Vie de Jésus (Strauss) 1/Préface de l’auteur, première édition

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PRÉFACE

DE LA PREMIÈRE ÉDITION.



Il a paru à l’auteur de l’ouvrage dont la première moitié est ici mise sous les yeux du public, qu’il était temps de substituer une nouvelle manière de considérer l’histoire de Jésus à l’idée vieillie d’une intervention surnaturelle ou d’une explication naturelle. Je dis idée vieillie, et personne ne me contredira aujourd’hui ni pour la première ni pour la seconde manière de voir ; car, tandis que l’intérêt excité par les explications des miracles et par les réalités naturelles des rationalistes s’est refroidi depuis longtemps, les commentaires les plus lus sur les évangiles sont actuellement ceux qui savent accommoder au goût moderne la conception surnaturelle de l’Histoire Sainte. Cependant il est vrai de dire que la manière orthodoxe de considérer cette histoire s’est survécu à elle-même plus vite que la manière rationnelle ; car celle-ci ne s’est développée que parce que la première ne suffisait plus aux progrès d’une civilisation croissante ; et les tentatives récentes pour se replacer, à l’aide d’une philosophie mystique, dans le point de vue surnaturel de nos ancêtres, montrent, par l’exagération même où elles se tiennent, que ce sont des entreprises désespérées pour rendre présent ce qui est passé, et admissible à la pensée ce qu’elle ne peut plus admettre.

Il faut donc abandonner l’ancien terrain, et le nouveau doit être celui de la mythologie. Ce n’est pas dans ce livre que pour la première fois l’idée du mythe aborde l’histoire des évangiles ; depuis longtemps on l’a appliquée à des parties isolées, et maintenant il ne faut plus que l’étendre à l’ensemble de cette histoire. Cela veut dire, non que toute l’histoire de Jésus doive être considérée comme mythologique, mais que chaque partie en doit être soumise à l’examen de la critique, afin que l’on sache si elle ne renferme rien de mythologique. L’ancienne interprétation de l’Église partait de deux suppositions : la première, que les évangiles renferment de l’histoire ; la seconde, que cette histoire est une histoire surnaturelle ; le rationalisme, rejetant la seconde de ces suppositions, ne s’en attachait que plus fortement à la première, savoir qu’il se trouve dans les livres une histoire, mais une histoire naturelle. La science ne peut ainsi rester à mi-chemin ; il faut encore laisser tomber l’autre supposition ; il faut rechercher si et jusqu’à quel point nous sommes, dans les évangiles, sur un terrain historique ; c’est là la marche naturelle des choses ; et, de ce côté, l’apparition d’un ouvrage comme celui-ci est non seulement justifiée, mais encore nécessaire. Il n’en résulte pas, à la vérité, que l’auteur ait qualité pour prendre une pareille position, et il sent vivement que beaucoup d’autres auraient été capables d’exécuter l’œuvre qu’il a entreprise, bien plus savamment que lui ; mais, d’un autre côté il croit posséder au moins une qualité qui l’a rendu plus capable que d’autres de se charger de ce travail. De notre temps, les théologiens les plus instruits et les plus ingénieux manquent généralement d’une condition fondamentale, sans laquelle, malgré toute la science, rien ne peut être exécuté sur le terrain de la critique, à savoir, un cœur et un esprit affranchis de certaines suppositions religieuses et dogmatiques ; et de bonne heure l’auteur a acquis cet affranchissement par des études philosophiques. Les théologiens trouveront sans doute que l’absence de ces suppositions dans son livre est peu chrétienne ; lui, il trouve que la présence de ces suppositions dans les leurs est peu scientifique. Sans doute, à cet égard, le ton du livre qui est soumis au jugement du public contraste grandement avec le ton de dévotion édifiante ou d’inspiration mystique qui règne dans les livres modernes sur des objets semblables ; mais nulle part on n’y verra la frivolité se substituer au sérieux de la science. En retour, c’est une juste exigence de demander que les jugements qui en sont portés se tiennent dans le domaine scientifique, et que le fanatisme et le zèle des bigots n’y interviennent pas.

L’auteur sait que l’essence interne de la croyance chrétienne est complètement indépendante de ces recherches critiques. La naissance surnaturelle du Christ, ses miracles, sa résurrection, et son ascension au ciel, demeurent d’éternelles vérités, à quelque doute que soit soumise la réalité de ces choses en tant que faits historiques. Cette certitude seule peut donner à notre critique repos et dignité, et la distinguer des explications naturelles des siècles précédents ; explications qui, songeant à renverser aussi la vérité religieuse avec le fait historique, étaient nécessairement frappées d’un caractère de frivolité. Un chapitre, à la fin de l’ouvrage, montrera que le sens dogmatique de la vie de Jésus n’a souffert aucun dommage. Dans l’intervalle, qu’on veuille bien expliquer le calme et le sang-froid avec lequel la critique, dans le courant du livre, entreprend des opérations en apparence périlleuses, par la ferme conviction que tout cela ne blesse pas la croyance chrétienne. Cependant quelques uns pourraient se sentir atteints dans leur foi par des recherches de cette nature. S’il en était ainsi pour des théologiens, ils auraient, dans leur science, un remède à de pareilles atteintes, qui ne peuvent leur être épargnées du moment qu’ils ne veulent pas rester en arrière du développement de notre époque. Quant aux laïques, il est vrai que la chose n’est pas convenablement préparée pour eux : aussi le présent écrit a-t-il été disposé de manière à faire du moins remarquer plus d’une fois aux laïques peu instruits qu’il ne leur a pas été destiné ; et, si, par une curiosité imprudente ou par trop de zèle anti-hérétique, ils se laissent aller à le lire, ils en porteront, comme le dit Schleiermacher en une semblable circonstance, la peine dans leur conscience ; car ils ne peuvent échapper à la conviction qu’ils ne comprennent pas ce dont ils voudraient parler.

Il importe à une doctrine qui prétend remplacer l’ancienne, de régler complètement ses comptes avec cette dernière : aussi, pour chaque point particulier, l’auteur ne s’est-il frayé la voie vers la considération mythologique de la vie de Jésus qu’à travers les explications des surnaturalistes et des rationalistes, et par les réfutations qu’il a données des unes et des autres ; de telle sorte cependant que, comme il convient à une réfutation véritable, le vrai qu’elles contiennent soit reconnu, extrait et incorporé à la nouvelle doctrine. De là est résulté en même temps un avantage extrinsèque, c’est que le présent livre peut servir de répertoire des principales opinions et des principaux traités sur toutes les parties de l’histoire évangélique. Néanmoins, l’auteur n’a pas visé à donner une bibliographie complète ; et là où la chose a été possible, il s’en est tenu aux œuvres capitales dans les différentes opinions. Pour l’opinion des rationalistes, les écrits de Paulus restent classiques, et aussi ont-ils été consultés de préférence ; pour l’opinion orthodoxe, le Commentaire d’Olshausen a une importance particulière, comme étant la tentative la plus récente et la mieux accueillie pour donner un caractère philosophique et moderne à l’explication qui admet les miracles. Quant à un examen critique de la vie de Jésus, les Commentaires de Fritzsche sont le meilleur travail préparatoire ; car, outre une extraordinaire érudition philologique, ils sont empreints de cette liberté d’esprit, de cette indifférence scientifique pour les résultats et les conséquences, qualités qui sont la première condition d’un progrès sur ce terrain.

Le second volume, qui s’ouvre par une étude détaillée des miracles de Jésus, et qui complétera tout l’ouvrage, est déjà terminé, et on le met sous presse au moment où le premier paraît.


Tübingen, le 24 mai 1835.

L’AUTEUR.