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Vingt-quatre heures d’une femme sensible/Lettre 02

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Librairie de Firmin Didot Frères (p. 13-17).



LETTRE II.


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Bonjour, mon ami ; me voilà ; ma nuit a été affreuse. Ton image, celle de cette femme, ont toujours été là devant mes yeux. Je te voyais, je t’entendais ; je te parlais, cher et cruel ami ; et vingt fois je me suis réveillée le front couvert de sueur, et dans une anxiété que je voudrais pouvoir te peindre. L’essayerai-je ? Je ne sais : les femmes ont dans l’âme une foule de sensations que l’amant le plus tendre peut à peine comprendre : elles lui semblent une sorte de délire ; mais quand cela serait, le délire, l’erreur même de l’amour n’ont-ils pas quelque chose de sacré ! Dis, dis ; n’étais-je pas assez à plaindre hier, d’être loin de toi, pendant ce triste concert, de contraindre jusqu’à mes regards, sans que tu ajoutasses encore, par ton étrange conduite, à cette douleur que tu connais si bien ? Je ne veux point savoir ce qu’est venu t’apprendre le baron de G…, quoique tu parusses hors de toi en l’écoutant ; mais dis, dis ; que signifiait ton empressement à aller saluer cette belle et coquette madame B… dès qu’elle est entrée ; l’espèce de cour que tu lui faisais, l’air de mystère avec lequel tu lui parlais, toi qui la connais à peine ? Dis ; comment, après trois heures si péniblement écoulées, comment ta bouche a-t-elle pu prononcer cet adieu presque indifférent que tu m’as adressé furtivement en passant ? Qu’il m’a fait de mal, grand Dieu ! n’as-tu donc jamais éprouvé que le dernier mot que l’on se dit en se quittant laisse dans l’âme une impression qui dure jusqu’à ce qu’on se revoie ? Et comment me quittais-tu ? Emmenant cette femme, la reconduisant chez elle parce que sa voiture n’était pas arrivée. Quel misérable motif pour déchirer si cruellement mon cœur ! Les hommes sont bizarres ; ils ne savent rien refuser à une femme qui leur est étrangère, et celle qui mérite le plus leurs égards semble toujours celle qui en obtient le moins. Mon saisissement, mes regards suppliants, rien n’a pu t’arrêter, rien. Tu es parti ; je suis restée là, debout, immobile ; je t’ai suivi des yeux donnant la main à cette femme. Je l’ai vue monter en voiture. Puis toi, toi près d’elle ! Le bruit de la portière, lorsqu’on l’a fermée, m’a presque renversée ; celui des roues, lorsque l’on est parti, m’a fait pousser un long gémissement ; il me semblait qu’elles emportaient ma vie, qu’elles broyaient mon cœur. Mes forces diminuaient à mesure que le bruit s’affaiblissait ; et quand le dernier murmure s’est perdu dans l’air, j’ai cru ne plus exister, et je suis tombée mourante sur un siége. Le jeune comte Alfred, qui, sans doute, a pris pitié de moi, s’est approché, et m’a offert son bras que j’ai pris machinalement. Il m’a dit je ne sais quoi, et m’a conduite à ma voiture, où il est monté après moi, sans que j’eusse même la pensée de l’en empêcher. Il a parlé pendant toute la route ; sa voix me faisait l’effet d’une suite de sons doux et confus ; je ne distinguais rien. Pourtant je crois qu’il m’a parlé d’amour. Oui, je me le rappelle, il m’a parlé d’amour ; il a pressé ma main en descendant de voiture ; il paraissait tremblant, et les mots de tendresse, de passion, ont frappé mon oreille… Voilà pourtant à quoi tu m’exposes !

En me revoyant chez moi, je ne puis dire ce que j’ai éprouvé. J’étais comme hors de tout ce qui m’environnait. Mon vieux Charles, ce digne serviteur, devant qui du moins je puis prononcer ton nom, était effrayé du désordre de mes esprits. Je formais mille projets : je croyais toujours t’entendre. Quand je me suis couchée, après avoir perdu tout espoir, je ne voyais plus clair dans mes pensées ; et cette longue nuit qui nous séparait encore était pour moi une éternité de douleurs. Mais les premiers rayons du jour m’ont rendu quelque calme : il me semblait qu’ils éclairaient aussi mon âme. Dès qu’ils ont paru, je me suis levée pour t’écrire. Cette lettre va rester sur ma table, je le sais ; il est à peine cinq heures, et Charles ne peut encore la porter chez toi ; mais elle est là, je la vois, j’y ai dit tout ce qui m’agite : je pense que chaque minute qui s’écoule me rapproche du moment où tu la liras ; et tout cela me soulage.

Mais qu’a donc cette madame de B… pour me mettre dans cette horrible situation ? S’il faut croire ce que l’on en dit, son âme tout entière t’offrirait-elle une seule étincelle du feu qui dévore la mienne ? Oh ! non ; mais elle est belle, elle est coquette ; et seuls, seuls dans une voiture ; les vêtements se touchent, les mains se rencontrent, on respire le même air ; on est homme, on est femme… Ah !…



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