Système de la nature/Partie 1/Chapitre 4

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(Tome 1p. 41-55).


CHAPITRE IV

Des loix du mouvement communes à tous les êtres de la nature. De l’attraction & de la répulsion. De la force d’inertie. De la nécessité.


Les hommes ne sont point surpris des effets dont ils connoissent les causes ; ils croient connoître ces causes dès qu’ils les voient agir d’une maniere uniforme & immédiate, ou dès que les mouvemens qu’elles produisent sont simples : la chûte d’une pierre qui tombe par son propre poids, n’est un objet de méditation que pour un philosophe, pour qui la façon d’agir des causes les plus immédiates, & les mouvemens les plus simples ne sont pas des mystères moins impénétrables que la façon dont agissent les causes les plus éloignées & que les mouvemens les plus compliqués. Le vulgaire n’est jamais tenté d’approfondir les effets qui lui sont familiers ni de remonter à leurs premiers principes. Il ne voit rien dans la chûte de la pierre qui doive le surprendre ou mériter ses recherches ; il faut un Newton pour sentir que la chûte des corps graves est un phénomène digne de toute son attention ; il faut la sagacité d’un physicien profond pour découvrir les loix suivant lesquelles les corps tombent & communiquent à d’autres leurs propres mouvemens, enfin l’esprit le plus exercé a souvent le chagrin de voir que les effets les plus simples & les plus ordinaires échappent à toutes ses recherches & demeurent inexplicables pour lui.

Nous ne sommes tentés de rêver & de méditer sur les effets que nous voyons que lorsqu’ils sont extraordinaires, inusités, c’est-à-dire, lorsque nos yeux n’y sont point accoutumés ou quand nous ignorons l’énergie de la cause que nous voyons agir. Il n’est point d’européen qui n’ait vu quelques-uns des effets de la poudre à canon ; l’ouvrier qui travaille à la faire n’y soupçonne rien de merveilleux, parce qu’il manie tous les jours les matieres qui entrent dans la composition de cette poudre ; l’américain regardoit autrefois sa façon d’agir comme l’effet d’un pouvoir divin & sa force comme surnaturelle. Le tonnerre, dont le vulgaire ignore la vraie cause, est regardé par lui comme l’instrument de la vengeance céleste ; le physicien le regarde comme un effet naturel de la matiere électrique qui est cependant elle-même une cause qu’il est bien éloigné de connoître parfaitement.

Quoiqu’il en soit, dès que nous voyons une cause agir nous regardons ses effets comme naturels ; dès que nous nous sommes accoutumés à la voir ou familiarisés avec elle, nous croyons la connoître & ses effets ne nous surprennent plus. Mais dès que nous appercevons un effet inusité sans en découvrir la cause, notre esprit se met en travail, il s’inquiéte en raison de l’étendue de cet effet ; il s’agite surtout lorsqu’il y croit notre conservation intéressée, & sa perplexité augmente à mesure qu’il se persuade qu’il est essentiel pour nous de connoître cette cause dont nous sommes vivement affectés. Au défaut de nos sens, qui souvent ne peuvent rien nous apprendre sur les causes & les effets que nous cherchons avec le plus d’ardeur, ou qui nous intéressent le plus, nous avons recours à notre imagination, qui troublée par la crainte devient un guide suspect, & nous crée des chimeres ou des causes fictives auxquelles elle fait honneur des phénomènes qui nous allarment. C’est à ces dispositions de l’esprit humain que sont dues, comme nous verrons par la suite, toutes les erreurs religieuses des hommes, qui, dans le désespoir de pouvoir remonter aux causes naturelles des phénomènes inquiétans dont ils étoient les témoins & souvent les victimes, ont créé dans leur cerveau des causes imaginaires, devenues pour eux des sources de folies.

Néanmoins dans la nature il ne peut y avoir que des causes & des effets naturels. Tous les mouvemens qui s’y excitent suivent des loix constantes & nécessaires ; celles des opérations naturelles que nous sommes à portée de juger ou de connoître suffisent pour nous faire découvrir celles qui se dérobent à notre vue ; nous pouvons au moins en juger par analogie ; & si nous étudions la nature avec attention, les façons d’agir qu’elle nous montre nous apprendront à n’être point si déconcertés de celles qu’elle refuse de nous montrer. Les causes les plus éloignées de leurs effets agissent indubitablement par des causes intermédiaires, à l’aide desquelles nous pouvons quelquefois remonter aux premières ; si dans la chaîne de ces causes il se trouve quelques obstacles qui s’opposent à nos recherches, nous devons tâcher de les vaincre ; & si nous ne pouvons y réussir, nous ne sommes jamais en droit d’en conclure que la chaîne est brisée, ou que la cause qui agit est surnaturelle ; contentons-nous pour lors d’avouer que la nature a des ressources que nous ne connoissons pas ; mais ne substituons jamais des phantômes, des fictions ou des mots vuides de sens aux causes qui nous échappent ; nous ne ferions par-là que nous confirmer dans l’ignorance, nous arrêter dans nos recherches, & nous obstiner à croupir dans nos erreurs.

Malgré l’ignorance où nous sommes des voies de la nature ou de l’essence des êtres, de leurs propriétés, de leurs élémens, de leurs proportions & combinaisons, nous connoissons pourtant les loix simples & générales suivant lesquelles les corps se meuvent, & nous voyons que quelques-unes de ces loix, communes à tous les êtres ne se démentent jamais ; lorsqu’elles semblent se démentir dans quelques occasions, nous sommes souvent à portée de découvrir les causes qui, venant à se compliquer en se combinant avec d’autres, empêchent qu’elles n’agissent de la façon que nous nous croyions en droit d’en attendre. Nous savons que le feu appliqué à la poudre doit nécessairement l’allumer : dès que cet effet ne s’opére point, quand même nos sens ne nous l’apprendroient pas, nous sommes en droit de conclure que cette poudre est mouillée ou se trouve jointe à quelque substance qui empêche son explosion. Nous savons que l’homme dans toutes ses actions tend à se rendre heureux ; quand nous le voyons travailler à se détruire ou à se nuire à lui-même, nous devons en conclure qu’il est mu par quelque cause qui s’oppose à sa tendance naturelle, qu’il est trompé par quelque préjugé, que faute d’expériences il ne voit point où ses actions peuvent le mener.

Si tous les mouvemens des êtres étoient simples ils seroient très faciles à connoître, & nous serions assurés des effets que les causes doivent produire, si leurs actions ne se confondoient point. Je scais qu’une pierre qui tombe, doit tomber perpendiculairement ; je scais qu’elle sera forcée de suivre une route oblique si elle rencontre un autre corps qui change sa direction ; mais je ne sçais plus quelle est la ligne qu’elle décrira si elle est troublée dans sa chûte par plusieurs forces contraires qui agissent alternativement sur elle : il peut se faire que ces forces l’obligent à décrire une ligne parabolique, circulaire, spirale, elliptique etc.

Les mouvemens les plus composés ne sont pourtant jamais que les résultats de mouvemens simples qui se sont combinés ; ainsi dès que nous connoîtrons les loix générales des êtres & de leurs mouvemens, nous n’aurons qu’à décomposer & analyser pour découvrir ceux qui sont combinés ; & l’expérience nous apprendra les effets que nous pouvons en attendre : nous verrons alors que des mouvemens très simples sont les causes de la rencontre nécessaire des différentes matieres dont tous les corps sont composés ; que ces matieres variées pour l’essence & les propriétés ont chacune des façons d’agir ou des mouvemens qui leur sont propres, & que leur mouvement total est la somme des mouvemens particuliers qui se sont combinés.

Parmi les matieres que nous voyons, les unes sont constamment disposées à s’unir, tandis que d’autres sont incapables d’union : celles qui sont propres à s’unir, forment des combinaisons plus ou moins intimes & durables, c’est à dire plus ou moins capables de persévérer dans leur état & de résister à la dissolution. Les corps que nous nommons solides sont composés d’un plus grand nombre de parties homogénes, similaires, analogues disposées à s’unir, & dont les forces conspirent ou tendent à une même fin. Les êtres primitifs ou les élémens des corps ont besoin de s’étayer, pour ainsi dire, les uns les autres afin de se conserver, d’acquérir de la consistence & de la solidité ; vérité également constante dans ce qu’on appelle le physique & dans ce qu’on appelle le moral.

C’est sur cette disposition des matieres & des corps les uns rélativement aux autres que sont fondées les façons d’agir que les physiciens désignent sous les noms d’attraction & de répulsion, de sympathie & d’antipathie, d’affinités ou de rapports[1]. Les moralistes désignent cette disposition & les effets qu’elle produit sous le nom d’amour & de haine, d’amitié ou d’aversion. Les hommes, comme tous les êtres de la nature, éprouvent des mouvemens d’attraction & de répulsion ; ceux qui se passent en eux ne différent des autres que parce qu’ils sont plus cachés, & que souvent nous ne connoissons point les causes qui les excitent, ni leur façon d’agir.

Quoiqu’il en soit, il nous suffit de sçavoir que par une loi constante certains corps sont disposés à s’unir avec plus ou moins de facilité, tandis que d’autres ne peuvent point se combiner. L’eau se combine avec les sels & ne se combine point avec les huiles. Quelques combinaisons sont très fortes, comme dans les métaux, d’autres sont plus foibles & très faciles à décomposer. Quelques corps, incapables par eux-mêmes de s’unir, en deviennent susceptibles à l’aide de nouveaux corps qui leur servent d’intermédes ou de liens communs ; c’est ainsi que l’huile & l’eau se combinent & font du savon à l’aide d’un sel alcalin. De tous ces êtres diversement combinés dans des proportions très variées, il résulte des corps, des touts physiques ou moraux dont les propriétés & les égalités sont essentiellement différentes, & dont les façons d’agir sont plus ou moins compliquées ou difficiles à connoître en raison des élémens ou matieres qui sont entrées dans leur composition, & des modifications diverses de ces mêmes matieres.

C’est ainsi qu’en s’attirant réciproquement, les molécules primitives & insensibles dont tous les corps sont formés, deviennent sensibles, forment des mixtes, des masses aggrégatives, par l’union de matieres analogues & similaires que leur essence rend propres à se rassembler pour former un tout. Ces mêmes corps se dissolvent, ou leur union est rompue, lorsqu’ils éprouvent l’action de quelque substance ennemie de cette union. C’est ainsi que peu-à-peu se forment une plante, un métal, un animal, un homme, qui chacun dans le systême ou le rang qu’ils occupent, s’accroissent, se soutiennent dans leur existence respective, par l’attraction continuelle de matieres analogues ou similaires qui s’unissent à leur être, qui le conservent & le fortifient. C’est ainsi que certains alimens conviennent à l’homme tandis que d’autres le tuent ; quelques-uns lui plaisent & le fortifient ; d’autres lui répugnent & l’affoiblissent. Enfin, pour ne jamais séparer les loix de la physique de celles de la morale, c’est ainsi que les hommes, attirés par leurs besoins les uns vers les autres, forment des unions que l’on nomme mariages, familles, sociétés, amitiés, liaisons, & que la vertu entretient & fortifie, mais que le vice relâche ou dissout totalement.

Quels que soient la nature & les combinaisons des êtres, leurs mouvemens ont toujours une direction ou tendance : sans direction, nous ne pouvons avoir d’idée du mouvement : cette direction est réglée par les propriétés de chaque être ; dès qu’il a des propriétés données, il agit nécessairement, c’est-à-dire il suit la loi invariablement déterminée par ces mêmes propriétés, qui constituent l’être ce qu’il est & sa façon d’agir, qui est toujours une suite de sa façon d’exister. Mais qu’elle est la direction ou tendance générale & commune que nous voyons dans tous les êtres ? Quel est le but visible & connu de tous leurs mouvemens ? C’est de conserver leur existence actuelle, c’est d’y persévérer, c’est de la fortifier, c’est d’attirer ce qui lui est favorable, c’est de repousser ce qui peut lui nuire, c’est de résister aux impulsions contraires à sa façon d’être & à sa tendance naturelle.

Exister, c’est éprouver les mouvemens propres à une essence déterminée. Se conserver, c’est donner & recevoir des mouvemens dont résulte le maintien de l’existence ; c’est attirer les matieres propres à corroborer son être, c’est écarter celles qui peuvent l’affoiblir ou l’endommager. Ainsi tous les êtres que nous connoissons tendent à se conserver chacun à leur maniere. La pierre par la forte adhésion de ses parties oppose de la résistance à sa destruction. Les êtres organisés se conservent par des moyens plus compliqués, mais qui sont propres à maintenir leur existence contre ce qui pourroit lui nuire. L’homme tant physique que moral, être vivant, sentant, pensant & agissant ne tend à chaque instant de sa durée qu’à se procurer ce qui lui plaît, ou ce qui est conforme à son être, & s’efforce d’écarter de lui ce qui peut lui nuire[2].

La conservation est donc le but commun vers lequel toutes les énergies, les forces, les facultés des êtres semblent continuellement dirigées. Les physiciens ont nommé cette tendance ou direction, gravitation sur soi. Newton l’appelle force d’inertie ; les moralistes l’ont appellé dans l’homme amour de soi ; qui n’est que la tendance à se conserver, le desir du bonheur, l’amour du bien-être & du plaisir, la promptitude à saisir tout ce qui paroît favorable à son être, & l’aversion marquée pour tout ce qui le trouble ou le menace : sentimens primitifs & communs de tous les êtres de l’espece humaine, que toutes leurs facultés s’efforcent de satisfaire, que toutes leurs passions, leurs volontés, leurs actions ont continuellement pour objet & pour fin. Cette gravitation sur soi est donc une disposition nécessaire dans l’homme & dans tous les êtres, qui, par des moyens divers, tendent à persévérer dans l’existence qu’ils ont reçue, tant que rien ne dérange l’ordre de leur machine ou sa tendance primitive.

Toute cause produit un effet ; il ne peut y avoir d’effet sans cause. Toute impulsion est suivie de quelque mouvement plus ou moins sensible, de quelque changement plus ou moins remarquable, dans le corps qui la reçoit. Mais tous les mouvemens, toutes les façons d’agir sont, comme on a vu, déterminées par leurs natures, leurs essences, leurs propriétés, leurs combinaisons ; il faut donc en conclure que tous les mouvemens ou toutes les façons d’agir des êtres étant dus à quelques causes, & ces causes ne pouvant agir & se mouvoir que d’après leur façon d’être ou leurs propriétés essentielles, il faut en conclure, dis-je, que tous les phénomènes sont nécessaires, & que chaque être de la nature dans des circonstances & d’après des propriétés données ne peut agir autrement qu’il le fait.

La nécessité est la liaison infaillible & constante des causes avec leurs effets. Le feu brûle nécessairement les matieres combustibles qui sont placées dans la sphere de son action. L’homme desire nécessairement ce qui est, ou ce qui paroît utile à son bien-être. La nature dans tous ses phénomenes agit nécessairement d’après l’essence qui lui est propre ; tous les êtres qu’elle renferme agissent nécessairement d’après leurs essences particulieres ; c’est par le mouvement que le tout a des rapports avec ses parties & celles-ci avec le tout ; c’est ainsi que tout est lié dans l’univers ; il n’est lui-même qu’une chaîne immense de causes & d’effets, qui sans cesse découlent les unes des autres. Pour peu que nous réfléchissions, nous serons donc forcés de reconnoître que tout ce que nous voyons est nécessaire, ou ne peut être autrement qu’il n’est ; que tous les êtres que nous appercevons, ainsi que ceux qui se dérobent à notre vue agissent par des loix certaines. D’après ces loix les corps graves tombent, les corps légers s’élèvent, les substances analogues s’attirent, tous les êtres tendent à se conserver, l’homme se chérit lui-même, il aime ce qui lui est avantageux dès qu’il le connoît, & déteste ce qui peut lui être défavorable. Enfin nous sommes forcés d’avouer qu’il ne peut y avoir d’énergie indépendante, de cause isolée, d’action détachée dans une nature où tous les êtres agissent sans interruption les uns sur les autres, & qui n’est elle-même qu’un cercle éternel de mouvemens donnés & reçus suivant des loix nécessaires.

Deux exemples serviront à nous rendre plus sensible le principe qui vient d’être posé ; nous emprunterons l’un du physique & l’autre du moral. Dans un tourbillon de poussière qu’élève un vent impétueux, quelque confus qu’il paroisse à nos yeux ; dans la plus affreuse tempête excitée par des vens opposés qui soulèvent les flots, il n’y a pas une seule molécule de poussière ou d’eau qui soit placée au hazard, qui n’ait sa cause suffisante pour occuper le lieu où elle se trouve, & qui n’agisse rigoureusement de la maniere dont elle doit agir. Un géometre, qui connoîtroit exactement les différentes forces qui agissent dans ces deux cas, & les propriétés des molécules qui sont mues, démontreroit que, d’après des causes données, chaque molécule agit précisément comme elle doit agir, & ne peut agir autrement qu’elle ne fait.

Dans les convulsions terribles qui agitent quelquefois les sociétés politiques, & qui produisent souvent le renversement d’un empire, il n’y a pas une seule action, une seule parole, une seule pensée, une seule volonté, une seule passion dans les agens qui concourent à la révolution comme destructeurs ou comme victimes, qui ne soit nécessaire, qui n’agisse comme elle doit agir, qui n’opére infailliblement les effets qu’elle doit opérer, suivant la place qu’occupent ces agens dans ce tourbillon moral. Cela paroîtroit évident pour une intelligence qui seroit en état de saisir & d’apprécier toutes les actions & réactions des esprits & des corps de ceux qui contribuent à cette révolution.

Enfin, si tout est lié dans la nature ; si tous les mouvemens y naissent les uns des autres, quoique leurs communications secrétes échappent souvent à notre vue, nous devons être assûrés qu’il n’est point de cause si petite ou si éloignée qui ne produise quelquefois les effets les plus grands & les plus immédiats sur nous-mêmes. C’est peut-être dans les plaines arides de la Lybie que s’amassent les premiers élémens d’un orage, qui porté par les vents viendra vers nous, appesantira notre atmosphere, influera sur le tempérament & sur les passions d’un homme, que ses circonstances mettent à portée d’influer sur beaucoup d’autres, & qui décidera d’après ses volontés du sort de plusieurs nations.

L’homme en effet se trouve dans la nature & en fait une partie ; il y agit suivant des loix qui lui sont propres, & il reçoit d’une façon plus ou moins marquée l’action ou l’impulsion des êtres qui agissent sur lui d’après les loix propres à leur essence. C’est ainsi qu’il est diversement modifié, mais ses actions sont toujours en raison composée de sa propre énergie & de celle des êtres qui agissent sur lui, & qui le modifient. Voilà ce qui détermine si diversement & souvent si contradictoirement ses pensées, ses opinions, ses volontés, ses actions, en un mot les mouvemens soit visibles soit cachés qui se passent en lui. Nous aurons occasion par la suite de mettre cette vérité, aujourd’hui si contestée, dans un plus grand jour ; il nous suffit ici de prouver en général que tout dans la nature est nécessaire, & que rien de ce qui s’y trouve ne peut agir autrement qu’il n’agit.

C’est le mouvement communiqué & reçu de proche en proche, qui établit de la liaison & des rapports entre les différens systêmes des êtres ; l’attraction les rapproche lorsqu’ils sont dans la sphere de leur action réciproque, la répulsion les dissout & les sépare ; l’une les conserve & les fortifie, l’autre les affoiblit & les détruit. Une fois combinés ils tendent à persévérer dans leur façon d’exister en vertu de leur force d’inertie ; mais ils ne peuvent y réussir, parce qu’ils sont sous l’influence continuelle de tous les autres êtres qui agissent successivement & perpétuellement sur eux : leurs changemens de formes, leurs dissolutions, sont nécessaires à la conservation de la nature, qui est le seul but que nous puissions lui assigner, vers lequel nous la voyons tendre sans-cesse, qu’elle suit sans interruption par la destruction & la réproduction de tous les êtres subordonnés, forcés de subir ses loix, & de concourir à leur maniere au maintien de l’existence active essentielle au grand tout.

Ainsi chaque être est un individu, qui, dans la grande famille, remplit sa tâche nécessaire dans le travail général. Tous les corps agissent suivant des loix inhérentes à leur propre essence, sans pouvoir s’écarter un seul instant de celles suivant lesquelles la nature agit elle-même : force centrale à laquelle toutes les forces, toutes les essences, toutes les énergies sont soumises, elle régle les mouvemens de tous les êtres ; par la nécessité de sa propre essence, elle les fait concourir de différentes manieres à son plan général ; & ce plan ne peut être que la vie, l’action, le maintien du tout par les changemens continuels de ses parties. Elle remplit cet objet en les remuant les uns par les autres, ce qui établit & détruit les rapports subsistans entre eux, ce qui leur donne & leur ôte des formes, des combinaisons, des qualités d’après lesquelles ils agissent pour un tems, & qui leur sont enlevées bientôt après pour les faire agir d’une autre maniere. C’est ainsi que la nature les accroît & les altére, les augmente & les diminue, les rapproche & les éloigne, les forme & les détruit, suivant qu’il est nécessaire pour le maintien de son ensemble, vers lequel cette nature est essentiellement nécessitée de tendre.

Cette force irrésistible, cette nécessité universelle, cette énergie générale, n’est donc qu’une suite de la nature des choses en vertu de laquelle tout agit sans relâche d’après des loix constantes & immuables ; ces loix ne varient pas plus pour la nature totale que pour les êtres qu’elle renferme. La nature est un tout agissant ou vivant, dont toutes les parties concourent nécessairement & à leur insçu à maintenir l’action, l’existence & la vie : la nature existe & agit nécessairement, & tout ce qu’elle contient conspire nécessairement à la perpétuité de son être agissant[3]. Nous verrons par la suite combien l’imagination des hommes travaille pour se faire une idée de l’énergie de la nature qu’ils ont personnifiée, & distinguée d’elle-même. Enfin nous examinerons les inventions ridicules & nuisibles que, faute de connoître la nature, ils ont imaginées pour arrêter son cours, pour suspendre ses loix éternelles, pour mettre des obstacles à la nécessité des choses.


  1. Empédocle disoit, selon Diogéne Laërce, qu’il y avoit une sorte d’amitié par laquelle les élémens s’unifoient, & une sorte de discorde far laquelle ils s’éloignaient. D’où l’on voit que le Systeme de l’attraction est fort ancien, mais il falloit un Newton pour le déveLopper. L’amour à qui les anciens attribuoient le débrouillement du Cahos, ne paroit être que l’attraction personnifiée. Toutes les allégories & les fables des anciens sur le cahos n’indiquent visiblement que l’accord & l’union qui se trouvent entre les substances analogues ou homogènes, d’où résulte l’existence de l’univers, tandis que la répulsion ou la discorde, que les anciens nommoient ερις étoit la cause de la dissolution, de la confusion & du désordre. Voilà sans doute l’origine du dogme des deux principes.
  2. S. Augustin admet, comme nous, une tendance à se conserver dans tous les êtres soit organisés, soit non organisés. Voyez son traité De Civitate Dei Lib XI. cap. 28..
  3. Platon dit que la matiere & la nécessité sont la même chose, & que cette nécessité est la mère du monde. Eh effet la matiere agit parce qu’elle existe, & elle existe pour agir, nous ne pouvons aller au delà. Si l’on demande comment ou pourquoi la matiere existe ? Nous dirons qu’elle existe nécessairement ou parce qu’elle renferme la raison suffisante de son existence. En la supposant produite ou créé par un être distingué d’elle-même & plus inconnue qu’elle, il faudra toujours dire que cet être, quel qu’il soit, est nécessaire ou renferme la cause suffisante de.sa propre existence. En substituant la matiere de la nature à cet être, on ne fait que substituer un agent connu, ou possible à connoître, au moins à quelques égards, à un agent inconnu, totalement impossible à connoître & dont l’existence est impossible à démontrer.