Tarass Boulba/13

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Traduction par Louis Viardot.
Hachette (p. 202-215).

La trace de Boulba se retrouva bientôt. Cent vingt mille hommes de troupes cosaques parurent sur les frontières de l’Ukraine. Ce n’était plus un parti insignifiant, un détachement venu dans l’espoir du butin, ou envoyé à la poursuite des Tatars. Non ; la nation entière s’était levée, car sa patience était à bout. Ils s’étaient levés pour venger leurs droits insultés, leurs mœurs ignominieusement tournées en moquerie, la religion de leurs pères et leurs saintes coutumes outragées, les églises livrées à la profanation ; pour secouer les vexations des seigneurs étrangers, l’oppression de l’union catholique, la honteuse domination de la juiverie sur une terre chrétienne, en un mot pour se venger de tous les griefs qui nourrissaient et grossissaient depuis longtemps la haine sauvage des Cosaques.

L’hetman Ostranitza, guerrier jeune, mais renommé par son intelligence, était à la tête de l’innombrable armée des Cosaques. Près de lui se tenait Gouma, son vieux compagnon, plein d’expérience. Huit polkovniks conduisaient des polks de douze mille hommes. Deux ïésaoul-généraux et un bountchoug, ou général à queue, venaient à la suite de l’hetman. Le porte-étendard général marchait devant le premier drapeau ; bien des enseignes et d’autres drapeaux flottaient au loin ; les compagnons des bountchougs portaient des lances ornées de queues de cheval. Il y avait aussi beaucoup d’autres dignitaires d’armée, beaucoup de greffiers de polks suivis par des détachements à pied et à cheval. On comptait presque autant de Cosaques volontaires que de Cosaques de ligne et de front. Ils s’étaient levés de toutes les contrées, de Tchiguirine, de Péreïeslav, de Batourine, de Gloukhoff, des rivages inférieurs du Dniepr, de ses hauteurs et de ses îles. D’innombrables chevaux et des masses de chariots armés serpentaient dans les champs. Mais parmi ces nuées de Cosaques, parmi ces huit polks réguliers, il y avait un polk supérieur à tous les autres ; et à la tête de ce polk était Tarass Boulba. Tout lui donnait l’avantage sur le reste des chefs, et son âge avancé, et sa longue expérience, et sa science de faire mouvoir les troupes, et sa haine des ennemis, plus forte que chez tout autre. Même aux Cosaques sa férocité implacable et sa cruauté sanguinaire paraissaient exagérées. Sa tête grise ne condamnait qu’au feu et à la potence, et son avis dans le conseil de guerre ne respirait que ruine et dévastation.

Il n’est pas besoin de décrire tous les combats que livrèrent les Cosaques, ni la marche progressive de la campagne ; tout cela est écrit sur les feuillets des annales. On sait quelle est, dans la terre russe, une guerre soulevée pour la religion. Il n’est pas de force plus forte que la religion. Elle est implacable, terrible, comme un roc dressé par les mains de la nature au milieu d’une mer éternellement orageuse et changeante. Du milieu des profondeurs de l’Océan, il lève vers le ciel ses murailles inébranlables, formées d’une seule pierre, entière et compacte. De toutes parts on l’aperçoit, et de toutes parts il regarde fièrement les vagues qui fuient devant lui. Malheur au navire qui vient le choquer ! ses fragiles agrès volent en pièces ; tout ce qu’il porte se noie ou se brise, et l’air d’alentour retentit des cris plaintifs de ceux qui périssent dans les flots.

Sur les feuillets des annales on lit d’une manière détaillée comment les garnisons polonaises fuyaient des villes reconquises ; comment l’on pendait les fermiers juifs sans conscience ; comment l’hetman de la couronne, Nicolas Potocki, se trouva faible, avec sa nombreuse armée, devant cette force irrésistible ; comment, défait et poursuivi, il noya dans une petite rivière la majeure partie de ses troupes ; comment les terribles polks cosaques le cernèrent dans le petit village de Polonnoï, et comment, réduit à l’extrémité, l’hetman polonais promit sous serment, au nom du roi et des magnats de la couronne, une satisfaction entière ainsi que le rétablissement de tous les anciens droits et privilèges. Mais les Cosaques n’étaient pas hommes à se laisser prendre à cette promesse ; ils savaient ce que valaient à leur égard les serments polonais. Et Potocki n’eût plus fait le beau sur son argamak de six mille ducats, attirant les regards des illustres dames et l’envie de la noblesse ; il n’eût plus fait de bruit aux assemblées, ni donné de fêtes splendides aux sénateurs, s’il n’avait été sauvé par le clergé russe qui se trouvait dans ce village. Lorsque tous les prêtres sortirent, vêtus de leurs brillantes robes dorées, portant les images de la croix, et, à leur tête, l’archevêque lui-même, la crosse en main et la mitre en tête, tous les Cosaques plièrent le genou et ôtèrent leurs bonnets. En ce moment ils n’eussent respecté personne, pas même le roi ; mais ils n’osèrent point agir contre leur Église chrétienne, et s’humilièrent devant leur clergé. L’hetman et les polkovniks consentirent d’un commun accord à laisser partir Potocki, après lui avoir fait jurer de laisser désormais en paix toutes les églises chrétiennes, d’oublier les inimitiés passées et de ne faire aucun mal à l’armée cosaque. Un seul polkovnik refusa de consentir à une paix pareille ; c’était Tarass Boulba. Il arracha une mèche de ses cheveux, et s’écria

Hetman, hetman ! et vous, polkovniks, ne faites pas cette action de vieille femme ; ne vous fiez pas aux Polonais ; ils vous trahiront, les chiens !

Et lorsque le greffier du polk eut présenté le traité de paix, lorsque l’hetman y eut apposé sa main toute-puissante, Boulba détacha son précieux sabre turc, en pur damas du plus bel acier, le brisa en deux, comme un roseau, et en jeta au loin les tronçons dans deux directions opposées.

— Adieu donc ! s’écria-t-il. De même que les deux moitiés de ce sabre ne se réuniront plus et ne formeront jamais une même arme, de même, nous, aussi, compagnons, nous ne nous reverrons plus en ce monde ! N’oubliez donc pas mes paroles d’adieu.

Alors sa voix grandit, s’éleva, acquit une puissance étrange, et tous s’émurent en écoutant ses accents prophétiques.

— À votre heure dernière, vous vous souviendrez de moi. Vous croyez avoir acheté le repos et la paix ; vous croyez que vous n’avez plus qu’à vous donner du bon temps ? Ce sont d’autres fêtes qui vous attendent. Hetman, on t’arrachera la peau de la tête, on l’emplira de graine de riz, et, pendant longtemps, on la verra colportée à toutes les foires ! Vous non plus, seigneurs, vous ne conserverez pas vos têtes. Vous pourrirez dans de froids caveaux, ensevelis sous des murs de pierre, à moins qu’on ne vous rôtisse tout vivants dans des chaudières, comme des moutons. Et vous, camarades, continua-t-il en se tournant vers les siens, qui de vous veut mourir de sa vraie mort ? Qui de vous veut mourir, non pas sur le poêle de sa maison, ni sur une couche de vieille femme, non pas ivre mort sous une treille, au cabaret, comme une charogne, mais de la belle mort d’un Cosaque, tous sur un même lit, comme le fiancé avec la fiancée ? À moins pourtant que vous ne veuillez retourner dans vos maisons, devenir à demi hérétiques, et promener sur vos dos les seigneurs polonais ?

— Avec toi, seigneur polkovnik, avec toi ! s’écrièrent tous ceux qui faisaient partie du polk de Tarass.

Et ils furent rejoints par une foule d’autres.

— Eh bien ! puisque c’est avec moi, avec moi donc ! dit Tarass.

Il enfonça fièrement son bonnet, jeta un regard terrible à ceux qui étaient demeurés, s’affermit sur son cheval et cria aux siens :

— Personne, du moins, ne nous humiliera par une parole offensante. Allons, camarades, en visite chez les catholiques !

Il piqua des deux, et, à sa suite, se mit en marche une compagnie de cent chariots, qu’entouraient beaucoup de cavaliers et de fantassins cosaques ; et, se retournant, il bravait d’un regard plein de mépris et de colère tous ceux qui n’avaient pas voulu le suivre. Personne n’osa les retenir. À la vue de toute l’armée, un polk s’en allait, et, longtemps encore, Tarass se retourna et menaça du regard.

L’hetman et les autres polkovniks étaient troublés ; tous demeurèrent pensifs, silencieux, comme oppressés par un pénible pressentiment. Tarass n’avait pas fait une vaine prophétie. Tout se passa comme il l’avait prédit. Peu de temps après la trahison de Kaneff, la tête de l’hetman et celle de beaucoup d’entre les principaux chefs furent plantées sur les pieux.

Et Tarass ?… Tarass se promenait avec son polk à travers toute la Pologne ; il brûla dix-huit villages, prit quarante églises, et s’avança jusqu’auprès de Cracovie. Il massacra bien des gentilshommes ; il pilla les meilleurs et les plus riches châteaux. Ses Cosaques défoncèrent et répandirent les tonnes d’hydromel et de vins séculaires qui se conservaient avec soin dans les caves des seigneurs ; ils déchirèrent à coups de sabre et brûlèrent les riches étoffes, les vêtements de parade, les objets de prix qu’ils trouvaient dans les garde-meubles.

— N’épargnez rien ! répétait Tarass.

Les Cosaques ne respectèrent ni les jeunes femmes aux noirs sourcils ni les jeunes filles à la blanche poitrine, au visage rayonnant ; elles ne purent trouver de refuge même dans les temples. Tarass les brûlait avec les autels. Plus d’une main blanche comme la neige s’éleva du sein des flammes vers les cieux, au milieu des cris plaintifs qui auraient ému la terre humide elle-même, et qui auraient fait tomber de pitié sur le sol l’herbe des steppes. Mais les cruels Cosaques n’entendaient rien et, soulevant les jeunes enfants sur la pointe de leurs lances, ils les jetaient aux mères dans les flammes.

— Ce sont là, Polonais détestés, les messes funèbres d’Ostap ! disait Tarass.

Et de pareilles messes, il en célébrait dans chaque village ; jusqu’au moment où le gouvernement polonais reconnut que ses entreprises avaient plus d’importance qu’un simple brigandage, et où ce même Potocki fut chargé, à la tête de cinq régiments, d’arrêter Tarass.

Six jours durant, les Cosaques parvinrent à échapper aux poursuites, en suivant des chemins détournés. Leurs chevaux pouvaient à peine supporter cette course incessante et sauver leurs maîtres. Mais, cette fois, Potocki se montra digne de la mission qu’il avait reçue : il poursuivit l’ennemi sans relâche, et l’atteignit sur les rives du Dniestr, où Boulba venait de faire halte dans une forteresse abandonnée et tombant en ruine.

On la voyait à la cime d’un roc qui dominait le Dniestr, avec les restes de ses glacis déchirés et de ses murailles détruites. Le sommet du roc était tout jonché de pierres, de briques, de débris, toujours prêts à se détacher et à voler dans l’abîme. Ce fut là que lhetman de la couronne Potocki cerna Boulba par les deux côtés qui donnaient accès sur la plaine. Pendant quatre jours, les Cosaques luttèrent et se défendirent à coups de briques et de pierres. Mais leurs munitions, comme leurs forces, finirent par s’épuiser, et Tarass résolut de se frayer un chemin à travers les rangs ennemis. Déjà ses Cosaques s’étaient ouvert un passage, et peut-être leurs chevaux rapides les auraient-ils sauvés encore une fois, quand tout à coup Tarass s’arrêta au milieu de sa course.

— Halte ! s’écria-t-il, j’ai perdu ma pipe et mon tabac ; je ne veux pas que ma pipe même tombe aux mains des Polonais détestés.

Et le vieux polkovnik se pencha pour chercher dans l’herbe sa pipe et sa bourse à tabac, ses deux inséparables compagnons, sur mer et sur terre, dans les combats et à la maison. Pendant ce temps, arrive une troupe ennemie, qui le saisit par ses puissantes épaules. Il essaye de se dégager ; mais les heiduques qui l’avaient saisi ne roulèrent plus à terre, comme autrefois.

— Oh ! vieillesse ! vieillesse ! dit-il amèrement ; et le vieux Cosaque pleura.

Mais ce n’était pas à la vieillesse qu’était la faute ; la force avait vaincu la force. Près de trente hommes s’étaient suspendus à ses pieds, à ses bras.

— Le corbeau est pris ! criaient les Polonais. Il ne reste plus qu’à trouver la manière de lui faire honneur, à ce chien.

Et on le condamna, du consentement de l’hetman, à être brûlé vif en présence de tout le corps d’armée. Il y avait près de là un arbre nu dont le sommet avait été brisé par la foudre. On attacha Tarass avec des chaînes en fer au tronc de l’arbre ; puis on lui cloua les mains, après l’avoir hissé aussi haut que possible, afin que le Cosaque fût vu de loin et de partout ; puis, approchant des branches, les Polonais se mirent à dresser un bûcher au pied de l’arbre. Mais ce n’était pas le bûcher que contemplait Tarass ; ce n’était pas aux flammes qui allaient le dévorer que songeait son âme intrépide. Il regardait, l’infortuné, du côté où combattaient ses Cosaques. De la hauteur où il était placé, il voyait tout comme sur la paume de la main.

— Camarades, criait-il, gagnez, gagnez au plus vite la montagne qui est derrière le bois ; là, ils ne vous atteindront pas !

Mais le vent emporta ses paroles.

— Ils vont périr, ils vont périr pour rien ! s’écriait-il avec désespoir.

Et il regarda au-dessous de lui, à l’endroit où étincelait le Dniestr. Un éclair de joie brilla dans ses yeux. Il vit quatre proues à demi cachées par les buissons ; alors rassemblant toutes ses forces, il s’écria de sa voix puissante :

— Au rivage ! au rivage, camarades, descendez par le sentier à gauche ! Il y a des bateaux sur la rive ; prenez-les tous, pour qu’on ne puisse vous poursuivre.

Cette fois le vent souffla favorablement, et toutes ses paroles arrivèrent aux Cosaques. Mais il fut récompensé de ce bon conseil par un coup de massue asséné sur la tête, qui fit tournoyer tous les objets devant ses yeux.

Les Cosaques s’élancèrent de toute leur vitesse sur la pente du sentier ; mais ils sont poursuivis l’épée dans les reins. Ils regardaient ; le sentier tourne, serpente, fait mille détours.

— Allons, camarades, à la grâce de Dieu ! s’écrient tous les Cosaques.

Ils s’arrêtent un instant, lèvent leurs fouets sifflent, et leurs chevaux tatars se détachent du sol, se déroulant dans l’air, comme des serpents, volent par-dessus l’abîme et tombent droit au milieu du Dniestr. Deux seulement d’entre eux n’atteignirent pas le fleuve ; ils se fracassèrent sur les rochers, et y périrent avec leurs chevaux sans même pousser un cri. Déjà les Cosaques nageaient à cheval dans la rivière et détachaient les bateaux. Les Polonais s’arrêtèrent devant l’abîme s’étonnant de l’exploit inouï des Cosaques, et se demandant s’il fallait ou non sauter à leur suite. Un jeune colonel au sang vif et bouillant, le propre frère de la belle Polonaise qui avait enchanté le pauvre Andry, s’élança sans réfléchir à la poursuite des Cosaques ; il tourna trois fois en l’air avec son cheval, et retomba sur les rocs aigus. Les pierres anguleuses le déchirèrent en lambeaux, le précipice l’engloutit, et sa cervelle, mêlée de sang, souilla les buissons qui croissaient sur les pentes inégales du glacis.

Lorsque Tarass se réveilla du coup qui l’avait étourdi, lorsqu’il regarda le Dniestr, les Cosaques étaient déjà dans les bateaux et s’éloignaient à force de rames. Les balles pleuvaient sur eux de la hauteur, mais sans les atteindre. Et les yeux du vieux polkovnik brillaient du feu de la joie.

— Adieu, camarades, leur cria-t-il, d’en haut ; souvenez-vous de moi, revenez ici au printemps prochain, et faites une belle tournée ! Qu’avez vous gagné, Polonais du diable ? Croyez-vous qu’il y ait au monde une chose qui fasse peur à un Cosaque ? Attendez un peu, le temps viendra bientôt où vous apprendrez ce que c’est que la religion russe orthodoxe. Dès à présent les peuples voisins et lointains le pressentent : un tsar s’élèvera de la terre russe, et il n’y aura pas dans le monde de puissance qui ne se soumette à lui !…

Déjà le feu s’élevait au-dessus du bûcher, atteignait les pieds de Tarass, et se déroulait en flamme le long du tronc d’arbre… Mais se trouvera-t-il au monde un feu, des tortures, une puissance capables de dompter la force cosaque !

Ce n’est pas un petit fleuve que le Dniestr ; il y a beaucoup d’anses, beaucoup d’endroits sans fond, et d’épais joncs croissent sur ses rivages. Le miroir du fleuve est brillant ; il retentit du cri sonore des cygnes, et le superbe gogol[1] se laisse emporter par son rapide courant. Des nuées de courlis, de bécassines au rougeâtre plumage, et d’autres oiseaux de toute espèce s’agitent dans ses joncs et sur les plages de ses rives. Les Cosaques voguaient rapidement sur d’étroits bateaux à deux gouvernails, ils ramaient avec ensemble, évitaient prudemment les bas-fonds, et, effrayant les oiseaux qui s’envolaient à leur approche, ils parlaient de leur ataman.

FIN.

  1. Espèce de canard sauvage, approchant du cygne.