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Épîtres (Voltaire)/Épître 22

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 253-254).


ÉPÎTRE XXII.


AU CARDINAL DUBOIS.


(1721)


Quand du sommet des Pyrénées,
S’élançant au milieu des airs,
La Renommée à l’univers
Annonça ces deux hyménées[1]
Par qui la Discorde est aux fers,
Et qui changent les destinées,
L’âme de Richelieu descendit à sa voix
Du haut de l’empyrée au sein de sa patrie.
Ce redoutable génie
Qui faisait trembler les rois,
Celui qui donnait des lois
À l’Europe assujettie,
A vu le sage Dubois[2],

Et pour la première fois
A connu la jalousie.
Poursuis : de Richelieu mérite encor l’envie.
Par des chemins écartés,
Ta sublime intelligence,
À pas toujours concertés,
Conduit le sort de la France ;
La fortune et la prudence
Sont sans cesse à tes côtés.
Alberon pour un temps nous éblouit la vue[3] ;
De ses vastes projets l’orgueilleuse étendue
Occupait l’univers saisi d’étonnement :
Ton génie et le sien disputaient la victoire.
Mais tu parus, et sa gloire
S’éclipsa dans un moment.
Telle, aux bords du firmament,
Dans sa course irrégulière,
Une comète affreuse éclate de lumière ;
Ses feux portent la crainte au terrestre séjour
Dans la nuit ils éblouissent,
Et soudain s’évanouissent
Aux premiers rayons du jour.



  1. La double alliance entre les maisons de France et d’Espagne.
  2. M. de Voltaire était jeune lorsqu’il fit cette épître ; Fontenelle, Lamotte, alors les deux premiers hommes de la littérature, ont loué Dubois avec autant d’exagération. Il avait à leurs yeux le mérite réel d’aimer la paix, la tolérance, et la liberté de penser, et de n’être jaloux ni de la réputation, ni des talents. Avant de condamner ces éloges, il faut se transporter à cette époque, où le souvenir du P. Le Tellier inspirait encore la terreur. (K.)

    — Il faut ajouter que Voltaire désirait alors être employé dans la diplomatie comme l’était un autre poëte, Destouches. Voyez sa lettre au cardinal, 28 mai 1722. (G. A.)

  3. Voyez, sur Alberoni et ses projets, le Précis du Siècle de Louis XV.