Traité du libre arbitre/Livre 3

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Du libre arbitre
Œuvres complètes de Saint Augustin, Texte établi par Jean-Joseph-François Poujoulat et Jean-Baptiste RaulxL. Guérin & Cie (p. 362-391).
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LIVRE TROISIÈME[modifier]

Argument : Etait-il convenable que Dieu nous donnât le libre arbitre, puisqu’il devait être la source de tous les péchés ? — Saint Augustin démontre ici que malgré tous les maux qu’il devait produire, le libre arbitre est un bienfait divin et qu’il concourt à la beauté de l’univers.


CHAPITRE PREMIER. D’OU VIENT LE MOUVEMENT QUI SÉPARE LA VOLONTÉ DU BIEN IMMUABLE ?[modifier]

1. E. Je vois assez clairement que la liberté doit être comptée parmi les biens et parmi les biens qui ne sont pas les derniers ; ce qui nous oblige de reconnaître qu’elle vient de Dieu et que Dieu a dû nous la donner. Maintenant donc, si tu le juges opportun, daigne me faire connaître d’où vient le mouvement qui sépare la volonté du bien général et immuable pour l’attacher aux biens privés, si indignes et si bas qu’ils soient, et à tout ce qui est muable. — A. Mais qu’est-il besoin de résoudre cette question ? — E. Parce que, si ce mouvement est naturel à la volonté telle qu’elle nous a éte donnée, il est nécessaire qu’elle s’attache à ces choses muables ; et quelle faute lui reprocher quand elle obéit à la nature et à la nécessité ? A. Ce mouvement te plaît-il ou est-ce le contraire ? — E. Il me déplaît. — A. Donc tu le blâmes ? — E. Certainement. — A. Ainsi tu désapprouves dans l’âme un mouvement où il n’y a pas de faute ? — E. Je ne désapprouve pas dans l’âme un mouvement où il n’y a pas de faute ; mais j’ignore s’il n’y a pas faute à quitter le bien immuable pour les choses muables. — A. Ainsi tu condamnes ce que tu ignores ? — E. Ne presse pas sur les mots. Quand j’ai dit : J’ignore s’il n’y a pas faute, je voulais faire comprendre qu’il y a faute sans aucun doute ; car cette expression j’ignore montrait suffisamment qu’en une chose aussi évidente le doute me semble ridicule. — A. Vois combien est certaine la vérité qui te fait oublier si vite ce que tu viens de dire. En effet, si le mouvement dont nous parlons vient de la nature et de la nécessité, il ne peut être coupable. Cependant tu es si sûr qu’il est coupable que le doute seul te semble ridicule. Pourquoi alors avoir affirmé ou au moins avoir exprimé avec quelque doute ce dont tu démontres toi-même l’évidente fausseté ? Si ce mouvement est naturel à la volonté telle qu’elle nous a été donnée, as-tu dit en effet, il est nécessaire qu’elle s’attache à ces choses muables ; et quelle faute lui reprocher quand elle obéit à la nature et à la nécessité ? Mais puisque à tes yeux ce mouvement est sûrement condamnable, tu dois être sûr aussi qu’il ne vient pas de la nature telle qu’elle nous a été donnée. — E. Oui, j’ai appelé ce mouvement coupable ; voilà pourquoi j’ai dit aussi qu’il me déplaît et que sans aucun doute je le regarde comme condamnable : mais quand l’âme obéissant à ce mouvement se détourne du bien immuable pour s’attacher aux choses muables, je soutiens qu’elle n’est pas coupable, si par nature elle ne peut résister à cet entraînement. 2. A. D’où vient ce mouvement que tu reconnais être certainement coupable ? — E. Je le vois dans l’âme, mais je ne sais à qui l’attribuer. — A. Nies-tu qu’il agisse sur l’âme ? — E. Je ne le nie pas. — A. Tu nies alors que le mouvement qui agit sur une pierre soit le mouvement de cette pierre ? Je ne parle pas du mouvement que nous lui imprimons ou que lui imprime une force étrangère, lorsque, par exemple, cette pierre est lancée vers le ciel ; mais du mouvement qui l’entraîne par son propre poids et la fait tomber à terre. — E. Je ne nie pas que le mouvement dont tu parles, celui qui l’entraîne et l’attire en bas, soit le mouvement de la pierre ; mais je dis qu’il est naturel. Et s’il est dans l’âme un mouvement semblable, sûrement aussi il est naturel ; et l’on ne saurait blâmer l’âme de le suivre, car le suivit-elle pour sa ruine, elle ne fait qu’obéir à la nécessité de sa nature. Mais nous n’hésitons pas à déclarer coupable ce même mouvement ; il faut donc nier absolument qu’il soit naturel, et en conséquence il ne ressemble pas au mouvement naturel de la pierre. A. Avons-nous fait quelque chose dans les discussions précédentes ? — E. Certainement. — A. Tu t’en souviens, je -crois, nous avons constaté dans la première qu’il n’y a que la volonté propre pour asservir l’esprit à la passion (1). Car cette ignominie ne peut lui être infligée ni par un être meilleur ou égal, puisque ce serait une injustice, ni par un être inférieur, parce que celui-ci n’en aurait pas la puissance. Il en résulte donc que de l’âme seule vient le mouvement qui détache la volonté du Créateur pour lui faire chercher des jouissances dans la créature, Or, si ce mouvement est coupable, et le doute seul t’a semblé ridicule, il n’est pas naturel, mais volontaire. Semblable au mouvement qui fait tomber la pierre, en ce qu’il est le mouvement propre de l’esprit, comme l’autre est le mouvement propre du projectile ; il en diffère néanmoins parce que la pierre ne saurait comprimer le mouvement qui la précipite, tandis que l’âme en résistant n’est point forcée d’abandonner les biens supérieurs pour les choses d’en-bas. De là vient que le mouvement de la pierre est naturel, et celui de l’âme volontaire. De là vient encore que si l’on accusait de péché la pierre que son poids précipite, je ne dis pas qu’on serait plus brute qu’elle ne l’est, mais l’on aurait assurément perdu le sens ; et

1. Ci-dessus, liv. I. chap. XI, n. 21.

cependant nous reconnaissons que l’âme pèche lorsque nous la voyons abandonner les biens supérieurs pour choisir de préférence la jouissance des choses inférieures. Qu’est-il donc besoin de chercher ce qui produit l’ébranlement qui la détache du bien immuable et l’attache aux biens muables ? N’avions-nous pas vu qu’il vient de l’esprit, qu’il est volontaire et par là même coupable ? Et toutes les règles utiles que l’on donne sur cette matière, n’ont-elles pas pour effet de condamner, de réprimer ce mouvement, et de nous porter à relever notre volonté lorsqu’elle s’est laissée tomber dans les choses temporelles qui nous échappent, pour la fixer dans la jouissance du bien éternel (1) ? 3. E. Je vois, je touche en quelque sorte et je comprends la vérité de ce que tu dis. Je sens en effet que j’ai une volonté, qu’elle me porte à jouir de quelque chose ; rien n’est pour moi si sûr et si intime que cette perception. Mais qui est à moi, sinon cette volonté que je donne ou refuse à mon gré ? et si j’en fais mauvais usage, à quel autre qu’à moi faut-il l’attribuer ? Car puisque je suis l’œuvre du Dieu essentiellement bon et que je ne saurais faire aucun bien que par la volonté, il est clair que c’est plutôt pour le bien qu’elle m’a été donnée. D’ailleurs, si ce mouvement qui porte la volonté çà et là, n’était volontaire et en notre dépendante, faudrait-il nous louer ou nous blâmer, selon que nous en faisons jouer le ressort en haut ou en bas ? Pourquoi nous avertirait-on de négliger le temps pour l’éternité, de vouloir toujours bien vivre sans consentir jamais à vivre mal ? Estimer qu’on ne doit point donner à l’homme ces avertissements, c’est mériter de ne plus compter parmi les hommes.



CHAPITRE II. BEAUCOUP SONT TOURMENTÉS DE L’IDÉE QUE LA PRESCIENCE DIVINE DÉTRUIT LE LIBRE ARBITRE.[modifier]

4. Cela étant ainsi, je me demande avec une ineffable surprise comment il peut se faire, d’une part, que Dieu connaisse tout ce qui doit arriver, et d’autre part, que nous péchions sans y être contraints. Dire, en effet, que rien puisse arriver autrement que Dieu ne l’a prévu, c’est travailler à détruire la prescience divine avec autant de folie que d’impiété. Si donc

1. Rétr. liv. I, ch. IX, n.3. Dieu a su d’avance que le premier homme pécherait, et quiconque admet avec moi la divine prescience ne saurait le contester ; si donc Dieu l’a su d’avance, je ne prétends pas qu’il n’aurait pas dû créer le premier homme ; ne l’a-t-il pas fait bon, et le péché de cet être créé bon par Dieu pouvait-il faire obstacle à l’action de Dieu ? Que dis-je ? Non content d’avoir glorifié sa bonté en le créant, Dieu n’a-t-il pas aussi glorifié sa justice en le punissant et sa miséricorde en le délivrant ? Je ne prétends donc pas qu’il n’aurait pas dû le créer, mais je dis : Puisqu’il savait qu’il pécherait, il était nécessaire qu’il péchât, conformément à cette divine prescience. Et comment croire que la volonté soit libre quand elle est sous l’empire d’une aussi inévitable nécessité ? 5. A. Tu viens de frapper avec violence. Daigne la miséricorde divine nous assister et ouvrir à nos instances ! Je présume toutefois que si la plupart des hommes se tourmentent de cette question, c’est uniquement parce qu’ils ne l’examinent pas avec piété et qu’ils sont plus prompts à s’excuser qu’à s’accuser de leurs fautes. Les uns, en effet, admettent volontiers qu’il n’y a pas de Providence divine pour diriger les choses humaines, et en abandonnant aux hasards et leur âme et leur corps, ils se livrent aux coups et aux désastres des passions ; ils nient la justice de Dieu, trompent celle des hommes et croient se justifier contre leurs accusateurs, en invoquant le patronage de la fortune. Ne la représentent-ils pas néanmoins, ne la peignent-ils pas aveugle, et ne semblent-ils pas dire ainsi qu’ils valent mieux que cette même fortune par laquelle ils se prétendent dirigés, ou qu’ils forment et expriment leur opinion d’une manière aussi aveugle qu’elle ? Et quand ils ne font que des faux pas, n’est-on pas autorisé à penser que comme elle ils marchent au hasard ? Mais cette erreur, où l’œil ne peut distinguer que démence et folie, a été suffisamment réfutée, je crois, dans notre premier entretien. Il en est d’autres qui n’osent nier que la providence de Dieu s’occupe de la vie humaine ; mais dans leur indicible égarement, ils aiment mieux croire à l’impuissance, ou à l’injustice, ou à la perversité de cette Providence, que de confesser leur faute avec une piété suppliante. Ah ! si tous consentaient à se laisser convaincre que la bonté, la justice et la puissance de ce Dieu, qu’ils considèrent comme le meilleur, le plus juste et le plus puissant de tous les êtres, sont bien élevées au-dessus de tout ce qu’ils peuvent concevoir ; si, se contemplant eux-mêmes, ils comprenaient qu’ils devraient encore des actions de grâces à Dieu, lors même qu’il leur aurait donné un être inférieur à celui qu’ils ont ; s’ils criaient de tout leur cœur et de toutes les forces de leur conscience : « J’ai dit, Seigneur, ayez pitié de moi, prenez soin de mon âme, car j’ai péché contre vous (1) ; » la divine miséricorde les mènerait à la sagesse par des chemins si sûrs, que sans s’enorgueillir d’avoir découvert et sans se troubler d’ignorer encore, ce qu’ils sauraient les rendrait plus capables de voir, et ce qu’ils ignoraient, plus calmes pour chercher. Pour toi qui ne doutes, je pense, d’aucune de ces vérités, considère avec quelle facilité je résous une aussi importante question. Réponds d’abord à quelques demandes préliminaires que je vais t’adresser.



CHAPITRE III. LA PRESCIENCE DE DIEU NE NOUS OTE POINT LA LIBERTÉ DE PÉCHER.[modifier]

6. Ce qui te surprend, ce qui t’étonne, c’est qu’il n’y ait ni contradiction ni opposition à admettre, d’une part, que Dieu connaisse tout ce qui doit arriver ; et d’autre part, que nous ne péchions pas nécessairement, mais volontairement. Si Dieu sait qu’un homme doit pécher, dis-tu, il est nécessaire qu’il pèche ; mais s’il est nécessaire qu’il pèche, il n’est donc pas libre en péchant, il est sous l’empire d’une inévitable et immuable nécessité. Et ce que tu crains, c’est que ce raisonnement n’entraîne à nier la prescience divine, ce qui ne peut se faire sans impiété, ou bien s’il est impossible de la nier, à avouer que les péchés ne sont pas l’œuvre de la volonté, mais de la nécessité, Y a-t-il autre chose qui t’embarrasse ? — E. Rien pour le moment. A. Tu crois donc que c’est la nécessité et non la volonté qui fait tout ce que Dieu sait d’avance ? — E. Je le crois certainement. — A. Réveille-toi enfin, étudie-toi un peu. Es-tu ca. pable de me dire quelle volonté tu auras de. main, si c’est la volonté de bien faire ou de mal faire ? — E. Je l’ignore. — A. Et Dieu ? l’ignore-t-il également ? — E. Je ne le pense pas

1. Ps. XV,5. du tout. — A. Mais s’il connaît quelle volonté tu auras demain, s’il connaît aussi les volontés futures de tous les hommes présents ou à venir, il sait bien mieux encore ce qu’il fera des justes et des impies,— E. Très-certainement, si Dieu connaît mes œuvres d’avance, j’admets avec bien plus de confiance encore qu’il sait d’avance ses propres œuvres et qu’il prévoit avec une complète certitude, ce qu’il fera lui-même. — A. Ne crains-tu pas alors de t’entendre adresser l’objection suivante : Si tout ce que Dieu sait d’avance s’accomplit nécessairement et non pas volontairement, il s’en suit que.lui-même doit tout faire par nécessité et non avec t liberté ? — E. En disant que tout ce que Dieu connaît d’avance s’accomplit nécessairement, je n’avais en vue que ce qui se fait dans ses créatures et non ce qui se fait en lui ; car rien ne se fait en lui, tout y est éternel. — A. Dieu ne fait donc rien dans ses créatures ? — E. Il a établi i une fois pour toutes quelle doit être la marche régulière de l’univers formé par lui ; car il ne conduit rien en vertu de dessein nouveau. — A. Ne rend-il personne heureux ? — E. C’est lui au contraire qui rend heureux. — A. Donc en rendant un homme heureux il fait quelque chose.— E. Oui.— A. Si par conséquent tu dois être heureux dans un an, Dieu dans un an te rendra heureux ? — E. Oui. — A. Et il sait aujourd’hui ce qu’il fera dans un an ? — E. Toujours il l’a su, et si cela doit arriver j’accorde qu’il le sait aujourd’hui aussi. 7. A. Dis-moi, je te prie : n’es-tu pas sa créature, et ton bonheur ne se fera-t-il pas en toi ? — E. Oui, je suis sa créature et mon bonheur se fera en moi. — A. Ainsi, puisque Dieu fera en toi ce bonheur, ce bonheur ne sera point pour toi volontaire, mais nécessaire ? — E. Sa volonté est pour moi une nécessité. — A. Alors tu seras heureux malgré toi ? — E. Si j’avais le pouvoir d’être heureux, déjà sûrement je le serais. Je voudrais l’être dès aujourd’hui et je ne le suis pas, parce que ce bonheur ne dépend pas de moi, mais de lui. A. Voilà bien le cri de la vérité. Rien sans doute n’est en notre pouvoir que ce que nous faisons quand nous le voulons ; et conséquemment rien ne dépend de nous comme la volonté même, car elle est à nos ordres aussitôt que nous voulons (1). Si donc nous pouvons dire : ce n’est pas volontairement, c’est nécessairement que nous vieillissons ; ce n’est pas

1. Rét. liv. I, ch. IX, n. 3.

volontairement, c’est nécessairement que nous mourons et qu’il nous arrive d’autres choses : quel homme, fût-il en délire, oserait avancer que ce n’est pas volontairement que nous voulons ? Aussi, quoique Dieu sache d’avance quelles seront nos volontés, il n’en résulte pas que nous voulions involontairement. Tu as dit de ton bonheur, comme si je l’avais nié, qu’il ne dépend pas de toi ; mais ce que j’affirme, c’est que, si tu deviens heureux, ce ne sera pas malgré toi, ce sera de ton plein gré ; et quoique Dieu connaisse quel sera pour toi ce bonheur, quoique rien ne puisse arriver en dehors de ses prévisions, autrement il ne faudrait plus parler de prescience, nous ne sommes pas contraints d’admettre, pour ce motif, que tu seras heureux involontairement : car y aurait-il rien de plus absurde, de plus étranger à la vérité ? Or, de même que la prescience divine qui sait avec certitude, et aujourd’hui comme toujours, quel sera ton bonheur, ne t’empêchera pas de le vouloir lorsqu’il commencera à se réaliser ; de même, si tu dois avoir une volonté coupable, cette volonté ne cessera point d’être volonté, parce que Dieu l’a prévue. 8. Considère en effet, je te prie, quel aveuglement porte à dire : si Dieu a prévu que j’aurais cette volonté, comme rien ne peut arriver autrement qu’il l’a prévu, il est nécessaire que je veuille ce qu’il sait d’avance : or si cela est nécessaire, ce n’est plus la volonté, il faut le reconnaître, c’est la nécessité qui me fait vouloir. O incomparable folie ! Comment rien ne peut-il arriver autrement que Dieu l’a prévu, si l’on ne doit pas avoir la volonté qu’il a prévue ? Je ne parle pas de cette autre affirmation également monstrueuse que je viens de rapporter, quand j’ai rappelé ce que dit ce même homme qui suppose l’empire de la nécessité pour essayer de supprimer la volonté. Il est nécessaire que je veuille cela, dit-il. S’il est nécessaire qu’il veuille, comment voudra-t-il puisqu’alors il n’y aura pas de volonté ? Mais ce n’était peut-être pas là son idée et en disant qu’il est nécessité à vouloir, il veut faire entendre que sa volonté ne dépend pas de lui. On peut le réfuter par ce que tu as dit toi-même. Je te demandais si tu seras heureux malgré toi ; tu as répondu que dès maintenant tu serais heureux si le bonheur dépendait de toi ; tu as dit que tu voudrais l’être, mais que tu ne le pouvais encore. Voilà bien le cri de la vérité, ai-je ajouté ; car il est impossible de le nier, le pouvoir ne nous manque que quand nous n’avons pas ce que nous voulons. Or, sûrement, ce n’est pas vouloir que de vouloir sans volonté ; et s’il est impossible de vouloir sans vouloir, ceux qui veulent ont certainement la volonté et rien n’est en leur pouvoir que ce qu’ils ont quand ils le veulent. Ainsi donc notre volonté ne serait pas même une volonté, si elle n’était sous notre dépendance. Mais étant sous notre dépendance elle est libre, puisque notre liberté s’étend uniquement et nécessairement sur tout ce qui est en notre pouvoir. Voilà comment, sans ôter à Dieu la prescience de tout ce qui doit arriver, nous voulons vraiment ce que nous voulons. Dès qu’il a prévu notre volonté, elle sera comme il l’a prévue ; elle sera même parce qu’il l’a prévue. D’un autre côté cette volonté ne saurait être volonté si elle n’est en notre pouvoir. Il prévoit donc aussi ce pouvoir, et sa prescience ne me l’ôte pas ; je l’aurai même d’autant plus sûrement qu’il est prévu par lui et que sa prescience ne saurait se tromper. — E. Maintenant je ne nie plus que la nécessité de ce qu’a prévu Dieu et sa prescience de nos péchés laissent à notre volonté toute sa liberté et la conservent sous notre dépendance.



CHAPITRE IV. LA PRESCIENCE DE DIEU NE FORCE PAS AU PÉCHÉ, ET CONSÉQUEMMENT C’EST AVEC JUSTICE QUE DIEU PUNIT LES PÉCHEURS.[modifier]

9. A. Qu’y a-t-il donc encore qui t’embarrasse ? Oublierais-tu ce qui a été démontré dans notre première discussion, et nierais-tu que sans être forcée par aucun être, soit supérieur, soit inférieur, soit égal, c’est la volonté qui pèche en nous ? — E. Je n’ose rien nier de tout cela ; je l’avouerai cependant, je ne vois pas encore comment il n’y a pas contradiction entre la prescience divine connaissant nos péchés, et notre libre arbitre les commettant. Nous devons reconnaître en même temps que Dieu est juste et qu’il sait l’avenir. Mais comment sa justice peut-elle punir des péchés qui doivent se commettre nécessairement ? Comment ce qu’il a prévu peut-il ne pas arriver ? Comment enfin n’attribuer pas au Créateur tout ce qui doit se faire nécessairement dans sa créature ? Voilà ce que je voudrais savoir. 10. A. D’où te semble venir cette opposition prétendue entre notre libre arbitre et la prescience de Dieu ? Est-ce de la prescience même ou de ce que cette prescience est la prescience de Dieu ? — E. C’est plutôt de ce que cette prescience est la prescience de Dieu. — A. Si donc tu savais d’avance qu’un homme doit pécher, il ne serait pas nécessaire qu’il péchât ? E. Il serait à coup sûr nécessaire qu’il péchât ; car je ne le saurais vraiment pas si la chose n’était pas certaine. — A. Ainsi donc, si ce qui est prévu doit s’accomplir nécessairement, ce n’est point parce que Dieu même l’a prévu, c’est parce que la chose est prévue, prévision dont il ne faudrait pas tenir compte si elle n’était certaine. — E. Je l’accorde ; mais pourquoi ces réflexions ? — A. Parce que, si je ne me trompe, pour savoir que cet homme doit pécher tu ne le forcerais pas à pécher, il devrait pécher, sans aucun doute, puisqu’autrement tu ne le saurais véritablement pas ; mais ta prescience ne l’y contraindrait point. De même donc qu’il n’y a aucune contradiction à admettre que tu puisses connaître d’avance ce qu’un autre doit faire volontairement, ainsi Dieu, sans pousser personne au péché, distingue ceux qui pécheront volontairement. 11. Pourquoi alors sa justice ne châtierait-elle point les crimes que ne nécessite pas sa prescience ? Ta mémoire n’impose aucune violence aux faits accomplis : ainsi Dieu dans sa prescience ne force point d’accomplir ce qui doit arriver. Et comme tu te rappelles des actions que tu as faites sans avoir fait tout ce que tu te rappelles, ainsi Dieu sait d’avance tout ce qu’il doit faire, sans devoir faire tout ce qu’il sait d’avance. Pourquoi donc sa justice ne punirait-elle point les œuvres perverses dont il n’est pas l’auteur ? Ainsi comprends maintenant comment Dieu peut châtier les péchés avec justice : c’est qu’il ne fait pas ce qu’il sait devoir se faire. Si d’ailleurs il ne peut condamner les pécheurs aux supplices parce qu’il a prévu leurs péchés, il ne doit pas non plus récompenser les justes, parce qu’il a également prévu leurs bonnes œuvres. Avouons plutôt que sa prescience ne peut rien ignorer de ce qui doit se faire, et que le péché étant volontaire sans être nécessité par sa prescience, sa justice ne saurait le laisser impuni.


CHAPITRE V. ON DOIT MÊME LOUER DIEU D’AVOIR PRODUIT LES CRÉATURES EXPOSÉES AU PÉCHÉ ET A LA SOUFFRANCE.[modifier]

12. Tu as demandé en troisième lieu comment il est possible de n’attribuer pas au Créateur ce qui arrive inévitablement à ses créatures. Cette objection trouvera facilement une réponse dans cette règle de piété dont nous devons nous souvenir et qui nous oblige à rendre à notre Créateur des actions de grâces. La justice nous obligerait encore à louer son immense bonté, s’il nous avait placés à un rang inférieur dans la création. En effet, quoique notre âme soit souillée par le péché, elle est toutefois d’une nature plus élevée et meilleure que si elle devenait cette lumière qui éclaire nos yeux. Et pourtant combien d’âmes même attachées aux sens, louent Dieu de la beauté de cette lumière ? Donc ne t’étonne pas si on blâme celles qui pèchent et ne dis pas en ton cœur que mieux vaudrait qu’elles ne fussent pas. On les blâme en les comparant avec elles-mêmes, parce qu’on voit ce qu’elles seraient si elles avaient résisté au péché. Mais leur Créateur divin doit être cependant béni avec transport, autant que l’homme en est capable, non-seulement parce que sa justice les fait rentrer dans l’ordre quand elles pèchent, mais encore parce que, toutes souillées qu’elles soient, la nature qu’il leur a donnée les élève bien au-dessus de cette lumière corporelle pour laquelle, néanmoins, on le loue à juste titre. 13. Prends garde encore de dire, sinon que mieux vaudrait qu’elles ne fussent pas, du moins qu’elles devraient être autrement. Sache en effet que le divin auteur de tout bien a fait tout ce que suppose de mieux une idée véritable. Or rie vouloir rien à des degrés inférieurs quand on voit des créatures d’un rang plus élevé, ce n’est pas une idée vraie, c’est une infirmité jalouse. Ainsi ne serait-il pas bien injuste, quand on voit le ciel, de regretter que la terre fût faite ? Tu pourrais le regretter si tu voyais une terre et point de ciel ; tu pourrais dire que cette terre aurait dû être semblable à ton ciel imaginaire. Mais puisque tu vois en réalité ce ciel à l’idée duquel tu aurais voulu voir formée la terre, quoiqu’il n’en porte pas le nom, dois-tu trouver mauvais qu’au-dessous de ce ciel dont tu,jouis, il y ait une création d’un rang inférieur que l’on nomme la terre ? Sur cette terre même il y a entre ses parties des variétés si multiples, qu’on n’y peut imaginer aucun ordre de beauté que n’ait réalisé dans toute son étendue le Dieu qui a tout fait. Depuis la terre la plus féconde et la plus agréable à l’œil, jusqu’à la terre la plus desséchée et la plus stérile, combien de terrains intermédiaires et dont on ne saurait mépriser aucun si ce n’est en le comparant à un meilleur ? Tu peux ainsi t’élever jusqu’à Dieu par différents degrés de louanges, et tu regretterais même qu’il n’y eût que la meilleure espèce de terrain. Mais entre la terre et le ciel quelle distance ! J’y vois les éléments liquides et gazeux ; et les quatre éléments réunis se diversifient en des espèces et des formes si multipliées, que le nombre, connu de Dieu, ne saurait nous être connu à nous-mêmes. Il est donc possible qu’il y ait, dans une variété si grande, ce que ne suppose pas ta raison ; mais il est impossible qu’il n’y ait pas ce que se représente une idée vraie. Pourrais-tu imaginer parmi les créatures une amélioration qui ait échappé au Créateur ? L’âme humaine est unie naturellement aux idées éternelles dont elle dépend, et quand elle dit : Ceci vaudrait mieux que cela, si elle dit vrai, si elle voit réellement ce qu’elle dit, elle le voit dans ces idées auxquelles elle est unie. Donc elle doit croire que Dieu a fait ce que la vérité lui démontre qu’il a dû faire, quand même elle ne le distinguerait point parmi les êtres. Admettons qu’un homme ne puisse voir le ciel ; si une raison fondée sur la vérité lui prouve que Dieu a dû faire quelque chose de semblable, il doit se persuader que Dieu l’a fait, quoiqu’il ne le voie pas. Verrait-il en effet que le ciel a dû être fait, si ce n’est dans ces idées éternelles d’après lesquelles tout a été fait ? Et ce qui n’est point dans ces idées est aussi impossible à comprendre réellement qu’il est dépourvu de vérité. 14. Ce qui trompe la plupart des hommes, c’est qu’en se figurant des choses meilleures, ils ne cherchent pas à les voir à la place qui leur convient. Ainsi, par exemple, voici un homme qui se fait une idée exacte de la rondeur, et il se fâche de ne la point trouver dans une noix, parce qu’en fait de corps rond, il n’a jamais vu que ce fruit. Ainsi en est-il qui après avoir compris avec beaucoup de justesse qu’une créature libre est meilleure quand elle demeure toujours unie à Dieu sans pécher jamais, considèrent les péchés des hommes et gémissent, non pour y mettre un terme, mais pour déplorer que ces hommes aient été créés et pour dire : Dieu n’aurait-il pas dû, en nous formant, nous accorder de vouloir être toujours attachés à son immuable vérité sans vouloir jamais pécher ? Qu’ils ne crient pas, qu’ils ne critiquent pas. Les a-t-il contraints à pécher quand en les créant il leur adonné simplement la puissance de le vouloir ? Et n’y a-t-il pas des anges qui, tout libres qu’ils soient, n’ont jamais péché et ne pécheront jamais ? Si donc tu aimes une créature dont la volonté affermie dans le bien ne pèche pas, tu as raison sans aucun doute de la préférer à celle qui pèche ; et si tu l’élèves, dans ta pensée au-dessus des autres, Dieu aussi l’a placée en réalité au-dessus d’elles. Crois donc qu’il y en a de pareilles dans les trônes supérieurs et au haut des cieux. Ah 1 si le Créateur a déployé tant de bonté en formant celles dont il prévoyait les péchés, n’est-il pas absolument impossible qu’il en ait moins déployé à produire celle dont il savait d’avance qu’elle éviterait toute faute ? 15. Cette créature sublime trouve en effet, dans la jouissance perpétuelle de son Créateur, un perpétuel bonheur qu’elle ne cesse de mériter par la constante volonté de demeurer toujours dans la justice. Vient ensuite celle qui a péché, qui a perdu le bonheur sans perdre le pouvoir de le recouvrer. Elle surpasse en dignité celle qui s’est abandonnée à la volonté de pécher toujours ; entre elle néanmoins et cette première qui demeure attachée à la justice, il y a encore un certain milieu : il est indiqué par l’âme qui s’est relevée dans l’humilité de la pénitence. Dieu en effet ne s’est même pas abstenu, dans sa munificence, de créer celle qu’il savait devoir non-seulement pécher, mais encore vouloir pécher éternellement. Tout vicieux qu’il soit, un cheval vaut mieux qu’une pierre ; car si celle-ci ne bronche point, c’est qu’elle n’a ni sentiment ni mouvement propre. Ainsi, la créature qui pèche librement est d’une nature plus élevée que celle qui ne pèche pas, faute de la liberté nécessaire. Je fais l’éloge d’un vin qui est bon considéré en lui-même, et je blâme l’homme qui en a pris jusqu’à s’enivrer. S’ensuit-il que je ne préfère pas cet homme ivre que j’ai blâmé, au vin dont j’ai fait l’éloge et dont il a bu avec excès ? Ainsi, considérées dans le rang qui leur est assigné, les créatures corporelles ont droit à nos éloges, et l’on doit censurer ceux qui en usent désordonnément et s’éloignent ainsi de la connaissance de la vérité. Il ne s’ensuit pas toutefois que ces derniers, déjà corrompus et comme enivrés, ne doivent pas en considération de l’excellence de leur nature et non de ce que méritent leurs vices, être préférés à ces mêmes créatures qui sont bonnes en elles-mêmes et dont l’amour excessif les a fait tomber. 16. Une âme quelconque est donc préférable à un corps quel qu’il soit ; si bas qu’elle soit descendue en péchant, quelque changement qu’elle ait subi, jamais elle ne devient corps, jamais elle ne perd sa nature d’âme ; jamais, par conséquent, ce qui l’élève au-dessus des corps, dont le premier en dignité est la lumière. Il en résulte que la dernière des âmes l’emporte sur ce premier des corps. Il est possible qu’un autre corps l’emporte sur le corps auquel est unie l’âme elle-même. Pourquoi alors ne pas louer Dieu ? Pourquoi ne le pas louer avec d’ineffables transports, de ce qu’après avoir créé les âmes dont il prévoyait l’incorruptible fidélité aux lois de la justice, il en a créé d’autres aussi tout en sachant qu’elles pécheraient, qu’elles persévéreraient même dans l’iniquité ? Ces dernières en effet sont préférables encore à celles qui ne peuvent pécher parce qu’elles n’ont ni raison ni libre arbitre. Celles-ci à leur tour valent mieux que les corps les plus brillants, que les corps dont quelques hommes, à grand tort il est vrai, prennent le splendide éclat pour la nature de Dieu même. Mais si dans le monde corporel il y a, depuis les chœurs des astres jusqu’au nombre compté de nos cheveux, une hiérarchie si harmonieuse de bontés et de beautés ; s’il faudrait n’avoir aucune expérience pour dire : Qu’est-ce que ceci ? ou : Pourquoi cela ? car tout a été créé dans l’ordre qui lui convient : combien plus il faudrait être dépourvu de sens pour parler ainsi d’une âme quelconque ; puisque sans aucun doute elle surpassera toujours en dignité tous les corps, quoiqu’elle ait perdu de sa beauté particulière ? 17. Autre en effet est l’appréciation que l’on fait au point de vue de la raison, et autre celle qui se fait au point de vue de l’utilité. La raison juge à la lumière de la vérité et subordonne justement les choses moindres aux plus grandes. L’utilité au contraire s’inspire presque toujours de la pensée des avantages que procure habituellement une chose, et elle estime plus ce qui en réalité est moins estimable. Ainsi la raison met les corps célestes bien au-dessus des corps terrestres : quel est cependant l’homme charnel qui n’aimerait mieux voir manquer au ciel plusieurs étoiles qu’un seul arbuste à son jardin ou une seule bête à son troupeau ? A l’exception des personnes dont l’amour fait leur bonheur, les enfants préfèrent la mort de n’importe quel homme, quand surtout il est d’un aspect effrayant, à la mort de leur passereau, principalement quand- il a beau chant et beau plumage ; mais les hommes plus âgés méprisent absolument ces jugements des enfants ou attendent avec patience qu’ils deviennent plus raisonnables. Telle doit être aussi la conduite des esprits qui se sont élevés jusqu’à la sagesse : lorsqu’ils voient des juges ineptes louer Dieu pour ces moindres créatures qui sont plus à la portée de leurs sens, et quand il s’agit des créatures d’un ordre plus élevé et par conséquent meilleur, ne pas le louer, ou le louer moins, essayer même de le blâmer, de le corriger ou ne pas croire qu’il en soit l’auteur, ils doivent mépriser absolument ces appréciations s’ils ne peuvent les réformer, ou en attendant qu’ils le puissent, les tolérer, les supporter en paix.



CHAPITRE VI. DIRE QU’ON PRÉFÈRE LE NÉANT A LA MISÈRE, C’EST N’ÊTRE PAS SINCÈRE.[modifier]

18. Ceci établi, et quoique les prévisions divines doivent s’accomplir nécessairement, il est entièrement faux que l’on puisse attribuer au Créateur les fautes de la créature. Je ne vois point, as-tu dit, comment ne pas rejeter sur lui ce qui arrive nécessairement à son œuvre : et moi au contraire je ne vois pas, je ne puis voir, et je certifie qu’il est impossible de voir comment on peut lui imputer tout ce qui se fait nécessairement dans sa créature, mais par la volonté de ceux qui pèchent. Si en effet un homme vient à me dire : J’aimerais mieux n’être pas que d’être malheureux : Tu mens, lui répondrai-je ; n’es-tu pas malheureux maintenant ? Néanmoins tu neveux pas mourir, et c’est uniquement pour avoir l’existence ; ainsi tu la veux, quoique tu ne veuilles pas être malheureux. Rends donc grâces de ce que tu es volontiers, pour être délivré de ce que tu es malgré toi ; car c’est volontiers que tu existes et malgré toi que tu es malheureux. Mais si tu montres de l’ingratitude pour ce que tu es volontiers, tu seras justement condamné à être ce que tu ne veux pas. Aussi quand je considère que malgré ton ingratitude tu as ce que tu désires, je loue la bonté du Créateur ; et quand je constate qu’en punition de cette même ingratitude tu souffres ce qui te déplaît, je bénis la justice du suprême Ordonnateur. 19. Si cet homme ajoute : Quand je n’aime pas la mort, ce n’est point que je préfère la souffrance au néant, c’est dans la crainte d’être plus malheureux au delà du tombeau ; je répliquerai : Est-il injuste que tu sois plus malheureux ? Tu ne le seras pas. La chose est-elle juste ? Louons Celui dont les lois te traiteront comme tu mérites. Et comment saurai-je, poursuit-il, que si la chose est injuste je ne serai pas plus malheureux ? Je reprends : Si tu ne dépends que de toi-même, tu seras heureux, ou bien en te conduisant injustement tu seras malheureux justement. Ou bien encore en voulant, sans le pouvoir, vivre suivant la justice, tu ne dépendras pas de toi ; alors donc tu ne relèveras de personne ou tu relèveras d’un autre. Si tu ne relèves de personne, ce sera volontiers ou malgré toi. Mais. tu ne peux rien être malgré toi sans être dominé par une force quelconque ; et nulle force ne saurait dominer qui ne relève de personne. Et si c’est volontiers que tu ne relèves dé personne, la raison exige encore que tu ne relèves que de toi ; en vivant alors dans l’iniquité tu seras justement malheureux, ou bien possédant tout ce que tu désires tu devras rendre grâce à la bonté de ton Créaleur. Si tu ne dépends pas de toi-même, tu seras soumis à plus puissant où à plus faible que toi ; si c’est à plus faible, ce sera par ta faute et pour ton juste malheur, car tu pourras quand tu le voudras triompher de sa faiblesse. Si c’est à plus puissant, jamais tu ne pourras regarder comme injuste cette sage disposition. Il était donc souverainement exact de dire : La chose est elle injuste ? Tu ne seras pas plus malheureux. Est-elle juste ? Louons Celui dont les lois te traiteront comme tu mérites.


CHAPITRE VII. LES MALHEUREUX MÊMES CHÉRISSENT L’EXISTENCE, PARCE QU’ILS VIENNENT DE CELUI QUI EXISTE SOUVERAINEMENT.[modifier]

20. Si l’on objecte encore : Ce qui fait que je préfère être malheureux plutôt que de n’être pas du tout, c’est que j’existe ; ah 1 si j’avais pu être consulté avant d’exister, j’aurais choisi le néant plutôt qu’une existence malheureuse. Il est vrai, tout misérable que je suis maintenant, je crains de n’être plus ; mais c’est le fait de ma misère elle-même, c’est elle qui me pousse à vouloir ce que je devrais ne vouloir pas, car je devrais plutôt vouloir n’être pas que d’être malheureux. Aujourd’hui sans doute je préfère la misère au néant, mais ce désir est d’autant moins raisonnable qu’il est plus déplorable, et je dois le déplorer d’autant plus que je vois avec plus d’évidence combien je devrais en être exempt. Je répondrai : Prends garde plutôt d’être dans l’erreur là où tu crois voir la vérité. Si en effet tu étais heureux, tu préférerais l’existence à la non-existence, et maintenant que tu es misérable malgré toi, tu préfères encore exister même malheureux plutôt que de n’exister pas du tout. Considère donc, avec toute l’application dont tu es capable, quel bien est l’existence elle-même, puisque heureux et malheureux la recherchent en même temps ! Si tu regardes bien tu découvriras que ton malheur est proportionné à ton éloignement de l’être souverain ; que si la non-existence te semble préférable à l’existence malheureuse, c’est que tu ne contemples point ce même souverain Etre ; et qu’enfin s’il te reste un désir d’exister, c’est qu’encore tu dois l’être à ce même Etre souverain. 21. Veux-tu donc échapper à la misère ? Aime en toi ce désir même de l’être. Car en voulant être de plus en plus tu te rapprocheras de Celui qui est absolument. Rends-lui grâces aussi de ce que maintenant tu existes. Si en effet tu es au-dessous de ceux qui sont heureux, tu es au-dessus de ceux qui n’ont pas même le désir du bonheur et dont un si grand nombre est célébré par les malheureux eux-mêmes. Tous les êtres néanmoins méritent des éloges en tant qu’ils sont, parce qu’ayant l’existence, par là même ils sont bons. Car plus tu aimeras l’être, plus aussi tu désireras la vie éternelle et tu aspireras au bonheur de n’avoir plus ces affections temporelles qu’imprime si profondément dans l’âme l’attachement aux choses de la vie présente. Ces choses temporelles en effet ont ce triste caractère de n’être pas avant d’avoir été créées, de s’évanouir quand elles sont et de n’être plus après s’être évanouies. Ainsi elles n’ont pas l’existence avant de l’avoir reçue, et après avoir passé elles ne l’ont plus. Comment donc les arrêter afin de les rendre permanentes, puisque pour elles commencer à exister c’est courir vers la non-existence ? Mais l’homme qui aime à être véritablement se contente de les approuver en tant qu’elles sont et réserve son amour pour ce qui subsiste à jamais. Il était inconstant en aimant les choses temporelles, il s’affermira par l’attachement à l’être éternel ; son âme se dissipait en aimant ce qui passe, en aimant ce qui demeure elle se recueillera, se fortifiera et parviendra à cet être qu’elle souhaitait quand elle craignait de le perdre et qu’entraînée par l’amour des ombres fugitives elle ne pouvait le retenir. Ainsi donc ne t’afflige pas, réjouis-toi plutôt avec transport de ce que tu préfères exister, même malheureux, plutôt que de n’être pas malheureux en n’existant plus. Ah ! si tu développais de plus en plus ce commencement d’amour de l’être, comme tu t’élèverais vers l’être souverain ! comme tu éviterais de te souiller au contact immodéré de ces êtres infimes qui courent à la non-existence et accablent de leurs ruines la vigueur de qui s’attache à eux ! C’est en effet pour ce motif qu’en préférant le néant pour échapper à la souffrance on continuera à exister pour souffrir. Mais si l’amour de l’être surpasse l’horreur de la souffrance, qu’on ajoute encore à cet amour et qu’on bannisse cette haine ; car il n’y aura plus de souffrance dès que chacun sera parfait dans son genre.



CHAPITRE VIII. NUL NE CHOISIT LE NÉANT, PAS MÊME CEUX QUI SE DONNENT LA MORT.[modifier]

22. Considère en effet combien il est absurde et incompréhensible de dire : j’aimerais mieux n’être pas que d’être malheureux. Dire : j’aimerais mieux ceci que cela, c’est choisir quelque chose. Or le néant n’est pas quelque chose, il n’est rien. Comment donc choisir quand le choix ne peut tomber sur aucun objet ? Quoique malheureux, dis-tu, je veux exister, mais ce vouloir n’est pas légitime. Qu’est-ce donc que tu devrais vouloir ? Plutôt le néant, réponds-tu. Si c’est là ton devoir, le néant est donc meilleur. Mais comment appeler meilleur ce qui n’est pas ? Non, tu ne dois pas vouloir le néant, et le sentiment qui te porte à n’en vouloir pas vaut mieux que la réflexion qui te porte à en regarder le désir comme obligatoire. Si d’ailleurs le désir est bon, on doit devenir meilleur en en possédant l’objet. Mais comment être meilleur si l’on n’existe plus ? Il n’est donc pas bon de désirer le néant. Qu’on ne s’inquiète pas du jugement porté par ceux qui se sont donné la mort, sous le poids de l’infortune. De deux choses l’une : ou ils cherchaient à être mieux et leur opinion, quelle qu’elle soit, n’offre rien de contraire à notre raisonnement ; ou ils croyaient arriver véritablement au néant : comment alors se préoccuper d’un choix trompeur qui ne tombe sur rien ? Comment me mettre à la suite d’un homme qui fait un choix et qui me répond, quand je lui en demande l’objet, qu’il ne choisit rien ? N’est-ce pas ne rien choisir que de choisir le néant ? Refusât-on d’en faire l’aveu, la vérité ne crie-t-elle pas assez haut ? 23. Mais je veux exprimer ici toute ma pensée, autant du moins que j’en serai capable. La voici donc : parmi ceux qui se tuent ou veulent finir d’une manière quelconque, il n’en est aucun qui me paraisse avoir le sens intime qu’après la mort il n’existera plus, quoiqu’il en ait l’idée jusqu’à un certain point. L’idée vient en effet de l’erreur ou de l’exactitude, soit dans le raisonnement soit dans la foi ; le sentiment au contraire est inspiré par l’habitude ou par la nature. Or il est possible que l’idée dise autre chose que le sentiment : c’est ce qu’il est facile de remarquer en observant que maintes fois le devoir nous parle autrement que le plaisir. Parfois, en effet, lorsque l’idée vient d’une erreur de raisonnement ou d’autorité et que le sentiment vient de la nature, le sentiment est plus vrai que l’idée. Tel est le cas d’un malade qui aime l’eau froide et qui y trouverait un soulagement réel, malgré la persuasion où il est qu’il ne pourrait en boire sans danger. D’autres fois cependant l’idée est plus vraie que le sentiment ; ce qui arrive, par exemple, lorsque le malade croit, sur la parole éclairée du médecin, que l’eau froide lui fera du mal et que néanmoins il prend plaisir à en boire. Tantôt encore l’idée et le sentiment sont également dans la vérité ou également dans l’erreur : dans la vérité, lorsqu’on croit utile ce qui l’est réellement et que de plus on l’aime ; dans l’erreur, quand on croit avantageux ce qui est nuisible et que nonobstant on y prend plaisir. Or l’idée, quand elle est juste, corrige l’habitude mauvaise, et quand elle est fausse elle déprave la bonne nature : tant il y a de force dans l’autorité et l’empire de la raison ! Par conséquent lorsqu’avec la pensée qu’il n’y a plus rien au delà du tombeau, un homme est poussé par d’insupportables chagrins à appeler là mort de toute son âme, lorsqu’il prend la résolution de se la donner et qu’il se la donne en effet, je vois dans son idée la pensée trompeuse qu’il périra tout entier et dans son sentiment le désir naturel du repos. Mais ce qui est en repos n’est pas sans exister, il existe même plus que ce qui est dans le trouble. Le trouble en effet secoue dans l’âme des dispositions qui se détruisent l’une l’autre ; tandis que le repos assure cette noble constance où l’œil distingue principalement ce qui mérite le nom d’être. Ainsi tous ces désirs de la mort ont moins pour objet l’anéantissement que le repos ; et si l’idée porte à croire contre toute vérité que l’on ne sera plus, la nature soupire après la paix, c’est-à-dire après un être plus complet. De même donc qu’il est impossible de n’aimer pas l’existence, ainsi est-il impossible que l’on ne soit pas reconnaissant, pour ce que l’on est, à la bonté du Créateur.

CHAPITRE IX. L’ÉTAT MISÉRABLE DES PÉCHEURS CONTRIBUE A LA BEAUTÉ DE L’UNIVERS.[modifier]

24. On dira encore : mais il n’était ni difficile ni pénible à la toute-puissance divine de disposer tellement ce qu’elle a fait qu’aucune de ses créatures ne tombât dans la misère. Dieu l’a pu, puisqu’il est tout-puissant ; il a dû le vouloir puisqu’il est bon. Je répondrai : depuis la créature la plus élevée jusqu’à la plus basse, il y a une hiérarchie si belle, qu’il y aurait également une sorte de jalousie à dire : celle-ci devrait n’exister pas ; celle-là devrait être autrement. Voudrais-tu qu’elle fût égale à la créature la plus élevée ? Mais observe que celle-ci existe, et qu’étant parfaite, il ne faut y rien ajouter 1 Dire donc : cette autre devrait être comme elle, c’est vouloir ajouter à cette première qui est parfaite, conséquemment manquer de réserve et de justice ; ou bien vouloir détruire la seconde, ce qui serait méchanceté et noire envie. Dire au contraire : cette créature inférieure ne devrait pas exister, c’est être aussi méchant et aussi envieux, puisque c’est ne vouloir pas l’existence d’un être quand on est forcé de louer encore ceux qui sont moins parfaits. Ne serait-ce pas comme si l’on disait : point de lune, quand on reconnaît, quand on ne peut nier sans faire preuve de folie ou d’esprit de chicane, qu’une lampe même est belle dans son genre, quoiqu’elle soit bien au-dessous de l’astre des nuits ; que cette lampe est utile au milieu des ténèbres, qu’elle aide aux travaux de la nuit, et que pour ces motifs on doit l’apprécier dans une mesure convenable ? Comment donc oser dire que la lune ne devrait pas exister, quand on se croirait ridicule, si l’on blâmait l’existence d’une simple lampe ? Et si l’on dit, non pas que la lune n’aurait pas dû être créée, mais qu’elle aurait dû être comme le soleil, ne voit-on pas que c’est demander l’existence de deux soleils ? Mais c’est un double égarement, c’est vouloir ajouter en même temps et retrancher à la perfection de l’univers, y ajouter un autre soleil, en retrancher le flambeau de la nuit. 25. Je ne me plains pas pour la lune, dira-t-on peut-être, parce que tout moindre que soit son éclat, elle n’en est pas malheureuse ; je ne me plains pas même de l’obscurcissement des âmes, mais de leur misère. Réfléchis donc que si la pâleur de la lune est sans souffrance, l’éclat du soleil est aussi sans bonheur. Tout célestes qu’ils sont, ces deux astres sont des corps, considérés au moins comme foyers d’où rayonne cette lumière qui frappe nos regards. Or, aucun corps en tant que corps n’est heureux ni malheureux ; ce sont les esprits qui les animent qui peuvent souffrir ou jouir. Voici néanmoins ce que rappelle la comparaison empruntée à ces astres : quand on considère les différences des corps et l’inégalité de leur rayonnement, il y aurait injustice à demander que les moins éclatants fussent supprimés ou égalés aux plus brillants. Comme on doit tout rapporter à la beauté de l’univers, l’œil ne voit-il pas d’autant mieux chaque chose que lés nuances sont plus variées, et pourrait-on concevoir la perfection dans l’ensemble si ce qui est moins grand ne relevait la présence de ce qui est plus grand ? Ainsi dois-tu juger des différences des âmes, et tu comprendras que la misère que tu déplores a pour effet de montrer combien s’harmonise avec la beauté de l’univers l’existence de ces âmes qui ont dû devenir malheureuses pour avoir voulu pécher. Loin d’avoir dû ne les pas créer, Dieu mérite nos hommages pour avoir fait des créatures qui leur sont bien inférieures. 26. Mais on semble comprendre encore trop peu ce que je viens de dire et l’on réplique puisque notre misère donne le dernier trait à la perfection de l’univers, donc il lui manquerait quelque chose si nous étions toujours heureux ; donc encore, si l’âme ne tombe dans la misère qu’en péchant, nos péchés mêmes sont nécessaires à l’œuvre de Dieu. Comment alors, punit-il ces péchés sans lesquels sa créature n’eût été ni accomplie ni parfaite ? Je réponds : ni les péchés ni les souffrances ne sont nécessaires à la beauté du monde, mais, à proprement parler, les âmes elles-mêmes qui pèchent si elles veulent et qui deviennent malheureuses après avoir péché. Si elles étaient malheureuses après avoir été délivrées de leurs péchés ou avant de les commettre, on pourrait dire qu’il y a désordre dans l’ensemble et la direction du monde ; il y aurait aussi injustice et par conséquent désordre si les péchés commis restaient sans châtiment. Mais le bonheur accordé aux innocents et le malheur réservé aux coupables, n’est-ce pas ce qui convient à l’ordre universel ? Et s’il y a des âmes à qui sont départies où les souffrances quand elles pèchent ou là béatitude quand elles font bien, n’est-ce pas pour que l’univers soit rempli et embelli par toutes sortes de natures ? Car ni le péché ni le châtiment du péché ne sont des natures ; ce sont des accidents dont le premier est volontaire et le second forcé. Le péché est un accident honteux ; il faut lui appliquer la peine pour le faire rentrer dans l’ordre, pour le jeter où il convient qu’il soit, pour le faire servir de quelque manière à la beauté de l’univers ; il faut enfin que la peine du péché en répare la honte. 27. De là vient qu’un être supérieur qui prévarique doit être puni par le moyen des êtres inférieurs : ceux-ci, en effet, sont si infimes, qu’ils peuvent être relevés même par les âmes d’ignominie et contribuer à l’harmonie générale. Qu’y a-t-il dans une maison d’aussi grand qu’un homme, d’aussi abject et d’aussi vil que l’égoût ? Lors néanmoins qu’un esclave est surpris commettant une faute pour laquelle il mérite d’être condamné à le nettoyer, n’y a-t-il pas, dans cette condamnation humiliante, une certaine convenance ? et en rapprochant de l’acte ignominieux imposé à cet esclave l’indignité de sa faute, ne voit-on pas une sorte de beauté qui s’harmonise parfaitement avec l’ordre parfait qui règne dans toute la maison ? Si néanmoins l’esclave n’eût pas voulu faillir à son devoir, l’administration domestique n’eût pas manqué d’autres moyens de faire exécuter ce qu’il fait. Qu’y a-t-il aussi dans la nature de plus infime que notre corps de boise ? A ce corps de boue néanmoins convient si bien notre âme, même quand elle pèche, qu’elle lui communique, outre le mouvement et la vie une beauté parfaitement en rapport avec sa nature. Cette âme, à cause du péché, ne doit pas habiter au ciel, elle doit habiter en terre à cause du châtiment qu’elle mérite. Ainsi, quelque choix quelle fasse, l’univers restera beau dans chacune de ses parties ; on verra que le Créateur le gouverne toujours. Si les âmes vertueuses habitent parmi les êtres infimes, elles n’y jettent point d’éclat par leurs souffrances, puisqu’elles n’y sont pas condamnées, elles y en jettent par le bon usage qu’elles en font. Mais il ne serait pas beau de permettre aux âmes coupables de demeurer au séjour de la gloire ; elles ne conviennent pas dans ces régions célestes où elles ne peuvent ni faire le bien, ni répandre aucun éclat. 28. Aussi, quoique ce bas monde soit réservé aux choses corruptibles, il reflète autant qu’il en est capable l’image du monde supérieur, il ne cesse de nous offrir des enseignements et des exemples. Je suppose que nous voyions un homme de bien et de grand caractère laisser dévorer son corps par les flammes pour obéir au devoir et à l’honneur ; nous ne dirions point que c’est un châtiment, mais un témoignage de force et de patience ; malgré l’horreur de ses plaies nous l’aimerions plus que s’il n’avait rien à endurer de semblable, car nous considérerions avec admiration comment le changement produit dans son corps ne fait paraître aucun changement dans son âme. Mais si c’est un brigand cruel que nous voyons en proie à un pareil supplice, nous applaudissons à la justice des lois, en sorte que dans les tourments de ces deux hommes, il y a quelque chose de beau ; dans les uns, la beauté de la vertu et dans les autres la beauté du châtiment. Je suppose encore qu’après ou avant d’avoir passé par le feu, cet homme de bien nous apparaisse transformé comme il faut l’être pour habiter au ciel et que sous nos yeux il s’élève vers les astres, ne serions-nous pas dans la joie ? Qui d’entre nous au contraire ne serait blessé si nous voyions le scélérat monter au ciel soit après soit avant son supplice, et tout en conservant la même perversité de volonté ? Au lieu donc que tous deux peuvent jeter quelqu’éclat dans ce bas monde, à un seul d’entre eux il convient d’habiter le monde supérieur. Remarquons en cet endroit que si cette chair condamnée à mort convenait au premier homme en punition de sa faute, elle convenait aussi à Notre-Seigneur pour nous en délivrer dans sa miséricorde. Néanmoins si le juste en demeurant fidèle à la justice a pu être revêtu d’un corps mortel, il ne s’ensuit pas que le pécheur en restant pécheur puisse parvenir à l’immortalité des saints, en d’autres termes à l’immortalité de la gloire et des anges, non de ces anges dont l’Apôtre a dit. « Ignorez-vous que nous devons juger les anges[1] ? » mais de ceux dont le Seigneur parle dans ce passage : « Ils seront égaux aux anges de Dieu (2). » Ceux en effet qui par vanité désirent cette égalité avec les anges, veulent plutôt que les anges leur deviennent semblables que de devenir eux-mêmes semblables aux anges. Aussi en demeurant dans de telles dispositions ils partageront les supplices de ces anges prévaricateurs qui aiment mieux être leurs propres maîtres que de relever de Dieu tout-puissant ; car ils seront placés à la gauche, pour n’avoir pas cherché Dieu en passant par l’humilité que Notre-Seigneur Jésus-Christ a montrée en sa personne, pour avoir vécu sans compassion et avec orgueil, puis il leur sera dit : « Allez au feu éternel qui a été préparé, au diable et à ses anges (1). »



CHAPITRE X. DE QUEL LE DÉMON RÉGNAIT-IL SUR L’HOMME ? — DE QUEL DROIT DIEU NOUS A-T-IL DÉLIVRÉS ?[modifier]

29. En effet le péché a deux principes : la pensée propre et la persuasion- étrangère. C’est à cela sans doute que fait allusion le prophète quand il dit : « Purifiez-moi, Seigneur, de mes fautes secrètes et préservez votre serviteur des fautes étrangères (2). » Ces deux sortes de péchés sont volontaires ; car s’il y a nécessairement volonté dans les fautes produites par la propre pensée, on ne peut non plus consentir sans la volonté aux mauvais conseils d’autrui. Toutefois, lorsque non content de pécher par soi-même sans y être excité par personne, on porte les autres au péché par envie et par fourberie, on est plus coupable que de s’y laisser aller à la persuasion d’autrui. Aussi le Seigneur, a observé la justice en punissant le péché du démon et le péché de l’homme. Celui-ci effectivement a été pesé aussi dans la balance de l’équité souveraine et après s’être laissé prendre aux conseils pervers du démon, l’homme a été justement livré à sa puissance ; il eût été injuste que le démon ne fût pas le maître de l’homme pris par lui. D’ailleurs il est absolument impossible que cette justice sans tache du Dieu suprême et véritable qui s’étend partout, n’ait pas soin de mettre l’ordre jusques dans les ruines produites par le péché. Cependant, parce que l’homme était moins coupable que le démon, il retrouva un moyen de salut dans son asservissement jusqu’à la mort,au prince de ce monde,ou plutôt au prince de la partie mortelle et infime de ce monde, je veux dire au prince de tous les pécheurs et au chef de la mort. Car avec cette crainte de la mort, avec la peur d’avoir à souffrir, de périr même sous la dent des animaux les plus vils, les plus abjects, les plus petits, et avec l’incertitude de l’avenir, l’homme s’habitua à réprimer les joies coupables, surtout à briser cet orgueil dont les inspirations l’avaient fait tomber et dont la présomption seule repousse le remède offert par la miséricorde. A qui en effet la miséricorde est-elle plus nécessaire qu’au

1. Matth. XXV, 41.— 2. Ps. XVIII, 13, 14.

misérable, et qui en est plus indigne que lui, s’il est orgueilleux ? 30. C’est pourquoi ce même Verbe de Dieu par qui toutes choses ont été faites et en qui tous les anges jouissent du bonheur suprême, étendit sa clémence jusques sur notre misère : « Et le Verbe se fit chair et il habita parmi nous (1). » Puisque le pain des anges daignait ainsi s’égaler aux hommes, l’homme pouvait donc avant d’être égalé aux anges manger le pain des anges. Mais en descendant jusqu’à nous le Verbe divin ne les délaissait point. Tout entier avec eux et tout entier avec nous, il les nourrissait intérieurement de sa divinité et nous instruisait extérieurement par son humanité, afin de nous disposer par la foi à pouvoir vivre comme eux de la claire vue. En effet, ce Verbe éternel est l’incomparable aliment de toute créature raisonnable ; or, l’âme humaine est raisonnable : mais enchaînée dans les liens de la mort en punition du péché, elle était réduite à faire de grands efforts pour s’élever en présence des choses visibles à (intelligence des choses invisibles. C’est- pourquoi l’aliment divin de l’âme raisonnable s’est rendu visible, non en changeant sa propre nature, mais en se revêtant de la nôtre ; il voulait qu’attachés aux choses visibles, nous revinssions à notre invisible aliment ; et l’âme qui par orgueil l’avait abandonné à l’intérieur, le vit humble dans le monde : elle devait ; en prenant pour modèle l’humilité qu’elle voyait, se rapprocher de la grandeur qu’elle ne voyait pas. 31. Ce Verbe de Dieu, ce Fils unique de Dieu, après s’être revêtu de notre humanité, soumit même à l’homme ce diable que toujours il a tenu comme il le tiendra. toujours sous sa loi, et sans lui arracher rien parla violence, il a triomphé de lui par la justice. En séduisant la femme et en abattant l’homme par le moyen de la femme, le démon prétendait soumettre à l’empire de la mort toute la postérité d’Adam comme ayant péché avec lui : animé de l’inique désir de nuire, il se fondait néanmoins sur un droit de parfaite équité. Mais la justice voulait qu’il ne jouît de son pouvoir que jusqu’au moment où il mettrait à mort le Juste lui-même, le Juste en qui il ne pouvait rien montrer qui fût digne de mort ; car non-seulement il a été condamné sans être coupable, mais encore il est né sans le concours de cette passion d’ignominie à laquelle le démon avait assujéti tous ses captifs, afin de pouvoir réclamer tout ce qui en naîtrait, comme les fruits de l’arbre planté par lui son désir était désordonné, son droit pourtant était légitime. Il est donc souverainement juste aussi qu’il soit forcé d’échapper ceux qui croient en Celui qu’il a mis à mort avec tant d’iniquité ; et s’ils meurent dans le temps c’est pour payer ce qu’ils doivent ; s’ils vivent toujours, c’est en Celui qui a payé pour eux ce qu’il ne devait pas. Quant aux hommes à qui le démon aurait persuadé de demeurer dans l’infidélité, ils partageront justement avec lui l’éternelle damnation. Admirable rapprochement ! L’homme ne devait point être enlevé à la tyrannie du diable par la violence, parce que le diable lui-même n’avait point vaincu l’homme parla force mais par la persuasion ; et après avoir été avec justice humilié profondément sous le joug du diable qu’il avait cru pour le mal, l’homme devait avec la même justice être délivré par le Rédempteur qu’il avait cru pour le bien ; d’ailleurs il s’était rendu moins coupable en croyant le mal que le démon en l’inspirant.



CHAPITRE XI. QU’ELLE DOIVE PERSÉVÉRER DANS LA JUSTICE OU PÉCHER, TOUTE CRÉATURE CONTRIBUE A LA BEAUTÉ DE L’UNIVERS.[modifier]

32. Dieu donc a fait toutes les natures, celles qui devaient demeurer dans la vertu et la justice, et celles qui devaient pécher ; il a fait celles-ci, non pour qu’elles péchassent, mais pour que, consentant à pécher ou repoussant le péché, elles servissent à la beauté de l’univers. S’il n’y avait pas, pour être la clef de voûte de l’ordre universel, des âmes qui auraient tout ébranlé et troublé tout en consentant à l’iniquité, quelle privation pour le monde 1 il y manquerait ce dont l’absence mettrait en péril la paix et l’harmonie générales. Telles sont les grandes et saintes âmes, les hautes puissances des cieux et d’au-dessus des cieux, dont Dieu seul est le roi et dont tout l’univers est l’empire, cet univers qui ne pourrait exister sans l’action juste et efficace de ces puissances. Si, d’un autre côté, n’existaient pas ces autres âmes. dont le péché ni la justice ne peuvent rien sur l’ordre général, ce serait encore une grande privation. Car ces âmes aussi sont raisonnables : inégales aux premières sous le rapport des fonctions, elles ont une nature semblable ; et sous elles combien encore de créatures différentes et admirables que Dieu a produites ! 33. Elle a donc des fonctions plus relevées, cette nature dont l’absence ou le péché jetterait du trouble dans l’ordre général. Elle exerce des fonctions moindres, celle dont l’absence seule et non le péché ôterait quelque chose à l’univers. A l’une a été donné le pouvoir de tout maintenir par une action particulière dont ne saurait se passer l’ordre universel ; si sa volonté persévère dans le bien, ce n’est point parce qu’on lui a confié ces hautes fonctions, mais elles lui ont été confiées parce que le distributeur suprême a prévu sa persévérance. Ne croyons pas toutefois qu’elle maintienne tout par sa propre autorité ; c’est au contraire en s’attachant à la majesté et en obéissant avec ardeur aux ordres de Celui de qui, par qui, et en qui toutes choses ont reçu l’existence. A l’autre aussi quand elle ne pèche pas a été confié également le puissant emploi de tout maintenir ; mais elle ne le peut seule, elle doit s’unir à la première, et cela, parce qu’il a été prévu qu’elle pécherait. Les êtres spirituels peuvent en effet s’unir sans se rien ajouter, et se séparer sans rien diminuer. Ainsi l’union de la créature inférieure ne devait point accroître la facilité d’action de la créature supérieure, comme elle ne devait point la diminuer si elle venait à pécher en quittant son emploi. Car lors même que les créatures spirituelles auraient des corps, ce n’est ni dans les lieux ni parles corps qu’elles peuvent s’unir ou se désunir, c’est par la ressemblance ou la diversité des dispositions. 34. L’âme attachée depuis le péché à un corps faible et mortel, le gouverne non pas, entièrement selon sa volonté, mais comme le permettent les lois générales. Il ne s’ensuit pas toutefois que cette âme soit inférieure aux corps célestes auxquels sont soumis nos corps de boue. Les haillons d’un esclave condamné sont loin de valoir le costume de l’esclave dont son maître est content et qu’il se plaît à honorer ; mais cet esclave même, en tant qu’homme, ne vaut-il pas mieux que les plus riches vêtements ? La créature supérieure demeure donc unie à Dieu ; et dans un corps céleste, avec la puissance donnée aux anges, elle sait embellir et gouverner les corps de terre comme le commande Celui dont elle comprend la volonté d’une manière ineffable. L’âme inférieure, au contraire, demeure chargée d’organes mortels, elle a peine à conduire du dedans ce fardeau qui l’accable, et cependant elle l’embellit autant qu’elle le peut. Quant aux autres corps qui l’environnent, tout en déployant ses forces, elle peut agir sur eux beaucoup plus faiblement encore.



CHAPITRE XII. QUAND MÊME TOUS LES ANGES AURAIENT PÉCHÉ, ILS N’AURAIENT APPORTÉ AUCUN TROUBLE DANS LE GOUVERNEMENT DU MONDE.[modifier]

35. De là nous concluons quand même l’homme n’aurait pas péché, les dernières créatures, les créatures corporelles n’auraient pas manqué de l’embellissement qui leur convient. En effet, qui peut mener le tout peut aussi mener la partie, mais qui peut moins ne peut pas toujours davantage. Voici un excellent médecin pour guérir les maladies de peau ; mais de ce qu’il guérisse celles-ci s’ensuit-il qu’il soit également capable de guérir toutes les autres ? Sans doute, si une raison certaine, manifeste, me fait voir avec évidence que Dieu a dû créer des natures qui n’ont jamais péché, qui ne pécheront jamais, je vois aussi à la lumière de la raison que ces mêmes natures s’abstiennent du péché librement, spontanément et sans être violentées. Mais quand même elles pécheraient, et elles n’ont pas péché, ainsi que Dieu l’a prévu ; quand même cependant elles pécheraient, l’ineffable puissance de la majesté divine suffirait pour gouverner le monde, et en rendant à chacun ce qui lui convient et ce qui lui est dû, il ne laisserait dans tout son empire rien de désordonné, rien de déplacé. Ou bien en effet, dans cette hypothèse de la défection coupable de tous les anges, il dirigerait tout avec magnificence et avec gloire par la seule volonté de sa majesté suprême, sans établir pour cela de nouvelles puissances ; et s’il s’abstenait d’en créer, ce ne serait point comme par un principe de jalousie. N’a-t-il pas en effet créé les êtres corporels, si bas placés au-dessous des esprits même infidèles ? Ne les a-t-il pas créés avec un tel déploiement de bonté que nul ne peut fixer le regard de l’intelligence sur le ciel et la terre, sur tous ces corps qui ont dans leur genre tant d’ordre, de proportion et de beauté, sans reconnaître que Dieu seul en est l’auteur et qu’on doit le louer avec transport ? Ou bien encore, si la plus grande beauté de l’univers demandait que la puissance angélique régnât en quelque sorte au-dessus de toutes les œuvres divines, par l’excellence de sa nature et la. rectitude de sa volonté, cette même défection des anges n’aurait causé à leur Créateur aucun embarras dans l’administration de son empire. Est-ce que sa bonté se serait lassée, est-ce que sa toute-puissance se serait fatiguée de créer de nouveaux anges pour les placer sur les trônes abandonnés par les anges prévaricateurs ? Et si grand qu’eût été le nombre de ces esprits infidèles, eût-il gêné l’ordre ? L’ordre par sa nature même ne se prête-t-il pas convenablement à la condamnation de tous ceux qui méritent d’être condamnés ? Ainsi de quelque côté que se portent nos considérations, toujours nous recors naissons que Dieu mérite d’ineffables louanges pour avoir tout créé avec tant de bonté et pour gouverner tout avec tant de justice. 36. Mais abandonnons à ceux que la grâce divine en rend capables la contemplation de la beauté des choses, n’essayons point par des paroles d’amener ceux qui en. sont incapables à comprendre ce qui ne peut s’exprimer. Toutefois, en considération de ceux qui aiment à parler, des faibles ou des sophistes, résumons cette question aussi brièvement que possible.



CHAPITRE XIII. LA CORRUPTION MÊME DE LA CRÉATURE ET LE BLAME JETÉ SUR SES VICES EN FONT ÉCLATER LA BONTÉ.[modifier]

Toute nature est bonne quand elle peut le devenir moins et c’est en se corrompant qu’elle perd de sa bonté. Car la corruption l’atteint ou ne l’atteint pas : si elle ne l’atteint pas, cette nature ne se corrompt point ; elle se corrompt au contraire si la corruption l’atteint. Or si elle l’atteint c’est en lui ôtant de sa bonté, c’est en la rendant moins bonne. En effet si la corruption ne laissait plus rien de bon en elle, ce qui pourrait y rester ne pourrait plus se corrompre, puisqu’il n’y aurait plus aucun bien qui pût donner prise à la corruption ; et conséquemment cette nature ne se corromprait pas. Dira-t-on que ce qui ne se corrompt pas étant incorruptible, on verra ainsi une nature devenue incorruptible par sa corruption même ? Ce serait la plus grande absurdité. Il est donc indubitablement vrai que toute nature est bonne, en tant que nature. Car si elle est incorruptible, elle vaut mieux que si elle pouvait se corrompre, et si elle est corruptible, c’est un témoignage certain qu’elle est bonne, puisqu’elle ne se corrompt qu’en perdant de sa bonté. Et comme toute nature est nécessairement corruptible ou incorruptible, il s’ensuit que toute nature est bonne. J’appelle ici nature ce qu’ordinairement on nomme substance. Par conséquent toute substance comprend Dieu lui-même et tout ce qui vient de Dieu, parce qu’il n’y a de bon que Dieu et ce qu’il a fait. 37. Ces principes une fois établis et prouvés, sois aussi attentif que si nous commencions à argumenter. On doit assurément louer toute nature raisonnable créée avec le libre arbitre, si elle demeure attachée à jouir du bien souverain et immuable, ou si elle fait effort pour y parvenir : ,on doit au contraire blâmer celle qui n’y est pas attachée en la considérant comme n’y étant pas attachée, et celle qui ne poursuit pas ce but en la considérant comme ne le poursuivant pas. Si donc on loue une créature raisonnable, qui doute qu’on ne doive louer aussi son Auteur ? Et si on la blâme, qui ne voit que dans ce blâme même il y a une louange pour Celui qui l’a faite ? Pourquoi effectivement la blâmons-nous ? Parce qu’elle ne veut point jouir de son bien suprême et immuable, c’est-à-dire de son Créateur. N’est-ce donc pas louer celui-ci ? Et combien il est bon, combien toutes les langues et toutes les pensées devraient louer et bénir, même dans le silence, ce Dieu qui a tout créé et qu’on ne peut se dispenser de louer, soit en nous louant, soit en nous blâmant ? Comment en effet nous reprocher de rie lui être pas unis, sinon parce que dans cette union même consiste notre grand, notre souverain et notre premier bien ? Or cette union aurait-elle ces caractères si Dieu n’était le bien ineffable ? Comment alors la censure de nos péchés rejaillirait-elle sur lui, puisqu’on ne peut les condamner sans le louer ? 38. Et si nous considérions que dans tout ce qu’on blâme on ne blâme que le vice, et qu’on ne peut blâmer le vice sans louer la nature ? En effet, ou bien ce que tu condamnes est conforme à la nature ; ta censure alors n’est pas méritée, et c’est toi qu’il faut corriger plutôt que ce que tu as tort de blâmer ; ou bien si c’est un vice et qu’on ait raison de le condamner, il est nécessairement contraire à la nature. Car tout vice lui est opposé par là même qu’il est vice. En effet s’il n’endommage pas la nature, il n’est pas vice, et s’il est vice parce qu’il l’endommage, évidemment il est vice parce qu’il lui est contraire. Supposons maintenant qu’une nature soit corrompue, non par son vice propre mais par le vice d’une autre ; on aurait tort de jeter le blâme sur la première, il faut plutôt examiner si ce n’est point par son vice propre que s’est corrompue la nature corruptrice. Or être vicié, est-ce autre chose que d’être corrompu par le vice ? Une nature est sans vice quand elle n’est point viciée, mais n’en a-t-elle pas sûrement lorsque par le vice elle corrompt une autre nature ? Ainsi donc la première, celle qui corrompt l’autre, est vicieuse, corrompue par son vice propre. Concluons de là que tout vice est contraire à la nature, à la nature même de l’objet qu’il altère ; et puisqu’en rien on ne blâme que le vice, puisque tout vice est essentiellement ennemi de la nature qu’il attaque, on ne saurait condamner aucun vice sans louer la nature qu’il endommage. Rien en effet ne peut te déplaire dans le vice, que l’action de vicier ce qui te plaît dans la nature.



CHAPITRE XIV. TOUTE CORRUPTION N’EST PAS CONDAMNABLE.[modifier]

39. Examinons encore une chose, savoir si l’on peut dire avec vérité qu’une nature se corrompe par le vice d’une autre sans être viciée elle-même. Si la nature viciée qui cherche à en corrompre une autre ne trouve dans celle-ci rien de corruptible, elle ne la corrompt pas à coup sûr ; et si elle y trouve quelque chose de corruptible, la corruption ne s’opère point sans le concours de cette dernière. En effet si une nature plus puissante résiste à une nature plus faible, la corruption n’a pas lieu ; et si elle n’y résiste pas, c’est qu’elle commence à être gâtée par son propre vice avant de l’être par le vice étranger. Est-ce une nature égale qui résiste aux assauts d’une égale nature ? La corruption est encore impossible ; car dès qu’une nature viciée cherche à corrompre une nature qui ne l’est pas, elle n’est plus de force égale, son vice la rend plus faible. Est-ce enfin une nature plus puissante qui corrompt une nature qui l’est moins ? Le fait doit être attribué à toutes deux, s’il y a eu passion de part et d’autre ; ou à la plus puissante, lorsque malgré sa corruption elle l’emporte encore sur la plus faible qu’elle parvient à vicier. Eh 1 qui aurait droit de condamner les fruits de la terre, lorsque les hommes en mésusent et que corrompus eux-mêmes par leur propre faute ils les corrompent en en abusant pour enflammer leurs passions ? Ne faudrait-il pas néanmoins avoir perdu la raison pour douter que l’homme, même vicieux, est d’une nature plus excellente et plus forte que les fruits de la terre lors même qu’ils ne sont point gâtés ? 40. Il peut arriver encore qu’une nature plus forte corrompe une moindre nature, sans qu’il y ait vice d’aucun côté ; nous entendons toujours par vice ce qui est digne de blâme. Qui oserait effectivement jeter le blâme soit sur l’homme frugal qui ne cherche dans les aliments que l’indispensable soutien de la nature, soit sur les fruits qui se corrompent quand il les mange ? Ici même on n’emploie pas ordinairement le mot de corruption ; il sert surtout à désigner. le vice. Car, il est facile de le remarquer dans ce qui arrive continuellement. ce n’est pas toujours pour satisfaire à ses propres besoins qu’une nature plus élevée corrompt une nature inférieure. C’est tantôt pour faire justice, pour venger des crimes ; et pour ce motif l’Apôtre a dit : « Si quelqu’un corrompt le temple de Dieu, Dieu le corrompra (1) ; » c’est tantôt en vertu même de l’ordre établi parmi les choses muables qui doivent fléchir l’une devant l’autre, selon les degrés de force accordés à chacune par les sages lois qui régissent l’univers. Si par la force même de sa lumière, le soleil corrompt des yeux trop faibles pour en soutenir l’éclat, s’imaginera-t-on qu’il l’a fait pour ajouter à son insuffisance ou parce qu’il y a en lui quelque défaut ? Ou bien encore jettera-t-on le blâme sur les yeux pour avoir obéi à leur maître en s’ouvrant en face de la lumière, ou enfin sur là lumière pour les avoir brûlés ?

1. I Cor. III, 17.

Ainsi, de toutes les corruptions, il n’y a pour mériter proprement le nom de corruption que celle qui est vicieuse ; pour les autres, il ne faut pas les appeler ainsi, ou bien n’étant pas vicieuses elles ne sauraient mériter de blâme. Le blâme en. effet ne convient, n’est réservé qu’au vice, et l’on croit que le mot latin correspondant, vituperatio, vient de vitio parata, préparé au vice. 41. Mais j’avais commencé à le dire : le vice est un mal, uniquement parce qu’il est contraire à la nature qu’il attaque. N’est-ce pas une preuve manifeste que la nature dont on blâme le vice est digne d’éloge, et que cette censure des vices est la gloire des natures qu’ils dégradent ? Car les vices étant contraires à la nature, ne sont-ils pas d’autant plus vices qu’ils lui ôtent davantage ? et les blâmer n’est-ce pas exalter l’objet que l’on voudrait voir intact dans sa nature ? Quand, en effet, une nature est parfaite, elle est, dans son genre, digne d’éloge, non de blâme ; et si l’on. appelle vice ce qui manque à sa perfection, si on blâme l’imperfection de cette nature parce qu on voudrait la voir parfaite, n’est-ce pas un témoignage suffisant qu’on la trouve belle, considérée en elle-même ?



CHAPITRE XV. DÉFAUTS COUPABLES ET DÉFAUTS NON COUPABLES.[modifier]

42. Si donc la condamnation des. vices est en quelque sorte la glorification des natures mêmes qu’ils affectent, combien plus doivent-ils exciter à louer Dieu, le Créateur de toutes les natures ! N’est-ce pas de lui qu’elles tiennent l’existence ? Leurs défauts ne sont-ils pas en proportion de leur éloignement de. l’art divin sur lequel elles sont faites ? Peut-on les blâmer sans voir cet art, puisqu’on ne blâme en elles que ce qui s’en écarte ? Et si cet art, d’après lequel tout a été fait, c’est-à-dire la souveraine et immuable sagesse de Dieu, a une existence véritable et suprême, comme on n’en peut douter, considère la direction que prend tout ce qui s’en éloigne. Ce défaut néanmoins ne serait pas condamnable, s’il n’était volontaire. Car, je te le demande, blâme-t-on ce qui est comme il doit être ? Je ne crois pas ; le blâme, au contraire, est réservé à ce qui n’est point comme il doit. Or personne ne doit ce qu’il n’a pas reçu, et quand on doit, à qui doit-on sinon à celui de qui on a reçu avec obligation de rendre ? A qui renvoie-t-on, si ce n’est à qui avait envoyé ? et quand on restitue à des héritiers légitimes, n’est-ce pas en quelque sorte aux créanciers mêmes dont ils sont de droit les successeurs ? Autrement ce serait une cession, un don ou toute autre chose semblable. De là il suit qu’on ne peut dire, sans la plus grande absurdité, que les choses temporelles ne devraient pas finir. Telle est, en effet, la place qu’elles occupent dans l’ordre universel, que si elles ne disparaissent, l’avenir ne saurait succéder au passé, ni la beauté des siècles se développer comme elle le doit. Et ne font-elles pas ce qu’elles doivent ? ne rendent-elles pas ce qu’elles ont reçu à Celui qui leur a donné d’être ce qu’elles sont ? Quiconque en effet, se plaint de leur défaillance peut étudier simplement- le langage qui exprime sa plainte ; si juste et si prudent qu’il lui paraisse, qu’il l’examine sous le rapport des sons qu’il produit ; et s’il s’attache de préférence à une syllabe, s’il ne veut point la laisser passer pour faire place aux autres dont la suite et la succession doivent former la trame du discours, de quelle étrange démence ne méritera-t-il pas d’être accusé ? 43. Par conséquent, lorsqu’il s’agit des choses qui viennent à défaillir parce qu’il ne, leur a pas été donné d’exister plus longtemps, et cela afin que tout vienne à son époque, on aurait tort de les blâmer. Nul en effet, ne peut dire qu’elles auraient dû rester, puisqu’elles ne pouvaient dépasser le moment fixé. Mais quand il s’agit des créatures raisonnables lesquelles, fidèles ou infidèles ; sont comme le magnifique couronnement de la beauté de l’univers, que dire ? Qu’il n’y a en elle aucun péché ? Quelle absurdité, puisqu’il y a au moins péché dans celui qui condamne comme péché ce qui ne l’est pas ! Que leurs péchés. ne méritent pas le blâme ? Ce serait également absurde. Dès lors, en effet, on ne louera plus les belles actions, et ce sera rompre le nerf de l’âme humaine, tout bouleverser dans la vie. Qu’on doit blâmer ce qui a été fait comme il devait l’être ? Mais ce serait une exécrable démence, ou bien, pour user de termes plus doux, l’erreur la plus malheureuse. Si donc, comme il est vrai, la raison même oblige de condamner tout ce qui est péché, et de le condamner précisément parce qu’il n’est pas ce qu’il doit être, cherche ce que doit la nature qui pèche et tu découvriras qu’elle doit bien faire ; examine à qui elle doit, et tu trouveras que c’est à Dieu. Car si Dieu lui adonné de pouvoir faire le bien quand elle veut, il lui a donné aussi d’être malheureuse en ne le faisant pas et heureuse en le faisant. 44. Personne en effet ne triomphe des lois du Tout-Puissant, et l’âme ne peut s’exempter de payer ce qu’elle lui doit. Car elle paye en faisant un bon usage de ce qu’elle a reçu, ou en perdant ce qu’elle a refusé de bien employer. Si donc elle ne s’acquitte pas en accomplissant la justice, elle s’acquittera en souffrant la misère. Ces deux mots en effet réveillent l’idée de dette, et l’on pouvait exprimer la même pensée en disant : Si elle ne paye pas en faisant ce qu’elle doit, elle payera en le souffrant. Mais qu’on ne soupçonne ici aucun intervalle de temps ; qu’on ne voie pas le coupable omettant aujourd’hui de faire ce qu’il doit, et souffrant demain ce qu’il mérite. Le désordre ne saurait troubler un seul instant l’ordre universel, il faut que la vengeance suive la faute sans délai, et le jugement futur manifestera seulement, et rendra plus douloureuses les secrètes punitions qui s’exercent maintenant. De même en effet gué ne pas veiller c’est dormir ; ainsi quiconque ne fait pas ce qu’il doit, souffre immédiatement ce qu’il mérite ; car telle est la béatitude comprise dans la justice qu’on ne peut la, quitter sans se plonger dans la misère. Voici donc le résumé de ce qui vient d’être dit sur toute espèce de défaut. Quand les choses temporelles qui finissent n’ont pas reçu une plus longue existence, il n’y a pas faute ; il n’y en a pas non plus, quand en existant sales n’ont pas reçu plus d’être quelles n’en ont : mais quand elles refusent d’être ce qu’elles pourraient être en le voulant ; comme c’est un bien, elles sont coupables en les refusant.



CHAPITRE XVI. ON NE PEUT FAIRE RETOMBER NOS PÉCHÉS SUR DIEU.[modifier]

45. Dieu ne doit rien à personne, puisqu’il donne tout gratuitement ; et si quelqu’un assure qu’il est dû quelque chose à ses mérites, il est une chose certaine, c’est que l’existence ne lui était pas due. Que peut-on devoir à qui n’est pas ? Et néanmoins quel mérite y a-t-il à s’attacher pour être meilleur à Celui de qui on a reçu l’être ? Quelle avance lui fais-tu pour la réclamer comme une dette ? N’est-il pas vrai que si tu refusais de t’attacher à lui, rien ne lui manquerait ? mais il te manquerait, à toi, Celui sans qui tu ne serais rien, Celui qui t’a fait une telle existence, que si tu ne t’attaches à lui pour lui rendre l’être qu’il t’a donné, à la vérité tu ne retomberas pas dans le néant, mais tu vivras dans le malheur. Toutes les choses lui doivent donc premièrement tout ce qu’elles sont, en tant que nature ; ensuite tout ce qu’elles peuvent devenir de mieux en le voulant, quand le vouloir leur a été donné ; enfin tout ce qu’elles doivent être. De là il suit qu’on n’est point responsable de ce qu’on n’a pas reçu, et qu’au contraire on est justement coupable, lorsqu’on ne fait pas ce que l’on doit. Or on doit quand on a reçu une volonté libre et des moyens suffisants. 46. Maintenant, le Créateur est si peu coupable quand on ne fait pas ce que l’on doit, qu’il y a là matière à le bénir, parce qu’on souffre ce que l’on mérite ; et l’on ne peut être blâmé de ne pas accomplir son devoir, que ne soit loué Celui pour qui on le doit accomplir. Si en effet on te loue de voir ce que tu as à faire, quoique tu ne lé voies que dans Celui qui est (immuable vérité, combien plus doit-on le louer lui-même, puisqu’il t’a commandé de le vouloir, puisqu’il t’en a donné le pouvoir, sans te permettre de refuser impunément ce même vouloir ? Effectivement, si chacun est redevable de ce qu’il a reçu, et si la nature donnée à l’homme le fait pécher inévitablement, l’homme doit pécher, et en péchant il accomplit son devoir. Mais cette pensée est un blasphème ; il est donc vrai que la nature de personne ne le pousse au péché (1). Il n’y est point forcé non plus par une autre nature. En effet ce n’est pas pécher que de souffrir ce que l’on ne veut pas ; car si l’on souffre justement, il n’y a point péché dans cette souffrance involontaire, mais dans l’acte volontaire qui l’a mérité, et si on la souffre injustement, comment y a-t-il péché ? Ce n’est pas l’injuste souffrance, mais l’acte injuste qui fait le péché. Et si le péché n’est nécessité, ni par la nature personnelle, ni par aucune nature étrangère,

1. Rét. Liv., ch. IX, n. 3.

il a sa cause évidemment dans la volonté du pécheur. Veux-tu attribuer cette volonté au Créateur ? ce sera justifier le pécheur, qui n’aura rien fait en dehors des desseins de son Créateur et qui n’aura pas péché, si le moyen employé pour le défendre est un moyen légitime. Comment alors rejeter sur le Créateur un péché qui n’a pas été commis ? Loue donc le Créateur, loue-le s’il est possible de soutenir le pécheur ; loue-le encore, s’il n’est pas possible. Car s’il est possible de le défendre avec justice, il n’a pas péché ; loue alors le Créateur ; et si cela n’est pas possible, c’est qu’il est pécheur pour s’être éloigné du Créateur ; loue donc encore le Créateur. Ainsi je ne découvre absolument aucun moyen, je soutiens même qu’on ne peut en trouver aucun et qu’il n’est pas possible d’attribuer nos péchés à Dieu notre Créateur. Ces péchés, en effet, me révèlent sa gloire, d’abord parce qu’il les punit, ensuite parce qu’on ne les commet qu’en s’écartant de la vérité divine. — E. J’écoute volontiers, j’admets tout cela et je crois, comme chose indubitable, que la droiture ne permet pas de rejeter nos fautes sur notre Créateur.



CHAPITRE XVII. LE PÉCHÉ A SA CAUSE PREMIÈRE DANS LA VOLONTÉ.[modifier]

47. S’il était possible, néanmoins, je voudrais savoir pour quel motif un être ne pèche pas lorsque Dieu a prévu qu’il ne pécherait point et pour quel motif un autre pèche quand Dieu a prévu son péché. Je ne crois plus que la prescience divine fasse pécher celui-ci et non celui-là. Si cependant il n’y avait aucun motif, nous ne verrions pas ces trois catégories dans les êtres raisonnables, dont les uns ne pèchent jamais, les autres pèchent toujours, les autres enfin, tenant comme le milieu entre les deux, tantôt pèchent et tantôt reviennent au bien. Pourquoi ces trois classes ? Ne me réponds pas que là volonté même les établit c’est la cause de cette volonté que je cherche maintenant. Il y a certainement une causé qui fait que les uns ne veulent jamais pécher, que les autres le veulent toujours, que d’autres enfin tantôt le veulent et tantôt ne le veulent pas, quoique tous soient de même nature. Il me semble voir que cette triple catégorie repose sur quelque raison ; mais quelle est cette raison ? Je l’ignore. 48. A. La volonté étant la cause du péché, tu cherches à connaître la cause de cette volonté même. Or, si je parviens à la découvrir, ne chercheras-tu pas encore la cause de cette cause ? Quelle mesure alors mettras-tu à tes questions ? quelle limite à nos recherches et à nos discussions ? Tu devrais pourtant ne creuser que jusqu’à la racine : Croirais-tu qu’il est possible d’être plus vrai que l’Apôtre quand il a dit : « L’avarice est la racine de tous les maux (1) ? » C’est-à-dire la volonté qui ne se contente pas de ce qui suffit. Or ce qui suffit est ce qu’exige la nature pour se conserver dans son genre. Il est vrai, l’avarice s’appelle en grec l’amour de l’argent, philargurian ; mais quoiqu’elle tire de là son nom, car la monnaie des anciens était presque toujours d’argent, d’argent pur ou mêlé, l’avarice ne se dit pas seulement de l’argent : on doit l’entendre encore de tout ce qu’on désire outre mesure, quand on recherche au delà de ce qui suffit. Cette sorte d’avarice est la cupidité, et la cupidité n’est autre chose que la volonté perverse ; d’où il suit que cette volonté perverse est la cause de tous les maux. Si elle était conforme à la nature, elle la conserverait, elle ne lui nuirait pas ; de cette sorte elle ne serait pas perverse. Il est donc sûr que la racine de tous les maux n’est pas dans la nature, ce qui suffit coutre tous ceux qui veulent accuser la nature. Et si tu veux chercher encore la cause de cette racine, comment sera-t-elle la racine de tous les maux ? Cette racine sera à son tour la cause de la première, et après l’avoir découverte il te faudra en chercher de nouveau la cause, comme je l’ai fait remarquer, chercher donc sans fin. 49. Quelle cause d’ailleurs pourrait précéder la volonté même ? De deux choses l’une : cette cause sera la volonté même, et nous ne quitterons pas cette racine de tous les maux ; ou bien ce rie sera pas la volonté, et la volonté sera alors sans péché. Aussi faut-il le reconnaître, la première cause du péché est dans la volonté ou cette cause première est sans péché. De plus, on ne peut imputer le péché qu’à celui qui pèche ; on ne saurait donc l’imputer qu’à celui qui le veut (2) ; et je ne sais pourquoi ta chercherais plus loin. Enfin,

1. I Tim, VI, 10.— 2. Rét. liv. I, ch. IX, n. 3.

quelle que serait cette cause de la volonté qui pèche, il faut admettre qu’elle est juste ou injuste. Si elle est juste, nul ne péchera en en suivant l’impulsion ; si elle est injuste, qu’on y résiste, et l’on ne péchera pas.



CHAPITRE XVIII. Y A-T-IL PÉCHÉ DANS UN ACTE QU’IL EST IMPOSSIBLE D’ÉVITER ?[modifier]

50. Peut-être agit-elle avec tant de violence qu’il est impossible d’y résister ? Mais faudra-t-il toujours répéter les mêmes choses ? Rappelle-toi tout ce que nous avons dit précédemment du péché et de la liberté, et s’il t’en coûte de conserver tout dans ton souvenir, retiens cette courte observation. Quelle que puisse être cette cause prétendue de la volonté, on peut ou on ne peut lui résister ; si on ne le peut, il n’y a pas de péché à la suivre ; si on le peut, que l’on résiste et l’on sera sans péché. — Peut-être surprend-elle à l’improviste ? — Eh bien ! qu’on se tienne sur ses gardes pour n’être pas surpris. — Et si la surprise est telle qu’on ne puisse y échapper ? — Dans ce cas encore il n’y a point de péché. Qui pèche en faisant ce qu’il ne peut absolument éviter (1) ? Mais il y a péché ? — Il y avait donc aussi possibilité d’y échapper. 51. Toutefois il est parlé dans nos livres divins d’actes commis par ignorance et néanmoins condamnés avec obligation de les réparer. « J’ai obtenu miséricorde, dit l’Apôtre, parce que j’ai agi dans l’ignorance (2) ; » un prophète dit aussi : « Ne vous souvenez pas des fautes dues à ma jeunesse et à mon ignorance (3). » Il y est parlé encore d’actes commis par nécessité, quand on ne peut faire le bien que l’on veut ; ces actes néanmoins sont aussi condamnables. En effet qui fait entendre ces paroles : « Je ne fais pas le bien que je veux, mais le mal que je ne veux pas je le fais ; » et ces autres : « Le vouloir réside en moi, mais je ne trouve pas pour accomplir le bien (4) ; » ces autres encore : « La chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair : car ils sont opposés l’un à l’autre et vous ne faites point ce que vous voulez (5) ? » Voilà le cri de l’homme, mais de l’homme issu des condamnés

1. Voyez Rétract. liv. I, chap. IX, n. 3. 2. I Tim. I, 13.— 3. Ps. XXIV, 7.— 4. Rom. VII, 49,18.— Gal. V, 17. à mort ; car si ces mouvements ne sont point un châtiment, s’ils viennent de la nature, ils sont sans péché, puisque l’homme en s’y livrant, ne ferait qu’obéir à cette nature qu’il a reçue avec la vie et au-dessus de laquelle il ne saurait s’élever, et puisque par conséquent il accomplirait son devoir. Mais l’homme serait bon s’il ne les éprouvait pas ; il n’est pas bon, maintenant qu’il les éprouve et il n’a pas le pouvoir de le devenir, soit parce qu’il ne sait pas ce qu’il devrait être, soit qu’il le sache et ne puisse y parvenir : qui peut douter alors que ce soit une peine ? Or toute peine quand elle est juste est la peine d’un péché et se nomme châtiment. Est-elle injuste et véritablement une peine ? Elle est infligée par quelque injuste dominateur. Et comme il y aurait démence à révoquer en doute la toute-puissance ou la justice de Dieu, la peine dont nous parlons est juste, elle est destinée à châtier quelque crime. On ne peut supposer en effet qu’un injuste dominateur ait pu dérober l’homme en quelque sorte à l’insu de Dieu ; ni le lui ravir malgré lui, comme s’il était le plus faible, et-en employant les menaces ou la violence, afin de le- punir injustement. La seule conclusion à tirer est donc de croire que cette même peine est infligée justement par suite de la condamnation de l’homme (1). 52. Faut-il s’étonner encore que l’ignorance ne laisse point à l’homme la liberté de choisir le bien qu’il a à faire ; que les résistances de la convoitise charnelle devenue comme une seconde nature par la violence brutale des générations humaines ne permette point de faire le bien que l’on connaît et que l’on veut ? La juste peine du péché est de perdre ce dont on n’a pas voulu faire un bon usage quand on le pouvait aisément avec quelque bonne volonté. Ainsi quand on n’accomplit pas le bien que l’on connaît, on perd la science du bien ; et quand on ne veut pas faire le bien que l’on peut, on perd le pouvoir de le faire quand on veut. L’ignorance et la difficulté sont en effet les deux châtiments de toute, âme coupable ; l’ignorance qui produit da confusion de l’erreur, la difficulté qui cause la douleur du travail. Or quand on prend ainsi le faux pour le vrai et qu’on s’égare malgré soi ; quand accablé sous le poids de la lutte et déchiré par la douleur des liens charnels, on ne peut s’abstenir

1. Rétr. Liv. I, ch. IX, II, 5.

des actes déréglés, on n’est point dans la nature telle que Dieu l’a établie, on souffre la peine à laquelle il a condamné. Quand nous parlons ici de la liberté du bien, nous entendons celle qui fut donnée à l’homme au moment de sa création (1).



CHAPITRE XIX. VAINES EXCUSES DES PÉCHEURS QUAND ILS PRÉTEXTENT L’IGNORANCE ET LA DIFFICULTÉ PRODUITES PAR LE PÉCHÉ D’ADAM.[modifier]

53. Voici maintenant cette- question que semblent ronger en murmurant les hommes disposés à tout faire en faveur de leurs péchés, plutôt que de s’en accuser. Ils disent donc : Si Adam et Eve ont péché, comment nous autres, infortunés ; avons-nous mérité de naître dans l’aveuglement de l’ignorance et soumis aux tourments de la difficulté, d’ignorer d’abord ce que nous devons taire, puis, quand nous commençons à connaître les règles de la justice et à les vouloir suivre, d’en être empêchés par je ne sais quelles résistances opiniâtres de convoitise charnelle ? Je leur réponds en peu de mots de se taire, de cesser leurs murmures contre Dieu. Peut-être auraient-ils droit de se plaindre, si nul ne triomphait de l’erreur et de la passion. Mais le Seigneur n’est-il pas présent partout ? N’emploie-t-il pas de mille manières les créatures qui lui sont soumises pour appeler ceux qui sont éloignés, pour instruire la foi ; consoler l’espérance, encourager la charité, seconder les efforts, exaucer ceux qui prient ? On ne te fait pas un crime de ton ignorance involontaire ; mais de ta négligence à t’instruire ; on ne te reproche pas non plus de ne point panser tes membres blessés, mais de repousser celui qui s’offre à te les guérir ; voilà tes- péchés véritables, car à personne n’est ôté le bon sens de savoir qu’il y a profit à s’instruire de ce qu’on ignore sans profit et qu’il faut confesser humblement sa faiblesse pour obtenir le secours de Celui qui éclaire lés ignorants sans se tromper, qui aide les faibles sans se fatiguer. 54. Si l’on appelle péché le mal que fait l’homme par ignorance où par impuissance, c’est parce que c’est la conséquence méritée par ce premier et libre péché d’origine. Le

1. Rétr. Liv.I, ch. IX, n. 5. mot langue désigne, non-seulement ce membre qu’en parlant nous faisons mouvoir dans la bouche, mais encore ce que produit ce mouvement, je veux dire là forme et la contexture des paroles ; nous disons dans ce sens : la langue grecque est différente de la langue latine. Ainsi nous appelons péché, non-seulement ce qui l’est à proprement parler, l’acte commis avec connaissance et liberté, mais encore ce qui est la conséquence nécessaire du châtiment du péché. Dans le même sens encore nous nommons nature ce qui est proprement la nature humaine, la nature où l’homme fut créé d’abord dans l’innocence ; nous appelons aussi nature celle où par suite du châtiment infligé au premier gomme devenu coupable, nous naissons sous l’empire de la mort, dans l’ignorance et soumis à la chair. C’est ainsi que l’Apôtre dit lui-même : « Nous avons été, comme les autres, enfants de colère par nature (1). »



CHAPITRE XX. IL N’EST PAS INJUSTE QUE LES DÉFAUTS, SUITES PÉNALES DU PÉCHÉ, SOIENT TRANSMIS A LA POSTÉRITÉ L’ADAM, QUELLE QUE SOIT L’OPINION VRAIE SUR L’ORIGINE DES AXES.[modifier]

55. Il a plu très-justement à Dieu, suprême modérateur de toutes choses., que nous naissions de ce premier couple avec l’ignorance, la nécessité de la lutte et le germe de la mort, parce que tous deux, après avoir péché, ont été précipités dans l’erreur, la douleur et la mort. Ainsi devait se manifester la justice du Vengeur dans l’origine de l’homme, et dans. son développement la miséricorde du Libérateur. Par sa condamnation, le premier homme n’a pas été privé de la béatitude, de telle sorte qu’il fût en même temps privé de la fécondité. La raison en est que sa race, quoique charnelle et mortelle, pouvait encore contribuer en quelque chose à embellir et à orner le monde terrestre. Mais il n’eût pas été conforme à l’équité qu’il engendrât des enfants meilleurs que lui. Ce qui convenait, au contraire, c’est que chacun d’eux, par son retour à Dieu, pût triompher du châtiment de son origine mérité par la désertion primitive, et qu’in trouvât, pour y parvenir, non-seulement un Dieu qui ne s’y opposât pas, mais qui voulût lui-même

1. Ephés. III, 3.

y aider. Ainsi encore le Créateur montra combien l’homme aurait pu facilement se maintenir dans l’état où il avait été créé, puisque sa postérité a pu triompher du vice dans lequel elle est née. 56. Dans l’hypothèse où les âmes de tous les hommes qui naissent, sortiraient d’une âme unique créée d’abord, quel homme pourrait dire qu’il n’a point péché, puisque le premier a péché ? Si au contraire les âmes se forment une à une dans chacun de ceux qui naissent, il n’est pas injuste, mais parfaitement convenable et tout à fait conforme à l’ordre que la punition méritée de la première constitue la nature de la seconde, pourvu que la récompense méritée de la seconde la ramène à la nature de la première. En effet, que peut-il y avoir en cela de choquant, si le Créateur a voulu ainsi montrer que la dignité d’une âme l’emporte à un tel degré sur toutes les créatures corporelles, que le fond même de l’abîme dans lequel une âme est tombée puisse être le point de départ d’une autre âme. L’état d’ignorance et de lutte dans lequel est tombée l’âme pécheresse, s’appelle à juste titre un châtiment, puisqu’elle était meilleure avant de la subir. Mais si l’autre âme, non-seulement avant tout péché, mais encore avant de vivre d’une manière quelconque, a commencé d’être telle qu’est devenue la première après une vie coupable, elle n’est pas néanmoins dépourvue de tout bien, et elle a de justes raisons de rendre grâces à son Créateur ; car son origine même et son commencement l’emportent en excellence sur n’importe quel corps déjà parfait. En effet, ce ne sont pas de médiocres biens, d’abord d’être une âme, une nature qui par elle même surpasse tout corps ; puis d’avoir la faculté, avec l’aide de son Créateur, de pouvoir se travailler soi-même, et par ce pieux travail, d’acquérir en de posséder les vertus qui feront échapper aux angoisses de la lutte et aux ténèbres de l’ignorance. Si donc il en est ainsi, l’ignorance et la lutte ne seront pas pour les âmes qui naissent le supplice mérité par le péché, mais une excitation à s’améliorer, et le point de départ de la perfection. Et vraiment ce n’est pas peu de chose, avant tout mérite et toute bonne œuvre, d’avoir reçu un jugement naturel qui met à même de préférer la sagesse à l’erreur, et la paix victorieuse à la lutte, et d’y arriver non par la naissance mais par le travail. Que si l’âme s’y refuse, elle sera avec justice reconnue coupable de péché, pour n’avoir pas bien usé de cette faculté qu’elle avait reçue. Car bien qu’elle soit née dans l’état d’ignorance et de lutte, aucune nécessité ne la contraint de demeurer dans ces conditions de sa naissance ; et en vérité Dieu seul, Dieu tout-puissant a pu être le Créateur de telles âmes, qu’il fait sans en être aimé, qu’il refait en les aimant, et qu’il perfectionne quand il en est aimé. Car lorsqu’elles n’étaient pas, il leur a donné l’être, et lorsqu’elles aiment Celui par qui elles sont, il leur donne de parvenir à la béatitude. 57. Selon une autre opinion, les âmes préexistant dans le secret de Dieu sont envoyées pour animer et réagir les corps de chacun de ceux qui naissent. Alors, quelle est leur mission et leur office à l’égard de ce corps né du châtiment du péché, c’est-à-dire avec le germe de mort da premier homme, sinon de le bien gouverner ; c’est-à-dire de le dompter par les vertus, et, en le soumettant a une servitude parfaitement conforme à l’ordre et toute légitime, de lui conquérir, à lui aussi progressivement et en temps opportun, le séjour de la céleste incorruptibilité ? Lorsque les âmes sont introduites dans cette vie, et qu’elles entrent dans ces membres mortels pour les gouverner, elles doivent en même temps oublier leur vie antérieure, et se soumettre au travail de la vie présente. De là, pour elles aussi, cette ignorance et cette lutte qui fut, dans le premier homme, le châtiment de sa chute mortelle, destiné à expier la misère de son âme. Mais pour les âmes dont nous parlons, elles sont comme la porte du ministère de réparation qu’elles viennent remplir auprès du corps, pour lui faire retrouver l’incorruptibilité. En effet, on les appelle péchés en ce sens seulement que la chair née de la semence du pécheur apporte aux âmes qui viennent à elle, cette ignorance et cette nécessité de la lutte. Et ainsi ces âmes elles-mêmes non plus que le Créateur, n’en sont rendues responsables. Car en leur ménageant des fonctions laborieuses, le Créateur leur a donné le pouvoir de s’exercer au bien, et il leur a ouvert le chemin de la foi, en leur faisant oublier leur passé. Il leur a départi surtout ce jugement en vertu duquel toute âme reconnaît la nécessité de se livrer à la recherche de ce qu’elle ignore sans profit, de persévérer dans l’accomplissement laborieux du devoir, de faire effort pour triompher dans la lutte du bien, et d’implorer le secours du Créateur afin qu’il seconde ses travaux. Et lui, il commande ces efforts tant par les lois extérieures que par sa parole intime qui se fait entendre au cœur, et il prépare la gloire de la cité bienheureuse aux vainqueurs de celui qui vainquit le premier homme par de perfides conseils et le précipita dans cette misère. Et eux-mêmes prennent sur eux cette misère pour le vaincre avec une foi admirable. Non, il n’est pas sans gloire de combattre et de vaincre le diable en portant ces mêmes chaînes dont il se glorifie d’avoir chargé l’homme vaincu. Mais quiconque, épris de l’amour de la vie présente, aura négligé cette tâche, ne pourra justement imputer le crime de sa désertion à l’ordre du grand Roi ; il se verra au contraire, avec toute justice, soumis encore au Seigneur de toutes choses et relégué à sa place, dans les rangs de celui dont il a préféré la honteuse solde, en désertant son drapeau. 58. Enfin, dans l’hypothèse où les âmes placées ailleurs, ne sont pas envoyées par le Seigneur Dieu, mais viennent de leur plein gré habiter les corps, il est facile de voir immédiatement que l’ignorance et la nécessité de la lutte, qui sont le résultat de l’acte de leur propre volonté, ne peuvent être en aucune manière reprochées au Créateur. En effet, les eût-il envoyées lui-même, comme il ne leur a pas ôté, dans cet état d’ignorance et de lutte, la liberté de la prière, de la recherche et de l’effort, prêt à donner à ceux qui demandent, à faire ; trouver à ceux qui cherchent, et à ouvrir à ceux qui frappent, il serait évidemment à l’abri de tout reproche. Pour prix de la victoire sur cette ignorance et cette difficulté de la lutte, il offrirait la couronne de gloire aux hommes de zèle et de bonne volonté. Quant aux négligents qui voudraient trouver une excuse à leurs péchés dans la faiblesse, il ne leur opposerait pas comme un tort l’ignorance même et la difficulté de la lutte ; mais il les punirait justement pour avoir préféré y croupir, plutôt que de parvenir à la vérité et au bonheur, où les auraient conduits le désir de s’instruire et le zèle à chercher, avec la prière humble et reconnaissante.

CHAPITRE XXI. QUELLE SORTE D’ERREUR EST PERNICIEUSE.[modifier]

59. Mais auquel de ces quatre sentiments faut-il s’arrêter sur l’origine des âmes ? Sont-elles transmises par la génération, ou se forment-elles seulement à la naissance de chacun ? préexistent-elles quelque part et sont-elles envoyées par Dieu dans les corps de ceux qui naissent, ou bien y descendent-elles spontanément ? Nous ne devons donner la préférence à aucune de ces quatre opinions. Car, ou bien les commentateurs catholiques des Livres divins n’ont pas encore développé et éclairci cette question comme le comportent son obscurité et sa difficulté, ou s’ils l’ont fait, leurs écrits ne sont pas parvenus jusqu’à nous. Contentons-nous d’avoir une foi ferme sur la substance du Créateur, n’admettant aucune opinion fausse et indigne de lui. Car c’est vers lui que tendent nos pieux efforts ; et si nous avions de lui des idées différentes de ce qu’il est, nos efforts mêmes nous dirigeraient forcément vers la vanité et non vers la Béatitude. Quant à la créature, lors même que nous aurions sur elle des opinions qui ne seraient pas conformes à la réalité, pourvu que nous ne les adoptions pas comme certaines et évidentes, il n’y a aucun danger pour nous. En effet, ce n’est pas vers la créature, mais bien vers le Créateur lui-même qu’il nous est ordonné de tendre pour devenir heureux ; et si nous avions sur lui des convictions qu’il ne faut pas avoir et contraires à la réalité, nous serions dans l’illusion de l’erreur la plus pernicieuse. Car personne ne peut arriver à la vie bienheureuse, en poursuivant ce qui n’est pas, ou ce qui ne peut donner le bonheur. 60. Mais pour nous mener de cette vie temporelle à la contemplation et à l’intime jouissance de l’éternelle vérité, Dieu a préparé un moyen à notre faiblesse ; c’est de croire du passé et de l’avenir ce qui suffit au grand trajet vers l’éternité ; et pour donner à cette règle de foi une autorité plus puissante, la divine miséricorde la maintient elle-même. Quant à la connaissance des choses présentes, ce sont les mouvements et les impressions produites dans notre corps et dans notre âme qui nous les font sentir à leur passage ; et sans ces impressions il nous est impossible d’en avoir aucune idée. Ainsi donc lorsque fondé sur l’autorité divine on nous propose de croire ce qu’était dans le passé, ce que deviendra dans l’avenir une créature quelconque ; quoique nos sens n’aient pu nous rendre compte de ce passé qui était avant eux, et qu’ils ne puissent nous faire percevoir cet avenir qui n’est pas encore, il faut y ajouter foi sans la moindre hésitation, parce que c’est un moyen puissant de fortifier en nous l’espérance et d’encourager la charité en nous montrant combien Dieu prend soin de notre délivrance dans le cours régulier des temps. Or le moyen de démasquer l’erreur qui cherche à se couvrir du manteau de l’autorité divine, c’est surtout de lui prouver qu’elle admet le changement ailleurs que dans les créatures sorties des mains divines, qu’elle le porte même dans la divine substance, et que la Trinité n’est pas d’une manière adéquate la nature de Dieu (1). A quoi s’occupe la vigilance chrétienne, à quoi s’appliquent tous les progrès qu’elle a faits, sinon à comprendre avec piété et réserve ce mystère de l’auguste Trinité ? Mais ce n’est point le moment de traiter de l’unité et de l’égalité qui lient entre elles les divines personnes, ni des propriétés qui distinguent chacune. Si d’ailleurs il était facile, pour soutenir la foi chrétienne et pour seconder avantageusement la piété naissante qui cherche à prendre son essor de la terre vers le ciel, de montrer dans le Seigneur notre Dieu l’auteur, le formateur et le modérateur dé toutes choses ; si plusieurs l’ont fait sous toutes les formes : il n’est pas aussi aisé de traiter à fond toute cette question de la Trinité, de la présenter dans cette vie avec assez d’éclat pour lui soumettre toutes les intelligences. Est-il un homme qui soit capable, je ne dis pas de l’expliquer par ses paroles, niais de la comprendre par ses pensées ? Nous du moins nous ne croyons cette tâche ni facile ni aisément abordable. Maintenant donc pour accomplir notre dessein dans la mesure des forces qui nous sont données ; croyons aussi sans hésiter ce qu’on nous demande de croire, soit pour le passé, soit pour l’avenir, touchant la créature elle-même, et ce qui est propre à montrer la pureté de la religion en nous excitant à l’amour sincère de Dieu et du prochain. S’il faut nous défendre contre les impies, écrasons leur infidélité

Allusion aux rêveries des Manichéens. sous le poids de l’autorité divine, ou bien démontrons-leur, avec toute l’évidence possible, d’abord qu’on n’est point déraisonnable en partageant notre foi, ensuite qu’on l’est beaucoup en ne la partageant pas. Observons toutefois que c’est moins dans le passé et dans l’avenir, que c’est plutôt dans le présent et dans les raisons immuables qu’il faut chercher les moyens de réfuter l’erreur et de la percer à jour, autant qu’on en est capable ici-bas. 61. Quand on parcourt la série des preuves historiques, il faut s’attacher à découvrir l’avenir plus qu’à sonder le passé ; car les divins livres eux-mêmes, en rapportant les événements accomplis, ont soin d’y montrer la figure, la promesse ou la preuve de ce qui doit arriver. Dans cette vie même, on s’inquiète assez peu de ce qu’on a éprouvé de bonne ou de mauvaise fortune ; tous les soucis se portent vers l’avenir qu’on espère. Je ne sais quel sens intime et naturel nous porte à considérer comme non avenu, parce qu’il est passé, ce que nous avons éprouvé de bonheur ou de malheur. Et que m’importe d’ignorer le moment où a commencé mon existence, si je sais que maintenant je la possède, sans désespérer de la posséder toujours ? Ce n’est pas vers le passé que je me dirige et je ne redouterai pas comme une erreur bien funeste de n’en avoir pas une idée fort exacte ; mais sous la conduite et avec la miséricorde de mon Créateur, c’est vers l’avenir qui m’est réservé que je porte mes pas. Si donc je me trompais sur cet état futur et sur le but où je dois tendre, il y aurait beaucoup à craindre ; je pourrais en effet ne pas faire les préparatifs nécessaires, ou bien en prenant une chose pour une autre, me mettre dans l’impossibilité de parvenir au terme où j’aspire. Quand je veux me procurer un vêtement, il n’y a point d’inconvénient à oublier l’hiver passé, mais il y en aurait à ne pas croire au retour du froid ; ainsi l’âme ne perdra rien à oublier ce qu’elle peut avoir souffert, pourvu qu’elle soit sérieusement attentive à quoi on l’avertit de se préparer. Ainsi encore, que perd un homme qui fait voiles vers Rome, s’il oublie à quel port il s’est embarqué, pourvu toutefois qu’il sache maintenant de quel côté diriger son vaisseau ? Que gagnerait-il au contraire à connaître de quel rivage il est parti, si trompé sur le port qui conduit à Rome il venait à échouer contre des écueils ? Que perdrai-je aussi à ignorer les commencements de ma vie, si je connais quels doivent être ma fin et mon repos ; et que me servirait de savoir par souvenir ou par raisonnement quels ont été les premiers moments de mon existence, si j’ai sur Dieu lui-même, sur Dieu la fin unique où tend le travail de l’âme, des idées qui soient indignes de lui, et si je me brise contre les écueils des fausses doctrines ? 62. Loin de moi cependant la pensée de détourner ceux qui en sont capables, du dessein d’examiner, dans les Ecritures divinement inspirées, si une âme est issue d’une autre âme, ou si les âmes se forment une à une dans chaque corps pour l’animer, ou bien encore si la volonté divine les y envoie de quelque part pour leur donner la direction et la vie, ou enfin si elles y viennent d’elles-mêmes. Qu’on ne s’imagine pas que je condamne ces recherches et ces discussions quand surtout elles sont exigées par la nature d’une question importante, ou que l’on a pour ce travail des loisirs suffisants que ne réclament pas des affaires plus nécessaires. Ce que j’ai dit a plutôt pour but de prévenir les censures que nous pourrions élever plus ou moins témérairement contre celui qui ne se rendrait pas à notre opinion sur cette matière et qui resterait dans un doute peut-être plus prudent. Supposé même que l’on comprenne sur ce sujet quelque chose de clair et de certain, il ne faudrait pas accuser d’avoir perdu l’espérance des biens futurs celui qui ne se rappelle pas ce qui s’est passé au début de sa vie.



CHAPITRE XXII. L’IGNORANCE ET LA DIFFICULTÉ FUSSENT-ELLES NATURELLES A L’HOMME, IL Y A ENCORE SUJET DE LOUER LE CRÉATEUR.[modifier]

63. Quelle que soit la solution de cette question, qu’il faille la laisser complètement de côté ou en ajourner l’examen, rien ne nous empêche de voir maintenant que la nature du Créateur demeure dans une complète intégrité et une justice parfaite, dans son inviolable et immuable majesté lorsque les âmes endurent les châtiments mérités par leurs péchés. Ces péchés, en effet, comme nous l’avons démontré il y a déjà longtemps, doivent être attribués à leur volonté propre, il ne faut pas leur chercher d’autre origine. 64. Mais si l’ignorance et la difficulté sont naturelles, c’est là que prennent naissance les progrès de l’âme ; c’est de là qu’elle commence à s’élever à la connaissance et au repos jusqu’à ce qu’elle parvienne à la vie bienheureuse. Néglige-t-elle par sa volonté propre ces progrès qu’elle doit faire dans les bonnes études et la piété à proportion des moyens qu’elle a reçus ? La justice la fait tomber dans une ignorance et dans une difficulté plus grandes, c’est un vrai châtiment ; et le Modérateur suprême qui dirige tout de la manière la plus harmonieuse, lui assigne la place qui lui convient parmi les créatures inférieures. Son crime ne vient pas de ce qu’elle ne sait pas ou de ce qu’elle ne peut naturellement ; mais de ce qu’elle ne s’est pas appliquée à savoir et de ce qu’elle n’a point travaillé convenablement à acquérir la facilité de faire le bien. Il est naturel à l’enfant de ne savoir et de ne pouvoir parler ; les lois mêmes des grammairiens ne trouvent rien de coupable dans cette ignorance, ni dans cette difficulté de s’exprimer ; le cœur humain y sent même quelque chose d’agréable et de flatteur, l’enfant en effet n’a point à se reprocher d’avoir négligé d’apprendre à parler ni d’en avoir perdu l’habitude par sa faute. Si donc le bonheur était pour nous dans l’éloquence, si l’on était. aussi coupable de violer les règles du langage que de violer les lois de la morale, nul ne serait accusé d’avoir commencé par ne savoir parler pour acquérir l’éloquence ; maison serait justement condamné si par mauvaise volonté on était retombé ou que l’on fût demeuré dans cette ignorance. De même aujourd’hui, si l’ignorance du vrai et la difficulté du bien sont naturelles à l’homme, si c’est de là qu’il doit prendre son essor pour s’élever à la béatitude que donnent la sagesse et la paix, personne n’a le droit de condamner ce commencement naturel. Mais si l’on a refusé de monter, ou si après avoir fait des progrès on a voulu retomber de nouveau, on aura mérité de souffrir et l’on souffrira justement. 63. En tout donc louons le Créateur. Louons-le de ce que dès le début il a commencé à nous rendre capables du souverain bien, de ce qu’il seconde nos efforts, de ce qu’il nous exauce et couronne nos progrès, ou bien de ce que, par une condamnation juste et méritée, il fait rentrer dans l’ordre le pécheur, c’est-à-dire celui qui toujours a refusé de s’élever à la perfection ou qui est retombé après avoir déjà monté. Parce que l’âme n’est pas encore ce qui lui est donné de pouvoir devenir en faisant des progrès, Dieu ne l’a point pour cela créée mauvaise. N’en est-il pas ainsi des corps eux-mêmes ? Ne sont-ils pas beaucoup moins parfaits à l’origine, et néanmoins tout homme judicieux estime qu’ils sont beaux dans leur genre. Si donc l’âme ignore alors ce qu’elle doit faire, c’est qu’elle ne l’a pas encore appris ; mais elle l’apprendra si elle fait bon usage de ce qu’elle a déjà reçu. Or il lui a été donné de chercher avec soin et piété si elle veut. De même, si connaissant ce qu’elle a à faire, elle ne peut le faire encore, c’est que ce pouvoir ne lui a pas encore été accordé. Il y a en elle une partie plus élevée, qui perçoit promptement le bien qu’elle doit faire, et une autre partie plus lente, la partie charnelle qui n’entre pas aussitôt dans son sentiment. Il faut, en effet, que la difficulté même l’avertisse d’implorer, pour arriver à la protection, le secours de Celui qu’elle fait l’auteur de son être ; il faut qu’en s’appuyant pour s’élever au bonheur, non pas sur ses propres forces, mais sur la miséricorde qui lui a donné l’existence, elle aime Dieu davantage. Or plus elle aime son Créateur, plus elle s’attache fermement à lui et plus elle en jouit abondamment dans l’éternité. Nous n’appelons pas stérile un tout jeune arbrisseau, quoiqu’il traverse plusieurs étés sans porter de fruits, nous attendons le temps convenable pour connaître sa fertilité. Pourquoi donc ne louerait-on pas l’Auteur de l’âme avec la piété qui lui est due, s’il veut en la créant que, par son application et ses progrès, elle parvienne à porter des fruits de sagesse et de justice, et s’il lui confère l’honneur même de pouvoir, si elle veut, atteindre à la béatitude ?



CHAPITRE XXIII. MORT DES ENFANTS.— PLAINTES INJUSTES DES IGNORANTS AU SUJET DES SOUFFRANCES QU’ILS ENDURENT.— QU’EST-CE QUE LA DOULEUR ?[modifier]

66. Ici les ignorants élèvent contre nous une objection calomnieuse ; ils la tirent de la mort des enfants et des douleurs corporelles que nous leur voyons souvent endurer. Quel besoin cet enfant avait-il de naître, disent-ils, puisqu’il a quitté la vie avant d’avoir pu y rien mériter ? Quelle contenance fera-t-il au jugement dernier, car il ne compte point parmi les justes, puisqu’il n’a fait aucun bien, ni parmi les méchants, puisqu’il n’a fait aucun mal ? On leur répond d’abord qu’à considérer l’univers dans son ensemble, et l’ordre si régulier qui unit toutes les créatures dans tous les lieux et dans tous les temps, il est impossible qu’un homme naisse sans motif, puisque, sans motif, les arbres mêmes ne produisent aucune feuille : ce qui est inexplicable, c’est qu’on s’occupe des mérites de qui n’a rien mérité. S’il peut y avoir une espèce de vie moyenne entre le bien et le mal, peut-on craindre que le Juge suprême ne puisse prononcer une sentence qui tienne le milieu entre la récompense et le châtiment ? 67. Ici encore les mêmes hommes ont l’habitude d’examiner quel avantage procure aux enfants le baptême du Christ, puisqu’ils meurent souvent après l’avoir reçu et avant d’en avoir pu rien connaître. — Mais la foi et la raison permettent assez de croire qu’à l’enfant profite la foi de ceux qui l’offrent à la consécration qu’imprime le sacrement. L’autorité salutaire de l’Église appuie ce sentiment, et chacun peut comprendre combien est utile la foi personnelle, quand la foi d’autrui est si avantageuse à qui ne peut encore avoir une foi à lui. Est-ce à la foi personnelle qu’il ne pouvait avoir puisqu’il était mort, que le fils de la veuve a dû son salut et n’est-ce pas la foi de sa mère qui a obtenu sa résurrection (1) ? Combien plus encore le petit enfant doit bénéficier de la foi d’autrui, puisque son défaut de foi ne saurait lui être reproché ! 68. Passons aux douleurs corporelles dont souffrent ces petits, que leur âge même exempte de tout péché. Si l’âme qui les fait vivre n’a pas existé avant eux, les plaintes semblent plus autorisées et inspirées par la compassion même : Quel mal ont-ils fait pour souffrir ainsi, dit-on ? Mais l’innocence peut-elle être méritoire avant qu’on ait eu la possibilité de nuire ? Et si Dieu pour corriger et châtier les parents, se sert avec avantage des douleurs et de la mort qu’endurent les enfants qui leur sont chers, qui peut l’empêcher de recourir à ce moyen ? Une fois passées d’ailleurs ces souffrances seront pour les enfants comme non avenues ; et les

1. Luc, VII, 12-15.

parents en faveur de qui Dieu les a permises seront améliorés, s’ils ont profité de ces afflictions temporelles et choisi un genre de vie plus sage ; ou bien ils n’auront aucune excuse à opposer à la juste sentence dont les frappera le jugement futur, si les angoisses de la vie présente n’ont pu les déterminer à tourner leur cœur vers l’éternelle vie. Quant à ces enfants dont les douleurs servent à briser la dureté de leurs parents, à exercer leur foi ou à éprouver leur tendresse, qui sait ce que Dieu leur réserve d’heureuse compensation dans le secret de ses conseils, car s’ils n’ont fait aucun bien, ils ne souffrent pas non plus pour expier des fautes qu’ils n’ont pas commises ? Est-ce en vain que l’Église honore et associe à la gloire des martyrs ces enfants qui furent mis à mort, lorsque Hérode cherchait à faire périr Notre-Seigneur Jésus-Christ (1) ? 69. Mais ces calomniateurs, ces hommes qui sont plutôt des bavards jongleurs que des observateurs attentifs, vont chercher jusque dans les maladies et les fatigues des animaux les moyens d’ébranler la foi des simples. Quel mal ont fait encore les animaux, disent-ils, pour souffrir de tant de manières, et qu’espèrent-ils dans toutes ces épreuves ? Ce langage ou ces sentiments prouvent qu’ils ont de très-fausses idées des choses ; incapables de voir la nature et la grandeur du souverain bien, ils voudraient que tout ressemblât à l’idée qu’ils en ont. Ils n’élèvent pas cette idée au-dessus des corps célestes qui sont les plus parfaits et les plus incorruptibles de tous les corps ; aussi voudraient-ils avec toute la déraison possible que les corps des animaux ne fussent sujets ni à la mort ni à la corruption. Mais étant les derniers des corps ne sont-ils pas mortels et sont-ils mauvais pour ne valoir pas autant que les corps célestes ? D’ailleurs les souffrances endurées par les bêtes montrent jusque dans le principe de vie qui les anime une puissance admirable et magnifique en son genre. On voit, en effet, combien elles cherchent l’unité dans le corps qu’elles animent et’ qu’elles dirigent. Car la douleur est-elle autre chose que le sentiment qui résiste à la séparation ou à la corruption ? Ainsi donc ne voit-on pas ; plus clair que le jour, combien cette âme des bêtes recherche l’unité dans tout son corps et s’y attache opiniâtrement ? Ce n’est en effet, ni avec plaisir

(1) Matth.. II, 16. ni avec indifférence, c’est plutôt avec résistance et avec effort qu’elle se porte à la partie blessée dont elle sent avec peine que les douleurs menacent de détruire l’unité et l’intégrité de son corps. Sans ces souffrances des bêtes on ne verrait pas combien les dernières créatures animales recherchent l’unité, et- si on ne le voyait pas, nous ne comprendrions pas suffisamment comme tout est fait par cette souveraine, sublime et ineffable unité du Créateur. 70. Réellement, si on y prête une attention pieuse et vigilante, toutes les beautés et tous les mouvements des créatures que peut considérer l’esprit humain, sont un enseignement pour nous ; les actes et les modifications qui se produisent en elles sont comme autant de langues qui crient partout et nous rappellent à la connaissance du Créateur. En effet, parmi les êtres qui ne sont sensibles ni à la douleur ni au plaisir, il n’en est aucun qui ne trouve dans l’unité une beauté propre à son espèce, ou au moins la stabilité qui convient à sa nature. Et parmi ceux qui sentent les impressions de la douleur et les charmes du plaisir, il n’en est aucun qui ne fasse entendre en fuyant la peine et en recherchant la joie, qu’il a horreur de la dissolution et qu’il aime l’unité : pourquoi enfin les âmes raisonnables cherchent-elles les connaissances qui leur procurent tant de joies, sinon pour faire briller en elles l’unité d’une même lumière ? et qu’évitent-elles en évitant l’erreur, sinon l’obscure confusion que produit le doute, doute insupportable parce que ne brille pas sur lui l’unité de la science et de la certitude ? Ainsi donc, qu’ils causent la peine ou qu’ils réprouvent, qu’ils donnent la joie ou le plaisir, tous les êtres font connaître et proclament (unité du Créateur ; et si l’ignorance et la difficulté, par où commence nécessairement cette vie, ne sont pas naturelles à l’âme ; il s’ensuit qu’elles sont un sujet d’exercice ou un châtiment. Mais je crois que nous avons suffisamment examiné cette question.



CHAPITRE XXIV. LE PREMIER HOMME N’A PAS ÉTÉ INSENSÉ, MAIS CAPABLE DE DEVENIR SAGE. — QU’EST-CE QUE LA FOLIE ?[modifier]

71. Il est donc mieux d’examiner en quel état le premier homme a été créé que de chercher comment sa postérité s’est propagée. On se croit fort habile quand on présente la question de la manière suivante : si le premier homme a été créé sage, pourquoi s’est-il laissé séduire ? et s’il a été créé insensé, comment Dieu n’est-il pas l’auteur des vices puisque la folie est le plus grand de tous ? Mais entre la sagesse et la folie, la nature humaine ne connaît-elle pas un milieu qui n’est ni folie ni sagesse ? Quand est-ce qu’un homme commence à mériter d’être appelé nécessairement ou sage ou insensé ? N’est-ce pas quand il pourrait posséder la sagesse, s’il n’y mettait pas de négligence et que sa volonté devient responsable du défaut de la folie ? Personne n’est assez dépourvu de sens pour appeler un enfant insensé ; on serait moins raisonnable encore de vouloir l’appeler sage Si donc un enfant, tout homme qu’il soit, n’est ni fou ni sage ; si par conséquent la nature humaine est susceptible d’un certain milieu qu’on ne peut nommer ni folie ni sagesse ; évidemment, on ne pourrait appeler insensé un homme qui serait disposé comme le sont ceux qui ont négligé d’acquérir la sagesse, s’il était ainsi non par sa faute, mais naturellement. La folie, en effet, n’est pas une ignorance quelconque de ce que l’on doit rechercher ou éviter, c’est une ignorance vicieuse. De là vient que nous n’appelons pas fou un animal sans raison : il ne lui a pas été donné de pouvoir acquérir la sagesse. Et pourtant nous prenons souvent les termes dans un sens figuré. Ainsi en est-il de la cécité : elle est certainement le plus grand défaut dont puissent être affectés les yeux, mais elle n’en est pas un dans les petits chiens qui viennent de naître, et à proprement parler, on ne peut alors la nommer cécité. . 72. Si donc, sans être encore sage, l’homme a été créé capable d’accepter le commandement qu’il devait accomplir, il n’est ni étonnant qu’il ait pu être séduit, ni injuste qu’il ait été châtié pour n’avoir pas obéi, ni vrai que son Créateur soit l’auteur de ses vices, puisque la privation de la sagesse n’en était pas un pour l’homme, à qui il n’avait pas été donné de pouvoir la posséder encore. Il avait néanmoins reçu le moyen de monter plus haut s’il en voulait faire bon usage. Autre chose en effet est d’être raisonnable et autre chose d’être sage. La raison permet d’entendre le précepte que l’on doit croire pour l’accomplir. Mais comme la raison conduit à l’intelligence du précepte, l’observation du précepte conduit à la sagesse ; la volonté est à l’observation ce que la nature est à la l’intelligence de ce même précepte ; et comme la nature raisonnable mérite en quelque sorte de recevoir le commandement, ainsi la fidélité au commandement mérite la sagesse. Or on devient capable de commettre le péché dès qu’on devient capable d’entendre le commandement. Avant d’être sage on peut pécher de deux manières, soit en ne voulant pas entendre la loi, soit en ne l’observant pas après l’avoir reçue ; et quand on est sage, on pèche si l’on renonce à la sagesse. De même en effet qu’il ne faut pas attribuer l’ordre à qui le reçoit, mais à qui le donne ; ainsi la sagesse ne vient pas de qui est éclairé, mais de Celui qui éclaire. De quoi donc ne pas bénir le Créateur de l’homme ? Dès que l’homme est capable d’en. tendre la loi, il est bon, il est supérieur à la bête. Il vaut mieux encore après avoir reçu le commandement ; encore mieux lorsqu’il ya obéi ; bien mieux encore lorsque l’éternelle contemplation de la sagesse le rend bienheureux. Par contre, le mal du péché vient de la négligence soit à entendre, soit à observer le précepte, soit à persévérer dans la contemplation de la sagesse. Ne s’ensuit-il pas que le premier homme pouvait se laisser séduire, même après avoir été créé sage ? Ce péché ayant été commis librement a été justement puni, d’après la loi divine. C’est pourquoi l’Apôtre saint Paul s’exprime ainsi : « En se disant sages ils sont devenus fous. » L’orgueil en effet éloigne de la sagesse, et cet éloignement est suivi de la folie. Qu’est-ce en effet que la folie, sinon un certain aveuglement, comme dit le même Apôtre : « Leur cœur insensé s’est obscurci (1). » D’où vient cet obscurcissement, sinon de ce qu’on est éloigné de la lumière de la sagesse ? D’où vient enfin cet éloignement, sinon de ce que l’homme dont Dieu est le bien suprême, veut être son propre bien comme Dieu l’est à lui-même ? Aussi « mon âme est troublée en moi » dit un prophète (2) ; il est dit encore « Goûtez et vous serez comme des dieux (3). » 73. Ce qui trouble les auditeurs, c’est qu’on pose ainsi la question : Est-ce la folie qui a éloigné le premier homme de Dieu ? ou bien est-ce cet éloignement qui l’a rendu insensé ? Si tu réponds que la folie l’a éloigné de la

1. Rom. I, 22, 22.— 2. Ps. XLI, 7. — 3. Gen. III, 5

sagesse, il semblera que la folle a précédé et déterminé cette séparation. Et si tu dis que cette séparation l’a rendu fou, ils demandent si en la faisant il s’est conduit avec folie ou avec sagesse. S’il s’est conduit avec sagesse, il a bien fait, il n’a pas péché ; s’il s’est conduit avec folie, déjà donc concluront-ils, il était fou, puisque la folie lui a fait quitter la sagesse car il ne pouvait agir avec folie sans être fou. Ceci montre que pour passer de la sagesse à la folie il y a un milieu qui n’est ni folie ni sagesse et dont les hommes ne peuvent en cette vie juger que par le contraire. En effet aucun mortel ne devient sage qu’en passant de la folie à la sagesse. Or si ce passage se fait avec folie, on ne peut l’approuver, ce qui est entièrement opposé au sens commun ; et s’il se fait avec sagesse, c’est que l’homme était sage avant de le devenir, ce qui n’est pas moins absurde. On comprend donc qu’il y a un milieu qui n’est ni sagesse ni folie ; et c’est ainsi que, pour passer du sanctuaire de la sagesse à la folie, le premier homme n’était ni fou ni sage. Dans un autre ordre d’idées l’assoupissement n’est pas non plus le sommeil ; le réveil n’est pas la veille, c’est une transition. Il y a toutefois cette différence que ces derniers actes sont souvent involontaires, tandis que le premier ne l’est jamais ; aussi mérite-t-il toujours un juste salaire.



CHAPITRE XXV. QUELLES IDÉES FRAPPENT LA NATURE RAISONNABLE LORSQU’ELLE SE TOURNE AU MAL.[modifier]

74. Mais la volonté ne se porte à rien faire sans y être attirée par quelque idée, et si elle est libre de l’adopter ou de la repousser, elle ne l’est point d’en être ou de n’en être pas frappée. Or il vient à l’esprit deux sortes d’idées, des idées d’en-haut et des idées d’en-bas, afin que la volonté puisse choisir ce qui lui plaît et mériter par là le bonheur ou le ; malheur. Ainsi, au paradis terrestre, le commandement divin était l’idée d’en-haut, et la suggestion du serpent l’idée d’en-bas. De l’homme en effet ne dépendait ni ce commandement ni cette suggestion. Mais une fois acquise la vigueur que donne la sagesse, combien il est possible, combien il est facile de ne point céder aux idées qui entraînent en bas ! On peut le comprendre en considérant que les insensés mêmes en triomphent pour s’élever aux régions de la sagesse, malgré la peine de renoncer aux douceurs empoisonnées de leurs pernicieuses habitudes. 75. Si l’homme fut alors en présence de deux idées, du commandement de Dieu et de la tentation du serpent, on peut ici se demander d’où vint au démon lui-même le conseil impie qui le fit tomber de si haut ; attendu que s’il n’en avait eu l’idée, il n’aurait pas fait le choix qu’il a fait ; si rien ne s’était présenté à son esprit, il n’aurait point porté sa volonté au mal. D’où lui vint donc l’idée, quelle qu’elle fut, d’entreprendre ce qui devait faire de lui un diable, de bon ange qu’il était ? On ne peut vouloir sans vouloir quelque chose, et la volonté ne salirait se porter vers aucun objet, à moins que l’idée ne lui en vienne soit de l’extérieur par les sens corporels, soit intérieurement par des ressorts secrets. Il y a donc plusieurs sortes d’idées : les unes sont inspirées par le conseil d’autrui, comme cette tentation du diable à laquelle Adam donna un consentement coupable ; les autres viennent des objets soumis à l’application de notre esprit ou à la perception de nos sens. L’immuable Trinité n’est pas du domaine de notre esprit, elle le domine plutôt. Mais à l’application de l’esprit est soumis d’abord l’esprit lui-même aussi sentons-nous que nous vivons ; ensuite le corps gouverné par l’esprit ; c’est pourquoi lorsqu’il faut agir l’esprit met en mouvement le membre nécessaire. Quant aux sens, tout ce qui est corporel est de leur domaine. 76. L’âme n’est point la sagesse souveraine, puisque cette sagesse est immuable, tandis que l’âme est muable. Comment donc se fait-il que en contemplant la sagesse elle se regarde elle-même et pense à soi ? C’est uniquement parce que n’étant point égale à Dieu elle a néanmoins des beautés qui, après Dieu, peuvent la charmer. Elle est plus parfaite lorsqu’elle s’oublie dans l’amour du Dieu immuable, lorsqu’elle se méprise entièrement en sa présence. Mais si étant en quelque sorte plus à sa portée elle vient à se complaire en soi ; si elle cherche à imiter Dieu désordonnément et à vivre indépendante, elle s’abaisse d’autant plus qu’elle veut s’élever davantage. De là ces paroles : « L’orgueil est le commencement de tout péché ; » et ces autres : « Le commencement de l’orgueil bu« main c’est de se séparer de Dieu (1). » Outre cet orgueil, le diable eut la noire envie d’inspirer à l’homme l’orgueil pour lequel il se sentait réprouvé. De là vint le châtiment qui devait corriger l’homme plutôt que lui donner la mort : le démon avait posé devant lui comme un modèle d’orgueil ; le Seigneur se donna à lui comme un modèle d’humilité. C’est lui qui nous promet l’éternelle vie, il veut que rachetés par le sang qu’il a versé à la suite de travaux et de douleurs inexprimables, nous nous attachions à notre Libérateur avec une charité si ardente, nous soyons attirés vers lui par des lumières si vives, qu’aucune idée d’en-bas ne nous détourne de cette contemplation sublime. Il veut encore que si jamais des idées de convoitise se glissaient en nous, nous fussions rappelés au devoir par la réprobation et les supplices du diable. 77. Mais quelle n’est point la beauté de la justice, quelle n’est point le charme de l’éternelle lumière, c’est-à-dire de la vérité et de la sagesse immuable ? Quand même on n’en pourrait jouir que l’espace d’un seul jour, on aurait raison, pour y parvenir, de mépriser d’innombrables années de vie avec toutes les délices et tous les biens temporels. Ah ! il n’y avait ni erreur ni insensibilité dans le cœur qui s’écriait : « Un jour passé dans votre sanctuaire vaut mieux que des milliers de jours (2). » Peut-être cependant pourrait-on prendre ces paroles dans un autre sens, entendre par les milliers de jours les temps muables et par le jour unique l’immuable éternité. Je ne sais si dans cette réponse, que j’ai faite selon la mesure de la grâce qu’il a plu à Dieu de me donner, j’ai omis de résoudre quelques unes de tes questions. Mais s’il te revient quelque chose, ce livre est assez étendu, il faut nous reposer un peu. 1. Eccli. X, 16, 14. 2. Ps. LXXXIII, 2.

Ce troisième livre est traduit par M. l’abbé RAULX.


  1. 1. I Cor. VI, 3. — 2. Luc. XX, 36.