Théâtre complet (Augier)/Gabrielle

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PERSONNAGES

JULIEN CHABRIÈRE

TAMPONET

STÉPHANE DARIAU

GABRIELLE, femme de Julien

ADRIENNE, femme de Tamponet

CAMILLE, fille de Julien et de Gabrielle (6 ans)


La scène est à Lucienne, de nos jours.

ACTE PREMIER


Le théâtre représente un salon au rez-de-chaussée, donnant sur un

jardin. Porte au fond, et portes latérales au second plan. Une console

au premier plan, à droite ; une cheminée avec une glace sans tain, au

premier plan à gauche ; une table ronde sur le devant, à droite ; un

canapé sur le devant, à gauche.


Scène première



Julien, travaillant à droite,

Gabrielle, assise sur le canapé, et tenant à la main un livre qu'elle ne lit pas.

Julien

Article dix-neuf cent. Où diable est donc mon code ?

(Il cherche parmi ses papiers.)

Me voilà bien ! mon code est perdu... c'est commode !

Je n'ai qu'à me croiser les bras jusqu'à ce soir !

Gabrielle

Que cherchez-vous ?

Julien

Mon code.

{{personnageD|Gabrielle|| indiquant la console.}}

Il est dans ce tiroir.

Julien

C'est donc un parti pris dont tu ne peux démordre,

De me déranger tout pour y mettre de l'ordre ?

Ma mère avait aussi cette démangeaison,

De serrer mes effets lorsque j'étais garçon ;

Et je n'ai pu jamais obtenir de sa grâce

Qu'elle laissât un peu mon pêle-mêle en place.

Gabrielle

N'apportez, pas ici vos vilains livres gras,

Et chez vous, je vous jure, on n'y touchera pas.

Julien, se levant.

Ceci, ma chère enfant, prête à la parabole.

Ce livre gras fait honte à ton salon frivole ;

Ton meuble est peu flatté de frayer avec lui,

Et le reléguerait volontiers à l'étui.

Regarde-le pourtant ce livre qu'on rudoie :

C'est parce qu'il est gras que ton meuble est de soie.

Gabrielle, se levant.

Le sens de l'apologue ?

Julien

Il est un peu lointain.

Je suis sentencieux comme un Turc, ce matin !

(Il l'embrasse.)

Embrasse-moi, ma chère. A tout prendre, le livre

Est encor trop heureux s'il peut te faire vivre.

Gabrielle

Est-ce un reproche ?

Julien

Non.—Sans doute je voudrais

Te voir prendre une part à tous mes intérêts,

T'inquiéter un peu comment vont mes affaires,

Et si pour ton bonheur mes efforts sont prospères;

Mais ce n'est pas ta faute, et le mal n'est pas grand

En somme, que cela te soit indifférent.

Gabrielle

Mais avouez qu'aussi vous ne m'en parlez guères.

Julien

Que veux-tu ? je t'ai vue à ces détails vulgaires

Bâiller de si bon cœur, que j'ai fait le serment

De ne t'induire plus en pareil bâillement.

Gabrielle

J'ai toujours eu l'esprit si rempli de paresse !

Mais j'avais tort. Il faut que cela m'intéresse,

Puisque le seul travail que nos faibles cerveaux

Puissent faire ici-bas, est d'aimer vos travaux,

Et que nous ne comptons dans notre vie oisive

Pour tout événement que ce qui vous arrive.

Entretenez-moi donc de tous vos intérêts,

Et si je bâille un peu, j'écoute à cela près.

(Elle se rassied)

Julien

Je la saisis au vol cette bonne pensée!

Elle va sur-le-champ être récompensée.

(Il s'assied près d'elle.)

Sache que nous marchons, que nous roulons plutôt

Sur le rude chemin de fortune au grand trot :

J'ai quinze mille francs chez Lassusse ; dix mille

Chez Blanche, hypothéqués sur sa maison de ville ;


Ma réputation prend un rapide essor ;

Un ministre — et celui de la justice encor !

Sur le seul bruit que fait ma petite éloquence,

D'un gros procès qu'il a m'a donné la défense ;

Et cela met un homme en posture au Palais,

Tu comprends.

Gabrielle

Oui, très bien.

Julien

Mes gains ne sont pas laids,

Je fais, bon an mal an, vingt mille francs ; je gage

Que j'en vais faire trente et même davantage.

Or, nous en dépensons douze mille environ,

N'est-ce pas ?

Gabrielle

Oui.

Julien

Mettons quinze pour compte rond :

C'est au bout de dix ans, en bonne arithmétique,

Cinquante mille écus pour notre fille unique.

Mais, ma foi! si tout va de si belle façon,

Nous pourrons nous donner le luxe d'un garçon ;

Car je n'ai pas compté l'intérêt de la rente

Qui se capitalise, et que chaque an augmente.

Tu me suis ?

Gabrielle, distraite.

Oui, très bien.

Julien

Au bout de nos dix ans

Nous aurons de côté deux cent dix mille francs,

Et si. Pantagruel répondit à Panurge :

« Quand le printemps fleurit, il faut que je me purge.»

Je vois que tu comprends mes calculs.

Gabrielle

Oui, très bien.

Julien

Merci ! Nous reprendrons plus tard cet entretien.

(lise lève, et se dirige vers son travail.)

C'est plaisir de causer avec sa ménagère.

(Se retournant vers sa femme.)

On vous aime pourtant, pauvre tête légère !

(Il s'assied à sa table et travaille,)

{{personnageD|Gabrielle||à pa rt.}}

Hélas! il croit m'aimer... Quelle dérision!

Quand il ne va songeant qu'à son ambition!

Il m'aime ! il dit qu'il m'aime ! — O nature immortelle !

Pénétrantes senteurs de la feuille nouvelle!

Tranquillité des champs au soleil prosternés!

Est-ce là cet amour dont vous m'entretenez ?

Heureuse... s'il en est une entre mes compagnes,

Celle qui peut marcher à travers les campagnes,

Appuyant tout son cœur sur un bras bien aimé,

Selon le rêve ardent qu'elle s'était formé !

Nous partirions le soir, à cette heure sereine

Où l'ombre et le silence ont apaisé la plaine ;

Nous irions... Quel bonheur ! moi pendue à son bras,

Lui sur mon pas plus lent ralentissant son pas,

Et tous deux regardant tomber la nuit immense

Nous nous enivrerions d'amour et de silence !

Julien

Gabrielle !

Gabrielle

Plaît-il ?

Julien, se levant.

Hors chez nous, où voit-on

Chemise de mari n'avoir pas un boulon ?

Gabrielle

Ah !—Mettez une épingle.

Julien

Il faut que je te gronde; Mon linge est dans l'état le plus piteux du monde.

Gabrielle

Bien.—Je ferai venir une femme demain.

{{personn age|Julien||à part.}}

Ma mère m'aurait tout rapiécé de sa main.



Scène II


Julien, Camille, Gabrielle

Camille

Maman, la blanchisseuse est là.

Gabrielle

Dis à ta bonne

De recevoir le linge.

Julien

Eh ! reçois-le en personne,

Que diable! Daigne au moins gouverner la maison!

Ce n'est pas exiger beaucoup de ta raison.

(Dès le premier mot de Julien, Camille est allée s'asseoir sur le canapé.)

Gabrielle

Bien. J'y vais.

Julien

A propos, notre tante Adrienne

Ne passe-t-elle pas ce dimanche à Lucienne ?

Veille aux provisions, car l'oncle Tamponet,

Malgré sa poésie, est gourmand et gourmet.

Fais-lui faire, lu sais, ce machin au fromage.

Gabrielle

Ne vous mêlez donc pas des choses du ménage.

Julien

J'imite l'empereur.

Gabrielle

En quoi, mon pauvre ami ?

Julien

Je fais la faction du soldat endormi. (Gabrielle baisse la tête et sort ; Camille la suit.)



Scène III

Julien

Camille, où t'en vas-tu si vite?

Camille

Petit père,

Je vais dans le jardin jouer avec la terre.

Julien

As-tu fait ta lecture ?

Camille

Oui. C'est-à-dire, non!

C'est dimanche aujourd'hui.

Julien

Respect au droit canon.

Mais on peut embrasser son père le dimanche ?

Camille

Oh! oui. (Elle court à lui et l'embrasse sur les deux joues.)

{{personnageD|Julien|| la prenant dans ses bras.}}

Te voilà belle avec ta robe blanche !

Camille

C'est ma bonne qui m'a coiffée, et pas maman,

Parce qu'elle lisait dans un livre.

Julien

Un roman!

Camille

Pourquoi faire lit-elle après qu'elle sait lire ?

Julien

Ma foi, je serais bien en peine de le dire,

Car elle a constamment ouvert devant les yeux

Le livre le plus pur et le plus gracieux

Que poète ait jamais tiré de sa cervelle.

Un enfant rose et blanc qui grandit autour d'elle !

— Tu ne me comprends pas, mais cela m'est égal.

Va, cher petit roman de mon destin banal,

Ma seule rêverie et ma seule aventure,

Ce n'est pas moi qui cherche un bonheur en peinture!

Ta présence suffit à verser largement

La gaîté dans mon cœur et l'attendrissement ;

Et la seule chimère à laquelle je tienne,

C'est de jeter ma vie en litière à la tienne.

O cher trésor! — Elle est si belle, qu'on rirait

Si j'osais avouer qu'elle est tout mon portrait !

— M'aimes-tu bien au moins ?

Camille

Oui, bien ! bien !

Julien

Va, cher ange, Ton père t'aime aussi diablement en échange !


Scène IV


Gabrielle, Julien, Camille, (Julien, en voyant sa femme, pose vivement sa fille par terre.)

Gabrielle

Vous pleurez ?

Julien

Moi ! non pas.

Gabrielle

Ce n'est pas un affront ;

Tu pleures.

Julien

C'est que j'ai dans l'œil un moucheron.

Gabrielle

Et pourquoi rougis-lu de ta bonté, pauvre homme?

Nous ne sommes pas gens de Sparte ni de Home

Pour faire à la nature un si farouche accueil.

Julien

Mais j'ai tout bonnement une mouche dans l'œil,

Te dis-je. Si c'était faiblesse paternelle,

(A Camille.)

Je l'avoùrais. — Allez jouer, mademoiselle.

(Camille sort.)


Scène V

Gabrielle, Julien

Gabrielle

Ces larmes m'auraient plu sortant de votre cœur.

Certes, voilà matière à votre esprit moqueur;

Mais dussiez-vous encor me trouver romanesque,

Sortant de votre cœur ces pleurs me gagnaient presque.

Julien, (A part.)

Alors j'avoue... Ah ! bah ! c'est trop tard maintenant. (Haut.) Ce procédé de mouche est fort impertinent.



Scène VI

Gabrielle, Adrienne, Tamponet, Julien

Tamponet

C'est nous !

Adrienne

Bonjour, Julien.

Tamponet

Et bonjour, Gabrielle.

Gabrielle

Chère petite tante !

Adrienne

Embrasse-moi, ma belle.

Julien

Mon oncle, vous plaît-il nous embrasser aussi ?

Je suis prêt.

Tamponet

Non, merci, mon cher neveu.

Julien

Merci !

Tamponet

Parbleu! vous habitez un beau coin de la terre,

Mes amis! Ces coteaux boisés, celte rivière,

Cet aqueduc géant découpant l'horizon,

Ces prés verts, ce ciel bleu, cette blanche maison,

Ces lointains vaporeux, pleins d'ombre et de mystère.

Ah ! je n'étais pas né pour me faire notaire !

Julien

Eh ! qui diable ici-bas est né pour son métier,

Mon cher oncle, excepté toutefois le rentier?

Tamponet

J'avais, j'ai des instincts de peintre et de poëte.

J'aurais dû manier la lyre ou la palette !

Figurez-vous, mon cher, qu'au seul aspect des cieux

Il me vient quelquefois des larmes dans l es yeux!

Et voulez-vous savoir une de mes idées?

Les étoiles des nuits longuement regardées

Me semblent le séjour d'où les âmes des morts

Contemplent tristement la terre où gît le corps.

Julien

« L'idée est poétique.

Tamponet

« Elle n'est pas commune

« Tenez, une autre encor : je disais que la lune

« Est au soleil — en tant que reflet au rayon —

« Ce que la rêverie est à la passion. »

Est-ce ingénieux?

Julien

Oui !... mais votre fantaisie

Plus que pour la peinture est pour la poésie ?

Tamponet

Pas du tout, mon ami ! j'adore les tableaux,

Et j'ose me flatter d'en avoir d'assez beaux.

Hier, justement, j'ai fait une rencontre unique ;

J'ai payé trente francs une toile authentique...

Devinez de qui ?

Gabrielle

Non.

Tamponet

De Pierre Cabassol.

Gabrielle

Se peut-il ?

{{personnage|Tampo net}}

C'est signé.

Julien

Trente francs ! c'est un vol.

Tamponet

Oui, c'est si bon marché qu'à peine osais-je y croire.

Mais c'est de mon Lehmann surtout que je fais gloire !

Adrienne

Pas signé celui-là.

Tamponet

Par malheur ! il vaudrait

Quatre ou cinq mille francs, ce qui m'arrangerait.

Julien

Moins fortuné que vous, moi, pour toute peinture,

Je n'ai qu'un Meissonier, mais avec signature.

Tamponet

On estime beaucoup ce peintre ; quant à moi,

Je ne fais pas grand cas de ses tableaux.

Julien

Pourquoi ?

Tamponet

C'est à peine de quoi porter un bout de cadre ;

Et franchement, encor qu'on ne soit pas un ladre,

Il est dur de payer très cher, comme excellents,

De tout petits tableaux qui ne sont pas meublants.

Adrienne, bas à Gabrielle.

Détourne le propos.

{{personnage| Gabrielle}}

Pour parler d'autre chose,

Mon oncle, comment va mademoiselle Rose ?

Tamponet

Ma pupille ? son mal est à peu près guéri ;

Mais pour finir la cure il lui faut un mari.

Julien

Doux mal dont le remède à trouver est facile,

Quand on apporte en dot ce qu'a votre pupille.

Tamponet

Oui, trois cent mille francs sont un joli denier

A trouver sous les fleurs dans le fond du panier ;

Mais l'argent ne fait pas le bonheur.

Julien

Non, il l'aide.

Adrienne

Surtout s'il ne vient pas avec femme trop laide.

Gabrielle

Vous restez à coucher, j'espère ?

Tamponet

Assurément ;

Je n'ai jamais compris la campagne autrement.

Quand sur terre le soir descend tranquille et triste,

La nature assoupie appartient à l'artiste.

Julien

O poète ! —Venez faire un tour de jardin.

Tamponet

Volontiers; j'ai besoin de m'aiguiser la faim. (Julien et Tamponet sortent.)



Scène VII


Gabrielle, Adrienne

Gabrielle

Quel homme !

Adrienne

N'est-ce pas ? Eh bien! ma pauvre amie,

Sur ses désagréments je me suis endormie :

L'habitude me berce, et j'ai presque oublié

Qu'avec lui mon destin est digne de pitié.

Je me suis résignée à toutes ses manies ;

Je ne me raidis plus contre ses tyrannies,

Et finirais, je crois, par trouver cet époux

Un époux accompli, s'il n'était pas jaloux.

Gabrielle

Il l'est encore ?

Adrienne

Hélas ! tous les jouis davantage:

Cette fureur ne fait que croître avec mon âge.

Julien est-il jaloux?

Gabrielle

Oh non ! — Pauvre Julien !

Ce n'est pas un mortel à s'émouvoir de rien:

Il a l'âme logée en trop paisible assiette

Pour qu'un brimborion comme moi l'inquiète.

Pourvu que son métier lui rende de l'argent,

Il a pour tout le reste un dédain indulgent,

Et ne s'informe pas si je me trouve heureuse,

Ni, quand j'ai les yeux creux, quel ennui me les creuse.

Adrienne

Quel ennui ! — Pauvre femme, as-tu donc des ennuis ?

Gabrielle

J'en ai. — Si tu savais dans quel vide je suis,

Dans quel désœuvrement et quelle solitude!

Tout me manque à la fois, tout, jusqu'à l'habitude,

Ce triste bonheur fait de paresse et d'oubli

Où j'ai cru quelque temps mon cœur enseveli.

Ah ! pourquoi sommes-nous venus à la campagne !

C'est le réveil des cieux et des champs qui me gagne ;

C'est le tiède printemps, c'est la verte saison

Qui m'ont mis cette sève au cœur, — ou ce poison!

Je sens dans ma poitrine une fureur de vivre,

Une rébellion qui m'effraie et m'enivre ;

Je voudrais. je ne sais, hélas! ce que je veux ;

Mais rien de ce que j'ai ne satisfait mes vœux.

Le détail journalier de ma maison m'écœure ;

La lecture ne peut me distraire : je pleure,

Et j'éprouve un dégoût dont rien ne me défend,

Pas même — et j'en rougis — pas même mon enfant !

Adrienne

C'est que tu n'aimes plus ton mari.

Gabrielle

Moi, ma tante !

Adrienne

Si tu l'aimais toujours, tu serais plus contente.

Gabrielle

Je t'assure.

Adrienne

Voyons, prends-moi pour confesseur ;

Ne suis-je pas un peu ta mère, un peu ta sœur ?

Tu ne peux pas avoir d'ennui qui ne soit nôtre.

Tu n'aimes plus Julien.

Gabrielle

Je n'en aime pas d'autre

Au moins.

Adrienne

Pauvre Julien ! Que lui reproches-tu ?

Ne te conduit-il pas dans le chemin battu

Et ne te fait-il pas la voiture assez douce

Pour ne sentir jamais ni cahot ni secousse ?

Gabrielle

Oh ! sans doute, il m'assure un train de vie égal

Et me donne en effet tout le bonheur légal.

C'est un homme d'esprit, sans contredit, un homme

Laborieux, loyal, noblement économe ;

Il est bon, il me traite avec grande douceur,

Et je serais heureuse à n'être que sa sœur.

Mais que m'importe encor cette paix de ma vie,

Si de quelque tendresse elle n'est pas suivie?

C'est bien sa faute, va, si mon cœur est changé!

Si tu pouvais savoir les mécomptes que j'ai ;

Contre quels plats calculs, quelles vérités plates

Mes rêves ont heurté leurs ailes délicates ;

En quelle crudité de sentiments bourgeois

Se sont changés les doux entretiens d'autrefois !

Plus de projets à deux, de mutuelle extase!

Sa vie est un damier dont j'occupe une case,

Rien de plus. Je complète un état de maison

Et lui sers seulement à n'être plus garçon.

Est-ce là que devaient aboutir ses promesses

De transports éternels et de saintes tendresses,

Lorsque nous bâtissions un riant avenir

Dont je suis maintenant seule à me souvenir !

Adrienne

N'accuse pas Julien, n'accuse que la vie

De ton illusion si promptement ravie !

Va, c'est notre malheur à toutes d'ignorer

Que de son rêve d'or nul ne peut s'emparer ;

Nous n'épuiserions pas en de vaines poursuites

L'humble part de bonheur où nous sommes réduites

Si quelqu'expérience eût su nous prévenir

Que l'amour nous promet plus qu'il ne peut tenir.

Mais nous croyons en lui; notre foi nous abuse :

C'est lui qui nous trahit, c'est l'amant qu'on accuse.

On en change, espérant qu'un autre accomplira

L'idéal adoré dont le cœur s'enivra,

Et l'amour, dont on presse encore le mystère,

Nous laisse de nouveau la main pleine de terre.

On reconnaît alors, on reconnaît trop tard,

Qu'on était arrivée au but dès le départ.

Gabrielle

Adrienne, n'as-tu que ces tristes paroles

Pour soutenir les cœurs souffrants que tu consoles ?

L'amitié de Julien, quoi ! tout l'amour est là !

Quoi ! je ne peux plus rien rencontrer au-delà

Et dois désespérer sur ce premier déboire !

Non ! je ne te crois pas, je ne veux pas te croire !


Une vitre ternie a pu ternir le jour,

Mais je crois au soleil et je crois à l'amour!

Adrienne

Vraiment tu me fais peur. — Tais-toi! le secrétaire

De ton mari !

Gabrielle, (A part.)

Monsieur Dariau ? que vient-il faire?



Scène VIII


Gabrielle, Adrienne, Stéphane

Stéphane, saluant.

Mesdames...

Gabrielle, avec contrainte.

Qui nous vaut l'inespéré plaisir ?...

Stéphane, de même.

En ceci mon devoir a servi mon désir.

J'ai reçu ce matin une lettre pressée

Du ministre, a monsieur Chabrière adressée ;

N'ayant personne là que j'en pusse charger,

J'ai pris la liberté d'être le messager.

Gabrielle

Quelqu'affaire peut-être à Paris vous réclame,

Sans quoi je vous prierais.

Stéphane

Mille grâces, madame.

Quelque chose à Paris me rappelle en effet.

{{personnageD| Gabrielle||à part.}}

Pauvre garçon !

Stéphane, à Adrienne.

Comment va monsieur Tamponet, Madame ?

Adrienne

Il est ici, monsieur, pour vous répondre.

(Elle passe à droite.)

Stéphane

Enchanté de le voir. Au diable l'hypocondre !

(Haut.)

Où puis-je rencontrer ces messieurs?

Gabrielle

Au jardin.

(Stéphane salue et sort.)



Scène IX


Adrienne, Gabrielle

Adrienne

Si jamais celui-là rend mon mari badin !

Gabrielle

Quoi ! monsieur Tamponet en prend-il de l'ombrage ?

Adrienne

Il a cru l'an dernier que j'aimais son hommage,

Et le pauvre garçon, alors comme aujourd'hui,

Ne s'occupait pas plus de moi que moi de lui.

Mais toi, tu le reçois d'une froideur extrême.

Gabrielle

Ce n'est pas sans raison.

Adrienne

Peul-on savoir ?...

Gabrielle

Il m'aime.

Adrienne

Ah!

Gabrielle

Il s'est déclaré voici bientôt un mois.

Adrienne

Ton mari n'en sait rien ?

Gabrielle

Non ; mais, comme tu vois,

Je lui fais peu d'accueil à ce pauvre jeune homme.

Adrienne

Ève, ma chère enfant, prends bien garde à la pomme.

Gabrielle

Je n'ai pas peur.

Adrienne

Tant pis.—Il est joli garçon.

{{personnage|Gabriel le}}

Ce n'est pas mon avis.

Adrienne

Il a bonne façon.

Gabrielle

Qui, lui, ma tante ?—Il est très commun, au contraire.

Adrienne

A-t-il de l'esprit ?

Gabrielle

Non... je ne sais... ordinaire.

Adrienne

Tu l'aimes.

Gabrielle

Non. Pourquoi ?

Adrienne

Tu l'aimeras bientôt

Alors.—Tiens, tu rougis.

Gabrielle

Ne parle pas si haut.

Adrienne

Ma fille! oui, c'est le mot, car je te parle en mère.

Écarte de ton cœur cette folle chimère ;

Ne t'abandonne pas en aveugle au danger.

C'est ton mari qui t'aime et non cet étranger !

Tu n'es qu'un passe-temps pour l'un, si par miracle

Tu ne lui deviens pas un péril, un obstacle ;

L'autre respecte en toi l'intime compagnon

Qui garde ses enfants, sa fortune et son nom ;

C'est le seul dont l'amour soit certain, car il t'aime

Peut-être encore moins pour toi que pour lui-même ;

Et selon ce beau mot que l'on a décrié,

C'est le seul qui te puisse appeler sa moitié.

Va, crois-moi, n'en fais pas la triste expérience.

Gabrielle

Mais d'où te vient à toi cette amère science ?

Adrienne, après une pause.

D'une amie à laquelle il en a coûté cher.

Elle m'a raconté tout ce qu'elle a souffert :

Le mensonge assidu qu'un regard déconcerte,

L'angoisse du bonheur, la faute découverte,

La douleur d'un époux par l'outrage ennobli,

Un mépris accablant, un pardon sans oubli,

Et l'éternel soupçon au nom de l'ancien crime.

Avant d'aller plus loin, regarde cet abîme !

Quand je l'y vois ainsi pencher, mon cœur se fend.

Crois-moi, n'abdique pas tes droits sur ton enfant !

Gabrielle

Grâce au ciel, je suis loin encor de cette chute.

Adrienne

Ne t'aventure pas cependant à la lutte.

Gabrielle

Je ne la cherche pas, ni Stéphane non plus ;

A nous fuir tous les deux nous sommes résolus.

Aujourd'hui, par exemple, il pouvait à merveille

Contre mon froid accueil faire la sourde oreille,

Et tu vois cependant qu'au lieu d'en profiter

Il m'a lui-même aidée à ne pas l'inviter.

Adrienne

Oui, mais n'y cherche pas tant de délicatesse.



Scène X

Julien, à Stéphane.

Non, mon cher, ce n'est pas une affaire qui presse,

Et vous pouvez passer la journée avec nous.

Adrienne, à part.

Bien !

Stéphane

S'il m'était possible, il me serait bien doux ; Mais...

Julien

Pas de mais. Dis-lui de rester, Gabrielle.

Gabrielle, à Stéphane.

Si pourtant une affaire à Paris vous rappelle?

Julien

Nullement; je connais l'affaire en question

Et c'est un pur prétexte à sa discrétion.

Si la table est étroite, on serrera les coudes,

Mon cher!—Mais dis-lui donc que s'il part tu le boudes, Gabrielle.

{{personnage|Gabr ielle.}}

Oui, monsieur.

Stéphane

Madame, j'obéis.

Tamponet, à part.

J'aurai l'œil sur ma femme.

Adrienne, à part.

Oh ! l'astre des maris !

Julien

Maintenant, chère tante, il m'arrive un sinistre,

Un ordre de dîner ce soir chez le ministre ;

Pour causer entre nous de procès à loisir

Il n'a que ce moment libre : il faut le saisir.

Il ne me reste donc qu'à vous demander grâce.

Adrienne

Grâce, quand vous mettez monsieur à votre place ?

Gabrielle

Méchante !

Tamponet, à part.

Elle lui fait des avances, c'est clair.

Julien, à Stéphane.

On vous préfère à moi, vous le voyez, mon cher.

Adrienne, à part.

Pauvre Julien qui croit plaisanter !

Tamponet, à part.

Oh ! les femmes !

{{personnageD|Camille|| venant de la droite.}}

Le déjeûner est prêt, maman.

Julien

La main aux dames.

(Tamponet donne le bras à Gabrielle, Stéphane à Adrienne et

Julien la main à sa fille. Ils sortent à droite.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

Même décoration.


Scène première


Tamponet, Julien, Stéphane, Adrienne, Gabrielle

Julien, à Stéphane.

Les symptômes sont clairs, parbleu ! — Point d'appétit ;

Une oreille distraite à tout ce qui se dit ;

Des façons de répondre en sursaut, comme un homme

Que chaque question tire d'un demi-somme.

Oseriez-vous jurer, monsieur le ténébreux,

Que vous ne soyez pas gravement amoureux ?

Stéphane

Je l'ose.

Julien

En rougissant.

Tamponet, à part.

Il rougit ! autre preuve.

{{personnageD|Adrienne|| assise sur le canapé avec Gabrielle.}}

Et qui ne rougirait mis à pareille épreuve ?

Julien

Ne vous en plaignez pas : trois fois heureux l'amant

Qui perd son appétit et rougit aisément.

Tamponet, à part.

Il me fait frissonner.

Julien

Dieu sait, dans ma jeunesse,

Tout ce qu'il m'a fallu d'éloquence et d'adresse

Pour me justifier près de mainte beauté

Du sauvage appétit dont j'étais affecté !

En vain je maudissais ma faim malencontreuse,

Il fallait dévorer devant mon amoureuse,

Et faire sous ses yeux, à mon corps défendant,

Les grimaces qu'on fait à chaque coup de dent.

Tamponet

Simple homme! Demandez à monsieur la recette

Qu'emploient les amoureux pour se mettre à la diète :

Il suffit d'arriver à table tout repu.

Stéphane

Je ne vous savais pas, monsieur, si corrompu.

Julien

Ne vous y trompez pas : cet oncle vénérable

Avant le mariage était un rusé diable ;

Il mangeait à huis-clos.

Tamponet

Il se moque de moi,

Ma femme.

Adrienne

Oui, mon ami.

Julien

D'où vient cet air d'effroi,

Mon oncle? Craignez-vous que ma tante ne penche,

Apprenant vos exploits, à prendre sa revanche ?

Vous le mériteriez, ce n'est pas l'embarras ;

Mais les mauvais sujets sont exempts de ce cas ;

N'est-ce pas, ma tante ?

Adrienne, troublée.

Oui. — Voilà de belles roses, Gabrielle.

Gabrielle, arrachant une rose de son bouquet.

Elles sont de ce malin écloses.

Tiens.

(Elle la lui donne.)

{{personnageD|Adrienne||pousse un petit cri et jette la rose.}

Ah !

Gabrielle

Qu'est-ce ?

Adrienne

Ta rose a des griffes de chat.

Stéphane, ramassant la rose.

Ce qui tombe au fossé, madame, est au soldat.

Tamponet

A ma barbe !

Adrienne

Je veux ma fleur.

{{personnage|Stéph ane}}

Venez la prendre !

Julien

Il ne vous fera pas l'affront de vous la rendre.

— Vous vous démenez fort, mon oncle ; qu'avez- vous ?

Tamponet, (A part.)

Qu'est-ce que j'ai ? moi ? rien.

Que puis je avoir ? Je bous.

Stéphane

Donc je garde la fleur, madame.

Tamponet, à part.

Bon apôtre !

Adrienne

Non, monsieur, pas du tout.

Gabrielle

Va, je t'en donne une autre.

Julien

L'incident est vidé. Vous voilà, sans noirceur,

De ce trésor volé paisible possesseur.

Tamponet

Beau trophée, en effet, qu'une fleur dérobée !

Stéphane

Certes, j'aimerais mieux qu'elle me fût tombée

Dans la lice, parmi les taureaux furieux,

Comme il se pratiquait parfois chez nos aïeux ;


Mais on fait ce qu'on peut, et, dans ces temps moroses,

C'est sur un plat parquet qu'on ramasse les roses.

Tamponet

Oui, tout se racornit, hélas! de jour en jour :

Désintéressement, honneur, courage, amour!

La jeunesse devient pédante et compassée ;

On voit de beaux garçons à mine retroussée,

Qui jadis eussent fait de hardis spadassins,

Avocats aujourd'hui, banquiers ou médecins !

(A part.)

Attrape.

Stéphane

Je voudrais pour beaucoup que mon père

Vous entendit traiter son temps de la manière !

Figurez-vous, monsieur, que ce père exigeant

Ne peut pas une fois m'envoyer de l'argent

Sans y joindre l'avis qu'en son temps un jeune homme,

Pour le vivre et l'habit prudemment économe,

Sur cent écus par mois donnés par ses parents

Aurait mis de côté trois ou quatre cents francs.

Adrienne

Tandis qu'à consulter, je gage, vos tablettes,

Vous n'avez jamais mis de côté que des dettes ?

Julien

Le temps des étourdis n'est pas mort tout entier,

Mon oncle; il a laissé du moins un héritier :

Le voilà! ce garçon qui, parfois, se figure

Être fait pour entrer dans la magistrature,

S'est battu l'autre jour.

Gabrielle

O ciel !

{{personnageD|T amponet||à part.}}

Maudit brouillon !

Julien

Oui, s'est battu, vous dis-je, et pour un cotillon !

Tamponet, à part.

Bon cela !

Stéphane

Pour ma sœur, monsieur, voulez-vous dire.

Julien

Allons! quand on se bat pour sa sœur, vaillant sire,

On ne demande-pas le secret aux amis

Qu'un hasard au courant de la rencontre a mis ;

Car, après tout, un duel dont la cause est si pure

N'est nullement contraire à la magistrature.

Gabrielle

Àh ! monsieur demandait le secret ?

Julien

Instamment.

Stéphane

Et vous l'aviez promis.

Julien

Sans le moindre serment.

Au surplus, que ce soit pour veuve, femme ou fille,

Le mal n'est pas bien grand d'en parler en famille.

Adrienne

Mais c'est peut-être ici que monsieur eût voulu

Garder à ses exploits un silence absolu.

{{personnageD|Tampone t||à part.}}

C'est assez clair ! le mot n'est pas à double entente !

Julien

Ici ! Pourquoi ?

Gabrielle

Je suis de l'avis de ma tante.

Julien, à Stéphane.

Parbleu ! ne craignez pas notre sévérité :

Ces dames ne sont pas du tout collet-monté.

Stéphane

Mais je vous dis.

Tamponet

Pourquoi cette mine confuse ?

Votre action, monsieur, n'a pas besoin d'excuse.

Stéphane

Cette plaisanterie est lassante à la fin !

Tamponet

M'allez-vous provoquer aussi ? Quel spadassin !

Julien, à Stéphane.

La, ne vous fâchez pas; nous sommes prêts a croire Tout ce que vous voudrez, mon cher, pour votre gloire.

Stéphane

C'est la vérité pure, et je peux l'attester.

Tamponet

Nous sommes trop polis, monsieur, pour en douter.

Julien

L'honneur est satisfait. Sur ce, mon camarade,

Allons faire au jardin un tour de promenade.

Adrienne

Oui, c'est vraiment pitié d'abandonner Paris

Pour passer la journée entre quatre lambris.

Julien

Suivez-moi sans rien craindre. Il est dans mes principes

De ne forcer personne à louer mes tulipes.

Le grand air calmera notre beau paladin.

Tamponet, à part.

Continuons à battre en brèche ce gredin.

(On sort par la porte du fond. Gabrielle et Stéphane se trouvent les derniers ; Gabrielle arrête Stéphane sur le seuil.)



Scène II


Stéphane, Gabrielle

Gabrielle

Rendez-moi cette fleur !

Stéphane

Et vous aussi, madame, Vous croyez ?...

Gabrielle

Je ne crois rien du tout. Je réclame

Celle fleur qui pourrait dans vos mains prendre un sens

Fort loin de ma pensée et des plus offensants.

Stéphane

Hélas! quel sens a-t-elle en mes mains plus qu'aux vôtres ?

Gabrielle

L'héroïne du duel vous en donnera d'autres.

Stéphane

L'héroïne du duel !... Oui, je me suis battu

Pour une femme aimée, un ange de vertu

Dont je ne mêle pas le nom à cet esclandre,

N'osant pas y toucher sinon pour le défendre.

Gabrielle, timidement.

Vous n'êtes pas blessé ?

Stéphane

Non, madame. — Voilà

Cette fleur dont je suis indigne.

Gabrielle, après une hésitation.

Jetez-la.

(Elle sort.)



Scène III

Stéphane, seul.

Te jeter, chère fleur qu'elle n'a pas reprise !

Non, non, à te garder son accent m'autorise.

Elle n'a point osé te donner tout à fait,

Mais elle t'a laissée et te donne en effet ;

Elle te donne, ô fleur qui touchas son corsage,

Comme une récompense et presque comme un gage !

Dieu bon ! qu'autour de moi tout change en peu d'instants !

Oh ! comme je suis jeune et comme il fait beau temps !


Scène IV

Tamponet, Stéphane

Tamponet, à part.

Que baise-t-il ainsi ? — La rose de ma femme !

Il est temps de jeter un peu d'eau sur sa flamme.

(Haut.)

Je vous cherchais, monsieur.

Stéphane, gaiement.

Monsieur, j'en suis flatté.

Tamponet

Pour jouer un piquet ou bien un écarté.

Voulez-vous ?

Stéphane

Je n'ai rien à vous refuser.

Tamponet, à part.

Drôle !

L'obséquiosité lui semble dans son rôle !

(Haut.)

Asseyons-nous ; la table est prête.

Stéphane

Asseyons-nous.

(Il prend la place à l'extrême droite, tournant le dos au mur.)

Tamponet

C'est le piquet marqué, n'est-ce pas, à cent sous ?

Stéphane

Soit. Je suis si content, monsieur, que tout m'amuse.

Tamponet, (A-part.)

Vraiment ! Ta passion va se trouver camuse.

Stéphane

C'est à moi de donner.

Tamponet

J'ai quitté le jardin

Ne pouvant plus tenir au caquet féminin.

La conversation des femmes est si nulle,

Qu'au bout de quatre mots il faut que je circule.

Stéphane

Vous êtes dégoûté. Madame Tamponet

A l'esprit le plus fin.

Tamponet, qui a arrangé ses cartes.

Cinquante au point tout net.

Stéphane

C'est bon.

Tamponet

Devant le monde elle s'en fait accroire ;

Mais lorsque l'on connaît son petit répertoire,

On est tout étonné des bals et des chiffons,

Qui de son pauvre esprit occupent les bas-fonds.

Autant aux étrangers elle paraît charmante,

Autant en tête-à-tête on la trouve assommante.

Stéphane

Vraiment !

Tamponet

Je vous le dis, monsieur, avec douleur.

(A part.)

Il faut se faire pauvre à côté d'un voleur.

Stéphane

Vous m'étonnez.

Tamponet, annonçant son jeu.

Trois as et la tierce majeure

En carreau.

Stéphane

C'est parfait. Non. j'ai quinte mineure En trèfle.

Tamponet, (Jouant.)

J'ai dit huit. Neuf, dix par le valet.

Ma femme n'a jamais pu jouer le piquet.

Stéphane

Plaignons-la.

Tamponet, (Jouant.)

Non, c'est moi qu'il faut plaindre. Onze, douze.

Car c'est une ressource en une vieille épouse.

{{personnage |Stéphane}}

Vieille ?

Tamponet

Elle a quarante ans passés.

Stéphane

Quoi ! quarante ans ?

Tamponet

Passés.

Stéphane

Elle n'en a gardé que les printemps.

Tamponet

C'est ce vieux madrigal, depuis nombre d'années,

Qui sonne la retraite aux jeunesses fanées.

Stéphane

On a l'âge après tout qu'on porte sur son front.

(Jouant.)

Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf et vingt tout rond.

Madame Tamponet est jolie et bien faite.

Tamponet

Devant le monde, soit ; mais dans le tête-à-tête !

Stéphane

Bah !

Tamponet

Hélas ! Treize.

Stéphane

Vingt.

{{personnage|Tam ponet}}

Quatorze.

Stéphane

Vingt toujours.

Tamponet

Quinze.

Stéphane

Vingt.—Le hasard fait de sots calembours.

Tamponet

Quel ?

Stéphane

Quinze-vingts.

Tamponet

Morbleu! me croyez-vous aveugle ?

Stéphane, (A part.)

Non pas. C'est plutôt lui qui me croit sourd : il beugle.

Tamponet, à part.

(Haut, marquant.)

Contraignons-nous. Vingt-cinq.—Si l'on n'ignorait pas

Tout ce qu'une élégante ajoute à ses appas.

{{personnage|Sté phane}}

Prenez garde, monsieur ! vous m'allez faire croire

Que madame Adrienne est vêtue à sa gloire.

Tamponet

Je ne dis pas cela, diable! j'en suis bien loin.

Elle m'arracherait les yeux-dont j'ai besoin.

Stéphane, souriant.

Fort bien. Je sais à quoi m'en tenir.

Tamponet, à part.

Qu'est-ce à dire ?

Stéphane

Mais je serai discret.

Tamponet, à part.

S'il a le cœur de rire,

C'est qu'à ma confidence il n'ajoute pas foi.

Morbleu ! connaîtrait-il ma femme autant que moi ?

Stéphane

A qui la main ?

Tamponet

A vous.

Stéphane, faisant son écart.

Pardon.

Tamponet, à part.

Fi ! quelle idée!

De la façon par moi qu'Adrienne est gardée,

Leur commerce secret ne m'eût point échappé.

Et pourtant une fois déjà je fus trompé !


Scène V


Tamponet, Adrienne, Julien, Gabrielle, Stéphane

Adrienne

J'en étais sûre !

Tamponet

Eh bien, oui ! la chaleur m'assomme.

J'aime mieux le piquet.

Julien

Mais ce pauvre jeune homme,

Pourquoi le condamner à ce jeu de vieillard ?

Si vous voulez jouer, que ce soit au billard.

Tamponet

Jeu de vieillard ?—Monsieur le joue en patriarche

A ce compte !...

Stéphane

J'en sais confusément la marche,

Voilà tout.

Tamponet

Comment donc jouez-vous en ce cas

Les jeux que vous savez, monsieur ?

Stéphane

Je n'en sais pas.

Tamponet

Excepté la bataille avec le jeu de dames.

(A part.)

Hé ! hé ! mauvais sujet !

Criblons-le d'épigrammes.

Julien

Le jeu de dames, soit ; je l'y crois sans égal.

Mais quant a la bataille, il s'en tire assez mal :

Témoin son pauvre bras.

Gabrielle

O ciel ! une blessure ?

Stéphane

Non, madame, du tout.

Rien qu'une égratignure.

Julien

Assez forte pourtant pour vous faire crier

Quand une main s'y vient par hasard appuyer.

Car c'est ainsi que j'ai découvert sa vaillance.

Stéphane

Et personne autrement n'en eût eu connaissance.

Adrienne, à part.

Va, va, pauvre mari, sers ton rival.

Tamponet

Parbleu,

Cher Julien, nommez-vous cela malheur au jeu ?

Un petit coup d'épée à porter en écharpe,

De quoi traîner la jambe et faire l'œil de carpe !

Peut-on a moins de frais se rendre intéressant ?

Tolal : une écorchure de trois gouttes de sang.

{{personnage|G abrielle}}

Vous êtes goguenard, mon oncle.

Stéphane

Laissez faire,

Madame ; monsieur parle en ancien militaire.

Tamponet

Si je n'ai pas servi, sachez que j'ai reçu

Maint coup d'épée au corps et dont on n'a rien su ;

Car je ne cherchais pas, moi, des admiratrices !

Gabrielle

Monsieur !

Adrienne

Ces coups n'ont pas laissé de cicatrices.

Stéphane

Par pure modestie.

Tamponet

Oui, monsieur !—Sachez bien Que les gens comme il faut ne se vantent de rien.

Stéphane, souriant.

Prenez donc garde.

Tamponet

A quoi ? Je trouve ridicule...

Stéphane

Vous allez vous blesser avec votre férule.

Julien

C'est vrai ; vous le frappez, mon oncle, sur vos doigts.

{{personnage |Tamponet}}

Permettez...

Julien

Non ; le reste à la prochaine fois,

S'il vous plaît; le billard s'ennuie à nous attendre.

Tamponet, (A part.)

Soit. Je prêtais le flanc, je ne puis m'en défendre.

Stéphane

Pour moi qui ne suis pas remis de ce piquet,

Vous me dispenserez du billard.

Tamponet, à part.

Freluquet,

(Haut.)

Il veut rester. Viens-tu, ma femme ?

Adrienne

Pourquoi faire ?

Tamponet

Pour nous marquer les points.

Adrienne

Ce n'est pas nécessaire.

(A part.)

Ne les laissons pas seuls.

Julien, sur la porte.

Mon oncle, venez-vous ?

{{personnageD|Tamponet||bas à sa femme}}

Viens.

Adrienne, bas

Mais non.

Tamponet, de même

Je le veux.

Adrienne, bas

Pourquoi ?

Tamponet, de même

Je suis jaloux.

(Il sort. Adrienne le suit, en haussant les épaules.)



Scène VI


Stéphane, Gabrielle

Stéphane

Monsieur votre oncle abuse un peu des droits de l'âge,

Pour me faire jouer un méchant personnage.

Gabrielle

Je sais depuis longtemps quel cas faire de lui ;

Mais il ne m'a jamais tant déplu qu'aujourd'hui.

Stéphane

Madame.

Gabrielle

Non, c'est vrai ; l'injustice m'irrite.

Il voulait rabaisser votre noble co nduite ;

Eh bien ! consolez-vous de sa mauvaise foi,

Car elle aura produit l'effet contraire en moi.

Stéphane

De grâce... Ma conduite est toute naturelle,

Et je n'accepte pas tant d'éloges pour elle.

Tout le monde en eût fait autant.

Gabrielle

Jugez-vous mieux !

Et quel autre, parmi même les généreux,

De la femme qu'il aime ayant vengé l'outrage

Ne se serait pas fait un droit de son courage ?

Quel autre, par respect pour un nom adoré,

De sa belle action ne se fût point paré ?

Quel autre enfin, forcé d'avouer l'aventure,

Pour la diminuer eût caché sa blessure,

Avec je ne sais quel magnanime mépris

Des dévouements vantards qui demandent un prix ?

Stéphane

Vous faites trop d'honneur, madame, a mon silence ;

C'est pour taire l'affront que j'ai lu la vengeance.

Je voulais vous laisser à jamais ignorer

Qu'une parole impure osa vous effleurer.

Gabrielle

Qu'avait-on dit de moi ?

Stéphane

Rien qui vous puisse atteindre.

Gabrielle

Parlez.

Stéphane

Je vous prierai de ne pas m'y cont raindre.

L'imprudent qui l'a dit a dû le rétracter,

Et ce n'est pas à moi de vous le répéter.

Gabrielle

Je l'exige.

Stéphane

Je suis la dernière personne

De qui vous le puissiez entendre.

Gabrielle

Quand j'ordonne

Au nom de... votre amour !

Stéphane

Au nom de mon amour ?

On a dit qu'il était.

Gabrielle

Quoi ?

Stéphane

Payé de retour.

(Gabrielle, très troublée, garde un moment de silence et se

laisse tomber sur le canapé en cachant sa figure dans ses

mains.)

Stéphane

Vous vous taisez ? O ciel ! que faut-il que je croie ?


Scène VII


Stéphane, Camille, Gabrielle

Gabrielle

Dieu ! ma fille !

Camille

Ma tante Adrienne m'envoie.

Gabrielle

Trop tard !

Camille

Elle a besoin de toi.

Gabrielle

Va, pauvre enfant,

Retourne ; je te suis.

(Camille sort.)



Scène VIII


Stéphane, Gabrielle

Gabrielle

C'est le remords vivant.

J'avais tout oublié, ma fille me rappelle

Que je dois respecter son père, au moins pour elle.

Stéphane

Un enfant fera-t-il crouler tout mon bonheur ?

Gabrielle

Je ne souillerai pas l'héritage d'honneur

Que ma mère a transmis à toute sa famille,

Et que je dois transmettre à mon tour à ma fille.

Quand son père travaille et consume ses jours

A lui faire un destin paisible dans son cours,

Moi, femme, je ne puis à la moisson plus ample,

Je ne puis apporter pour ma part que l'exemple ;

Mais je l'apporterai quoi qu'il coûte à mon cœur,

Et de ce grand combat il sortira vainqueur,

Pour qu'à sa mère un jour ma fille se soutienne,

Comme je me soutiens maintenant à la mienne.

Si je vous ai laissé voir que je vous aimais,

Oubliez ce moment de faiblesse.

Stéphane

Jamais !

Oublier ce moment ! Est-ce que c'est possible

Avant que je ne sois une cendre insensible ?

Vous parlez de remords! Mais moi, supposez-vous

Que je serre la main sans honte à votre époux,

Et que son amitié ne soit pas un supplice

Dont malgré mon bonheur ma loyauté frémisse ?

Mais dussé-je à moi-même être un lâche odieux,

Je ne l'oublierai pas, ce moment radieux.

Gabrielle

Eh bien ! oui, j'y consens, gardons-en la mémoire,

Et doublons le danger pour doubler la victoire.

Je vous aime, Stéphane, et ne m'en dédis pas ;

Oui, c'est un être cher que repoussent mes bras !

Séparons-nous et, sûr du cœur de vo tre amie,

Partez pour nous sauver tous deux de l'infamie.

Si nous pouvons nous voir nos périls sont trop grands :

Retournez en province auprès de vos parents.

Stéphane

Vous quitter ? Pouvez-vous me l'ordonner, madame ?

Gabrielle

C'est la preuve d'amour que de vous je réclame.

Soyons fiers, soyons purs, et que tout notre feu,

Comme un encens sacré puisse monter vers Dieu !

Stéphane

Eh bien ! vienne l'exil, créature céleste !

Si votre cœur m'y suit, que m'importe le reste !

Je vous voulais heureuse et j'aurai réussi.

Gabrielle

Vous partirez demain.

Stéphane

Je partirai.

Gabrielle

Merci !

(Elle lui tend la main qu'il couvre de baisers ; elle sort par

la gauche.)

Stéphane, seul.

« Aimé d'elle !—Est-ce vrai, mon Dieu, ce qui se passe ?

« Oh ! sortons ! j'ai besoin de silence et d'espace. »

(Il sort par le fond.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.


ACTE TROISIÈME

Même décoration.



Scène première


Adrienne, Tamponet

{{personnage|Ad rienne}}

Expliquez-vous ici... Nous sommes sans témoins,

A moins que ces fauteuils n'écoutent dans leurs coins.

Tamponet

Vous croyez qu'on ne peut m'entendre ?

Adrienne

J'en suis sûre,

Si vous ne hurlez pas pourtant outre mesure.

Est-ce votre projet ?

Tamponet

Quoi ?

Adrienne

De hurler un peu.

{{personnage|Tam ponet}}

Vous badinez a tort ; ceci n'est pas un jeu.

Adrienne

Croyez-vous ?

Tamponet, furieux.

Osez-vous me plaisanter encore

Quand votre inconséquence ici me déshonore ?

Me prenez-vous.

Adrienne, un doigt sur ses lèvres.

On va s'étonner de vos cris.

Tamponet, (A demi-voix.)

C'est bon. Me prenez-vous pour un de ces maris,

De ces porte-bandeaux sourds et paralytiques

Dont on se cache moins que de ses domestiques ?

Adrienne

Je ne vous comprends pas.

Tamponet

Vous comprenez fort bien,

Madame ; mais sachez qu'il ne m'échappe rien ;

Que j'ai parfaitement vu vos yeux en coulisse

Chercher effrontément ceux de votre complice ;

Que je n'ai pas été dupe de la façon

Dont vous jetez des fleurs à ce joli garçon ;

Qu'il n'a pas compris seul les sourdes épigrammes

Dont vous m'assassiniez à la façon des femmes,

Et qu'enfin... Qu'avez-vous à répondre ?

Adrienne

Plus bas,

De grâce.

Tamponet

Ah ! vous voulez qu'on ne m'entende pas,

Madame ! vous craignez l'éclat de votre honte !

Je le crains plus que vous.

Adrienne

Vous êtes loin de compte :

Le ridicule seul cause ici mon effroi,

Et lorsque je le crains, c'est pour vous, non pour moi.

Tamponet

Je serais ridicule !... O comble d'impudence !

Elle ose à mon affront conseiller la prudence !

Non, je n'ai jamais vu de cynisme pareil

Et reste abasourdi devant ce beau conseil !

Adrienne

Ce qui surtout me plaît du soupçon qui m'obsède

C'est cette sûreté d'erreur qui vous possède,

Cette sagacité qui réussit toujours

A faire fausse route à tous les carrefours ;

C'est enfin cet esprit inventif qui fourmille

De monstruosités sur des pointes d'aiguille.

Tamponet

Les bras m'en tombent.

Adrienne

Bah ! Vous les ramasserez.

Tamponet

Savez-vous à la fin que vous m'exaspérez ?

Qu'on ne plaisante pas avec la jalousie,


Et que l'occasion de rire est mal choisie ?

Conjurez ma colère au lieu de l'attirer,

Vous dis-je !

Adrienne

Ah ! si je ris, c'est de peur de pleurer !

Car a l'indignité de vos folles alarmes

On ne peut opposer que le rire ou les larmes !

Croyez-moi ; laissez-moi traiter légèrement

Tout ce que vos soupçons me donnent de tourment,

Et soyez sûr encor, malgré mon persiflage,

Que je ressens assez la pointe de l'outrage.

Tamponet

On ne me trompe pas deux fois.

Adrienne

Le voilà donc

Ce reproche éternel qu'on appelle un pardon,

Cette insulte toujours nouvelle et toujours prête

Qui dans tous nos débats me fait courber la tête !

Eh bien ! expliquons-nous une fois là-dessus ;

J'en ai le droit après tant d'outrages reçus.

Croyez-vous n'avoir pas votre part dans la faute

Que vous me reprochez d'une façon si haute,

Vous qui, m'ayant reçue enfant dans votre lit,

N'eûtes soin d'occuper mon cœur ni mon esprit ;

Qui me traitiez déjà moins en ami qu'en maître,

Qui n'étiez pas jaloux quand vous auriez dû l'être,

Et qui m'abandonniez sans guide et sans appui

Dans les tentations du monde et de l'ennui ?

J'ai fait pour vous aimer tout ce que j'ai pu faire ;

Mais vous ne m'aidiez pas, monsieur; bien au contraire.

Vous partiez le matin pour vos graves travaux,

Vous rentriez le soir plein de soucis nouveaux ;

Et le besoin d'amour dont j'étais dévorée,


D'un peu d'illusion saluant votre entrée,

Rencontrait un accueil toujours brusque ou distrait

Dont vous ne me disiez pas même le secret.

Je n'ai connu de vous, entre vos bras jetée,

Que l'irritation loin de moi contractée ;

Le respect du devoir m'a soutenue un temps,

Mais est-ce une pâture à des cœurs de vingt ans ?

J'ai succombé.—Mais vous, mon soutien légitime,

Vous qui n'avez rien fait pour me fermer l'abîme,

A ma chute, monsieur, vous deviez compatir,

Sinon par indulgence au moins par repentir !

Tamponet

Fort bien. Si je comprends où tend votre argutie,

Il faut de mes affronts que je vous remercie,

Et par contrition je dois peut-être aussi

Vous tendre l'autre joue en vous disant merci.

Morbleu! madame, suis-je un homme qu'on bafoue ?

Jamais les Tamponet n'ont tendu l'autre joue,

Et votre amant verra si je suis un mari

Dont la contrition soit un commode abri.

Adrienne

Pour la dernière fois, monsieur, je vous répète

Qu'entre monsieur Stéphane et moi rien ne s'apprête ;

Et s'il ne suffit pas à calmer vos soupçons,

Tant pis ! Je n'entends plus contraindre mes façons,

Et prétends à ma part des libertés modestes

Qu'ont partout nos regards, nos propos et nos gestes.

Avisez.

Tamponet

C'est-à-dire.

Adrienne

On vient ; tenez-vous coi.


Scène II


Adrienne, Julien, Gabrielle, Tamponet

Julien

J'en fais juges ta tante et ton oncle.

Tamponet

De quoi ?

Julien

Trouvez-vous

Gabrielle aimable avec Stéphane ?

Tamponet

Ne le fût-elle pas, qu'un autre la condamne ;

Quant à moi, j'aime peu ce petit compagnon.

Julien

La question n'est pas que vous l'aimiez ou non.

(A Gabrielle.)

Stéphane doit au moins te trouver singulière.

Adrienne

Qu'y faire ? voulez-vous qu'elle soit familière ?

Julien

Non ;—mais je te voudrais moins froide de moitié.

C'est un garçon pour qui j'ai beaucoup d'amitié,

Et je ne prétends pas que ta mauvaise grâce

Lui ferme cet hiver mon salon ou l'en chasse.

Gabrielle

Tranquillisez-vous donc, si c'est votre souci :

Votre ami cet hiver ne sera pas ici.

Julien

Comment ?

Gabrielle

Dans le Berry son père le rappelle.

Julien

Allons donc ! en voilà la première nouvelle.

Il te l'a dit ?

Gabrielle

Pendant qu'on jouait au billard.

Adrienne, à part.

Aïe ! Aïe !

Tamponet, à part.

Il n'aime pas ma femme puisqu'il part !

Voilà qui de nouveau m'embrouille les idées.



Scène III


Adrienne, Julien, Stéphane, Gabrielle, Tamponet

Julien

Arrivez, que sur vous je lâche mes bordées,

Ingrat qui nous quittez sans demander avis.

Gabrielle, vivement.

Des ordres paternels veulent être suivis.

{{personnage| Stéphane}}

Oui, mon père en effet me rappelle.

Julien

La cause ?

Stéphane

Mais ce sont des détails de famille et je n'ose.

Adrienne, à part.

Il n'est, pas inventif.

Gabrielle

Pourquoi n'osez-vous pas

A Julien comme à moi conter votre embarras ?

Le père de monsieur, comme tant d'autres pères,

Observe qu'à Paris son fils n'avance guères,

Et lui propose ailleurs un établissement

Que monsieur pour sa part accepte sagement.

Julien

Quelle folie ! aller s'enterrer en province !

Adrienne

Bon! à très peu de frais on y vit comme un prince.

Tamponet, à part.

Elle pousse au départ ?

Julien

Vous m'avez dit cent fois

Que vous ne pourriez pas y rester plus d'un mois ;

Et vous aviez raison, car Paris est le centre

De quiconque se sent autre chose qu'un ventre.

En province, mon cher, vous sécherez d'ennui,

Si vous ne devenez gras et gros comme un muid.

Stéphane

Il n'importe, mon père.

Julien

Est par trop égoïste

Si sa décision à ce tableau résiste.

Stéphane

J'ai promis.

Adrienne

On dirait à vous entendre tous

Que les départements soient des pays de loups.

Je vous jure, monsieur, que ce sont des contrées

Habitables à l'homme et point hyperborées ;

Les naturels n'ont pas le cerveau plus transi

Et l'esprit ne s'y perd ni plus ni moins qu'ici.

Votre père a raison; c'est un rôle plus mince

De végéter chez nous que de vivre en province.

Être peu, dans Paris, c'est n'être rien du tout,

Et sans un piédestal nul n'y semble debout ;

En province, être peu c'est être quelque chose ;

Sur ses jambes chacun en évidence y pose,

Et l'on vous rend service en vous y rappelant,

Puisque le piédestal manque à votre talent.

Tamponet, à part.

Ce jeune homme est charmant.

Julien

Vous parlez d'or, ma tante.

C'est vrai ; le piédestal est la chose importante :

Je m'en charge. Je vois le ministre ce soir

Et j'essaierai sur lui de mon petit pouvoir.

Justement il lui manque un secrétaire intime ;

Le poste est excellent.

Tamponet

Peste ! excellentissime !

C'est un commencement qui peut conduire a tout,

Et je vois un bonnet de président au bout.

Julien

Le bonnet est encore un peu dans un nuage ;

Mais je vois clairement un riche mariage.

Si trois cent mille francs avec un grand œil noir

Vous plaisent, je m'engage à vous les faire avoir.

Tamponet

Qui donc ?

Julien, bas

Votre pupille.

Tamponet

Ah ! oui.—C'est rare en France

Cent mille écus de dot, sans compter l'espérance.

Les voulez-vous ?

Stéphane

Merci ; je veux rester garçon.

Julien

Ah ! parbleu, j'en reviens à mon premier soupçon ;

Vous êtes amoureux.

Stéphane

Amoureux !

Julien

Oui, vous l'êtes.

Tamponet

Il ne partirait pas.

Julien

Que les oncles sont bêtes!...

Quand les chemins de fer votés par les maris

Mettent tous les amants aux portes de Paris ?

On vient deux fois par mois, et la poste restante

Adoucit l'intervalle à la sensible amante.

Tamponet

Ah ! vous croyez ?

Julien

Parbleu !

Gabrielle, à part.

Quel langage !

Adrienne, à part.

Voilà

Mon mari perplexe.

Tamponet

Oui, c'est possible cela !

Stéphane

Je vous jure.

Julien

Pourquoi le nier ? qui vous blâme ?

Je ne demande pas le nom de cette dame ;

Mais, soit dit sans choquer votre doux sentiment,

Elle n'en doit pas être à son premier amant.

Tamponet, à part.

J'étouffe !

{{personnageD|Stép hane||vivement.}}

Assez !

Gabrielle, à part.

Je meurs de honte.

Julien, à Stéphane.

Sans colère,

Mon Amadis : elle est digne en tout de vous plaire.

Seulement elle sait sans doute ce qu'on doit

Attendre des amours qui vont sans bague au doigt,

Et vous pourriez très bien prendre votre courage

Pour lui dire : « Madame, on m'offre un mariage,

« Disposez de mon sort. » — Je voudrais parier

Qu'elle vous répondrait : Il faut vous marier.

Adrienne, regardant Gabrielle.

Peut-être.

Tamponet

(Haut.)

C'est trop fort. Mon neveu, je vous prie,

Sortons, que je vous parle.

Adrienne, à part.

Il paraît en furie.

Julien

Est-ce pressé, mon oncle ?

Tamponet, (A part.)

Oui, oui ! J'éclaterais !

{{personnage|J ulien||(A Stéphane.)}}

Allons. Nous reprendrons cet entretien après.

(Tamponet et Julien sortent.)



Scène IV


Adrienne, Stéphane, dans le fond, Gabrielle

Adrienne, à Gabrielle

Il sait qu'il est aimé, n'est-ce pas ?

(Gabrielle baisse la tête.)

Imprudente !

Gabrielle

Mais il part.

Adrienne

Ce n'est pas chose bien évidente.

Les femmes que l'on voit se perdre, la plupart

Ont aussi commencé par croire à ce départ.

Gabrielle

Quelle comparaison !

Adrienne

Veux-tu, quoi qu'il t'en coûte,

Te sauver ?

Gabrielle

Je le veux.

{{personna ge|Adrienne}}

Attends. — On nous écoute.

(Regardant par la fenêtre.)

Ah! Dieu! ta fille au bord de ce vilain tonneau.

Gabrielle

Je cours.

Stéphane

Restez.

{{didascalie|(Il sort vivement.)}



Scène V


Adrienne, Gabrielle

Adrienne

Il a donné dans le panneau.

Gabrielle

C'était une ruse ?

Adrienne

Oui. — Ruse bien innocente. —

Il faut à cet hymen que Stéphane consente.

Gabrielle

Adrienne !

Adrienne

Il le faut, te dis-je, et sans sursis ;

Car autrement ta perte est certaine. — Choisis.

Gabrielle

Me crois-tu donc si peu d'honnêteté q u'il faille

Entre la honte et moi mettre cette muraille ?

Va, va ! j'ai de la force, et j'ai su le prouver.

Adrienne

Je dois te parler ferme afin de te sauver.

Qu'as-tu fait pour compter ainsi sur ton courage?

Qu'as-tu fait pour te croire au-dessus de l'orage ?

Ton amour n'a pas su se taire seulement !

Tu crois bien beau l'effort d'exiler ton amant ?

Mais je te le disais tout à l'heure, ces femmes

Que le monde poursuit justement de ses blâmes,

Ces femmes-là, ma chère, ont toutes au début

Honoré leur devoir de ce mince tribut.

Veux-tu leur ressembler ? Soit. Estime-toi forte,

Et laisse le danger s'établir à ta porte.

Gabrielle

Si Stéphane pourtant s'en allait pour toujours ?

Adrienne

Les départs les plus sûrs sont sujets aux retours !

Mais ne revînt-il pas, ce serait sa ruine,

Et tu ne le veux pas ruiner, j'imagine ?

Gabrielle

Et moi qui n'ai pas eu cette pensée ! Oh ! oui,

C'est lui qu'il faut sauver et non pas moi ; c'est lui !

Tu devais commencer par ce mot, Adrienne.

Mais son consentement, crois-tu que je l'obtienne ?

Ce triste mariage, hélas ! est son salut,

C'est vrai ; mais il faudrait aussi qu'il le voulût.

Adrienne

Il le voudra, s'il croit à ton indifférence.

Gabrielle

Quoi ! feindre de ne plus l'aimer ? Quelle souffrance !

Adrienne

Préfères-tu qu'il parte et s'enterre là-bas,

Ou qu'il reste à Paris et te perde ?

Gabrielle

Oh ! non pas,

Je ferai ce qu'il faut.

Adrienne

Le voici ; je vous laisse.

(Elle sort.)



Scène VI


Gabrielle, Stéphane

Gabrielle

L'épreuve approche ; allons, mon cœur, pas de faiblesse.

Stéphane

Je n'ai pas rencontré votre fille.

Gabrielle

Merci.

Nous avons à causer ; asseyez-vous ici.

Stéphane

C'est donc très sérieux ?

Gabrielle

Très sérieux.

Stéphane

J'écoute.

Gabrielle

Il faut vous marier.

Stéphane, bondissant.

Me marier !

Gabrielle

Sans doute.

Mais si le premier mot qu'on dit vous fait sauter,

Nous n'en finirons pas. — Tâchez de m'écouter.

Le parti qu'on vous offre est chose peu commune;

Tout s'y trouve à la lois : figure, esprit, fortune,

Et qu'on soit à l'argent indifférent ou non,

Il faut bien avouer qu'il est bon compagnon.

Stéphane

Est-ce vous qui parlez ? est-ce vous, Gabrielle ?

Gabrielle, à part.

(Haut.)

Hélas ! Oui, je parais très superficielle ;

Mais, le cas échéant, je suis de bon conseil.

Stéphane

C'est un rêve, sans doute.

Gabrielle

Hé non ! c'est un réveil.

Il s'est bien échangé, je crois, quelques paroles

Entre nous, mais au fond ce sont choses frivoles,

Et je ne voudrais pas, pour ce qui s'est passé,

Qu'à perdre un bon parti vous vous crussiez forcé.

Stéphane

Est-ce une épreuve ?

Gabrielle

Hé non ! je vous mets à votre aise,

Voilà tout. —Mais, pour Dieu ! ne brisez pas ma chaise.

Stéphane

Ainsi par vous déjà tout est mis en oubli ?

Gabrielle

Le roman promettait de devenir joli,

C'est vrai; mais quand soudain la réalité passe,

Ces petits romans-là doivent lui faire place.

Stéphane

Je suis émerveillé de tout ce que j'entends,

Madame ! je n'étais pour vous qu'un passe-temps ?

(Otant la rose de sa boutonnière.)

Adieu donc, pauvre fleur! va, que le vent t'emporte

Avec le souvenir de ma tendresse morte.

Je fais de mon amour comme de ce bouquet.

(Il jette la rose.)

Gabrielle, à part.

Adrienne — Il est temps ! La force me manquait.



Scène VII


Gabrielle, Adrienne, Stéphane

Stéphane, à Adrienne.

Venez, venez, madame, apprendre une nouvelle

Qui vous étonnera peut-être.

adrienne.

Quelle est-elle ?

Stéphane

C'est que tout bien pesé, tout bien examiné,

A prendre femme enfin je suis déterminé.

Gabrielle, à part.

Déjà !

Adrienne

Vraiment ?

Stéphane

J'étais épris d'une coquette

Qui regarde l'amour comme un jeu de raquette.

Adrienne, bas à Gabrielle.

Oh ! c'est bien.

Stéphane

Je voulais lui conserver ma foi,

Pourtant, par un scrupule aussi naïf que moi ;

Mais madame m'a fait comprendre ma sottise,

Et, grâce à ses conseils prudents, je me ravise.

Adrienne

Oui, oui, mariez-vous ; hors de là, rien de bon.

Stéphane

D'autant que la personne est charmante, dit-on.

Adrienne

Oui, charmante en effet.

Stéphane

Est-elle brune ou blonde ?

{{personnage |Adrienne}}

Elle est blonde.

Stéphane

Je suis le plus heureux du monde.

Quel âge a-t-elle ?

Adrienne

Elle a seize ans.

Stéphane

De mieux en mieux.

Son esprit ne doit pas être encor vicieux,

Et je trouverai là ce sûr et doux commerce

Où le cœur fatigué se repose et se berce.

Gabrielle, à part.

O mon Dieu !

Adrienne, bas à Gabrielle.

Du courage !

Stéphane

A-t-elle des talents,

Comme disent messieurs les notaires galants ?

Adrienne

Les futures en ont dans tous les mariages.

Stéphane

C'est vrai ; — mais croyez-vous qu'elle aime les voyages ?

Adrienne

Ma foi, je n'en sais rien.

Stéphane

S'aimer et voyager !

On est bien plus ensemble en pays étranger,


Loin de cette amicale et sotte multitude

Qui vous vole, en passant, un peu de solitude.

Adrienne

Oui. — Voulez-vous dehors poursuivre ce propos?

Stéphane

Volontiers.

(Il la suit vers la porte, puis se retourne et indique Gabrielle.)

Et madame ?

Adrienne

Il lui faut du repos.

Stéphane, revenant vivement à Gabrielle.

Qu'avez-vous ?

Adrienne, de la porte.

Venez donc.

Stéphane, bas à Gabrielle.

Je fais ce qu'on m'ordonne.

Gabrielle, bas et vivement.

Ne vous mariez pas... et que Dieu me pardonne !

Stéphane

« O ciel !

(Sur un signe de Gabrielle, il rejoint Adrienne et sort avec elle.)

Gabrielle, se relevant.

« J'étais hier une femme de bien !...

« Reculons le moment de rencontrer Julien.

(Elle sort.)

FIN PU TROISIÈME ACTE.


ACTE QUATRIÈME

Même décoration


Scène première

Julien, Tamponet

{{personnag e|Tamponet}}

Une femme pour qui j'ai tout fait ! c'est infâme !

Julien

Vous êtes archi-fou, mon cher oncle.

Tamponet

Une femme

Pour qui depuis vingt ans je suis aux petits soins !

Voilà ma récompense !

Julien

Encore un coup...

Tamponet

Du moins

Si j'étais un mari négligent, infidèle,


Ou cassé... Mais je suis pétulant auprès d'elle

Comme au premier quartier de la lune de miel,

Ma parole d'honneur ! —Que lui faut-il, ô ciel !

Julien

Permettez-moi...

Tamponet

Tromper un époux exemplaire

Et qui se jetterait dans le feu pour lui plaire !

Un mot vous apprendra jusqu'où vont mes égards :

Je fais depuis quinze ans semblant d'aimer les arts.

Julien

Vous ne les aimez pas ?

Tamponet

Qui ? moi ! je les déteste!

Ils me sont en horreur à l'égal de la peste !

La musique surtout me donne sur les nerfs ;

La peinture m'assomme et j'exècre les vers.

Eh bien ! pour m'ajuster aux goûts de mon ingrate,

Je feins de me pâmer pendant une sonate ;

J'achète des tableaux avec mon pauvre argent ;

Je les fais encadrer ; et, tout en enrageant,

J'apprends par cœur, malgré ma mauvaise mémoire,

Un las de vers, sans rien comprendre à ce grimoire.

Après avoir tant fait, n'est-ce pas du guignon

D'être... ce que je suis ?

Julien

Mais non ! mille fois non !

Vous ne l'êtes pas !

Tamponet

Quoi ! quand j'en conviens moi-même ?

Julien

Vous vous trompez.

Tamponet

Morbleu !

Julien

Fi donc ! c'est un blasphème!

Tamponet

Je me vante a ce compte ?

Julien

Eh ! oui, vous avez tort.

Tamponet

Ne pas en être cru là-dessus, c'est trop fort !

Julien

Cher oncle, laissez-moi vous dire.

Tamponet

Suis-je un braque

Dont le cerveau fêlé sans motif se détraque ?

J'ai cent preuves pour une, et si je sors des gonds.

— En un mot, voulez-vous être un de mes seconds ?

Julien

Puisque vous tenez tant à votre nouveau titre,

Laissez-moi m'expliquer un peu sur ce chapitre.

Moi, si j'étais trompé, je ne me battrais pas ;

J'éconduirais l'amant en douceur et tout bas,

Estimant que traîner notre honneur sur la claie

N'est pas le vrai moyen d'en refermer la plaie,

Et qu'un sage silence est le seul appareil

Qu'on y doive poser en accident pareil.

Ainsi quand vous seriez ce que vous voulez être.

{{personnage| Tamponet}}

Quand je serais ?... Tournez les yeux vers la fenêtre ;

Les voyez-vous tous deux ? Parbleu ! j'en suis charmé.

Julien

Ils causent.

Tamponet

Mais voyez de quel air animé !

Vous appelez cela causer ? De pareils gestes

Tiennent-ils compagnie à des discours modestes?

Voyez !... Elle saisit l'infâme par le bras.

Malheureuse ! tu crois que je ne te vois pas !

— Ils s'arrêtent. Il met la main sur sa poitrine.

Ce qu'il peut répliquer ainsi, je le devine !

Tenez, il tend le bras comme pour un serment.

Va, drôle ! gesticule avant l'enterrement !

Tu verras si je suis un mari débonnaire.

— Est-ce clair maintenant ? suis-je un visionnaire ?

Julien

C'est étrange, en effet.

Tamponet

Ah ! ah ! vous commencez

A trouver mes soupçons un peu moins insensés ?

C'est heureux ! — Je me bats, la chose est résolue.

Serez-vous mon témoin?

Julien

Vous avez la berlue

Et vous me la donnez.

Tamponet

Serez-vous mon témoin ?

Julien

Éclaircissons les faits avant d'aller plus loin.

Ils viennent par ici : pour résoudre nos doutes,

Derrière la cloison mettons-nous aux écoutes.

Tamponet

Mais lorsque vous serez certain de mes affronts,

Vous serez mon témoin ?

Julien

Nous verrons, nous verrons.

Mais je veux parier cent contre un que ce piège

Vous montrera ma tante aussi blanche que neige.

Tamponet

Vous me faites rire.

Julien

Oui ?— Cachons-nous là-dedans

Et vous rirez bientôt mieux que du bout des dents.

Tamponet

Ce moyen me répugne.

Julien

Il est vieux ; mais qu'importe !

S'il n'était qu'un jaloux sur terre et qu'une porte,

La porte servirait d'embuscade au jaloux,

C'est moi qui vous le dis : c'est pourquoi cachons-nous,

Et tâchons d'écouter cet entretien si tendre,

Puisqu'il n'est rien de tel qu'écouter pour entendre.

Les voici. vite, entrez.

Tamponet, sur la porte.

Vous serez mon témoin ?

Julien

Oui, car vous n'en aurez sûrement pas besoin.

(Ils entrent dans la pièce à droite.)



Scène II


Adrienne, Stéphane
(Ils viennent du fond.)


Adrienne

Ainsi votre ferveur au grand air se dissipe,

Et vous restez garçon maintenant par principe ?

Stéphane

Oui. Tout décidément vive le célibat !

C'est un goût dépravé que ma raison combat,

Mais en vain. Contre lui pourquoi m'obstinerais-je ?

Tenez, vous avez vu sur l'eau flotter du liége :

On peut bien quelquefois l'enfoncer jusqu'au fond,

Mais il remonte a flot après chaque plongeon.

Cette explication, madame, suffit-elle ?

Adrienne

Non. Je vous en propose une plus naturelle :

C'est que vous conservez quelque espoir d'être aimé.

Stéphane

Ah ! de ce côté-là mon cœur est bien fermé,

Je vous jure. Je suis guéri de cette femme,

Et son indifférence est un puissant dictame.

Adrienne

Vous avez cru lui plaire : elle vous l'avait dit.

Il est vrai maintenant que son cœur s'en dédit ;

Mais la fatuité de l'homme est si têtue

Qu'il lui faut vingt échecs pour se croire battue.

Stéphane

Pour moi, je crois si bien mon désastre accompli,

Madame, que j'en suis tout vengé par l'oubli.

Adrienne

Si vraiment vous avez cette philosophie,

Je vous fais compliment ; car je vous certifie

Que Gabrielle.

Stéphane

Quoi ! vous saviez ?...

Adrienne

Je savais ;

Et j'avoûrai, de plus, que je vous desservais.

Donc je vous certifie, et vous pouvez m'en croire,

Qu'il ne reste plus rien de vous qu'en sa mémoire.

Stéphane

Vraiment ! Se souvient-elle encore de mon nom ?

Dans quinze jours d'ici je jurerais que non.

Beau texte pour parler avec quelque amertume

De ce sexe volage au vent comme la plume !

Mais, bah ! j'en fais mon deuil sans phrase et sans effort.

Adrienne

Votre deuil est trop gai : le défunt n'est pas mort.

Tenez, ne perdons pas de temps en bagatelle :

Vous avez parlé bas tantôt à Gabrielle

En la quittant.

Stéphane

Moi ?

Adrienne

Vous. Qu'a-t-elle répondu ?

J'ai tâché d'écouter, et n'ai pas entendu ;

Mais c'est évidemment la réponse accordée

Qui vous a fait changer si promptement d'idée.

Stéphane

Je ne vous comprends pas, madame.

Adrienne

En vérité ?

C'est donc que vous manquez de bonne volonté.

Stéphane

A force d'être fin votre esprit se fourvoie.

Adrienne

Allons, je vois qu'il faut vous mettre sur la voie.

Serait-ce point ceci qu'on vous a dit tout bas.

« Je vous aime toujours, ne vous mariez pas. »

Rappelez-vous.

Stéphane

Croyez ce qu'il vous plaît de croire,

Madame, et finissons cet interrogatoire.

Adrienne

C'est un aveu, cela.

Stéphane

Non pas ! — Je prends congé,

Car votre esprit fait peur au peu d'esprit que j'ai.

(Il sort.)


Scène III


Julien, très pâle, Adrienne, Tamponet

Tamponet, entrouvrant la porte.

Il est parti.

Adrienne

Julien !

Julien, souriant.

Moi, ma tante, en personne.

Adrienne

Vous avez entendu ?...

Tamponet

Tout entendu, mignonne !

J'attends de ta bonté deux cent mille pardons,

Et je me sens en train de chanter des fredons !

Adrienne, (A Julien.)

C'est assez. Vous avez entendu que Stéphane

Aime ?...

Julien

Oui.

Tamponet, à part.

Pauvre garçon ! Et moi qui me pavane !

{{personnage|Adrie nne}}

Mais s'il n'est pas aimé, que vous importe ?

Julien

Il l'est ;

Nous avons entendu l'entretien au complet.

Adrienne

Ce calme est effrayant alors.

Julien

Pourquoi, ma tante ?

Tamponet, qui a passé à la droite de Julien.

N'oubliez pas, mon cher, si quelque éclat vous tente,

Qu'un silence prudent est le seul appareil

Que supporte l'honneur en accident pareil.

Julien

Mais ce n'est pas le cas d'appliquer la sentence,

Cher oncle, et mon honneur n'est pas atteint, je pense.

Ma femme a moins d'amour encor que de vertu :

Je l'estime d'autant qu'elle a bien combattu,

Et la tiens en mon cœur pour une brave femme

Digne de mon respect et non pas de mon blâme.

Quiconque en parlerait autrement a menti.

Julien, (A part.)

A la bonne heure ! Il prend galamment son parti.

Julien, avec effort.

Quant a monsieur Stéphane...

Tamponet

Oui, parlons-en !

Julien

En somme,

Il a fait là dedans son métier de jeune homme.

Mais j'étais son ami ! — Cependant je lui crois,

Malgré sa trahison, le cœur et l'esprit droits.

Tamponet

Lui ? c'est, tranchons le mot, une franche canaille.

Il faut le renvoyer.

Julien

Non. Il faut qu'il s'en aille.

Il est très étourdi, mais n'est pas vicieux.

Je lui rendrai ses torts à lui-même odieux,

Et je l'accablerai d'une amitié si vraie

Que de sa trahison il faudra qu'il s'effraie.

Tamponet

Ce moyen est chanceux.

Julien

Non, non, il ne l'est pas.

A moins de s'avouer le dernier des pieds plats,

On n'ose pas tromper l'homme qui se confie.

Tamponet

Mais enfin, s'il l'osait ?

Julien

Alors je l'en défie,

Car Gabrielle, ouvrant les yeux avec dégoût,

Remettrait dans son cœur mon image debout.

Adrienne

Lorsque la passion est réellement forte,

Il n'est digue ni mur que son courant n'emporte.

Julien

La leur n'est, grâce au ciel, encore qu'un ruisseau

Qui va se diviser à l'entour d'un roseau.

Seulement n'allez pas leur dire, je vous prie,

Que je suis averti de leur étourderie :

Cela gâterait tout.

Adrienne

Je m'en garderais bien.

Tamponet

Moi de même.

Julien

Il me faut un moment d'entretien

Avec ma femme, ici. Seriez-vous assez bonne

Pour me l'envoyer ?

Adrienne

Certe !

Tamponet

Attends-moi donc, mignonne.

Julien

Mon oncle veut avoir son tête-à-tête aussi...

Mais le sien est plus gai que le mien.

Tamponet, à part.

Dieu merci !

(A sa femme, dans le fond du théâtre.)

Étrange insouciance en cette catastrophe !

{{personnage|Ad rienne}}

Bien étrange, en effet.

Tamponet

C'est un grand philosophe !

(Ils sortent.)



Scène IV

Julien, seul

Déborde, pauvre cœur gonflé de désespoir !

Elle ne m'aime plus ! — Qui l'aurait pu prévoir ?

Je sens sombrer ma vie entière en ce naufrage !

Adieu, bonheur ; adieu, travail ; adieu, courage.

A quoi bon désormais des efforts superflus ?

Je suis seul dans le monde ; elle ne m'aime plus !

(Il s'assied.)

Insensé ! voilà donc la tendresse éphémère

Que j'ai pu préférer à la vôtre, ô ma mère !

Quand mon petit bagage a vidé la maison,

Vous pleuriez en silence, et vous aviez raison ;

Car votre fils quittait sa véritable amie,

O mère, dans la tombe à présent endormie !

Hélas ! j'ai plus aimé cette femme que vous ;

Je l'entourais de soins plus tendres et plus doux ;

Pour ne pas voir un pli sur sa lèvre vermeille,

Je desséchais mon sang aux ardeurs de la veille,

Et la trouvant heureuse et fraîche le matin,

J'oubliais ma fatigue aux roses de son teint.

Voilà ma récompense ! O l'ingrate ! l'ingrate !

(Il se lève.)

Et de quoi te plains-tu ? qu'es-tu donc qui la flatte,

Pauvre gratte-papier, obscur praticien,

Avocat de la veuve et du mur mitoyen ?

Te crois-tu bon à mieux qu'à payer sa dépense,

Manœuvre, et te faut-il une autre récompense

Que l'honneur, déjà grand pour ton obscurité,

De défrayer son luxe et son oisiveté ?

Tu prétends être aimé ? Regarde-toi ! les rides

S'impriment avant l'âge à tes tempes arides.

C'est le travail, dis-tu ! mais qu'importe à ses yeux ?

Tout ce qu'elle en conclut, c'est que lu te fais vieux ;

Elle te sacrifie au premier fat qui passe.

O les femmes ! stupide et méprisable race !

Qu'elle me fait de mal, la cruelle !

(Il se rassied.)

Eh bien, quoi ?

Est-elle là dedans moins à plaindre que moi ?

N'a-t-elle pas perdu le repos qu'elle m'ôte ?

Elle ne m'aime plus ! mais ce n'est pas sa faute.

C'est peut-être la mienne ! — Elle a bien combattu ;

Que puis-je demander de plus à sa vertu ?

Je dois mettre une main sur ma plaie, et de l'autre

Défendre son honneur. dernier bien qui soit nôtre !

Il faut la raffermir au moins dans son devoir.

(Gabrielle entre.)

En est-il temps encore ? Ah ! je vais le savoir.


Scène V


Gabrielle, Julien

Gabrielle

Vous voulez me parler ?

Julien, très simplement

Oui. Je pars dans une heure ;

Prépare une chemise, entends-tu ? la meilleure.

(Il passe à droite.)

Fais brosser mon habit ; il faut te dépêcher.

Ah ! pense à visiter les chambres à coucher ;

Pour les époux, la chambre avec l'alcôve double ;

Pour Stéphane.

Gabrielle

Monsieur Stéphane ?...

Julien, à part

Elle se trouble.

Gabrielle

C'est impossible.

Julien

En quoi, ma chère, et depuis quand

L'appartement d'en haut n'est-il donc plus vacant ?

Gabrielle

Mais... un jeune homme ici... la nuit... en votre absence...

C'est contraire, je crois, a toute bienséance.

Julien

Ah ! bah ! pour une nuit ! — Les autres restent bien.

Gabrielle

C'est différent.

Julien

Ce sont tes amis ; c'est le mien.

Gabrielle

Mon dieu ! n'insistez pas.

Julien

Comme te voilà prude !

Je ne t'ai jamais vue à personne aussi rude.

Gabrielle

Soit ; mais je ne veux pas qu'il passe ici la nuit.

Julien

Je respire ! — Il est temps, puisqu'elle a peur de lui.

(Haut.)

Eh bien ! fais retenir une chambre à l'auberge ;

Qu'importe la façon, pourvu que je l'héberge !

(Stéphane entre ; il s'arrête sur la porte en voyant Julien.)



Scène VI


Stéphane, Julien, Gabrielle

Julien

Venez, mon cher. — Je pars pour Paris; mais demain

Nous nous retrouverons ici le verre en main.

Stéphane

Quoi ?...

Julien

Si vous n'avez rien pourtant qui vous empêche

De passer au village une nuit un peu fraîche.

Stéphane

Au contraire.

Julien, à Gabrielle qui se dirige vers la droite.

Où vas-tu ?

Gabrielle

Votre habit.

Julien

Ah ! c'est vrai.

Va, dans une minute ou deux je te suivrai.

(Gabrielle sort.)



Scène VII


Stéphane, Julien

Julien

Nos lits vacants sont pris par mon oncle et ma tante ;

Mais nous avons tout près une auberge excellente.

Stéphane

C'est parfait.

Julien

Pardonnez à l'exiguité

D'une maison peu propre à l'hos pitalité :

Si l'amitié pouvait élargir la muraille,

Vous auriez une chambre ici de belle taille.

Stéphane, avec embarras

Je ne mérite pas vos bontés.

Julien

Mes bontés !...

D'abord, ce n'en sont pas; puis vous les méritez.

Vous m'avez plu, mon cher, à la première vue,

Et jamais mon instinct n'a commis de bévue.

Voilà, me suis-je dit, un ami qui me vient,

Un homme franc, loyal, un cœur qui me convient.

Me trompais-je ?

Stéphane

Non, certe.

Julien

Aussi ma confidence Se sent vers vous portée avec pleine assurance,

Et vous êtes le seul devant qui j'oserais

Ouvrir la profondeur de mes chagrins secrets.

Stéphane

Des chagrins ?

Julien

Ma gaîté n'est, hélas ! qu'un mensonge,

Et je porte une plaie en dedans qui me ronge.

C'est... L'aveu, cher Stéphane, est des plus délicats :

A tout autre que vous je ne le ferais pas,

Car les gens sont enclins à s'amuser sous cape

Des tourments d'un époux à qui sa femme échappe.

Stéphane, troublé

Vous croyez que madame ?...

Julien

Oui, je ne sais pourquoi,


Son cœur de jour en jour se retire de moi.

Stéphane

Soupçonnez-vous qu'un autre ?...

Julien

Un autre ? — Gabrielle

Ne trompera jamais ma confiance en elle.

Mais n'est-ce point assez de perdre son amour ?

Stéphane

Vous l'aimez donc... beaucoup ?

Julien

Autant qu'au premier jour ;

Plus même. — Elle n'est plus seulement mon délice,

Elle est le fondement de tout mon édifice.

Son amour me manquant, tout me manque à la fois.

Jugez donc ce que vaut ma gaîté quand je vois

Sa froideur sous mes yeux incessamment accrue !

— Je suis le laboureur assis sur sa charrue,

Qui d'un air hébété fredonne une chanson,

En regardant le feu dévorer sa moisson.

Stéphane, (À part.)

Vous vous exagérez sans doute... Que lui dire ?

Julien

Je n'exagère rien, non ; son cœur se retire.

Si je savais pourquoi, je pourrais y pourvoir.

Et par vous, mon ami, j'espère le savoir.

Stéphane

Par moi, monsieur !

Julien

Ma femme a pour vous de l'estime :

Essayez de gagner sa confidence intime.

Elle est fière, et si j'ai des torts, comme je croi,

Elle s'en ouvrira plutôt à vous qu'à moi.

Stéphane

Vous me donnez, monsieur, un délicat office.

Julien

Au nom de l'amitié rendez-moi ce service.

En un mot je remets ma vie en votre main.

(A part)

Adieu. Je puis dormir en paix jusqu'à demain.

(Il sort.)



Scène VIII

Stéphane, seul; il traverse lentement la scène, la tête inclinée sur la

poitrine: il va s'asseoir sur le canapé à gauche et après un long

silence :

Après tout, j'aime aussi Gabrielle, je l'aime!

Chacun pour soi. L'amour ne connaît que lui-même.

Je ne partirai pas. — Le tromper cependant

Cet homme qui me vient prendre pour confident

Et de son amitié loyalement m'accable,

C'est une lâcheté dont je suis incapable !

Tout a l'heure déjà mon honneur a frémi

Quand débonnairement il me traitait d'ami ;

Ce serait tous les jours nouvel le platitude

Qui dégénérerait bientôt en habitude,

Car ce que je n'ai pu tout à l'heure éviter

Le subir par deux fois ce serait l'accepter !

— Laissons aux intrigants les basses perfidies.

La honte n'entre point dans les choses hardies,

Et l'enlèvement seul en cette extrémité

Peut sauver notre amour et notre dignité.

Il faut que Gabrielle à cela se résigne.

(Il va pour sortir, quand Tamponet entre.)



Scène IX


Tamponet, Stéphane

Tamponet, à part

Attachons-nous à lui selon notre consigne.

Stéphane, à part

Encor cet imbécile !

Tamponet

Hé ! hé ! mauvais sujet,

Nous avions entamé, ce me semble, un piquet.

Stéphane

Excusez-moi, monsieur, de ne pas le poursuivre.

Tamponet, à part

A votre aise. Il n'a pas le moindre savoir-vivre.

Stéphane

Julien est-il parti ?

Tamponet

Je le quitte à l'instant ;

Mais il m'a délégué tous ses droits en partant,


Et notamment celui de récréer son hôte.

Si vous vous ennuyez, ce sera de ma faute.

Stéphane

Je le crois ; mais je suis si maussade aujourd'hui

Que vous vous laisseriez gagner à mon ennui.

Tamponet

Allons donc !

Stéphane

Non, vraiment. Faussez-moi compagnie.

Tamponet

Pour qui me prenez-vous ?

Stéphane

Point de cérémonie,

De grâce ; laissez-moi.

Tamponet

Je ne vous quitte pas.

Stéphane

C'est donc moi qui vous quitte alors.

(Il sort.)

Tamponet, courant après lui.

Je suis vos pas.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.


ACTE CINQUIÈME

Même décoration.

Dans l'entr'acte deux domestiques apportent des lampes et le café,

qu'ils posent sur la table à droite.


Scène première


Gabrielle, devant la table, Tamponet, Stéphane, Adrienne

Tamponet

Ma foi, j'ai bien dîné. — Ce n'est pas que j'y tienne ;

Mais si frugal qu'on soit.

Adrienne, sur le canapé.

Il faut qu'on se soutienne.

Tamponet

Je me suis soutenu. C'est une vérité

Qui n'incrimine en rien ma sensibilité.

Un mauvais estomac ne fait pas un poète,

Quoi qu'en pense monsieur.

{{personnageD|Stéphane||( A part.)}}

Moi ? Ce vieillard m'hébète !

Gabrielle

Du café, mon cher oncle ?

Tamponet

Et tout ce qui s'ensuit,

Car je prétends ne pas fermer l'œil de la nuit.

A notre jeune ami je tiendrai compagnie.

Stéphane

A moi ? Parbleu ! c'est trop... trop de cérémonie ;

Je dors la nuit.

Tamponet

Allons! Est-ce qu'on peut dormir

Dans un lit d'auberge ?

Stéphane, (A part.)

Oui, certe. Il me fait frémir.

Tamponet

Nous nous promènerions ensemble au clair de lune.

Stéphane

Merci !

Tamponet

Vous refusez ? Allons, soit ; sans rancune.

{{personnageD|Gab rielle||à Stéphane.}}

Une tasse, monsieur ?

(Stéphane s'incline et s'approche de Gabrielle.)

Adrienne, bas à Tampollet.

Emmenez-le.

Tamponet, bas.

Très bien.

Stéphane, bas à Gabrielle.

Gabrielle, il me faut un moment d'entretien.

Tàchez de renvoyer votre oncle et votre tante.

Gabrielle, bas.

Je ne peux pas.

Tamponet, à la fenêtre.

Voyez quelle lune éclatante, Mon cher !

Si peu qu'on ait de poésie au cœur,

Cet astre attendrissant le remplit de langueur.

Stéphane

Comment résistez-vous a l'admirer, barbare ?

Tamponet

Qui dit que j'y résiste ? Allumons un cigare

Et sortons. Rien n'est doux, lorsque l'on sait aimer,

Comme de regarder la lune et de fumer.

Stéphane

Quant à moi, j'aime mieux rester avec ces dames.

Adrienne

Oh ! nous vous permettons de nous quitter. Les femmes

Ont toujours quelque chose à se dire en secret.

Stéphane

Puisque je suis de trop, je sors, mais à regret.

Tamponet

Venez, nous causerons.

Stéphane, à part.

Allons, il faut le suivre !

Ne trouverai-je rien qui de lui me délivre ?

Tous les moyens sont bons contre un tel importun.

Tamponet, prenant le bras de Stéphane.

La nature a le soir un enivrant parfum !

(Ils sortent.)



Scène II


Gabrielle, Adrienne

Gabrielle

Quel secret as-tu donc ?

Adrienne

Quel secret ? Je t'admire !

C'est toi qui dois avoir quelque chose à me dire.

Gabrielle

Et quoi donc ?

Adrienne

Presque rien. Par exemple, le mot

Que tu glissais tout bas à Stéphane tantôt.

Gabrielle

Je ne sais.

Adrienne

Ai-je donc perdu ta confiance,

Ou bien n'oses-tu plus m'ouvrir ta conscience ?

J'en ai bien peur.

Gabrielle

Jamais je ne t'ai rien caché.

Adrienne

Quand Stéphane tantôt de toi s'est rapproché,

Vous avez échangé quelques mots à voix basse.

Gabrielle

Ah ! oui, je m'en souviens... j'ai dit que j'étais lasse.

Adrienne

Pas autre chose ?

Gabrielle

Non.

Adrienne

Voudrais-tu l'attester

Par serment ?

Gabrielle

Quel motif as-tu pour en douter ?

Adrienne

Stéphane tout à coup a changé de langage

Et s'est déclaré net contre le mariage ; Pourquoi ?

Gabrielle

Mais... je ne sais... Tiens, je mens lâchem ent !

Tout mon cœur se soulève en cet abaissement !

J'appartiens à Stéphane.

Adrienne

Oh !

Gabrielle

Du moins de parole.

Adrienne

S'il est temps encor.

Gabrielle

Non, pas un mot. Je suis folle,

J'ai la fièvre. Tais-toi ; le sort en est jeté :

Je suis perdue enfin, voilà la vérité.

Adrienne

Si tu souffres avant la faute consommée,

Pauvre enfant, que sera-ce après ?

Gabrielle

Je suis aimée !

Adrienne

Tu crois l'être du moins. Elle le crut aussi

Celle dont ce matin je te parlais ici.

Elle se consolait avec cette pensée

Des hontes dont sans cesse elle était oppressée ;

Car, vois-tu, le mensonge est un âpre tyran

Qui ne relâche plus ceux qu'une fois il prend,

Et le ciel juste a fait de ses ignominies

Le secret châtiment des fautes impunies !

Gabrielle

Je le sais déjà.

{{personnage|Adrie nne}}

Non ; car si tu le savais

Tu n'irais pas plus loin dans ce chemin mauvais.

C'est un mensonge aisé celui dont l'assurance

Défend contre le monde une chère espérance :

Mais qu'il est douloureux et demande d'efforts

Celui qui n'a plus rien a cacher qu'un remords !

Va, tu le connaîtras un jour le dur supplice

De tromper ton mari, maudissant ton complice ;

Et ce sera le jour où tu t'apercevras

Que de sa passion le malheureux est las.

Gabrielle

L'amant de ton amie était un misérable,

Voilà tout.

Adrienne

Non ; c'était un jeune homme honorable,

Et ses premiers serments furent de bonne foi ;

Mais il ne m'aimait plus.

Gabrielle

C'était toi ? — C'était toi !

Adrienne

Hélas !

Gabrielle

Ne rougis pas, ô ma chère Adrienne !

C'est un lien de plus; ma faute aime la tienne !

J'aurai donc une amie à qui me confier,

Qui saura me comprendre et me justifier !

Adrienne

Je ne chercherai pas de vaine échappatoire ;

Puisqu'un mot m'a trahie, écoute mon histoire,

Et puissent mes douleurs au moins te protéger !

Gabrielle

Je ne veux les savoir que pour les partager.

Adrienne

C'est l'histoire toujours vieille et toujours nouvelle !

Je fus heureuse un an. puisque cela s'appelle

Du bonheur. — Il m'aimait ; il le croyait, du moins,

Et ses serments prenaient les anges à témoins.

Puis l'habitude vint. Sa tendresse assouvie

Ne suffit bientôt plus à l'ardeur de sa vie.

Quand une passion vient à se consulter,

Tout s'accorde aussitôt a la précipiter ;

Tout déplaît a l'amant refroidi; tout l'irrite,

Surtout ce dont jadis il nous fit un mérite.

S'il cherche à quereller, notre douceur paraît

Comme une résistance à son désir secret ;

Notre adresse, autrefois pleine de poésie,

A parer aux soupçons, devient hypocrisie ;

Il finit, entends-tu ? par plaindre notre époux,

Et prendre, au fond du cœur, son parti contre nous,

Tant ce mari trompé lui paraît honnête homme

Depuis qu'il n'a plus rien a lui voler, en somme.

Gabrielle

Mais c'est une infamie !

Adrienne

Hélas ! non. C'est le cours

Des choses de la vie et le train des amours.

Mais ce que j'ai souffert, je ne saurais le dire.

Gabrielle

Je le comprends assez.

Adrienne

Un seul mot peut suffire :


Je l'aimais, et parfois je désirais sa mort.

Gabrielle

Et tu n'as pas rompu ?

Adrienne

Ce fut mon plus grand tort.

Mais un reste d'espoir m'en ôtait le courage,

Et lui de son côté subissait l'esclavage

Par un dernier égard semblable au repentir,

N'osant m'abandonner et désirant partir.

La liaison ainsi, pendant toute une année,

Dans les déchirements s'est encore traînée,

Et Dieu sait jusqu'à quand tous deux aurions souffert,

Si mon mari n'avait un jour tout découvert.

Le croirais-tu ? j'étais si brisée et si lasse,

Que ce dernier malheur me parut une grâce.

Gabrielle

Pauvre âme, ton récit m'a donné le frisson.

Adrienne

Que mon exemple, alors, te serve de leçon ;

Car le même malheur sur ton avenir plane.

Gabrielle

Ah ! ne compare pas ton amant à Stéphane ;

Stéphane est simple et bon ; il m'aime noblement

Et m'a déjà prouvé son entier dévoûment.

Va, je réponds de lui sans être bien savante,

Et ton récit pour moi n'a pas d'autre épouvante

Que celle du mensonge où j'allais m'enchaîner

Et dont il est à temps venu me détourner.

Merci, tu m'as sauvée.

Adrienne

O Dieu clément !


Scène III


Gabrielle, Adrienne, Stéphane

Stéphane, à Adrienne

Madame,

Dans sa chambre monsieur Tamponet vous réclame ;

A se changer du haut en bas il est réduit,

Et vous avez, dit-il, la clé du sac de nuit.

Adrienne

Qu'est-il arrivé donc ?

Stéphane

Une sotte aventure,

Madame ; il me faisait admirer la nature

Et récitait des vers charmants, quand tout a coup

Je le vois s'enfoncer en terre jusqu'au cou.

Jugez de mon effroi ! j'éclaircis le mystère :

C'était ce grand tonneau béant a fleur de terre,

Et qui pour le moment était plein jusqu'aux bords.

J'en tirai votre époux, tremblant de tout son corps,

Et pendant que je parle, il grelotte en chemise

Dans sa chambre, attendant la clé de la valise.

Adrienne

Tenez, portez-la-lui.

Stéphane

Moi ?

Adrienne

Vous, oui, s'il vous plaît.

{{personnage|Stép hane}}

En toute occasion je suis votre valet ;

Mais monsieur Tamponet vous demande en personne ;

Il craint d'être malade. et de fait, il frissonne.

Je ne lui serais pas, je crois, d'un grand secours.

Adrienne, à part.

(Haut.)

Je ne les laisserai pas longtemps seuls. J'y cours.

(Elle sort.)



Scène IV


Gabrielle, Stéphane

Stéphane

Enfin nous voilà seuls, et ce n'est pas sans peine !

Je me sentais monter des mouvements de haine

Contre ces importuns.

Gabrielle

Oui, c'est le seul parti.

(A Stéphane.)

Pour la première fois de mes jours j'ai menti, Stéphane.

J'ai menti tout à l'heure à ma tante ;

A mon mari, demain, il faudra que je mente,

Et, s'il n'éclate pas, notre amour criminel

Condamnera ma vie au mensonge éternel.

Mais ma fierté ne peut s'arranger d'un tel hôte,

Et je ne joindrai pas la bassesse à la faute.

Aussi bien je vous dois et dois à mon époux

De n'être plus à lui lorsque je suis à vous.

Stéphane

Etrange sympathie ! étrange et que j'admire !

Ce que vous dites là, je venais vous le dire.

Notre amour dégradé ramperait sous ce toit,

Et nous voulons tous deux qu'il marche fier et droit.

Nous fuirons, n'est-ce pas ?

Gabrielle

Oui. Quand ?

Stéphane

Cette nuit même.

On ne diffère pas une mesure extrême.

Gabrielle

La réprobation du monde nous attend,

Songez-y.

Stéphane

Qu'elle vienne et je serai content !

Que ce monde irascible, et devant qui tout tremble,

Par son courroux nous lie à tout jamais ensemble ;

Je bénirai l'arrêt qui nous met hors la loi

Et ne vous laisse plus d'autre soutien que moi ;

Car si jamais deux cœurs furent faits l'un pour l'autre,

N'est-ce donc pas le mien, Gabrielle, et le vôtre ?

Gabrielle

Hélas !

Stéphane

Vous soupirez, chère femme, et vos yeux

Se baissent pour cacher des pleurs silencieux.

M'enviez-vous déjà cette joie ineffable,

Dites ?

Gabrielle

Qu'une rupture est chose lamentable,

Et comme le passé va nous enveloppant

D'imperceptibles nœuds qu'on ne sent qu'en rompant !

Tandis que vous parliez, — pardonnez ma faiblesse,

Stéphane, — il m'a semblé voir toute ma jeunesse

Se lever en pleurant et me tendre les bras

Comme pour me crier : Ne m'abandonne pas !

Stéphane

Séchez, séchez vos yeux ! — quelle est cette démence ?

Votre jeunesse ? eh bien ! voici qu'elle commence !

Son véritable essor date de notre amour,

Et rien ne doit compter pour nous jusqu'à ce jour.

Commençons, ou plutôt recommençons la vie.

Nous chercherons un coin abrité de l'envie,

Où nous puissions en paix, loin de ce monde altier,

Nous être l'un à l'autre un monde tout entier !

Je sais, si vous voulez, un village en Bretagne,

Sur le bord de la mer, au pied d'une montagne ;

Nid d'amour vers lequel les bruits de l'univers

S'éteignent, par celui de l'Océan couverts !

Gabrielle

Eh bien ! préparez tout pour partir dans une heure.

Cette maison me navre ; il semble qu'elle pleure !

— Silence, on vient.


Scène V


Stéphane, Julien, Gabrielle

Gabrielle, avec effroi.

Julien !

Julien, très calme ; il a des dossiers sous le bras.

Oui, c'est moi, mes amis.

Je vous reviens plus tôt que je n'avais promis ;

Mais mieux que la frayeur les heureuses nouvelles

Aux pieds du voyageur peuvent mettre des ailes.

Stéphane

Quoi donc ?...

Julien

Je vous rapporte un sujet de gala :

Monsieur le secrétaire intime, touchez là.

Stéphane

Que veut dire ?...

Julien

Parbleu, mon cher, cela veut dire

Que l'amitié n'est pas toujours un mot pour rire.

Stéphane

Tant de chaleur me touche et j'en reste confus ;

Mais vous aviez sans doute oublié mon refus.

Julien

Lorsque j'aime les gens, j'ajuste mes services

A leurs vrais intérêts et non à leurs caprices.

Donnez mon zèle au diable autant qu'il vous plaira,

Traitez-le d'indiscret, d'absurde et caetera,

Je ne m'émeus pas plus de votre rebuffade

Qu'un bon chirurgien des cris de son malade.

Stéphane

Je suis reconnaissant à ce zèle parfait,

Mais je ne puis, monsieur, en accepter l'effet

Tant que mon père.

Julien

Encor cette plaisanterie ?

Soyez donc une fois sérieux, je vous prie,

Et faites-moi l'honneur de ne pas me traiter

En précepteur bourru que l'on craint d'irriter.

Stéphane

Mais si j'ai des raisons... impossibles à dire ?

Julien

Dès qu'il en est ainsi, pardon, je me retire.

(Il va poser ses papiers sur la table.)

Non pourtant sans trouver assez blessant pour moi

Que dans mon amitié vous ayez si peu foi.

Stéphane

Si mon secret était à moi seul, je vous jure.

Julien

Oh ! oh ! voilà qui sent l'amoureuse aventure.

— Je m'en doutais.

Stéphane

Alors, pourquoi m'interroger ?

Julien

Contre vous-même, ingrat, je veux vous protéger.

Stéphane

Épargnez-vous, monsieur, des remontrances vaines :

L'amour qui me dévore a coulé dans mes veines.

Julien

Bien ! je ne prétends pas l'en tirer ; mais en quoi

Ce grand amour est-il contraire à votre emploi ?

Tout votre temps est donc pris par votre maîtresse ?

Stéphane

Elle est pure, monsieur, je n'ai que sa tendresse.

Julien

D'où vient donc ?...

Stéphane, avec embarras.

Elle veut que je parte, et je pars.

Julien

Bah ! ces voyages-là sont sujets aux retards.

Stéphane

Je pars demain.

Julien

D'honneur ?

Stéphane

D'honneur.

Gabrielle, à part

Quelle torture !

Julien

Vous êtes, cher Stéphane, une noble nature,


Et celle qui vous pousse à pareille action

A, quelle qu'elle soit, mon admiration.

Gabrielle, bas à Stéphane.

Dites la vérité, sa louange me tue.

Stéphane

Votre éloge se trompe et je le restitue :

Je ne pars pas seul.

Julien, à part.

Dieu ! —Tais-toi, cœur frémissant !

Il sera-toujours temps de répandre du sang.

Gabrielle

Vous méprisez beaucoup cette femme ?

Julien, passant au milieu.

Au contraire.

Quand d'un amour funeste il n'a pu se distraire,

C'est un cœur bien placé qui seul peut consentir

A se perdre a jamais plutôt que de mentir.

D'ailleurs, à mon avis, l'adultère est un crime

Grotesquement ignoble à moins d'être sublime,

Comme un fleuve fangeux qui se change en égout,

Si dans sa véhémence il n'entraîne pas tout.

Stéphane

Ainsi, vous approuvez... cette femme ?

Julien

Oui, sans doute,

Puisqu'elle ne peut plus tenir la bonne route.

— A-t-elle des enfants ?

Stéphane, hésitant.

Elle en a.

Julien

Je la plains...

Et je les plains aussi, ces pauvres orphelins.

Stéphane

Ne les peut-elle pas emmener ?

Julien

Et le père !!

— Ah bah! quelque crétin que rien ne désespère...

Car il serait aimé s'il aimait ses enfants !

Aussi n'est-ce pas lui que je plains et défends ;

C'est vous, mon pauvre ami, c'est cette pauvre femme,

Qui d'un monde inflexible osez braver le blâme,

Sans soupçonner encor l'un ni l'autre, je crois,

Dans quel bois épineux vous taillez votre croix

Et quelle solitude immense, infranchissable

Il va se faire autour de votre amour coupable.

Stéphane

Est-ce une solitude où l'on est deux ?

Julien

C'est pis,

C'est un cachot où sont liés deux ennemis.

Car on sait trop comment ces unions boiteuses

Se changent à la longue en des chaînes honteuses

Où les deux enchaînés, l'un a l'autre cruels,

Se reprochent tout bas leurs regrets mutuels !

Stéphane

Je suis sûr de ne rien regretter.

Julien

Vous peut-être ;

Mais elle ! — Croyez-vous qu'à travers sa fenêtre

Elle verra passer d'un œil bien aguerri


La moindre paysanne au bras de son mari ?

Où que vous conduisiez son exil adultère,

Vous la verrez baisser les regards et se taire

Lorsque les bonnes gens se tenant par la main

Sans ôter leur chapeau passeront leur chemin.

Pauvre femme! ses yeux errant dans l'étendue,

Comme pour y chercher la paix qu'elle a perdue,

Tâchent de découvrir par delà l'horizon

La place bienheureuse où fume sa maison,

La maison où jadis elle entra pure et vierge.

Tandis que derrière/une chambre d'auberge

Garde pour compagnon a ses mornes douleurs

Un étranger pensif dont la vie est ailleurs !

Stéphane

Non ! dites un amant dont le sourire efface

Ce que ses yeux en pleurs demandent à l'espace.

Julien, (A Gabrielle.)

Croyez-vous donc... Crois-tu qu'il soit heureux l'amant ?

Non ; dans son amour même il trouve un châtiment :

Plus il honorera sa maîtresse en épouse,

Plus le tourmentera sa mémoire jalouse ;

Car elle aura beau faire, elle ne fera pas

Qu'un autre ne l'ait point tenue entre ses bras !

Elle peut bien donner son honneur et sa vie,

Sa beauté, tout... hormis sa pureté ravie,

Hormis la foi jurée et le lit nuptial

Et l'oubli d'un mari qui devient un rival.

Ce souvenir la souille ou du moins la profane.

(Mouvement de Gabrielle.)

Si tu doutes, crois-en la pâleur de Stéphane.

Stéphane

Je saurai secouer ce triste souvenir.

Qu'importe le passé lorsque j'ai l'avenir ?

Julien

Il n'est pas de bonheur hors des routes communes :

Qui vit à travers champs ne trouve qu'infortunes.

Oubliez l'avenir tout comme le passé ;

L'avenir est perdu pour vous, pauvre insensé !

Stéphane

Tant mieux donc ! L'avenir dont le monde nous flatte

A la tranquillité d'une eau dormante et plate.

Mieux vaut la pleine mer avec ses ouragans,

Ses superbes fureurs, ses flots extravagants

Qui vous font retomber du ciel jusqu'aux abîmes

Pour vous lancer du gouffre à des hauteurs sublimes !

Les bonheurs négatifs sont faits pour les poltrons :

Nous serons malheureux. mais du moins nous vivrons.

Julien

Voilà certe une belle et vive poésie.

J'en sais une pourtant plus saine et mieux choisie,

Dont plus solidement un cœur d'homme est rempli :

C'est le contentement du devoir accompli,

C'est le travail aride et la nuit studieuse,

Tandis que la maison s'endort silencieuse,

Et que pour rafraîchir son labeur échauffant

On a tout près de soi le sommeil d'un enfant.

Laissons aux cerveaux creux ou bien aux égoïstes

Ces désordres, au fond si vides et si tristes,

Ces amours sans lien et dont l'impiété

A l'égal d'un malheur craint la fécondité.

Mais, nous autres, soyons des pères — c'est-à-dire,

Mettons dans nos maisons, comme un chaste sourire,


Une compagne pure en tout et d'un tel prix

Qu'il soit bon d'en tirer les âmes de nos fils,

Certains que d'une femme angélique et fidèle,

Il ne peut rien sortir que de noble comme elle !

Voilà la dignité de la vie et son but !

Tout le reste n'est rien que prélude et début ;

Nous n'existons vraiment que par ces petits êtres

Qui dans tout notre cœur s'établissent en maîtres,

Qui prennent notre vie et ne s'en doutent pas

Et n'ont qu'à vivre heureux pour n'être point ingrats.

Ah ! mon ami, voilà la seule route à suivre,

La seule volupté dont rien ne désenivre !

Vous l'avez sous la main et vous la rebutez

Pour courir les hasards et les calamités !

Réfléchissez encore.

Stéphane

Il est trop tard.

Julien

Non, certe,

Il n'est jamais trop tard pour refuser sa perte.

Mais les femmes ont plus d'éloquence que nous :

(A Gabrielle.)

Achève, s'il se peut, de sauver ces deux fous.

Moi, je vous quitte. Il faut que je me débarrasse

En lieu sûr et sous clé de cette paperasse.

(Il passe à la table et y prend ses dossiers.)

(A part.)

J'ai fait pour la sauver un effort surhumain ;

Je laisse, Dieu puissant, le reste en votre main.

(Il sort à droite.)

{{scène|VI)


Stéphane, Gabrielle

Gabrielle, après un silence et sans lever les yeux.

Adieu, monsieur, adieu, pour toujours.

Stéphane, de même.

Oui, madame.

(Il sort lentement, la tête basse.)



Scène VII

Gabrielle, seule.

O Dieu ! quelle lumière il se fait dans mon âme !

Au bord de quel abîme, aveugle, je courais !

Sans Julien, malheureuse ! à présent j'y serais.

Mais quelle autorité dans son langage ! et comme

L'autre n'est qu'un enfant a côté de cet homme !



Scène VIII


Julien, Gabrielle

Julien

Stéphane ?...

Gabrielle

Il est parti, pour ne rentrer jamais.

Il est parti, monsieur, parce que je l'aimais.

Cette femme, c'est moi — Que mon sort s'accomplisse :

Je ne murmure pas contre votre justice.

(Elle tombe à genoux.)

Julien

Relève-loi, ma fille. Ai-je vraiment le droit

D'être un juge orgueilleux et dur à ton endroit ?

Dans ton égarement d'un jour, je me demande

Lequel de nous, pauvre âme, eut la part la plus grande,

Lequel doit s'accuser, toi qui m'as oublié,

Ou bien sur mon trésor moi qui n'ai pas veillé ;

Moi qui, dans mon travail absorbé sans relâche,

M'imaginant ainsi remplir toute ma tâche,

Sans m'en apercevoir ai perdu jour par jour

Les soins elle respect, ces gardiens de l'amour,

Et qui suis devenu dans ma lutte obstinée

Un autre bomme que l'homme à qui tu t'es donnée !

Tu le vois, mon enfant, dans ce pas hasardeux

Tous deux avons failli ; pardonnons-nous tous deux.

Gabrielle

Oh ! vous êtes clément comme un dieu !

Julien

Comme un père.

Mais je regagnerai ton amour, je l'espère.

Gabrielle

Me rendrez-vous le vôtre ?

(Il l'attire dans ses bras.)


Scène IX


Tamponet, en robe de chambre, Julien, Gabrielle, Adrienne

Tamponet, enrhumé et prononçant les m en b.

Oh le charmant tableau !

Julien

Quelle voix !

Tamponet

Oui, je suis enrhumé du cerveau.

C'est votre jeune ami qui, d'humeur folichonne,

S'est délivré de moi tantôt dans une tonne.

Mais je m'en vengerai par un mot fort piquant

Et ne parlerai plus de lui qu'en m'en moquant.

Adrienne, à Gabrielle.

Que te semble à présent de mon petit système ?

Gabrielle, tendant la main à Julien.

O père de famille ! ô poëte ! je t'aime !


FIN.