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Voyage en Chine et au Japon (1857-1858)/02

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Deuxième livraison
Le Tour du mondeVolume 1 (p. 145-160).
Deuxième livraison


VOYAGE EN CHINE ET AU JAPON,

1857-1858.
TEXTE PAR M. DE MOGES. — DESSINS D’APRÈS M. DE TRÉVISE.


LA CHINE[1].


Shang-haï ; la Douane. — La chasse. — La pêche au cormoran. — Le paysage. — L’agriculture. — Le dîner du tao-taï. — Les tigres du colonel tartare. Le climat de Shang-haï. — Le quartier chinois. — Les jardins de thé. — Activité commerciale des Chinois.

Nous nous établissons à Commercial hotel, chez M. Barraud, ancien maître d’hôtel de la Constantine. Nous traversons la concession française, la moins bâtie mais la mieux placée des trois : et c’est avec un certain étonnement, que si loin du pays natal, nous rencontrons des agents de police avec un bâton tricolore, et que nous voyons des noms de rues écrits en français.

Les jonques, les tankas, les bateaux des fleurs sont refoulés devant la ville chinoise ; plus de cent navires de commerce sont à l’ancre devant la ville européenne ; et une ligne imposante de somptueux édifices couvre le vaste coude que fait la rivière en cet endroit.

Nous admirons la Douane, charmant morceau d’architecture chinoise, et l’ordre parfait avec lequel des milliers de coolies apportent aux navires les ballots de thé et de soie. Ils font retentir le quai de leurs cris aigus et cadencés ; l’un donne le ton, les autres répètent une sorte de refrain. Ce chant ne cesse qu’à la nuit et recommence au lever du soleil.

Vue de la Douane de Shang-haï. — Dessin de Grandsire, d’après M. de Trévise.

Shang-haï n’est qu’une ville de troisième ordre de la province de Kiang-nan ; elle est peu importante dans la hiérarchie des villes chinoises, et doit sa prospérité récente à l’ouverture de son port au commerce étranger. Les habitants du Kiang-nan sont doux et bienveillants envers les étrangers ; et, tandis qu’à Canton les Européens ne peuvent sortir des murailles sans risquer leur tête, les négociants de Shang-haï circulent sans crainte dans un rayon de plusieurs lieues autour de la ville. La chasse est leur divertissement favori ; il y a des lièvres, des bécassines et des faisans en grand nombre. Durant les grandes chaleurs de l’été, il est d’usage de se rendre aux Collines, petits monticules situés à une dizaine de lieues de Shang-haï, où l’on trouve un air plus vif et de frais ombrages. Chaque famille a sa jonque, et l’on habite sur la rivière. De grands lacs s’étendent auprès. C’est là que l’on assiste à la pêche au cormoran, spectacle si nouveau pour un Européen. Chaque pêcheur a dans sa barque plusieurs de ces oiseaux qui plongent pour saisir leur proie : mais le cormoran a au cou un anneau qui l’empêche d’avaler le poisson, et il le rapporte à son maître, en désespoir de cause.

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La campagne autour de Shang-haï est d’une excessive fertilité : on obtient de la même terre deux ou trois récoltes par année. Mais le paysage est extrêmement monotone : de tous côtés s’étendent à perte de vue de vastes champs de riz ou de coton, sans que le moindre bouquet d’arbres vienne réjouir un instant les yeux. De petits canaux, affluents de la rivière, sillonnent la campagne en tous sens, et permettent de rapporter à la ferme la paille du riz ou la fleur précieuse du cotonnier. Il n’y a point, en général, en Chine, de chemins vicinaux ; tous les transports se font par barque et par eau. Les buffles sont les seuls animaux employés pour l’agriculture ; ils servent à labourer les rizières, et, dans les villes ouvertes aux Européens, les indigènes utilisent les femelles en place des vaches absentes. Les Chinois ne boivent jamais de lait : ils prétendent que c’est du sang blanc, et ils n’en font usage que comme palliatif contre la dyssenterie. Jamais ils n’en mettent dans leur thé, qu’ils boivent sans sucre ni crème.

Au milieu de ces populations paisiblement adonnées à l’agriculture et au commerce, les Cantonnais se font remarquer par leur caractère arrogant et turbulent. Ils ont, dans tout le Nord, la plus mauvaise réputation ; et, chaque fois qu’un meurtre ou un vol vient jeter l’émoi dans la cité, l’autorité est a peu près certaine de découvrir que le coupable est un Cantonnais. Durant notre séjour à Shang-haï, un brik anglais, allant à Bangkok et ayant une assez forte somme en lingots pour faire des achats dans cette capitale, est pillé et trouvé abandonné à l’entrée du Yang-tzé-kiang. Il y avait à bord plusieurs Cantonnais qui s’étaient entendus pour tuer le capitaine et ses deux lieutenants ; ils s’étaient ensuite emparés des lingots, et avaient laissé le bâtiment aller à la dérive. Nous autres, arrivant de la rivière de Canton, nous trouvons donc une grande différence dans la population, toute à l’avantage du Nord.

Tandis qu’à Hong-Kong et à Macao l’on vit en Chine sans jamais voir une autorité chinoise, à Shang-haï, les consuls ont de fréquents rapports avec les mandarins. De temps à autre, la ville européenne retentit du bruit du gong ; c’est un fonctionnaire, accompagné d’une nombreuse escorte, qui va voir un consul ou un amiral. Le gouverneur et les autres autorités de Shang-haï ayant témoigné le désir de faire une visite à l’ambassadeur, le rendez-vous est fixé à une heure. Du plus loin que nous apercevons ces nobles personnages, nous mettons nos chapeaux sur nos têtes, et nous allons les recevoir sur les marches du perron. Nous nous adressons de grandes salutations, nous nous donnons force poignées de main, puis chacun s’assied selon son rang. Le baron Gros déclare vouloir donner la gauche du canapé, la place d’honneur, au tao-taï, ou gouverneur.

On apporte le thé, les mandarins tirent quelques bouffées de leur pipe, et la conversation s’établit. Le temps que nous avons mis à venir de Hong-Kong, la belle taille du baron Gros, la forme de son oreille qui présage le bonheur, la supériorité des armes européennes sur les armes chinoises, la grande distance qui sépare l’Europe du Céleste-Empire, tels sont les sujets qui sont traités.

On se rend ensuite processionnellement dans la salle à manger, où une collation splendide est servie. L’ambassadeur met à sa gauche le tao-taï et le colonel tartare à sa droite. M. de Bellecourt place les deux autres mandarins près de lui. Chacun entasse les dragées, les gâteaux, les nougats, sur l’assiette de son voisin. On boit le champagne rubis sur l’ongle, en s’adressant mille souhaits de bonheur. La conversation se poursuit assez nulle et insignifiante. On apporte le café, l’inévitable thé, et l’on se lève, signal du départ. Mais auparavant le colonel tartare, par un raffinement de courtoisie, propose au baron Gros de faire manœuvrer devant lui ses tigres, ou soldats d’élite de l’armée impériale. La proposition est acceptée avec enthousiasme, et chaque guerrier revêt aussitôt une tunique jaune où sont reproduits l’épine dorsale, les yeux et les oreilles du monstre dont ils portent le nom. Durant une demi heure, ils se livrent devant nous aux exercices les plus fantastiques, ils se défient du geste et de la voix, aux combats les plus acharnés, et ils dépensent une somme de bruit et d’activité telle que nous en sommes éblouis. Le mandarin militaire, voyant qu’il a produit son effet, ordonne aux tigres de rentrer dans le cortège, et nous prenons congé de nos étranges visiteurs, en leur promettant d’aller promptement, à notre tour, les voir dans leurs yamouns.

Soldats chinois : un tigre de guerre et un brave. — Dessin de Doré d’après M. de Trévise.

Nous acceptons, en effet, quelques jours après, un dîner du tao-taï, et nous nous rendons en chaises à sa demeure, située au milieu de la ville chinoise. Trois coups de canon annoncent notre arrivée, et le gouverneur, entouré des fonctionnaires, ses subalternes, nous reçoit à l’entrée de son prétoire. Il nous offre un dîner très-fin, très-délicat, au dire de notre consul et de notre chancelier, juges plus compétents en pareille matière. Mais nous n’y voyons qu’un affreux assemblage de nids d’hirondelle, d’ailerons de requin, d’holothuries ou vers de mers, d’œufs de vanneau, de lait d’amande, de vin chinois tiède et d’alcool de riz. Nous nous étonnons de manger les fruits au milieu du dîner et la soupe à la fin. L’absence d’eau et de pain se fait également sentir et contribue à nous faire moins apprécier cette multitude de plats de poisson et de volaille qu’une main libérale nous distribue à tout instant. Au surplus, le tao-taï est un homme de fort bonne compagnie, qui nous fait très-gracieusement les honneurs de son yamoun.

Le climat de Shang-haï, comme celui de toute la Chine, est malsain. Il est sujet aux émanations paludéennes et aux brusques changements de température. Durant la mousson de sud-ouest, il y fait une chaleur excessive. Pendant la mousson de nord-est, au contraire, il y fait aussi froid que dans le nord de la France, et la rivière gèle souvent, malgré la vitesse de son cours. Du 1er novembre au 1er avril, les Européens font du feu dans leurs maisons. Je ne parle pas des Chinois, car ils n’en connaissent point l’usage ; plus le froid augmente, plus ils revêtent de plisses ouatées ou fourrées. Il n’a pas gelé cette année, et les résidents étrangers de Shanghai ont affrété un navire pour aller chercher de la glace au Kamtschatka.

Malgré l’encombrement et le tumulte des rues, nous allons, de temps à autre, nous promener dans la ville chinoise ; nous entrons dans les magasins et nous marchandons ces mille inutilités que le Céleste-Empire offre de toutes parts à la curiosité des étrangers. Nous parcourons la muraille crénelée qui entoure la ville ; nous visitons le puits aux enfants, où l’on jette ces petits malheureux ; et nous nous arrêtons au jardin de thé, tea garden, où les Chinois viennent prendre le thé, fumer l’opium et entendre de la musique. C’est leur lieu de divertissement ; c’est aussi l’endroit qui présente le plus de couleur locale. Une montagne factice avec des rochers entassés les uns sur les autres, une rivière en miniature avec des petits ponts en zigzag, des pavillons aux toits recourbés, forment le principal ornement de ce jardin, où les diseurs de bonne aventure, les saltimbanques, les histrions, ont élu domicile. Les Chinois, du reste, consacrent peu de temps à leurs plaisirs ; le négoce absorbe tous leurs instants, et à Shang-haï cette activité commerciale est encore excitée par la présence des étrangers. Ils servent en général d’intermédiaires entre les grandes maisons européennes ou américaines et les provinces de l’intérieur ; et ils vont faire sur les lieux de production des achats de thé et de soie.


Départ de l’Audacieuse pour le golfe de Péchéli. — Le cap Chantoung. — Bombardement et prise des forts de Ta-kou. — Le village de Ta-kou. — Pointe des amiraux sur le Tien-tsin. — Le cours du Pei-ho ; ses rivages. — Arrivée à Tien-tsin ; curiosité des habitants. — Établissement des quatre ambassades dans cette ville. — Le pont de marbre. — Les rues de Tien-tsin ; les magasins. — Caricatures chinoises contre les Européens. — Arrivée de nouveaux commissaires impériaux. — Leur entrevue avec l’ambassadeur de France. — Signature du traité de Tien-tsin. — Excursion à la Grande-Muraille de la Chine. — Singulier débarquement. — Cavaliers tartares. — Retour à Shang-haï.


Le mercredi 15 avril, à sept heures du matin, le commandant Vrignaud donne l’ordre d’appareiller, et par un temps humide et brumeux, nous mettons à la voile pour le golfe de Péchéli. Un sombre brouillard nous dérobe la vue de toute la terre, et les jaunes ondes du Yang-tzé-kiang disparaissent même a nos yeux. En sortant du fleuve, nous trouvons une mer tourmentée et une brise très-fraîche ; nous nous croyons encore sous la funeste influence du début de la traversée. Mais, le lendemain, la mer tombe, le temps se remet au beau, et nous filons sans fatigue neuf et dix nœuds à toute vapeur.

L’hydrographie de ces côtes est encore à faire ; les cartes sont défectueuses.

Au bout de quatre jours de traversée, par un soleil éclatant et par un froid superbe, nous doublons le cap Chan-toung ou cap Macartney, et nous entrons dans le golfe de Péchéli.

(Trois commissaires impériaux chinois annoncent leur arrivée et se déclarent prêts à écouter ce que les envoyés des nations de l’occident ont à proposer à l’Empereur. Les entrevues ne conduisent à aucun résultat sérieux. Les deux hauts fonctionnaires français et anglais prennent la résolution de marcher plus avant et de frapper un grand coup dans le voisinage immédiat de la capitale. Malgré quelques nouvelles tentatives de conciliation, le jeudi 20 mai, on bombarde les forts et les batteries qui défendent l’embouchure de Peï-ho, et l’on s’en empare. Les obstacles ainsi écartés, les canonnières anglo-françaises commencent, sous la conduite des amiraux, leur marche vers Tien-tsin : les ambassadeurs restent au camp de Ta-kou.)

Nous dirigeons souvent nos promenades du côté du village de Ta-kou. L’espace qui le sépare du camp est couvert de chapeaux coniques que, dans leur précipitation, les guerriers chinois ont laissés choir sur le sol. Deux ou trois soldats nous apparaissent la tête coupée, les mains liées derrière le dos : ce sont des malheureux que les mandarins ont fait exécuter séance tenante, pour les punir de s’enfuir plus vite que leurs chefs. La plupart des rues sont désertes, et l’aspect du village est triste ; toutes les maisons sont construites en boue. Une pagode s’élève au milieu ; des nuées de pigeons ont fixé leur demeure dans les grands arbres qui l’entourent : à chaque coup de fusil ils s’éloignent, pour revenir aussitôt après ; et les officiers anglais et français approvisionnent leur table de cette chasse d’un nouveau genre. D’immenses salines s’étendent à perte de vue, et de petits tumulus en terre, renfermant les restes de notables Chinois, viennent seuls rompre la monotonie du paysage. À l’horizon, du côté de la mer, s’étend la longue ligne noire des navires européens, à demi éclairés par le soleil couchant, et mouillés si loin de terre que les mandarins et leurs soldats devaient se croire bien à l’abri de leurs coups.


(Les amiraux européens avertissent qu’ils sont arrivés devant la ville de Tien-tsin. Les ambassadeurs partent aussitôt, et bientôt après le baron Gros donne ordre à ses secrétaires et à ses attachés de le rejoindre).


Le 1er juin, à six heures du soir, nous quittons le camp de Ta-kou. Notre voyage se fait le plus facilement du monde, et le lendemain matin, dès l’aube, nous apercevons le vieux donjon crénelé, autrefois fortifié, aujourd’hui en ruines, qui annonce l’entrée de Tien-tsin. À un coude du Peï-ho, sur le bord laissé à sec par le flot qui descend, le corps d’un Chinois gît dans la vase. Deux gros bouledogues, les pattes de devant appuyées sur le thorax de l’homme, se disputent à belles dents à qui seul aura la proie. Les premiers rayons du soleil levant illuminent les têtes de ces bêtes féroces et les restes de l’homme à moitié dévorés.

Il y a dix lieues, par terre, de Ta-kou à Tien-tsin, et vingt-deux lieues par le fleuve. Le Peï-ho fait d’énormes détours, et ses tournants sont si brusques que les plus longues des canonnières avaient la plus grande peine à les franchir.

Le pays est vert, admirablement cultivé, mais il est d’une platitude et d’une monotonie désespérantes. Les fermes et les villages sont construits en pisé, comme nos étables et nos pressoirs de Normandie. Les chevaux sont petits et laids, les ânes et les mulets sont superbes. Dans les villages, une foule de chiens à moitié sauvages montrent volontiers les dents aux étrangers. Tout le long de la route, les habitants, en longue file sur le rivage, nous regardent passer avec une curiosité mêlée de crainte.

Vers neuf heures du matin, nous arrivons devant Tientsin. D’immenses approvisionnements en sel, en riz et en grains, couverts de nattes, occupent la rive gauche du fleuve. Les faubourgs s’étendent sur la rive droite, et la foule se presse à toutes les issues des rues pour voir s’avancer notre canonnière. Beaucoup de toits sont envahis par les curieux. Les jonques amarrées au rivage et les ponts de bateaux nous obligent à de nombreux temps d’arrêt. Nous jetons enfin l’ancre au mouillage que nous signale l’amiral Seymour, au point de jonction du Grand-Canal Impérial et du Peï-ho.

C’est là que s’élève le yamoun que les deux ambassadeurs ont choisi pour leur résidence. Lord Elgin occupe le côté gauche, et le baron Gros l’autre moitié. Ce yamoun, assez dégradé, a été bâti par l’empereur Kien-Foung, l’un des ancêtres de l’empereur actuel, qui en avait fait sa résidence d’été, ainsi que l’attestent diverses inscriptions encore visibles. Par derrière s’étend un vaste cimetière qui nous envoie ses émanations fétides, puis un petit village et la campagne à perte de vue.

Résidence des ambassadeurs français et anglais à Tien-tsin, en 1858. — Dessin de Doré d’après M. de Trévise.

En attendant l’arrivée de deux hauts commissaires impériaux qui sont annoncés par un avis officiel du grand conseil, nous profitons de nos loisirs pour visiter la ville et ses environs. Le matin, avant le lever du soleil, nous allons nous promener à cheval, sur la route de Pékin, sorte de large chaussée assez élevée au-dessus du sol. Nous nous arrêtons au pont de marbre qui est construit sur le Peï-ho, et qui est à environ trois quarts de lieue de notre mât de pavillon. S’écarter davantage serait imprudent, car il n’y a pas mal de soldats chinois et de petits camps de cavalerie tartare dispersés dans la campagne. Nous traversons la ville dans tous les sens, et nous n’y découvrons rien de bien remarquable. Elle est entourée de hautes murailles, comme toutes les villes chinoises ; seulement les rues sont plus larges que celles de Shang-haï et de Canton, à cause des lourds chariots que l’on rencontre, traînés par des mulets ou par des bœufs. Dans le sud de la Chine, tous les transports se font à dos d’hommes ; dans le nord, il y a des routes et des attelages. Toute l’activité commerciale semble s’être concentrée dans les faubourgs, surtout dans celui qui longe le Grand-Canal. C’est là que l’on trouve les boutiques de pelleteries, de papiers peints, d’éventails, et les rares antiquités que Tien-tsin peut offrir à la curiosité de l’étranger. Nous constatons la présence en ville de nombreux produits européens, des draps russes légers et aux couleurs voyantes, des cotonnades de Manchester, des boîtes d’allumettes chimiques allemandes. Nous apercevons quelques caricatures à notre adresse, que les Chinois font disparaître avec précipitation sur notre passage ; mais, voyant que nous ne faisons qu’en rire, ils nous les montrent ensuite et nous les laissent emporter. C’est un Européen grotesquement accoutré, qui marchande avec chaleur un hérisson et finit par l’acheter contre un gros sac de sapèques. Puis un officier anglais, à cheval, tenant son parapluie blanc d’une main, et ayant un cigare à la bouche, avec un chapeau et une tournure impossibles. Nous leurs donnons quelques dessins européens dont ils sont très-avides, et, le lendemain, nous trouvons ces dessins reproduits et ayant déjà pris une apparence grotesque.

Les deux commissaires impériaux arrivent à Tien-tsin. Le soir même, les deux nobles personnages, suivant l’usage chinois, envoient leurs grandes cartes de visite, en papier rouge, aux ambassadeurs, et le surlendemain, étant un jour heureux, est désigné pour leur première entrevue avec lord Elgin. On convint de se rencontrer dans une pagode située en dehors de la ville, à quatre ou cinq lis de la muraille. Bellecourt, Trévise et moi, nous y allons en curieux et nous traversons pour revenir, durant plus d’une heure, une foule compacte de Chinois, armés de nos seuls parasols, et avec une escorte de deux matelots. Nous ne remarquons aucune malveillance sur toutes ces figures, mais beaucoup d’ébahissement et de curiosité. Un grand nombre sont vêtus d’une longue robe blanche ou bleue ; d’autres sont habillés en nankin, cette étoffe dont on a tant abusé en France. Tout le long de la route nous voyons des petites boutiques en plein vent, où l’on vend des pommes, des abricots, et où l’on boit de petites tasses de thé à la glace. La glace se trouve en très-grande abondance à Tien-tsin ; on l’y conserve en larges blocs avec beaucoup de soin.


(On ouvre les conférences le 27 mai 1858. Après quinze jours de discussion, les traités de paix qui accordent des indemnités et les libertés religieuse et commerciale sont signés. L’empereur Hien-foung envoie, le 3 juillet, la ratification de ces traités. Les navires redescendent le Peï-ho).


Avant de quitter définitivement le golfe de Péchéli, M. le baron Gros a tenu à visiter la Grande-Muraille de la Chine, et à juger par lui-même de la véracité de l’opinion qui la fait commencer dans la mer, à l’entrée du golfe de Léo-toung. Le 11 juillet, à sept heures du matin, l’ambassadeur, suivi de ses secrétaires et attachés, s’est embarqué sur le Prégent, élégant aviso à vapeur récemment arrivé de France. Trente ou quarante lieues séparaient, croyait-on, la muraille du mouillage de l’Audacieuse. Mais, vers le soir, le temps n’étant pas bien clair et la terre ne faisant encore qu’apparaître à l’horizon, il a fallu mouiller au large. Le lendemain, au jour, on a appareillé de nouveau, et bientôt la Grande-Muraille est apparue : elle présentait l’aspect d’une suite d’édifices de même hauteur, crénelés et barrant la plaine depuis la mer jusqu’au pied de la chaîne de montagnes qui court parallèlement au rivage, mais à plus d’une lieue de distance. Une heure après, la Grande-Muraille avec ses créneaux, ses contre-forts, ses jetées arrivant dans la mer, et la pagode qui la termine vers le rivage, était parfaitement visible presque dans ses moindres détails, et nous avions devant nous le point de vue le plus pittoresque, le plus beau que l’on puisse rencontrer en Chine : le long de la mer, cette vaste plaine, couverte d’une végétation luxuriante et de pâturages, avec de nombreux villages au milieu des arbres ; et, au second plan, un horizon de hautes montagnes, les unes abruptes et escarpées, les autres boisées et verdoyantes jusqu’à leur sommet, produisaient une scène que les Alpes seules peuvent rappeler, mais à laquelle la Grande-Muraille, sortant de la mer pour se couvrir de pagodes et de bastions, et grimper à pic sur les arêtes les plus hautes de la montagne, donnait un caractère bien fait pour impressionner les imaginations même les plus lentes.

Au pied de la muraille, du côté de la Chine, se dessinaient les blanches tentes des deux camps tartares, laissant leurs chevaux paître en liberté les herbes d’alentour. Le paysage, doré par le soleil levant, était plein de charme, et faisait comprendre la vie pastorale des hordes mongoles ; il nous donnait une idée exacte de cette Terre des herbes si bien décrite par l’abbé Huc.

Vue du côté chinois, la Grande-Muraille ressemble à un immense ouvrage en terre, couronné de créneaux en brique, mais en fort mauvais état et manquant en plusieurs endroits. Du côté de la Mandchourie, au contraire, la Grande-Muraille est construite en briques posant sur un soubassement de pierre. Elle est flanquée de tours carrées dans toute sa longueur, à la distance d’environ deux traits de flèche, afin que l’ennemi puisse être partout atteint. Elle descend dans la mer par deux jetées parallèles, qui suivent une pente assez douce pour permettre d’y monter en sortant du canal. Les plus gros navires peuvent en approcher à moins de deux milles, et c’est là le véritable endroit où de nouveaux touristes devront débarquer.

Malheureusement nous ne le savions pas alors, et nous avions jeté l’ancre dans les eaux de la Chine. La plage en cet endroit-là est unie ; mais un violent ressac rendait le débarquement difficile et ne permettait point aux canots d’approcher, sous peine d’entrer dans le sable. Le rivage était couvert de Chinois venant des villages voisins. M. Marquès, interprète de la mission, et le comte d’Ozery, commandant du Prégent, étaient descendus les premiers à terre pour s’aboucher avec les autorités et voir si l’on ne s’opposerait point à notre débarquement. Un mandarin, monté sur un cheval blanc et suivi par deux cavaliers, était arrivé du camp pour savoir ce que demandaient ces hommes venus de ciels inconnus ; et, sur les assurances pacifiques de notre interprète, il avait déclaré que rien ne s’opposerait à ce que nous descendissions à terre.

La Grande-Muraille de Chine vers le golfe de Péchéli. — Débarquement de l’ambassade française. — Dessin de Doré, d’après M. de Trévise.

Nous débarquâmes donc, et ce ne fut pas le côté le moins piquant de notre expédition. Les canots ne pouvaient approcher, sous peine d’être roulés par les vagues. Le baron Gros descendit à terre, porté sur les épaules de trois matelots entièrement nus. M. le vicomte de Contades, ainsi que les attachés de l’ambassade, plusieurs officiers de l’Audacieuse et du Prégent, le suivaient, les uns sur deux, les autres sur un seul homme. Plusieurs, poussés par les lames, chavirèrent avec leur porteur et burent l’onde amère. Enfin, au bout d’un quart d’heure, la réunion eut lieu sur le rivage, et l’on partit avec une escorte de douze baïonnettes qu’on avait eu le soin de ne pas laisser mouiller. Nous nous dirigeâmes droit sur la muraille. Il nous fallait d’abord traverser différents cours d’eau qui aboutissent à la mer, et nous éloigner un peu du rivage pour trouver un sol moins humide. Plus nous nous rapprochions de la muraille, cette nouvelle terre promise que nous ne devions pas toucher, plus on voyait les Tartares s’agiter, monter à cheval et dénoter par tous leurs gestes et par leurs manœuvres une émotion visible. Ils se séparèrent bientôt en trois corps : l’un resta à cheval devant le camp, nous coupant la route de la Grande-Muraille ; l’autre se porta à notre gauche et mit pied à terre dans les hautes herbes ; le troisième, composé de globules blancs et dorés, vint au petit galop la notre rencontre. Ils nous demandèrent d’où nous venions, où nous allions, et nous dirent qu’il leur était impossible de nous laisser aller plus loin ; que leur chef était absent, et qu’ils ne pouvaient prendre sur eux de nous permettre d’approcher, ajoutant, du reste, une foule de tchin-tchin à toutes ces mauvaises raisons. Mais que l’on juge de notre étonnement, lorsque nous sûmes que ces gens-là, campés en quelque sorte à la porte de la capitale, ne se doutaient point que leur pays eût été en guerre avec la France et l’Angleterre ! La prise de Canton, le bombardement de Ta-kou, la paix conclue à Tien-tsin, ils ignoraient tout. Une seconde négociation semblait avoir réussi ; ils nous permettaient d’avancer encore ; mais, à trois ou quatre cents mètres de là, de nouveaux cavaliers, s’étant approchés, nous prièrent instamment de ne pas aller plus loin.

La Grande-Muraille de Chine vers le golfe de Péchéli. — Dessin de Doré, d’après M. de Trévise.

Avec nos douze baïonnettes d’escorte et nos revolvers, nous aurions pu facilement tenir en respect ces trois cents cavaliers tartares, et monter, malgré eux, sur la muraille ; mais l’ambassadeur devait éviter toute rixe, toute affaire de ce genre, et ne voulait point compromettre sa position pour une simple partie de plaisir et de curiosité. Après avoir pris quelques croquis, avoir acheté quelques éventails aux cavaliers tartares et émerveillé la foule de Chinois qui nous environnait, en leur faisant boire de l’eau-de-vie, en leur montrant nos montres, ou les faisant regarder dans nos binocles, le baron Gros reprit la route des canots, que plusieurs d’entre nous rejoignirent à la nage.

Cavaliers tartares (armée sino-tartare). — Dessin de Doré, d’après M. de Trévise.

Ces cavaliers tartares n’avaient ni arcs ni flèches, mais tous portaient le fusil à mèche en bandoulière. Leur poudre nous a semblé très-grossière, et, outre des balles, ils avaient dans leurs cartouchières de petits lingots de plomb. Leurs chevaux sont petits, généralement blancs ou pies, d’une race essentiellement primitive : ces cavaliers portent dans leurs grandes bottes leur pipe et leur éventail. Tous avaient l’anneau de jade pour bander l’arc.

Avant de quitter ces parages, nous sommes allés, avec le Prégent, faire une pointe de l’autre côté de la Grande-Muraille, vis-à-vis les plaines de Mandchourie, qui se présentait à nous avec cette verdure éclatante que l’on ne trouve que dans les pays longtemps couverts de neige et lorsque le soleil est venu les vivifier. La Grande-Muraille, avec ses noires assises, se détachait sur cette admirable végétation : on la voyait, sortant de la mer et appuyée sur ses contre-forts, gravir l’arête même de la montagne pour suivre, pendant plus de six cents lieues, les contrées à demi sauvages qui s’étendent jusqu’aux confins de la Mongolie et du Kou-kou-noor.

Après que nous eûmes longuement contemplé ce magnifique spectacle, le baron Gros donna le signal du départ, et le Prégent fit route pour les îles Toki, où nous attendait la frégate. Le lendemain matin, après quinze heures de route, nous nous retrouvions à bord, avec le souvenir d’une charmante course au lieu le plus pittoresque et le plus grandiose de la Chine.

(L’ambassade française se rendit ensuite à Shang-haï d’où elle partit le 6 septembre, pour aller accomplir au Japon la seconde partie de sa mission. Avant de s’éloigner de la Chine, M. de Moges résume ses observations sur le Céleste-Empire dans un chapitre d’où sont extraits les passages suivants.)


Mœurs, coutumes, gouvernement de la Chine.


La Chine proprement dite se divise en dix-huit provinces ; mais l’Europe ne connaît guère que ses six provinces maritimes, le Kwang-toung, le Fo-kien, le Tché-kiang, le Kiang-sou, le Chan-toung et le Péchéli. Jadis tout l’intérêt politique se concentrait sur les rives de la rivière de Canton, dans le Kwang-toung ; aujourd’hui il s’est porté vers le nord, dans le Péchéli, et bientôt Tien-tsin et Ta-kou feront oublier Bocca-Tigris et Macao. Les trois provinces centrales, le Kwang-si, le Hou-nan et le Hou-pé, sont le principal théâtre de la grande insurrection. Le Kan-sou, le Chen-si et le Chan-si bordent au nord la Grande-Muraille. Le Su-tchouan et le Yun-nan confinent au Thibet. Le Kouei-tcheou, le Kiang-si, le Ngan-hoeï et le Honan complètent cette énumération des provinces chinoises.

L’Empire du Milieu se compose en outre de plusieurs pays ou royaumes tributaires, à savoir : la Mongolie, la Mandchourie, la Corée ; les îles Lioutchou, le Thibet, le Tonkin, le Cambodje et la Cochinchine. Les îles Lioutchou et la Corée envoient à Pékin un tribut chaque année, d’autres pays tous les trois ans, d’autres enfin à des périodes encore plus éloignées, comme par exemple tous les dix ans. Quant aux royaumes de l’Europe séparés par le vaste Océan des pays soumis à la domination du Fils du Ciel, ils ne lui rendent hommage qu’à des époques déterminées et à de plus ou moins longs intervalles.

La Chine, depuis quatre mille ans, a été gouvernée par vingt-huit dynasties. Les trois dernières sont la dynastie mongole, la dynastie nationale des Ming, et la dynastie Ta-Tsing ou tartare Mandchoue. Le dernier empereur se nommait Tao-Kouang, raison éclatante. Son fils Hien-Foung lui a succédé en 1850, au plus fort de la grande insurrection, et son règne n’a été jusqu’ici qu’une longue suite de calamités pour la Chine.

L’empereur, dans l’organisme du gouvernement chinois, n’est qu’un nom, un emblème, le représentant de la nationalité. Ce sont les conseils qui gouvernent souverainement ; l’empereur est le rouage qu’on fait paraître. Tout se fait en son nom, mais sans sa coopération directe. Au reste, on ne saurait trop remarquer la belle centralisation, l’admirable organisation administrative de l’empire. Les institutions sont excellentes ; ce sont les hommes qui manquent aux institutions.

Autant la Chine de Nankin est riche, autant la Chine de Pékin est pauvre et stérile. Aussi le gouvernement central prélève-t-il l’impôt en nature sur les fertiles provinces que baigne le Yang-tzé-kiang. Tous les ans, partent pour Tien-tsin des milliers de jonques chargées de riz et expédiées par les mandarins au commencement de la mousson du sud-ouest. C’est une corvée, une sorte d’inscription maritime qui est imposée à tous les possesseurs de jonques. Ils n’ont droit à aucune rémunération ; mais, au retour, ils peuvent faire le commerce pour leur compte, et vendre dans la Chine centrale les fourrures, les fruits, les produits du Léo-tong.

Le nom de l’empereur actuel est Hang-Foung ou Hien-Foung, selon les divers dialectes, et signifie Abondance universelle. Le signe qui sert à l’exprimer est une montagne entre deux rois : ce qui, aux yeux des Chinois superstitieux, est de mauvais augure. En effet, une montagne entre deux rois, cela présage division, anarchie, guerre civile. N’est-ce pas un peu ce qui arrive dans ce moment ? De ses trois capitales, Hien-Foung n’en possède plus qu’une : Nankin est aux rebelles, Canton est entre les mains des barbares. Toute une portion de l’empire est soulevée contre la dynastie actuelle. Le présage a eu raison.

La grande montagne qui s’élève près de Canton se nomme la montagne du Nuage blanc. Elle est peuplée de tombeaux, comme toutes les montagnes ou collines en Chine. Macao en est un exemple frappant. Toutes les hauteurs de l’île Danoise, de l’île Française, dans la rivière des Perles, de Canton derrière le fort Gough, offrent le même spectacle. On peut dire que la Chine n’est qu’un immense cimetière.

Un mandarin ne peut jamais exercer de fonctions dans la province où il est né. Pour plus d’impartialité, il doit toujours être étranger au pays qu’il régit. S’il est mandarin militaire, il ne doit pas amener sa mère avec lui : elle pourrait l’attendrir et chercher à le retenir au jour du combat, à l’heure du péril. S’il est mandarin civil, il ne doit pas amener son père. Il pourrait être d’un avis contraire au sien dans un jugement, et il serait alors contraint d’agir contre la piété filiale. C’est par une faveur toute spéciale de l’empereur, et par une dérogation au droit commun, que Yeh a obtenu que son père habitât avec lui à Canton.

L’arbre à pagode ou banyan, ficus religiosa, arbre imposant et ayant en effet un caractère religieux et grave, se retrouve partout en Chine contre les murs des pagodes et dans les cours des mandarins. Dans la campagne, à ses pieds, on voit toujours de petits autels, des bâtonnets fumants, quelques images bouddhiques fixées aux racines. C’est, du reste, le plus bel arbre de la Chine ; son feuillage est majestueux et toujours vert. De Macao à Shang-haï, de Tien-tsin à la Grande-Muraille, nous l’avons partout rencontré, accessoire obligé du yamoun ou du temple de Bouddha, et ombrageant de ses branches épaisses et la misère du bonze et la rapine du mandarin.

Il n’est point rare en Chine de voir des chefs de pirates devenir mandarins. On peut citer, entre autres, le fameux Apak, qui, dans ces dernières années, avait jusqu’à sept cents jonques de pirates sous ses ordres, et qui jouit aujourd’hui tranquillement, à Ning-po, de toutes les prérogatives du globule bleu. Le gouvernement chinois, désespérant de le réduire, a traité avec lui et en a fait un grand mandarin naval. Étrange pays que la Chine, où la piraterie conduit aux honneurs !

En Chine, l’aiguille aimantée marque le sud ; il y a cinq points cardinaux ; la gauche est la place d’honneur ; le blanc est la couleur de deuil ; la politesse exige que l’on demeure la tête couverte devant un supérieur ou devant une personne que l’on veut honorer ; on lit un livre en commençant par la droite ; on mange les fruits au début du dîner, et la soupe à la fin ; dans les écoles, les enfants doivent apprendre tout haut leur leçon et la réciter tous à la fois, on y punit le silence comme une preuve de paresse ; la noblesse, conférée à un homme pour un service éclatant rendu à l’État, ne s’étend point à ses descendants et n’anoblit que ses ancêtres, qui deviennent tous, par un effet rétroactif, ou ducs ou barons, tandis que ses enfants restent dans la foule. On pourrait remplir de nombreuses pages de ces étonnants contrastes entre la civilisation chinoise et celle de l’Occident.

La civilisation chinoise date de quatre mille ans. Sept cents ans avant Jésus-Christ, il y avait déjà une littérature chinoise. Plusieurs des principaux monuments littéraires de la Chine sont de cette époque. Quelle merveilleuse antiquité, et comme nos peuples de l’Europe doivent paraître jeunes aux habitants du Céleste-Empire ! La langue mandarine est la seule savante ; le cantonnais, le fo-kienois, divers dialectes composent la langue populaire. Le mandarin joue dans l’extrême Orient le rôle du latin dans l’Europe. Avec le mandarin l’on peut se faire entendre dans tout l’empire chinois, en Corée, au Tonkin, en Cochinchine et à Siam. À Pékin, le peuple parle le pur mandarin.

Il y à toute une population en Chine qui n’a point le droit d’habiter la terre, et qui vit et séjourne sur les fleuves et sur les canaux. C’est une race inférieure, vaincue, et maintenue dans cet état en vertu d’un vague souvenir historique se rapportant aux premiers temps de la Chine. De la cette foule de bateaux, de tankas, de jonques, de sempans, de cahutes construites sur pilotis le long des fleuves et des rivières, et que le flux et le reflux des bateaux à vapeur vient agiter et baigner. Tous les compradors qui approvisionnent les navires appartiennent à cette race des hommes de bateau. Il y en a de très-riches, qui possèdent sur la rivière de Canton des habitations magnifiques, très-élégantes et très-somptueusement meublées ; mais telle est la force des traditions et des préjugés en Chine, que la possession à terre continue à leur être interdite.

Il paraît que, dans certaines parties de la Chine, il y a des brouettes à voiles. Lorsqu’il y a bonne brise vent arrière ou du travers, le travail de l’homme est singulièrement facilité. Ce fait qui pourrait paraître imaginaire, est tout ce qu’il y a de plus réel. Au reste la brouette est, dans le Céleste-Empire, un mode ordinaire de locomotion. Les missionnaires par économie, le préfèrent souvent à tout autre, malgré la fatigue qu’il produit. Que de fois, durant notre séjour à Shang-haï et à Tien-tsin, n’avons-nous pas vu arriver de ces brouettes de voyage ! La roue est au milieu, le patient est assis sur l’un des côtés, ayant vis-à-vis de lui ses bagages.

Brouette de voyage en Chine. — Dessin de Doré d’après M. de Trévise.

Il y a 757 lieues de Canton à Pékin.

La grande insurrection chinoise a aujourd’hui singulièrement perdu de son prestige. Elle est privée de ses chefs, les rois des quatre points cardinaux. Le fameux roi de l’Est, le plus capable de tous, l’âme de l’insurrection, qui rêvait la domination universelle, a été assassiné par les autres, jaloux de son influence. En outre, les rebelles se sont battus dans Nankin ; la guerre civile a fait plus de ravages dans leurs rangs que les boulets des mandarins. Tsien-Kiang, le célèbre démagogue de Canton, est toujours grand juge dans leur camp ; mais leur plus habile général a déserté leur cause pour celle des impériaux, par suite d’un événement tragique qui mérite d’être noté. Ce général, très-ambitieux, mécontent de n’être point nommé roi du cinquième point cardinal, du centre, avait reçu des chefs de l’insurrection la promesse de le devenir s’il leur faisait remporter une victoire éclatante sur un parti considérable d’impériaux. Il se rend donc dans le camp des mandarins, et feint d’abandonner la cause des rebelles, s’efforçant de gagner la confiance des impériaux, afin de mieux les trahir. Le vieux général de l’empereur, blanchi dans les camps et dans les ruses chinoises, se méfiant d’une conversion si soudaine et en devinant la cause, l’accueille avec enthousiasme, il l’adopte solennellement pour son fils et l’accable de prévenances ; puis, sous main, il fait répandre aussitôt et avec persistance dans le camp des insurgés le bruit qu’il a réellement adopté le parti des mandarins. On le savait mécontent, aigri ; la nouvelle des faveurs dont il est comblé augmente les soupçons ; bref, les chefs rebelles ajoutent foi à ce bruit. On amène devant le camp son père, sa mère, sa femme et ses enfants, et on leur coupe la tête au bruit des fanfares. Lui, furieux, jure de tirer une vengeance éclatante de cet acte barbare, et devient le plus ferme appui du trône impérial. Il est nommé général en chef et, adoptant un nouveau plan de campagne, il brûle et saccage tout sur son passage, et fait un désert autour des rebelles. Il les affame et arrête ainsi leurs succès. De nombreux combats sont livrés autour de Yang-Tchéou, clef du canal impérial ; la possession de cette place finit par rester aux mandarins. La grande insurrection chinoise est donc arrêtée dans sa marche vers la capitale ; depuis plusieurs années, elle est stationnaire, et les autorités impériales sont revenues dans certaines provinces sur lesquelles naguère elle étendait sa domination. Elle possède Nankin, la capitale de la dynastie nationale des Ming ; mais Pékin continue à être la résidence de la dynastie tartare mandchoue, et l’empereur Hien-Foung est plutôt secondé par le vœu des populations, une effroyable confusion de toutes choses devant être la suite inévitable du renversement de son gouvernement. Malheureusement, le trésor impérial est vide ; la cour en est aux expédients, et ne peut plus payer ses soldats, qui pillent partout pour vivre. L’empereur ne peut appeler à son secours les hordes tartares, ce serait une tentative inutile et désespérée : les Mongols fondraient au soleil du Midi ; et, quant aux Mandchoux, ce sont de misérables peuplades peu nombreuses, et armées seulement d’arcs et de piques. Les deux partis restent donc ainsi en présence, vivant aux dépens de malheureuses provinces complétement dépeuplées et ruinées pour des centaines d’années. De temps à autre, on apprend que de courts engagements ont eu lieu ; les rives du Yang-tzé-kiang retentissent de quelques coups de canon : ce sont les mandarins qui ont senti le besoin d’envoyer un bulletin sonore à la cour de Pékin et d’appuyer par une victoire leurs nombreuses demandes d’argent. Mais ils se garderaient bien d’écraser entièrement l’insurrection : ce serait tuer la poule aux œufs d’or. Tout l’argent, en effet, que leur envoie le gouvernement pour solder l’armée, passe dans leur bourse et y reste. Il serait fâcheux, par excès de zèle, de mettre fin à un si lucratif métier. On peut expliquer ainsi le caractère religieux ; et chrétien de la rébellion dans l’origine. La grande insurrection nationale chinoise a pris naissance aux confins du Kwang-toung et du Kwang-si, dans les montagnes des Miao-tzé, tribus indépendantes que le gouvernement chinois n’a jamais pu soumettre. Or, il se trouvait jadis, parmi les Miao-tzé, beaucoup de chrétiens qui s’étaient réfugiés dans les montagnes, fuyant la domination tartare, et soutenant jusqu’à la fin la cause du fils du dernier empereur de la dynastie des Ming. Le général de l’armée du prétendant dans le Kwang-si était chrétien. Le prétendant lui-même était chrétien, ainsi que sa famille. Il fut battu et tué par trahison dans Koueï-lin, capitale de la province. De là des traditions, des souvenirs confus ; de là le caractère vaguement chrétien de l’insurrection dans l’origine, caractère très-prononcé dans le début, mis bientôt de côté par le roi de l’Est, attaché à la polygamie. >

Chinoise. — Dessin de Doré, d’après M. de Trévise.

Il se fait un commerce de bestiaux assez actif entre la Mongolie et la Chine proprement dite. Par la seule porte de la Grande-Muraille la plus voisine de Pékin, il entre annuellement vingt-cinq millions de moutons. On peut évaluer à soixante ou soixante-cinq millions le nombre des moutons entrant ainsi chaque année dans le Céleste-Empire. Aussi, dans les provinces du Nord, sont-ils à un prix fabuleusement bon marché : mais ils ne pénètrent pas plus bas que Shang-haï et Ning-po ; les provinces du Sud, couvertes de rizières, n’ont point de fourrages pour les nourrir.

La famille de Confucius existe encore, elle habite la province du Chan-toung, et jouit d’énormes priviléges. C’est la seule noblesse héréditaire en Chine. Koung-Fou-Tseu, son fondateur, est mort l’année 479 avant Jésus-Christ. Certes, pour une famille, c’est une merveilleuse antiquité. Mais elle est dégénérée, et, depuis longtemps, elle n’a produit aucun homme remarquable.

À quatre-vingts ans, les Chinois ont le droit de porter des vêtements de couleur jaune, qui est la couleur de la famille impériale. C’est un honneur que la loi rend à la vieillesse.

La Corée forme un royaume tributaire de la Chine ; elle envoie tous les ans un ambassadeur à Pékin. Mais l’autorité du Céleste-Empire sur ce peuple est purement nominale et honorifique. Aucun Chinois n’a le droit de résider en Corée, de même qu’aucun Coréen n’a le droit de résider sur le territoire chinois. Il y a si peu d’affinité entre les deux peuples, que l’amiral Poutiatine a sauvé une fois l’équipage d’une jonque chinoise naufragée, qui allait être massacré par les Coréens. Les indigènes appellent leur pays Koraï. Les rivières y roulent des paillettes d’or. On y connaît l’existence de trois mines d’or, dont deux sont inexploitées, parce qu’elles sont défendues par de mauvais génies, au dire des mandarins, encore peu versés dans l’économie politique, et redoutant de voir une trop grande quantité de ce métal circuler dans le pays. Les Russes sont maîtres, depuis un an du cours de l’Ousouri et de celui du Soungari, affluents de l’Amour. Ils sont terriblement voisins de la Corée, dont l’indépendance est sérieusement menacée (voy. la 7e livraison).

Tous les yamouns appartiennent à l’empereur ; c’est une propriété inaliénable et imprescriptible. Les mandarins n’étant en fonctions que pour trois ans, pensent plus à arrondir leur trésor qu’à embellir leur demeure, ce qui explique l’état de dégradation où sont tombés tous les édifices publics dans toute la Chine.

La vénalité est à l’ordre du jour en Chine : avec plus ou moins de sapèques, on peut tout, on sait tout ; c’est une affaire de nombre. Les riches marchands de Soutchou-fou avaient gagné les secrétaires des hauts commissaires impériaux, et ils savaient aussi bien que nous tout ce qui se passait à Tien-tsin. Nous n’étions point encore de retour du Péchéli, que déjà le tao-taï de Shang-haï avait entre ses mains le texte chinois du traité anglais, et le communiquait à M. de Montigny. Avec cet entourage de lettrés et de mandarinaux qui sans cesse environne les autorités chinoises, tout secret d’État est impossible à garder.

Il existe encore à Pékin une grande église, plus considérable que la cathédrale de Tong-ka-tou. Confisqué jadis aux missionnaires, cet édifice n’a point reçu de destination. Il y a cinq ou six ans, la croix en surmontait encore le dôme ; mais on l’a enlevée à cette époque, sous le prétexte que ce signe portait malheur et attirait les rebelles. Si la cour de Pékin consentait à restituer cette église à nos missionnaires, ce serait une preuve éclatante de la franchise de ses intentions et de l’abandon de la vieille politique anti-européenne.

Il y a en Chine de riches mines d’or, d’argent et de vif argent. Mais le gouvernement en défend l’exploitation sous peine de mort, alléguant que ce serait enlever des bras à l’agriculture et que, dans un pays peuplé comme le Céleste-Empire, qui a tant de peine à nourrir ses habitants, tout doit être sacrifié à l’intérêt du labourage. Il y a un autre motif à cette prohibition absolue. Le gouvernement chinois concédait, il y a peu de temps encore, l’exploitation des mines à certaines personnes. Mais à peine les concessionnaires avaient-ils amassé un petit trésor qu’une troupe de bandits bien armés se précipitait sur eux. Il s’ensuivait des rixes, des batailles, et des vols à main armée. Cette tactique se renouvelant sans cesse, la cour de Pékin, pour couper court à ce désordre, a complétement prohibé l’exploitation des mines dans tout l’empire. Il n’y a plus maintenant qu’une exploitation frauduleuse et cachée, faite à l’insu du pouvoir. On cite à Ning-po un simple coolie qui s’est enrichi de cette manière : il travaillait de nuit avec une rare intelligence. Il y a de nombreuses mines de charbon de terre dans les environs de Pékin ; mais elles sont exploitées comme au temps d’Abraham, sans aucun souci de l’avenir. Les mines de Formose, exploitées par des compagnies chinoises, commencent à fournir leur charbon aux vapeurs européens.

On rencontre partout dans la campagne chinoise des cercueils peints en rouge, placés au milieu des champs. Ce sont des morts qui attendent la sépulture. La famille n’est pas assez riche pour payer un terrain convenable et pour faire les frais d’un enterrement solennel ; elle attend que plusieurs de ses membres soient défunts pour faire toutes ces dépenses à la fois. Si c’est le père qui est mort, on attend la mort de la mère, souvent celle du fils aîné : car un enterrement solennel, c’est une ruine, et la moitié de la fortune y passe souvent.

Le cabotage européen sur les côtes de la Chine a pris, depuis quelques années, un assez grand accroissement. Partout où un navire européen s’établit, quinze jonques au moins disparaissent, et cela pour trois raisons : le navire européen est vaste, il navigue en toute saison, il peut être assuré ; la jonque au contraire est d’un faible tonnage, elle est obligée d’attendre les moussons, et les Chinois ne connaissent point le système des assurances maritimes. Le commerce de cabotage est celui qui aurait pour les Français le plus d’avenir en Chine. Notre pavillon y jouit déjà d’une très-grande considération. M. de Montigny a organisé tout un service de barques chinoises, portant pavillon français, ayant chacune un matelot français pour capitaine, et faisant le traversée entre Shang-haï et Ning-po. Ces barques portent les lettres, les passagers, les marchandises, et inspirent une si grande confiance aux Chinois, qu’ils les préfèrent à toutes les autres portant leur pavillon ou le pavillon portugais. Aussi les propriétaires font-ils d’excellents bénéfices.

Tous les Européens établis dans les ports ouverts se plaisent à reconnaître l’honorabilité du haut commerce chinois. Ils avouent même que les grandes maisons de banque chinoises sont souvent plus sûres que les grandes maisons européennes. Mais il n’en est point de même dans le commerce de détail.

En Mongolie, il y a huit ou dix mille chrétiens, mais ce sont tous des Chinois. Les Mongols sont refoulés peu à peu, chaque année, par cette invasion toute pacifique. Les Chinois passent la Grande-Muraille, achètent leurs terres et les cultivent. Les Mongols, ne voulant point renoncer à leur vie nomade et adopter la vie sédentaire, reculent plus au nord de la Terre des herbes, offrant ainsi quelque analogie avec les Indiens de l’Amérique du Nord, qui reculent et disparaissent devant la civilisation. Les Mandchoux sont aussi devenus complétement Chinois : rien ne les distingue plus des habitants du Céleste-Empire.

Fumeurs d’opium. — Dessin de Morin.

Les missionnaires nous ont souvent entretenus des affreux ravages que cause l’usage de l’opium en Chine, et des progrès rapides avec lesquels cette habitude délétère se répand chaque année dans l’empire. L’opium fut d’abord à l’usage exclusif des mandarins, qui le fumaient pour se donner du ton, pour prendre un excitant soit pour le travail, soit pour le plaisir. Ils en offraient à ceux qui venaient leur rendre visite, comme une curiosité, pour leur faire honneur, et ceux-ci n’osaient refuser. Peu à peu l’habitude s’en répandit ainsi dans les classes riches, parmi les lettrés, la noblesse, les gens approchant par leur position des mandarins, et parvint même sous le nom de tabac d’honneur à la connaissance du peuple, qui le fuma d’abord par amour-propre, puis par goût. Aujourd’hui, il n’y a point un district de la Chine où il n’exerce son empire : il a pénétré dans le palais des souverains, aussi bien que dans la cabane du pauvre. Le gouvernement chinois est impuissant à remédier au mal, il a tout le monde contre lui. C’est en vain qu’il a décrété la peine de mort contre quiconque fumerait l’opium ; les femmes même de l’empereur Hien-Foung ne craignent point de violer cette défense dans son propre palais. C’est pour les mandarins une source abondante de revenus. En effet, les Chinois qui entretiennent des tabagies de ce genre se mettent à l’abri des poursuites en faisant des présents considérables à l’autorité, qui ferme les yeux. On prétend que le tao-taï de Shang-haï se fait ainsi près d’un million par année.

Le goût de l’opium est irrésistible, une fois qu’on s’y est adonné. Pour y renoncer, il faut une rare énergie, et de plus risquer sa vie, l’estomac, privé de cette substance, se contractant en d’horribles douleurs. Les Chinois commencent vers l’âge de vingt ans à fumer une pipe par jour. Les grands fumeurs arrivent à huit, mais alors ils succombent dans un délai de cinq à dix ans. Ceux qui fument de deux à quatre pipes par jour peuvent vivre vingt, quelquefois trente ans. On fume l’opium dans une pipe de terre rouge de vingt à vingt-cinq centimètres de long, percée à son extrémité d’un petit trou dans lequel on introduit la boulette d’opium, mélangée avec de l’essence de rose, dont on aspire la fumée en quatre ou cinq longues gorgées. Chaque pipe donne d’abord une sorte de vertige, puis une extase pleine de charme, à ce qu’il paraît. Les fumeurs sont ensuite déposés dans une grande salle de repos, et couchés côte à côte sur le dos et sur des nattes. Le sommeil provoqué par l’opium est de quatre ou cinq heures ; après quoi le fumeur reste deux à trois heures dans l’abattement et l’énervation. L’usage de l’opium abrutit. Ceux qui s’y livrent sont reconnaissables à leur air hébété et à leur maigreur. On fume d’abord l’opium à l’insu de ses parents, de sa famille. On va pour cela dans des tabagies, qui sont en général tenues par des femmes de mœurs douteuses. Puis on rentre chez soi, mécontent, de mauvaise humeur. On met le désordre dans la maison. On devient incapable de tout commerce, de tout travail ; on ne songe plus qu’à satisfaire sa condamnable passion, qu’à attiser le feu qui vous brûle. On hypothèque ses terres, on vend son mobilier, un coin de son toit, puis sa femme et ses enfants qui, au fond, n’en sont pas fâchés, ne pouvant plus tenir à un pareil tapage. On mange son dernier argent, avec l’aide des usuriers ; puis on devient un soldat, ou un suppôt des sociétés secrètes et des insurrections. Tel est le mal qui ronge et qui démoralise la Chine, et que lui cause sans scrupule l’humanitaire Angleterre, si vigilante et si susceptible lorsqu’il s’agit de nécrophilie. L’on ne peut passer à Woosung et voir ces grands receiving ships, coulant bas d’opium et hérissés de canons, sans une secrète indignation. C’est le droit de la force, c’est le triomphe du lucre sans pudeur et sans principe !

D’un autre côté, voici des chiffres qui ont bien leur éloquence. Les Anglais importent dans le Céleste-Empire, selon M. Alcock, consul général de la Grande-Bretagne à Canton, et distribuent aux Chinois 70 000 caisses d’opium par année. Or la caisse d’opium valait, en août 1858, à Shang-haï, 480 taëls ; ce qui fait pour 70 000 caisses d’opium, en mettant le taël à 7 francs 80 centimes, la somme énorme de 262 080 000 francs. Cette denrée ne s’échange que contre de l’argent sycé ou des lingots. L’opium retire donc du gouffre de la Chine plus de 262 millions d’argent par année, qui rentrent aussitôt dans la consommation générale du monde, d’où ils auraient été à jamais retirés. Ce commerce est un moyen de faire rendre à la Chine une partie de ses trésors qu’elle absorbe et enfouit. En échange de sa soie, de son thé, elle n’accepte qu’imperceptiblement de nos produits, et ne prend que de l’argent. L’opium est un moyen de maintenir jusqu’à un certain point l’équilibre des transactions, et de faire que le commerce avec l’Empire du Milieu ne soit pas trop au désavantage de l’Europe. La froide économie politique doit donc l’approuver. Voilà ce que peuvent dire, de leur côté, avec une apparence de haute raison commerciale, les Dent, les Jardine, les Russell, les chefs de toutes ces grandes maisons dont la splendeur est fondée sur ce trafic. D’ailleurs les Chinois n’ont qu’à renoncer à fumer l’opium, on ne pourra pas les forcer à en acheter malgré eux. Quoi qu’il en soit de la valeur de ces arguments, je crois que l’on ne peut que se réjouir que la France soit si complétement en dehors de ce commerce, et ne doive point une partie de sa richesse à la démoralisation et à l’abrutissement d’un peuple. L’âme noble et élevée de lord Elgin s’est indignée de ce mal. Mais que peut-on contre des habitudes commerciales si puissantes et si productives ? Ne pouvant supprimer ce commerce, il a voulu le moraliser : et désormais l’opium, assujetti aux droits, et payant une somme fixe de taëls par caisse, ne sera plus considéré comme un objet de contrebande ; il pourra être importé et vendu dans les ports ouverts, et l’équilibre sera rétabli entre les négociants étrangers. Les négociants honnêtes étaient, en effet, les seuls jusqu’ici à payer les droits, tandis que les marchands d’opium en étaient exempts.

Il y a une vingtaine de lieues de Tien-tsin à la capitale de l’empire. Pékin est située au milieu d’une plaine triste, aride, sablonneuse. Les hivers y sont glacials, les étés brûlants et poudreux. Le climat y est très-fatigant pour la poitrine : aussi les Russes qui habitent le collége ont-ils demandé a n’y plus rester que six ans au lieu de dix.

La célérité ordinaire des courriers de la cour de Pékin est de trois cents lis, ou trente lieues par jour ; quand ce sont des dépêches urgentes ou dépêches de feu, les courriers qui les portent doivent faire cinq cents lis ou cinquante lieues par jour.

Les sociétés secrètes existent depuis des siècles dans l’Empire du Milieu ; elles y sont encore aujourd’hui nombreuses et redoutables. Les principales sont celles du Lis blanc, du Nénufar rouge, de la Raison céleste, de la Triade (le ciel, la terre et l’homme), et celle du Nuage blanc. Le Kwang-toung, le Kwang-si, le Fo-kien en sont infestés ; Hong-Kong, Manille, Singapore, Macao, en sont couverts.

On se plaint beaucoup en France de l’encombrement qui a lieu dans toutes les carrières libérales ; cet encombrement, cependant, n’est rien en comparaison de celui qui existe dans l’Empire du Milieu. En 1821, on comptait plus de trente-deux mille docteurs ou licenciés sans emplois, terrible appoint pour les sociétés secrètes !

On ne trouve plus dans le nord de la Chine de tankas ni de tankadères. C’est un produit de la rivière de Canton. Aucun fils de tankadère ne peut devenir mandarin ; et si, fraudant cette défense, quelqu’un d’eux passe les examens et parvient à gagner un globule, dès que la vérité se fait jour, il est aussitôt dégradé.

L’armée chinoise se compose, dit-on, de six cent mille hommes, répandus sur toute la surface de l’empire : ce qui ne serait guère pour une aussi immense étendue. L’armée mandchous comprend deux cent mille hommes, dont cent mille tiennent garnison dans la capitale et dans les villes du Nord.

L’armée sino-tartare n’est point une armée régulière. Les soldats ne sont point casernés, ils vivent chacun chez eux dans leurs ménages, et ne se réunissent que dans certaines occasions. Comme ils sont fort peu payés, ils joignent en général au métier de soldat quelque autre profession, et le plus ordinairement celle de laboureur.

Mis de Moges.
  1. Suite. — Voy. page 129.