Vathek/Édition 1787 Paris

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Vathek, conte arabe
Poinçot (p. 1-190).




VATHEK,

CONTE

ARABE.


À PARIS,

Chez Poinçot, Libraire, rue de la Harpe,
près Saint-Côme, N°. 135.


1787.



VATHEK,


CONTE ARABE.


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Vathek, neuvième Calife (1) de la race des Abbassides, étoit fils de Motassem, & petit-fils d’Haroun Al-Rachid. Il monta sur le trône à la fleur de son âge. Les grandes qualités qu’il possédoit déjà, faisoient espérer à ses peuples que son règne seroit long & heureux. Sa figure étoit agréable & majestueuse ; mais quand il étoit en colère, un de ses yeux devenoit si terrible qu’on n’en pouvoit pas soutenir les regards : le malheureux sur lequel il le fixoit tomboit à la renverse, & quelquefois même expiroit à l’instant (2). Aussi, dans la crainte de dépeupler ses états, & de faire un désert de son palais, ce prince ne se mettoit en colère que très-rarement.

Il étoit fort adonné aux femmes & aux plaisirs de la table. Sa générosité étoit sans bornes, & ses débauches sans retenue. Il ne croyoit pas comme Omar Ben Abdalaziz3, qu’il fallût se faire un enfer de ce monde, pour avoir le paradis dans l’autre.

Il surpassa en magnificence tous ses prédécesseurs. Le palais d’Alkorremi bâti par son père Motassem sur la colline des chevaux pies, & qui commandoit toute la ville de Samarah4, ne lui parut pas assez vaste. Il y ajouta cinq aîles, ou plutôt cinq autres palais, & il destina chacun à la satisfaction d’un des sens.

Dans le premier de ces palais, les tables étoient toujours couvertes des mets les plus exquis. On les renouvelloit nuit & jour, à mesure qu’ils se refroidissoient. Les vins les plus délicats & les meilleures liqueurs, couloient à grands flots de cent fontaines qui ne tarissoient jamais. Ce palais s’appelloit le Festin éternel ou l’Insatiable.

On nommoit le second palais le Temple de la mélodie, ou le Nectar de l’ame. Il étoit habité par les premiers musiciens & poëtes de ce temps. Après qu’ils avoient exercé leurs talens dans ce lieu, ils se dispersoient par bandes, & faisoient retentir tous ceux d’alentour de leurs chants5.

Le palais nommé les Délices des yeux, ou le Support de la mémoire, étoit un enchantement continuel. Des raretés rassemblées de tous les coins du monde, s’y trouvoient en profusion & dans le plus bel ordre. On y voyoit une galerie de tableaux du célèbre Mani6, & des statues qui paroissoient animées. Là, une perspective bien ménagée charmoit la vue ; ici, la magie de l’optique la trompoit agréablement : autre part, on trouvoit tous les trésors de la nature. En un mot, Vathek, le plus curieux des hommes, n’avoit rien omis dans ce palais de ce qui pouvoit contenter la curiosité de ceux qui le visitoient.

Le palais des Parfums, qu’on appelloit aussi l’Aiguillon de la volupté, étoit divisé en plusieurs salles. Des flambeaux & des lampes aromatiques y étoient allumés, même en plein jour. Pour dissiper l’agréable ivresse que donnoit ce lieu, on descendoit dans un vaste jardin, où l’assemblage de toutes les fleurs faisoit respirer un air suave & restaurant.

Dans le cinquième palais, nommé le Réduit de la joie, ou le Dangereux, se trouvoient plusieurs troupes de jeunes filles. Elles étoient belles & prévenantes comme les Houris, & jamais elles ne se lassoient de bien recevoir ceux que le Calife vouloit admettre en leur compagnie.

Malgré toutes les voluptés où Vathek se plongeoit, ce prince n’en étoit pas moins aimé de ses peuples. On croyoit qu’un Souverain qui se livre au plaisir, est pour le moins aussi propre à gouverner que celui qui s’en déclare l’ennemi. Mais son caractère ardent & inquiet ne lui permit pas d’en rester là. Du vivant de son père il avoit tant étudié pour se désennuyer, qu’il savoit beaucoup ; il voulut enfin tout savoir, même les sciences qui n’existent pas. Il aimoit à disputer avec les savans ; mais il ne falloit pas qu’ils poussassent trop loin la contradiction. Aux uns il fermoit la bouche par des présens ; ceux dont l’opiniâtreté résistoit à sa libéralité, étoient envoyés en prison pour calmer leur sang : remède qui souvent réussissoit.

Vathek voulut aussi se mêler des querelles théologiques, & ce ne fut pas pour le parti généralement regardé comme orthodoxe qu’il se déclara. Il mit par-là tous les dévots contre lui : alors il les persécuta ; car à quelque prix que ce fût, il vouloit toujours avoir raison.

Le grand Prophète Mahomet, dont les Califes sont les Vicaires, étoit indigné dans le septième Ciel7 de la conduite irréligieuse d’un de ses successeurs. Laissons-le faire, disoit-il aux génies8 qui sont toujours prêts à recevoir ses ordres : voyons où ira sa folie & son impiété ; s’il en fait trop, nous saurons bien le châtier. Aidez-lui à bâtir cette tour9 qu’à l’imitation de Nimrod, il a commencé d’élever ; non comme ce grand guerrier pour se sauver d’un nouveau déluge, mais par l’insolente curiosité de pénétrer dans les secrets du Ciel. Il a beau faire, il ne devinera jamais le sort qui l’attend.

Les génies obéirent ; & quand les ouvriers élevoient durant le jour la tour d’une coudée, ils y en ajoutoient deux pendant la nuit. La rapidité avec laquelle cet édifice fut construit, flatta la vanité de Vathek. Il pensoit que même la matière insensible se prêtoit à ses desseins. Ce prince ne considéroit pas, malgré toute sa science, que les succès de l’insensé & du méchant, sont les premières verges dont ils sont frappés.

Son orgueil parvint à son comble lorsqu’ayant monté, pour la première fois, les onze mille degrés de sa tour, il regarda en bas. Les hommes lui paroissoient des fourmis, les montagnes des coquilles, & les villes des ruches d’abeilles. L’idée que cette élévation lui donna de sa propre grandeur, acheva de lui tourner la tête. Il alloit s’adorer lui-même, lorsqu’en levant les yeux il s’apperçut que les astres étoient aussi éloignés de lui, qu’au niveau de la terre. Il se consola cependant du sentiment involontaire de sa petitesse, par l’idée de paroître grand aux yeux des autres, d’ailleurs il se flatta que les lumières de son esprit surpasseroient la portée de ses yeux, & qu’il feroit rendre compte aux étoiles des arrêts de sa destinée.

Pour cet effet, il passoit la plupart des nuits sur le sommet de sa tour, & se croyant initié dans les mystères astrologiques, il s’imagina que les planètes lui annonçoient de merveilleuses aventures. Un homme extraordinaire devoit venir d’un pays dont on n’avoit jamais entendu parler, & en être le héraut. Alors, il redoubla d’attention pour les étrangers, & fit publier à son de trompe dans les rues de Samarah, qu’aucun de ses sujets n’eût à retenir ni à loger les voyageurs ; il vouloit qu’on les amenât tous dans son palais.

Quelque tems après cette proclamation, parut un homme dont la figure étoit si effroyable, que les gardes qui s’en emparèrent furent obligés de fermer les yeux en le conduisant au palais. Le Calife lui-même parut étonné à son horrible aspect ; mais la joie succéda bientôt à cet effroi involontaire. L’inconnu étala devant le prince des raretés telles qu’il n’en avoit jamais vues, & dont il n’avoit pas même conçu la possibilité.

Rien, en effet, n’étoit plus extraordinaire que les marchandises de l’étranger. La plupart de ses bijoux étoient aussi bien travaillés que magnifiques. Ils avoient outre cela une vertu particulière, décrite sur un rouleau de parchemin attaché à chaque pièce. On voyoit des pantoufles qui aidoient aux pieds à marcher ; des couteaux qui coupoient sans le mouvement de la main ; des sabres qui portoient le coup au moindre geste : le tout étoit enrichi de pierres précieuses que personne ne connoissoit.

Parmi toutes ces curiosités se trouvoient des sabres, dont les lames jettoient un feu éblouissant. Le Calife voulut les avoir, & se promettoit de déchiffrer à loisir des caractères inconnus qu’on y avoit gravés. Sans demander au marchand quel en étoit le prix, il fit apporter devant lui tout l’or monnoyé du trésor, & lui dit de prendre ce qu’il voudroit. Celui-ci prit peu de chose, & en gardant un profond silence.

Vathek ne douta point que le silence de l’inconnu ne fût causé par le respect que lui inspiroit sa présence. Il le fit avancer avec bonté, & lui demanda d’un air affable qui il étoit, d’où il venoit, & où il avoit acquis de si belles choses ? L’homme, ou plutôt le monstre, au lieu de répondre à ces questions, frotta trois fois son front plus noir que l’ébène, frappa quatre fois sur son ventre dont la circonférence étoit énorme, ouvrit de gros yeux qui paroissoient deux charbons ardens, & se mit à rire avec un bruit affreux en montrant de larges dents couleur d’ambre rayée de verd.

Le Calife, un peu ému, répéta sa demande ; mais il ne reçut pas d’autre réponse. Alors, ce prince commença à s’impatienter, & s’écria : sais-tu bien, malheureux, qui je suis ? & penses-tu de qui tu te joues ? Et s’adressant à ses gardes, il leur demanda s’ils l’avoient entendu parler ? Ils répondirent qu’il avoit parlé, mais que ce qu’il avoit dit n’étoit pas grand’chose. Qu’il parle donc encore, reprit Vathek, qu’il parle comme il pourra, & qu’il me dise qui il est, d’où il vient, & d’où il a apporté les étranges curiosités qu’il m’a offertes ? Je jure par l’âne de Balaam que s’il se tait davantage, je le ferai repentir de son obstination. En disant ces mots, le Calife ne put s’empêcher de lancer sur l’inconnu un de ses regards dangereux : celui-ci n’en perdit pas seulement contenance ; l’œil terrible & meurtrier ne fit aucun effet sur lui.

On ne sauroit exprimer l’étonnement des courtisans, quand ils s’apperçurent que l’incivil marchand soutenoit une telle épreuve. Ils s’étoient tous jettés la face contre terre, & y seroient restés, si le Calife ne leur eût dit d’un ton furieux : levez-vous, poltrons, & saisissez ce misérable ! qu’il soit traîné en prison & gardé à vue par mes meilleurs soldats ! Il peut emporter avec lui l’argent que je viens de lui donner ; qu’il le garde, mais qu’il parle. À ces mots, on tomba de tous côtés sur l’étranger ; on le garrotta de fortes chaînes, & on le conduisit dans la prison de la grande tour. Sept enceintes de barreaux de fer, garnis de pointes aussi longues & aussi acérées que des broches, l’environnoient de tous côtés.

Le Calife demeura cependant dans la plus violente agitation. Il ne parloit point ; à peine voulut-il se mettre à table, & ne mangea que de trente-deux plats sur les trois cents qu’on lui servoit tous les jours. Cette diète, à laquelle il n’étoit pas accoutumé, l’auroit seule empêché de dormir. Quel effet ne dut-elle pas avoir, étant jointe à l’inquiétude qui le possédoit ! Aussi, dès qu’il fut jour, il courut à la prison pour faire de nouveaux efforts auprès de l’opiniâtre inconnu. Mais sa rage ne sauroit se décrire quand il vit qu’il n’y étoit plus, que les grilles de fer étoient brisées, & les gardes sans vie. Le plus étrange délire s’empara de lui. Il se mit à donner de grands coups de pied aux cadavres qui l’entouroient, & continua tout le jour à les frapper de la même manière. Ses courtisans & ses visirs firent tout ce qu’ils purent pour le calmer ; mais voyant qu’ils n’en pouvoient pas venir à bout, ils s’écrièrent tous ensemble : le Calife est devenu fou ! le Calife est devenu fou !

Ce cri fut bientôt répété dans toutes les rues de Samarah. Il parvint enfin aux oreilles de la princesse Carathis, mère de Vathek. Elle accourut toute alarmée, pour essayer le pouvoir qu’elle avoit sur l’esprit de son fils. Ses pleurs & ses embrassemens réussirent à fixer le Calife dans une même place ; & cédant bientôt à ses instances, il se laissa ramener dans son palais.

Carathis n’eut garde d’abandonner son fils à lui-même. Après qu’elle l’eut fait mettre au lit, elle s’assit auprès de lui, & tâcha par ses discours de le consoler & de le tranquilliser. Personne ne pouvoit mieux y parvenir. Vathek l’aimoit & la respectoit, non-seulement comme une mère, mais encore comme une femme douée d’un génie supérieur. Elle étoit Grecque, & lui avoit fait adopter tous les systêmes & les sciences de ce peuple, en horreur parmi les bons Musulmans.

L’astrologie judiciaire étoit une de ces sciences, & Carathis la possédoit parfaitement. Son premier soin fut donc de faire ressouvenir son fils de ce que les étoiles lui avoient promis, & elle proposa de les consulter encore. Hélas ! lui dit le Calife, dès qu’il put parler, je suis un insensé, non d’avoir donné quarante mille coups de pied à mes gardes, qui se sont sottement laissé mourir ; mais parce que je n’ai pas réfléchi que cet homme extraordinaire étoit celui que les planètes m’avoient annoncé. Au lieu de le maltraiter, j’aurois dû essayer de le gagner par la douceur & les caresses. Le passé ne peut se rappeller, répondit Carathis ; il faut songer à l’avenir. Peut-être verrez-vous encore celui que vous regrettez ; peut-être ces écritures qui sont sur les lames des sabres, vous en apprendront des nouvelles. Mangez & dormez, mon cher fils ; nous verrons demain ce qu’il y faudra faire.

Vathek suivit ce sage conseil, du mieux qu’il put. Le lendemain, il se leva dans une meilleure situation d’esprit, & se fit aussi-tôt apporter les sabres merveilleux. Afin de n’être pas ébloui par leur éclat, il les regarda au travers d’un verre coloré, & s’efforça d’en déchiffrer les caractères ; mais ce fut en vain : il eut beau se frapper le front, il ne connut pas une seule lettre. Ce contretems l’auroit fait retomber dans ses premières fureurs, si Carathis n’étoit entrée à propos.

Prenez patience, mon fils, lui dit-elle ; vous possédez assurément toutes les sciences. Connoître les langues est une bagatelle du ressort des pédans. Promettez des récompenses dignes de vous à ceux qui expliqueront ces mots barbares que vous n’entendez pas, & qu’il est au-dessous de vous d’entendre ; bientôt vous serez satisfait. Cela peut être, dit le Calife ; mais en attendant je serai excédé par une foule de demi-savans, qui feront cet essai autant pour avoir le plaisir de bavarder, que pour obtenir la récompense. Après un moment de reflexion, il ajouta ; je veux éviter cet inconvénient. Je ferai mourir tous ceux qui ne me satisferont pas ; car, graces au Ciel, j’ai assez de jugement pour voir si l’on traduit, ou si l’on invente.

Oh ! pour cela, je n’en doute pas, répondit Carathis. Mais faire mourir les ignorans est une punition un peu sévère, & qui peut avoir de dangereuses conséquences. Contentez-vous de leur faire brûler la barbe ; les barbes ne sont pas aussi nécessaires dans un état que les hommes. Le Calife se rendit encore aux raisons de sa mère, & fit appeller son premier Visir. Morakanabad, lui dit-il, fais annoncer par un crieur public, dans Samarah, & dans toutes les villes de mon empire, que celui qui déchiffrera des caractères qui paroissent indéchiffrables, aura des preuves de cette libéralité connue de tout le monde ; mais qu’au défaut de succès, on lui brûlera la barbe jusqu’au moindre poil. Qu’on publie aussi que je donnerai cinquante belles esclaves, & cinquante caisses d’abricots de l’isle de Kirmith, à qui m’apprendra des nouvelles de cet homme étrange que je veux revoir.

Les sujets du Calife, à l’exemple de leur maître, aimoient beaucoup les femmes & les caisses d’abricots de l’isle de Kirmith. Ces promesses leur firent venir l’eau à la bouche, mais ils n’en tâtèrent pas ; car personne ne savoit ce qu’étoit devenu l’étranger. Il n’en fut pas de même de la première demande du Calife. Les savans, les demi-savans, & tous ceux qui n’étoient ni l’un ni l’autre, mais qui croyoient être tout, vinrent courageusement hasarder leur barbe, & tous la perdirent. Les eunuques ne faisoient autre chose que de brûler des barbes ; ce qui leur donnoit une odeur de roussi, dont les femmes du sérail se trouvèrent si incommodées, qu’il fallut donner cet emploi à d’autres.

Enfin, un jour il se présenta un vieillard dont la barbe surpassoit d’une coudée & demie toutes celles qu’on avoit vues. Les officiers du palais, en l’introduisant, se disoient l’un à l’autre ; quel dommage ! quel grand dommage de brûler une aussi belle barbe ! Le Calife pensoit de même ; mais il n’en eut pas le chagrin. Le vieillard lut sans peine les caractères, & les expliqua mot-à-mot de la manière suivante : « Nous avons été faits là où l’on fait tout bien ; nous sommes la moindre des merveilles d’une région où tout est merveilleux & digne du plus grand Prince de la terre ».

Oh ! tu as parfaitement bien traduit, s’écria Vathek ; je connois celui que ces caractères veulent désigner. Qu’on donne à ce vieillard autant de robes d’honneur & autant de mille sequins qu’il a prononcé de mots : il a nettoyé mon cœur d’une partie du surmé qui l’enveloppoit. Après ces paroles, Vathek l’invita à dîner, & même à passer quelques jours dans son palais.

Le lendemain le Calife le fit appeller, & lui dit : relis-moi encore ce que tu m’as lu ; je ne saurois trop entendre ces paroles qui semblent me promettre le bien après lequel je soupire. Aussi-tôt le vieillard mit ses lunettes vertes. Mais elles lui tombèrent du nez, lorsqu’il apperçut que les caractères de la veille avoient fait place à d’autres. Qu’as-tu ? lui demanda le Calife ; que signifient ces marques d’étonnement ? Souverain du monde, les caractères de ces sabres ne sont plus les mêmes. Que me dis-tu ? reprit Vathek ; mais n’importe ; si tu peux, explique-m’en la signification. La voici, Seigneur, dit le vieillard : « Malheur au téméraire qui veut savoir ce qu’il devroit ignorer, & entreprendre ce qui surpasse son pouvoir ». Malheur à toi-même ! s’écria le Calife, tout hors de lui. Sors de ma présence ! On ne te brûlera que la moitié de la barbe, parce qu’hier tu devinas bien ; quant à mes présens, je ne reprends jamais ce que j’ai donné. Le vieillard, assez sage pour penser qu’il étoit quitte à bon marché de la sottise qu’il avoit faite en disant à son Maître une vérité désagréable, se retira aussi-tôt, & ne reparut plus.

Vathek ne tarda point à se repentir de son impétuosité. Comme il ne cessoit d’examiner ces caractères, il s’apperçut bien qu’ils changeoient tous les jours ; & personne ne se présentoit pour les expliquer. Cette inquiète occupation enflamma son sang, lui causa des vertiges, des éblouissemens, & une si grande foiblesse qu’à peine il pouvoit se soutenir : dans cet état, il ne laissoit pas que de se faire porter à la tour, espérant de lire quelque chose d’agréable dans les astres ; mais il se trompa dans cet espoir. Ses yeux offusqués par les vapeurs de sa tête le servoient mal : il ne voyoit plus qu’un nuage noir & épais ; augure qui lui sembloit des plus funestes.

Harassé de tant de soucis, le Calife perdit entierement courage ; il prit la fièvre, l’appetit lui manqua, & au lieu d’être toujours le plus grand mangeur de la terre, il en devint le plus déterminé buveur. Une soif surnaturelle le consuma ; & sa bouche, ouverte comme un entonnoir, recevoit jour & nuit des torrens de liquides. Alors ce malheureux prince ne pouvant goûter aucun plaisir, fit fermer les palais des cinq sens, cessa de paroître en public, d’y étaler sa magnificence, de rendre justice à ses peuples, & se retira dans l’intérieur du sérail. Il avoit toujours été bon mari ; ses femmes se défolèrent de son état, ne se lassèrent point de faire des vœux pour sa santé, & de lui donner à boire.

Cependant la princesse Carathis étoit dans la plus vive douleur. Elle se renfermoit tous les jours avec le visir Morakanabad, pour chercher les moyens de guérir, ou du moins de soulager le malade. Persuadés qu’il y avoit de l’enchantement, ils feuilletoient ensemble tous les livres de magie, & faisoient chercher par-tout l’horrible étranger qu’ils accusoient d’être l’auteur du charme.

À quelques milles de Samarah, étoit une haute montagne couverte de thim & de serpolet ; une plaine délicieuse en couronnoit le sommet ; on l’auroit prise pour le paradis destiné aux fidèles Musulmans. Cent bosquets d’arbustes odoriférans, & autant de bocages où l’oranger, le cèdre & le citronnier offroient en s’entrelaçant avec le palmier, la vigne & le grenadier, de quoi satisfaire également le goût & l’odorat. La terre y étoit jonchée de violettes ; des touffes de giroflées embaumoient l’air de leurs doux parfums. Quatre sources claires, & si abondantes qu’elles auroient pu désaltérer dix armées, ne sembloient couler en ce lieu que pour mieux imiter le jardin d’Eden arrosé des fleuves sacrés. Sur leurs bords verdoyants, le rossignol chantoit la naissance de la rose, sa bien-aimée, & se plaignoit du peu de durée de ses charmes ; la tourterelle déploroit la perte de plaisirs plus réels, tandis que l’alouette saluoit par ses chants la lumière qui ranime la nature : là, plus qu’en aucun lieu du monde, le gazouillement des oiseaux exprimoit leurs diverses passions ; les fruits délicieux qu’ils béquetoient à plaisir, sembloient leur donner une double énergie.

On portoit quelquefois Vathek sur cette montagne, afin qu’il pût y respirer un air pur, & boire à son gré des quatre sources. Sa mère, ses femmes & quelques eunuques étoient les seules personnes qui l’accompagnoient. Chacun s’empressoit à remplir de grandes coupes de crystal de roche, & les lui présentoit à l’envi ; mais leur zèle ne répondoit pas à son avidité ; souvent il se couchoit par terre, pour lapper l’eau.

Un jour que le déplorable prince étoit resté long-temps dans une posture aussi vile, une voix rauque, mais forte, se fit entendre, & l’apostropha ainsi : « Pourquoi fais-tu l’exercice d’un chien ? ô Calife si fier de ta dignité & de ta puissance ! » À ces mots, Vathek lève La tête, & voit L’étranger, cause de tant de peines. À cette vue il se trouble, la colère enflamme son cœur ; il s’écrie : & toi, maudit Giaour ! que viens-tu faire ici ? N’es-tu pas content d’avoir rendu un prince agile & dispos, semblable à une outre ? Ne vois-tu pas que je meurs autant pour avoir trop bu, que du besoin de boire ?

Bois donc encore ce trait, lui dit l’étranger, en lui présentant un flacon rempli d’une liqueur rougeâtre ; & sache pour tarir la soif de ton ame, après celle du corps, que je suis Indien, mais d’une région qui n’est connue de personne.

Une région qui n’est connue de personne ! … Ces mots furent un trait de lumière pour le Calife. C’étoit l’accomplissement d’une partie de ses désirs ; & se flattant qu’ils alloient être tous satisfaits, il prit la liqueur magique & la but sans hésiter. À l’instant il se trouva rétabli, sa soif fut étanchée, & son corps devint plus agile que jamais. Sa joie fut alors extrême ; il saute an col de l’effroyable Indien, & baise sa vilaine bouche béante & baveuse avec autant d’ardeur qu’il auroit pu baiser les lèvres de corail de ses plus belles femmes.

Ces transports n’auroient pas fini, si l’éloquence de Carathis n’eût ramené le calme. Elle engagea son fils à retourner à Samarah, & il s’y fit précéder par un héraut qui crioit de toutes ses forces : le merveilleux étranger a reparu, il a guéri le Calife, il a parlé, il a parlé !

Aussi-tôt, tous les habitans de cette grande ville sortirent de leurs maisons. Grands & petits couroient en foule pour voir passer Vathek & l’Indien. Ils ne se lassoient point de répéter : il a guéri notre Souverain, il a parlé, il a parlé ! Ces mots devinrent ceux du jour, & ne furent point oubliés dans les fêtes publiques qu’on donna le soir même en signe de réjouissance ; les poëtes en firent le refrain de toutes les chansons qu’ils composèrent sur ce beau sujet.

Alors, le Calife fit rouvrir les palais des sens ; & comme il étoit plus pressé de visiter celui du goût qu’aucun autre, il ordonna qu’on y servît un splendide festin, auquel ses favoris & tous les grands officiers furent admis. L’Indien, placé à côté du Calife, feignit de croire que pour mériter autant d’honneur, il ne pouvoit trop manger, trop boire, ni trop parler. Les mets disparoissoient de la table aussi-tôt qu’ils étoient servis. Tout le monde se regardoit avec étonnement ; mais l’Indien, sans faire semblant de s’en appercevoir, buvoit des rasades à la santé de chacun, chantoit à tue-tête, contoit des histoires dont il rioit à gorge déployée, & faisoit des in-promptu qu’on auroit applaudis, s’il ne les eût pas déclamés avec des grimaces affreuses : durant tout le repas, il ne cessa de bavarder autant que vingt astrologues, de manger plus que cent porte-faix, & de boire à proportion.

Malgré qu’on eût couvert la table trente-deux fois, le Calife avoit souffert de la voracité de son voisin. Sa présence lui devenoit insupportable, & il pouvoit à peine cacher son humeur & son inquiétude ; enfin il trouva Le moyen de dire à l’oreille du chef de ses eunuques : tu vois, Bababalouk, comme cet homme fait tout en grand ; que feroit-ce s’il pouvoit arriver jusqu’à mes femmes ! Va, redouble de vigilance, & surtout prends garde à mes Circassiennes qui l’accommoderoient plus que toutes les autres.

L’oiseau du matin avoit trois fois renouvellée son chant, lorsque l’heure du Divan sonna : Vathek avoit promis d’y présider en personne. Il se lève de table, & s’appuie sur le bras de son visir, plus étourdi du tapage de son bruyant convive que du vin qu’il avoit bu ; ce pauvre prince pouvoit à peine se soutenir.

Les visirs, les officiers de la Couronne, les gens de loi se rangèrent autour de leur souverain en demi-cercle, & dans un respectueux silence ; tandis que l’Indien, avec autant de sang-froid que s’il avoit été à jeun, se plaça sans façon sur une des marches du trône, & rioit sous cape de l’indignation que sa hardiesse causoit à tous les spectateurs.

Cependant le Calife , dont la tête étoit embarrassée, rendoit justice à tort & à travers. Son premier visir s’en apperçut, & s’avisa tout-à-coup d’un expédient pour interrompre l’audience & sauver l’hbhneur de son maître. Il lui dit tout bas : Seigneur , la princesse Carathis a passé la nuit à consulter les planètes ; elle vous fait dire que vous êtes menacé d’un danger pressant. Prenez garde que cet étranger dont vous payez quelques bijoux magiques par tant d’égards, n’ait attenté à votre vie. Sa liqueur a paru vous guérir ; ce n’est peut-être qu’un poison dont l’effet sera soudain. Ne rejettez pas ce soupçon ; demandez-lui du moins comme elle est composée, où il l’a prise, & faites mention des sabres que vous semblez avoir oubliés.

Excédé des insolences de l’Indien, Vathek répondit à son visir par un signe de tête ? & s’adressant à ce monstre : lève-toi, lui dit-il , & déclare en plein Divan de quelles drogues est composée la liqueur que tu m’as fait prendre ; débrouille sur-tout l’énigme des sabres que tu m’as vendus : & reconnois ainsi les bontés dont je t’ai comblé.

Le Calife se tut après ces paroles, qu’il prononça d’un ton aussi modéré qu’il lui fut possible. Mais l’Indien, sans répondre ni quitter sa place, renouvella ses éclats de rire & ses horribles grimaces. Alors Vathek ne put se contenir ; d’un coup de pied il le jette de l’estrade, le suit, & le frappe avec une rapidité qui excite tout le Divan à l’imiter. Tous les pieds sont en l’air ; on ne lui a pas donné un coup qu’on ne se sente forcé à redoubler.

L’Indien prêtoit beau jeu. Comme il étoit court & gros, il s’étoit ramassé en boule, & rouloit sous les coups de ses assaillans, qui le suivoient par-tout avec un acharnement inoui. Roulant ainsi d’appartement en appartement, de chambre en chambre, la boule attiroit après elle tous ceux qu’elle rencontroit. Le palais en confusion retentissoit du plus épouvantable bruit. Les sultanes effrayées regardèrent à travers leurs portières, & dès que la boule parut, elles ne purent se contenir. En vain pour les arrêter, les eunuques les pinçoient jusqu’au sang ; elles s’échappèrent de leurs mains : & ces fidèles gardiens, presque morts de frayeur, ne pouvoient eux-mêmes s’empêcher de suivre à la piste la boule fatale.

Après avoir ainsi parcouru les salles, les chambres, les cuidines, les jardins & les écuries du palais, l’Indien prit enfin le chemin des cours. Le Calife, plus acharné que les autres, le suivoit de près, & lui lançoit autant de coups de pieds qu’il pouvoit : son zèle fut cause qu’il reçut lui-même quelques ruades adressées à la boule.

Carathis, Morakanabad, & deux ou trois autres visirs dont la sagesse avoit jusqu’alors résisté à l’attraction générale, voulant empêcher le Calife de se donner en spectacle, se jettèrent à ses genoux pour l’arrêter ; mais il sauta par-dessus leurs têtes, & continua sa course. Alors, ils ordonnèrent aux Muézins d’appeller le peuple à la prière, tant pour l’ôter du chemin, que pour l’engager à détourner par ses vœux une telle calamité ; tout fut inutile. Il suffisoit de voir cette infernale boule pour être attiré après elle. Les Muézins eux-mêmes, quoiqu’ils ne la vissent que de loin, descendirent de leurs minarets, & se joignirent à la foule. Elle augmenta au point, que bientôt il ne resta dans les maisons de Samarah que des paralytiques, des culs-de-jattes , des mourans, & des enfans à la mamelle dont les nourrices s’étoient débarrassées pour courir plus vîte : même Carathis, Morakanabad & les autres s’étoient enfin mis de la partie. Les cris des femmes échappées de leurs sérails ; ceux des eunuques s’efforçant de ne pas les perdre de vue ; les juremens des maris, qui, tout en courant, se menaçoient les uns les autres ; les coups de pieds donnés & rendus ; les culbutes à chaque pas, tout enfin rendoit Samarah semblable à une ville prise d’assaut & livrée au pillage. Enfin, le maudit Indien, sous cette forme de boule, après avoir parcouru les rues, les places publiques, laissa la ville déserte, prit la route de la plaine de Catoul, & enfila une vallée au pied de la montagne des quatre sources.

L’un des côtés de cette vallée étoit bordé d’une haute colline ; de l’autre étoit un gouffre épouvantable formé par la chute des eaux. Le Calife & la multitude qui le suivoit craignirent que la boule n’allât s’y jetter & redoublèrent d’efforts pour l’atteindre, mais ce fut en vain ; elle roula dans le gouffre, & disparut comme un éclair.

Vathek se seroit sans doute précipité après le perfide Giaour, s’il n’avoit été retenu comme par une main invisible. La foule s’arrêta aussi ; tout devint calme. On se regardoit d’un air étonné ; & malgré le ridicule de cette scène , personne ne rit. Chacun , les yeux baissés, l’air confus & taciturne, reprit le chemin de Samarah , & se cacha dans sa maison , sans penser qu’une force irrésistible pouvoit seule porter à l’extravagance qu’on se reprochoit ; car il est juste que les hommes qui se glorifient du bien dont ils ne sont que les instrumens, s’attribuent aussi les sottises qu’ils n’ont pu éviter.

Le Calife seul, ne voulut pas quitter la vallée. Il ordonna qu’on y dressât ses tentes ; & , malgré les représentations de Carathis & de Morakanabad, il prit son poste aux bords du gouffre. On avoit beau lui représenter qu’en cet endroit le terrein pouvoit s’ébouler, & que d’ailleurs, il etoit trop près du magicien ; leurs remontrances furent inutiles. Après avoir fait allumer mille flambeaux, & commandé qu’on ne cessât d’en allumer, il s’étendit sur les bords fangeux du précipice, & tâcha, à la faveur de ces clartés artificielles, de voir au travers des ténèbres, que tous les feux de l’empirée n’auroient pu pénétrer Tantôt il croyoit entendre des voix qui partoient du fond de l’abyme, tantôt il s’imaginoit y démêler les accens de l’Indien ; mais ce n’étoit que le mugissement des eaux, & le bruit des cataractes qui tomboient à gros bouillons des montagnes.

Vathek passa la nuit dans cette violente situation. Dès que le jour commença à poindre, il se retira dans sa tente, & là, sans avoir rien mangé, il s’endormit, & ne se réveilla que lorsque l’obscurité vint couvrir l’hémisphère. Alors, il reprit le poste de la veille, & ne le quitta pas de plusieurs nuits. On le voyoit marcher à grands pas & regarder les étoiles d’un air furieux, comme s’il leur reprochoit de l’avoir trompé.

Tout-à-coup, depuis la vallée jusqu’au-delà de Samarah, l’azur du Ciel s’entremêla de longues rayes de sang ; cet horrible phénomène sembloit toucher à la grande tour. Le Calife voulut y monter ; mais ses forces l’abandonnèrent : &, transi de frayeur, il se couvrit la tête du pan de sa robe.

Tous ces prodiges effrayans ne faisoient qu’exciter sa curiosité. Ainsi, au lieu de rentrer en lui-même, il persista dans le dessein de rester où l’Indien avoit disparu.

Une nuit qu’il faisoit sa promenade solitaire dans la plaine, la lune & les étoiles s’éclipsèrent subitement ; d’épaisses ténèbres succédèrent à la lumière, & il entendit sortir de la terre qui trembloit, la voix du Giaour, criant avec un bruit plus fort que le tonnerre : « Veux-tu te donner à moi, adorer les influences terrestres, & renoncer à Mahomet ? A ces conditions, je t’ouvrirai le palais du feu souterrein. Là, sous des voûtes immenses, tu verras les trésors que les étoiles t’ont promis ; c’est de là que j’ai tiré mes sabres ; c’est là où Suleïman , fils de Daoud, repose environné des talismans qui subjuguent le monde ».

Le Calife étonné répondit en frémissant, mais pourtant du ton d’un homme qui se faisoit aux aventures surnaturelles : où es-tu ? parois à mes yeux ! dissipe ces ténèbres dont je suis las ! Après avoir brulé tant de flambeaux pour te découvrir, c’est bien le moins que tu me montres ton effroyable visage. Abjure donc Mahomet, reprit l’Indien ; donne-moi des preuves de ta sincérité, ou jamais tu ne me verras.

Le malheureux Calife promit tout. Aussi-tôt le Ciel s’éclaircit, & à la lueur des planètes qui sembloient enflammées, Vathek vit la terre entr’ouverte. Au fond paroissoit un portail d’ébène. L’Indien étendu devant, tenoit en sa main une clef d’or, & la faisoit résonner contre la serrure.

Ah ! s’écria Vathek, comment puis-je descendre jusqu’à toi sans me rompre le col ? Viens me prendre, & ouvre ta porte au plus vîte. Tout beau, répondit l’Indien : sache que j’ai grand’soif, & que je ne puis ouvrir qu’elle ne soit étanchée. Il me faut le sang de cinquante enfans11 : prends-les parmi ceux de tes visirs, & des grands de ta Cour..... Ni ma soif ni ta curiosité ne seront satisfaites. Retourne donc à Samarah ; apporte-moi ce que je desire ; jette-le toi-même dans ce gouffre ; alors tu verras.

Après ces paroles, l’Indien tourna le dos ; & le Calife, inspiré par les démons, se résolut au sacrifice affreux. Il fit donc semblant d’avoir repris sa tranquillité, & s’achemina vers Samarah aux acclamations d’un peuple qui l’aimoit encore. Il dissimula si bien le trouble involontaire de son ame, que Carathis & Morakanabad y furent trompés comme les autres. On ne parla plus que de fêtes & de réjouissances. On mit même sur le tapis l’histoire de la boule, dont personne n’avoit encore osé ouvrir la bouche : par-tout on en rioit ; cependant tout le monde n’avoit pas sujet d’en rire. Plusieurs étoient encore entre les mains des chirurgiens à la suite des blessures reçues dans cette mémorable aventure.

Vathek étoit très-aise qu’on le prît sur ce ton, parce qu’il voyoit que cela le conduiroit à ses abominables fins. Il avoit un air affable avec tout le monde, sur-tout avec ses visirs & les grands de sa Cour. Le lendemain, il les invita à un repas somptueux. Peu-à-peu il fit tomber la conversation sur leurs enfans, & demanda d’un air de bienveillance qui d’entr’eux avoit les plus jolis garçons ? Aussi-tôt, chaque père s’empresse à mettre les siens au-dessus de ceux des autres. La dispute s’échauffa ; on en seroit venu aux mains sans la présence du Calife qui feignit de vouloir en juger par lui-même.

Bientôt on vit arriver une bande de ces pauvres enfans. La tendresse maternelle les avoit ornés de tout ce qui pouvoit rehausser leur beauté. Mais tandis que cette brillante jeunesse attiroit tous les yeux & les cœurs, Vathek l’examina avec une perfide avidité, & en choisit cinquante pour les sacrifier au Giaour. Alors, avec un air de bonhommie, il proposa de donner à ses petits favoris une fête dans la plaine. Ils devoient, disoit-il, se réjouir encore plus que tous les autres du retour de sa santé. La bonté du Calife enchante. Elle est bientôt connue de tout Samarah. On prépare des litières, des chameaux, des chevaux ; femmes, enfans, vieillards, jeunes gens, chacun se place selon son goût. Le cortège se met en marche, suivi de tous les confiseurs de la ville & des fauxbourgs ; le peuple suit à pied en foule ; tout le monde est dans la joie, & pas un ne se ressouvient de ce qu’il en a coûté à plusieurs, la dernière fois qu’on avoit pris ce chemin.

La soirée étoit belle, l’air frais, le ciel serein ; les fleurs exhaloient leurs parfums. La nature en repos sembloit se réjouir aux rayons du soleil couchant. Leur douce lumière doroit la cîme de la montagne aux quatre sources ; elle en embellissoit la descente & coloroit les troupeaux bondissans. On n’entendoit que le murmure des fontaines, le son des chalumeaux, & la voix des bergers qui s’appelloient sur les collines.

Les malheureuses victimes qui alloient être immolées dans un instant, ajoutoient encore à cette touchante scène. Pleins d’innocence & de sécurité, ces enfans s’avançoient vers la plaine en ne cessant de folâtrer ; l’un couroit après des papillons, l’autre cueilloit des fleurs, ou ramassoit de petites pierres luisantes ; plusieurs s’éloignoient d’un pas léger pour avoir le plaisir de s’atteindre & de se donner mille baisers.

Déjà on découvroit de loin l’horrible gouffre au fond duquel étoit le portail d’ébène. Semblable à une raie noire, il coupoit la plaine par le milieu. Morakanabad & ses confrères le prirent pour un de ces bizarres ouvrages que le Calife se plaisoit à faire ; ces malheureux ! ils ne savoient pas à quoi il étoit destiné. Vathek, qui ne vouloit point qu’on examinât de trop près le lieu fatal, arrête la marche & fait tracer un grand cercle. La garde des eunuques se détache pour mesurer la lice destinée aux courses de pied, & pour préparer les anneaux que doivent enfiler les flèches. Les cinquante jeunes garçons se déshabillent à la hâte ; on admire la souplesse & les agréables contours de leurs membres délicats. Leurs yeux pétillent d’une joie qui se répète dans ceux de leurs parens. Chacun fait des vœux pour celui des petits combattans qui l’intéresse le plus : tout le monde est attentif aux jeux de ces êtres aimables & innocens.

Le Calife saisit ce moment pour s’éloigner de la foule. Il s’avance sur le bord du gouffre, & entend, non sans frémir, l’Indien qui disoit en grinçant des dents : où sont-ils ? où sont-ils ? Impitoyable Giaour ! répondit Vathek tout troublé, n’y a-t-il pas moyen de te contenter sans le sacrifice que tu exiges ? Ah ! si tu voyois la beauté de ces enfans, leurs graces, leur naïveté, tu en serois attendri. La peste de ton attendrissement, bavard que tu es ! s’écria l’Indien ; donne, donne-les vîte ! ou ma porte te sera fermée à jamais. Ne crie donc pas si haut, repartit le Calife en rougissant. Oh ! pour cela, j’y consens, reprit le Giaour, avec un sourire d’ogre ; tu ne manques pas de présence d’esprit : j’aurai patience encore un moment.

Pendant cet affreux dialogue, les jeux étoient dans toute leur vivacité. Ils finirent enfin, lorsque le crépuscule gagna les montagnes. Alors, le Calife se tenant debout sur le bord de l’ouverture, cria de toutes ses forces : que mes cinquante petits favoris s’approchent de moi, & qu’ils viennent selon l’ordre du succès qu’ils ont eu dans leurs jeux ! Au premier des vainqueurs je donnerai mon bracelet de diamans, au second mon collier d’émeraudes, au troisième ma ceinture de topaze, & à chacun des autres quelque pièce de mon habillement, jusqu’à mes pantoufles.

À ces paroles, les acclamations redoublèrent ; on portoit aux nues la bonté d’un Prince qui se mettoit tout nud pour amuser ses sujets, & encourager la jeunesse. Cependant le Calife se déshabillant peu-à-peu, & élevant le bras aussi haut qu’il pouvoit, faisoit briller chacun des prix ; mais tandis que d’une main il le donnoit à l’enfant qui se hâtoit de le recevoir, de l’autre il le poussoit dans le gouffre, où le Giaour toujours grommelant, répétoit sans cesse, encore ! encore !

Cet horrible manège étoit si rapide, que l’enfant qui accouroit ne pouvoit pas se douter du sort de ceux qui l’avoient précédé ; & quant aux spectateurs, l’obscurité & la distance les empêchoient de voir. Enfin, Vathek ayant ainsi précipité la cinquantième victime, crut que le Giaour viendroit le prendre & lui présenter la clef d’or. Déjà il s’imaginoit être aussi grand que Suleïman, & n’avoir aucun compte à rendre, lorsque la crevasse se ferma à sa grande surprise, & qu’il sentit sous ses pas la terre ferme comme à l’ordinaire. Sa rage & son désespoir ne peuvent s’exprimer. Il maudissoit la perfidie de l’Indien ; il l’appelloit des noms les plus infâmes, & frappoit du pied comme pour en être entendu. Il se démena ainsi jusqu’à ce qu’étant épuisé, il tomba par terre comme s’il avoit perdu le sentiment. Ses visirs & les grands de la cour plus près de lui que les autres, crurent d’abord qu’il s’étoit assis sur l’herbe pour jouer avec les enfans ; mais une sorte d’inquiétude les ayant saisis, ils s’avancèrent & virent le Calife tout seul, qui leur dit d’un air égaré : que voulez-vous ? Nos enfans ! nos enfans ! s’écrièrent-ils. Vous êtes bien plaisans, leur répondit-il, de vouloir me rendre responsable des accidens de la vie. Vos enfans sont tombés en jouant dans le précipice qui étoit ici, & j’y serois tombé moi-même, si je n’avois fait un saut en arrière.

À ces mots, les pères des cinquante enfans poussent des cris perçans, que les mères répétèrent d’un octave plus haut ; tandis que tous les autres, sans savoir de quoi on crioit, enchérissoient sur eux par des hurlemens. Bientôt on se dit de tous côtés : c’est un tour que le Calife nous a joué pour plaire à son maudit Giaour ; punissons-le de sa perfidie, vengeons-nous ! vengeons le sang innocent ! jettons ce cruel Prince dans la cataracte, & que sa mémoire même soit anéantie !

Carathis, effrayée par cette rumeur, s’approcha de Morakanabad. Visir, lui dit-elle, vous avez perdu deux jolis enfans, vous devez être le plus désolé des pères ; mais vous êtes vertueux, sauvez votre maître. Oui, Madame, répondit le visir ; je vais essayer au péril de ma vie de le tirer du danger où il est ; ensuite, je l’abandonnerai à son funeste destin. Bababalouk, poursuivit-elle, mettez-vous à la tête de vos eunuques ; écartons la foule ; ramenons, s’il se peut, ce malheureux Prince dans son palais. Bababalouk & ses compagnons, pour la première fois, se félicitèrent de ce qu’on les avoit mis hors d’état d’être pères. Ils obéirent au visir, & celui-ci les secondant de son mieux, vint enfin à bout de sa généreuse entreprise. Alors, il se retira pour pleurer à son aise.

Dès que le Calife fut rentré, Carathis fit fermer les portes du palais. Mais voyant que l’émeute augmentoit, & que de tous côtés on vomissoit des imprécations, elle dit à son fils : que vous ayez tort ou raison, n’importe ; il faut sauver votre vie. Retirons-nous dans vos appartemens ; de là, nous passerons dans le souterrein qui n’est connu que de vous & de moi, & gagnerons la tour, où, avec le secours des muets qui n’en sont jamais sortis, nous tiendrons de reste. Bababalouk nous croira encore dans le palais, & en défendra l’entrée pour son propre intérêt ; alors, sans nous embarrasser des conseils de ce pleureur de Morakanabad, nous verrons ce qu’il y aura de mieux à faire.

Vathek ne répondit pas un seul mot à tout ce que sa mère lui disoit, & se laissa conduire comme elle voulut ; mais tout en marchant, il répétoit : où es-tu, horrible Giaour ? N’as-tu pas encore croqué ces enfans ? Où sont tes sabres, ta clef d’or, tes talismans ? Ces paroles firent deviner à Carathis une partie de la vérité. Quand son fils se fut un peu tranquillisé dans la tour, elle n’eut pas de peine à la tirer toute entière. Bien loin d’avoir des scrupules, elle étoit aussi méchante qu’une femme peut l’être, & ce n’est pas peu dire ; car ce sexe se pique de surpasser en tout celui qui lui dispute la supériorité. Le récit du Calife ne causa donc à Carathis ni surprise ni horreur ; elle fut seulement frappée des promesses du Giaour, & dit à son fils : il faut avouer que ce Giaour est un peu sanguinaire ; cependant les puissances terrestres doivent être encore plus terribles ; mais les promesses de l’un & les dons des autres valent bien la peine de faire quelques petits efforts ; nul crime ne doit coûter quand de tels trésors en sont la récompense. Cessez donc de vous plaindre de l’Indien ; il me semble que vous n’avez pas rempli toutes les conditions qu’il met à ses services. Je ne doute point qu’il ne faille faire un sacrifice aux génies souterreins, & c’est à quoi il nous faudra penser lorsque l’émeute sera appaisée ; je vais rétablir le calme, & je ne craindrai pas d’épuiser vos trésors, puisque nous en aurons bien d’autres. Cette princesse qui possédoit merveilleusement l’art de persuader, repassa par le souterrein, & s’étant rendue au palais, se montra au peuple par la fenêtre. Elle le harangua, tandis que Bababalouk jettoit de l’or à pleines mains. Ces deux moyens réussirent ; l’émeute fut appaisée : chacun retourna chez soi, & Carathis reprit le chemin de la tour.

On annonçoit la prière du point du jour12, lorsque Carathis & Vathek montèrent les innombrables degrés qui conduisent au sommet de la tour, & quoique la matinée fût triste & pluvieuse, ils y restèrent quelque tems. Cette sombre lueur plaisoit à leurs cœurs méchans. Quand ils virent que le soleil alloit percer les nuages, ils firent tendre un pavillon pour se mettre à l’abri de ses rayons. Le Calife, harassé de fatigue, ne songea d’abord qu’à se reposer, & dans l’espérance d’avoir des visions significatives, il se livra au sommeil. De son côté l’active Carathis, suivie d’une partie de ses muets, descendit pour préparer le sacrifice qui devoit se faire la nuit prochaine.

Par de petits degrés pratiqués dans l’épaisseur du mur, & qui n’étoient connus que d’elle & de son fils, elle descendit d’abord dans des puits mystérieux qui receloient les momies des anciens Pharaons, arrachées de leurs tombeaux ; elle en fit prendre un bon nombre. De là, elle se rendit à une galerie, où sous la garde de cinquante négresses muettes & borgnes de l’œil droit, on conservoit l’huile des serpens les plus venimeux, des cornes de rhinocéros13, & des bois d’une odeur suffocante, coupés par des magiciens dans l’intérieur des Indes ; sans parler de mille autres raretés horribles : Carathis elle-même avoit fait cette collection ; dans l’espérance d’avoir, un jour ou l’autre, quelque commerce avec les puissances infernales qu’elle aimoit passionnément, & dont elle connoissoit le goût. Pour s’accoutumer aux horreurs qu’elle méditoit, elle resta quelque tems avec ses négresses qui louchoient d’une manière séduisante du seul œil qu’elles avoient, & lorgnoient avec délices les têtes de morts & les squelettes : à mesure qu’on les tiroit des armoires, elles faisoient des contorsions épouvantables ; &, tout en admirant la princesse, elles glapissoient à 4* V A T H E K,

1'etourdir. Enfin , etouffee par la mauvaife odeur,. Carathis fut forcee de quitter la galerie, apres 1'a- voir depouillee d'une partie de fes monibrueux trefors.

Cependant , le Calife n'avoit pas eu les visions qu'il attendoit ; mais il avoit gagne dans ces re- gions exhauflees un appetit devorant. II avoit de- mande a manger aux muets, & ay ant totalement oublie qu'ils etoient fourds , il les battoit, les mordoit & les pingoit de ce qu'ils ne bougeoient pas. Heureufement pour ces miferables creatures, Carathis vint mettre le hola a une fcene li inde- cente. Qu'eft-ce done , mon fils ? dit-elle , toute effoufflee; j'ai cru entendre les cris de mille chauve-fouris qu'on deniche d'un antre y & ce ne font que ceux de ces pauvres inuets que vous mal- traitez : en verite, vous ne meritez pas Texcellente provifion que je vous apporte. Donnez , donnez ! s'ecria le Calife; je meurs de faim. Ma foi , vous auriez un bon eflomac 5 dit-elle , ii vous pouviez digerer tout ce que j'ai ici. Depechez-vous , re- partit le Calife. Mais , 6 ciel ! quelles horreurs ! que voulez-vous faire ? je fiiis pret a vomir. Aliens, allons, repliqua Carathis, ne foyez pas ii delicat , aidez-moi a mettre tout ceci en ordre ; vous verrez que les memes objets que vous re*

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butez vous rendront hetireux. Preparons le bii- cher pour le fa orifice de cette nuit , &: ne fongez point manger qu'il ne foit drefle. Ne favez- vous pas que tons les rites folemnels doivcnt etre precedes d'un jeune rigoureux ?

Le Calife , n'ofant rien repliquer , s'abandonna a la douleur & an* vents qui commengoient a defoler fes entrailles , tandis que fa mere alloit toujours fon train. On cut bientot arrange fur les balutfrades de la tour les phioles d'huile de ferpens, les momies & les ofTemens. Le bucher $'elevoit , &: en trois heures il eut vingt coudees de haut. Enfin, les tenebres arriverent, & Ca- rathis toute joyeufe, fe depouilla de fes vete- mens : elle battoit des mains & brandiffoit un flambeau de graiffe humaine ; les muets Timi- toient ; mais Vathek extenue de faim , ne put y tenir plus long-terns , 6c tomba evanoui.

Deja les gouttes brulantes des flambeaux allu- moient le bois magique , Phiule empoifonnee jettoit mille feux bleuatres, les momies fe confu- moient & lancoient des tourbillons d'une fumee noire & opaque ; enfin les flammes gagnant les cornes de rhinoceros, il fe repandit une odeur fi infefte que le Calife revint a lui en furfaut , & parcourut d'un ceil egare la fcene flamboyante.

�� � L’huile enflammée découloit à grands flots , & les négresses, qui ne cessoient d’en apporter, joignoient leurs hurlemens aux cris de Carathis. Les flammes devinrent si violentes , & le poli de l'acier les reflechissoit avec tant de vivacité , que le Calife ne pouvant plus en supporter l'ardeur ni l'éclat , se refugia sous l’étendard imperial.

Frappés de la lumière qui éclairoit toute la ville , les habitans de Samarah se leverent a la hate , monterent sur leurs toits , virent la tour en feu , & descendirent a moitie nuds fur la place. Leur amour pour leur Souverain se reveilla encore dans ce moment, & croyant qu’il alloit etre brule dans sa tour , ils ne songerent plus qu’a le sauver. Morakanabad sortit de sa retraite en essuyant ses larmes; il crioit au feu , comme les autres. Baba- balouk , dont le nez etoit plus accoutume aux odeurs magiques , se doutoit que Carathis travailloit a ses operations, & conseilloit a tous de rester tranquilles. On le traita de vieux poltron & d 'insigne traitre , on fit avancer les chameaux & les dromadaires charges d’eau ; mais comment entrer dans la tour ?

Pendant qu’on s’obstinoit a en forcer les portes , un vent furieux s’eleva du nord-est , &: repandit au loin la flamme. D’abord, le peuple recula, C O N T E A R A B E. '4$,

enfuite il redoubla de zele. Les odeurs infernales des cornes &: des momies fe repandant de tons cotes , empefterent 1'air , & plufieurs perfonnes prefque fuffoquees , tomberent a la renverfe. Ceux qui etoient reftes debout, difoient a leurs voifms ; eloignez-vous , vous empoifonnez. Mo- rakanabad, plus malade que les autres, faifoit pi tie ; par-tont on fe bouchoit le nez : mais rien n'arreta ceux qui enfoncoient les portes. Cent quarante des plus robufles & des plus determines en vinrent a bout. Us gagnerent 1'efcalier , & fi- rent bien du chemin dans un quart- d'heure.

Carathis , que les fignes de fes muets & de fes negreffes alarmoient, s'avance fur 1'efcalier, en defcend quelques marches, & entend plufieurs yoix qui crient : voici de 1'eau ! Comme elle n'e- toit pas mal leile pour fon age , elle regagna vite la plate-forme , & dit a fon fils : un moment ; fuf- pendez le facrifice ; nous allons avoir de quoi le rendre encore plus beau. Certaines betes s'imagi- nant, fans doute , que le feu etoit a la tour, ont eu la temerite d'en brifer les portes , jufqu'a pre- fent inviolables , & viennent avec de 1'eau. II faut avouer qu'ils font bien bons d'avoir oublie tons vps torts ; mais n'importe. Laiflbns-les mon- ter , nous le$ facrifierons au Giaour ; nos muets

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ne manquent ni de force ni d'experience : ils auront bientot depeche des gens fatigues. Soit , repondit le Calife > pourvu qu'on finiffe & que je dine.

Ces malheureux ne tarderent pas & paroitre. EfTouffles d'avoir monte fi vite onze mille degres , au defefpoir que leurs feaux etoient prefque vui- des, ils ne furent pas plutot arrives que Teclat des flammes & 1'odeur des momies oiFufquerent tous leurs fens a la fois : c'etoit domirjage , car ils ne voyoient pas le fourire agreable ayec lequel les inuets & les negreffes leur paflbient la corde au col ; mais tout n'etoit pas perdu , car ces aima- bles perfonnes ne fe rejouifToient pas moins d'une telle fcene. Jamais on n'etrangla avec plus de faci- lite; chacun tomboit fans refinance & expiroit fanspouffer un cri; de forte que Vathek fe trouva bientot environne des corps de fes plus fideles fujets , qu'on jetta fur le biicher. Carathis qui penfoit a tout , crut en avoir afTez ; elle fit tendre les chaines & fermer les portes d'acier qui fe trouvoient fur le paffage.

On avoit a peine execute ces ordres que la tour trembla ; les cadavres difparurent , & les flammes defombre cramoili qu'elles etoient, de- vinrent d'un beau couleur de rofe. Une vapeuj;

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fuave fe fit delicieufement fentir ; les colonnes de marbre jetterent des fons harmonieux, & les cornes liquefiees exhalerent un parfum raviffant. Carathis , en extafe , jouiffoit d'avance du fucces de fes conjurations ; tandis que les muets & les negreffes, a qui les bonnes odeurs donnoientla colique, fe retirerent dans leurs tariieres eo grommelant.

Des qu'ils furent partis la fcene changea. Le biicher , les cornes & les momies firent place ^ line table magnifiquement fervie. On y voyoit "an milieu d'une foule de mets exquis des flacons 'de vin , & des vafes de Fagfouri oil un forbet ex- cellent repofoit fur la neige (14). Le Calife fondit fur tout cela comme un vautour, & devoroit un agneau aux piflaches; mais Carathis, occupee de tons autres foins , tiroit d'une urne de filigramme un parchemin (15) roule dont on ne voyoit pas la fin , & que fon fils n'avoit pas meme apper^u. Finiffez done , glouton , lui dit-elle d'un ton im- pofant, & ecoutez les promefTes magnifiques qui vous font faites ; alors elle hit tout haut ce qui fuit. Vathek , mon bien-aime , tu as furpafle mes efperances ; mes narines ont favours le fumet de tes momies, de tes excellentes cornes , & fur-tout de ce fang mufuUnan que tit as re-

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pandu fur le biicher. Lorfque la lune fera dan$ fon plein , fors de ton palais , environne de toutes les marques de ta puiffance ; que les

  • > choeurs de tes muiiciens te precedent au fon

des clairons & an bruit des timbales. Fais-toi , fuivre de 1'elite de tes efclaves , de tes femmes les plus cheries , de mille chameaux fomptueu- fement charges , & prends la route d'Iftakhar (16). Ceft-la que je ^attends; 1^, ceint du diademe de Gian Ben Gian (17) , & nageant dans toutes fortes de delices , les talifmans des Suleiman (18) , les trefors des Sultans preada- mites (19) te feront livres ; mais malheur a toi fi dans ta route tu acceptes quelque afyle *.

Le Calife , nonobflant fo^ luxe ordinaire , n'a* voit jamais ii bien dine. II fe laiffa aller & la joie que lui infpiroient de fi bonnes nouvelles, & but de nouveau. Carathis ne haiflbit pss le vin , & faifoit raifon a toutes les rafades qu'il portoitpar ironie a la fante (20) de Mahomet. Cette perfide liqueur acheva de les remplir d'une confiance impie. Us blafphemoient ; 1'ane de Balaam, le chien des fept Dormans , & les autres animaux qui font dans le paradis du faint Prophete (n) , devinrent le fujet de leurs fcandaleufes plaifante- jries. En ce bel etat , ils defcendir,ent gaiment les

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Onze mille degres , fe moquant des faces iriquietes qu'ils voyoient fur la place, k travers les foupi- raux de la tour , gagnerent le fouterrein , & ar- riverent dans les appartemens royaux. Bababa- louk s'y promenoit d'un air tranquille en donnant fes ordres aux eunuques qui mouchoient les bou- gies & peignoient les beaux yeux des Circaflien- nes (12,). II n'eut pas plutot apperc.ii le Calife qu'il dit : Ah ! je vois bien que vous n'etes pas brules ; je m'en doutois. Que nous importe ce que tu as penfe , on ce que tu penfes , s'ecria Ca- rathis ! Vas , cours dire a Morakanabad que nous voulons lui parler, & fur-tout ne t'arrete pas pour faire tes iniipides reflexions.

Le grand vifir arriva fans delai : Vathek & fa mere le rec,urent avcc beaucoup de gravite, lui dirent d'un ton plaintif que le feu du fommet de la tour etoit eteint ; mais que par malheur il en avoit coute la vie aux braves gens qui etoient yenus a leur fecours.

Encore des malheurs ! s'ecria Morakanabad en gemiffant ; ah ! Commandeur des Fideles ; notre faint Prophete eft fans doute irrite centre nous ; c'efl a yous a Tappaifer. Nous 1'appaiferons de refle , repondit le Calife , avec un fourire qui n'annoncoit rien de bon, Vous aurez affez de

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loifir pour vaquer a vos prieres ; ce pays m'abimg la fante , je veux changer d'air ; la montagne aux quatre fources m'ennuie , il faut que je boive du ruiffeau de Rocnabad (13) > & me rafraichiffe dans les beaux vallons qu'il arrofe. En mon ab~ fence vous gouvernerez mes etats , d'apres les confeils de ma mere (14) , & aurez foin de lui fournir tout ce qu'elle defirera pour fes expe- riences ; car vous favez bien que notre tour eft remplie de chofes precieufes pour les fciences.

La tour n'etoit gueres du godt de Morakanabad ; fa comtruftion avoit epuife des trefors prodi- gieux , & il n'y avoit vu porter que des negrefies ? des muets & de vilaines drogues. Il ne favoit non plus que penfer de Carathis , qui prenoit toutes les couleurs comme le canisleon. Sa maudite elo- quence avoit fouvent mis le pauvre Mufulman aux abois ; mais fi elle ne valoit pas grand'choie, fon fils etoit encore pire , 6k: il fe rejouiflbit d'en tre delivre. Il alia done calmer le peuple, & pre- parer tout pour le voyage de fon maitre.

Vathek , dans Tefpoir de plaire davantage aux efprits du palais fouterrein, vouloit que fon voyage fut d'une magnificence inoiue. Pour cet effet il confifqua a droite & gauche les biens de fes fujets, pendant que fa digne mere vifitoit les

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harems , & les depouilloit de leurs pierreries. Toutes les couturieres , toutes les brodeufes de Samarah & des autres grandes villes a cinquante lieues a la ronde , travailloient fans relache aux palanquins , aux fophas , aux canapes & aux litieres qui devoient embellir le train du Monarque. On enleva toutes les belles toiles de Mafulipatan , & on ernploya tant de mourTeline pour enjoliver Bababalouk & les autres eunuques noirs , qu'il n'en refloit pas une aune dans tout 1'Iraque Ba- bylonien.

Pendant que ces preparatifs fe faifoient , Ca- rathis donnoit de petits foupers pour fe rendre agreable aux puiffances tenebreufes. Les dames les plus fameufes par leur beaute y etoient invi- tees. Elle recherchoit fur-tout les plus blanches &les plus delicates. Rien n'etoit auili elegant que ces foupers ; mais lorfque la gaite devenoit ger herale , fes eunuques faifoient couler fous la table des viperes , & y vuidoient des pots rem- plisde fcorpions (15). On penfe bien que tout cela mordoit a merveille. Carathis faifoit fern- blant de ne pas s'en apperceToir, & perfonne n'ofoit bouger. Lorfqu'elle voyoit que les con- vives alloient expirer, elle s'amufoit a panfer quelques plaies avec une excellente theriaque de

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fa competition ; car cette bonne Princeffe avoltf n horreur 1'oifivete.

Vathek n'etoit pas auili laborieux que fa mere; 11 paflbit fon terns a tirer parti des fens dans les palais qui leur etoient dedies. On ne le voyoit plus ni an Divan , ni a la Mofquee ; & pendant qii'une moitie de Samarah fuivoit fon exemple ,' Fautre gemiffoit des progres de la corruption*

Sur ces entrefaites revint 1'ambaffade qu'ori avoit envoyee a la Mecque , dans des terns plus pieux. Elle etoit compofee des plus reverends Moullahs (2.6). Leur miflion etoit parfaitement remplie, & ils apportoient un de ces precieux balais , qui avoit nettoye le facre Cahaba (17) : c'etoit un prefent vraiment digne du plus grand prince de la terre.

Le Calife fe trouvoit dans ce moment retenu en un lieu pen convenable pour recevoir des am- bafladeurs. II entendit la voix de Bababalouk qui crioit derriere les portieres; voici 1'excellent Edris Al Shafei & le feraphiqtie Mouhateddin , qui apportent le balai de la Mecque , & qui avec des larrnes de joie deiirent ardemment de le pre- fenter a votre Majeile. Qu'on porte ce balai ici , dit Vathek ; il pent y etre de quelque utilite. Comment ? repondit Bababalouk , hors de lui

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{18). Obeis ! reprit le Calife, car c'ef! ma volonte fupreme ; c'efl ici , & nulle autre part que je veux recevoir ces bonnes gens qui te mettent en ex- tafe.

L'eunuque s'en alia en murmurant , & dit au venerable cortege de le fuivre. Une fainte joie fe repandk parmi ces refpedables vieillards , & quoique fatigues de leur long voyage , ils fuivi- rent Bababalouk avec une agilite qui tenoit du miracle. Us enfilerent les augufles portiques , & trouvoient bien flatteur que le Calife ne les rec,iit pas, comme des gens ordinaires, dans la falle d'audience. Bientot ils parvinrent dans rinterieur du ferail , oil a travers de riches portieres de foie , ils crurent appercevoir de grands beaux yeux bleus & noirs qui alloient &: venoient comme des eclairs. Penetres de refpecl: & d'etonnement , & pleins de leur miflion celefle , ils s^avan^oient en proceilion vers de petits corridors qui fembloient n'aboutir a rien , & les conduifoient a cette petite cellule , ou le Calife les attendoit..

Le Commandeur des Fideles feroit-il malade, difoit tout bas Edris Al Shafei a foh compagnon ? II eft , fans doute , a fop oratoire , repondit Al Mouhateddin. Vathek , qui entendoit ce dialo- gue j, leur cria :. que vous importe ou je fuis f

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avanceztoujours. Alors il fortitla main a traVerl la portiere , & demanda le facre balai. Chaciin fe proflerna avec refpeft , auili bien que le corridor le permit-, & meme dans un affez beau demi- cercle. Le refpe&able Edris Al Shafei tira le balai des linges broches &parfumes qui en defendoient la vue aiix yeux du vulgaire , fe detacha de fes confreres, & s'avan^a pompeufementverslepre- tendu oratoire. De quelle furprife, de quelle horreur ne fut-il pas faifi ! Vathek, avec un rire moqueur , lui ota le balai qu'il tenoit d'une main tremblante , & fixant quelques toiles d'araignee fufpendues an plancher azure , il les balaya & n'en laiffa pas une feule.

Les vieillards petrifies n'ofoient lever leur barbe de deilus la terre. Us voyofent tout ; car Vathek avoit negligemment tire le rideau qui les feparoit de lui. Leurs larmes mouilloient le marbre. Al Mouhateddin s'evanouit de depit & de fatigue , pendant que le Calife , fe laifTant aller ^ la ren- verfe , rioit & battoit des mains fans mifericorde. Mon cher noiraut , dit-il enfin a Bababalouk , vas regaler ces bonnes gens de nion vin de Shiraz (19). Puifqu'ils peuvent fe vanter de mieux con- noitre mon palais que perfonne, on ne fauroit leur faire trop d'honneur. En difant ces mots ,, il

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leur jetta le balai an nez , & s'en alia rire avec Carathis. Bababalouk fit fon poffible pour con- foler les vieillards , mais deux des plus foibles en moururent fur le champ ; les autres , ne voulant plus voir la lumiere , fe firent porter dans leurs lits , d'oii ils ne fortirent jamais.

La nuit fuivante > Vathek & fa mere monterent au haut de la tour pour confulter les aflres fur le voyage. Les conftellations etant dans un afpeft des plus favorables , le Calife voulut jouir d'un fpe&acle aufTi flatteur. II fbupa gaiment fur la plate-forme , encore noircie de 1'afFreux facri- fice. Pendant le repas on entendit de grands eclats de rire qui retentiiToient dans 1'atmofphere , & it en tira le plus favorable augure.

Tout etoit en mouvement dans te palais. Les lumieres ne s'eteignoient pas de toute la nuit ; le bruit des enclumes & des marteaux, la voix des femmes ck de leurs gardiens qui chantoient en brodant ^ tout cela interrompoit le filence de la nature & plaiibitinfiniment a Vathek, qui croyoit deja nionter en triomphe fur le trone de Suleiman.

Le peuple n'etoit pas moins content que lui. Chacun mettoit la main a 1'ceuvre , pour hater le moment qui devoit le delivrer de la tyrannie d'un maitre fi bizarre*

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Le jour qui preceda le depart de ce prince in* fenfe , Carathis crut devoir lui renouveller fes confeils. Elle ng ceffoit de repeter les decrets du parchemin myfterieux qu'elle avoit appris par coeur,&reconwnandoit fur-tout de n'entrer chez qui que ce fut pendant le voyage. Je fais biea , lui difoit-elle , que tu es friand de bons plats & de jeunes filles ; mais contente-toi de tes anciens cuifiniers, qui font les meilleurs du monde, &: fouviens-toi que dans ton ferail ambulant , il y a pour le moms trois douzaines de jolis vifages auxquels Bababalouk n'a pas encore leve le voile. Si ma prefence n'etoit pas necefTaire ici , je veil- lerois moi-meme a ta conduite. J'aurois grande envie de voir ce palais fouterrein , rempli d'ob- jets interefTans pour les gens de notre efpece ; il n'efl rien que j'aime autant que les cavernes ; mon gout pour les cadavres & les momies eft decide , & je gage que tu trouveras la quintef- fence de ce genre. Ne m'oublie done pas , & des le moment que tu feras en poffeffion des talif- inans qui doivent te donner le royaume des me- taux parfaits , & t*ouvrir le centre de la terre , ne manque pas d'envoyer iei quelque genie de confiance pour me prendre avec mon cabinet. L'huile de ces ferpens qwe j'ai pinces jufqu'a. la

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mort, feraun fort joli prefent pour notre Giaour , qui doit aimer ces fortes de friandifes.

Lorfque Carathis eut fini ce beau difcours , le foleil fe concha derriere la montagne aux quatre fources , &: fit place a la lune. Get aftre , alors dans fon plin , paroiffoit d'une beaute & d'une circonference extraordinaire aux yeux des feni- ines, des eunuques & des pages qui bruloient de voyager. La ville retentiffoit de cris de joie & de fanfares On ne voyoit que plumes flottantes fur tons les pavilions , & qu'aigrettes brillant a la douce clarte de la lune. La grande place ne ref- fembloit pas mal a un parterre emaille des plus belles tulipes de 1'Orient.

Le Calife en habits de ceremonie , s*appuyant fur fon vifir & fur Bababalouk , defcendit la grande rampe de la tour. La multitude entiere etoit profternee 5 6c les chameaux niagnifiquement charges s*agenouilloient devant lui. Ce fpeclacle etoit fuperbe , & le Calife lui-meme s'arreta pour Padmirer. Tout etoit dans un filence refpe&ueux : il fut pourtant un pen trouble par les cris des eunuques de Farriere-garde (30). Ces vigilans ferviteurs avoient remarque que quelques cages a dame (3 i) penchoient trop d'un cote : certains gaillards s'y etoient adroitement g\iffes ; mais on

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les en demcha bien vite , avec de bonnes recom- mandations aux chirurgiens du ferail.

D'aufli petits evenemens n'interrompirent pas la majefte de cette augufte fcene. Vathek falua la lime d'un air d'intelligence ; & les do&eurs de la loi furent fcandalifes de cette idolatrie , ainfi que les vifirs & les grands raffembles pour jouir des Verniers regards de leiir Souverain. Enfin, les clairons & les trompettes donnerent , du fommet de la tour, le iignal du depart. Quoique parfaite- ment d'accord , on crut pourtant y remarquer quelque diffonnance ; c'etoit Carathisqui chantoit des hymnes au Giaour , & dont les negrefles &: les muets faifoient la bafle-continue. Les bons Mufulmans croyant entendre le bourdonnement de ces infe&es nodurnes qui font de mauvais prefage , fupplierent Vathek d'avoir foin de fa perfonne facree.

On arbor e le grand etendard du Califat ; vingt mille lances brillent a fa fuite ; & le Calife , fou- lant majeftueufement aux pieds les tiffus d'or etendus fur fon paffage , monte en litiere aux ac- clamations de fes fujets. Alors , la inarche s'ou- vrit dans le plus bel ordre , & avec un fi grand filence , qu'on entendoit chanter les cigales dans les buiffons de la plaine de Catoul. On fit fix

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Bonnes lieues avant Taw-ore, &: 1'etoile du matin ctinceloit encore dans le firmament, quand ce nombreux cortege arriva au bord du Tygre , oil Ton drefTa les tentes pour fe repofer le refte de la journee.

Trois jours s'ecoulerent de la meme maniere. Le quatrieme, le ciel en courroux eclata de mille feux : la foudre faifoit un fracas epouvantable , & les Circafliennes tremblantes embraffoient leurs vilains gardiens. Le Calife commen^oit a regretter les palais des fens ; il avoit grande envie de fe refugier dans le gros bourg de Ghulchiflar 9 dont le Gouverneur eroit venu lui ofFrir des ra- fraichiffemens. Mais ayant regarde fes tablettes , il fe laifla intrepidement mouiller jufqu'aux os y malgre les inftances de fes favorites. Son entre- prife lui tenoit trop a coeur , & fes grandes efpe- rances foutenoient fon courage. Bientot le cor- tege s'egara ; on fit venir les geographes pour fa- voir oil Ton etoit; mais leurs cartes trempees etoient dans un etat auifi piteux que leurs per- fonnes ; d'ailleurs , on n*avoit point fait de long voyage depuis Haroun Al-Rachid : on ne favoit done plus de quel cote fe diriger. Vathek , qui avoit de grandes connoiffances de la fituation des corps celeftes , ne favoit oh il en etoit fur la terre.

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11 grondoit plus fort encore que le tonnerre , & lachoit quelquefois le mot de potence , qui ne flattoit pas bien agreablement les oreilles litte- raires. Enfin , ne voulant plus fuivre que fes idees , ikordonna de traverfer des rochers efcar- pes , & de prendre un chemin qu'il croy oit devoir le conduire en quatre jours a Rocnabad: on eut beau faire des remontrances > fon parti etoit pris.

Les femmes & les eunuques , qui n'avoient ja- mais rien vu de pareil , fremiffoient a 1'afped des gorges des montagnes 9 . 6c faifoient des cris pi- loyables en voyant les horribles precipices qui bordoient le fentier rapide ou Ton etoit. La nuit toinba avant que le cortege eut atteint le fommet duplushaut rocher. Alors r un vent impetueux mit en pieces les rideaux des palanquins & des cages, &: laiffa les pauvres dames expofees at toutes les fureurs de 1'orage. L'obfcurite duciel augmentoit la terreur de cette nuit defaftreufe ; auffi n'etoit- ce que miaulement des pages & pleurs des de- moifelles.

Pour furcroit de malheur , on entendit des ru- giffemens effroyables , & bientot on appe^ut dans repaiffeur des forets des yeux flamboyans , qui ne pouvoie-nt etre que cetix de diables ou de

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iigres. Les pionniers qui preparoient le chemin du mieux qu'ils pouvoient , & une partie de Pavant- garde , furent devores avant que de pouvoir fe reconnoitre. La confuiion etoit extreme; les loups, les tigres & les autres animaux carnafliers, invites par leurs compagnons , accouroient de toutes parts. On entendoit par-tout croquer cjes os , & dans 1'air , un epouvantable battement d'ailes ; car les vautours commen9oient a fe met- tre de la partie.

L'efFroi parvlnt enfin au grand corps de trou- pes qui entouroit le Monarque & fon ferail , & qui etoit a deux lieues de diflance. Vathek, choye par fes eunuques , ne s'etoit encore apper^u de rien ; il etoit mollement couche fur des couflins de foie dans fon ample litiere ; & pendant que cleux petits pages , plus blancs que 1'email de Franguiftan , lui chaffoient les mouches , il dor- moit d'un profond fommeil , & veyoit briller les trefors de Suleiman dans fes reves. Les clameurs de fes femmes le reveillerent en furfaut , & au lieu du Giaour avec fa clef d'or , il vit Bababa* louk tout tranfi & confterne : Sire , s'ecria ce fidele ferviteur du plus puifTant des Monarques , le malheur eft 4 fon comble; les betes feroces, cjui ne vous refpefteroient pas plus qu'un

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mort, font tombees fur vos chameaux. Trente* des plus richement charges ont etc devores avec leurs condu&eurs; vos boulangers, vos ciuii- niers, & ceux qui portoient vos provifions de bouche ont eprouve le meme fort , & fi notre faint Prophete ne nous protege pas, nous ne mangerons plus de notre vie. A ce mot de man* ger, le Calife perdit toute contenance; il hurla & fe donna de grands coups. Bababalouk voyant que fon maitre avoit tout-a-fait perdu la tete , fe boucha les oreilles pour s'eviter an moins le tin- tamarre du ferail. Et comme les tenebres aug- mentoient, & que la rumeur devenoit toujours plus grande , il prit un parti heroi'que. Allons ,' mefdames & mes confreres , cria-t-il de toutes fes forces , mettons la main a 1'oeuvre , battons le briquet an plus vite ! II ne fera pas dit que le Commandeur des vrais Croyans ferve de pature & des animaux infideles.

Quoiqu'il n'y cut pas mal de capricieufes & de reveches parmi ces belles, toutes furent foumifes, dans cette occafion. En un clin-d'oeil , on vit pa- roitre des feux dans toutes les cages. Dix mille flambeaux (3 1) furent allumes fur le champ, tout le monde s'arme de gros cierges, & le Calife lui- tnemeenfaitautant. Des etoupes trempees dans

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I'huile & allumees an bout de longues perches ,' jettoient tant d'eclat que les rochers paroiffoient eclaires comme en plein jour. L'air etoit rempli de tourbillons d'etincelles , & le vent les chaffant par-tout , le feu prit a la fougere & aux brou- failles. Dans pen , 1'incendie fit des progres ra- pides ; on vit ramper de toutes parts des ferpens an defefpoir & qui abandonnoient leur demeure avec des fifflemens effroyables. Les chevaux , le nez au vent , hennifToient , battoient du pied , & ruoient fans quartier.

Une des forets de cedre qu'on cotoyoit alors s'embrafa , & les branches qui pendoient fur le chemin communiquerent les flammes aux fines mouffelines & aux belles toiles qui couvroient les cages des dames , & elles furent obligees d'en ibrtir, an hafard de fe rompre le col. Vathek, vomiffant mille blafphemes , fut forc6 tout comme les autres de mettre fes pieds facres ci terre.

Jamais rien de pareil n'etoit arrive : les dames qui ne favoient pas fe tirer d'affaire , tomboient dans la fange , pleines de depit , de honte & de rage. Moi , marcher ! difoit 1'une ; moi, mouiller mes pieds ! difoit 1'autre ; moi , falir mes robes ! s'ecrioit une troifieme : execrable Bababalouk I difoient-elles toutes a la fois , ordure d'enfer !

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Qu'avois-tu befoin de flambeaux ? Plutot que les tigres ( nous euffent devorees , que d'etre viies dans Tetat ou nous fornmes ! Nous voila perdues pour jamais. II n'y aura pas de porte-faix dans Parmee , ni de decrotteur de chameaux qui ne piaffe fe vanter d'avoir vu une partie de notre corps , & , qui pis eft , nos vifages (3 3). En di- fant ces mots 5 les plus modeftes fe jetterent la face dans les ornieres. Celles qui avoient un peu plus de courage en voulurent a Bababalouk ; mais lui , qui les connoiffoit & qui etoit fin , s'enfuit & toutes jambes avec fes confreres , en fecouant leurs torches & battant des tymbales.

L'incendie repandit une lumiere aufli vive que le foleil au plus beau jour de la canicule, & 11 faifoit chaud a proportion. Oh comble d'horreur On voyoit le Calife embourbe comme un fimple mortel ! Ses fens commencerent a s'engourdir ; il ne pouvoit plus avancer. Une de fes femmes Ethiopiennes (car il en avoit une grande va- riete ) eut pitie de lui , le prit a braffe-corps 9 le chargea fur fes epaules , & voyantque le feu ga- gnoit de tons cotes , elle partit comme un trait , jnalgre le poids de fon fardeau. Les autres dames, auxquelles le danger avoit rendu 1'ufage de leurs jambes ? la fuivirent de toutes leurs forces ; les

gardes

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gardes fe mirent a galoper apres , & les palefreniers faifoient courir les chameaux en fe culbutant les uns fur les autres.

On arriva enfin au lieu oil les betes feroces avoient commence le carnage ; mais elles avoient trop d'efprit pour ne s'etre pas retirees an bruit d'un fi horrible vacarme , ayant , du refte , foupe a merveille. Bababalouk fe faifit pourtant de deux ou trois des plus grafTes , & qui s'etoient tant remplies qu'elles ne pouvoient plus bouger: il fe mit a les ecorcher proprement ; & comme on etoit deja affez eloigne de Tembrafement pour que la chaleur n*en fut que mediocre & agreable, on fe determina a s'arreter dans 1'endroit oil Ton etoit. On ramafla les lambeaux des toiles peintes ; on enterra les debris du repas des loups & des. tigres ; on fe vengea fur quelques douzaines de yautours qui en avoient leur faoul ; & apres avoir fait le denombrement des chameaux qui preparoient tranquillement du fel ammoniac , on encagea tant bien que mal les dames, & on dreffa la tente imperiale fur le terrain le mo ins raboteux.

Vathek s'etendit fur fes matelas de duvet, & commenc.oit a fe refaire des fecouffes de 1'Ethio- pienne ; c'etoit une rude monture ! Le rep.os ra-.

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mena fon appetit accoutume ; il demanda a man-" ger : mais , helas ! ces pains delicats qu'en cuifoit dans des fours d'argent (34) pour fa bouche royale , ces gateaux friands , ces confitures am- brees , ces flacons de vin de Shiraz , ces porce- laines remplies de neige (3 5) , ces excellens rai- fins qui croiflent fur les bords du Tygre ; tout avoit difparu ! Bababalouk n'avoit a offrir qu'un gros lonp roti , des vautours a la daube , des herbes ameres , des champignons veneneux , des chardons & des racines de mandragore qui ulce- roient la gorge & mettoient la langue en pieces. Pour toutes liqueurs, il ne poffedoit que quelques phioles de mechante eau-de-vie , que les marmi- tons avoient cachees dans leurs pabouches. On conceit qu'un repas aufli deteftable dut mettre Vathek an defefpoir; il fe bouchoit le nez & mSchoit avec des grimaces affreufes. Cependant , il ne mangea pas mal , & s'endormit pour mieux digerer.

Pendant ce terns tous les nuages avoient dif- paru de deffus 1'horifon. Le foleil etoit ardent , & fes rayons , reflechis par les rochers , rotif- foient le Calife , malgre les rideaux qui 1'enve- loppoient. Un effaim de moucherons puans & coiJeur d'abfynthe, le piquoient jufqu'au fang.

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N*en pouvant plus , il fe reveille en furfaut , & hors de lui ; il ne favoit que devenir , & fe de- battoit de toutes fes forces , tandis que Bababa- louk continuoit de ronfler, convert de ces vilains infe&es qui lui courtifoient le nez. Les petits pages avoient jette leurs eventails par terre. Is etoient & moitie morts, & employoient leurs voix expirantes a faire des reproches amers ait Calife , qui , pour la premiere fois de fa vie , en* tendit la verite.

Alors, il renouvella fes imprecations cotitre le Giaour, & commence meme a dire quelques douceurs a Mahomet. Ou fuis- je ? s'ecrioit-il : quels font ees anreux rochers ! ces Vallees de te* nebres ! fommes-nous arrives a 1'epouvantable Caf (36)! la Simorgue (37) va-t-elle venirme crever les yeux pour venger mon expedition impie ! En parlant ainfi , il mit la tete a une ou- verture du pavilion ; mais helas ! quels objets fe prefenterent ^ fa vue ! D'un cote 5 une plaine de fable noir dont on ne voyoit point 1'extremite ; de Tautre , des rochers perpendiculaires tout con- verts de ces abominables chardons qui lui fai- foient encore cuire la langue. II crut pourtant decouvrir parmi les ronces & les e'pines ^ quel- ques fleurs gigantefques - 9 il fe trompoit : ce n'e*.

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toit que des morceaux de toiles peintes (3 8) , & des lanibeaux de fon magnifique cortege. Comme il y avoit plufieurs crevaffes dans le roc , Vathek preta 1'oreille , dans 1'efpoir d'y entendre le bruit de quelque torrent ; mais il n'entendit que le fourd murmure de gens , qui , en maudiflant leur voyage , demandoient de I'eau. II y en avoit meme qui crioient aupres de lui : pourquoi avons-nous ete conduits ici ? Notre Calife a-t-il quelqu'autre tour a batir ? On eft-ce que les Afrites (3^) impitoyables que Carathis aime tant , font ici leur demeure ?

A ce nom de Carathis , Vathek fe refTouvint de certaines tablettes qu'elle lui avoit donnees , en lui confeillant d'y avoir recours dans les cas de- fefperes. Pendant qu'il les feuilletoit , il entendit un cri de joie & des battemens de mains ; les ri- deaux du pavilion s'ouvrirent , & il vit Bababa- louk fuivi d'une troupe de fes favorites. Us lui amenoient deux nains d'une coudee de haut, portant une grande corbeille remplie de melons , d'oranges & de grenades, & qui chantoient d'une voix argentine les paroles fuivantes : Nous habitons fur la cime de ces rochers ? une cabane tiffue de cannes & de joncs ; les aigles nous P envient notre fejour ; une petite fource nous y

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w fournit de quoi faire 1'Abdefte (40) , & jamais un jour ne fe paffe fans que nous recitions les prieres prefcrites par notre faint Prophete. Nous vous cheriffons , 6 Commandeur des Fideles ! Notre maitre , le bon Emir Fakreddiit vous cherit auffi ; il revere en vous le Vicaire de Mahomet. Tout petits que nous fommes , il a de la confiance en nous ; il fait que nos coeurs font auffi bons que nos corps font meprifables; & il nous a places ici pour fecourir ceux qui s'egarent dans ces trifles montagnes. Nous etions , la nuit derniere , occupes dans notre petite cellule de la lecture .du faint Coran , Ibrfque les vents impetueux ont eteint tout-a- coup nos lumieres , & fait trembler notre habi~ ration. Deux heures fe font ecoulees dans les plus profondes tenebres ; alors, nous enten- dimes an loin des fons que nous avons pris pour ceux des clochettes d\m Cafila (41) qui tra- verfoit les rocs. Bientot des cris , des rugiffe- mens & le fon des tyrnbales ont frappe nos oreilles. Glaces d'efrroi, nous ayons penfe que >> le Deggial (41) avec fes anges exterminateurs , venoit rcpandre fes fleaux fur la terre. An mi- lieu de ces reflexions , des flarnmes couleur de fang fc font elevees fur 1'horifon , &

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p momens.apres, nous fumes tout couverts d'e^ tincglks. Hors de nous-memes par ce fpedacle effrayant, nous nous fommes agenouilles., nous avons ouvert le livre di&e par les bienheureufes Intelligences , & a la clarte des feux qui nous entouroient , nous avons lu le verfet qui dit : On ne doit mettrefa confiance qum la mifiricorde du del; il n'y a de reffburce que dans le faint y> Prophete ; la rnoxtagne de Caf elle-meme peut v trembler 9 la puiffance d* Allah eft feule inebrAn- lable. Apres avoir prononce ces paroles , un calme celefte s'eft empare de nos ames ; il s'eft fait un profond faience , & nos oreilles ont dif- tinftement oui dans Fair une voix qui difoit : Serviteurs de mon Serviteur fidele, mettez vos fandales 9 & defcendez dans 1'heureufe vailed qu*habite Fakreddin ; dites-lui qu'une oecafion illuftre fe prefente pour fatisfaire la foif de foil coeur hoipitalier : c'eft le Commandeur des vrais Croyans qui erre lui-meme dans ces mon- tagnes ; il faut le fecourir. Joyeufement , nous avons obei a 1'angelique miffion ; & notre mai- tre plein d'un zele pieux, a cueilli de fes pro- pres mains ces melons , ces oranges , ces gre- nades ; il nous fuit avec cent dromadaires char- gcs des eaux les phis limpides de fes fontaines ^

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>> II vient baifer la frange de votre robe facree , & vous fupplier d'entrer dans fon humble de- meure , qui eft enchaffie dans ces deferts arides comme une emeraude dans le plomb w. Les nains , apres avoir parle ainfi , reilerent debout les mains croifees fur 1'eilomac , & dans un pro- fond filence.

Pendant cette belle harangue , Vathek s'etoit faifi de la corbeille , &: long-terns avant qu'elle fut nie , les fruits s'etoient fondus dans fa bouche. A mefure qu'il les mangeoit, il devenoit pieux, recitoit fes prieres y & demandoit en meme terns 1'Alcoran & du fucre.

II etoit dans ces difpofitions , quand les tablet- tes y qu'il avoit pofees a Tapparition des nains , lui donnerent dans la vue ; il les reprit : mais il penfa tomber de fon haut, en y voyant en grands cara&eres rouges , traces par la main de Carathis , ces paroles qui etoient d'un a-propos a faire trembler : Garde-toi bicn des yieux doftcurs 6* dc kurs pahs meffagers qui riont qifune coudce ; "jnif,t-toi dc Icurs fupercheries pieufes ; au lieu dc manger leurs melons , ilfaut les mettre eux-memcs a la broche. Si tu es ajfe{ foible pour tntrtr che^ cux 9 la pone du palais fouterrein fe fermera, & fon mouwment te mettra en lambeaux. On era-

Eiv

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chcrafur ton corps 9 & Us chauve-fouris feront leur

nld dt t$n ventre .

Que iignifie ce galimathias epouvantable ? s'e"* cria le Calife : faut-il que j'expire de foif dans ces deferts de fable, pendant que je puis me ra- fraichir dans 1'heureufe vallee des melons & des concombres ? Que maudit foit le Giaour avec ion portail d'ebene ! Il m'a fait affez morfondre ; d'ailleurs , qui me donnera des loix ? Je ne dois cntrer chez perfonne , dit-on ; eh ! puis-j'e entrer dans qulque lieu qui ne m'appartienne ? Bababa- louk ? qui ne psrdoit pas une parole de ce foli-^ loque , y applaudiflbit de tout fon coeur , & toutes les dames furent de fon avis; ; ce qui juf qu'alors n'etoit pas arrivd,

On f^ta les nains , on les carefTa 5 on les mit bien proprement fur de petits carreaux de fatin , on admira la fymmetrie de leurs petits corps , on vouloit tout voir , on leur prefenta des breloques & du bonbon ; mais ils refuserent tout avec une gravite admirable. Us grimperent fur i'eflrade du Calife , ck fe plac, ant fur fes epaules , ils lui bour- donnerent des prieres dans les deux oreilles, Leurs petites langues alloient comme les fetiilles du tremble, & la patience de Vathek touchoit a f^ fin ? quand les agclamations des troupes an>

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noncerent 1'arrivee de Fakreddin , avec cent bar- bons, autant d'Alcorans , & autant, de droma- daires. On fe mit vite aux ablution? & a reciter le Bifinillah (43). Vathek fe debarraffa de fes importuns moniteurs , & en fit de meme ; car il avoit les mains brulantes.

Le bon Emir , qui etoit religieux a toute ou- trance , & grand complimenteur ,fit une harangue cinq fois plus longue , &: cinq fois moins interef- fante 5 que celle de fes petits precurfeurs. Le Ca- life n'y pouvant plus tenir , s'ecria : pour 1'amour de Mahomet ! finiffons , mon cher Fakreddin , & allons dans votre verte vallee , manger les beaux fruits dont le ciel voits a fait prefent. Sur ce mot d'allons , on fe mit en marche ; les vieillards al- loient un pen lentement ; mais Vathek , fous- main , avoit ordonne aux petits pages d'eperon- ner les dromadaires. Les cabrioles que ces ani- maux faifoient , & Tembarras de leurs cavaliers o&ogenaires , etoient fi plaifans , qu'on n'enten- dbit qu'eclats de rire dans toutes les cages.

On defcendit pourtant heureufement dans la vallee par de grands efcaliers que 1'Emir avoit fait pratiquer dans le roc ; & deja on commen- ^oit ^ entendre le murmure des ruiffeaux &c le fremiffement des feiiilles,. Le cortege enfila bientot

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tin fentier horde d'arbuftes fleuris, qui aboutif- foit a un grand bois de palmier , dont les bran- ches ombrageoient un vafte batiment depierre de taille. Get edifice etoit couronne de neuf domes , & orne d'autant de p or tails de bronze , fur lef- quels les mots fuivans etoient graves en email. Cefl Id fafyle des pelerins , le refuge des voyageurs , & le depot desfecrets de tous les pays du monde.

Neuf pages , beaux comme le jour, & decem- ment vetus de longues robes de lin d'Egypte , fe tenoient a chaque porte. Us re^urent la proceflion d'un air ouvert & careffant. Quatre des plus ai- mables placerent le Calife fur un tecthrayan (44) magnifique ; quatre autres un pii moins gracieux fe chargerent de Bababalouk , qui treffailloit de joie en voyant 1'heureux gite qu'il devoit avoir : k refle du train fut foigne par les autres pages.

Quand tout ce qui etoit male eut difparu , la porte d'une grande enceinte qu'on voyoit a droi- te , tourna fur fes gonds harmonieux , & il ei> fortit une jeune perfonne d'une taille legere , & dont la chevelure d'un blond cendre flottoit ait gre des zephirs du crepufcule. Une troupe de jeu- nes filles , femblables aux pleiades 5 la fuivoit fur la pointe des pieds. Elles accoururent toutes aux pavilions oil etoient les fultanes , 6c la jeune dame

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s'Inclinant v avec grace leur dit : mes charmantes princeffes, on yous attend; nous avons drefle les lits de repos, & jonche vos appartemens de jafmin : mil infe&e n'ecartera le fommeil de vos paupieres , nous les chafferons avec un million de plumes. Venez done , aimables dames 9 rafrai- chir vos pieds delicats , & vos membres d'ivoire dans des bains d'eau de rofe (45) ; & a la douce lueur des lampes parfumees , nos fervantes vous feront des contes. Les fultanes accepterent avec grand plaifir ces ofFres obligeantes , & fuivirent la jeune dame dans le harem de TEmir; mais il faut les quitter un moment pour retourner au Calife.

Ce prince avoit ete conduit fous tin grand dome , eclaire de mille lampes de cryftal de roche. Autant de vafes de la meme matiere , remplis d'un forbet delicieux, etinceloient fur une grande table oil fe trouvoit une profufion de naets deli- cats. II y avoit entr'autres du riz au lait d'aman- des , des potages au fafran , 6c de 1'agneau a la creme , que le Calife aimoit beaucoup. Il en mangea avec exces , temoigna bien de Famitie a 1'Emir dans la gaite de fon cceur , & fit danfer les nains malgre eux ; car ces petits devots n'o- foient defobeir au Commandeur des Fidgles. Enfin a

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il s'etendit fur le fopha , & dormit plus tranquil-' lement qu'il n'avoit fait de fa vie.

II regnoit fous ce dome un filence paifible que rien n'interrompoit que le bruit des machoires de Bababalouk, qui fe refaifoit du trifle jeune auquel il avoit ete force dans les montagnes* Cornme il etoit de trop bonne humeur pour dor- jnir , &: qu'il n'aimoit pas a etre defceuvre , il voulut aller tout de fuite an harem pour foigner fes dames , voir fi elles s'etoient frottees a propos de baume de la Mecque 5 fi leurs fourcils & toutes les autres chofes etoient en ordre chez elles ; en un mot, pour leur rendre tons les menus fervices dont elles avoient befoin.

Il chercha long-terns, mais fans fucces , la porte qui conduifoit an harem. De peur d'eveiller le Calife,il n'ofbit crier, & perfonne ne bougeoit dans le palais. Il commen^oit a defeiperer de venir a bout de fon defTein , lorfqu'il entendit un petit chuchotement ; c'etoient les nains qui etoient retournes a leur ancienne occupation , & qui > pourlaneuf cent-neuvieme fois de leur vie, re- lifoient TAlcoran. Us inviterent tres-poliment Bababalouk a les entendre ; mais il avoit bien d'autres chofes a faire. Les nains , quoiqu'un pen fcandalifes, lui indiquerent le chemin des appar-

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temens qu'il cherchoit. 11 falloit , pour y arriver, pafTer par cent corridors fort obfcurs. II les enfila en tatonnant , & a la fin au bout d'une longue allee, il commenc,a a entendre 1'agreable caquet <les femmes , & fon coeur en fut tout rejoiii. Ah I ah ! vous n'etes pas encore endormies , s'ecria-t- il , en faifant de grandes enjambees ; he croyez pas que j'aie abdique ma charge ; je m'etois feu- lement arrete pour manger les reftes de notre naaitre. Deux eiimiques noirs 5 entendant parler fi haut , fe detacherent des autres a la hate , le fabre a la main ; mais bientot on repeta de tons cotes: ce n'eft que Bababalouk 3 ce n'eft que Bababalouk. En effet , ce vigilant gardien s'avanc,a vers une portiere de foie incarnat , a travers de laquelle liiifoit une clarte agreable , qui lui fit diftinguer un grand bain de porphyre fonce , & d'une forme ovale. D'amples rideaux tombant en grands re- plis , entouroient ce bain ; ils etoient a demi-ou- verts, & laiflbient entrevoir des groupes de jeunes efclaves , parmi lefquelles Bababalouk re- connut fes anciennes pupilles etendant mollement les bras , comme pour embraffer 1'eau parfumee 9 & fe refaire de leurs fatigues. Les regards langou- reux & tendres , les mots a 1'oreille , les fourires enchanteurs qui a^compagnoient les petites coa-

�� � yg V A t H E K,

tfdences, la douce odeur des rofes , tout infpiroit line volupte , centre laquelle Bababalouk lui- meme avoit de la peine a fe defendre.

II garda pourtant un grand ferieux , & com- manda d'un ton. magirtral de faire fortir ces belles de 1'eau , & de les peigner d'importance. Tandis qu'il donnoit ces ordres , la jeune Nouronihar , fille de PEmir , gentille comme une gazelle , & pleine d'efpieglerie , fit figne a une de fes efclaves de defcendre tout doucement la grande efcarpo- lette qui etoit attachee au plancher avec des cor- dons de foie. Pendant qu'on faifoit cette ma- noeuvre, elle parla des doigts aux femmes qui etoient dans le bain , & qui bien fachees d'etre obligees de fortir de ce fejour de mollefle , em- melerent leurs cheveux pour donner de Poccu- pation a Bababalouk , & lui faifoient mille autres niches.

Quand Nouronihar le vit pret a perdfe patien- ce , elle s'approcha de lui avec un reipecl: afFefte , & lui dit : Seigneur , il n'efl pas decent que le chef des eunuques du Calife , notre Souverain , fe tienne ainfi debout ; daignfz repofer votre gentille perfonne fur ce fopha , qui fe rompra de depit s'il n'a pas 1'honneur de vous rece- voir . Charme de ces accens flatteurs , Baba-

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balouk repondit galamment : Delices de mes prunelles , j'accepte la proportion qui decode de vos levres fucrees ; & , a dire vrai , mes fens font afFoiblis par Padmiration que m'a caufe la fplendeur rayonnante de vos charmes . Re- pofez-vous done , reprit la belle , en le placant fur le pretendu fopha. Tout-a-coup , la machine partit comme un eclair. Toutes les femmes voyant alors de quoi il s'agiffoit ? fortirent nues du bain , & fe mirent follement a donner le branle Tef- carpolette. Dans pen elle parcounit tout 1'efpace d'un dome fort eleve , & faifoit perdre la refpira- tion a 1'infortune Bababalouk. Quelquefois il ra- foit Teau , & quelquefois il alloit donner du nez contf e les vitres ; en vain , il rempliffoit Fair de fes cris avec line voix qui reffembloit au fon d'un pot cafle , les eclats de rire ne permettoient pas de les entendre.

Nouronihar, ivre de jeuneffe & de gaiete, etoit bien accoutumee aux eunuques des harems ordinaires ; mais elle n'en avoit jamais vu d'aufli degoiitant ni d'aufli royal : auili fe divertiffoit- elle plus que toutes les autres. Enfin, elle fe mit a parodier des vers Perfans , & chanta : Douce & blanche colombe qui vole dans les airs f donne quelque oeillade a ta fidele compagne.

�� � Gazouillant rossignol, je suis ta rose (46) chante-moi donx quelques couplets agréables.

Les sultanes & les esclaves, animées par ces plaisanteries, firent tant jouer l'escarpolette que la corde se cassa , & que le pauvre Bababalouk tomba comme une tortue au milieu du bain. Il fe fit un cri general ; douze petites portes qu’on n’appercevoit pas s’ouvrirent, & 1’on s’echappa bien vite apres lui avoir jette tons les linges fur la tête, & avoir éteint les lumières.

Le deplorable animal dans 1’eau jufqu’au col & dans 1’obfcurite , ne pouvoit fe debarrafler du fa- tras qu’on lui avoit jette, & entendoit, a fa grande douleur , des eclats de rire de tons cotes. Cetoit en vain qu’il fe debattoit pour fortir du bain ; le bord tout imbibe de l'huile qui ayoit coule des lampes caffees , le faifoit glifler & retomber avec un bruit fourd qui refonnoit dans le dome. A chaque chute , les maudits eclats de rire redou- bloient. Croyant ce lieu habite par des demons plutot que par des femmes , il prit le parti de ne plus tatonner , & de refler tristement dans le bain. Son humeur s’exhala en soliloques remplis d’imprecations 5 dont fes malicieuies voifmes , nonchalamment couchees eniemble, ne perdoient pas un mot. Le matin le furprit dans ce bel etat ; on on le lira enfin de deficits le monceau de linge demi etouffe , &: trempe jufqu’aux os. Le Calife Favoit fait chercher par-tout, & il fe prefenta devant fon rnaitre en boitant &: en claquant des dents. Vathek s’ecria en le voyant dans cet etat ; Qu’as-tu done ? Qui eft-ce qui t’a rnis a la mari- nade ? Et vous-meme , qui vous a fait entrer dans ce maudit gite ? demanda Bababaloiik a fon tour ? Eft-ce qu\m Monarque , tel que vous , doit venir fe fourrer avec fon harem , chez un barbon d’Emir qui ne iait pas vivre? Les gracieufes demoifelles qu’il tient ici ! Imaginez-vous qu’elles m’ont trem- pe comme une croute de pain 5 & m’ont fait danser toute la nuit fur leur maudite escarpolette comme un saltimbanque. Voila un bel exemple pour vos sultanes , a qui j’avois inipire tant de bienseance !

Vathek, ne comprenant rien a ce difcotirs , fe fit expliquer toute Fhiftoire/ Mais an lieu de plaindre le pauvre here , il fe mit a rire de toute fa force , de la figure qu’il devoit faire fur l'escarpolette. Bababalouk en fut outre , & peu s’en fall ut qu’il ne perdit tout refpecl. Riez , riez , Seigneur , difoit-il ; je voudrois que cette Nou- ronihar vous jouat aufli qtielque tour; elle eft affez mechante pour ne pas vous epargner vous* Si V A T H E K,

ineme. Ces mots ne firentpas d'abord line grands impreflion fur le Calife ; mais il s'en reffouvint dans la fuite.

Au milieu de cette converfation arriva Fak- reddin , pour inviter Vathek a des prieres folem- nelles , & aux ablutions qui fe faifoient dans une valte prairie, arrofee par une infinite de ruifleaux. Le Calife trouva 1'eau fraiche , mais les prieres ennuyeufes a la mort. II fe divertiflbit pourtant de la multitude de calenders , de fantons & de derviches 9 qui alloient & venoient dans la prai- rie. Les bramanes, les faquirs & autres cagots venus des grandes Indes , & qui en voyageant s'etoient arretes chez 1'Emir , 1'amufoient fur-tout beaucoup. Us avoient tons quelque momerie fa- vorite : les uns trainoient une grande chaine ; les autres un ourang-outang ; d'autres etoient armes de difciplines ; tons reuffirToient a merveille dans leurs difFerens exercices. On en voyoit qui grim- poient fur les arbres , tenoient un pied en Fair , fe balan9oient fur un petit feu , & fe donnoient des nazardes fans pitie. II y en avoit auili qui che- riffoient la vermine , 8i celle-ci ne repondoit pas mal a leurs carefTes. Ces cagots ambulans foule- voient le coeur des derviches , des calenders & des fantons. On les avoit raffembles , dans Tef-.

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poir que la prefence du Calife les gueriroit de leur folie , & les convertiroit a la foi mufulmane : mais helas ! on fe trompa beaucoup. Au lieu de les precher , Vathek les traita comme des bouf- fons j leur dit de faire fes complimens a Vifnou & a Ixhora (47) > & fe prit de fantaifie pour un gros vieillard de Tifle de Serendib , qui etoit le plus ridicule de tous. Ah a, lui dit-il, pour Ta- mo ur de tes Dieux , fais quelque gambade qui m'amufe. Le vieillard offenfe fe mit ^ pleurer ; & comme il etoit un vilain pleureur , Vathek lui tourna le dos. Bababalouk , qui fuivoit le Calife avec un parafol , lui dit alors : que votre Majelte prenne garde a cefte canaille. Quelle diable d'idee de la raffembler ici ! Faut-il qu'un grand Monar- que foit regale d'un tel fpeftacle , avec des inter- medes de talapoins plus galeux que des chiens ? Si j'etois vous , j'ordonnerois un grand feu , & je purgerois la terre de I'Emir , de fon harem & de tpute fa menagerie. Tais-toi , repondit Vathek. Tout ceci m'amufe infiniment 9 & je ne quitterai pas la prairie que je n'aie vifite tous les animaux qui 1'habitent.

A mefure que le Calife alloit en avant , on lui prefentoit toutes fortes d'objets pitoyables (48) ; des aveugles , des demi-ayeugles , des meffieurs

Fij

�� � ?4 V A T H E K ,

fans nez , des dames fans oreilles , & le tout pour* relever la grande charite de Fakreddin qui, avec fes barbons , diftribuoit a la ronde les cataplafmes & les emplatres. A midi , il fe fit une fuperbe en- tree d'e&ropies , &: bientot on vit dans la plaine les plus jolies focietes d'infirmes. Les aveugles , eu tatonnant , alloient avec les aveugles ; les boitenx clochoient enfemble, & les manchots gefticuloient du feul bras qui leur refloit. Aux bords d'une grande chute d'eau fe trouvoient les fourds ; ceux de Pegu avoient les oreilles les plus belles & les plus larges , & jouiflbient de Tagre- ment d'entendre encore moins que les autres. Ce lieu etoit auffi le rendez-vous des fuperfluites en tout genre , comme des goitres , des bofles j & meme des cornes , dont plufieurs avoient un poli admirable.

L'Emir voulut rendre la fete folemnelle , & faire tons les honneurs poflibles a fon illuftre convive ; n confequence , il fit etendre fur le gazon une multitude de peaux & de nappes. On fervit des pilans de toutes les couleurs , & autres mets orthodoxes pour les bons mufulmans. Va- thek , qui etoit honteufement tolerant , avoit eu le foin d'ordonner des petits plats d'abomination (49) ^ lu " fcandalifoient les fideles. Bientot , toute

�� � la sainte affernblee fe mit a manger de fon mieux. Le Calife cut envie d’en faire autant ; & malgre toutes les remontrances du ehef des eunuques, il voulut diner fur le lieu meme. Aufli-tot 1’Emir fit dreffer une table a 1’ombre des faules. An pre- mier fervice on donna du poiffon tire d’une ri- viere (50) qui couloit fur un fable dore an pied d’une colline fort haute. On rotiflbit ce poiffon a mefure qu’on le prenoit , & on 1’affaifonnoit cnfuite avec des fines herbes du mont Sina (5.1) ; car chez 1’Emir tout etoit aufli pieux qu’excellent.

On etoit aux entremets du feflin , quand tout- i-coup un fon melodieux de luths que repetoient ies echos f fe fit entendre fur la colline. Le Ca- life , faifi d’etonnement &: de plaifir , leva la tete , & il lui toniba fur le vifage un bouquet de jasmin* Mille eclats de rire fuccederent a cette petite niche % & a travers les buiHons on appercut les formes elegantes, de plufieurs jeunes filles qui fautilloient comme des chevreuils. L’odeur de leurs cheve- lures parfumees parvint jufqu’a Vathek ; il sus- pendit son repas, & comme enchante il dit a Bababalouk : les Perifes (51) sont-elles descen- dues de leurs spheres ? Vois-tu celle dont la taille est si deliee, qui court avec tant d’intrepidite fur les bords des precipices, & qui en tournant sa 86 V A t H E K,

tete , femble ne faire attention qu'aux gracieux replis de fa robe ? Avec quelle jolie petite impa- tience elle difpute fon voile aux buiffons ! Seroit- ce elle qui m'a jette les jafmins ? Oh ! c'eft bien elle 9 repondit Bababalouk , & elle feroit fille a votis jetter vous-meme du rocher en bas ; je la reconnois : c'eft ma bonne amie Nouronihar , qui m'a fi joliment prete fon efcarpolette. Allons, mon cher feigneur & maitre , continua-t-il 9 en rompant une branche de faule , permettez-moi de Taller fufliger pour vous avoir manque de refpeft. L'Emir ne fauroit s*en plaindre ; car , fauf ce que je dois a fa pietd, il a grand tort de tenir un trou- peau de demoifelles fur les montagnes ; Tair vif donne trop d'a&ivite aux penfees.

Paix, blafphemateur , dit le Calife; ne parle pas ainfi de celle qui entraine mon cceur fur ce.s montagnes. Fais plutot que mes yeux fe fixent fur les fiens , & que je puiffe refpirer fa douce ha* leine. Avec quelle grace & quelle legerete elle court palpitant dans ces lieux champetres! En difant ces mots , Vathek etendit fes bras vers la colline, & levant les yeux avec une agitation qu'il n'avoit jamais fentie , il cherchoit a -ne pas perdre de vue celle qui 1'avoit deja captive. Mais fa courfe etoit auffi difficile a fuivre que le vot

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cTun de ces beaux papillons azures de Cachemire , fi rares & fi femillans,

Vathek , non content de voir :Nouronihar , vouloit aufli 1'efitendfe , &: pretoit avidement I'o-* reille pour difijnguer fes aceehs.: Erifin il entendit qu'elle difoitune de fes-compagnes, en chucho- tant derriere le petit buiflpn d'pii ! elle av.oit jette le bouquet; il faut avouer qu\m Cjilife eft une belle chofe a voir : mais mon petit Gnldienrouz eft bien plus aimable; une trefle de fa .douce die* velure vaut mieux que toute la riche broderie des Indes ; j'aime mieux que fes dents me ferrent ma- licieufement le doigt que la plus belle bague du trefor imperial. Ou l'as-tu laiffe , Sutlememe ? Pourquoi n'eft-il pas ici ?

Le Calife inquiet auroit bien voulu en enten- dre davantage; mais elle s'eloigna avec toutes fes efclaves. L'amoureux Monarque la fuivit des yeux jufqu'a ce qu'il 1'eiit perdue de vue , & de- meura tel qu'un voyageur egare pendant la nuit , a qui les nuages derobent la conflellation qui le dirige. Un rideau de tenebres fembloit s'etre abaifle devant lui ; tout lui paroiffoit decolore % . tout avoit pour lui change de face* Le bruit du ruiffeau portoit la melancolie dans fan ame , & fes -larnies tomboient fur les jafmins qu'il avoit

Fiv

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recueillis dans fon fein briilant. II ramaffa rneme quelques cailloux pour fe reflbuvenir de 1'endroit oil il avoit fenti les premiers elans d'une paffion , qui jufqu'alors lui avoit ete inconnue. Mille fois il avoit tache de s'en eloigner , mais c'etoit en vain. Une douce langueur abforboit fon ame. Etendu an bord du ruifTeau , il ne ceflbit de tour- ner fes regards vers la cime bleuatre de la mon- lagne. Que me caches-tu , rocher impitoyable ! s^crioit-il : qu'eft-elle devenue ? Qu'eft-ce qui fe paile dans tes folitudes ? Ciel ! peut-etre en ce moment elle erre dans tes grottes avec fon heu- ireux Gulchenrouz !

Cependant le ferein commen^oit a tomber. L'Emir , inquiet pour la fante du Calife, fit avan- cer la litiere iniperiale ; Vathek s'y laiffa porter fans s'en appercevoir , & fut raraene dans le fu* perbe fallon oil il avoit ete regu la veille.

Mais laiflbns le Calife livre a fa nouvelle paf- fion , & fuivons fur les rochers Nouronihar , qui avoit enfin rejoint fon cher petit Gulchenrouz. Ce Gulchenrouz etoit le feul enfant d'Ali Haffan , frere de FEmir , & la creature de Punivers la plus delicate , la plus aimable. Depuis dix ans fon pere etoit parti pour voyager fur des mers inconnues, & 1'avoit confie aux foins de Fakreddin.

�� � fchenrouz favoit ccrire en differens carafteres avec une precifion merveilleufe 5 & peignoit fur le velin les plus jolis arabefques du monde. Sa yoix etoit douce , & il 1’accordoit avec le luth de la maniere la plus attendriflante. Quand il chan- toit les amours de Meignoim & de Leilah (53) , on de quelqu’autres amans infortunes de ces fie- cles antiques , les larmes baignoient les yeux de fes auditeurs. Ses vers ( car comme Meignoim il etoit poete ) infpiroient une langueur & une mol- lefle bien dangereufes pour les femmes. Toutes 1’aimoient a la folie ; & quoiqu’il eut treize ans , on n’avoit pas encore pu 1’arracher du harem. Sa danfe etoit legere comme celle de ces duvets que font voltiger dans 1’air les zephirs du printems. Mais fes bras qui s’entrelagoient fi gracieufement avec ceux des jeunes filles ? lorfqu’il danfoit , ne pouvoient pas lancer les dards a la chaffe, ni dompter les cbevaux fougueux que fon oncle nourriffoit dans fes paturages. 11 tiroit pourtant de 1’arc d’une main sure , & il auroit devance tons les jeunes gens a la courfe , fi on avoit ofe rompre les liens de foie qui 1’attachoient a Nou- ronihar.

Les deux freres avoient mutuellement engage leurs enfans l'un a 1’autre , 6c Nouronihar aimoit

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{on coufin encore plus que fes propres yeux, tout beaux qu'ils etoient. Us avoient tons deux les inemes gouts & les memes occupations , les Inemes regards longs & languiffans, la meme chevelure, la mem a blancheur; & quand Gul- chenrouz fe paroit des robes de fa confine , il fembloit etre plus femme qu'elle. Si par hafard il fortoit un moment du harem pour aller chez Fakreddin , c'etoit avec la timidite du faon qui s'efl fepare de^ la biche. Avec tout cela il avoit aflez d'efpieglerie pour fe moquer des barbon' folemnels ; aufli le tan9oient-ils quelquefois fans pitie. Alors , il fe plongeoh avec tranfport dans I'interieur du harem ,, tiroit toutes les portieres fur lui, & fe refugioit en fanglotant dans les bras de Nouronihar. Elle aimoit fes fautes plus qu'on n'a jamais aime les vertus.

Or , Nouronihar , apres avoir laiffe le Calife dans la prairie, courut avec Gulchenrouz fur les montagnes tapiffees de gazon , qui protegeoient la vallee ou Fakreddin faifoit fa refidence. Le foleil quittoit 1'horifon ; & ces jeunes gens, dont Pimagination etoit vive & exaltee , crurent voir dans les beaux nuages du couchant les domes de Shaddukian & d'Ambreabad (54) oil les Peris font leur demeure. Nouronihar s'etoit aflife fur

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f e penchant de la colline , & tenoit la tete par- fumee de Gulchenrouz fur fes genoux. Mais 1'ar- rivee imprevue du Calife , & 1'eclat qui Parvi- ronnoit avoient deja trouble fon ame ardente. Entrainee par fa vanite , elle n'avoit pu s'empe- cher de fe faire remarquer de ce prince, Elle avoit bien vu qu'il ramaffoit les jafmins qu'elle lui avoit jettes , & fon amour-propre en etoit flatte. Auffi , fiit-elle toute troublee , lorfque Gulchenrouz s'avifa de lui demander ce qu'etoit devenu le bouquet qu'il lui avoit cueilli. Pour toute reponfe, elle le baifa an front, & s'etant levee a la hate , elle fe proniena a grands pas dans line agitation & une inquietude qu'on ne fauroit decrire.

Cependant la nuit avangoit : 1'or pur du foleil couchant avoit fait place a un rouge fanguin ; des couleurs comme celles d'une fournaife ar- dente, donnoient fur les joues enfkmmees de Nouronihar. Le pauvre petit Gulchenrouz s'en apper^ut. II treffailloit jufqu'au fond de fon ame de ce que fon aimable confine etoit {i agitee. Re- tirons-nous , lui dit-il d'une voix timide , il y a quelque chofe de funefte dans les cieux. Ces ta- marins tremblent plus qu'a Tordinaire, & ce vent me glace le coeur, Allons , retirons-notis ; cette

�� � 91 V A T H E It,

foiree eft bien lugubre. En difant ces mots, i! avoit pris Nouronihar par la main, & 1'entrainoit 'de Routes fes forces. Celle-ci le fuivit fans favoir ce qu'elle faifoit. Mille idees etranges rouloient dans fon efprit. Elle pafla un grand rond de che- yre-feuille qu'elle aimoit beaucoup * fans y faire aucune attention; Gulchenrouz feul, quoiqu'il couroit comme fi une bete fauvage etoit <a fes trouffes , ne put s'empecher d'en arracher quel- ques tiges.

Les jeunes filles les voyant venir fi vite , cru- rent que , felon leur continue , ils vouloient dan- fer. Aufii-tot elles s'aflemblerent en cercle & fe prirent par la main ; mais Gulchenrouz , hors d'haleine , fe laiffa aller fur la mouffe. Alors , la confternation fe repandit parmi cette troupe fo- latre ; Nouronihar , prefque hors d'elle-meme , & aufli fatiguee du tumulte de fes penfees , que de la courfe qu'elle venoit de faire , fe jetta fur lui. Elle prit fes petites mains glacees, les re- chaufFa dans fon fein , & frotta fes tempes d'une pommade odoriferante. Enfin , il revint a lui , & s'enveloppant la tete dans la robe de Nouro- nihar , la fupplia de ne pas retourner encore an harem. II craignoit d'etre gronde par Shaban > fon gouverneur 5 yieil eunuque ride &: qui n'etoit

�� � pas des plus doux. Ce gardien rebarbatif auroit trouve mauvais qu’il cut derange la promenade accoutumee de Nouronihar. Toute la bande s’afSt done en rond fur la peloufe , & on commenca mille jeux enfantins. Les eunuques fe placerent a quelque diftance , & s’enti?,etinrent enfemble. Tout le monde etoit joyeux , Nouronihar refta penfive & abattue. Sa nourrice s’en appercut , & fe mit a faire des contes plaifans , auxquels Gulch enrouz , qui avoit deja oublie toutes fes inquietudes , prenoit grand plaiiir. II rioit , il battoit des mains , & faifoit cent petites niches a toute la compagnie , m^me aux eunuques , qu’il vouloit abfolument Faire courir apres lui , en depit de leur age &: de leur decrepitude.

Sur ces entrefaites , la lime fe leva ; la foiree ietoit delicieufe , & on fe trouva fi bien , qu’on refolut de fouper au grand air. Un des eunuques courut chercher des melons ; les autres firent pleuvoir des amandes fraiches en fecouant les arbres qui ombrageoient l’aimable bande. Sutl*- meme, qui excelloit a faire des falades, remplit des grandes jattes de porcelaine d’herbes les plus delicates, d’oeufs de petits oiſeaux, de lait caillé, de jus de citron & de tranches de concombres, & en fervit a la ronde, avec une grande 94 V A T H K: ,

de Cocknos (55). Mais Gulchenrouz , niche, aV fon ordinaire , dans le fein de Nouronihar , fer- moit fes petites levres vermeilles lorfque Sutle- meme lui prefentoit quelque chofe. II ne vouloit rien recevoir que de la main de fa confine , & s'attachoit a fa bouclie comme une abeille qui s'enivre du fuc des fleurs.

Pendant PallegrefTe , qui etoit generate, on vit une lumiere fur la cime de la plus haute monta- gne. Cette lumiere repandoit une clarte douce , &on Tauroit prife pour celle de la lime en fon plein , fi cet aftre n'eut pas ete fur Thorifon. Ce fpe&acle caufa une emotion generale ; on s'epui- foit en eonje&ures. Ce ne pouvoit pas etre TefFet- d'un embrafement , car la lumiere etoit claire & Heuatre. Jamais on n'avoit vu de meteore d'un tel colons, ni de cett grandeur. Un moment, cette etrange clarte devenoit pale ; un inflant apres, elle fe ranimoit. D'abord, on la crut xee fur le pic du rocher ; tout-a-coup , elle le quitta & etincela dans un bois touffu de palmiers ; de la , fe portant le long des torrens, elle s'arreta enfin a 1'entree d'un vallon etroit & tenebreux. Gulchenrouz , dont le creur friffonnoit a tout ce qui etoit imprevu & extraordinaire, trembloit de peur. II tiroit Nouronihar par fa ro,be, Sc la

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fupplioit de retourner au harem. Les femmes en firent de meme ; mais la curiofite de la fille de 1'Emir etoit trop forte, elle 1'emporta. A tout hafard , elle voulut courir apres le phenomene. Pendant qu'on difputoit ainfi , il partit de la lumiere un trait de feu ii eblouiiTant , que tout le monde fefauva en jettant de grands cris. Nou- ronihar fit aufli quelques pas en arriere ; bientot elle s'arrSta , & s'avan^a du cote du phenomene. Le globe s'etoit fixe dans le vallon , & y briiloit dans un majeftueux filence. Nouronihar croifant alors les mains fur fa poitrine , hefita quelques momens. La peur de Gulchenrouz, la folitude profonde oil elle fe trouvoit pour la premiere fois de fa vie , le calme impofant de la nuit ; tout concouroit a 1'epouvanter. Plus de mille fois elle fut fur le point de s'en retourner; inais le globe lumineux fe retrouvoit toujours devant elle. PoufTee par une impulfion irrefiftible , elle s'en approcha an travers des ronces & des epines , & malgre tons les obftacles qui devoient natu- rellement arreter fes pas.

Lorfqu'elle fut a 1'entree du vallon , d'epaiffes tenebres Tenvironnerent tout-a-coup , & elle n'apper^ut plus qn'une foible etincelle , qui etoit fort eloignee, Le bruit des chutes d'eau , le froit-

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fement des branches de palmier , & les cris fu-> nebres & interrompus des oifeaux qui habitoient les troncs d'arbres ; tout portoit la terreur dans fon ame. A chaque inftant , elle croyoit fouler aux pieds quelque reptile venimeux. Les hiftoires qu'on lui avoit contees des Dives malins & des fombres Goules (56) , lui revinrent dans I'efprit. Elle s'arreta pour la feconde fois ; mais fa curio-, fite I'emporta encore - 5 & elle prit courageufe- ment un fentier tortueux qui conduifoit vers I'e- tincelle. Jufqu'alors elle avoit fu oil elle etoit ; die ne fe fut pas plutot engagee dans le fentief qu'elle fe perdit. Helas ! difoit-elle ? que ne fuis-je dans ces appartemens surs., & fi bien illumines, oil mes foirees s'ecouloient avec Gulchenrouz I Cher enfant; comme.tu palpiterois fi tu errois comme moi dans ces profondes folitudes ! En parlant ainli, elle avanca toujours. Soudain, des degres pratiques dans le roc , fe prefenterent a fes yeux ; la lumiere augmentoit & paroiffoit fur fa tete an plus haut de la montagne. Elle monta audacieufement les degres. Lorfqu'elle fut par- venue a une certaine hauteur , la lumiere lui partit fortir d'une efpece d'antre ; des fons plaintifs Sc melodieux s'y faifoient entendre : c'etoit comme des voix qui formoient une forte de chant , fem-

blable

�� � fclafale aux hymnes qu'on chante fur les tombeaux* Un bruit , comme celui qu'on fait en rempliffant des bains , frappa en meme tems fes oreilles* Elle decouvrit de grands cierges flamboyansy planles c.a &: la , dans les crevafTes du rochen Cet appareil la glaga d'epouvante : cependant elle continua de monter ; Podeur fubtile & violent^ qu'exhaloient ces cierges la ranima > & elle ar* riva a 1'entree de la grotte*

Dans cette efpece d'extafe ^ elle jetta les yeux dans Fijiterieur, & vit line grande cuve d*or > remplie d*une eau dont la fuave vapeur diftilloit fur fon vifage une pluie d'efTence de rofes. Une douce fymphonie refonnoit dans la caverne ; fuf les bords de la cuve ^ fe trouvoient des habille-* mens royaux , des diademes & des plumes de heron, toutes etincelantes d'efcarboucles (57)* Pendant qu'elle admiroit cette magnificence , la mufique cefla , ck une voix fe fit entendre , di* fant : pour quel Monarque a-t-on allume ces cierges , prepare ce bain & ces habillemens qiu ne conviennent qu'aux Souverains , non^feule-^ ment de la terre , mais meme des puiffances ta* lifmaniques ? c'efl pour la charmante fille de 1'Emir Fakreddin , repondit une feconde voix* Quoi ! repartit la premiere , pour cette folatra

G

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qui confume fon terns avec un enfant volage , noye dans la mollefle , &. qui ne fera jamais qu'un mari pitoyable ! Que me dis-tu I reprit 1'autre voix ; pourroit-elle s'amufer a de telles niaiferies, quand le Calife brule d'amour pour elle , le Sou- verain du monde , celui qui doit jouir des trefors des Sultans preadamites , un Prince qui a fix pieds de haut , &. dont 1'oeil penetre jufqu'a la moelle des jeunes filles ? Non , elle ne fauroit rejetter une paflion qui la comble de gloire & elle meprifera fon joujou enfantin : alors , toutes les richefles qui font en ce lieu , ainfi que 1'efcarboucle de Giamchid (58) , lui appartiendront. Je crois que tu as raifon , dit la premiere voix , & je vais a Iftakhar , preparer le palais du feu fouterrein pour recevoir les deux epoux.

Les voix cefserent , les flambeaux s'eteigni- rent, 1'obfcurite la plus epaiffe fucceda a la rayon- sante clarte , & Nouromhar fe trouva etendue tout de fon long fur un fopha , dans le harem de fon pere. Elle frappa des mains (59) , & aufli-tot accoururent Gulchenrouz & fes femmes , qui fe defefperoient de 1'avoir perdue , & avoient en- voye les eunuques pour la chercher par-tout. Shaban parut auffi, & la gronda d'importance.

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Petite impertinente , difoit-il , on vous avez de faufles clefs, on vous etes aimee de quelque Ginn , qui vous donne des pafle-par*touts. Je vais voir quelle eft votre puiifance ; entrez vite dans la chambre aux deux lucarnes, & ne comptez pas que Gulchenrouz vous y accompagne : allons > marchez, Madame, je vais vous y enfermer double tour. A ces menaces , Nouronihar leva fa tete altiere, &: ouvrit fur Shaban fes yeux noirs, beaucoup agrandis depuis le dialogue de la grotte xnerveilleufe ; va , lui dit-elle , parle ainfi des cfclaves ; mais tefpe&e celle qui eft nee pour donner des loix , & foumettre tout a fon empire. Elle alloit continuer fur le meme ton , quand on entendit crier ; void le Calife ! voici le Ca- life ! Aui3i-t6t toutes les portieres furent tirees , les efclaves fe profternerent en doubles rangs , & le pauvre petit Gulchenrouz fe cacha fous une eftrade. D'abord, on vit paroitre line file d'eu- nuques noirs , tramant apres eux de longues robes de mouffeline brochee d'or; ils tenoient dans leurs mains des caffolettes , qui repandoient un doux parfum de bois d'aloes. Enfuite marchoit gravement Bababalouk , qui n'etoit pas trop content de la vifite , & branloit la tete. Vathek , habille magnifiquement , le fuivoit de pr^s, Sa

Gij

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demarche etoit noble & aifee ; on auroit admire fa bonne mine , quand meme il n'eiit pas ete le Souverain du monde. II s'approcha de Nouro- nihar , & lorfqu'il eut fixe fes yeux rayonnans , qu'il avoit feulement entrevus , il fut tout hors de lui. Nouronihar s'en apperc,ut, & elle les baiffa auffi-tot ; mais fon trouble augmentoit fa beaute, & enflammoit davantage le coeur de Vathek.

Bababalouk , connoiffeur en pareilles affaires , vit qu'a mauvais jeu il falloit faire bonne mine , & fit figne a tout le monde de fe retirer. II par- courut tons les coins de la falle pour voir fi per- fonne ne s'y etoit cache, & il vit des pieds qui fortoient du bas de Peftrade. Bababalouk les tira a lui fans ceremonie , & voyant que c'etoient ceux de Gulchenrouz , il le mit fur fes epaules , & 1'emporta en lui faifantmille odieufes careffes. Le petit crioit & fe debattoit , fes joues devin- rent rouges comme la fleur de grenade , & fes yeux humides etinceloient de depit. Dans fon defefpoir , il jetta un regard fi fignificatif ^ Nou- ronihar , que le Calife s'en apperc, ut , & dit : fe- roit-ce 1^1 votre Gulchenrouz ? Souverain du monde , repondit-elle , epargnez mt>n coufin , dont 1'innocence & la douceur ne meritent pas

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votre colere. RafTurez-vous , reprit Vathek , en fouriant ; il eil en bonnes mains ; Bababalouk aime les enfans , &: n'eft jamais fans dragees ni confitures. La fills de Fakreddin , toute confon- due , laiffa emporter Gulchenrouz , fans dire une parole. Cependant le mouvement du fein de Nouronihar decouvroit Fagitation de fon coeur. Vathek en etoit tranfporte , &: fe livroit a tout le delire de fa phis vive paffion ; on ne lui oppo- foit plus qu'une foible reMance , lorfque 1'Eniir entrant fubitement, fe jetta auxpiedsdu Calife , le front contre terre. Commandeur des Croyans, lui dit-il , ne vous abaiffez pas jufqu'a votre ef- clave. Non , Emir, repartit Vathek, je Peleve plutot jufqu'a moi. Je la declare mon epoufe % & la gloire de votre famille s'etendra de genera- tion en generation. Helas ! Seigneur , repondit Fakreddin en s'arrachant quelques poils de la barbe, abregez les jours de votre fidele ferviteur , avant qu'il manque a fa parole. Nouronihar eft folemnellement promife a Gulchenrouz 7 le fils de mon frere Ali Haffan j leurs cceurs font unis ; la foi eil reciproquement donnee : on ne fauroit violer des engagemens aufli facres. Quoi ! re- pliqua brufquementle Calife ,.tu veux livrer cette beaute divine a un mari encore plus femme

Giij

�� � tOt VATHEK,

qu'elle ! Tu crois que je laifferai fletrir fes char- mes fous des mains fi laches & fi foibles! non, c'eft dans mes bras qu'elle doit paffer fa vie ; tel eft mon plaifir ! Retire-toi , & ne trouble pas cette nuit , que je confacre an culte de fes attraits. L'Emir outre tira alors fon fabre , le prefenta a- Vathek , & tendant fon col , il lui dit d'un ton, ferme : Seigneur , frappez votre hote infortune ; il a trop vecu puifqu'il a le malheur de voir que le Vicaire du Prophete viole les faintes loix de 1'hofpitalite* Nouronihar , qui avoit refle inter- dite pendant toute cette fcene , ne put foutenir davantage le combat des diverfes paflions qui bouleverfoient fon ame. Elle tomha en defail* lance , 6c Vathek , aufli efFraye pour fa vie > que furieux de trouver de la refiftance , dit a Fakred-* din : fecourez votre fille ! & il fe retira en lui lancant fon terrible regard. Le malheureux Emir tomba fur le champ a la renverfe j baigne dans line fueur niortelle.

Gulchenrouz > de fon cote , s'etoit echappe des mains de Bababalouk , 6c revenoit en ce moment, lorfqu'il vit Fakreddin & fa fille etendus par terre. 11 cria an fecours , tant qu'il put. Ce pauvre en* fant tachoit de ranimer Nouronihar par fes ca- reffes. Pale & haletant 3 il ne ceffoit de baifer la

�� � CONTE ARAITE.

iouche de Ton amante. Enfin , la douce chaleur de fes levres la fit revenir , & bientot elle rcprit tons fes fens. ^

Lorfque Fakreddin fut remisde 1'oeillade du Calife , il fe mit fur fon feant , & regardant autour delui pour voir fi ce dangereux prince etoit ford, il fit appeller Shaban & Sutlememe , & les tirant a part , il lent dit : mes amis , aux grands maux , il faut desremedes violens. Le Calife porte Fhor- reur & la defolation dans ma famille \ je ne fau- rois refifter a fa puiffance ; un autre de fes re- gards me mettroit an tombeaiu Qu'on m'apporte eette poudre affoupiffante qu'

J'en donnerai a ces deux enfans une dofe dont TefFet dure trois purs. Le Calife fes croira morts. Alors ,feignant de le$, enterrer, nous les porterons dans la caverne de la venerable Meimoune , a 1'entree du grand defert de fable 9 pres de la cabane de mes, nains ; & qua.nd tout le monde fera retire, vous Shaban, ayec quatre cunuques cboifis , vous les tranfporterez pres du lac ou vous aurez fait porter des provifions pour un mois. Un pur pour la furprife , cinq pour les pleurs , une quinzaine pour les reflexions-, & le refte pour fe preparer a fe remettre en raarche ^

Giv

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Voila , felon nion calcul , tout le terns qtie Vathek prendra , & j'en ferai quitte.

L'idee eft bonne , dit Sutlememe ; il en faut tirer tout le parti poffible. Nouronihar me paroit avoir du gout pour le Calife. Soyez sur qu'auffi long-terns qu'elle le faura ici , malgre tout fon attachement pour Gulchenrotiz , nous ne pour- rons pas la faire tenir dans ces montagnes. Per- fuadons-lui qu'elle eft reellement morte , ainfi que Gulchenrouz , & que tons deux ont ete tranfportes dans ces rochers , pour y expier les petites fames que Famour leur a fait commettre. Nous leur dirons que nous nous fommes tues de defefpoir , & vos {>etits nains , qu'ils n'ont jamais vusjleur paroitront des perfonnages extraordi- naires. Les fermons qu'ils leur feront produiront un grand effet fur eux, & je gage que tout fe paffera le mieux du monde. J'approuve ton idee % dit Fakreddin; rnettons la main a 1'oeuvre.

Auili-tot, on alia chercher la poudre; on la mlt dans du forbet, & Nouronihar & Gulchen- rouz , fans fe douter de rien , avalerent le me- lange. Une heure apres , ils fentirent des angoif- fes &; des palpitations de coeur, Un engourdifTe- ment univerfel s'empara d'eux. Us fe leverent , &: momam Feftr^de avec peine^ ils

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le fopha. Rechauffe-moi , ma chere Nouronihar , difoit Gulchenrouz , en la tenant etroitement embraflee ; mets ta main fur mon coeur : il eft de glace. Ah ! tu es aufli froide que moi. Le Ca- life nous auroit-il tue tons les deux avec fon ter- rible regard ? Je meurs, repartit Nouronihar d'une voix eteinte , ferre-moi ; que du moins j'exhale jiion ame fur tes levres. Le tendre Gulchenrouz jknifla un profond foupir , leurs bras tomberent &, ils n'en dirent pas davantage ; tons les deux refterent comme morts*

Alors , de grands cris retentirent dans le harem. Shaban & Sutlememe jouerent les defefperes avec beaucoup d'adreffe. L'Emir 3 faehe d'en venir & ces extrcmites , faifoit pour la premiere fois 1'e- preuve de la poudre , & n'avoit pas befoin de contrefaire 1'afflige. On avoit eteint les lumieres* Deux lampes jettoient une trifle lueur fur le vi- fage de ces belles fleurs, qu'on croyoit fanees dans le printems de leur vie ; & les efclaves , qui s'etoient raffembles de toutes parts , refterent immobiles au 'fpe&acle qui s'oiFroit ^ leurs yeux. On apporta les vetemens funebres ; on lava leurs corps avec de 1'eau rofe; on les revetit de fi- marres plus blanches que Talbatre ; & leurs belles treffes 5 nouees enfemble , furent parfumies des odeurs les plus

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On alloit pofer fur leurs tetes deux couronnes de jafmin , leur fleur favorite , lorfque le Calife, qui vcnoit d'apprendre cet evenement tragique , arriva. II etoit aufli pa : e & hagard, que les Gou- les qui errent la nuit dans les fepulcres. Dans cette circonftance , il s'oublia lui-meme & le xnonde tntier ; il fe precipita au milieu des ef- claves , fe proiterna au pied de Peftrade , & fe frappant la poi trine , il fe qualifioit d'atroce meurtrier, & failbit mille imprecations centre lui-meme. Mais lorfque d'une main tremblante, il eut leve le voile qui couvroit le vifage bleme de Nouronihar , il jetta un grand cri , & tomba comme mort. Le chef des eunuques fit a'horri- bles grimaces , & IVmporta fur le champ , en di- fant : je Pavois bien prevu que Nouronihar lui joueroit quelque mauvais tour.

Des que le Calife fut eloigne , 1'Emir com- menga les cercueils, & fit defendre 1'entree du harem. On ferma toutes les fenetres ; on brifa tons les inflrumens de mufique , & les Imans commencerent a reciter des prleres. Les pleurs & les lamentations redoublerent dans la foiree qui fuivit ce jour lugubre* Quant a Vathek , il gemiflbit en filence. On avoit ete oblige d'affou- pir les convulfions de fa rage & de fa douleur ^ en lui donnant des remedes caimans*

�� � C O N T E A R A B & 107

A la pointe du jour fuivant , on ouvrit les grands battans des portes du palais , & le convoi le mit en marche pour fe rendre a la montagne. Les trifles cris de Leillah-Illeilah (60) parvinrent jufqu'au Calife. 11 voulut a toute force fe cica- Irifer &. fuivre la pompe funebre ; jamais on n'au- roit pu Ten difluader , ii fa grande foibleffe lui avoir permis de marcher ; mais il tomba an pre- mier pas , & I'on fut oblige de le mettre au lit 5 oil il refla plulieurs jours dans un etat d'infenfi- 'bilite qui faifoit pitie , meme a TEmir.

Quand la proceffion fut arrivee a la grotte de Meimoune , Shaban & Sutlememe congedierent tout le monde. Les quatre eunuqiies affides refte- rent avec eux ; & apres s'etre repofes quelques momens aupres des cercueils , auxquels on avoit laiffe de 1'air , ils les firent porter fur les bords d'un petit lac borde d'une moufle grisatre. Ce lieu etoit le rendez-vous des herons & des cigo- gnes qui y pechoient continuellement des petits poiflbns bleus. Les nains, inftruits par 1'Emir, ne tarderent pas a s'y rendre , fc avec 1'aide des eunuques , ils conftruifirent des cabanes de Cannes & de joncs ; ouvrage dans lequel ils reuffiffoient a merveille. Ils eleverent auffi nn magafin pour le,s proviiions 3 un petit oratoire pour eux-m

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mes , & une pyramide de bois. Elle etoit faite de buches arrangees avec beaucoup d'exaftitude , & fervoit a 1'entretien du feu ; car il faifoit froid dans les creux de ces montagnes.

Vers le foir , on alluma deux grands feux fur le bord du lac ; on tira les deux jolis corps de leurs cercueils , & ils furent pofes doucement dans la meme cabane , fur un lit de feuilles seches. Les deux nains fe mirent a reciter 1'Alcoran avec leurs voix claires & argentines. Shaban & Sutle- meme fe tenoient debout , a quelque diflance , ck attendoient avec beaucoup d'inquietude que la poiidre eut fait fon efFet. Enfin , Nouronihar & Gulchenrouz etendirent foiblement les bras ^ & ouvrant les yeux ils regarderent avec le plus grand etonnement tout ce qui les entouroit. Us efTayerent meme defe lever ; mais les forces leur manquant , ils retomberent fur leur lit de feuil- les. Auili-tot , Sutlememe leur fit avaler d'un cordial dont 1'Emir 1'avoit munie.

Alors , Gulchenrouz fe reveilla tout-a-fait y eternua bien fort, & fe leva avec un elan qui niarquoit toute fa furprife. Lorfqu'il fut hors de la cabane , il huma 1'air avec une extreme avi- dite , & s'ecria : je refpire , j'entends des fons , je vois un firmament feme sl'etoiles ! j'exifte en*

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core ! A ces accens cheris , Nouronihar fe debai> rafTa des feuilles , & courut ferrer Gulchenrou? dans fes bras. Les longues fimarres dont ils etoient revetus , leurs couronnes de fleurs & leurs pieds nuds , furent les premieres chofes qui frapperent fes regards. Elle cacha fon vifage dans fes mains pour reflechir. La vifion du bain enchante, le defefpoir de fon pere , & fur-tout la figure ma- jeflueufe de Vathek lui rouloient dans Felprit. Elle fe reffouvenoit d'avoir ete malade & mou- rante , auffi bien que Gulchenrouz ; mais toutes ces images etoient confufes dans fa tete. Ce lae fingulier, ces flammes reflechies dans les eaux paifibles , les pales couleurs de la terre , ces ca- banes bizarres ; ces joncs qui fe balan^oient trif- tement d'eux-memes, ces cigognes, dont le cri lugubre fe meloit aux voix des nains ; tout la convainquit que Tange de la mort lui avoit ou- yert le portail de quelque nouvelle exigence.

Gulchenrouz, de fon cote, dans des tranies mortelles , s'etoit colle contre fa confine. II fe croyoit aufli dans le pays des fantomes , & s'ef- frayoit du filence qu'elle gardoit. Parle, luidit-i! enfin , oil fommes-nous ? Vois-tu ces fpedres qui remuent cette braife ardente ? Seroient-ce Monkir 6c Nekir (61) qui vont nous y jetter ? Le fatal

�� � XJO V A T H E K,

pont (61) traverferoit-il ce lac , dont la trail* quillite nous cache peut-etre un abime d'eau , oil nous ne cefferons de tomber pendant des fiecles ?

Non, mes enfans, leur dit Sutlememe en s'ap- prochant d'eux , raffurez-vous ; 1'ange extermi- nateur qui a conduit nos ames apres les votres , nous a allure que le chatiment de votre vie molle & voluptueufe fera borne a patter une longue fuite d'annees dans ce trifle lieu , ou le foleil fe montre a peine , oil la terre ne produit ni fruits ni fleurs. Voila nos gardiens , continua-t-elle , en montrant les nains ; ils pourvoiront a nos be- foins : car des ames aufli profanes que les notres tiennent encore un pen a leur groiliere exiflence* Pour tons mets vous ne mangerez que du ris ; &C votre pain fera trempe dans les brouillards qui couvrent fans ceffe ce lac.

A cette trifle perfpedive , les pauvres enfans fondirent en pleurs. Ils fe profternerent devant les nains , qui foutenant parfaitement bien leur perfonnage , leur firent , felon la coutume , un difcours bien beau & bien long > fur le chameau facre qui devoit , dans quelques milliers d'an- nees , les porter au paradis des fideles.

Le fermon fini , on fit des ablutions , on loua 'Allah & le Prophete , on foupa bien maigrement,

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& on s'en retourna aux feuilles seches. Nouro- nihar & fon petit coufm furent bien aifes de trouver que les morts couchoient dans la meme abane. Comme ils avoient aflez dormi , ils s'en- tretinrent le refte de la nuit de ce qui s'etoit paffe , & cela toujours en s'embraffant de peiir des efprits.

Le lendemain au matin , qui fut bien fombre & pluvieux , les nains monterent fur de longues perches plantees en guife de minarets , & appel- lerent a la priere. Toute la congregation s'affem- bla ; Sutlememe , Shaban , les quatre eunuques , quelques cigognes qui s'ennuyoient de la peche 9 & les deux enfans. Ceux-ci s'etoient traines Ian- guifTamment hors de leur cabane , & comme leurs efprits etoient montes fur un ton melanco* Uque & tendre , ils firent leurs devotions avec ferveur. Apres cela, Gulchenrouz demanda ^ Sutlememe & aux autres , comme ils avoient fait de mourir fi a propos , pour eux. Nous nous fommes tues de defefpoir de votre mort , repon- dit Sutlememe. Nouronihar , qui malgre tout ce qui S'etoit paffe , n'avoit pas oublie fa vifion t f s'ecria , & le Calife ! Seroit-il mort de douleur I Viendra-t-il ici ? Les nains avoient le mot , & re- pondircnt gravement ; Vathtk eft damne fang

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retour, .J e ^ e crois bien, s'ecria Gulchenroux J &: j'en fuis charme ; car je penfe que c'eil fon horrible oeillade qui nous a envoyes ici manger du riz 5 & entendre des fermons*

Une femaine s'ecoula a-peii-pres de la tneme maniere fur les bords du lac. Nouronihar pen- foit aux grandeurs que fon ennuyeufe mort lui avoit fait perdre ; ck Gulchenrouz faifoit des prieres & des paniers de joncs avec les nains, qui lui plaifoient infmiment.

Pendant que cette fcene d'innocence fe paffoit Q\ fein des montagnes , le Calife en donnoit une autre chez TEmir. 11 n'eut pas plutot repris 1'u- fage de fes fens , qu'avec une voix qui fit tref- fillir Bababalpuk , il s'ecria : perfide Giaour ! c'eft toi qui as tue rna chere Nouronihar ; je re- nonce a toi , ck demande pardon a Mahomet ; il ijie 1'auroit c.onfervee fi j'avois ete plus fage. Allons, qu'on me donne de 1'eau pour faire mes ablutions, &que le bon Fakreddin vienne ici % pour que je me reconcilie avec lui ck: que nous faffions la priere. Apres cela, nous irons enfem- ble viiiter le fepulcre de 1'infortunee Nouroni- har. Je veux me faire hermite , & paffer mes jours fur cette montagne pour y expier mes cri- mes, Et que mangerez-vous la ? lui dit Bababa-

louk?'

�� � je n’en fais rien, repartit Vathek; je te le dirai quand j’aurai appetit : ce qui ne m’arrivera, je crois, de long-tems.

L’arrivee de Fakreddin interrompit cette con* verfation. Des que Vathek le vit , il lui fauta au col , & le baigna de fes larmes , en lui difant de chofes fi pieules, quel*Emir en pleufoit de joie ^ & fe felicitoit tout has de l'admirable converfion qxi’il venoit d’operer. On comprend qu’il n’ofoit pas s’oppofer au pelerinage de la montagne ; ils fe mirent donc chacun dans leur litiere & partirent.

Malgre l'attention avec laquelle on veilloit fur le Calife , on ne put empecher qu’il ne fe fit quelques egratignures fur le lieu ou foil difoit que Nouronihaf etoit entefree. L’on eut grand’* peine a Ten arracher , & il jura folemnellement qu’il y reviendroit totis les jours , ce qui ne pint pas trop a Fakreddin ; mais il fe flattoit que le Calife ne fe hafarderoit pas plus avant , 6k qu’il fe contenteroit de faire fes prieres dans la caverne de Meinioune; d*ailleurs , le lac etoit fi Cache dans les rochers, qu’il ne croyoit pas poflible de le trouver. Cette ſecurite de l’Emir etoit augmentee par la conduite de Vathek. Il tenoit bien exactement fa refolution, & |H4 V A T H E K>

de la montagne fi devot & fi contrit , que toui les barbons en etoient en extafe.

Nouronihar , de fon cote , n'etoit pas tout-a- fait auili contente. Quoiqu'elle aimat Gulchen* joiiz , & qu*on la laifsat libre avec lui , afln d'aug- inenter fa tendrefle , elle le regardoit comme un joujou qui n'empechoit pas que Fefcarboucle de Giamchid ne fat tres-defirable. Elle avoit meme quelquefois des doutes fur fon etat 5 & ne pou- voit pas comprendre que les morts euffent tous les befoins & les fantaifies des vivans. Un matin, pour s'en eclaircir , elle fe leva doucement d'au- pres de Gulchenrouz , pendant que tout dormoit encore , & apres lui avoir donne un baifer , elle fuivit le bord du lac , & vit qu'il fe degorgeoit fous un rocher dont la cime ne lui parut pas inac- ceflible, Auffi-tot elle y grimpa du mieux qu'elle put , & voyant le ciel a decouvert , elle fe mit a courir comme vine biche qui fuit le chafleur. Quoiqu'elle fautat avec la legerete de 1'anteloppe , elle fut pourtant obligee de s'affeoir fur quelques taraaris pour reprendre haleine. Elle y faifoit fes petites reflexions 9 & croyoit reconnoitre les lieux , quand tout-a-coup Vathek fe prefenta a fa vue. Ce prince inquiet & agite avoit devance Taurore, Lorfqu'il vit Nouronihar, il refla i

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mobile. II n'ofoit approcher de cette figure trem- blante & pale ; mais pourtant encore charmante & voir. Enfin , Nouronihar , d'un air moitie con- tent & moitie afflige , leva fes beaux yeux fur lui , & lui dit : Seigneur , vous venez done man- ger du riz avec moi, & entendre des fermons ? Ombre cherie, s'ecria Vathek , vous parlez ! vous avez tou jours la meme forme elegante , le meme regard rayonnant ! Seriez-vous auffi palpable ? En difant ces mots , il TembrafTe de toute fa force, en repetant fans ceffe; mais voici de la chair, clle eft animee d'une douce chaleur ; que veut dire ce prodige ?

Nouronihar repondit modeftement; vous fa-^ vez, Seigneur , que je mourus la nuit meme oil vous m'honorates de votre vifite. Mon coulin dit que ce fut d'une de vos ceillades , mais je n'ert crois rien ; elles ne me parurent pas fi terribles. Gulchenrouz mourut avec moi , & nous fumes tous les deux tranfportes dans un pays bien trifle , & ou Ton fait tres-maigre chere ; li vous etes mort auffi , & que vous veniez nous joindre , je vous plains , car vous ferez etourdi par les nains & les cigognes. D'ailleurs , il eft facheux pour vous & pour moi , d'avoir perdu les trefors du palais fouterrein qui nous etoient promis.

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A ce nom de palais fouterrein , le Calife fuf- pendit fes carefles , qui avoient deja ete aflez loin 9 pour fe faire expliquer ce que Nouronihar vouloit dire. Alors elle lui raconta fa vifion , ce qui 1'avoit fuivie , & 1'hiftoire de fa pretcndue mort ; elle lui depeignoit le lieu d'expiation d'ott elle s'etoit echappee , d'une maniere qui Pauroit fait rire , s'il n'avoit pas ete tres-ferieufement oc- cupe. Elle n'eut pas plutot ceffe de parler , que Vathek la reprenant dans fes bras , lui dit; allons, lumiere de mes yeux, tout cfl devoile. Nous fommes tons deux pleins de vie : votre pere eft un fripon qui nous a trompes pour nous fepa- rer ; & le Giaour , qui , & ce que je comprends , vent nous faire voyager enfemble , ne vaut glares mieux. Ce ne fera pas du moins de long-terns , qu'il nous tiendra dans fon palais de feu. J'attache plus de valeur a votre bejle perfonne , qu'a tons les trefors des fultans preadamites ; & je veux la pofleder a mon aife 9 & en plein air pendant bien des lunes , avant que d'aller m'enfouir fous terre. Oubliez ce petit fot de Gulchenrouz, &... Ah, Seigneur , ne lui faites point de mal, interrompit Nouronihar. Non , non , reprit Vathek ; je vous ai dej^ dit de ne rien craindre pour lui ; il eft trop petri de lait & de fucre pour que j'en fois

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jjalottx : nous le laifferons avec les nains ; (qui par parenthefe font mes anciennes connoiffances) c'eft une compagnie qui lui convient mieux que la votre. An refle , je ne retournerai plus chez votre pere ; je ne veux pas Pentendre lui & fes barbons , me criailler aux oreilles que je viole les loix de 1'hofpitalite , comme fi ce n'etoit pas tin plus grand honneur pour vous d'epoufer le Souverain du monde > qu'ime petite fille habillee en gargon.

Nouronihar n'eut garde de defapprouver un difcours auili eloquent. Elle auroit feulement voulu que ramoureux Monarque eiit marque un peu plus d'ardeur pour refcarboucle de Giam- chid ; mais elle penfa que cela viendroit en Ton terns, & demeura d'accord de tout, avee la foumiffion la plus engageante.

Quand le Calife le jugea a propos, il appella Bababalouk qui dormoit dans la caverne de Mci- xnoune , & revoit que le fantome de Nouronihar ravoitremi&fur 1'efearpolette , & lui dbnnoit un tel branle, que tantqt il planoit au-deflus des montagnes , & tantot touchoit aux abimes. A la voix de fon maitre , il s'eveilla en furfaut, courut tout eflbufHe, & penfa tcmber a la renverfe. , lorfqu'ii crut voir le fpeftre auquel il vcnoit dit

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rever. All ! Seigneur , s'ecria-t-il en reculant pas ? & mettant fa main devant fes yeux : eft-ce que vous deterrez les morts ? Faites-vous auffi le metier de Goule ? Mais n'efperez pas de man- ger cette Nouronihar ; apres ce qu'elle m'a fait fcuffrir , elle fera affez mechante pour vous rnanger vous-meme.

Ceffe de faire Pimbecille , dit Vathek ; tu feras bientot convaincu que celle que je tiens dans mes bras , eft Nouronihar , bien fraiche &; tres- ^ivante* Va faire dreffer mes tentes dans urfe vallee que j'ai remarquee ici pres \, je veux y fixer mon habitation avec cette belle ttilipe dont )e ranimerai les couleurs. Fais en forte de nous pourvoir de tout ce qu'il faut pour mener une vie voluptueufe jufqu'a nouvel ordre.

Les nouvelles d'un incident aufli facheux par- vinrent bientot aux oreilles de 1'Emir. An defe- poir de ce que fon ftratageme n^avoit pas reufli , il s'abandonna a la douleur , & fe barbouilla.due- inent le vifage avec de la cendre ; fes fideles bar- bons en firent autant, & fon palais tomba dans un afFreux defordre. Tout etoit neglige ; on ne recevoit plus les voyageurs , on ne faifoit plus d'emplatres ; &: a la place de Taftivite charitable

i regnoit dans cet afyle , ceux qui Thabitoient

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ji*y montroient plus que des vifages d*une coudee de long ; ce n'etoit que gemiffemens 6c barbouil- lages.

Cependant Gulchenrouz etoit refte petrifie^ cn ne trouvant plus fa confine. Les nains n'e-. toient pas moins furpris que lui. Sutlememe feule , plus fine qu'eux tons , foupconna d'abord ce qui etoit arrive. On amufa Gulchenrouz avec la belle efperance qifil retrouveroit Nouronihar dans quelque endroit des montagnes , oil la terre jonchee de fleurs d'orange & de jafrnin , ofFriroit des lits plus agreables que ceux des cabanes , ou Ton chanteroit ait fon des luths y dt oil Ton iroit a la chafle des papillons.

Sutlememe etoit dans le fort de fes defcrip- tions quand un des quatre eunuques la tira a part, lui eclaircit Thifloire de la fuite de Nouronihar, & lui remit les ordres de 1'Emir. Aufii-tot elle tint confeil avec Shaban & les nains; on plia ba- gage ; on fe mit dans une chaloupe , & on vogua tranquillement. Gulchenrouz s'accommodoit de tout; mais lorfqu'on arriva a Tendroit oil le lac fe per doit fous la voute du rocher, que la barque y fut entree , & que Gulchenrouz fe vit dans une parfaite obfcurite , il fut faiii d'une peur horrible & jetta des cris per^ans ; car il croyoit qu r on

�� � alloit le damner entierement, pour avoir fall trop le vivant avec fa confine.

Pendant ce terns, le Calife , & celle qui regnoit fur fon coeur , filoient des jours heureux. Baba- balouk avoit fait dreffer les tentes & fermer les deux entrees de la vallee avec des paravents ma- gnifiques 5 doubles de toile des Indes , & gardes par des efclaves Ethiopiens , le fabre a la main. Pour maintenir le gazon de cette belle enceinte dans line fraicheur perpetuelle , des eunuques fclancs ne ceffoient d'en faire le tour avec des ar- rofoirs de vermeil, L'air , aupres du pavilion im- perial , qtoit fans ceffe agite par le mouvement des eventails ; un jour tendre qui paflbit au tra- vers des mouflelines eclairoit ce lieu de volupte 9 & le Calife y jouiffoit en plein des charmes de Nouronihar, Enivre de delices, il ecoutoit avec tranfport fa belle voix , & les accords de fon luth. De fon cote s elle etoit ravie d'entendre les de criptions qu'il lui faifoit de Samarah, & de fa tour templie de merveilles. Elle fe plaifoit fur-tout lui faire repeter 1'aventure de la boule , & cellej de la crevafle oil le Giaour fe tenoit aupres du port ail d'ebene,

Le jour s'ecoulolt dans ces entretiens , & la nuit ces amans fe baignoient enfemble dans un

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igrand baffin de marbre noir , qui relevoit admi- rablement la blancheur de Nouronihar. Bababa~ louk , chez qui cette belle etoit rentree en grace, prenoit foin que leurs repas fuffent fervis avec la plus grande delicateffe ; c'etoit toujours quelques uiets nouveaux ; & il fit chercher a Schiraz urt yin petillant &: delicieux , encave avant la naif- fence de Mahomet (63). On cuifoit dans de pe- tits fours pratiques dans le roc , des pains au lait que Nouronihar petriffoit de fes mains dedicates ; ce qui leur donnoit une faveur fi fort an gre de Vathek , qu'il en oublioittous les ragouts que fes autres fenames lui avoient faits; auili cespauvres delaiffees fe moviroient-elles de chagrin chez 1'Emir.

La fultane Dilara , qui jufqu'alors avoit ete 1^ favorite, prenoit cette negligence a coeur avec une energie qui etoit dans fon cara&ere. Dans le cours de fa faveur , elle avoit ete imbue des idees ^xtravagantes de Vathek, & bruloit de voir les tombeaux d'Iftakhar , & le palais des quarante colonnes : elevee d'ailleurs parmi les mages, elle fe rejouiffoit de voir le Calife, pret a s'adonner au cuke du feu : ainfi la vie voluptueufe & fai- neante qu'il menoit avec fa rivale, 1'aiBigeoit doublemen^, La piete paflagere de Vathek, li^

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avoit donne de vives alarmes ; ceci etoit pi^ encore. Elle prit done le parti d'ecrire a la prin- cefle Carathis, pour lui apprendre que tout alloit jnal , qu'on avoit manque net aux conditions du parchemin , qu'on avoit mange , couche & fait vacarme chez un vieux Emir 5 dont la faintete etoit fort redoutable , &: qu'enfin il n'y avoit plus d'apparence qu'on eut jamais les trefors des ful- tans preadamites, Cette lettre fut confiee a deux bucherons ? qui coupoient du bois dans une des grandes forets de la montagne ? & qui connoiffant les routes les plus courtes , arriverent dans dix }ours a Samarah.

La princefTe Carathis jouoit aux echecs avec Morakanabad, quand les meffagers arriverent. Depuis quelques femaines elle avoit abandonne les hautes regions de fa tour, parce que tout lui fembloit en confufion parmi les aftres , lorf- qu'elle les confultoit pour fon fils. Elle avoit teau repeter fes fumigations , & s'etendre fur les toits ., dans Fefperance d'avoir des vifions myfti- ques ; elle ne revoit que pieces de brocard, bou- quets & autres niaiferies pareilles. Tout cela 1'a- voit jettee dans un abattement dont toutes les drogues qu'elle compofoit ne pouvoient pas la retirer, & fa derntere reffQiwce etoit Moraka-

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jiabad , bon homme , plein d'une honnete con- fiance , mais qui , dans fa compagnie , ne fe trou- voit pas fur des rofes.

Comme perfonne ne favoit des nouvelles de Vathek , mille hiftoires ridicules fe repandoient fur fon compte. On conceit done avec quelle vivacite Carathis decacheta la lettre , & quelle fut fa rage lorfqu'elle apprit la lache conduite de fon fils. Ah ! ah ! dit-elle ; je perirai , ou il pe- netrera dans le palais du feu ; que je meure dans les flammes , & que Vathek regne fur le trone de Suleiman ! En parlant ainfi , elle fit la pirouette d'une maniere fi magique & fi effroyable , que Morakanabad en recula de terreur; elle com- manda de preparer fon grand chameau Alboufaki, &t de faire venir la hideufe Nerkes & 1'impitoya- ble Cafour : je ne veux pas d'autre train , dit- elle an vifir; je vais pour affaires prefTantes, ainfi treve de parade ; vous aurez foin du peu- ple ; plumez le bien dans mon abfence ; car nous depenfons beaucoup , & on ne fait pas ce qui arrivera.

La nuit etoit tres-noire , & il fouffloit de la plaine de Catoul un vent mal fain, qui auroitre- bute tout voyageur , quelque preiTe qti'il eiit pu etre; mais Carathis fe plaifoit beaucoup a tout

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ce qui etoit funefte : Nerkes en penfolt atitant J & Cafour avoit un gout particulier pour ks pef- tilences. An matin , cette gentille caravane , gui- dee par les deux bucherons , s'arreta fur les bards d'un grand marais d'cti s'exhaloit line vapeur mortelle , qui auroit tue tout autre animal qu'Al- bouf.ki, qui naturellement pompoit avec p 1 aifir ces mallgncs odeurs. Les payfa is fuppllerent les dames de ne pas dormir dans ce lieu. Dormir ! s'ecria Carathis ; la belle idee ! Jc ne dors jc-mais que pour avoir des vifions ; & , quant a mes fui- vantes, elles onttrop d'occupations pour former le feul O3il qu'elles ont. Les pauvres gens, qui commen^oient a ne pas trop fe plaire dans cette compagnie , referent la gueule beante.

Carathis mit pied a terre, auffi bien que les ne- grefles qu'elle avoit en croupe ; & toutes s'erant mifes en chemife & en calegons, ellcs coururent ^ 1'ardeur du foleil pour cueillir des herbcs vene- neufes, dont il y avoit a foifon le long du ma- reeage. Cette provifion etoit deiHnee pour la famille de I'Emir , & pour tons ceux qui pen- voient apporter le moindre empechtment au voyage d'Iftakhar. Les bucherons mouroient de peur , en voyant courir ces trois horribles fanto- , & ne goutoient pas trop la fociete a 3 Air

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toufaki. Ce fut bien pire lorfque Carathis leur ordonna de fe mettre en route , quoiqu'il fut Hiidi & qu'il fit une chaletir a calciner les pier- res ; malgre tout ce qa'ils purent dire , il fallut obeir.

Alboufaki qui aimoit beaucoup la folitude , re- nifloit quand il appercevoit la moindre habita tion , & Carathis le gatant a fa maniere , fe de- tournoit tout de fuite. Il arriva de la que les payfans ne purent pas prendre la moindre nour- riture fur la route. Les chevres & les brebis , que la Providence fembloit leur envoyer , & dont le laitauroit pu les rafraichir un pen, s'enfuyoient u la vue de Thideux animal & de fon etrange charge. Pour Carathis , elle n'avoit nul befoin de ces alimens communs , ayant invente depuis long-terns une opiate qui lui fuffifoit , &. dont elle faifoit part a fes cheres muettes.-

A la nuit tombante , Alboufaki s'arreta tout court , & frappa du pied. Carathis connoiflbit fes allures , 6V comprit qu'elle devoit etre dans le voifmage d'un cimetiere. En efFet , la lune jet- toit une pale lueur qui lui fit bientot entrevoir une longue muraille , & une porte a demi ouverte & fi elevee , qu'elle pouvoit y faire paffer Albou- faki, Les mijferables guides , qui touchoient 4

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1'extremite de leurs jours, prierent alors hum- blement Carathis de les enterrer , puifqu'elle en avoit la commodite, & rendirent Tame. Nerkes & Cafour piaifantcrent a leiir maniere fur la fot- tife de ces gens , trouverent Pafpecl du cimetiere fort a leur gre , & les fepulcres bien rejouiflans ; il y en avoit an moins denx mills fur la pente d'une colline. Carathis ? trop occupee de fes grandes vues pour s'arreter a ce fpedacle , quel- que charmant qu'il filt a fes yetix , s'avifa de tirer parti de fa fituation. AfTurement , fe difoit-elle , un fi beau cimetiere eft hante par les Goules ; cette efpece ne manque pas d'intelligence ; comme j'ai laiffe mourir mes betes de guides faute d'at- tention , je demanderai mon chemin aux Goules , & pour les amorcer , je les inviterai a fe regaler de ces corps frais. Apres ce fage monologue , elle parla des doigts a Nerkes & a Cafour , leur difant d'aller frapper aux tombeaux , & d'y faire entendre leur joli ramage.

Les negrefTes , toutes joyeufes de cet ordre , & qui fe promettoient beaucoup de plaifir dans la compagnie des Goules , partirent avec un air de conquete , & fe mirent a faire toe , toe , contre les fepulcres. A mefure qu'elles frappoient , on entendoit uii bruit fourd dans la terre^ les fables

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fe remuoient , & les Goules attires par la fraicheur <des nouveaux cadavres , fortoient de toutes parts avec le nez en 1'air. Tous fe rendirent devant iin cercueil de marbre blanc ou Carathis etoit affife .entre les deux corps de fes malheureux conduc- teurs. Cette princeffe recut fon monde avec line politeffe diftinguee , & apres avoir foupe , on parla d'affaires. Elle apprit bientot ce qu'elle de- firoit de favoir , & fans perdre de terns voiilivt fe remettre en marche : les negreffes qui avoient commence des Haifa ns de coeur avec les Goules, la fuppllerent de tons leurs doigts d'attendre au moins jufqu'a 1'aurore ; mais Carathis , qui etoit la vertu meme 6c ennemie juree des amours 6c de la molleffe , rejetta leur priere , & montant fur Alboufaki , leur ordonna de s'y placer au plus vite. Pendant quatre jours & quatre nuits , elle continua fon voyage fans s'arreter. Le cin- quieme , elle traverfa des montagnes & des fo- rets a demi brulees , & arriva le fixieme devant les beaux paravents , qui deroboient a tons les yeux, les voluptueux egaremens de fon fils. { C'etoit la pointe du jour : les gardes ronfloient dans leurs pofles en pleine fecurite ; le grand trot d' Alboufaki les reveilla en furfaut ; ils crurent voir des ipeftres fortis du noir abime , & s'enfui-

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rent fans autre ceremonie. Vathek etoit aii bairt avec Nouronihar ; il ecoutoit des contes & fd moquoit de Bababalouk qui les faifoit. Alarin6 par les cris de fes gardes , il fauta hors de 1'eau ; mais il y rentra bien vite lorfqiul vit paroitre Ca- rathis : elle avangoit avec fes negrefTes & toujours montee fur Alboufaki , & mettoit en pieces les mouffelines 6c les fines portieres du pavilion. A cette apparition fubite , Nouronihar, qui n'etoit pas toujours fans remords, crut que le moment de la vengeance celefte etoit arrive , &: fe colla amoureufenient contre le Calife. Alors Carathis, fans defcendre de fon chameau , & ecumante de rage au fpe&acle qui s\)fFroit a fa chafte vue , eclata fans management, Monftre a deux tetes &; a quatre jambes , s'ecria-t-elle , que iignifie tout ce bel entortillage ? N'as-tu pas honte d'empoi- gner ce tendron an lieu des fceptres des iultans preadamites ? Ceft done pour cette guetife que tu as follement manque aux conditions du Giaour > C'eft avec elle que tu confumes des momens pre- cieux ? Eft-ce la le fruit que tu retires des belles connoiffances que je t'ai donnees ? Eft-ce ici le but de ton voyage ? Arrache-toi des bras de cette petite niaife ; noye-la dans Teau , dc fuis-

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Dans fon premier mouvement de fureur, Va* thek avoit eu envie d'e ventrer Alboufaki 5 & de le farcir des negreffes , &: meme de Carathis ; mais les idees du Giaour , du palais dlftakhar , des fabres & des talifmans , frapperent fon efprit avec la rapidite d'un eclair. II dit done a fa mere d'un ton civil> quoique reiblu; redotitabls ciame ^ vous ferez obeie ; mais je ne noyerai pas Nouro- nihan Elle eft plus douce que le mirabolan confit ; elle aime beaucoup les efcarboucles > & fuMouc celle de Giamchid qu'on lui a promife ; elle vien* dra avec nous , car je pretends qu'elie couche fuf les canapes de Suleiman; je ne puis plus dormif fans elle. A la bonne heure ? repondit Carathis , en defcendant d' Alboufaki, qu'elie remit entre les mains des negreffes/

Nouronihar , qui n'avolt pas lache prife , fe raffura un pen , & dit tendrement an Calife ; chet ibuverain de mon coeur , je vous fuivrai, s'ille faut, jufqu'au-dela de Caf dans le pays des Afri* tes ^ je ne craindrai pas de grimper pour vous aii nid de la Simorgue , qui ^ apres' Madame * eft Tetre le plus refpe&able qui ait ete cree. Voila , dit Carathis, line jeune fille qui a du courage 6c des connoiffances. Nouronihar en avoit affure- inent i mais malgre toute fa ftrmete , elle ne pou.

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voit s'empecher de penfer quelquefois aux graced de fon petit Gulchenrouz , &: aux journees de tendreffe qu'elle avoit pafTees avec lui ; quelques larmes mouillerent fes yeux & n'echapperent pas an Calife ; elle dit meme tout haut &: par inad- vertence : helas ! mon doux coufin , que devien- drez-vous ? A ces mots , Vathek fronc,a le fourcil, & Carathis s'ecria ; que fignifient ces grimaces , qu'a-t-elle dit? Le Calife repondit; elle donne inal-a-propos un foupir a un petit gar^on aux yeux langoureux & aux donees treffes qui Faimoit. Oil eft-il ? repartit Carathis , il faut que je faffe connoiffance avec ce joli enfant; car, pourfui- vit-elle tout has , j'ai deffein avant que de partir , de me remettre en grace avec le Giaour ; il n'y aura rien de plus appetiflant pour lui que le coeur d'un enfant delicat, qui s'abandonne aux pre- mieres impulfions de Famour.

Vathek , en fortant du bain , donna ordre 3 Bababalouk de raflernbler fes troupes , fes fern- mes , & les autres meubles de fon ferail, & de tout preparer pour partir dans trois jours. Quant Carathis , elle fe retira feule dans une tente , oil le Giaour Famufa avec des vifions encouragean- tes. A fon reveil , elle vit a fes pieds Narkes & Cafgur, qui, par kurs fignes, lui apprirent

�� � qu’ayant mené Alboufaki aux bords d’un petit lac pour y brouter une mouffe grife paffablement veneneufe , elles avoient vu des poissons bleuatres , comme ceux du refervoir au haut de la tour de Samarah. Ah ! ah ! dit-elle , je veux aller fur les lieux a Pinftant meme ; au moyen d’une petite operation , je pourrai rendre ces poiffons oraculaires ; ils m’eclairciront beaucoup de chofes ^ &: m’apprendront oil eft ce Gulchen- rouz que je veux abfolument immoler. Aussi-tôt elle partit avec fon noir cortege.

Comme on va vite dans les mauvaifes entreprifes , Caralhis & fes negrefles ne tarderent pas d’arriver au lac. Elles brulerent des drogues magiques dont elles etoient toujours munies , & s’etant deshabillees toutes nues , elles entrerent dans l’eau jufqu’au col. Narkes & Gafour fecouerent des torches enflammees , tandis que Carathis prononçoit des mots barbares. Alors , tous les poiffons mirent la tete hors de l*eau , qu’ils agitoient fortement avec leurs nageoires ; & contraints par la puiflance du charme , ils ouvrirent des bouches pitoyables , & dirent tous à la fois ; nous vous fommes devoues depuis la tete jufqu’a la queue : que voulez-vous de nous ? Poiffons , dit Carathis , je vous conjure par vos 132 . V A t H E K,

brillantes ecailles de me dire ou eft le petit Guf- chenrouz ? De 1'autre cote de ce rocher , Ma- dame , repondirent tous les poiflbns en choeur : etes-vous contente ? Nous ne le fommes pas du tout de tenir ainfi la bouche ouverte an grand air. Oui , repartit la princeffe , je vois bien que vous n'etes pas accoutumes a de longs difcours, je vous laifTerai en repos , quoique j'aurois bien d'autres queftions a yous faire ; fur cela , 1'eavi dcvint calme , & les poiflbns difparurent.

Carathis, remplie du venin de fes projetsj efcalada tout de fuite le rocher , & vit fous une feuillee 1'aimable Gulchenrouz qui dormoit, tandis que les deux nains veilloient aupres de lui 9 & marmotoient lews oraifbns. Ces petits perfonnages avoient le don de deviner quand quelque ennemi des bons mufulmans approchoit; ils fentirent done venir Carathis , qui , s'arretant lout court , fe difoit a elle-meme ; comme il penche mollement fa petite t^tel c'efl precife- ment 1'enfant qu'il me faut. Les nains inter rom- pirent ces belles reflexions en fe jettant fur elle ,' & en 1'egratignant de toutes leurs forces. Narkes & Cafour prirent auffi-tot la defenfe de leur anaitrefTe , & pincerent les nains fi fortement , en rendirent Fame , en priant Mahomet d^

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feire tomber fa vengeance fur cette mechanic femme , ck fur toute fa famiile.

An bruit que cet etrange combat faifoit dans le vallon , Gulchenrouz s'eveilla , fit un furieux bond , grimpa fur un figuier, & gagnant la cime du rocher , courut fans prendre haleine ; enfin , il lomba comrne mort entre les bras d'un bon vieux Genie qui cheriffoit les enfans , & s'occupoit en- tierement a les proteger. Ce Genie, ^ifant fa ronde dans les airs , avoit fondu fur le cruel Giaour lorfqu'il grommeloit dans fon horrible fente ^ & lui avoit enleve les cinquante petits gar$ons que Vathek avoit eu Fimpiete de lui fa- crifier. II eduquoit ces intereffantes creatures dans des nids eleves au-deffus des nuages , & ha- bitoit lui-m^me un nid plus grand que tons les autres enfemble , : dont il avoit chaiTe les rocs qui 1'avoient conftruit^

Ces siirs afyles etoient defendus contre les Dives & les Afrites par des bander olles flottantes, fur lefquelles etoient ecrits en caraderes d'or brillans comme Teclair , les noms d'Allah & du Prophete. Alors Gulchenrouz , qui n'etoit pas encore defabufe fur fa pretendue mort ? fe crut dans les demeures d'une paix eternelle.. Il s'aban- donnoit fans crainte aux careffes de fes petits

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amis ; tons fe raffembloient dans le md du vene* table Genie , & a Penvi 1'un de Pautre , baifoient le front uni , & les belles paupieres de leur nou- veau camarade. C'eft 1& ou , eloigne des tracaO- feries de la terre , de Pimpertinence des harems , <le la brutalite des eunuques &; de Pinconftance desfemmes, il trouva fa veritable place. Heu- reux , ainfi que fes compagnons , les jours , les mois , les annees s'ecoiilerent dans cette fociete paifible ; car le Genie , au lieu de combler fes pupiles de periffables richefles & de vaines con- noiffances , les gratifioit du don d'une perpetuelle cnfance.

Carathis , pen accoutumee a voir eehapper fa proie , fe mit dans une colere epouvantable con- tre les negreffes , qu'elle accufoit de n'avoir pas faifi 1'erifant tout de fuite 3 & de s'etre amufees pinccr jufqu'a la mort de petits nains qui ne iigni- fioient rien. Elle revint dans la vallee en mur- murant ; & , trouvant que fon fils n'etoit pas en* core leve d'aupres de fa belle , elle paffa fa man- vaife humeur fur lui & fur Nouronihar ; toutefois elle fe confola par Tidee de partir le lendemain pour Iftakhar, & de faire connoiffance avec Eblis meme (64) , au moyen des bons offices du Giaour j mais le deftinen avoit ordonne autre-* ment,

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Sur le foir , comme cette princeffe s'entrete- tioit avec Dilara qu'elle avoit fait venir & qui ctoit fort de fon gout , Bababalouk vint lui dire que le del paroiffoit fort embrafe du cote de Sa- marah , & fembloit annoncer quelque chofe de funefte. Sur le champ , elle pritTes aftrolabes (65) & fes inilrumens magiques , mefura la hauteur des planetes , fit fes calculs , & vit , a fon grand deplaifir , qu'il y avoit une revoke formidable a Samarah ; que Motavekel profitant de 1'horreur qu'infpiroit fon frere , avoit fouleve le peuple , s'etoit empare du palais , & faifoit le fiege de la grande tour , oil Morakanabad s'etoit retire avec u n petit nombre de ceux qui reiloient encore jfideles. Quoi 1 s'ecria-t-elle , je perdrois ma tour, 1 mes muets , mes negreffes , mes motnies , & fur- tout mon cabinet d'txperiences qui m'a coute tant de veilles , & cela fans favoir fi mon etourdi de fils viendra a bout de fon aventure ! Non , je n'en ferai pas la dupe ; je pars dans I'inftant pour fecourir Morakanabad par mon art redoutable , & faire pleuvoir fur les confpirateurs , des clous & des ferrailles ardentes ; f ouvrirai mes maga- fins de ferpens & de torpedes , qui font fous les grandes voutes de la tour & que la faim a rendu enrages, & nous verrons fi Ton tiendra contre de

liv

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tels affaillans. En parlant ainfi , Garathis couruf a Ton fils , qui banquetoit tranquillement avec Nouronihar dans fon beau pav:llon incarnat* Goulu , que tu es , lui dit-elle ; fans ma vigilance , tu ne ferois bientot que le Commandeur des tourtes ; tes Croyans ont renie la foi qu'ils t'a- voient juree ; Motavekel, ton frere, regne dans ce moment fur la colline des chevaux pies; & fi je n'avois pas quelques petites reffources dans notre tour , il ne lacheroit prife de fi-tot. Mais tfin de ne pas perdre du terns , je ne te dirai que quatre mots ; plie tes tentes , pars ce foir meme , & ne t'arrete nulle part a baliverner. Quoique tu aies manque aux conditions du parchemin , il me refte encore quelques efperances ; ear , il faut avouer que tu as fort joliment viole les loix de I'hofpitalite , en feduifant la fille de 1'Emir ,, apres avoir mange de fon fel & de fon pain. Ces fortes de manieres ne peuvent que plaire an Giaour ; & fi tu fais en route encore quelque petit crime % tout ira bien , & tu entreras en triomphe dans le palais de Suleiman. Adieu 1 Alboufaki 6k mes jiegrefles m'attendent a la porte,

Le Calife n'eut pas le mot a repondre a tout cela ; il fouhaita un bon voyage a fa mere , & finit fon fouper. A mimiit; il decampa au bruit de.s

�� � CONTE ARABE, 137

Fanfares & des trompettes; mais on avoit beau tymbalaler , on ne pouvoit s'empecher d'enten- dre les cris de 1'Emir & de fes barbons , qui a force de pleurer , etoient devenus aveugles , & n'avoient pas un poll de reile. Nouronihar 9 h qui cette mufique faifoit de la peine, fut fort aife quand elle ne fut plus a portee de 1'ouir. Elle etoit avec le Calife dans la litiere ittiperiale , & ils s'amufoient a fe reprefenter toutes les magni- ficences dont ils devoient etre bientot entoures. Les autres femmes fe tenoient bien triftement 4ans leurs cages , & Dilara prenoit patience, en penfant qu'elle alloit celebrer les rites du feu fur les auguftes terraffes d'Iftakhar.

En quatre jours, on fe trouva dans la riante vallee de Rocnabad. Le printems y etoit dans toute fa vigueur ; & les branches grotefques des amandiers en fleurs , fe decoupoient fur 1'azur d'un ciel etincelant. La terre jonchee d'hyacin- thes & de jonquilles , exhaloit vine douce odeur ; des milliers d'abeilles , & prefque autant de fan- tons, y faifoient leur demeure. On voyoit alter- mtivement ranges fur les bords du ruiffeau , des niches & des oratoires , dont la proprete & la blancheur etoient relevees par le verd brim des hauts cypres, Ces pieux folitaires s'amufQient a

�� � V A T H E K,

cnltiver de petits jar dins , remplis de fruits , $ fur-tout de melons mufques , les meilleurs de la Perfe. Quelquefois on les voyoit epars dans la prairie , s'amufant a nourrir des paons plus blancs qut la neige,& destourterellesazurees.Ilsetoient ainfi occupes , quand les avant-coureurs du cor- tege imperial crierent a haute voix : habitans de Rocnabad , prcflernez-vous fur les bords de vos fources limpides , & rendez graces an ciel qui vous montre un rayon de fa gloire ; car voiei le Commandeur des Croyans qui approche.

Les pauvres fantons , remplis d'tm faint em- prefTement, fe haterent d'allumer des cierges dans tons les oratoires , deploy erent leurs alcorans fur des lutrins a'ebene , & allerent an devant du Ca- life , avec de petits paniers remplis de flgues , de miel & de melons. Pendant qu'ils s*avan9oient en proceffion & a pas comptes , les chevaux 9 les chameaux & les gardes , faifoient un horrible degat parmi les tulipes , & les autres fleurs de la vallee. Les fantons ne pouvoient s'empecher de jetter un ceil de pitie fur ces ravages , pendant que de Tautre , ils regardoient le Calife & le Ciel. Nouronihar , enchantee de ces beaux lieux qui lui rappelloient les aimables folitudes de fon enfance , pria Vathek de s'arreter , mais ce prin-

�� � ce, penfant que tons ces petits oratoires pourroient paffer dans l'esprit du Giaour pour une habitation , ordonna a fes pionniers de les abattre. Les fantons refterent petrifies pendant qu’on executoit cet ordre barbare ; ils pleuroient a chaudes larmes , & Vathek les fit chaffer a coups de pieds par des eunuques. Alors , il descendit de sa litière avec Nouronihar , & ils se promenèrent dans la prairie, tout en cueillant des fleurs & en se disant des gaillardises ; mais les abeilles , qui etoient bonnes musulmanes, se crurent obligées de venger la querelle de leurs chers maîtres, les fantons, & s’acharnerent tellement a les piquer, qu’ils furent trop heureux que leurs tentes se trouvassent pretes a les recevoir.

Bababalouk, auquel l’embonpoint des paons & des tourterelles n’avoit pas echappe , en fit mettre tout de fuite quelques douzaines a la broche, & autant en fricaffees. On mangeoit, on rioit, on trinquoit , on blasphemoit à plaisir, quand tous les Moullahs, tous les Scheiks, tous les Cadis , & tous les Imans de Schiraz , qui n’avoient pas apparemment rencontre les fantons, arrivèrent avec des anes pares de guirlandes , de rubans & de fonnettes d’argent , & charges de tout ce qu’il y avoit de meilleur dans le pays, Ils 1(40 V A T H E K 9

prefenterent leurs offrandes an Calife , en le ftip-2 pliant d'honorer leur ville & leurs mofquees de fa. prefence. Oh ! pour cela , dit Vathek , je m'en- garderai bien ; j'accepte vos prefens , & vous prie de me laiffer tranquille , car je n'aime pas h refifter a la tentation : mais conr.me il n'efl pas decent que des gens aufli refpe&ables que vous s'en retournent a pied , & que vous avez la mine d'etre d'affez mauvais cavaliers , mes eunuqties auront la precaution de vous lier fur vos anes , & prendront fur-tout bien garde que vous ne me tourniez pas le dos ; car Us favent 1'etiquette. Il y avoit parmi eux de vigoureux fchciks , qui , crcyant que Vathek etoit fou, en difoient tout haut leur opinion : Bababalouk prit foin de les faire garrotter doubles cordes ; & piquant tons les anes avec des epines , ils partirent au grand galop, tout en ruant & s'entrechoquant de la maniere la plus plaifante du mcnde.. Nouroni- har & fon Calife , jouiffoient a 1'envi I'un de Tau- tre , de cet indigne fpeftacle ; ils faifoient de grands eclats de rire , lorfque les vieillards tom- boient avec leur monture dans le ruifTeau, & que les uns devenoient boiteux , d r autres man* chots , d'autres breche-dents , on pis encore. On paffa deux jours fort delicieufement h

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Rocnabad , fans y tre trouble par de nouvelles ambaffades. Le troifieme , on fe remit en mar- che ; on laifla Schiraz a la droite , & on gagna line grande plaine d'oii Ton decouvroit , a Pex- tremite de 1'horifon , les noirs fommets des mon- tagnes d'Iftakhar.

A cette vue , le Calife & Nouronihar ne pou- vant contenir les transports de leur ame , faute- rent de la litiere en bas , & firent des exclama- tions qui etonnerent tons ceux qui etoient a por- tee de les entendre. Allons-nous dans des palais rayonnans de lumiere , fe demandoient-ils Pun 1'autre , on bien dans des jardins plus delicieux que ceux de Sheddad? Les pauvres mortels! e'eft ainfi qu'ils fe repandoient en conjedures ; 1'abime des fecrets du Tout-Puiffant leur etoit Cache.

Cependant les bons Genies qui veilloient en- core un pen fur la conduite de Vathek, fe rendi- rent dans le feptieme ciel aupres de Mahomet,' & lui dirent ; mifericordieux Prophete , tendez TOS bras propices a votre Vicaire , ou il tombera fans reffource dans les pieges , que les Dives nos ennemis lui ont dreffes : le Giaour Pattend dans Pabominable palais du feu fouterrein ; s'il y met le pied , il eft perdu fans retour. Mahomet:

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repondit avec indignation ; il n'a que trop merite d'etre laiffe a lui-meme ; toutefois, je confens que vous fafliez encore un effort pour le detourner 4e fon entreprife.

Soudain un bon Genie prit la figure d'un ber- ger, plus renomme pour fa piete , que tons les derviches & les fantons du pays ; il fe plac,a fur la pente d'une petite colline aupres d'un troupeau &> brebis blanches , &: commen^a a jouer fur un inftrument inconnu , des airs dont la touchante melodic penetroit Tame , reveilloit les rernords , & chaffoit toute penfee frivole. A des fons fi energiques,le foleilfecouvrit d'un fombrenuage, & les eaux d'un petit lac plus claires que le cryf- tal , devinrent rouges comme du fang. Tous ceux qui compofoient le pompeux cortege du Calife furent attires , comme ma!gre eux , du cote de la colline ; tous baifserent les yeux , & refterent confternes ; chacun fe reprochoit le mal qu'il avoit fait : le cceur battoit a Dilara ; & le chef des eunuques , d'un air contrit , demandoit pardon aux femmes de ce qu'il les avoit fouvent iourmentees pour fa propre fatisfaclion.

Vathek & Nouronihar paliflbient dans leur Jitiere , & fe regardant d'un ceil hagard , le re- pro choient a eux-mexnes, 1'un, nulle crimes des

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jplus noirs , mille pro jets d'une ambition impie ; & 1'autre, la defolation de fa famille , & la perte de Gulchenrouz. Nouronihar cfoyoit entendre dans cette fatale mufique , les cris de fon pere ex- po-ant^ Vathek, les fanglots des cinquante en- fans qu'il avoit facrifies an Giaour. Dans ces an- goiffes, ils etoient toujours entraines vers le berger. Sa phyfionomie avoit quelque chofe de fi impofant , que pour la premiere fois de fa vie , Vathek perdit contenance , tandis que Nouroni- har fe cachoit le vifage avec les mains. La mu- iique ceiTa; & le Geriie adrefTant la parole au Calife , lui dit : Prince infenfe , a qui la Provi- dence a confie le foin des peuples ! eft-ce ainfi que tu reponds a ta miffion ? Tu as mis le comble a tes crimes ; te hates-tu a pr^fent de courir k ton chatiment ? Tu fais qu'au-del de ces mon- tagnes , Eblis & fes Dives maudits tiennent leur funefte empire , & feduit par un malin fantome, til vas te livrer a eux ! C'eit ici le dernier inflant de grace qui t'eft donne ; abandonne ton atroce deflein , retourne fur tes pas , rends Nouronihar a fon pere qui a encore quelque refte de vie 9 detruis la tour avec toutes fes abominations, chaffe Carathis de tes confeils , fois juile envers |es fujets , refpefte les Miniflres du Prophetej

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repare tes impietes par une vie exemplaire, & an lieu de paffer tes jours dans les voluptes , va pleurer tes crimes fur les tombeaux de tes pieux ancetres ! Vois-tu ces nuages qui te cachent le foleil? An moment que cet afire reparoitra, ft ton coeur n'eft pas change , le terns de la miferi- corde fera paffe pour toi.

Vathek , faifi de crainte & chancelant , etoit fur le point de fe profterner devant le berger qu'il fentit bien devoir etre d'une nature fupe"- rieure a 1'homme ; mais fon orgueil 1'emporta , & levant audacieufement la tete , il lui lan^a un de fes terribles regards. Qui que tu fois , lui dit- il , ceffe de me donner d'inutiles avis. On tu veux me tromper , on tu te tronipes toi-meme : fi ce que j'ai fait efl aufli criminel que tu le pre- tends , il ne fauroit y avoir pour moi un mo- ment de grace : j'ai nage dans une mer de iang pour arriver a une puiflance qui fera trembler tes femblables ; ne te flatte done pas que je recule k la vue du port , ni que je quitte celle qui m'eft plus chere que la vie & que ta mifericorde. Que le foleil reparoiffe 9 qu'il eclaire ma carriere , que m'importe oil elle finira ! En difant ces mots , qui firent fremir le Genie lui-meme , Vathek fe precipita dans Us bras de Nouronihar, & cr-m-

manda

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Iftanda de forcer ks che vaux a reprendre la grande toute.

On n'eut pas de peme a exediter et ordre ; f attra&ion n'exiftoit plus , le foleil avoit repris tout 1'eciat de fa lumiere , & le berger avoit difparu en jettant un cri lamentable. La fatale impreffion de la mufique dii Genie , etoit cepen- dant reflee dans le coeur de la plupart des gens de iVathek ; ils fe regardoient les tins les autres avec efFroi. Des la nuit meme prefque tons s'echap- perent , & il ne refla de ce nombreux cortege ique le chef des eunuques , quelques efclaves ido-* latres , Dilara , & un petit nombre d'autres fern- mes, qui fuivoient comjtne elle la religion des Mages*

Le Calife> devore par 1'afnbition de donner des loix aux Intelligences tenebreufes , s'embar- rafla pen de cette defertion. Le bouillonnemerit de fon fang 1'empechant de dormir, il ne campa plus comme a Tordinaire. Nouronihar, dont 1'impatience furpaffoit ? s'il fe peat , la fienne , le preffoit de hater fa marche ? & pour Petourdir ,' lui prodiguoit mille tendres careffes. Elle fe croyoit deja plus puiflante que Balkis (66) , & s'imaginoit voir les Genies profternes devant 1'eftrade de fon trone, Ils s'avancerent ainfi au

�� � clair de la lime jufqu’a la vue de deux rochers élancés, qui formoient comme un portail a l'entree du vallon dont l'extremite etoit terminee par les vastes mines d’lftakhar. Prefqu’au fommet de la montagne , on decouvroit la facade de plusieurs fepulcres de Rois , dont les ombres de la nuit augmentoient l’horreur. On paffa par deux bourgades prefque entierement defertes. II n’y refloit plus que deux on trois foibles vieillards , qui, en voyant les chevaux & les litieres , fe mirent a genoux , en s’ecriant : Ciel ! eft-ce encore de ces fantomes qui nous tourmentent depuis six mois ? Helas ! nos gens efFrayes de ces etranges apparitions & du bruit qu’on entend fous les montagnes , nous ont abandonnes a la merci des efprits malfaifans ! Ces plaintes fembloient de mauvais augure an Calife ; il fit pafler fes chevaux fur les corps des pauvres vieillards , & arriva enfin au pied de la grande terraffe de marbre noir. Là, il descendit de sa litiere avec Nouronihar. Le coeur palpitant & portant des regards egares sur tous les objets, ils attendirent avec un tressaillement involontaire, l’arrivee du Giaour ; mais rien ne Tannon^oit encore. Un silence funebre regnoit dans les airs & fur la montagne. La lune reflechiffoit fur la grande plate-forme l'omC O N T E A R A B E. 147

bre des hautes colonnes qui s'elevoient de la ter- raffe prefque jufqu'aux nues. Ces trifles phares f dont le nombre pouvoit a peine fe compter , n'e- loient converts cTaiicun toit;& leurs chapiteaux, d'une architecture inconnue dans les annales de la terre , fervoient de retraite aux oifeaux nodur- nes , qui , alarmes a Tapproche de tant de monde , s'enfuirent en croaflant.

Le chef des eunuques* tranfi de peur , fupplia Vathek de permettre qu'on allumat du feii , & qu'on prit quelque nourriture. Non, non, re- pondit le Calife , il n'eft plus terns de penfer h ees fortes de chofes ; refle oh tu es, & attends mes ordres. En difant ces mots d'un ton ferme , il prefenta la main a Nouronihar , & montant les degres d'une vafte rampe , parvint fur la terraffe qui etoit pavee de carreaux de marbre , & fern* blable a un lac uni , ou nulle herbe ne pent croi- tre. A la droite , etoient les phares ranges de vant les mines d'un palais immenfe, dont les murs ietoient converts de diverfes figures ; en face , on Voyoit les ftatues gigantefques de quatre animaux qui tenoient du griffon & du leopard , & qui infpiroient PefFroi ; non loin d*eux , on diflinguoit ^ la clarte de la lime , qui donnoit particuliere- . tnent fur cet endroit, des cara&eres femblables k

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�� � V A T H E K,

ceux qui etoient fur les fabres du Giaour ; its' avoient la meme vertu de changer a chaque ini* rant; enfin, ils fe fixerent en lettres arabes , & le Calife y lut ces mots : Vathek , tu as manque aux conditions de mon parchemin ; tu meriterois d'etre renvoye ; mais en faveur de ta compagne & de tout ce que tu as fait pour 1'acquerir , Eblis permet qu'on t'ouvre la porte de fon palais , 6c que le feu fouterrein te conipte parmi fes adora* teurs.

A peine avoit-il lu ces mots ? que la montagne centre laquelle la terraffe etoit adoffee trembla , & que les phares femblerent s'ecrouler fur leurs tetes. Le rocher s'entr'ouvnt > & laifla voir dans fon fein un efcalier de marbre poli , qui paroiffoit devoir toucher a Tabime. Sur chaque degre etoient pofes deux grands cierges , femblables a ceux que Nouronihar avoit vus dans fa vifion , & dont la vapeur camphree s'elevoit en tourbillon fous la .voiite.

Ce fpeclacle , an lieu d'effrayer la fille de Fak- reddin , lui donna un nouveau courage ; elle ne daigna pas feulement prendre conge de la lune & du firmament , & fans hefiter , quitta 1'air pur de Fatmofphere , pour fe plonger dans des exhalai- fons infernales. La marche de ces deux impies ^

�� � C O N T E A R A B E? 14$

ctoit fiere & decidee. En defcendant a la vive lumiere de ces flambeaux, ils s'admiroient Fun Fautre , & fe trouvoient fi refplendiflans , qu'ils fe croyoient des intelligences celeftes. La feule chofe qui leur donnoit de Finquietude , c'etoit que les degres ne finiflbient point. Comme ils fe hatoient avec une ardente impatience , leurs pas s'accelererent a un point, qu'ils fembloient tomber rapidement dans un precipice , plutot que marcher; a la fin, its furent arretes par un grand portail d'ebene que le Calife n'eut pas de peine a reconnoitre ; c'etoit la que le Giaour Fattendoit avec une clef d'or a la main. Soy ez les bien-venus en depit de Mahomet & de toute fa fequelle , leur dit^-il avec fon affreux fourire ; je vais vous introduire dans ce palais , oil vous avez fi bien acquis une place. En difant ces mots, il toucha de fa clef la ferrure emaillee , & auffi-tot les deux battans s'ouvrirent avec un bruit plus fort que le tonnerre de la canicule , & fe refer- merent avec le meme bruit des le moment qu'ils furent entres.

Le Calife & Nouronihar fe regarderent avee etonnement , en fe voyantdans un lieu qui, quoi- que voute , etoit fi ipacieux & fi eleve, qu'ils le prirent d'abord pour une plaine immenfe. Lewr&

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yeux s'accoutumant enfin a la grandeur des ob~ jets, ils decouvrirent des rangs de colonnes & des arcades qui alloient en diminuant , & fe ter- minoient en un point radieux conime le foleil % . lorfqu'il darde fur la mer fes derniers rayons. Le pave , feme de poudre d*or & de fafran , exhaloit line ode ur ii fubtile , qu'ils en furent comme etourdis. Ils avancerent cependant, & remar- querent urie infinite de caffolettes oil bruloient de Tambre gris & du bois d'aloes. Entre les co- lonnes, etoient des tables couvertes d'une variete innombrable de mets & de toutes fortes de vins qui petilloient dans des vafes de cryflaL Une foule de Ginns & autres Efprits follets des deux fexes , danfoient lafcivement par bandes au foil 'd'une mufique , qui refonnoit fous leurs pas.

Au milieu de cette falle immenfe , fe prome- noit une multitude d'hommes & de femmes, qui tons tenant la main droite fur le coeur , ne faifoient attention a mil objet , $C gardoient un profond filence. Ils etoient tons pales cornme des cada- vres , & leurs yeux enfonces dans leurs tetes , reffembloient k ces phofphores qu'on apper^oit la nuitdans les cimetieres. Les uns etoient plon- ges dans une profonde reverie ; les autres ecu* jmoiem de rage , & cour oient de tous eotes comme

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igres bleffes d'un trait empoifonne ; tons s'e- vitoient ; & quoiqu'au milieu d'une foule , cha- cim erroit an hafard > comme s'il avoit ete feul. A Pafpeft de cette funefte compagnie , Vathek" & Nouronihar fe fentirent glaces d'efFroi. Us de- manderent avec importunite 7 an Giaour , ce que tout cela fignifioit , & pourquoi tons ces fpe&res ambulans n'otoient jamais leur main droite de deffus leur coeur ? Ne vous embarraffez pas de iant de chofes a llieure qu'il eft, leur repondit-il brufquement , vous faurez tout dans pen ; ba- tons-nous de nous presenter devant Eblis. Us continuerent done a marcher a travers tout ce monde ; mais malgre leur premiere affurance , ils n'avoient pas le courage de faire attention atix perfpe&ives des falles & des galeries ^ qui s'ou- vroient a droite & gauche : elles etoient toutes eclairees par des torches ardentes, & par des brafiers dont la flamme s'elevoit en pyramide, jufqu'au centre de la voute. Us arriverent enfin en un lieu, ou de longs rideaux de brocard era- moifi & or , tomboient de toutes parts dans une confufion impofante. L^ , on n'entendoit plus les chceurs de mufique ni les danfes ; la lumiere qui y penetroit , fembloit venir de loin.

Vathek 8t Nouronihar fe firent jour a travers

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ces draperies, & entrerent dans un vafte taber- nacle tapifle de peaux de leopards. Un nombre infini de vieillards a longue barbe, d'Afrites en complette armure , etoient profternes devant les degres d'une eftrade , au haut de laquelle , fur uri globe de feu , paroiffoit aflis le redoutable Eblis* Sa figure etoit celle d'un j^une hotnme de vingt ans, dont les traits nobles & reguliers , fembloient avoir ete fletris par des vapeurs malignes. Le de* iefpoir & 1'orgueil etoient peints dans fes grands yeux 9 & fa chevelure ondoyante tenoit encore un pen de celle d'un ange de lumiere. Dans fa main delicate , mais noircie par la foudre , il te* rioit k fceptre d'airain, qui fait trembler le monftre Ouranbad (67) , les Afrites , & toirtes, les puiffances de Tabime^

A cette vue , le Calif e perdit toute contenance ^ & fe profterna la face contre terre. Nouronihar , quoiqu'eperdue , ne pouvoit s'empecher d'admi* rer la forme d'Eblis , car elle s'etoit attendue a voir quelque geant effroyable. Eblis, d'une voix plus douce qiSon auroit pu h fuppofer , mais qui portoit la noire melancoiie dans Fame , leur dit i creatures d'argile , je vous regois dans mon em- pire; vous etes du nombre de mes adorateursj jouiflez de tout ce que ce palak offre a votre vue y

�� � <C O W T E A R A B E. 'if^

ties treYors des fultans preadamites , de leurs fa- bres foudroyans, & des talifmans qui forceront les Dives a vous ouvrir les fouterreins de la' montagne de Caf , qui communiquent a ceux-ci. La , vous trouverez de quoi contenter votre cu- riofite infatiable. 11 ne tiendra qu'avous de pe- netrer dans la fortereffe d'Aherman (68), & dans les falles d'Argenk (69) oil font peintes % toutes les creatures raifonnables , & les animaux qui ont habite la terre , avant la creation de cet etre nieprifable que vous appellez le pere des hommes.

Vathek & Nouronihar fe fentirent confoles & raffures par cette harangue. Us dirent avec viva- cite an Giaour ; conduifez-nous bien vite au lieu oil font ces talifmans precieux. Venez, repondit ce mediant Dives , avec fa grimace perfide , ve- nez , vous poffederez tout ce que notre maitre TOUS promet , & bien davantage. Alors, il leur fit enfiler une longue allee , qui communiquoit au tabernacle ; il marchoit le premier a grands pas , & fes malheureux difciples le fuivoient avec joie. Us arriverent a une falle fpaeieufe , couverte d'un dome fort eleve , & autour de laquelle on voyoit cinquante portes de bronze, fermees avec des cadenats. d'acier. II regnoit en ce lieu une

�� � obfcurite funebre , & fur des lits d’un cedre incorruptible , etoient etendus les corps decharnes des fameux Rois preadamites , jadis Monarques univerfels fur la terre. Us avoient encore aflez de vie pour connoitre leur deplorable etat ; leurs yeux confervoient un trifle mouvement; ils s’entre-regardoient languifTamment Tun 1’autre, & tenoient tons la main droite fur leur coeur. A leurs pieds on yoyoit des infcriptions qui retracoient les evenemens de leur regne , leur puissance, leur orgueil & leurs crimes. Soliman Raad ’, Soliman Daki , & Soliman dit Gian Ben Gian , qui, apres avoir enchaine les Dives dans les tenebreufes cavernes de Caf > devinrent fi prefomptueux , qu’ils douterent de la puiffance fupreme^ tenoient la un rang diftingue ; mais non pas comparable a celui duprophete Suleiman BenDaoud* Ce Roi fi renomme par fa fagefTe , etoit fur la plus haute eflrade , & immediatement fous le dome. II paroiflbit avoir plus de vie que les antres ; & quoiqu’il poufsat de terns en terns de profonds foupirs , & tint la main droite fur le coeur comme fes compagnons , fon vifage etoit plus ferein; & il fembloit etre attentifau bruit d’une catarafte d’eau noire , qu’on entrevoyoit a travers 1’une des portes qui etoit grillee. Nul autre bruit n’interrompoit le filence de ces lieux lugubres. Une rangee de vafes d’airain , entouroit 1’eftrade. Ote les couvercles de ces depots cabaliftiques , dit le Giaour & Vathek ; prends les talifmans qui briferont toutes ces portes de bronze , & te rendront le maitre des trefors qu’elles renferment & des Efprits qui en ont la garde.

Le Calife , que cet appareil fininre avoit entierement deconcerte ? s’approcha des vafes en chancel ant, & penfa expirer de terreur, quand il entendit les gemifTeniens de Suleiman , que dans fon trouble il avoit pris pour un cadavre. Alors, Vine voix fortant de la bouche livide du prophete , articula ces mots : Pendant ma vie, j’occupai uft trone magnifique. A ma droite etoient douzc jnille fieges d’or , oil les patriarches & les prophetes ecoutoient ma dodrine ; ama gauche , les fages & les do&eurs , fur autant de trones d’argent , afliftoient a mes jugemens. Tandis que je rendois ainfi juftice a des multitudes innombrables , les oifeaux voltigeant fans ceffe fur ma tete , me fervoient de dais contre les ardeurs du foleil. Mon peuple fleuriffoit ; mes palais s’elevoient jufqu’aux nues : je batis un temple an Tres-Haut , qui fut la merveille de l’univers : jnais je me laiflai lachement entrainer par l'amour V A T If E K,

des femmes , & par une curiofite qui ne noit pas aux chofes fublunaires. J'ecoutai les confeils d'Aherman , & de la fille de Pharaon j jfadorai le feu & les aflres ; & quittant la ville facree , je commandai aux Genies de conftruire les fuperbes palais d'Iftakhar & la terrafle de phares , dont chacun etoit dedie a une etoilej La , pendant un terns , je jx)uis en plein de la fplendeur du trone & des voluptes; non-feule^ ment les hommes , mais encore les Genies m'e- toient foumis. Je commengois a croire, ainfi que 1'ont fait ces malheureux Monarques qui jn'entourent , que la vengeance celefle etoit a ibupie , lorfque la foudre brifa mes edifices & me precipita dans ce lieu. le n'y fuis cependant pas, comme tons ceux qui 1'habitent , entierement de- pourvu d'efperance. Un ange de lumiere m'a fait favoir r qu'en confederation de la piete de mes jeunes ans 9 mes tourmens finiront lorfque cette catarafte , je compte les gouttes , ceffera de couler : mais helas ! quand arrivera ce terns fi de- fire ? Je fouffre , je fouffire , un feu impitoyable devore mon cceur.

En difant ces mots , Suleittnan eleva fes deux mains vers le ciel en figne de fupplication , & le Calife vit que fon fein etoit d'un cryflal tranfpa*

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, au travers duquel on decouvroit fon cceiifi brulant dans les flammes. A cette terrible vue , Nouronihar tomba comme petrifiee dans les bras de Vathek : 6 Giaour ! s'ecria ce malheureux prince , dans quel lieu nous as-tu conduit ? Laiffe-< nous en fortir ; je te tiens quitte de toutes tes promeffes. O Mahomet ! n'y a-t-il plus de mife- ricorde pour nous ? Non , il n'y en a plus , re- pondit le malfaifant Dives ; fache que c'eil ici le fejour du defefpoir & de la vengeance ; ton cceur fera embrafe comme celui de tons les adorateurs d'Eblis ; pen de jours te font donnes avant ce terme fatal, employe-les comme tu voudras; couche fur des monceaux d'or , commande aux puiffances infernales; parcours tons ces iinmenfes fouterreins ^ ton gre , aucune porte ne te fera fermee ; quant & moi j'ai rempli ma miffion , & je te laiffe a toi-meme. En difant ces mots, U 4ifparut.

Le Calife & Nouronihar refterent dans un acr cablement mortel; leurs larmes ne pouvoient couler , a peine pouvoient-ils fe foutenir ; enfin , ik fe prirent triftement par la main, & fortirent en chancelant de cette falle funefte , fans favoir ou ils alloient. Toutes les portes s'ouvroient Jeur approche , les Dives fe profternoient devant

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leurs pas, des magafms dericheffes fe deploy olent a leurs yeux ; mais ils n'avoient plus ni curio* fite , ni orgueil , ni avarice. Avec la meme indif* ference , ils entendoient les choeurs des Ginns * & voyoient les fuperbes repas qui etoient etales de toutes parts. Ils alloient errant de chambres en chambres , de falles en falles , d'allees en allees, tout autant de lieux fans bornes & fans limites , tons eclaires par une fombre lueur , tons pares avec la meme trifle magnificence , tons parcourus par des gens qui cherchoient le repos & le foula- gement; mais qui le cherchoient en vain , pui^- qu'ils portoient par-tout un coeur tourmente dans les flamnies. Evites de tons ces malheureux , qui par leurs regards , fembloient fe dire les uns aux autres, c'efl toi qui m'as feduit, c'eft toi qui m'as corrompu , ils fe tenoient a 1'ecart, & atten- doient dans une angoiffe le moment qui devoit les rendre femblables a ces objets de terreur.

Quoi ! difoit Nouronihar , le terns viendra-t-3 que je retirerai ma main de la tienne ? Ah ! difoit Vathek , mes yeux cefleront-ils jamais de puifer i longs traits la volupte dans les tiens ? Les doux momens que nous avons paries enfemble me fe- ront-ils en horreur.? Non, ce n'efl pas toi qui m'as mene dans ce lieu deteilable , ce font les

�� � C O N T t A R A B E. 1 f 9

principes impies par lefquels Carathis a perverti jna jeuneffe , qui ont caufe ma perte & la tienne : ah ! que du moins elle foufFre avec nous ! En di- fant ces douloureufes paroles , il appella un Afrite qui attifoit unbrafier, & lui ordonna d'enlever la princefTe Carathis du palais de Saniarah , & de la lui amener.

Apres avoir donne cet ordre, le Calife &

Nouronihar continuerent de marcher dans la foule

filencieufe , jufqu'au moment oit ils entendirent

parler an bout d'une galerie. Prefumant que c'e-

toient des malheureux qui , comme eux, n'avoient

pas encore re9ii leur arret final , ils fe dirigcrent

d'apres le fon des voix , & trouverent qu'elles

partoient d'une petite chambre quarree , oil fur

des fophas etoient affis quatre jeunes hommes de

bonne mine & une belle femme , qui s'entrete-

noient triflement a la lueur d'une lampe. Us

avoient tons 1'air morne & abattu , & deux d'en-

tr'eux s'embraffoient ayec beaucoup d'attendrifle-

ment. En voyant entrer le Calife & la fille de

Fakreddin, ils fe leverent ci vilement , les faluerent

& leur firent place. Enfuite , celui qui paroiflbit

le plus diftingue de la compagnie , s'adrefTant ait

Calife , lui dit : Etranger , qui fans doute etes

dans la meme horrible attente que nous , puifque

�� � V A T H E K,

vous ne portez pas encore la main droite (\it votre coeur ; fi vous venez paffer avec nous les affreux momens qui doivent s'ecouler jufqu'a notre commun chatiment , daignez nous raconter les aventures qui vous ont conduit en ce lieu fatal , & nous vous apprendrons les notres , qui ne meritent que trop d'etre entendues. Se retra- cer fes crimes , quoiqu'il nefoit plus terns de s'en repentir, eft la feule occupation qui convienne ^ des malheureux comme nous.

Le Calife 8c Nouronihar confentirent a cett proportion , & Vathek prenant la parole , leur t , non fans gemir , un iincere recit de tout ce jqui lui etoit arrive. Lorfqu'il eut fini fa penible narration, le jeune homme qui lui avoit parle, commen^a la fienne de la maniere fuivante.

Hiftoire des deux Princes amis , Alafi & Fi-* roux 9 enfermes dans le palais fouterrein.

Hiftoire du Prince Borkiarokh , enferme dan$ le palais fouterrein.

Hiftoire du Prince Kalilah & de la Princeff^ Zulkais , enfermes dans le palais fouterrein.

Le troifieme Prince en etoit an milieu de fori recit , quand il fut interrompu par un bruit qui fit trembler & entr'ouvrir la voute. Bientot apres, une vapeur fe diflipant peu-i-peu ; laiffa voir

Carathi^

�� � CONTE .ARABE. i6t

ISarathis fur le dos de 1'Afrite , qui fe plaignoit borriblement de fon fardeau. Elle fauta a terre , &; s'appro chant de fon fils , lui dit ; que fais-tu ici dans cette petite chambre ? En voyant que les Dives t'obciffent , j'ai cm que tu etois place fur le trone des Rois preadamites.

Femme execrable , repondit le Calife ^ que maudit foit le jour oil tu m'as mis au monde I Va , fuis cet Afrite , qu'il te mcne dans la falle dit prophete Suleiman ; la , tu apprendras a quoi eft deftine ce palais qui t'a paru fi defirable 5 & com- bien je dois abhorrer les impies connoiffances * que tu m'as donnees ! La puiffance oil tu es par- venu 5 t'a-t-elle trouble la tete , repliqua Cara- tliis ? Je ne demande pas mieux que de rendre nies hommages a Suleiman le prophete* II faut pourtant que tu fache.s que 1'Afrite m'ayant dit que ni toi ni moi nous ne retournerions pas a Sa- marah , je 1'ai prie de me laiffer mettre ordre ^t Hies affaires , & qu'il a eu la politeffe d'y con- fentir. Je n'ai pas manque de mettre a profit ces inflans ; j'ai mis le feu a notre tour oil j'ai brule tout vifs les muets , les negrefles , les torpedes &: les ferpens , qui pourtant m'avoient rendu beaucoup de fervices , ck j'en aurois fait autant nu grand vilir ,, s'il ne m'ayoit pas abandonnet

L

�� � pour Motavekel. Quant a Bababalouk, quiavoit eu la fottife de retourner a Samarah, & tout bonnement d*y trouver des maris pour tes femmes , je 1’aurois mis a la torture , fi j’en avois eu le terns ; mais comme j’etois preffee , je Pai feulement fait pendre , apres lui avoir tendu un piege pour 1’attirer aupres de moi , aufli bien que les femmes ; je les ai faites enterrer toutes vivantes par mes negrefTes , qui ont ainfi employe leurs derniers momens a leur grande fatisfa&ion. Pour Dilara , qui m’a ton jours plu , elle a montre fon efprit en fe mettant ici pres an fervice d’un Mage , & je penfe qu’elle fera bientot des notres. Vathek etoit trop confterne pour exprimer Findignadon que lui caufoit un tel difcours ; il ordonna k 1’Afrite d’eloigner Carathis de fa prefence , & refia dans une morne reverie que fes compagnons n’oserent troubler.

Cependant Carathis penetra brufquement jufqu’au dome de Suleiman , & fans faire la moindre attention aux foupirs du Prophete , elle ota audacieufement les couvercles des vafes , 6i s’empara des talifmans. Alors , elevant une voix telle qu’on n’en avoit jamais entendu dans ces lieux , elle forga les Dives a lui montrer les trefors les plus caches , lc$ magafins les plus profonds ? que l’Afrite lui-meme n’avoit jamais vus, Elle paffa par des defcentes rapides qui n’etoient connues que d*Eblis & des plus puiffans de fes favoris , & penetra au moyen de ces talifmans jufqu’aux en-*, trailles de la terre d’ou fouiHe le fanfar , vent glace de la mort : rien n’efFrayoit fon coewr in- domptableo Elle trouvoit cependant chez tout ce anonde qui portpit la main droite fur le coeur 9 une petite fingularite qui ne lui plaifoit pas.

Comme elle fortoit d’un des abimes, Eblis 6 prefenta a fes regards. Mais malgre tout 1’impo* fant de fa majefte, elle ne perdit pas contenance,’ & lui fit meme fon compliment avec beaucoup de prefence d’efprit : ce fuperbe Monarque lui re- pondit ; Princeffe , dont les connoiffances & les crimes meritent un liege eleve dansmon empire, vous faites bien d’employer le loifir qui vous refte ; car les flammes & les tourmens qui s’empa- reront bientot de votre coeur , vous donneront affez d’occupation. En difant ces mots, il di- parut dans les draperies de fon tabernacle.

Carathis refta un pen interdite ; mais refolue dialler jufqn’au bout , & de fuivre le confeil d’Eblis, elle raffembla tousles choeurs desGinns, & tous les Dives pour en recevoir les hommages. Elle marchoit ainsi en triomphe, à travers une vapeur de parfums, & aux acclamations de tous les Esprits malins dont la plupart étoient de sa connoissance. Elle alloit même détrôner un des Soliman pour prendre sa place, quand une voix sortant de l’abîme de la mort, cria : tout est accompli ! Aussi-tôt le front orgueilleux de l’intrépide Princesse se couvrit des rides de l’agonie ; elle jetta un cri douloureux, & son cœur devint un brasier ardent : elle y porta la main pour ne l’en retirer jamais.

Dans cet état de délire, oubliant ses vues ambitieuses & sa soif des sciences qui doivent être cachées aux mortels, elle renversa les offrandes que les Ginns avoient posées à ses pieds ; & maudissant l’heure de sa naissance, & le sein qui l’avoit portée, elle se mit à courir pour ne plus s’arrêter, ni goûter un moment de repos.

À peu près dans ce meme tems, la même voix avoit annoncé au Calife, à Nouronihar, aux quatre Princes & à la Princesse, le décret irrévocable. Leurs cœurs venoient de s’embraser ; & ce fut alors qu’ils perdirent le plus précieux des dons du ciel, l’espérance ! Ces malheureux s’étoient séparés en se jettant des regards furieux. Vathek ne voyoit plus dans ceux de Nouronihar que rage & que vengeance ; elle ne voyoit plus dans les siens qu’aversion & désespoir. Les deux Princes amis, qui, jusqu’à ce moment, s’étoient tenus tendrement embrassés, s’éloignèrent l’un de l’autre en frémissant. Kalilah & sa sœur se firent mutuellement un geste d’imprécation. Les deux autres Princes témoignèrent par des contorsions effroyables & des cris étouffés, l’horreur qu’ils avoient d’eux-mêmes. Tous se plongèrent dans la foule maudite pour y errer dans une éternité de peines.

Tel fut, & tel doit être le châtiment des passions effrénées, & des actions atroces ; telle sera la punition de la curiosité aveugle, qui veut pénétrer au-delà des bornes que le Créateur a mises aux connoissances humaines ; de l’ambition, qui, voulant acquérir des sciences réservées à de plus pures Intelligences, n’acquiert qu’un orgueil insensé, & ne voit pas que l’état de l’homme est d’être humble & ignorant.

Ainsi le Calife Vathek, qui, pour parvenir à une pompe vaine, & à une puissance défendue, s’étoit noirci de mille crimes, se vit en proie à des remords, & à une douleur sans fin & sans bornes ; ainsi l’humble, le méprisé Gulchenrouz, passa des siècles dans la douce tranquillité, & le bonheur de l’enfance.


FIN.




NOTES.


Note première, page 3. (Calife). Chez les Mahométans, ce titre comprend à la fois les caractères réunis de prophète, de prêtre & de roi ; on l’emploie pour signifier le Vicaire de Dieu sur la terre. État de L’Empire Ottoman, par Habesci, pag. 9. Herbelot, pag. 985.

Note 2, pag. 3. (expiroit à l’instant). L’auteur du Nighiaristan nous a conservé ce qui vient à l’appui de ce récit ; & il n’y a aucune histoire de Vathek, dans laquelle il ne soit fait mention de son œil terrible.

Note 3, pag. 4. (Omar Ben Abdalaziz). Calife distingué de tous les autres par sa tempérance, & son abnégation de lui-même ; au point que l’on croit qu’il a été reçu dans le sein de Mahomet, en récompense de son abstinence exemplaire dans un siècle de corruption. Herbelot, p. 690.

Note 4, pag. 4. (Samarah). Ville de l’Iraque Babylonien, que l’on suppose avoir été placée sur le lieu où Nimrod éleva sa tour. Khondemir raconte dans la vie de Motassem, que ce prince quitta Bagdad, pour terminer les disputes qui s’élevoient continuellement entre les habitans de cette ville & ses esclaves Turcs ; & qu’il choisit une situation dans la plaine de Catoul, où il bâtit Samarah. On assure qu’il avoit dans les écuries de cette ville cent trente mille chevaux pies, dont chacun transporta par son ordre un sac de terre sur la place qu’il avoit choifie : de cet amas énorme, il se forma une élévation qui dominoit fur toute l'etendue de Samarah, & qui fervit de bafe a fon magnifique palais. Herbelot, p. 752, 808 , 985. Anecdotes Arabes , p. 413.

Note 5. , pag. 4. (de leurs chants). Les grands de l'O- rient ont toujours été paffionnés pour la mufique , quoi- que defendue par ia religion Mahométane ; elle fait ordinairement partie de tous les divertiffemens ; on entre- tient ordinairement des femmes efclaves pour les amufer, eux les femmes de leurs harems. Le Khaniagère Per- fan, paroit avoir beaucoup reffemblé a notre vieux Me- netrier Anglois ; c'étoit ordinairement des chants heroi- ques qu'il accompagnoit de fon luth : il paroit que les jnuficiens de ce pays ont connu le grand art d'emouvoir les paffions , & qu'ils adreffoient principalement leur mu- fique au coeur. Alfarabi, (philofophe qui mourut vers le milieu du dixieme fiecle) a fon retour du pelerinage de la Mecque , s'introduifit , quoiqu'étranger , a la cour de Seifeddoula , Sultan de Syrie; les muficiens de ce prince executoient des concerts; il fe mêla parmi eux. Seifeddoula l'admira , & voulut entendre quelque chofe de fa compofition. II tira de fa poche une pièce qu'il diftribua a tous les concertans ; le premier morceau excita un rire violent parmi les courtifans du Sultan & lui- même , le fecond les fit tous fondre en larmes , & le troifieme les affoupit tous & jufqu'aux muficiens.

Differtation de Richardfon fur les langues des nations Orientales , p. 211.

Note 6. , pag. 5. (Mani). Cet artifte, qu'Inatullo de Delhi appelle le renommé au loin, vivoit fous le règne de Schabur ou Sapor, 61s d’Ardfchir BabeganJ 11 etoit peintre & fculpteur de profeffion , & il fut fondateur de la fe&e des Manicheens. Son charlatanifme , foutenu par une rare capaeite dans les arts fflechaniques , fit croire aux ignorans que fon pouvoir etoit furnaturel. Apres avoir quitte fes zelateurs , fous pretexte de paffer une annee dans le ciel , il publia un livre merveilleux , qui renfermoit des figures d’une etrange efpece , & qu’il difoit avoir revues de la Divinite. Herbdot^p. 548. H paroit , d’apres les Mille & une Nuits , qu’Haroun Al Rachid , grand-pere de Vathek , avoit orne fon palais , & nieuble fon magnifique pavilion , des plus fameux chef-d’oeuvres des artiftes Perfans.

Note 7, pag. 6. (feptieme ciel). Ceft dans ce ciel que Je paradis de Mahomet eft fnppofe place , tout pres du trone d’Allah. Au rapport de Hagi Khalfah, Ben Jat-. uiaiah , celebre docleur de Dariias , cut la temerite d’af- furer , que , lorfque le Tres-Haut erigea fon trone, il y ; referva une place vacante pour Mahomet.

Note 8, pag. 7. ( Genie , Genn , ou Ginn , fignifie en arabe Genie ou Efprit; c*eft-a-dire , un etre d’un ordre fuperieur a l’homme & forme d’une matiere plus fubtile. Suivant la mythologie OrieHtale, les Genies gouver- noienr le monde long-terns avant la creation d’Adam ; les Mahometans les regardoient comme une efpece in- termediaire entre les Anges & les hommes , & fufcepti- bles de falut. Mahomet pretendit avoir re^u du ciel une miffica pour les converter. Conformement a cette idee , nous lifons dans le Koran : cc Lorfque le Serviteur de Dieu fe leva powr l’invoquer , il s’en fallut peu que les Genies fie fe prcflaflent en foule fur liu pour lui ciflt tendre reciter le Koran . Herltlot , p. 375. Alcoran ch. 72.

Note 9, pag. 7. (Aide^-lui a batircette tour'). Les Ge inies que les Perfans appelloient Pines & Dives , etoient fameux par leur fcience en archite&ure. Les pyramides d'Egypte leur ont etc attributes , & on nous parle d'une forterefle etonnante qu'ils avoient conftruite dans les tnontagnes eloignees de 1'Efpagne ; la facade de cette forterefTe prefentoit eette infcription :

“ Ce n’eft pas une tache aisée d'ouvrir les portes de cet afyle , paflant temeraire ; les verroux n'en font pas de fer, c'eft la dent d'un dragon fu- 99 rieux. Sache qu'aucun mortel ne peut roapre ce charme , jufqu'a ce que le deftin en ait confie la clef a fa main intrepide

Le Koran dit, que Salomon employa les Genies a la 'conftrucYion de fon magnifique temple. Sally 3 fur VAt~ 'lantide 9 p. 146. Herbelot , p. 8. Koran, ch. 34.

Note 10, pag. 21. (Giaour). Infidèle.

Note 11, pag. 31. (Il me faut le sang de cinquante en* 'fans ). Parmi les difciples enthoufiaftes des puhTances des tenebres, FofFrande la plus agreable a ces divinites , etoit ie fang des enfans. Si les parens ne s'empreffoient pas de venir eux-me'mes les offrir, les Magiftrats ne manquoient pas de choifir les jeunes gens les plus beaux & qui pre- mettoient le plus , afin que le demon ne fut pas fruftre d fes droits. Dans une occafion, on facrifia a lafois deu cents enfans de la premiere noblesse. Obferv, de Bryant NOTES. i 7 i

Note II , pag. 40. (priere annoncee & la polnte dujour ). Dans les vingt-quatre heures, il y en avoir cinq mar- quees pour la priere publique; la pointe du jour, midi, le milieu entre midi & le foleil couchant , le moment ou le feleil quitte 1'horifon , & une* heure & deniie apres qu'il eft au-deflbus.

Note 13 , pag. 41. {comes de rhinoceros"). On peut lire le recit curieux de leurs proprietes & applications extraordinaires dans la Bibliotheque Oricniale , & dans le Supplement.

Note 14, pag. 47. [flacons de vin i 6 vafes de ftg* r fouri (*) ou unforbet excellent repofoitfur la neige). Chardin parle d'un vin , fait de jus de grenade , que Ton appelle roubnar , & qui eft tres-vante dans 1'Qrient, fur-tout dans JaPerfe ; Ton en exporte une quantite considerable. Les forbets rientaux , que S. Jerome nonime forbitmnculz delicata , etoient un compafe de difFerens firops s de Jimon, de liquorice, de capillaire , melcs avec de Teau. A ces firops , Haffelquift en ajoute plufieurs autres , & bferve que la violette a la douce odeur , eft une fleur tres-eftimee chez les Orientaux , non-feulement pour fon yarfum & fa eouleur , mais encore pour fon ufage dans le forbet. Lorfqii'ils tenlent regaler delicatement leurs convives , ils font cette liqueur avec une diffolution de fucre de violettes. La neige eft un ingredient prefque wniverfellemenc employe dans les rafraichiiTemens des

��(*) Les Orientaux donncnt le nom de Fagfouri a la porce- laine de la Chine , dont Tufage eft ancien chez eux. Ils appel- lent TEinpercur de la Chine , le Fagfour.

�� � 171 NOTES.

climats chauds ; aufli nous voyons dans les Mille Nuits que Bedreddin Hafian , apres avoir rempli unc graude coupe de porcelaine de forbet de rous , mit de la neige dedans.

Note if , pag. 47. (parckemin). Les parchemins myf- terieux font frequens dans les cents des Orientaux. II y en a eu un en particirlier parmi les Arabes, qui eft en grande veneration ; il fiit ecrit par Ali & Giafar Sudek ; en cara&eres myftiques. L'on dit qu'il renferme la defc tinee de la religion Mahometane , & les grands evened mens qui doivent arriver avant la fin du monde. Ce par- chemin eft de peau de chameau. Catherine de Medicis etoit dans Tufage de parter fur elle une legende , ecrrte en cara^eres cabaliftiques fur la peau d'un enfant mort ne. Herbelot , p. 366. Hiftoire de la Maifcn deYalois, par WraxaL

Note 1 6 , pag. 48. ( Iflakhar ). Cette cite etoit , fou# les Rois des trois premieres races , Tancienne Perfepolis, la capitale de la Perfe. L'auteur du Lebtarikh dit, qu Kifchtab etablit fan fejour dans cette ville ; qu'il y erigea plufieurs temples confacres a 1'element du feu ; & qu'il fit creufer pour lui-meme & fes fuccefleurs , des fepui- cres dans les rochers de la montagne qui communiquoit a la cite. Les ruines qui reftent encore des colonnes & des figures mutilees par Alexandre & par le terns , proir- vent evidemment que ees anciens potentats avoient choifi cette place pour leur fepulture. Cependant , il ne faut pas confondre ces monumens avec le fuperbe palais erige par la reine Homa'i , dans le milieu d'Iftakhar , & que les Perfans diftinguoient par le nora de Tphilwinar ^

�� � H O T E S; 175

fca les quarante phares. Quelques-uns attribuent Tori- gine de cette cite a Giamchid , d'atitres la font remonter plus haut; mais fuivant la tradudion Perfane, elle fut bade par les Peris , ou Fees , dans le terns que le monde etoit gouverne par Gian Ben Gian. Herbelot , p. 327* f Note 17 , pag. 48. (Gian Ben Gian). Par ce nom Ton diftinguoitleMonarque, de cette cfpece d'Etres appelles par les Arabes , Gian ou Glnn , qui fignifie Genie , & par les Tarikh Thabari , Feez ou Fees. Gian Ben Gian etoit fameux par fes expeditions guerrieres & par fes edifices prodigieux j fuivant les ecrivains Orienraax , les pyraraides d'Egypte etoient au nombre des monu- mens de fa puiflance. Le bouclier de ce Souverain , non moins fameux que celui d'Achille , fervit fucceflivement a trois Solimans pour Texecution de leurs exploits mer- veilleux. II echut enfuite a Tahamurath , furnomm6 Diobend , ou le conquerant des geans. Ce bouclier avoit te conftruit par un art talifmanique , & etoit doue des vertus les plus etonnantes : lui feul fuffifoit pour rompre tous les charmes & les enchantemens des Efprits ou Geans , formes par Tart magique ; d'apres cela , nous ne fommes plus embarrafles de I'origine du bouclier d'Atlante. Le regne de Gian Ben Gian fur les Peris a dure , dit-on , deux mille ans ; apres quoi , Eblis fut en-; voye par la Divinite pour les exiler , a caufe de ieurs de- fordres , 6k les enfermer dans la region la plus eloignee de la terre. Herbelot , p. 396. Bally , fur I' Adantide > p. 147.

Note 1 8 , pag. 148. (les talifmans Its Suleiman). Le ^lus fameux talifman de i'Orient , & qui pouvoit memc

�� � i ? 4 NOTES.

furpaffer les armes & la magie des Dives eu Geans , mohur Solimani , le fceau ou Tanneau de Soliman Jared , le cinquieme monarque du monde apres Adam ; le pof- fefleur de ce talifman comniandoit , non-feulemem aux elemens, mais encore a tons les efprits & a tous les etres crees, Differtation de Rlchardfon , p. 272. Hcrbelet , p. 820.

Note 19, pag, 48. {Sultans preadamites}. Ces Mo- narques , qui etoient au nombre de foixante-douze ; avoient chacun le gouvernement d*une efpece diAin<9c d'etres raifonnables , anterieurs a 1'exiftence d'Adam t Herbelot , p. 820.

Note 20, pag. 48. (a lafante de Mahomet}. Des preu- ves innombrables atteftent que la coutume Grecque rvtcKtuf woe, hfyuivas , dominoit parmi les Arabes ; mais quand meme elle n'exifteroit pas , Ton ne pourroit fuppofer que Carathis n'eut pas connu cette coutume.

Note 21 , pag. 48. {Vane de Balaam, le chien des fept 'Dormant , 6 les autres animaux admls dans le paradis du faint Prophets). Ceft un dogme de la foi mufulmane , que parmi tous les animaux , plufieurs font rec^us dans le paradis. L'hiftoire des fept Dormans elt tiree des legen* des chretiennes ; la voici : (bus le regne de 1'empereur Decius , des jeunes gens d'Ephefe , d'une bonne famille, s^enfuirent , pour eviter les flammes de la perfecution ,' dans une caverne fecrette , ou ils dormirent plufieurs annees. Un chien les avoit fuivis dans ce refuge , & lorfqu*ils tenterent de le chaffer , 1'animal leur dit : j'aime ceux qui font chers a Dieu ; allez done dormir , & je yous garderai. Les Mahometans confervent pour ce

�� � chien une fi grande veneration , que pour injurier le plus qu’il eft poflible une perfonne avare , Us difent ; il nc donneroit pas un os au chien des fept Dormans. L’on aflure meme que leur fuperftition leura fait ecrire le nont de ce chien fur les lettres qu’ils envoy ent a l’etranger ; comme une efpece de talifman qui leur affure un voyage heureux. Ceremonies Religieufes , vl. 7 , p. 74. Koran de Sale, chap. XV III notes.

Note 22 , pag. 49. (peignoient les beaux yeux des Cir- ajf.ennes). C’etoit une ancienne coutume dans l'Orient , & qui exifte encore aujourd’hui , de colorer les yeux des femmes , particulierement de celles dont le teint etoit re- marquable pour lablancheur, avec une poudre impair pable appellee forme , & qui n’etoit autre chofe que de l’antimoine crud. Ebni el Motezz , dans un paffage tra- duit par Jones , dit non-feulement que cette couleur eft purpurine , mais lui compare encore celle de la violette;

.Viola collegit folia fua , fimilia

COLLYRIO NIGRO , quod bibit lacrymas fui difceffus ;

Velut fi effet fuper valla in quibus fulgent

PRIMAE AGRIS FLAMULAE IN RULPHURIS EXTREMI PARTIBUS.

Cette couleur, lorsqu’elle est appliquée a l’intérieur des paupières, donne aux yeux, & sur-tout a la lumière des lampes, une langueur si tendre & si enchanteresse, qu’on ne sauroit l’exprimer.

Note 23 , pag. 50. ( Rocnabad ). Le ruhTeau de ce nont oule pres de la cite deSchiraz. Ses eauxfont extraordi- nairement claires & limpides , & fes bords couverts de la plus belle verdure. Stofez a chame ce ruifleau dans i7 NOTES.

un poeme plein de verve que le chevalier W. Jones a parfaitement traduit.

Jeune homme , bois a longs traits les liquidesrubis; & change en gaiete la melancolie de ton cceur , en depit n des propos des fanatiques renfrognes : dis-leur , que leur Eden ne-pofsede point un aufli clair ruhTeau que w Rocnabad,& un aufii doux berceau queMorellay (*)

Note 24, pag. 50. (gouvernc^parl'avis de. ma mere)l Autrefois , dans 1'Orient , les femmes n'etoient pas ex* dues du pouvoir fouverain. Dans 1'hiftoire de Zeyn Alafman & le roi des Genies , la mere de Zeyn entreprit avec le fecours de fes vifirs , de gouverner Balfora, pen- dant qu'il etoit abfent pour une expedition guerriere.

Note 25 , pag. 51. (pots remplis de fcorpions ). C'etoit un gout de famille. Motavekel , frere de Vathek , rega- loit fes convives de la meme maniere , & s'amufoit auffi quelquefois a les guerir avec une theriaque admirable* Herbelot , p. 641.

Note 2,6, pag. 52. (Moullahs). Titre de ceux qui ^ chez les Mahometans , etoient eleves dans la fcience des loix : de leur clafle on tiroit les Juges des villes & des provinces.

Note 27, pag. 52. (ie facre Cahaba). La partie dui temple a la Mecque qui eft particulierement reveree , & qui fandifie le refte du temple, eft un batiment de pierre quarre , que Ton appelle le Cahaba ; fans doute, a caufe tie fa forme quadrangulaire. La longueur de cet edifice , du nord au fud , eft de vingt-quatre coudees , & fa lar-

(*; Morellay eto.it a oratoiyc fur les bords de Rocnabad.

geur a

�� � NOTES. 177,

  • geur, de l'eft aToueft, eft de vingt-trois ; la porte eft

fnuic vers 1'orient , & s'eleve environ a quatre coudees au-deffus de la terre, & le pave eft au niveau V du feuil;. LeCahaba a un double toit qui eft foutenu interieurement par trois colonnes o&angulaires de bois d'aloes ; emre chacune de Ces colonnes il y a line barre de fer , a la-, quelle eft fufpendu un rang de lampes d'argent ; 1'exte* rieur eft convert d'un riche damas noir, & orne d'une. bande brodee en or. Ce tapis, que Ton change tons les ans , etolt anciennement envoye par les Califes. Difa ptel. de Sale , p. 151.

Note 28 , pag. 5 3, ( Balabalcuk , hors de lui ). L'enor- mite de la profanation de Vathek ne peut etre fentie que |)ar un Mufulman orthodoxe , ou par quelqu'un qui fe rappelle 1'ablution & la priere indifpenfablement requi* fes dans des cas pareils. Difc.priL de Sale., p. 155. At* coran > chap. 4. Etat de I' Empire Ottoman , par Habefci , ^.93,

Note 29 , pag. 54. (regale ces pieufts gens avec mon bon vin de Schira^). La prohibition que le Koran fait dii yin eft fi rigidementobfervee par les ferupuleux, fur^tout lorfqu'ils bnt faitle pelerinage de la Mecque que c'eft tin crime a leurs yeux de preffer les grappes pour faire> cette liqueur , & meme de fe fervir de 1'argent provenu de fa vente. Voyage de Perfe , par Char din , torn. 2 , pag* a 1 2. Schiraz etoit fameufe dans FOrient pour les vins- de differentes fortes qu'elle produifoit , .fnais particulie- rement pour fon vin rouge , qui etoit meme plus eftime que le vin blanc de Kirmith.

Note 30, pag. 57. (eunuques de fame re -garde)'

M

�� � i 7 8 NOTES.

les eunuques noirs font le cortege infeparable des fem4 Hies , c'etoit confequemment a leur fuite qu'etoit leur pofte. Ainfi , nous lifons dans 1'argument du poe'ma d'Innrioltais : un jour que fa tribu avoit leve fes tentes pour changer de demeure , les femmes , centime c'eft Tufage , venoient derriere les autres avec les efclaves &. le bagage , dans des voitures fixses fur le dos des cha- Hieaux.

Note 3 1 , pag. f 7. ( quelqucs cages a dames ). Ces cages font exaclement decrites dans plufieurs paflages du Moal-. lakat. Nous voyons dans le poeme de Lebeid : Com- bien tes tendres afFedions etoient emues , lorfque les jeunes filles de la tribu partirent , lorfqu'elles fe cache- rent dans des voitures de cotton comme des gazelles dans leur afyle , & lorfque les tentes repliees produi- foient un bruit eclatant . Elles etoient renfermees dans des chars dont les cotes etoient foigneufement couverts avec des tapis , avec des rideaux de toile fine , & des Voiles peints. Et Zohai:

<c Regarde, mon ami ! ne vois-tu pas un cortege do jeunes filles aflifes fur des ch^meaux , & qui s'avancent fur la hauteur au-dela du Jourdain Jortham ?

> Elles laiffent fur leur droite les montagnes & les plaines inegales de Chanaan. O combien j'ai d'ennemis cruels dans Chanaan ! mais aufli combien j'y pofsede d'allies fideles !

n Elles font dans des voitures eouvertes de riches tapis & de voiles couleur de rofc , dont Finterieur peint ofire le cramoifi du bois d'andem.

Elles commencent a entrer dans la vallee de Subaan^

�� � maintenant elles la traversent ; les housses de leurs chameaux font amples & neuves.

Vois-tu comme elles moment & s’elevent du fond de la vallee , & comme elles s’affeyent en avant fur les housses , avec routes les marquei d’une gaiete voluptueufe ! Moallakat , tradu&ion du chevalier Jones , pag. 35, 46. Voyez auffi Lady M, ^ Montague , Lettre xxvi.

Note 31 , pag. 6i. ( dix mille flambeaux). M. Marfden ; dans Ton hiftoire de Sumatra , dit , que les tigres font let cnnemis les plus fimeftes & les plus deftrufteurs pour les habitans lorfqu’ils voyagent. II ajoute que le nombre des perfonnes tuees annuellement parces tyrans des bois eft prefque incroyable; comme ces animaujc feroces font effrayes a la vue du feu , les naturels portent une efpece de totche d’un feu tres-brillant; pour les epouvanter a Us. allument des feux autour de leurs villages, Pag. 149.

Note 33 , pag. 64. (& qui pis eft, nos vifages). j’ai 6:6 informe, dit ledo&eur.Cooke, que les Perfans en ge- neral , expoferoiem plut6t en public toutes les parties de leur corps , que leur figure. Voyage en Ruffle , torn. 2 , p.

443-

Note 34, pag. 66. (des fours d'argent). Les fours por-, tatifs etoient une partie des meubles des voyageurs Orientaux. S. Jerome (CompL , 8 , 10.) les a decrits ert detail. Ceux des Califes etoient de la mme efpece , excepte qu’ils etoient d’argent au lieu de cuivre Le docteur Powke dit qu’il a etc regale dans un camp Arabe aveo des gateaux cults expres pour lui. II n’eft pas aife de distinguer ce que le pain royal avoit de particulier : mais ?

Mij i8o NOTES.

dans un conte Arabe, une femme , pour fatisfatre foil plus grand defir, fouhaitoit devenir la femme du bou- hnger du Sultan , afin de fe raflafier de ce pain , qui eft apprete'pour le Sultan. Torn. 4 , p. 269.

Note 3 5 pag. 66. ( vafes de neige 6 raifins des bords du Tygre ). II etoit d'ufage dans les climats de 1'Orient & fur-tout dans la faifon chaude , de porter en voyage des provifions de neige ; ces cafllones nlves ( comme Mamer* tinus les appelle ) etant mis dans des vafes fepares , f trouvoient par ce moyen plus a Tabri de Fair , & Ton n'en ouvroit pas plus qu'il n'en falloit pour le befoin du moment; pour empecher la dillolution , les vaifleaux qui contenoient cette neige , etoient enveloppes dans des paquets de paille. Gefla. Dei , p. 1098. Le Calif Mohadi , ancetre de Vathek , dans le pelerinage de la Mecque qu'il entreprit, moins par devotion que par oftentation, chargea fur fes chameaux une quantite fi prodigieufe de neige , qu'elle fut fuffifante , non-feule- ment pour lui & fafuite au milieu des fables brulans de 1'Arabie , mais encore pour conferver dans leur fraicheur naturelle, les diverfes efpeces de fruits qu'il portoit avec lui , & pour boire a la glace tout le terns qu'ils ref- terent a la Mecque : la plus grande partie des habitans de cette ville n'avoit jamais vu de neige auparavanr* '.Anecdotes Arabes , p* 326.

Note 36 , pag. 67. ( horrible Cafl. Cette montagne qui n'eft dans le fait que le Caucafe , etoit fuppofee en- vironnant la terre, comme un anneau autour du doigtt Ton croyoit que le foleil fe levoit d'une de fes eminences (comme les Poctss Latins le dlfent de FQZta ) & fe

�� � thoit fur Imminence oppofee ; c’eft pourquoi, de CofA SCtf/, fignifioit d’une extremite a 1’autre. Les hiftoriens febuleux de l’Orient affurent que cette montagne avoit pour bafe line pierre , nominee fakbrat , dont un grain ; fuivant Lokman , donnoit le pouvoir de faire des prodiges ; Ton reprefente encore cette pierre comme le pivot de la terre , & comme une vafte emeraude , dont les rayons réflechis donnoient aux cieux leur couleur d’azur : ils ajoutent que lorfque Dieu veut exciter un tremblement de tcrre, il commande à cette pierre d’emouvoir une de fes fibres ( qui fait en elle l'office des nerfs ) , & qu’alors la terre qui lui communique , tremble , s’agite , & s’ecroule quelquefois. Telle eft la philoſophie du Horan !

Note 37, pag. 67. (la Shnorgue}. Ceft de ce chimerique oifeau de l'Orient qu’on dit tant de merveilles. II avoit non feulement le don de la raifon , mais encore la connoiffance de toutes les langues ; d'ou l'on peut conclure que c’etoit un genie fous une forme empruntee. Cette creature rapporte d’elle-meme , qu’elle avoit vu douze fois, commencer & finir la grande revolution de fept mille ans , & que dans fa duree , le monde avoit et6 fept fois depeuple , & fept fois repeupl^ d’habitans. L Simurgh eft reprefente comme le grand ami de la race d’Adam , & un auffi grand ami des Dives. Tahamurath & Aherman apprirent par fes predictions tout ce qui devoit leur arriver , & ils obtinrent de lui , qu’il les feconderoit dans toutes leurs entreprifes. Tahamurath , armé du bouclier de Gian Ben Gian , fut porte dans l'air par et oiſeau , au-deflus du noir defert a Caf ; le panache d t*a NOTES.

fon cafque etoit de plumbs tirees du fein du Simurgh, & le cafque a toujours ete depuis porte par les plus fameux guerriers. Le Simurgh etoit invulnerable dans les com* bats , & les heros qu'il favorifoit , ne manquoient jamais de reuffir. Quoiqu'il cut affez de pouvoir pour extermi- ner fes ennemis , cependant on fuppofoit qu'il lui etoit interdit de deployer ce pouvoir. Sadi , ce grave auteur 9 pour prouver combien la Providence eft univerfelle , dit que le Simurgh, malgre fa mafle immenfe , n'eft pas cmbarrafle de trouver fa aourriture fur la montagne dt Caf.

Note 38, pag. 68. ( toiles ptintes ). Ces produclions Elegantes de Tantiquit6 la plus reculee , fe trouvent en abondance dans toutes les parties du Levant ; elles font non-feulement les why*; EYAN0EIS des toiles richement crnees defleurs , dont Strabon fait mention ; mais encore Herodote rap porte que les nations du mont Caucafe or- nolent leurs vetemens avec des figures de differente ei* pece , au moyen de certains vegetaux , lefquels broyes. & delayes dans Feau , produifoient une couleur ineflfa- ^able & non moins durable que la toile elle-meme* Strabon 9 L. XV , p. 709. Herodote , L*l 9 p. 96.

Note 39, pag. 68. [dfrites). Cetoit une efpece de Medufe ou Lamie , le plus terrible & le plus cruel de lous les ordres des Dives.

Note 40 , pag. 69, {Abdejie}. Parmi Jes regies inSif- penfables de la f6i Mufulmane , Tablution eft une des principales. Cette cer emonie fe divife en trois parties 2 k premiere , qui fe fait avant les prieres , eft appellee . Elle commence ea levant les deux mains. > & r&*

�� � NOTES. 183

f etant ecs mots : Loue (bit Allah qui a cree 1'eau pure, & lui a donne la vertu de purifier ; il a aufli elev6 notre foi au plus haut degre. Ceci termine, on prend 1'eau trois fois dans la main droite , & s'etant lave la bouche , 1'ado- rateur ajoute : 6 Dieu I je te fupplie de me laiffer gou-

  • > ter de cette eau , que tu as donnee dans le paradis a

ton prophlte Mahomet , plus fuavc que le mufc , plus > blanche que le lait , plus douce que le miel , & dont ) le pouvoir eft de defalterer pour toujours la foif de

  • celui qui a le bonheur d'en boire . Cette priere eft

accompagnee d'une afpiration d'eau par le nez ; alors , le vifage eft trois fois plonge dans 1'eau jufqties derriere les ereilles ; enfuite on la prend avec les deux mains , com- men^ant avec la droite , & la jettant jnfqu'au coude ; Tablution de la tete fe fuit iminediatement , aihfi qu'i 1'ouverture de 1'oreille avec le pouce , &. le cou avec tous les doigts ; enfin , les pieds ^ dans cette derniere Operation , il fuffit de mouiller la fandale.

A chaque ceremonie , on fait une priere convenable , & le tout fe termine ainft : Soutiens-moi , 6 Dieu I ne > fouffre pas que mon pied chancele , & que je tombe du pont dans 1'enfer . Rien n'eft plus edifiant que Tatten* tion avec laquelle ces ceremonies font accomplies. Si une toux involontaire ou un eternuement les interrompt, tout le fervice eft entieremem recommence, & autant de fois que cela arrive. Habsfci 9 p+ 91 , &c.

Note 41 , pag. 69. (Cafila). Un cafila oucaravane," fuivant Pitts, eft divife en difFerentes compagnies , a la tete defqiielles un officier ou une perfonne de diftin&ion eft porte dans une efpece de litiere , & fuivi par un

Mir

�� � NOTES.

meau charge de fes trefors. Ce chameau a une attachee a chaque cote, dont le fon pent etre entendu a une tres-grande diftance ; d'autres ont des fonnettes au cou & aux jambes , pour les encourager , lorfqu'ils font abattus par la chaleur & la fatigue.

Note 42 , pag. 69. (Dsggial)* Ce motfigni6e littera- lenient un menteur, unimpofteur; mais il eft appHqus par les Ecrivains Mahometans a lew AmechrifK II eft reprefente avec un ceil & un fourcil, & Ton rapports <jue , fur fon front , les traces de I'lnfidelite font em* preintes. Suivant la tradition des Fideles , fa premiere apparition fera entre Trak & Siria. Monte fur un ane , foixante-dix mille Juifs d'Ifpahan font attendus pour le fuivre ; fa duree fur la terre fera de quarante jours ; tomes les villes feront detruites par lui o.u par fes emif- faires ; Medine fera feule prefervee. Cette ville echapw pera aii bouleverfement univerfel par la protection des Anges , & TAntechrift enfin fera tue par Jefus qui 1 rencontrera a la porte de Lude-. Herbelot , p., 282.

Note 43 , pag. 73. (/? Bifmillak)* Ce mot , qur eft & )a t6te des chapitres de 1'Akoran , excepte du dix-neu yieme, fignirie au nom du Dieu tres-mifericordieux.

Note 44, pag, 74. (Tectkravan). Cette efpece d$ irooe ambulant , quoique plus coaimun a prefent quQ dans le tenis de Vathek, eft encore referve aux perfon* res du premier rang. .

Note 45 , pag. 75. (bains d'eau de rofe). L'uiage d'eata parfumee pour le bain , a une origine tres-reculee dans les pays du Levant , oil chaque plante odorifere repand odeur plus fuave. que dans nos climats

�� � La rofe favorable an bain, fuivant Haflclquift , eft Pun beau rouge pale , double , auffi large que la main ; elle furpafle toutes les autres plantes par Texcellence de eon parfum. La quantite de cette eau diftiliee annuellement a Faihum , & diftribuee dans tous les pays eloignes , eft immenfe. Voyez HaJJelquijl t />. 248.

Note 46, pag. 80. (rossignol, je suis ta rose). La passion du rossignol pour la rose, est celebree dans tout l’Orient. C'est ainsi qu’en parle Me0ihi : viens , fille charmante, & prete l’oreille aux chants de ton poete. Tu es la rose meme ; il est l'oiseau du printems , l’amour commande de chanter , & l'amour veut etre obei ; sois gaie , les fleurs du printems se fanent de trop bonne heure.

Note 47, pag. 83. {Visnou & Ixhora). Deux Divinites des Indes Orientales , dont les histoires & les aventures contiennent plus de folies qu’il n’est possible d’en trouver dans toute la fable.

Note 48, pag. 83, (les obejts pitoyables}. Ludeke fait mention de la coutume d’apporter dans les places publiques ceux qui souffroient de quelque maladie, ou qui avoient perdu 1’ufage de leurs membres, afin d’exciter la commiseration. C’est pourquoi , lorfque Fakreddin distribuoit ses aumones, & que le Commandant des Croyans paroissoit en public , on pouvoit s’attendre a de pareilles assemblees.

Note 49, pag. 84. {des petit* plats cTabomination}. L Koran a etabli ’diverfes diftin6lions , relativement a differentes fortes de nourritures ; 6c beaucoup de Maho- font assez scrupuleux pour ne pas toucher a la viande de certains animaux , fur lefquels on a oubli de prononcer , a 1’inftant de leur mort, le mot de Bifmillah. Cerem. Relig. , vol. Vll , p. I IO.

Note 50, pag. 85. (poijfons tires lune riviere ). Suivant le Bruyn , la coutume orientale eft de pecher avec une ligne qu’on tourne autour du doigt ; & quand le pecheur a la certitude que I’amorce eft prife, il tire fa ligne alternativement avec les deux mains ; par ce moyen , OR ajoute , un bon plat de poissons eft bientot pris.

Suivant ce que rapporte Galand , il paroit que Vathek etoit tres-paffionne pour cet amufement. Herbelot 9 fupplem. , p, 210.

Note 51, pag. 85. (Mont Sina). Cette montagne est considérée par les Mahométans la plus noble de toutes les autres, & toujours regardée avec la plus grande vénération, par respect pour la Loi divine qui fut émanée d'elle. Herbelot , p. 812.

Note 52, pag. 85. (Perifes). Le mot Pen, dans le langage Perfan , fignifie cette belle race de creatures qui tient le milieu entre les Anges & les hommes. Les ’Arabes lui donnent le nom de Ginn ou Genie ; & nous^ d’apres les Perfans , peut-etre , Fees.

Enfin , les Peries correfpondent a cette claffe d’Etres Imaginaires qui entrent dans notre fyfteme poetique.

Les Italiens les nomment Fates , par allufion a leur pouvoir de charmer & d’enchanter. C’eft ainfi que la M anta Fatidica de Virgile eft rendue dans Orlando, la Fata Manto : le nom de Ginn etant commun aux Peries & aux Dives , plufieurs ont fauffement imagine que les Peries etoient les femelles des Dives. Ces denominations NOTES. 187

5e fervoient ccpendant qu'a diftinguef leur nature da celle des Anges & des hommes , fans aucun egard a leurs qualites morales ou perfonnelles : ainfi les Dives font fcideux & medians , tandis que les Peries font beaux & bons. Parmi les Poetes Perfans , la beaute des Peries eft devenue un proverbe fi expreflif, qu'une femme parfai- tement belle eft appellee la defcendante d'un Peri.

Note 53 , pag. 89. (Mcignoun 6* Leilah). Ces per- fonnages font confiders par les Arabes comme le$ jimans les plus beaux & les plus fideles. Leurs amours ont ete celebrees avec tous les charmes de la poefie dans chaque langue Orientate.

Note 54 , pag. 90. ( Shadlukian & Ambreabad'). Deux villcs des Peries dans la region imaginaire des Ginniftan. La premiere fignifie/?/tf//?r& defir, Tautre la cite de Vambre gris. Voyez Richardfon, Differs , p. 169.

Note 55 pag. 94. {cuilltr de cocknos). Le cocknos eft un eifeau dont le bee eft eftime par la beaute de fon poli , & quelquefois il fert de cuiller. Voyt^ Thiftoird d'Ataluiulck 6c de Zelica Begum dans les Mille & im Jours.

Note 56 , pag. 96. (fombre Goule). Goulou Ghul en r Arabe , fignifie un objet epouvantable qui ote 1'ufage des fens. De-la derive le nom de ces efpeces dc monflres qui paffent pour habiter les forets , les cimetieres & les autres places defcrtes. On raconte que non-feulement ils de- chirent les vivans , mais encore deterrent les morts pour lesdevorer. Richardfin, differt.,p. 174, 274. Foye^auJ^ 1'hiftoire d'Amine dans les Mille & une Nuits.

S7 9 P a S > 97' (pfames de here* toutes etincelanteq

�� �

  • 88 NOTES.

Wefcarbouctes'). Les panaches de cette forte foat parti* des attributs de la royaute Orientale* VoL xi , p. 205; Note 58 , pag. 98. ( refcarboucle de Giamchid}. Ce puif- fant Potentat etoit le quatrieme Souverain de la Dynaftrd des Pifchadians , & frere ou neveu de Tahamuraih. Son Vrai nom etoit Giam ou Gem & Shilo , lequel , dan* Tancien langage Perfan , fignifie le foleil , allufion faite a la majefte de fa perfonne , 0u a la fplendeur de fes ac- tions.

Note f 9 , pag. 98. (Ellefrappa des mains}. Cetoit un iifage familier dans 1'Orient d'appeller ainfi les efclaves; Voye[ les Mille & une Nuits, vol. I, p. 5 , 106 , 193 , &c; Note 60 , pag. 107. (Z crls de Leillah-Illeilah). Ces exclamations qui fignifient , il n'y a point d'autre Dieu que Dieu , etoient ordinairement prononcees avec une violente emotion. Les Efpagnols les ont adoptees des Maures , leurs voifins , & Cervantes , dans Don Qui- chotte , en fait ufage. En efto ilegaron corriendo cort grita lililies ( litteralement , profeflion de foi d'Allah ) y algazara eos de las libreas , adonde Don Quixote fufr penfo y atonito eftava. Parte fegunda , torn. IV, cap. LXI, p. 241.

Note 61, pag. 109. ( Monkir S Nekir}. Deux Anges noirs , dont la fon&ion eft d'examiner tous les objets concernant la foi. Quiconque ne leur rend pas un compte fatisfaifant efl certain d'etre affomme avec des maffues de fer rouge , & d'etre tourmente au-dela de toute expref- fion. Clrcm. Rtlig. , vol. V , p. 161 , vol. VII , p. 59 , 68 , 118. Note 62 , pag. 1 10. (Upon fatal}. Ce pout nommc

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en Arabc al firal , eft fuppofe s'etendre fur le gouffre in- fernal. On le reprefente auffi etroit que le fil d'une toile d'araignee & comme le tranchant d'une lame d'epee.

Note 63 , pag. lii. ( vin cncavi avant la naijfance d* Mahomef).L,a. prohibition du via par Mahomet a diminuc fa confommation dans les limites de fes propres domai- nes. Ainfi , Ton pouvoit s'attendre d'en trouver en re- ferve dans le terns dont il eft ici queftion. L'ufage de conferver dn vin n'etoit pas inconnu aux Perfans , quoi- qu'il ne ft pas auffi fouvent pratique par eux que par- ies Grecs & les Remains.

Note 64, pag. 134. (//'.*). Herbelot pretend que ce titre eft une corruption du mot grec diabolos. C'eft Hne qualification conferee par les Arabes au premier des Anges apoftats. II eft reprefente comme exile dans les regions infernales , pour avoir refufe de fuivre le cnltb d'Adam, & avoir defobei au comaiandement de 1'Etre fupreme.

Note 65 , pag. 1 3 5. ( aflrolalejt^. La defcription de Taf- trolabe peut etre jugee au premier coup-d'oeil incompa- tible avec 1'exaclitude chronologique. II n*y a nulle preuve d'aucune conftruftion de ce genre , meme juf- qu'au tems de Vathek , & me"me apres. Cependant on remarque qu'ils ne remontent pas plus haut que Sinefuis. Eveque de Ptolemais en a invente dans le cinquieme fiecle ; & Carathis n'etoit pas feulement nne Grecque , mais elle cultivoit aufli les fciences que les bons Muful- mans de fon tems avoient en horreur. Badly , hiftoir* de rAftronemie moderne, torn. I , p. 563 , 573.

Note 66, pag, 145. (JBelkis), JSom de larejne 4$

�� � t 9 o NOTES.

Saba, venue du Midi pour admirer la fageffe & la gloire de Salomort. Le Koran reprefente cette Reine , comme une adoratrice du feu. Salomon a la reputation de 1'avoir non-feulement traitee avec magnificence , mais encore de 1'avoir honoree de fon trone & de Con lit. Alcoran 9 chap. X XV it , & Us notes de Sale. Herbdot , /?. iSi.

Note 67, pag. 151. ( Ouranbad}. Ce monftre eft re- prefente fous la figure d'un hidre volant , tres-feroce , & tient de la meme clafle des Rakshes , dont la nourriture ordinaire eft de ferpens & de dragons ; du foham , <jui a la tete d'un cheval , avec quatre yeux , & le corps d'un dragon couleur de feu ; du fyl. bafilic , avec une face humaine fi effroyable , qu'aucun mortel ne peuvoit fup- porter fon afpecl , ainfi des autres. Voyt^ les titres ref- peclifs dans le Dilionnaire de Richardfon, Perfe, Arabs & Anglois.

Note 68, pag. i $3. (/tf fortcnffe Ahtrman"). Dans la mythologie Orientale , Aherman eft repute le demon de la difcorde. Les anciens remans de la Perfe abondent en defcriptions de cette fortereffe, dans laquelle les de- mons fubalternes s'affemblent pour recevoir les loix de leurs princes ; & c'eft de la qif ils partent pour aller Cxercer leur malice fur toute la terre. Herbdot , p. 71;

Note 69 , pag. 153. (lesfalles (TArgcnk). Les falles de ce puiffant Dive qui regnoit dans les montagnes de Caf , contenoient les ftatues de foixante-douze Solimans , & les portraits des diflerens animaux qui lui etoient atta- ches. Aucun d'entr'eux ne portoit la plus legere reflem- blance de figure hnmaine.

Fin des Motes*

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