Waverley/Chapitre LIX

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 5p. 420-427).


CHAPITRE LIX.

UNE ESCARMOUCHE.


Il est presque inutile de rappeler au lecteur, qu’après un conseil de guerre tenu à Derby, le 5 décembre, les Highlandais renoncèrent à leur entreprise désespérée de s’avancer plus avant dans l’intérieur de l’Angleterre ; et au grand déplaisir de leur jeune et audacieux chef, ils résolurent positivement de faire leur retraite vers le nord. En conséquence, ils commencèrent leur mouvement rétrograde, et par l’extrême rapidité de leur marche, ils se dérobèrent au duc de Cumberland qui les poursuivait avec un nombreux corps de cavalerie.

Battre ainsi en retraite, c’était renoncer en réalité à leurs brillantes espérances ; personne ne s’était plus enivré de ces espérances que Fergus Mac-Ivor ; personne aussi ne fut plus cruellement mortifié en les voyant détruites. Il avait fait dans le conseil de guerre les raisonnements ou plutôt les remontrances les plus véhémentes ; et, quand son opinion fut rejetée, il versa des larmes de douleur et d’indignation. Depuis cet instant un changement complet s’opéra en lui ; ce n’était plus ce jeune homme fier et ardent, pour qui la terre entière semblait trop étroite un mois auparavant. La retraite continuait depuis plusieurs jours, quand, le 12 décembre au matin, Édouard, à sa grande surprise, reçut la visite de Fergus, au quartier qu’il occupait dans un petit hameau, à peu près à moitié chemin entre Shap et Penrith.

N’ayant eu aucune relation avec le chef depuis leur rupture, Édouard attendait, l’âme pleine d’inquiétude, l’explication d’une visite si inopinée ; il ne put s’empêcher d’être surpris et même affligé du changement qu’il remarquait dans la personne de Fergus ; ses yeux avaient perdu leur éclat, ses joues étaient creuses, sa voix languissante ; sa démarche n’était plus rapide et assurée comme autrefois ; ses habillements, qu’il arrangeait ordinairement avec grand soin, étaient en désordre et attachés au hasard. Il invita Édouard à le suivre sur le bord d’un petit ruisseau qui coulait dans le voisinage, et sourit mélancoliquement en le voyant prendre son épée et l’attacher à son côté.

Quand ils furent arrivés dans le sentier solitaire et sauvage, sur le bord du ruisseau, le chef prit la parole : « Notre glorieuse entreprise est maintenant ruinée, totalement ruinée ; je voudrais savoir quels sont vos projets. Ne me regardez point avec ces yeux étonnés, Waverley. J’ai reçu hier des lettres de ma sœur ; si j’avais su plus tôt ce qu’elles m’ont appris, elles auraient empêché une querelle à laquelle je n’ai jamais pensé sans regret. Je lui avais écrit après notre dispute, pour lui en expliquer la cause ; elle me répond qu’elle n’a jamais eu, n’a jamais pu avoir l’intention de vous donner le moindre encouragement ; ainsi il est évident que j’ai agi comme un fou… Pauvre Flora ! elle m’écrit pleine de joie et des espérances les plus exaltées : quel changement va produire en elle-même la nouvelle de cette malheureuse retraite ! »

Waverley, vivement touché du ton de mélancolie profonde avec lequel Fergus lui parlait, le supplia affectueusement de bannir de sa mémoire le souvenir de ce qui s’était passé entre eux ; ils se serrèrent la main ; mais cette fois avec une sincère cordialité. Fergus demanda à Waverley quels étaient ses projets : « Ne feriez-vous pas mieux d’abandonner cette armée condamnée à périr, de vous rendre avant nous en Écosse, et de vous embarquer pour le continent, dans quelques-uns des ports de l’est qui sont encore en notre pouvoir ? Quand vous serez hors du royaume, vos amis obtiendront aisément votre pardon ; et, pour ne vous rien cacher, je souhaiterais que vous emmenassiez miss Bradwardine, après lui avoir donné le titre de votre épouse, et que Flora vous accompagnât : elle serait sous votre protection à tous deux. » Édouard ne put dissimuler son étonnement. « Elle vous aime, continua-t-il, et je crois que vous l’aimez, quoique peut-être vous ne vous en soyez pas encore aperçu ; car vous ne passez pas pour très-habile à démêler vos propres sentiments. » Il prononça ces derniers mois avec une espèce de sourire.

« Comment pouvez-vous me donner le conseil d’abandonner l’entreprise dans laquelle nous sommes tous embarqués ? » répondit Édouard.

« Embarqués ? reprit Fergus ; le vaisseau va faire côte ; il est temps, oui bien temps, pour ceux qui le peuvent, de se sauver sur la chaloupe. »

« Que comptent faire nos compagnons ? continua Waverley, et pourquoi les chefs montagnards ont-ils consenti à cette retraite, si elle doit être si funeste à notre cause ? »

« Ah ! répliqua Mac-Ivor, ils se sont imaginé que, comme dans les premières insurrections, l’échafaud, la corde, les confiscations tomberaient principalement sur la noblesse des basses terres, et qu’on les laisserait tranquilles dans leur pauvreté, au sein de leur pays sauvage, comme dit leur proverbe, écouter le vent siffler sur la montagne jusqu’à ce que l’onde soulevée se calmât ; mais ils se trompent ; ils ont trop souvent levé l’étendard de la révolte pour obtenir encore leur pardon ; et cette fois John Bull a eu trop grand’peur pour reprendre de sitôt sa bonne humeur. Les ministres hanovriens ont toujours mérité d’être pendus comme des coquins ; mais maintenant, s’ils sont les plus forts, comme ils le seront tôt ou tard, puisque ni l’Angleterre ne se soulève, ni la France ne nous envoie de secours… ils mériteraient la potence, comme des imbéciles, s’ils laissaient dans les Highlands un seul clan en état d’inquiéter jamais le gouvernement. Oui, ils couperont les branches, et ils arracheront les racines ; c’est moi qui vous en avertis. »

« Vous m’engagez à faire, dit Édouard, ce que je ne ferais pas, quand je devrais mourir mille fois… Mais, vous-même, quels sont vos projets ? »

« Oh ! répondit Fergus d’un air de tristesse profonde, mon sort est fixé : mort ou captif, voilà ce que je serai demain. »

« Que voulez-vous dire, mon ami ? demanda Édouard : l’ennemi est derrière nous, à plus d’un jour de marche, et s’il nous atteignait nous sommes encore en force pour le tenir en échec. Rappelez-vous Gladsmuir. » — « N’importe ! ce que je vous dis est vrai, en ce qui me concerne au moins. » — « Et d’après quelle autorité faites-vous de si tristes prédictions ? »

« D’après une autorité qui ne trompa jamais une personne de ma famille, répondit Fergus en baissant la voix : j’ai vu le Bodach Glas. » — « Bodach Glas ? » — « Oui ; avez-vous été si longtemps à Glennaquoich sans entendre parler du spectre gris, quoique nous ayons toujours quelque répugnance à faire mention d’un tel sujet ? » — « Non, jamais. » — « Ah ! c’eût été une belle histoire à vous faire conter par la pauvre Flora. Oh ! si cette colline était celle de Benmore, et si ce grand lac bleu que vous voyez là-bas, qui s’étend du côté de nos montagnes, était le lac Tay ou mon Lac an Ri, mon récit serait plus en harmonie avec la scène. Mais n’importe : asseyons-nous sur cette colline ; au moins le Saddlebach et l’Ulswater s’accorderont mieux avec ce que j’ai à vous dire que les haies vives, les clôtures et les fermes Anglaises. Vous saurez donc que quand mon aïeul Jan nan Chaistel dévasta le Northumberland, il avait pour associé dans cette expédition une espèce de chef du nord, un capitaine d’une bande de Lowlandais, nommé Halbert Hall. À leur retour, en traversant les monts Cheviots, ils se querellèrent pour le partage de l’immense butin qu’ils rapportaient avec eux ; des paroles ils passèrent aux coups. Tous les Lowlandais furent tués ; pas un seul n’échappa ; leur chef tomba le dernier, couvert de blessures que lui avait portées mon aïeul. Depuis, son esprit apparaît aux Vich-Jan-Vohr, le jour où quelque grand malheur doit leur arriver, mais surtout aux approches de leur mort. Mon père l’a vu deux fois ; la première avant d’être fait prisonnier à Shériff-Muir ; la seconde, le matin du jour où il mourut. » — « Comment pouvez-vous, mon cher Fergus, dire de pareilles folies d’un air sérieux ? » — « Je ne vous demande pas de me croire ; mais je vous dis une vérité confirmée par l’expérience de plus de trois cents ans, et hier au soir par le témoignage de mes yeux. »

« Expliquez-vous, au nom du ciel ! » reprit Waverley avec vivacité. — « Oui, mais à condition que vous ne plaisanterez pas sur ce sujet. Depuis que cette malheureuse retraite est commencée, à peine si j’ai pu goûter un moment de sommeil, tant je pensais à mon clan ; à ce pauvre prince qu’on ramène en arrière, comme un chien en laisse, de bon gré ou de force ; à la ruine de ma famille. Cette nuit dernière j’ai été si dévoré par la fièvre, que je suis sorti de mon quartier, et me suis mis à marcher à travers la campagne, dans l’espoir que le grand air et la rigueur du froid me calmeraient. Je ne puis vous dire combien il m’en coûte de continuer, parce que je sais que vous ne voudrez pas me croire ; mais n’importe ! Je passai sur un petit pont, et je me promenais de long en large, quand, à mon grand étonnement, je vis, à la clarté de la lune, une grande figure enveloppée d’un plaid gris, comme celui que portent les bergers dans le midi de l’Écosse. — que je précipitasse ou que je ralentisse ma marche, elle se tenait toujours à quatre pas devant moi. » — « Vous avez vu un paysan de Cumberland, avec son vêtement ordinaire, très-probablement. — Pas du tout ; je le crus d’abord, et j’étais étonné de l’audace de cet homme de s’attacher à mes pas. Je lui parlai ; il ne me répondit pas. Une inquiétude, un trouble inexprimable, faisaient battre mon cœur ; pour vérifier mes craintes, je m’arrêtai ; sans changer de place je me tournai successivement vers les quatre points cardinaux. Édouard, je vous le dis à la face du ciel, de quelque côté que je me tournasse, la figure était devant moi, toujours exactement à la même distance ! Alors je ne pus douter que ce ne fût le Bodach Glas : ma chevelure se hérissa, mes genoux se dérobaient sous moi ; cependant je m’armai de courage, et je résolus de revenir à mon quartier. Mon affreux compagnon, — je ne puis dire qu’il marchait, — glissa devant moi jusqu’à ce que nous fussions arrivés au petit pont ; là il fit volte-face. Il fallait ou traverser la rivière à gué, ou passer aussi près de lui que je le suis de vous : un courage désespéré, car je croyais toucher à l’instant de ma mort, m’inspira la résolution de m’ouvrir le passage en dépit du fantôme ; je fis le signe de la croix, tirai mon épée, et m’écriai : Au nom de Dieu, esprit malin, fais moi place. « Vich-Jan-Vohr, répondit-il d’une voix qui glaça mon sang dans mes veines, prends garde à demain ! » À ce moment il ne paraissait plus qu’à un demi-pied de la pointe de mon épée ; mais à peine ces mots furent-ils prononcés qu’il disparut, et aucune apparition ne s’opposa plus à mon passage. De retour à mon quartier, je me jetai sur mon lit, et j’y passai quelques heures dans une agitation que vous pouvez deviner : le matin, comme on n’annonçait pas que l’ennemi nous eût atteints, j’ai pris mon cheval et je suis venu pour avoir une explication avec vous ; il me serait très-pénible de mourir sans m’être réconcilié avec un ami que j’ai offensé. »

Édouard ne doutait pas que ce fantôme ne fût une création de l’imagination de Fergus, exaltée par le désespoir, par l’épuisement de sa santé, et par la crédulité naturelle aux Highlandais pour dépareilles superstitions ; il n’en était pas moins disposé à plaindre Fergus ; l’abattement où il le voyait faisait revivre toute son ancienne tendresse pour lui. Dans l’espérance qu’il parviendrait à le distraire de ces funestes images, il lui dit qu’il allait demander au baron, qui ne la lui refuserait pas, la permission de rester dans son quartier jusqu’à ce que le corps de Fergus fût arrivé, et alors qu’il se remettrait à marcher avec lui comme autrefois. Le chef parut charmé de cette proposition, cependant il hésita à l’accepter.

« Nous sommes maintenant à l’arrière-garde, le poste le plus dangereux dans une retraite. » — « Et le plus honorable, par conséquent. »

« Eh bien, dit Fergus, qu’Alick tienne votre cheval tout prêt pour le cas où nous viendrions à être attaqués, et j’aurai encore une fois le plaisir de causer avec vous. »

L’arrière-garde tarda à paraître ; elle avait été retenue par divers accidents et par le mauvais état des routes ; enfin elle entra dans le village. Quand Waverley se joignit aux Mac-Ivor, se tenant par le bras avec leur chef, la haine qu’ils avaient conçue contre lui sembla effacée de tous les cœurs. Evan Dhu l’accueillit avec un sourire de félicitation, et Callum Beg, qui était aussi leste et bien portant que jamais, quoique un peu pâle par suite sans doute de la blessure qu’il avait reçue à la tête, Callum Beg parut satisfait de le revoir.

« Il faut que le crâne de ce gibier de potence, dit Fergus, soit aussi dur que le marbre, le chien du pistolet s’y est brisé. »

« Pourquoi avez-vous frappé ainsi ce jeune garçon ? » dit Waverley avec quelque intérêt. — « Si on ne les frappait pas fort de temps à autre, ces coquins s’oublieraient. »

Ils étaient alors en marche ; toutes les précautions étaient prises pour éviter une attaque imprévue ; le clan de Fergus et un autre clan, qui formaient le beau régiment de Badestoon, sous les ordres de Cluny Mac-Pherson, fermaient la marche. Ils venaient de traverser une large plaine, et entraient dans les murs qui entourent un petit village appelé Clifton. Le soleil, qui avait brillé pendant cette journée d’hiver, venait de se coucher, et Édouard commençait à railler Fergus sur les funestes prédictions du fantôme gris. « Les ides de mars ne sont pas encore passées, » répondit celui-ci en souriant. En ce moment, tournant les yeux vers la plaine, il aperçut confusément un corps nombreux de cavaliers qui s’avançaient sur sa brune et sombre surface. Se ranger en ordre de bataille derrière les murs et sur la route par laquelle les cavaliers devaient déboucher dans le village, ce fut pour les montagnards l’affaire d’un instant. Pendant que ces manœuvres s’opéraient, la nuit tomba ; elle était noire et profonde ; quoique la lune fût à cette époque dans son plein, quelquefois seulement un de ses rayons, se faisant jour à travers deux nuages, éclairait la scène où allait s’engager l’action.

Les Highlandais ne tardèrent pas à être attaqués dans les positions qu’ils avaient prises. À la faveur de la nuit, un corps nombreux de dragons qui avaient mis pied à terre essaya d’escalader les murs, pendant qu’un autre corps aussi nombreux tenta de forcer le passage par la grande route. Mais ces deux corps furent reçus par un feu terrible qui porta la confusion dans leurs rangs et les obligea de se retirer, peu satisfaits de ce premier succès. Fergus, dont l’âme ardente semblait, à l’aspect du danger, avoir repris toute son impétuosité, Fergus mit l’épée à la main, et poussant le cri de claymore, il encouragea ses hommes, et par la voix et par l’exemple, à sortir de derrière les haies qui leur servaient de remparts et à se précipiter sur l’ennemi. S’élançant donc au milieu des dragons démontés, ils les forcèrent, l’épée à la main, à fuir à toutes jambes vers la plaine, où un grand nombre furent taillés en pièces. Mais la lune, qui parut tout à coup, laissa voir aux Anglais le petit nombre des assaillants, en désordre par leur propre succès. Deux escadrons de cavalerie se mettant en mouvement pour secourir leurs compagnons, les montagnards s’efforcèrent de regagner leurs positions derrière les haies ; mais beaucoup, et entre autres leur intrépide chef, furent enveloppés avant d’avoir pu opérer leur retraite. Waverley, cherchant des yeux Fergus dont il avait été séparé, aussi bien que du corps qui opérait sa retraite au milieu de la confusion et de l’obscurité, Waverley l’aperçut avec Evan Dhu et Callum Beg, se défendant tous trois, avec un courage désespéré, contre une douzaine de cavaliers qui les chargeaient avec leurs longs et larges sabres. En cet instant la lune se cacha entièrement sous les nuages, et Édouard, dans ces ténèbres, ne put ni porter secours à ses amis, ni trouver son chemin pour rejoindre l’arrière-garde. Après avoir failli doux ou trois fois d’être tué ou pris par des partis de cavaliers contre lesquels il alla donner au milieu de l’obscurité, il arriva à la fin à une clôture qu’il escalada ; alors il se crut sauvé, et près de rejoindre les Highlandais, dont il entendait les cornemuses à quelque distance. Quant à Fergus, Édouard n’avait plus qu’un espoir, celui qu’il avait été fait prisonnier. En pensant avec inquiétude et chagrin au sort de son ami, la prédiction du Bodach Glas se représentai son souvenir, et il se dit à lui-même avec une émotion involontaire : « Quoi donc, le diable dirait-il la vérité[1] ? »


  1. Le récit suivant de l’affaire de Clifton est extrait des mémoires manuscrits d’Evan-Pherson de Cluny, qui eut le mérite de jouer un des principaux rôles dans cette escarmouche où les deux partis déployèrent tant de bravoure. Ces mémoires paraissent avoir été écrits vers 1705, dix années seulement après la bataille ; ils furent composés en France, où ce brave chef de montagnards était en exil : c’est ce qui explique certains gallicismes qu’on rencontre dans sa narration.
    « Quand le prince se mit en mouvement pour retourner de Derby en Écosse, milord George Murray, lieutenant général, se chargea avec joie du commandement de l’arrière-garde ; poste très honorable, sans doute, mais entouré de beaucoup de dangers, de difficultés, et surtout de fatigues. En effet, le prince, appréhendant que la retraite vers l’Écosse ne leur fût coupée par le maréchal Wade, qui tenait la campagne du côté du nord avec une armée bien supérieure à celle de Son Altesse Royale, pendant que le duc de Cumberland, avec toute sa cavalerie, le poursuivait vivement ; le prince, dis-je, était obligé de marcher avec la plus grande précipitation. Or, il n’était pas possible à l’artillerie de suivre les mouvements rapides du prince au milieu de l’hiver, par un temps affreux et les plus mauvais chemins de l’Écosse ; de sorte que George Murray était souvent obligé de continuer sa marche long-temps après la nuit tombée, étant à chaque instant inquiété par des partis avancés de l’armée du duc de Cumberland. Sur le soir du 28 décembre 1745, le prince entra dans la ville de Penrith, province de Cumberland ; mais, comme lord George Murray ne pouvait le rejoindre avec l’artillerie aussi promptement qu’il l’aurait souhaité, il fut obligé de passer la nuit à six milles en deçà de cette ville, avec six régiments de Mac Donel de Glengarrie, qui se trouvait ce jour-là à l’arrière-garde. Le prince, dans l’intention de faire rafraîchir son armée, et de donner à lord George le temps d’arriver avec l’artillerie, résolut de séjourner le 20 à Penrith ; il donna donc l’ordre à sa petite armée de se mettre le lendemain sous les armes, pour être passée en revue, afin qu’on reconnût à combien d’hommes elle se montait encore depuis son entrée en Angleterre : elle ne se trouva forte que de 5,000 hommes de pied, avec 400 de cavalerie, composée de gentilshommes qui servaient en qualité de volontaires.
    « Pendant que cette petite armée était réunie en corps, le 29 décembre, sur un terrain qui allait en pente, au nord de Penrith, et où elle était passée en revue, M. de Cluny, avec sa tribu, reçut l’ordre de se porter au pont de Clifton, à un mille au sud de Penrith. L’artillerie arriva vers le coucher du soleil, vivement poursuivie par le duc de Cumberland, avec toute sa cavalerie, qui s’élevait à environ 3,000 hommes, dont une centaine, à ce qu’on supputa, étaient à pied, pour couper à l’artillerie le passage sur le pont, pendant que le duc et le reste de son monde demeuraient à cheval pour attaquer l’arrière garde. Milord George Murray s’avança, et bien qu’il trouvât M. de Cluny et sa tribu sous les armes et disposés à bien combattre, la circonstance paraissait extrêmement périlleuse. Le forces réunies du lord et de M. de Cluny étaient très inférieures à celles du duc de Cumberland. L’attaque semblait fort dangereuse ; aussi milord George Murray hésitait à l’ordonner, comme le demandait M. de Cluny. « Je les attaquerai de tout mon cœur, dit ce dernier, si vous m’en voulez donner l’ordre. » — « Eh bien ! je vous l’ordonne, » répliqua milord, et il s’avança avec M. de Cluny, et combattit avec lui, l’épée à la main et à pied, à la tête de la tribu de Mac-Pherson. En un moment ils s’ouvrirent un passage à travers une haie d’épines, à l’abri de laquelle la cavalerie avait pris ses positions ; en passant cette haie, milord George Murray, qui était habillé en montagnard, comme tout le reste de l’année, perdit son bonnet et sa perruque ; il continua à se battre tête nue, jusqu’à la fin de l’action. Ils firent d’abord une décharge générale de leurs armes à feu contre l’ennemi, et l’attaquèrent ensuite avec leurs sabres ; ils en firent un si grand carnage qu’ils obligèrent le duc de Cumberland avec sa cavalerie à fuir précipitamment et en grande confusion ; à tel point que, si le prince eût eu à son service une cavalerie assez nombreuse pour profiter de ce désordre, il est incontestable que le duc de Cumberland et son corps de cavalerie auraient été faits prisonniers. Aussitôt que l’arrivée de l’ennemi fut connue du prince, Son Altesse Royale ordonna à milord comte de Nairne, brigadier, avec plusieurs bataillons et quelques autres troupes sous son commandement, de se porter en avant pour soutenir M. de Cluny et dégager l’artillerie. Mais l’action était entièrement terminée avant que le comte de Nairne fût arrivé sur les lieu du combat. Ils retournèrent donc tous à Penrith, et l’artillerie se mit en marche en bon ordre. Le duc de Cumberland n’osa plus s’approcher que d’un jour de marche de l’arrière-garde du prince, pendant tout le cours de cette retraite, qui se fit avec la plus grande prudence, et sans presque aucun échec, quoiqu’elle s’opérât en quelque sorte au milieu des ennemis. »