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Traité sur la tolérance/Édition Garnier 1879/11

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Traité sur la toléranceGarnierŒuvres complètes, tome 25 (p. 61-65).
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CHAPITRE XI.


ABUS DE L’INTOLÉRANCE.


Mais quoi ! sera-t-il permis à chaque citoyen de ne croire que sa raison, et de penser ce que cette raison éclairée ou trompée lui dictera ? Il le faut bien[1] pourvu qu’il ne trouble point l’ordre : car il ne dépend pas de l’homme de croire ou de ne pas croire, mais il dépend de lui de respecter les usages de sa patrie ; et si vous disiez que c’est un crime de ne pas croire à la religion dominante, vous accuseriez donc vous-même les premiers chrétiens vos pères, et vous justifieriez ceux que vous accusez de les avoir livrés aux supplices.

Vous répondez que la différence est grande, que toutes les religions sont les ouvrages des hommes, et que l’Église catholique, apostolique et romaine, est seule l’ouvrage de Dieu. Mais en bonne foi, parce que notre religion est divine, doit-elle régner par la haine, par les fureurs, par les exils, par l’enlèvement des biens, les prisons, les tortures, les meurtres, et par les actions de grâces rendues à Dieu pour ces meurtres ? Plus la religion chrétienne est divine, moins il appartient à l’homme de la commander ; si Dieu l’a faite, Dieu la soutiendra sans vous. Vous savez que l’intolérance ne produit que des hypocrites ou des rebelles : quelle funeste alternative ! Enfin voudriez-vous soutenir par des bourreaux la religion d’un Dieu que des bourreaux ont fait périr, et qui n’a prêché que la douceur et la patience ?

Voyez, je vous prie, les conséquences affreuses du droit de l’intolérance. S’il était permis de dépouiller de ses biens, de jeter dans les cachots, de tuer un citoyen qui, sous un tel degré de latitude, ne professerait pas la religion admise sous ce degré, quelle exception exempterait les premiers de l’État des mêmes peines ? La religion lie également le monarque et les mendiants : aussi plus de cinquante docteurs ou moines ont affirmé cette horreur monstrueuse qu’il était permis de déposer, de tuer les souverains qui ne penseraient pas comme l’Église dominante ; et les parlements du royaume n’ont cessé de proscrire ces abominables décisions d’abominables théologiens[2].

Le sang de Henri le Grand fumait encore quand le parlement de Paris donna un arrêt qui établissait l’indépendance de la couronne comme une loi fondamentale. Le cardinal Duperron, qui devait la pourpre à Henri le Grand[3], s’éleva, dans les états de 1614, contre l’arrêt du parlement, et le fit supprimer. Tous les journaux du temps rapportent les termes dont Duperron se servit dans ses harangues : « Si un prince se faisait arien, dit-il, on serait bien obligé de le déposer. »

Non assurément, monsieur le cardinal. On veut bien adopter votre supposition chimérique qu’un de nos rois, ayant lu l’histoire des conciles et des pères, frappé d’ailleurs de ces paroles : Mon père est plus grand que moi[4], les prenant trop à la lettre et balançant entre le concile de Nicée et celui de Constantinople, se déclarât pour Eusèbe de Nicomédie : je n’en obéirai pas moins à mon roi, je ne me croirai pas moins lié par le serment que je lui ai fait ; et si vous osiez vous soulever contre lui, et que je fusse un de vos juges, je vous déclarerais criminel de lèse-majesté.

Duperron poussa plus loin la dispute, et je l’abrège. Ce n’est pas ici le lieu d’approfondir ces chimères révoltantes ; je me bornerai à dire, avec tous les citoyens, que ce n’est point parce que Henri IV fut sacré à Chartres qu’on lui devait obéissance, mais parce que le droit incontestable de la naissance donnait la couronne à ce prince, qui la méritait par son courage et par sa bonté.

Qu’il soit donc permis de dire que tout citoyen doit hériter, par le même droit, des biens de son père, et qu’on ne voit pas qu’il mérite d’en être privé, et d’être traîné au gibet, parce qu’il sera du sentiment de Ratram[5] contre Paschase Ratbert, et de Bérenger[6] contre Scot.

On sait que tous nos dogmes n’ont pas toujours été clairement expliqués et universellement reçus dans notre Église. Jésus-Christ ne nous ayant point dit comment procédait le Saint-Esprit, l’Église latine crut longtemps avec la grecque qu’il ne procédait que du Père : enfin elle ajouta au symbole qu’il procédait aussi du Fils. Je demande si, le lendemain de cette décision, un citoyen qui s’en serait tenu au symbole de la veille eût été digne de mort ? La cruauté, l’injustice, seraient-elles moins grandes de punir aujourd’hui celui qui penserait comme on pensait autrefois ? Était-on coupable, du temps d’Honorius Ier, de croire que Jésus n’avait pas deux volontés ?

Il n’y a pas longtemps que l’immaculée conception est établie : les dominicains n’y croient pas encore. Dans quel temps les dominicains commenceront-ils à mériter des peines dans ce monde et dans l’autre ?

Si nous devons apprendre de quelqu’un à nous conduire dans nos disputes interminables, c’est certainement des apôtres et des évangélistes. Il y avait de quoi exciter un schisme violent entre saint Paul et saint Pierre. Paul dit expressément dans son Épître aux Galates[7] qu’il résista en face à Pierre parce que Pierre était répréhensible, parce qu’il usait de dissimulation aussi bien que Barnabé, parce qu’ils mangeaient avec les Gentils avant l’arrivée de Jacques, et qu’ensuite ils se retirèrent secrètement, et se séparèrent des Gentils de peur d’offenser les circoncis. « Je vis, ajoute-t-il, qu’ils ne marchaient pas droit selon l’Évangile ; je dis à Céphas : Si vous, Juif, vivez comme les Gentils, et non comme les Juifs, pourquoi obligez-vous les Gentils à judaïser ? »

C’était là un sujet de querelle violente. Il s’agissait de savoir si les nouveaux chrétiens judaïseraient ou non. Saint Paul alla dans ce temps-là même sacrifier dans le temple de Jérusalem. On sait que les quinze premiers évêques de Jérusalem furent des Juifs circoncis, qui observèrent le sabbat, et qui s’abstinrent des viandes défendues. Un évêque espagnol ou portugais qui se ferait circoncire, et qui observerait le sabbat, serait brûlé dans un auto-da-fé. Cependant la paix ne fut altérée, pour cet objet fondamental, ni parmi les apôtres, ni parmi les premiers chrétiens.

Si les évangélistes avaient ressemblé aux écrivains modernes, ils avaient un champ bien vaste pour combattre les uns contre les autres. Saint Matthieu[8] compte vingt-huit générations depuis David jusqu’à Jésus ; saint Luc[9] en compte quarante et une, et ces générations sont absolument différentes[10]. On ne voit pourtant nulle dissension s’élever entre les disciples sur ces contrariétés apparentes, très-bien conciliées par plusieurs Pères de l’Église. La charité ne fut point blessée, la paix fut conservée. Quelle plus grande leçon de nous tolérer dans nos disputes, et de nous humilier dans tout ce que nous n’entendons pas !

Saint Paul, dans son Épître à quelques juifs de Rome convertis au christianisme, emploie toute la fin du troisième chapitre à dire que la seule foi glorifie, et que les œuvres ne justifient personne. Saint Jacques, au contraire, dans son Épître aux douze tribus dispersées par toute la terre, chapitre ii, ne cesse de dire qu’on ne peut être sauvé sans les œuvres. Voilà ce qui a séparé deux grandes communions parmi nous[11] et ce qui ne divisa point les apôtres.

Si la persécution contre ceux avec qui nous disputons était une action sainte, il faut avouer que celui qui aurait fait tuer le plus d’hérétiques serait le plus grand saint du paradis. Quelle figure y ferait un homme qui se serait contenté de dépouiller ses frères, et de les plonger dans des cachots, auprès d’un zélé qui en aurait massacré des centaines le jour de la Saint-Barthélemy ? En voici la preuve.

Le successeur de saint Pierre et son consistoire ne peuvent errer ; ils approuvèrent, célébrèrent, consacrèrent, l’action de la Saint-Barthélemy[12] ; donc cette action était très-sainte ; donc de deux assassins égaux en piété, celui qui aurait éventré vingt-quatre femmes grosses huguenotes doit être élevé en gloire du double de celui qui n’en aura éventré que douze. Par la même raison, les fanatiques des Cévennes devaient croire qu’ils seraient élevés en gloire à proportion du nombre des prêtres, des religieux, et des femmes catholiques qu’ils auraient égorgés. Ce sont là d’étranges titres pour la gloire éternelle.



  1. Voyez l’excellente Lettre de Locke sur la tolérance. (Note de Voltaire.)
  2. Le jésuite Busembaum, commenté par le jésuite Lacroix, dit « qu’il est permis de tuer un prince excommunié par le pape, dans quelque pays qu’on trouve ce prince, parce que l’univers appartient au pape, et que celui qui accepte cette commission fait une œuvre charitable ». C’est cette proposition, inventée dans les petites-maisons de l’enfer, qui a le plus soulevé toute la France contre les jésuites. On leur a reproché alors plus que jamais ce dogme, si souvent enseigné par eux, et si souvent désavoué. Ils ont cru se justifier en montrant à peu près les mêmes décisions dans saint Thomas et dans plusieurs jacobins (voyez, si vous pouvez, la Lettre d’un homme du monde à un théologien, sur saint Thomas ; c’est une brochure de jésuite, de 1762). En effet, saint Thomas d’Aquin, docteur angélique, interprète de la volonté divine (ce sont ses titres), avance qu’un prince apostat perd son droit à la couronne, et qu’on ne doit plus lui obéir ; que l’Église peut le punir de mort (livre II, part. 2, quest. 12) ; qu’on n’a toléré l’empereur Julien que parce qu’on n’était pas le plus fort (livre II, part. 2, quest. 12) ; que de droit on doit tuer tout hérétique (livre II, part. 2, quest. 11 et 12) ; que ceux qui délivrent le peuple d’un prince qui gouverne tyranniquement sont très-louables, etc., etc. On respecte fort l’ange de l’école ; mais si, dans les temps de Jacques Clément, son confrère, et du feuillant Ravaillac, il était venu soutenir en France de telles propositions, comment aurait-on traité l’ange de l’école ?

    Il faut avouer que Jean Gerson, chancelier de l’Université, alla encore plus loin que saint Thomas, et le cordelier Jean Petit, infiniment plus loin que Gerson. Plusieurs cordeliers soutinrent les horribles thèses de Jean Petit. Il faut avouer que cette doctrine diabolique du régicide vient uniquement de la folle idée où ont été longtemps presque tous les moines que le pape est un Dieu en terre, qui peut disposer à son gré du trône et de la vie des rois. Nous avons été en cela fort au-dessous de ces Tartares qui croient le grand-lama immortel : il leur distribue sa chaise percée ; ils font sécher ces reliques, les enchâssent, et les baisent dévotement. Pour moi, j’avoue que j’aimerais mieux, pour le bien de la paix, porter à mon cou de telles reliques que de croire que le pape ait le moindre droit sur le temporel des rois, ni même sur le mien, en quelque cas que ce puisse être. (Note de Voltaire.) — Il a été parlé du jésuite Busembaum dans une note, tome XII, page 559.

  3. Voyez tome XII, page 574 ; et XVI, 12.
  4. Jean, xiv, 28.
  5. Voyez tome XI, page 381.
  6. Ibid., page 382.
  7. II, 14.
  8. I, 17.
  9. III, 23-31.
  10. Voyez l’article Généalogie, tome XIX, page 217.
  11. Catholiques et protestants.
  12. Voyez tome XV, page 529.