Sur l’origine du papier-monnaie

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SUR L’ORIGINE DU PAPIER-MONNAIE ;

Par M. Klaproth.

Le célèbre voyageur Marc-Paul de Venise, est le premier qui ait fait connaître en Europe l’existence du papier-monnaie dont les Mongols, maîtres de la Chine, se servaient à cette époque.

Ces mêmes Mongols l’introduisirent postérieurement en Perse, où leurs assignats s’appelèrent djaou ou djaw, mot évidemment dérivé du Chinois tchhaò, qui désigne la même chose[1].

La circonstance que les Mongols, tant en Chine qu’en Perse, se servaient du papier-monnaie, a induit quelques auteurs à penser qu’ils en étaient les inventeurs ; et le célèbre Schloetzer, de Goettingue, a publié une dissertation sous ce titre : Les Mongols inventeurs du papier-monnaie dans le XIIIe. siècle[2]. Cependant ce savant eût pu éviter d’émettre une assertion aussi hasardée, s’il avait lu l’Histoire de Tchinghiz-khan, et de la dynastie mongole en Chine, composée, d’après les auteurs chinois, par le P. Gaubil, et publiée en 1739, environ soixante ans avant le Mémoire de M. Schloetzer. Dans cette histoire (page 114), il est question de la suppression de l’ancien papier-monnaie, qui fut en usage sous la dynastie des Soung, laquelle régna en Chine avant les Mongols ; et il est aussi fait mention d’une nouvelle espèce d’assignats, qui furent substitués aux anciens, en 1264, par le ministre Kià-szu-tao[3].

Il m’a paru intéressant de rechercher dans les auteurs chinois, la date de l’invention du papier-monnaie. Le succès ayant couronné mon entreprise, j’ai l’honneur de présenter à la Société Asiatique le résultat de mes recherches.

La plus ancienne spéculation financière imaginée par le ministère chinois, pour faire face aux dépenses devenues trop fortes pour les revenus de l’état, date de l’an 119 avant l’ère chrétienne, et du règne de l’empereur Ou-ti, de la grande dynastie des Han. À cette époque on introduisit les 幤皮 phî-pi ou valeurs en peau. C’étaient des pièces de peau de certains cerfs blancs qu’on nourrissait dans le parc intérieur du palais. Elles avaient un pied chinois en carré, et elles étaient ornées de peintures et de brodures extrêmement fines. Chaque prince ou grand, et même les membres de la famille impériale qui voulaient faire leur cour à l’empereur, ou qui étaient invités à des cérémonies et à des repas dans le palais, étaient obligés de couvrir d’une de ces peaux, la tablette qu’ils tenaient devant leur visage en présence du fils du ciel. Le ministre de la maison de l’empereur avait fixé le prix de ces phî-pi à 40,000 deniers, ce qui revient à peu près à 300 francs. Ils avaient cours pour ce prix dans le palais et parmi les grands ; mais il paraît qu’ils n’ont jamais servi de monnaie parmi le peuple[4].

Ma-touan-lin rapporte qu’après les années ta-nie (605-617 de J.-C.), jusqu’à la fin de la dynastie des Soui, le désordre général en Chine, étant monté à son comble, on employait toute sorte de choses en guise de monnaie, comme de petits morceaux de fer ronds, des habits coupés, et même du carton[5].

Au commencement du règne de l’empereur Hian-tsoung, de la dynastie des Thang, ou vers l’an 807 de J.-C., le cuivre monnayé étant devenu très-rare[6], on réitéra la défense de se servir de vases et d’ustensiles faits de ce métal. L’empereur obligea aussi les marchands qui arrivaient dans la capitale, et en général les familles riches, de déposer leur numéraire dans les caisses publiques ; et pour faciliter le commerce, ils reçurent des bons qui eurent cours partout, et auxquels on donnait le nom de 錢飛 fey-thsian, ou monnaie volante. Cependant, trois ans étaient à peine écoulés, que l’on fut forcé de supprimer dans la capitale l’usage de ce papier, qui n’eut plus de cours que dans les provinces[7].

Thai-tsu, fondateur de la dynastie des Soung, qui monta sur le trône en 960 de J.-C., permit aux marchands de déposer leur argent et même des marchandises dans les différens trésors impériaux, et les bons qu’ils en recevaient furent appelés 錢便 pian-thsian, ou monnaie commode. On les reçut partout avec empressement. En 997 de J.-C., il existait de ce papier pour 1,700,000 onces d’argent, et en 1021 on en avait encore ajouté pour 1,130,000 onces[8].

C’est dans le pays de Chou, qui est la province de Szu-tchhouan de nos jours, qu’on a introduit pour la première fois un véritable papier-monnaie, c’est-à-dire des assignats qui remplacèrent l’argent sans être garantis par une hypothèque quelconque. Un certain 詠張 tchang-young l’introduisit pour remplacer la monnaie de fer[9], qui était trop lourde et trop incommode. Ces assignats furent appelés 劑質 tchi-tsi, ou coupons. Sous le règne de Tchin-tsoung des Soung (depuis 997 jusqu’en 1022), on suivit cet exemple, et l’on fit des assignats sous le nom de 子交 kiao-tsu, ou changes. Ils étaient payables tous les trois ans ; de sorte que, dans l’espace de soixante-cinq ans, il devait y avoir vingt-deux termes de paiement. Chaque kiao-tsu valait une enfilade de mille deniers, et représentait une once émargent pur. Seize maisons des plus riches dirigèrent cette opération financière ; mais, par la suite, ces entrepreneurs n’étant pas en état de remplir leurs engagemens, ils furent forcés de faire banqueroute, ce qui donna lieu à beaucoup de procès. L’empereur abolit les assignats de cette compagnie, et ôta aux particuliers la faculté d’émettre du papier-monnaie, en se réservant d’établir une banque d’assignats à Y-tcheou. Vers l’an 1032 de J.-C., il y avait en Chine pour 1,256,340 d’onces en kiao-tsu. En 1068, on s’aperçut qu’il en existait de faux et l’on porta contre les contrefacteurs la même peine que celle qu’on appliquait aux falsificateurs des cachets du gouvernement. On établit plus tard, et à différentes reprises, des banques de kiao-tsu dans plusieurs provinces de l’empire. Les assignats d’une province n’avaient pas cours dans les autres. Souvent on changea les termes du paiement et leur mode de circulation.

Sous l’empereur Kao-tsoung, en 1131, on voulait faire un établissement militaire à Ou-tcheou ; mais, comme les fonds nécessaires n’arrivèrent qu’avec beaucoup de difficulté, les mandarins chargés de la direction de cette entreprise, proposèrent au hou-pou, ou au ministère du trésor, d’émettre des 子關 kouan-tsu, ou des bons, avec lesquels ils pouvaient payer les personnes qui fournissaient les vivres aux troupes. Ces bons étaient remboursables à un bureau spécial ; mais il paraît qu’ils donnaient lieu à des abus, et faisaient murmurer le peuple. Plus tard, et sous le même empereur, de semblables bons furent mis en circulation dans d’autres provinces de la Chine[10].

En 1160, toujours sous le règne de Kao-tsoung, le hou-pou créa un nouveau papier-monnaie, appelé 子會 hoei-tsu, ou conventions. Dans leur origine, ces nouveaux assignats n’avaient cours que dans la province de Tche-kiang et dans le voisinage ; mais bientôt ils furent répandus dans tout l’empire. Le papier, dont on se servait pour les faire, ne fut originairement fabriqué que dans les villes de Hoei-tcheou et Tchhi-tcheou du Kiang-nan. Plus tard on en fit aussi à Tching-tou-fou, dans le Szu-tchhoua et à Lin-ngan-fou, dans la province de Tche-kiang. Les premiers hoei-tsu valurent une enfilade de mille deniers ; mais sous le règne de Hiao-tsoung, en 1163, on en fit de 500, 300, et 200 deniers. En cinq ans, c’est-à-dire jusqu’à la septième lune de l’an 1166, on, avait déjà émis pour 28,000,000 d’onces de ces assignats ; et le 14 du onzième mois de la même année, cette somme se trouvait encore augmentée de 15,600,000 onces. Pendant le reste du règne de la dynastie des Soung, le nombre des hoei-tsu allait toujours en croissant. Outre ces assignats, il y avait encore les kiao-tsu, et quelques autres papiers particuliers des provinces ; de sorte que l’empire se trouvait inondé d’assignats qui perdaient de jour en jour, malgré les différens changemens et modifications que le gouvernement jugeait convenable d’y mettre, pour faire hausser leur cours.

Enfin, sous le règne de Ly-tsoung, de la même dynastie, et en 1264, le ministre Kia-szu-tao, voyant le cours des hoei-tsu si bas et le prix des denrées si élevé, crut devoir substituer en partie à ces billets, de nouveaux assignats qu’il appela 關銀 yn-kouan ou obligations d’argent. Les hoei-tsu nommés de dix-sept termes furent tout-à-fait abolis, et on retira trois de ceux de dix-huit termes pour un des nouveaux assignats, qui portèrent le caractère kia. Mais, quoiqu’on reçût même les billets déchirés dans le paiement des impôts, le ministre ne put parvenir à faire hausser le cours des papiers émis par le trésor, ni à faire baisser le prix des marchandises[11].

Pendant que les derniers empereurs de la dynastie des Soung étaient retirés dans le sud de la Chine, le nord de ce pays se trouvait sous la domination des Niu-tchy, peuple de la race Toungouse, qui avait fondé un nouvel empire sous le nom de Kin, ou royaume d’or. Leurs princes sont connus des historiens arabes et persans, sous le nom à Altoun-khan. Les guerres continuelles qui dévastèrent la Chine entière, avaient considérablement appauvri toutes les provinces de ce beau pays ; de sorte qu’en 1155 de J.-C., le cuivre étant devenu extrêmement rare dans le royaume des Kin, ils furent obligés d’établir chez eux des banques d’assignats, sur le plan de celles des kiao-tsu des Soung. Les assignats de deux, quatre, huit et dix enfilades de mille deniers furent appelés grands billets, et les petits étaient de 100, 300, 700 et 900 pièces de cuivre. Leur cours était fixé pour sept ans. Après ce terme on échangea les anciens billets contre de nouveaux. Dans toutes les provinces il y avait des banques, elle gouvernement retenait quinze pièces de cuivre pour chaque enfilade de mille, pour couvrir les frais de la fabrication et de l’enregistrement des billets[12].

Dans la seconde moitié du XIIIe. siècle, les Mongols se rendirent maîtres de la Chine, où ils fondèrent la dynastie appelée Youan, laquelle régna depuis 1279 jusqu’en 1367. Même avant l’entière soumission de la Chine, Koublaï-khan ou Chi-tsou, premier empereur de cette dynastie, avait déjà introduit les assignats chez les Mongols (entre 1260 et 1263). En 1284, il chargea le mandarin Lou-chi-joung de lui présenter un plan pour l’émission d’un nouveau papier-monnaie ; mais cette émission n’eut lieu qu’en 1287, et depuis ce tems les Mongols ne firent qu’augmenter la quantité de leurs assignats appelés 鈔寶 pao-tchhao, ou papier-monnaie précieux.

Les assignats d’une enfilade fabriqués dans les années tchi-youan (1264 — 1294), remplacèrent ceux de cinq enfilades, ou de 5,000 deniers, qu’on avait créés pendant les années tchoung-thoung (1260 — 1263), et qui étaient faits de l’écorce de l’arbre tchu (morus papyrifera), ayant un pied chinois en carré. Ceux d’une enfilade, des années tchi-ta (1308 — 1311), remplacèrent les assignats de tchi-yuan, de cinq enfilades. Ils valaient une once d’argent pur, et la dixième partie d’une once d’or. De cette manière, le gouvernement avait remboursé par quatre pour cent de la valeur, le capital de la première émission, et avec vingt pour cent celui de la seconde. Vers la fin de la dynastie des Youan, le papier-monnaie avait déjà perdu beaucoup de son crédit, et en 1351 on se vit obligé de faire encore des changemens dans le système des assignats ; mais tous les essais et tentatives pour produire une hausse dans les fonds restèrent inutiles, et les Mongols furent forcés de quitter la Chine, qu’ils avaient totalement ruinée par leurs tchhao précieux.

Cet état de choses obligea les empereurs des Ming, qui succédèrent aux Mongols, non-seulement de ne pas abolir les tchhao, mais d’en créer même de nouveaux. En 1375, on émit six différentes espèces d’assignats ; savoir d’une enfilade ou de mille deniers, de 500, de 400, de 300, de 200 et de 100 pièces de cuivre. Ceux de mille deniers valaient une once d’argent. On défendit au peuple de se servir de l’or, de l’argent et des choses précieuses pour trafiquer. Le cours de ces assignats baissa de suite, et on ne donna que treize enfilades de pièces de cuivre pour dix-sept en papier.

Il paraît que les premiers empereurs des Ming augmentèrent considérablement la quantité de ces assignats ; car, en 1448, ils jouissaient de peu de crédit, qu’on ne donnait que trois deniers pour un tchhao d’une enfilade de mille. Le gouvernement crut remédier à cette disgrâce de son papier, en défendant l’usage des pièces de cuivre, et en forçant le peuple à ne se servir que des assignats. Sept ans plus tard il parut une ordonnance qui statua qu’on percevrait en assignats les impôts des marchés des deux capitales de l’empire. Néanmoins, ces mesures ne produisirent pas l’effet désiré, et les tchhao restant en discrédit, finirent par disparaître de la circulation. Du moins l’histoire n’en fait plus mention après l’an 1455 de J.-C.[13].

Les Mandchoux qui ont succédé aux Ming, et qui sont actuellement les maîtres absolus de la Chine, n’ont jamais essayé d’émettre un papier-monnaie quelconque ; car ces barbares ignorent encore le principe fondamental de toute bonne administration financière, savoir que plus un pays a de dettes, plus il est riche et heureux[14].

  1. Ce caractère est composé de kìn, métal, et chaò, peu, et il désigne le manque du métal (monnayé). Quand on le prononce tchhaò, il signifie prendre par force, voler, s’emparer du bien d’autrui.
  2. Schloetzer kritisch-historische Nebenstunden. Goettingen, 1797, in-8o ; page 159 et suiv.
  3. Le P. Gaubil a trouvé ce fait dans la Continuation des grandes Annales de la Chine, qui porte le titre Thoung-kian-kang-mou-siu-pian, (vol. XXI, page 26, et vol. XXI, page 52 de la traduction mandchoue). Le P. Maille n’a pas jugé à propos d’en parler dans l’extrait français qu’il avait fait de ces mêmes Annales, et qui a été publié sous le titre d’Histoire générale de la Chine. Cette circonstance a pu faire croire que le fait en question ne se trouvait pas consigné dans l’original des Annales. — Voyez Mémoires de l’Institut, Littérature et Beaux-Arts, an III, vol. IV, p. 118.
  4. Szu-ki, vol. XXX, page 8. — Thoung-kian-hang-mou, vol. IV, page 67, et l’édition mandchoue, vol. IV, page 65. — Wen-hian-thoung-khao, vol. VIII, page 8. — Khiun-chu-pi-khao, vol. III, p. 13.
  5. Wen-hian-thoung-khao, VIII, 31.
  6. La cause de la rareté du cuivre, qui se fit sentir si souvent en Chine, était principalement la fabrication d’une grande quantité d’images en bronze, représentant Foe et les saints de sa religion. Aussi voyait-on reparaître le cuivre et la monnaie, après chaque persécution que cette religion essuyait en Chine.
  7. Wen-hian-thoung-khao, VIII, 39 et 40. — Kiun-chu-pi-khao ; l. c.
  8. Wen-hian-thoung-khao, IX, 6. — Khiun-chu-pi-khao ; l. c.
  9. La première monnaie de fer fut faite en Chine par le rebelle Koung-sun-chou, qui mourut l’an 36 après J.-C. Cependant les empereurs n’ont pas suivi cet exemple avant 524. C’est seulement à cette époque que Ou-ti, de la dynastie des Liang, fit fondre de pareilles pièces ; et depuis ce tems on s’en est souvent servi.
  10. Wen-hian-thoung-khao, IX, 24 — Thoung-kian-kang-mu-siu-pian, XIII, 7. — Édition mandchoue, XIII, 13.
  11. Thoung-kian-kang-moa-sin-pian, XXI, 26. — Traduction mandchoue, XXI, 52.
  12. Ibid. XV, 14. — Traduction mandchoue, XV, 26.
  13. Thoung-kian-ming-szu-kang-mou, vol. II, 3. — VII, 3 et 13.
  14. Les assignats des Soung, des Kin et des Mongols étaient tous faits avec l’écorce de l’arbre tchu. Ceux des premiers n’étaient que des feuilles imprimées et munies des cachets de l’autorité ; mais ceux des Mongols montraient encore d’autres ornemens. Le papier qui servait aux Ming pour faire leurs assignats, était fait avec toutes sortes de plantes. On trouve figuré dans l’ouvrage du P. Duhalde, un de ces assignats du tems des Ming. (Voyez vol. II, p. 163.)