaient pas une tête d’épingle ! » Avec de telles maximes, on fit bon marché de leur cession à la suite de guerres désastreuses. La faute n’en incombe pas aux colonies elles-mêmes, encore moins aux colons. S’appuyer sur leur perte pour dire que « les Français n’ont pas le génie colonial », c’est comme si l’on reprochait aux matelots d’un navire la maladresse du capitaine qui l’a jeté à la côte.

Sans être devenus des colonistes ardents, les Français d’aujourd’hui sacrifieraient moins volontiers leurs conquêtes d’outre-mer. Ils y tiennent et sauraient les défendre au besoin presque comme une partie d’eux-mêmes. C’est un avantage du nouvel empire sur l’ancien.

Cependant, les aptitudes coloniales n’ont pas varié. Comme jadis en Louisiane et au Canada, nos compatriotes manifestent leur vitalité et font souche partout où ils émigrent. Je les ai vus à l’œuvre à côté des colons anglais qu’on leur donne sans cesse en exemple et la comparaison m’est apparue absolument à l’avantage des nôtres. Leur seul défaut, c’est de ne pas être assez nombreux.

La partie faible de notre œuvre est plutôt l’administration. Exagérant la centralisation, nous avons prétendu gouverner de Paris toutes nos possessions. Sacrifiant à la « science coloniale », nous avons voulu les diriger toutes suivant une même méthode. Il nous a fallu des années pour reconnaître cette erreur. L’ayant connue, nous l’avons très imparfaitement corrigée. Aujourd’hui encore, le gouverneur d’une colonie française qui prend en connaissance de cause, sur place, une décision quelconque, risque d’en voir détruire reflet par l’intervention irraisonnée d’un fonctionnaire de l’« administration centrale » qui n’a jamais quitté Paris. Ainsi sont étouffées quantité d’initiatives utiles. C’est contraire au bon sens. Chaque colonie doit être administrée d’une façon différente, selon sa position, selon ses ressources, selon son peuplement ; elle connaît ses besoins et ses forces : laissons-la donc tracer elle-même sa voie d’avenir, assurons lui notre concours, soyons pour elle un protecteur, un conseiller et jamais un tyran.

À cette désastreuse ingérence de la métropole s’est ajoutée l’influence plus néfaste encore de la politique de partis. En autorisant certaines de nos colonies à nommer des députés, à élire des conseils généraux, nous y avons introduit un germe de discorde, nous les avons détournées de leur véritable rôle.

Une autre plaie de l’administration coloniale est le développement du fonctionnarisme. Nos employés d’État, d’ailleurs insuffisamment rétribués, sont beaucoup trop nombreux. Ils vivent en parasites sur le budget des colonies. C’est la conséquence du régime des recommandations politiques qui a entraîné chez nous-mêmes tant d’abus flagrants. La surabondance des fonctionnaires coloniaux n’a pas été sans exagérer notre habituelle tendance à l’administration directe. Pour leur faire place nous avons supprimé quantité d’emplois indigènes, nous aliénant leurs titulaires et nous privant de leur collaboration.

Je ne prétends pas énumérer ici toutes les fautes que nous avons commises dans l’administration de nos colonies. J’ai noté les plus graves. Elles ne sont pas irréparables et déjà l’expérience nous entraîne à corriger certaines d’entre elles. Par contre nous avons fait preuve de qualités solides dans l’organisation matérielle et la mise en exploitation de ces colonies. Nous y avons jeté beaucoup d’argent mais nous l’y avons bien employé. Laissant à part nos possessions oubliées du Pacifique, de la Guyane, etc., nous pouvons constater en Indo-Chine, en Afrique occidentale, en Algérie, en Tunisie, etc., les résultats brillants d’un effort admirable qui s’affirme toujours plus grand.

Il faut à présent que l’initiative privée se manifeste à la hauteur de cet effort, il faut que les Français connaissent leurs colonies, prennent confiance en elles, leur envoient volontiers leurs enfants ou leurs capitaux. Elles en sont dignes.

Leur valeur nationale, économique, sociale, apparaît à tous ceux d’entre nous qui les ont visitées, qui les ont étudiées de bonne foi. Ceux-là seuls qui les ont ignorées sont excusables d’en médire. Nous souhaiterions vous en avoir donné la conviction, lecteurs, par cette étude. Son cadre même l’a forcément rendue très incomplète ; nous avons dû nous contenter d’exposer pour chaque colonie la question principale à laquelle son avenir semble lié. Nous aurons atteint notre but si vous y trouvez çà et là quelque raison de vous intéresser davantage à l’œuvre coloniale française et d’aider, dans la mesure de vos forces, au progrès de la France hors de France.

Gaston BORDAT.

  1. Moins l’Algérie et la Tunisie.
  2. Moins l’Algérie et la Tunisie.