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Essai sur les mœurs/Chapitre 175

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CHAPITRE CLXXV.

De la France, sous Louis XIII, jusqu’au ministère du cardinal de Richelieu. États généraux tenus en France. Administration malheureuse. Le maréchal d’Ancre, assassiné ; sa femme, condamnée à être brûlée. Ministère du duc de Luines. Guerres civiles. Comment le cardinal de Richelieu entra au conseil.


On vit après la mort de Henri IV combien la puissance, la considération, les mœurs, l’esprit d’une nation, dépendent souvent d’un seul homme. Il tenait, par une administration douce et forte, tous les ordres de l’État réunis, toutes les factions assoupies, les deux religions dans la paix, les peuples dans l’abondance. La balance de l’Europe était dans sa main par ses alliances, par ses trésors, et par ses armes. Tous ces avantages sont perdus dès la première année de la régence de sa veuve, Marie de Médicis. Le duc d’Épernon, cet orgueilleux mignon de Henri III, ennemi secret de Henri IV, déclaré ouvertement contre ses ministres, va au parlement le jour même que Henri est assassiné. D’Épernon était colonel général de l’infanterie ; le régiment des gardes était à ses ordres : il entre en mettant la main sur la garde de son épée, et force le parlement à se donner le droit de disposer de la régence (14 mai 1610), droit qui jusqu’alors n’avait appartenu qu’aux états généraux. Les lois de toutes les nations ont toujours voulu que ceux qui nomment au trône, quand il est vacant, nomment à la régence. Faire un roi est le premier des droits ; faire un régent est le second, et suppose le premier. Le parlement de Paris jugea la cause du trône, et décida du pouvoir suprême pour avoir été menacé par le duc d’Épernon, et parce qu’on n’avait pas eu le temps d’assembler les trois ordres de l’État.

Il déclara, par un arrêt, Marie de Médicis seule régente. La reine vint le lendemain faire confirmer cet arrêt en présence de son fils, et le chancelier de Sillery, dans cette cérémonie qu’on appelle lit de justice, prit l’avis des présidents avant de prendre celui des pairs et même des princes du sang, qui prétendaient partager la régence.

Vous voyez par là, et vous avez souvent remarqué comment les droits et les usages s’établissent, et comment ce qui a été fait une fois solennellement contre les règles anciennes devient une règle pour l’avenir, jusqu’à ce qu’une nouvelle occasion l’abolisse.

Marie de Médicis, régente et non maîtresse du royaume, dépense en profusions, pour s’acquérir des créatures, tout ce que Henri le Grand avait amassé pour rendre sa nation puissante. Les troupes à la tête desquelles il allait combattre sont pour la plupart licenciées ; les princes dont il était l’appui sont abondonnés (1610). Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, nouvel allié de Henri IV, est obligé de demander pardon à Philippe III, roi d’Espagne, d’avoir fait un traité avec le roi de France ; il envoie son fils à Madrid implorer la clémence de la cour espagnole, et s’humilier comme un sujet, au nom de son père. Les princes d’Allemagne, que Henri avait protégés avec une armée de quarante mille hommes, ne sont que faiblement secourus. L’État perd toute sa considération au dehors ; il est troublé au dedans. Les princes du sang et les grands seigneurs remplissent la France de factions, ainsi que du temps de François II, de Charles IX, de Henri III, et depuis dans la minorité de Louis XIV.

(1614) On assemble enfin dans Paris les derniers états généraux qu’on ait tenus en France. Le parlement de Paris ne put y avoir séance. Ses députés avaient assisté à la grande assemblée des notables, tenue à Rouen en 1594 ; mais ce n’était point là une convocation d’états généraux ; les intendants des finances, les trésoriers, y avaient pris séance comme les magistrats.

L’université de Paris somma juridiquement la chambre du clergé de la recevoir comme membre des états : c’était, disait-elle, son ancien privilége ; mais l’université avait perdu ses priviléges avec sa considération, à mesure que les esprits étaient devenus plus déliés, sans être plus éclairés. Ces états, assemblés à la hâte, n’avaient point de dépôts des lois et des usages, comme le parlement d’Angleterre, et comme les diètes de l’empire : ils ne faisaient point partie de la législation suprême ; cependant ils auraient voulu être législateurs. C’est à quoi aspire nécessairement un corps qui représente une nation ; il se forme de l’ambition secrète de chaque particulier une ambition générale.

Ce qu’il y eut de plus remarquable dans ces états, c’est que le clergé demanda inutilement que le concile de Trente fût reçu en France, et que le tiers état demanda, non moins vainement, la publication de la loi « qu’aucune puissance, ni temporelle ni spirituelle, n’a droit de disposer du royaume, et de dispenser les sujets de leur serment de fidélité ; et que l’opinion, qu’il soit loisible de tuer les rois, est impie et détestable ».

C’était surtout ce même tiers état de Paris qui demandait cette loi, après avoir voulu déposer Henri III, et après avoir souffert les extrémités de la famine plutôt que de reconnaître Henri IV. Mais les factions de la Ligue étant éteintes, le tiers état, qui compose le fonds de la nation, et qui ne peut avoir d’intérêt particulier, aimait le trône et détestait les prétentions de la cour de Rome. Le cardinal Duperron oublia dans cette occasion ce qu’il devait au sang de Henri IV, et ne se souvint que de l’Église. Il s’opposa fortement à la loi proposée, et s’emporta jusqu’à dire « qu’il serait obligé d’excommunier ceux qui s’obstineraient à soutenir que l’Église n’a pas le pouvoir de déposséder les rois ». Il ajouta que la puissance du pape était pleine, plénissime, directe au spirituel, et indirecte au temporel. La chambre du clergé, gouvernée par le cardinal Duperron, persuada la chambre de la noblesse de s’unir avec elle. Le corps de la noblesse avait toujours été jaloux du clergé ; mais il affectait de ne pas penser comme le tiers état. Il s’agissait de savoir si les puissances spirituelles et temporelles pouvaient disposer du trône. Le corps des nobles assemblés se regardait au fond, et sans se le dire, comme une puissance temporelle. Le cardinal leur disait : « Si un roi voulait forcer ses sujets à se faire ariens ou mahométans, il faudrait le déposer. » Un tel discours était bien déraisonnable : car il y a eu une foule d’empereurs et de rois ariens, et on n’en a déposé aucun pour cette raison. Cette supposition, toute chimérique qu’elle était, persuadait les députés de la noblesse qu’il y avait des cas où les premiers de la nation pouvaient détrôner leur souverain ; et ce droit, quoique éloigné, était si flatteur pour l’amour-propre que la noblesse voulait le partager avec le clergé. La chambre ecclésiastique signifia à celle du tiers état qu’à la vérité il n’était jamais permis de tuer son roi, mais elle tint ferme sur le reste.

Au milieu de cette étrange dispute, le parlement rendit un arrêt qui déclarait l’indépendance absolue du trône, loi fondamentale du royaume.

C’était, sans doute, l’intérêt de la cour de soutenir la demande du tiers état et l’arrêt du parlement, après tant de troubles qui avaient mis le trône en danger sous les règnes précédents. La cour, cependant, céda au cardinal Duperron, au clergé, et surtout à Rome, qu’on ménageait : elle étouffa elle-même une opinion sur laquelle sa sûreté était établie ; c’est qu’au fond elle pensait alors que cette vérité ne serait jamais réellement combattue par les événements, et qu’elle voulait finir des disputes trop délicates et trop odieuses ; elle supprima même l’arrêt du parlement, sous prétexte qu’il n’avait aucun droit de rien statuer sur les délibérations des états, qu’il leur manquait de respect, et que ce n’était pas à lui à faire des lois fondamentales : ainsi elle rejeta les armes de ceux qui combattaient pour elle, comptant n’en avoir pas besoin ; enfin tout le résultat de cette assemblée fut de parler de tous les abus du royaume, et de n’en pouvoir réformer un seul.

La France resta dans la confusion, gouvernée par le Florentin Concini, favori de la reine, devenu maréchal de France sans jamais avoir tiré l’épée, et premier ministre sans connaître les lois du royaume. C’était assez qu’il fût étranger pour que les princes du sang eussent sujet de se plaindre.

Marie de Médicis était bien malheureuse, car elle ne pouvait partager son autorité avec le prince de Condé, chef des mécontents, sans la perdre, ni la confier à Concini, sans indisposer tout le royaume. Le prince de Condé, Henri, père du grand Condé, et fils de celui qui avait gagné la bataille de Coutras avec Henri IV, se met à la tête d’un parti et prend les armes. La cour conclut avec lui une paix simulée, et le fait mettre à la Bastille.

Ce fut le sort de son père, de son grand-père, et de son fils. Sa prison augmenta le nombre des mécontents. Les Guises, autrefois ennemis si implacables des Condés, se joignent à présent avec eux. Le duc de Vendôme, fils de Henri IV, le duc de Nevers, de la maison de Gonzague, le maréchal de Bouillon, tous les seigneurs mécontents, se cantonnent dans les provinces ; ils protestent qu’ils servent leur roi, et qu’ils ne font la guerre qu’au premier ministre.

Concini, qu’on appelait le maréchal d’Ancre, assuré de la faveur de la reine, les bravait tous. Il leva sept mille hommes à ses dépens pour maintenir l’autorité royale, ou plutôt la sienne, et ce fut ce qui le perdit. Il est vrai qu’il levait ces troupes avec une commission du roi ; mais c’était un des grands malheurs de l’État qu’un étranger, qui était venu en France sans aucun bien, eût de quoi assembler une armée aussi forte que celles avec lesquelles Henri IV avait reconquis son royaume. Presque toute la France soulevée contre lui ne put le faire tomber, et un jeune homme dont il ne se défiait pas, et qui était étranger comme lui, causa sa ruine et tous les malheurs de Marie de Médicis.

Charles-Albert de Luines, né dans le comtat d’Avignon[1], admis avec ses deux frères parmi les gentilshommes ordinaires du roi attachés à son éducation, s’était introduit dans la familiarité du jeune monarque en dressant des pies-grièches à prendre des moineaux. On ne s’attendait pas que ces amusements d’enfance dussent finir par une révolution sanglante. Le maréchal d’Ancre lui avait fait donner le gouvernement d’Amboise, et croyait l’avoir mis dans sa dépendance : ce jeune homme conçut le dessein de faire tuer son bienfaiteur, d’exiler la reine, et de gouverner ; et il en vint à bout sans aucun obstacle. Il persuade bientôt au roi qu’il est capable de régner par lui-même, quoiqu’il n’ait que seize ans et demi ; il lui dit que la reine sa mère et Concini le tiennent en tutelle. Le jeune roi, à qui on avait donné dans son enfance le surnom de Juste, consent à l’assassinat de son premier ministre. Le marquis de Vitry, capitaine des gardes, du Hallier, son frère, Persan, et d’autres, l’assassinent à coups de pistolet dans la cour même du Louvre (1617). On crie vive le roi comme si on avait gagné une bataille. Louis XIII se met à la fenêtre, et dit : Je suis maintenant roi. On ôte à la reine mère ses gardes ; on les désarme : on la tient en prison dans son appartement ; elle est enfin exilée à Blois. La place de maréchal de France qu’avait Concini est donnée à Vitry, qui l’avait tué. La reine avait récompensé du même honneur Thémines, pour avoir arrêté le prince de Condé : aussi le maréchal duc de Bouillon disait qu’il rougissait d’être maréchal depuis que cette dignité était la récompense du métier de sergent et de celui d’assassin.

La populace, toujours extrême, toujours barbare, quand on lui lâche la bride, va déterrer le corps de Concini, inhumé à Saint-Germain l’Auxerrois, le traîne dans les rues, lui arrache le cœur; et il se trouva des hommes assez brutaux pour le griller publiquement sur des charbons, et pour le manger. Son corps fut enfin pendu par le peuple à une potence. Il y avait dans la nation un esprit de férocité que les belles années de Henri IV et le goût des arts apporté par Marie de Médicis avaient adouci quelque temps ; mais qui à la moindre occasion reparaissait dans toute sa force. Le peuple ne traitait ainsi les restes sanglants du maréchal d’Ancre que parce qu’il était étranger, et qu’il avait été puissant.

L’histoire du célèbre Nani, les Mémoires du maréchal d’Estrées, du comte de Brienne, rendent justice au mérite de Concini et à son innocence : témoignages qui servent au moins à éclairer les vivants, s’ils ne peuvent rien pour ceux qui sont morts injustement d’une manière si cruelle.

Cet emportement de haine n’était pas seulement dans le peuple ; une commission est envoyée au parlement pour condamner le maréchal après sa mort, pour juger sa femme Éléonore Galigaï, et pour couvrir par une cruauté juridique l’opprobre de l’assassinat. Cinq conseillers du parlement refusèrent d’assister à ce jugement ; mais il n’y eut que cinq hommes sages et justes.

Jamais procédure ne fut plus éloignée de l’équité, ni plus déshonorante pour la raison. Il n’y avait rien à reprocher à la maréchale ; elle avait été favorite de la reine, c’était là tout son crime : on l’accusa d’être sorcière ; on prit des agnus Dei qu’elle portait pour des talismans. Le conseiller Courtin lui demanda de quel charme elle s’était servie pour ensorceler la reine : Galigaï, indignée contre le conseiller, et un peu mécontente de Marie de Médicis, répondit : « Mon sortilége a été le pouvoir que les âmes fortes doivent avoir sur les esprits faibles. » Cette réponse ne la sauva pas ; quelques juges eurent assez de lumières et d’équité pour ne pas opiner à la mort ; mais le reste, entraîné par le préjugé public, par l’ignorance, et plus encore par ceux qui voulaient recueillir les dépouilles de ces infortunés, condamnèrent à la fois le mari déjà mort et la femme, comme convaincus de sortilége, de judaïsme, et de malversations. La maréchale fut exécutée (1617), et son corps brûlé ; le favori Luines eut la confiscation.

C’est cette infortunée Galigaï qui avait été le premier mobile de la fortune du cardinal de Richelieu, lorsqu’il était jeune encore, et qu’il s’appelait l’abbé de Chillon ; elle lui avait procuré l’évêché de Luçon, et l’avait enfin fait secrétaire d’État en 1616. Il fut enveloppé dans la disgrâce de ses protecteurs, et celui qui depuis en exila tant d’autres du haut du trône où il s’assit près de son maître fut alors exilé dans un petit prieuré au fond de l’Anjou.

Concini, sans être guerrier, avait été maréchal de France ; Luines fut quatre ans après connétable, étant à peine officier. Une telle administration inspira peu de respect : il n’y eut plus que des factions dans les grands et dans le peuple, et on osa tout entreprendre.

(1619) Le duc d’Épernon, qui avait fait donner la régence à la reine, alla la tirer du château de Blois où elle était reléguée, et la mena dans ses terres à Angoulême, comme un souverain qui secourait son alliée.

C’était là manifestement un crime de lèse-majesté, mais un crime approuvé de tout le royaume, et qui ne donnait au duc d’Épernon que de la gloire. On avait haï Marie de Médicis toute-puissante ; on l’aimait malheureuse. Personne n’avait murmuré dans le royaume quand Louis XIII avait emprisonné sa mère au Louvre, quand il l’avait reléguée sans aucune raison ; et alors on regardait comme un attentat l’effort qu’il voulait faire pour ôter sa mère à un rebelle. On craignait tellement la violence des conseils de Luines et les cruautés de la faiblesse du roi que son propre confesseur, le jésuite Arnoux, en prêchant devant lui avant l’accommodement, prononça ces paroles remarquables : « On ne doit pas croire qu’un prince religieux tire l’épée pour verser le sang dont il est formé : vous ne permettrez pas, sire, que j’aie avancé un mensonge dans la chaire de vérité. Je vous conjure, par les entrailles de Jésus-Christ, de ne point écouter les conseils violents, et de ne pas donner ce scandale à toute la chrétienté. »

C’était une nouvelle preuve de la faiblesse du gouvernement qu’on osât parler ainsi en chaire. Le P. Arnoux ne se serait pas exprimé autrement si le roi avait condamné sa mère à la mort. À peine Louis XIII avait-il alors une armée contre le duc d’Épernon. C’était prêcher publiquement contre le secret de l’État, c’était parler de la part de Dieu contre le duc de Luines. Ou ce confesseur avait une liberté héroïque et indiscrète, ou il était gagné par Marie de Médicis. Quel que fût son motif, ce discours public montre qu’il y avait alors de la hardiesse, même dans les esprits qui ne semblent faits que pour la souplesse. Le connétable fit, quelques années après, renvoyer le confesseur.

(1619) Cependant le roi, loin de s’emporter aux violences qu’on semblait craindre, rechercha sa mère, et traita avec le duc d’Épernon de couronne à couronne. Il n’osa pas même, dans sa déclaration, dire que d’Épernon l’avait offensé.

À peine le traité de réconciliation fut-il signé qu’il fut rompu : c’était là l’esprit du temps. De nouveaux partisans de Marie armèrent, et c’était toujours contre le duc de Luines, comme auparavant contre le maréchal d’Ancre, et jamais contre le roi. Tout favori traînait alors après lui la guerre civile. Louis XIII et sa mère se firent en effet la guerre, Marie de Médicis était en Anjou, à la tête d’une petite armée contre son fils ; on se battit au pont de Cé, et l’État était au point de sa ruine.

(1620) Cette confusion fit la fortune du célèbre Richelieu. Il était surintendant de la maison de la reine mère, et avait supplanté tous les confidents de cette princesse, comme il l’emporta depuis sur tous les ministres du roi. La souplesse et la hardiesse de son génie devaient partout lui donner la première place ou le perdre. Il ménagea l’accommodement de la mère et du fils. La nomination au cardinalat que la reine demanda pour lui, et qu’elle obtint difficilement, fut la récompense de ce service. Le duc d’Épernon fut le premier à poser les armes, et ne demanda rien : tous les autres se faisaient payer par le roi pour lui avoir fait la guerre.

La reine et le roi son fils se virent à Brissac, et s’embrassèrent en versant des larmes, pour se brouiller ensuite plus que jamais. Tant de faiblesse, tant d’intrigues et de divisions à la cour, portaient l’anarchie dans le royaume. Tous les vices intérieurs de l’État, qui l’attaquaient depuis longtemps, augmentèrent, et tous ceux que Henri IV avait extirpés renaquirent.

L’Église souffrait beaucoup, et était encore plus déréglée.

L’intérêt de Henri IV n’avait pas été de la réformer ; la piété de Louis XIII, peu éclairée, laissa subsister le désordre ; la règle et la décence n’ont été introduites que par Louis XIV. Presque tous les bénéfices étaient possédés par des laïques, qui les faisaient desservir par de pauvres prêtres à qui on donnait des gages. Tous les princes du sang possédaient les riches abbayes. Plus d’un bien de l’Église était regardé comme un bien de famille. On stipulait une abbaye pour la dot d’une fille, et un colonel remontait son régiment avec le revenu d’un prieuré[2]. Les ecclésiastiques de cour portaient souvent l’épée, et, parmi les duels et les combats particuliers qui désolaient la France, on en comptait beaucoup où des gens d’Église avaient eu part, depuis le cardinal de Guise, qui tira l’épée contre le duc de Nevers-Gonzague en 1617, jusqu’à l’abbé depuis cardinal de Retz, qui se battait souvent en sollicitant l’archevêché de Paris.

Les esprits demeuraient en général grossiers et sans culture. Les génies des Malherbe et des Racan n’étaient qu’une lumière naissante qui ne se répandait pas dans la nation. Une pédanterie sauvage, compagne de cette ignorance qui passait pour science, aigrissait les mœurs de tous les corps destinés à enseigner la jeunesse, et même de la magistrature. On a de la peine à croire que le parlement de Paris, en 1621, défendit, sous peine de mort, de rien enseigner de contraire à Aristote et aux anciens auteurs, et qu’on bannit de Paris un nommé de Clave et ses associés pour avoir voulu soutenir des thèses contre les principes d’Aristote, sur le nombre des éléments, et sur la matière et la forme.

Malgré ces mœurs sévères, et malgré ces rigueurs, la justice était vénale dans presque tous les tribunaux des provinces. Henri IV l’avait avoué au parlement de Paris, qui se distingua toujours autant par une probité incorruptible que par un esprit de résistance aux volontés des ministres et aux édits pécuniaires. « Je sais, leur disait-il, que vous ne vendez point la justice ; mais dans d’autres parlements il faut souvent soutenir son droit par beaucoup d’argent : je m’en souviens, et j’ai boursillé moi- même. »

La noblesse, cantonnée dans ses châteaux, ou montant à cheval pour aller servir un gouverneur de province, ou se rangeant auprès des princes qui troublaient l’État, opprimait les cultivateurs. Les villes étaient sans police, les chemins impraticables et infestés de brigands. Les registres du parlement font foi que le guet qui veille à la sûreté de Paris consistait alors en quarante-cinq hommes, qui ne faisaient aucun service. Ces dérèglements, que Henri IV ne put réformer, n’étaient pas de ces maladies du corps politique qui peuvent le détruire : les maladies véritablement dangereuses étaient le dérangement des finances, la dissipation des trésors amassés par Henri IV, la nécessité de mettre pendant la paix ; des impôts que Henri avait épargnés à son peuple, lorsqu’il se préparait à la guerre la plus importante ; les levées tyranniques de ces impôts, qui n’enrichissaient que des traitants ; les fortunes odieuses de ces traitants, que le duc de Sully avait éloignés, et qui, sous les ministères suivants, s’engraissèrent du sang du peuple.

À ces vices qui faisaient languir le corps politique se joignaient ceux qui lui donnaient souvent de violentes secousses. Les gouverneurs des provinces, qui n’étaient que les lieutenants de Henri IV, voulaient être indépendants de Louis XIII. Leurs droits ou leurs usurpations étaient immenses : ils donnaient toutes les places ; les gentilshommes pauvres s’attachaient à eux, très-peu au roi, et encore moins à l’État. Chaque gouverneur de province tirait de son gouvernement de quoi pouvoir entretenir des troupes, au lieu de la garde que Henri IV leur avait ôtée. La Guienne valait au duc d’Épernon un million de livres, qui répondent à près de deux millions d’aujourd’hui, et même à près de quatre, si on considère l’enchérissement de toutes les denrées.

Nous venons de voir ce sujet protéger la reine mère, faire la guerre au roi, en recevoir la paix avec hauteur. Le maréchal de Lesdiguières avait, trois ans auparavant, en 1616, signalé sa grandeur et la faiblesse du trône d’une manière glorieuse. On l’avait vu lever une véritable armée à ses dépens, ou plutôt à ceux du Dauphiné, province dont il n’était pas même gouverneur, mais simplement lieutenant général ; mener cette armée dans les Alpes, malgré les défenses positives et réitérées de la cour ; secourir contre les Espagnols le duc de Savoie que cette cour abandonnait, et revenir triomphant. La France alors était remplie de seigneurs puissants, comme du temps de Henri III, et n’en était que plus faible.

Il n’est pas étonnant que la France manquât alors la plus heureuse occasion qui se fût présentée depuis le temps de Charles-Quint de mettre des bornes à la puissance de la maison d’Autriche, en secourant l’électeur palatin élu roi de Bohême, en tenant la balance de l’Allemagne suivant le plan de Henri IV, auquel se conformèrent depuis les cardinaux de Richelieu et Mazarin. La cour avait conçu trop d’ombrage des réformés de France pour protéger les protestants d’Allemagne. Elle craignait que les huguenots ne fissent en France ce que les protestants faisaient dans l’empire. Mais si le gouvernement avait été ferme et puissant comme sous Henri IV, dans les dernières années de Richelieu, et sous Louis XIV, il eût aidé les protestants d’Allemagne et contenu ceux de France. Le ministère de Luines n’avait pas ces grandes vues, et quand même il eût pu les concevoir, il n’aurait pu les remplir : il eût fallu une autorité respectée, des finances en bon ordre, de grandes armées ; et tout cela manquait.

Les divisions de la cour, sous un roi qui voulait être maître, et qui se donnait toujours un maître, répandaient l’esprit de sédition dans toutes les villes, il était impossible que ce feu ne se communiquât pas tôt ou tard aux réformés de France. C’était ce que la cour craignait, et sa faiblesse avait produit cette crainte ; elle sentait qu’on désobéirait quand elle commanderait, et cependant elle voulut commander.

(1620) Louis XIII réunissait alors le Béarn à la couronne par un édit solennel : cet édit restituait aux catholiques les églises dont les réformés s’étaient emparés avant le règne de Henri IV, et que ce monarque leur avait conservées. Le parti s’assemble à la Rochelle, au mépris de la défense du roi. L’amour de la liberté, si naturel aux hommes, flattait alors les réformés d’idées républicaines ; ils avaient devant les yeux l’exemple des protestants d’Allemagne qui les échauffait. Les provinces où ils étaient répandus en France étaient divisées par eux en huit cercles : chaque cercle avait un général, comme en Allemagne, et ces généraux étaient un maréchal de Bouillon, un duc de Soubise, un duc de La Trimouille, un Châtillon, petit-fils de l’amiral Coligny ; enfin le maréchal de Lesdiguières. Le commandant général qu’ils devaient choisir, en cas de guerre, devait avoir un sceau où étaient gravés ces mots : Pour Christ et pour le roi ; c’est-à-dire, contre le roi. La Rochelle était regardée comme la capitale de cette république, qui pouvait former un État dans l’État.

Les réformés dès lors se préparèrent à la guerre. On voit qu’ils étaient assez puissants, puisqu’ils offrirent la place de généralissime au maréchal de Lesdiguières, avec cent mille écus par mois. Lesdiguières, qui voulait être connétable de France, aima mieux les combattre que de les commander, et quitta même bientôt après leur religion ; mais il fut trompé d’abord dans ses espérances à la cour. Le duc de Luines, qui ne s’était jamais servi d’aucune épée, prit pour lui celle de connétable ; et Lesdiguières, trop engagé, fut obligé de servir sous Luines contre les réformés, dont il avait été l’appui jusqu’alors.

Il fallut que la cour négociât avec tous les chefs du parti pour les contenir, et avec tous les gouverneurs de province pour fournir des troupes. Louis XIII marche vers la Loire, en Poitou, en Béarn, dans les provinces méridionales : le prince de Condé est à la tête d’un corps de troupes ; le connétable de Luines commande l’armée royale.

On renouvela une ancienne formalité, aujourd’hui entièrement abolie. Lorsqu’on avançait vers une ville où commandait un homme suspect, un héraut d’armes se présentait aux portes ; le commandant l’écoutait, chapeau bas, et le héraut criait : « À toi, Isaac ou Jacob tel : le roi, ton souverain seigneur et le mien, te commande de lui ouvrir, et de le recevoir comme tu le dois, lui et son armée ; à faute de quoi, je te déclare criminel de lèse-majesté au premier chef, et roturier, toi et ta postérité ; tes biens seront confisqués, tes maisons rasées, et celles de tes assistants. »

Presque toutes les villes ouvrirent leurs portes au roi, excepté Saint-Jean-d’Angely, dont il démolit les remparts, et la petite ville de Clérac qui se rendit à discrétion. La cour, enflée de ce succès, fit pendre le consul de Clérac et quatre pasteurs.

(1621) Cette exécution irrita les protestants au lieu de les intimider. Pressés de tous côtés, abandonnés par le maréchal de Lesdiguières et par le maréchal de Bouillon, ils élurent pour leur général le célèbre duc Benjamin de Rohan, qu’on regardait comme un des plus grands capitaines de son siècle, comparable aux princes d’Orange, capable, comme eux, de fonder une république ; plus zélé qu’eux encore pour sa religion, ou du moins paraissant l’être : homme vigilant, infatigable, ne se permettant aucun des plaisirs qui détournent des affaires, et fait pour être chef de parti, poste toujours glissant, où l’on a également à craindre ses ennemis et ses amis. Ce titre, ce rang, ces qualités de chef de parti, étaient depuis longtemps, dans presque toute l’Europe, l’objet et l’étude des ambitieux. Les guelfes et les gibelins avaient commencé en Italie ; les Guises et les Coligny établirent depuis en France une espèce d’école de cette politique, qui se perpétua jusqu’à la majorité de Louis XIV.

Louis XIII était réduit à assiéger ses propres villes. On crut réussir devant Montauban comme devant Clérac ; mais le connétable de Luines y perdit presque toute l’armée du roi sous les yeux de son maître.

Montauban était une de ces villes qui ne soutiendraient pas aujourd’hui un siége de quatre jours ; elle fut si mal investie que le duc de Rohan jeta deux fois du secours dans la place à travers les lignes des assiégeants. Le marquis de La Force, qui commandait dans la place, se défendit mieux qu’il ne fut attaqué. C’était ce même Jacques Nompar de La Force, si singulièrement sauvé de la mort, dans son enfance, aux massacres de la Saint-Barthélemy, et que Louis XIII fit depuis maréchal de France. Les citoyens de Montauban, à qui l’exemple de Clérac inspirait un courage désespéré, voulaient s’ensevelir sous les ruines de la ville plutôt que de se rendre.

Le connétable, ne pouvant réussir par les armes temporelles, employa les spirituelles. Il fit venir un carme espagnol, qui avait, dit-on, aidé par ses miracles l’armée catholique des Impériaux à gagner la bataille de Prague contre les protestants. Le carme, nommé Dominique, vint au camp ; il bénit l’armée, distribua des agnus, et dit au roi : « Vous ferez tirer quatre cents coups de canon, et au quatre-centième Mautauban capitulera. » Il pouvait se faire que quatre cents coups de canon bien dirigés produisissent cet effet : Louis les fit tirer ; Montauban ne capitula point, et il fut obligé de lever le siége.

(Décembre 1621) Cet affront rendit le roi moins respectable aux catholiques, et moins terrible aux huguenots. Le connétable fut odieux à tout le monde. Il mena le roi se venger de la disgrâce de Montauban sur une petite ville de Guienne nommée Monheur ; une fièvre y termina sa vie. Toute espèce de brigandage était alors si ordinaire qu’il vit, en mourant, piller tous ses meubles, son équipage, son argent, par ses domestiques et par ses soldats, et qu’il resta à peine un drap pour ensevelir l’homme le plus puissant du royaume, qui d’une main avait tenu l’épée de connétable, et de l’autre les sceaux de France : il mourut haï du peuple et de son maître.

Louis XIII était malheureusement engagé dans la guerre contre une partie de ses sujets. Le duc de Luines avait voulu cette guerre pour tenir son maître dans quelque embarras, et pour être connétable. Louis XIII s’était accoutumé à croire cette guerre indispensable. On doit transmettre à la postérité les remontrances que Duplessis-Mornai lui fit à l’âge de près de quatre-vingts ans. Il lui écrivait ainsi, après avoir épuisé les raisons les plus spécieuses : « Faire la guerre à ses sujets, c’est témoigner de la faiblesse. L’autorité consiste dans l’obéissance paisible du peuple ; elle s’établit par la prudence et par la justice de celui qui gouverne. La force des armes ne se doit employer que contre un ennemi étranger. Le feu roi aurait bien renvoyé à l’école des premiers éléments de la politique ces nouveaux ministres d’État, qui, semblables aux chirurgiens ignorants, n’auraient point eu d’autres remèdes à proposer que le fer et le feu, et qui seraient venus lui conseiller de se couper un bras malade avec celui qui est en bon état. »

Ces raisons ne persuadèrent point la cour. Le bras malade donnait trop de convulsions au corps ; et Louis XIII, n’ayant pas cette force d’esprit de son père, qui retenait les protestants dans le devoir, crut pouvoir ne les réduire que par la force des armes. Il marcha donc encore contre eux dans les provinces au delà de la Loire, à la tête d’une petite armée d’environ treize à quatorze mille hommes. Quelques autres corps de troupes étaient répandus dans ces provinces. Le dérangement des finances ne permettait pas des armées plus considérables, et les huguenots ne pouvaient en opposer de plus fortes.

(1622) Soubise, frère du duc de Rohan, se retranche avec huit mille hommes dans l’île de Riès, séparée du bas Poitou par un petit bras de mer. Le roi y passe à la tête de son armée, à la faveur du reflux, défait entièrement les ennemis, et force Soubise à se retirer en Angleterre. On ne pouvait montrer plus d’intrépidité, ni remporter une victoire plus complète. Ce prince n’avait guère d’autre faiblesse que celle d’être gouverné dans sa maison, dans son État, dans ses affaires, dans ses moindres occupations : cette faiblesse le rendit malheureux toute sa vie. À l’égard de sa victoire, elle ne servit qu’à faire trouver aux chefs calvinistes de nouvelles ressources.

On négociait encore plus qu’on ne se battait, ainsi que du temps de la Ligue et dans toutes les guerres civiles. Plus d’un seigneur rebelle, condamné par un parlement au dernier supplice, obtenait des récompenses et des honneurs, tandis qu’on l’exécutait en effigie. C’est ce qui arriva au marquis de La Force, qui avait chassé l’armée royale devant Montauban, et qui tenait encore la campagne contre le roi : il eut deux cent mille écus et le bâton de maréchal de France. Les plus grands services n’eussent pas été mieux payés que sa soumission fut achetée. Châtillon, ce petit-fils de l’amiral Coligny, vendit au roi la ville d’Aigues-Mortes, et fut aussi maréchal. Plusieurs firent acheter ainsi leur obéissance ; le seul Lesdiguières vendit sa religion. Fortifié alors dans le Dauphiné, et y faisant encore profession du calvinisme, il se laissait ouvertement solliciter par les huguenots de revenir à leur parti, et laissait craindre au roi qu’il ne rentrât dans la faction.

(1622) On proposa dans le conseil de le tuer ou de le faire connétable : le roi prit ce dernier parti, et alors Lesdiguières devint en un instant catholique ; il fallait l’être pour être connétable, et non pas pour être maréchal de France : tel était l’usage. L’épée de connétable aurait pu être dans les mains d’un huguenot, comme la surintendance des finances y avait été si longtemps ; mais il ne fallait pas que le chef des armées et des conseils professât la religion des calvinistes en les combattant. Ce changement de religion dans Lesdiguières aurait déshonoré tout particulier qui n’eût eu qu’un petit intérêt ; mais les grands objets de l’ambition ne connaissent point la honte.

Louis XIII était donc obligé d’acheter sans cesse des serviteurs, et de négocier avec des rebelles. Il met le siége devant Montpellier, et, craignant la même disgrâce que devant Montauban, il consent à n’être reçu dans la ville qu’à condition qu’il confirmera redit de Nantes et tous les priviléges. Il semble qu’en laissant d’abord aux autres villes calvinistes leurs priviléges, et en suivant les conseils de Duplessis-Mornai, il se serait épargné la guerre ; et on voit que, malgré sa victoire de Riès, il gagnait peu de chose à la continuer.

Le duc de Rohan, voyant que tout le monde négociait, traita aussi. Ce fut lui-même qui obtint des habitants de Montpellier qu’ils recevraient le roi dans leur ville. Il entama et il conclut à Privas la paix générale avec le connétable de Lesdiguières (1622). Le roi le paya comme les autres, et lui donna le duché de Valois en engagement.

Tout resta dans les mêmes termes où l’on était avant la prise d’armes : ainsi il en coûta beaucoup au roi et au royaume pour ne rien gagner. Il y eut, dans le cours de la guerre, quelques malheureux citoyens de pendus, et les chefs rebelles eurent des récompenses.

Le conseil de Louis XIII, pendant cette guerre civile, avait été aussi agité que la France. Le prince de Condé accompagnait le roi, et voulait conduire l’armée et l’État. Les ministres étaient partagés ; ils n’avaient pressé le roi de donner l’épée de connétable à Lesdiguières que pour diminuer l’autorité du prince de Condé. Ce prince, lassé de combattre dans le cabinet, alla à Rome, dès que la paix fut faite, pour obtenir que les bénéfices qu’il possédait fussent héréditaires dans sa maison. Il pouvait les faire passer à ses enfants, sans le bref qu’il demanda et qu’il n’eut point. À peine put-il obtenir qu’on lui donnât à Rome le titre d’altesse, et tous les cardinaux-prêtres prirent sans difficulté la main sur lui. Ce fut là tout le fruit de son voyage à Rome.

La cour, délivrée du fardeau d’une guerre civile, ruineuse, et infructueuse, fut en proie à de nouvelles intrigues. Les ministres étaient tous ennemis déclarés les uns des autres, et le roi se défiait d’eux tous.

Il parut bien, après la mort du connétable de Luines, que c’était lui, plutôt que le roi, qui avait persécuté la reine mère. Elle fut à la tête du conseil dès que le favori eut expiré. Cette princesse, pour mieux affermir son autorité renaissante, voulait faire entrer dans le conseil le cardinal de Richelieu, son favori, son surintendant, et qui lui devait la pourpre. Elle comptait gouverner par lui, et ne cessait de presser le roi de l’admettre dans le ministère. Presque tous les Mémoires de ce temps-là font connaître la répugnance du roi. Il traitait de fourbe celui en qui il mit depuis toute sa confiance : il lui reprochait jusqu’à ses mœurs.

Ce prince, dévot, scrupuleux, et soupçonneux, avait plus que de l’aversion pour les galanteries du cardinal ; elles étaient éclatantes, et même accompagnées de ridicule. Il s’habillait en cavalier ; et, après avoir écrit sur la théologie, il faisait l’amour en plumet. Les Mémoires de Retz confirment qu’il mêlait encore de la pédanterie à ce ridicule. Vous n’avez pas besoin de ce témoignage du cardinal de Retz, puisque vous avez les thèses d’amour que Richelieu fit soutenir chez sa nièce, dans la forme des thèses de théologie qu’on soutient sur les bancs de Sorbonne. Les Mémoires du temps disent encore qu’il porta l’audace de ses désirs, ou vrais, ou affectés, jusqu’à la reine régnante, Anne d’Autriche, et qu’il en essuya des railleries qu’il ne pardonna jamais. Je vous remets sous les yeux ces anecdotes qui ont influé sur les grands événements. Premièrement, elles font voir que, dans ce cardinal si célèbre, le ridicule de l’homme galant n’ôta rien à la grandeur de l’homme d’État, et que les petitesses de la vie privée peuvent s’allier avec l’héroïsme de la vie publique. En second lieu, elles sont une espèce de démonstration, parmi bien d’autres, que le Testament politique qu’on a publié sous son nom ne peut avoir été fabriqué par lui. Il n’était pas possible que le cardinal de Richelieu, trop connu de Louis XIII par ses intrigues galantes, et que l’amant public de Marion Delorme eût eu le front de recommander la chasteté au chaste Louis XIII, âgé de quarante ans, et accablé de maladies.

La répugnance du roi était si forte qu’il fallut encore que la reine gagnât le surintendant La Vieuville, qui était alors le ministre le plus accrédité, et à qui ce nouveau compétiteur donnait plus d’ombrage encore qu’il n’inspirait d’aversion à Louis XIII.

(29 avril 1624) L’archevêque de Toulouse, Montchal, rapporte que le cardinal jura sur l’hostie une amitié et une fidélité inviolable au surintendant La Vieuville. Il eut donc enfin part au ministère, malgré le roi et malgré les ministres ; mais il n’eut ni la première place que le cardinal de La Rochefoucauld occupait, ni le premier crédit que La Vieuville conserva quelque temps encore ; point de département, point de supériorité sur les autres ; il se bornait, dit la reine Marie de Médicis, dans une lettre au roi son fils, à entrer quelquefois au conseil. C’est ainsi que se passèrent les premiers mois de son introduction dans le ministère.

Je sais, encore une fois, combien toutes ces petites particularités sont indignes par elles-mêmes d’arrêter vos regards : elles doivent être anéanties sous les grands événements : mais ici elles sont nécessaires pour détruire ce préjugé qui a subsisté si longtemps dans le public que le cardinal de Richelieu fut premier ministre et maître absolu dès qu’il fut dans le conseil. C’est ce préjugé qui fait dire à l’imposteur auteur du Testament politique : « Lorsque Votre Majesté résolut de me donner en même temps l’entrée de ses conseils, et grande part dans sa confiance, je lui promis d’employer mes soins pour rabaisser l’orgueil des grands, ruiner les huguenots, et relever son nom dans les nations étrangères. »

Il est manifeste que le cardinal de Richelieu n’a pu parler ainsi, puisqu’il n’eut point d’abord la confiance du roi. Je n’insiste pas sur l’imprudence d’un ministre qui aurait débuté par dire à son maître : « Je relèverai votre nom » , et par lui faire sentir que ce nom était avili. Je n’entre point ici dans la multitude des raisons invincibles qui prouvent que le Testament politique attribué au cardinal de Richelieu n’est et ne peut être de lui ; et je reviens à son ministère.

Ce qu’on a dit depuis à l’occasion de son mausolée élevé dans la Sorbonne, magnum disputandi argumentum, est le vrai caractère de son génie et de ses actions. Il est très-difficile de connaître un homme dont ses flatteurs ont dit tant de bien, et ses ennemis tant de mal. Il eut à combattre la maison d’Autriche, les calvinistes, les grands du royaume, la reine mère sa bienfaitrice, le frère du roi, la reine régnante, dont il osa être l’amant, enfin le roi lui-même, auquel il fut toujours nécessaire et souvent odieux. Il était impossible qu’on ne cherchât pas à le décrier par des libelles ; il y faisait répondre par des panégyriques. Il ne faut croire ni les uns ni les autres, mais se représenter les faits.

Pour être sûr des faits, autant qu’on le peut, on doit discerner les livres. Que penser, par exemple, de l’écrivain de la Vie du P. Joseph, qui rapporte une lettre du cardinal à ce fameux capucin, écrite, dit-il, immédiatement après son entrée dans le conseil ? « Comme vous êtes le principal agent dont Dica s’est servi pour me conduire dans tous les honneurs où je me vois élevé, je me sens obligé de vous apprendre qu’il a plu au roi de me donner la charge de son premier ministre, à la prière de la reine. »

Le cardinal n’eut les patentes de premier ministre qu’en 1629. Cette place ne s’appelle point une charge, et le capucin Joseph ne l’avait conduit ni aux honneurs, ni dans les honneurs.

Les livres ne sont que trop pleins de suppositions pareilles ; et ce n’est pas un petit travail de démêler le vrai d’avec le faux. Faisons-nous ici un précis du ministère orageux du cardinal de Richelieu, ou plutôt de son règne.


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  1. Né en 1578 à Mornas, dans le comtat venaissin ou d’Avignon.
  2. Cet usage était moins un abus que le faible correctif d’un abus très-important. Le prince devrait sans doute réunir à son domaine et employer au service public les biens possédés par le clergé, en payant aux seuls ecclésiastiques utiles, même suivant les principes de la religion, c’est-à-dire aux évêques et aux curés, des appointements réglés par l’État, comme ceux de toutes les autres fonctions publiques, ou bien en laissant à la piété des fidèles le soin de pourvoir à leurs besoins, comme dans les premiers siècles de l’Église ; mais, tant que ce nouvel ordre ne sera point établi, n’est-il pas évident qu’il est plus raisonnable d’employer une abbaye à doter une fille ou à lever un régiment, qu’à enrichir un prêtre, un moine, ou une religieuse ?

    N’est-il pas étrange que la construction des églises et des presbytères, l’entretien des moines mendiants, les appointements des aumôniers des troupes ou des vaisseaux, soient à la charge des peuples ; qu’un clergé d’une richesse immense ait recours, pour bâtir des églises, à la ressource honteuse des loteries ; qu’il se fasse payer de toutes les fonctions qu’il exerce, qu’il vende pour douze ou quinze sous, à qui veut les acheter, les mérites infinis du corps et du sang de Jésus-Christ ?

    Une partie des biens de l’Église a été destinée par les donateurs au soulagement des pauvres : y aurait-il une meilleure manière de les soulager que de vendre ces biens pour payer les dettes de l’État, et pouvoir abolir des impôts onéreux ?

    Une autre partie a été donnée dans des vues d’instruction publique : pourquoi donc ne doterait-on pas avec des abbayes des établissements nécessaires pour l’éducation ? pourquoi n’en donnerait-on pas aux académies, aux colléges de droit ou de médecine ? pourquoi ne récompenserait-on pas avec une abbaye l’auteur d’un livre utile, d’une découverte importante, sans l’assujettir à la ridicule obligation à de porter l’habit d’un état dont il ne fait aucune fonction, ou de se faire sous-diacre dans l’espérance d’avoir part aux grâces ecclésiastiques : ce qui est une véritable simonie ? (K.)