Au Klondyke/Texte entier

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Tolra et M. Simonet, éditeurs (p. 3-223).


AU KLONDYKE










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Ville - Au Klondyke, 1898 (Images).djvu


au klondyke


I


le dernier des navailles


La nuit était sombre. Une bise glaciale passait sur Paris avec un sifflement aigu, figeant l’eau des ruisseaux et attachant des stalactites aux vitres des fenêtres. Onze heures venaient de sonner à Sainte-Clotilde, avec cette vibration triste qui prolonge le tintement des cloches dans la brume ouatée des soirées d’hiver.

Au premier étage d’un vieil hôtel de la rue de Grenelle, un homme paraissant âgé de vingt-cinq ans, aux traits fins et distingués, était assis dans un moelleux fauteuil, à l’angle d’une cheminée où pétillait un feu clair.

Cet homme était le comte Henri de Navailles.

Son visage d’une pâleur mate, faisait ressortir la nuance d’un noir de jais de ses cheveux bouclés et de sa fine moustache coquettement relevée.

Le cabinet dans lequel se tenait le comte était meublé avec tout le luxe confortable moderne.

Sur une petite table, à deux pas du jeune homme, étaient un pistolet et une feuille de papier timbré, faiblement éclairés par la lueur de deux bougies roses qui brûlaient dans un candélabre placé sur la cheminée.

Le comte semblait plongé dans de sombres pensées, car il releva soudain la tête en murmurant d’une voix brève :

— Il le faut.

Se levant, il alla à la table, d’un pas ferme, et saisit le pistolet, qu’il arma.

À ce moment, un bruit de pas retentit dans le corridor, et la porte s’ouvrit brusquement, livrant passage à un homme d’une trentaine d’années, au visage mâle orné d’une courte barbe blonde.

Il resta quelques instants sur le seuil, fixant un regard sévère sur le comte qui, son pistolet à la main, semblait en proie à la plus vive surprise.

— Toi, ici ! s’écria M. de Navailles.

— Mon Dieu : oui, répondit l’arrivant ; est-ce que je te dérange ?

— Mais… non, non, balbutia le comte. Seulement, je m’attendais si peu à ta visite…

L’inconnu fit quelques pas en avant et tendit la main au comte, en lui disant tranquillement :

— Repose ce pistolet sur la table, et causons.

Le jeune homme obéit machinalement, puis il alla reprendre sa place dans son fauteuil.

L’étonnement qui l’avait jusque-là paralysé cessa tout à coup, et il regarda le nouveau venu, bien en face, en lui posant cette question :

— Comment se fait-il que tu me fasses une visite à une heure aussi avancée ?

— Oh ! c’est bien simple : j’ai reçu, il y a une demi-heure à peine, celle de ton domestique.

— Valentin ?…

— Lui-même.

— Voilà qui est étrange !… Et que t’a-t-il dit pour motiver celle inconvenance ?

— Que son maître allait commettre une lâcheté !

— Charles !… s’écria le comte en se dressant, les lèvres blêmes et les sourcils froncés.

— Eh bien ! quoi ?… N’allais-tu pas te brûler la cervelle au moment où je suis entré ?

— Quand cela serait… qui donc aurait le droit de s’y opposer ?

— L’honneur !

— Vraiment ! ricana le comte. L’honneur exige-t-il aussi que le descendant des Navailles traîne son existence dans une médiocrité voisine de la misère ?… Tiens, Charles, laisse-moi te faire connaître ma situation actuelle…

— Inutile, interrompit celui à qui le comte venait de donner le nom de Charles ; je la connais aussi bien que toi.

Comme le jeune comte faisait un geste d’étonnement, il continua :

— Ton histoire est celle de beaucoup de jeunes gens de ta caste. Tes ancêtres t’ont légué un beau nom et une centaine de mille livres de rente. N’ayant pas eu besoin d’user tes facultés pour amasser cette fortune, tu n’en connaissais pas la valeur, aussi l’as-lu dépensée sans compter et maintenant que tu es ruiné, au lieu de recourir au travail, tu veux te réfugier dans la mort.

— Ne suis-je donc pas libre de disposer de ma vie ?

— Non ! et voilà ce que ton éducation de gentilhomme n’a pu te faire comprendre. Ta vie ne t’appartient pas ; c’est un prêt que Dieu t’a fait et dont tu lui dois compte. Tout homme qui gaspille son existence dans la débauche commet un vol envers l’humanité, à laquelle il doit son concours, car tous les hommes sont solidaires les uns des autres et chacun se doit à tous. N’ayant pas su faire un noble usage de l’argent que t’avaient légué tes ancêtres, tu dois à la société une somme de travail intellectuel ou manuel, selon tes goûts ou tes aptitudes.

— Si je t’écoutais, que dirait le monde ?

— Enfin ! voilà donc le grand mot lâché ! Le monde ! c’est-à-dire la galerie de désœuvrés devant qui tu veux poser jusqu’à la fin ! Mais, insensé ! va donc demander à ce monde dont tu redoutes si fort le jugement, de t’aider à rétablir ta fortune anéantie ; tu verras ce qu’il te répondra… je répète ce que j’ai dit en commençant cet entretien : tu veux commettre une lâcheté !

Cette fois, le comte ne releva point le mot.

— Je vois que tu commences à me comprendre, reprit son ami, et pour te fortifier dans cette voie, je vais mettre en parallèle ma vie et la tienne. Où nous sommes-nous connus ? Au collège, n’est-ce pas ? As-tu jamais su comment je m’y trouvais ? Non. Eh bien ! je vais te le dire : orphelin à dix ans, sans fortune et presque sans parents, je fus recueilli par un brave fermier de mon village natal, qui, n’ayant pas d’enfants, résolut de m’adopter. Par ses soins, je fus placé dans le collège où tu étais toi-même, puis mes études terminées, il me fit entrer à l’école navale, où je travaillai avec tant d’acharnement que j’en sortis en tête de ma promotion, et mon protecteur eut en mourant, l’année dernière, la suprême satisfaction de me voir lieutenant de vaisseau… Maintenant que tu connais ma vie de labeur, j’ai le droit de te le dire : comte de Navailles, au nom de la société à qui j’ai payé ma dette, je te somme d’acquitter la tienne.

Le comte resta quelques instants sans répondre ; puis relevant la tête, qu’il avait tenue constamment baissée, il dit lentement :

— Mon ami, tout ce que tu viens de me dire me donne beaucoup à réfléchir, mais…

— Achève.

— À quoi suis-je bon ?… Que veux-tu que je fasse ?

— D’abord, es-tu complètement ruiné ?

— Tous comptes faits, il me reste une cinquantaine de mille francs que je laisse, par testament, à toi et à Valentin, qui, pour être mon domestique, n’en est pas moins mon frère de lait : Excuse-moi de vous avoir mis sur le même plan, mais il m’a toujours été très dévoué.

— Ainsi, il te reste cinquante mille francs, dit l’officier de marine, comme s’il n’eût retenu qu’un mot.

— Hélas ! oui.

— Et tu te trouves pauvre !

— Ah ça ! railles-tu ?

— Pas le moins du monde ; seulement tu me sembles exagérer singulièrement en me parlant de ta ruine.

— Il est vrai qu’en plaçant mon argent, je pourrais encore avoir deux ou trois mille francs de rente, goguenarda le comte. Ah ! pour un ancien concierge, ce serait une belle position ! Mais, voilà, je suis gentilhomme !

— C’est-à-dire habitué au superflu.

— Tu l’as dit.

— Ainsi, ton manoir des environs de Dijon ?…

— Est vendu depuis un mois.

— Et cet hôtel ?

— Mes créanciers viennent de me l’enlever… Les cinquante mille francs qui me restent sont même le reliquat de la vente.

— Quand dois-tu quitter l’hôtel ?

— Demain, avant midi.

— As-tu du courage ?

— Singulière question.

— Réponds-moi toujours.

— J’ai eu quatre duels ; cela te suffit-il ?

— Hum ! le duel n’est souvent qu’une fanfaronnade destinée à poser pour la galerie ; aussi, n’est-ce point de ce courage de commande que je veux parler, mais bien de celui qui consiste à affronter crânement des dangers sérieux, loin des applaudissements.

— Je te comprends de moins en moins.

— Je vais m’expliquer : prête-moi toute ton attention.

Le comte se renversa dans son fauteuil, croisa les bras sur sa poitrine, et attendit.

— Il est bien évident, reprit l’officier, que tu ne consentiras point à vivre avec le revenu de tes cinquante mille francs.

M. de Navailles eut un sourire sardonique.

— De même, poursuivit son ami, que tu ne te sens aucune disposition pour faire fructifier ton argent, soit par le commerce, soit par l’agiotage.

— Je te l’ai déjà dit, je ne suis bon à rien ; c’est pourquoi j’ai résolu de quitter cette vie qui ne peut plus m’offrir que des souffrances.

— Et moi, je ne veux pas que tu meures.

— Comment t’y prendras-tu pour m’en empêcher ?

— Je te rendrai une fortune double de celle que tu as si follement gaspillée.

Le comte regarda son ami comme s’il eût douté d’avoir bien entendu.

— Mon Dieu ! oui, continua ce dernier ; et c’est pour cela que je te demandais tout à l’heure si tu avais l’âme bien trempée. C’est que, vois-tu, si l’affaire que j’ai à te proposer peut donner des bénéfices inespérés, elle offre de réels dangers. J’eusse préféré te voir accepter avec plus de résignation ta pauvreté, mais puisqu’il en est autrement, aux grands maux les grands remèdes !

— Achève, dit brièvement le comte ; où veux-tu en venir ?

— À ceci : l’année dernière, me trouvant en mission dans l’Océan Arctique, un accident de chaudière survenu à mon bâtiment me força de relâcher dans la baie de Mackenzie, près de la terre des Esquimaux, une des régions les plus désolées, les plus désertes du globe, dans ces confins où le continent américain semble s’allonger pour rejoindre, au-dessus du détroit de Behring, les pays sibériens. Les réparations devant nous retenir à cet endroit pendant près d’un mois, je laissai le commandement du vaisseau à mon second, et je descendis à terre, avec dix hommes, décidé à explorer un peu l’intérieur. Après huit jours de marche, nous fîmes la rencontre d’un chasseur canadien, qui m’offrit, en échange d’un peu de nourriture, un morceau d’or pesant plus d’une livre… Inutile de t’assurer que je repoussai l’or et que je fis servir au chasseur un repas aussi complet que le permettaient mes provisions, ce dont le pauvre homme fut si touché, qu’il me fit des confidences véritablement extraordinaires… j’ai oublié de te dire que nous nous trouvions en plein Youkon, territoire à peu près aussi grand que la France, borné au sud par la Colombie anglaise, à l’ouest par l’Alaska, au nord par l’océan Arctique, à l’est par le district de Makenzie, et appartenant au Canada.

— Tu me fais là un cours de géographie que je connais un peu, dit le comte en souriant.

— C’est possible, mais il est un détail que tu ignores.

— Lequel.

— C’est qu’il existe, au Youkon, une petite rivière qui s’appelle le Klondyke, et aussi la rivière des Rennes, à cause de l’abondance de ces animaux ; or, cette rivière, dont les cartes, je ne sais pourquoi, ne font aucune mention, coule entre des rives où l’or est à fleur de terre.

— Et les Canadiens l’ignorent ?

— Absolument.

— C’est incompréhensible !

— C’est, au contraire, très naturel : le Youkon est une solitude glacée que quelques tribus de Peaux-Rouges seules sillonnent, pour chasser les loutres, les castors, les martres et les renards blancs. Ces intrépides enfants des déserts osent seuls se risquer dans cette région où l’hiver, un hiver terrible, dure près de huit mois pendant lesquels le pays tout entier est plongé dans l’obscurité. Durant cette période, quatre heures par jour seulement, une sorte de crépuscule éclaire la contrée. Il est vrai que, en revanche, il y a quatre mois d’été, pendant lesquels les journées durent vingt-quatre heures.

— Et tu voudrais me proposer d’aller sur les bords du Klondyke, afin de refaire ma fortune ?

— Trouverais-tu la proposition mauvaise ?

— Non, si tout ce que tu viens de me dire est exact.

— Pourquoi te tromperais-je ?

— Loin de moi cette pensée ! mais ton chasseur canadien pourrait avoir exagéré.

— Crois-tu donc que j’ai accepté ses renseignements sans les contrôler ?

— Ainsi, tu es certain…

— Que des richesses incalculables reposent sur les bords du Klondyke, oui, mon ami.

— Quelle est la route à suivre pour s’y rendre ?

— Les rares voyageurs qui se rendent au Youkon, partent de Victoria, d’où ils remontent en bateau le canal de Lynn jusqu’à Dyca, ville composée de tentes mobiles. Là, ils s’arrêtent plusieurs jours pour se procurer des Indiens qui transportent leur bagage jusqu’aux lacs, à 24 milles au delà du défilé de Chilkoot, lequel est à 4,000 pieds de hauteur. Ce défilé est le point le plus dangereux de la route, et il faut, pour le franchir, une vigueur et une endurance peu communes, car on doit se livrer à une véritable escalade de 1,000 pieds, pendant laquelle le moindre faux pas serait mortel. Ce difficile passage franchi, on atteint une série de cinq lacs qui conduisent au Youkon à travers des rapides dangereux.

Tout en donnant ces détails, l’officier de marine tenait les yeux fixés sur son ami, épiant un tressaillement ou une inquiétude ; mais le visage du comte était aussi calme que s’il se fût agi de frivolités.

— Allons, dit l’ami de M. de Navailles, je vois que les dangers ne t’effraient point. Maintenant que je t’ai parlé de la route que d’autres suivent, je vais t’en indiquer une qui, à mon avis, est bien préférable, quoique un peu plus longue, et que je prendrai si tu viens avec moi au Youkon.

— Tu connais une autre route ?

— Celle par où j’ai passé lorsque j’ai relâché dans la brie de Mackenzie.

— Voyons cet itinéraire.

— Partir du Havre, remonter l’Atlantique jusqu’au détroit de Davis, qui sépare le Groënland de la terre de Baffin, suivre les détroits de Lancastre, de Barrow, de Banks, déboucher dans l’océan Arctique et gagner la baie de Makenzie.

— C’est dit, fit le comte en se levant et marchant par la chambre, je pars avec toi… Pour reprendre mon rang dans le monde, il n’est rien que je ne sois résolu à tenter… Mais, une question.

— Dix si tu veux.

— Quelle somme nous faut-il pour organiser cette expédition ?

— Cent mille francs.

— Tu en es sûr ?

— Dame ! il nous faut acheter un navire et le garnir, non seulement de tous les outils nécessaires, mais encore de provisions pour un temps assez long.

— Qu’entends-tu par outils ?

— Des pelles, des pics, des pioches, des fourgons pour transporter l’or jusqu’au vaisseau… Que sais-je encore…

Le comte fronça les sourcils.

— Allons, dit-il tristement, c’était un rêve, et, en fait d’or, il faudra que je me contente d’un morceau de plomb.

— Ah ça ! que signifient tes paroles ?

— Ne t’ai-je pas dit qu’il ne me reste que cinquante mille francs ?

— Si fait.

— Eh bien, comment veux-tu qu’avec cette maigre somme…

L’officier interrompit son ami par un éclat de rire

— Crois-tu donc, lui dit-il, que je l’avais oublié ?… Mais non, rassure-toi, j’ai songé à tout, et je me charge de compléter les cent mille francs indispensables à notre voyage. En mourant, mon père adoptif m’a laissé une trentaine de mille francs, auxquels je n’ai point touché ; pour le reste, je sais pouvoir compter sur un de mes bons amis.

Le visage de M. de Navailles s’irradia.

— S’il en est ainsi, s’écria-t-il, à nous les trésors du Klondyke et les jouissances de toutes sortes !… Les dangers ne sont rien, la réussite est tout. Courons au pays de l’or, emplissons nos sacoches, afin que, au retour, nous éblouissions Paris de notre luxe et de nos fêtes splendides !… Eh bien, quoi ?… Cette perspective ne change pas en lave le sang de tes veines ?

— Tes paroles m’attristent plus qu’elles ne me réjouissent, car en te proposant cette expédition, je n’avais d’autre but que de te procurer l’occasion de reprendre ta place dans la société, mais en gentilhomme soucieux de son honneur, et je vois avec tristesse que tu ne songes qu’à recommencer, dès que tu le pourras, la vie de dissipation et de débauche qui vient de te conduire à la ruine, presque au suicide.

— Mon cher, fit le comte d’un air gouailleur, tu aurais dû entrer dans les ordres au lieu de te faire marin… Vrai ! je ne te savais pas si moraliste !… Tu fais miroiter à mon imagination des trésors incalculables, et tu ne veux pas que je suppute par avance la somme de plaisirs que j’en pourrai tirer ! Tu oublies donc que l’or n’a été créé et mis au monde que pour sabler la route que l’homme doit suivre pour traverser ce que les esprits moroses nomment cette vallée de larmes ?

— Je n’oublie rien, seulement, je raisonne plus que toi, voilà tout. Il est bien évident que rien de ce que le Créateur a mis sur la terre n’est inutile, et s’il a jugé à propos d’y mettre de l’or, c’est pour que ses créatures l’emploient, mais noblement. Le rôle des privilégiés, à mon avis, est de venir en aide à ceux qui, moins heureux qu’eux, n’ont pas connu, à leur naissance, les dentelles et les berceaux dorés… Crois-moi, si tu veux que Dieu favorise notre entreprise, songe un peu plus aux misères que tu pourras un jour soulager, et un peu moins à la folle existence que tu rêves de reprendre parmi les égoïstes qui, aujourd’hui, ne te tendraient même point la main pour t’empêcher de rouler dans l’abîme au bord duquel tu te trouves. Si, comme c’est à peu près certain, tu refais ta fortune, rappelle-toi le passé et tâche d’y puiser une salutaire leçon.

— Tu m’inquiètes fort, sais-tu, fit le comte moitié riant, moitié sérieux, car je crains d’entendre plus d’une fois cette mercuriale au cours de notre voyage.

— Ne crains rien : ce que je viens de te dire m’était dicté par mon amitié pour toi, mais à partir de ce moment, je ne reviendrai plus sur ce sujet.

— Je retiens cette promesse, et, au besoin, je te la rappellerai… Maintenant, revenons à notre affaire : quand partirons-nous ?

— Pas avant un mois… Une expédition comme la nôtre doit être préparée avec soin… À propos : emmènes-tu ton domestique ?

— Ma foi ! non. S’il s’agissait d’un domestique ordinaire, je l’emmènerais peut-être, mais Valentin est mon frère de lait et m’est trop dévoué pour que je l’associe aux nombreux dangers que nous devrons affronter. Le jour commence à poindre, je vais lui donner l’ordre de faire porter nos malles dans un hôtel et, ensuite, je lui rendrai sa liberté.

Le comte sonna. Son domestique parut.

C’était un bon gros garçon de l’âge du comte, mais dont la robuste carrure et le visage joufflu n’avaient rien de la finesse aristocratique de son frère de lait, ce qui ne l’empêchait pas d’adorer son maître.

Plutarque nous a conté qu’un brave homme d’Argos s’était pris d’admiration pour Alexandre au point de se faire volontairement son esclave, voire même son chien, dormant devant l’entrée de sa tente, se jetant au plus fort des combats avec l’espoir d’être tué sous les yeux de son idole. C’est ainsi que Valentin aimait M. de Navailles ; aussi, en apprenant qu’il allait être séparé de lui, se jeta-t il à genoux pour obtenir de faire partie du voyage, et, cela, avec de telles protestations de dévouement, que le comte, très ému, finit par céder.

— Puisque tu le veux absolument, lui dit-il, viens avec nous ; seulement je te préviens que nous ne reviendrons peut-être jamais.

Valentin eut ce mouvement des épaules qui signifie, dans tous les pays : Mourir ici ou ailleurs !…

— Mes malles sont-elles prêtes ? reprit le comte.

— Il n’y a plus qu’à les emporter.

— Où comptes-tu aller ? lui demanda son ami.

— Mais… dans un hôtel… n’importe lequel.

— Fais plutôt transporter tes bagages chez moi… Mon appartement est assez grand pour nous deux.

— Au fait, c’est une idée… Tu as entendu ? ajouta-t-il en s’adressant à Valentin.

— Oui, monsieur le comte.

— Inutile de te dire l’adresse, n’est-ce pas ? car tu ne dois point l’avoir oubliée depuis hier au soir.

À cette allusion à la visite qu’il avait faite à l’officier de marine, Valentin rougit jusqu’aux oreilles et lança à l’ami de son maître un regard chargé de reproches.

— Oh ! monsieur Vernier !… se contenta-t-il de dire.

— Tu me reproches de t’avoir trahi, lui dit ce dernier avec bonhomie, mais tu as tort, car ton maître t’en sait un gré infini.

— Vrai ?… fit l’honnête garçon en regardant le comte.

— Oui, mon bon Valentin, dit le comte. Pourtant, il ne faudrait pas t’autoriser de cela pour mettre encore ton gros nez dans mes affaires.

— Soyez tranquille, monsieur le comte, je ne recommencerai pas, dit le domestique en se retirant… à moins, ajouta-t-il lorsqu’il fut sorti, que vous ne recommenciez vous-même.

— Il est sept heures, dit M. de Navailles en consultant une pendule de Sèvres placée sur la cheminée ; que faisons-nous ?

— Puisque tu dois quitter cet hôtel avant midi, partons immédiatement… Un peu plus tôt, un peu plus lard !… Dès que nous serons chez moi, tu prendras quelques heures de repos, tandis que je commencerai mes démarches afin de faire prolonger le congé de six mois que je viens d’obtenir.

Le comte ne répondit point. Le front penché, les traits contractés, il semblait en proie à de tristes pensées. C’est que, au moment de quitter l’hôtel familial où s’était écoulée sa vie et qui avait tant de fois retenti des cris joyeux de la foule frivole qu’il conviait à ses fêles brillantes, une sourde douleur lui lancinait le cœur et une grande désespérance s’emparait de son âme.

Avec ce merveilleux instinct que donne l’amitié, Charles Vernier comprit les angoisses de son ami.

Allons, dit-il en lui posant une main sur l’épaule, sois homme et redresse-toi. Au lieu de te consumer dans d’amers regrets qui ne serviraient à rien, tourne tes regards vers l’avenir. En un mot, sois digne du nom que tu portes. Ton malheur n’étant que le résultat de tes folies, tu te dois à toi-même de le regarder crânement en face, sans faiblesse comme sans récriminations. Accepte-le comme une juste expiation, mais que ton énergie n’en soit point, pour cela, amoindrie… Nous sommes le 7 février 1892 : dans un an, jour pour jour, tu auras repris possession de ton hôtel.

— Oh ! murmura le comte, si tu disais vrai !…

— Une seule chose pourrait empêcher ma prédiction de se réaliser : la volonté de Dieu ; car, je te l’ai dit, de nombreux obstacles vont se dresser sur notre route.

— Quels qu’ils soient, je saurai les affronter sans pâlir, sois-en certain. Mais au moment d’abandonner à des étrangers la demeure de mes pères, je sens mon cœur se briser.

— Je comprends ta légitime douleur ; mais je te le répète, les regrets ne servent à rien.

— Tu as raison, dit le comte en serrant la main de son ami : trêve d’idées moroses, et ne songeons qu’à l’avenir.


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II

le caïman


Le temps était splendide. Un soleil éblouissant dorait la crête écumeuse des vagues de l’océan Atlantique. Le Caïman, joli trois mâts, filait, toutes voiles dehors, sous l’action d’une bonne brise.

Sur le pont, les matelots, gais et insouciants, allaient et venaient, un refrain aux lèvres, tandis que le timonier, assis à la barre, fumait nonchalamment sa pipe.

Appuyé contre le mât de misaine, un homme se tenait immobile, les yeux fixés sur l’immensité des flots. Il était là depuis quelques minutes, quand il sentit une main se poser sur son épaule.

Il tressaillit comme au sortir d’un rêve et se retourna vivement.

— Charles ! dit-il.

— Tu sembles étonné de me voir.

— Pardonne-moi, mais ma pensée était bien loin de ce navire…

— Puis-je te demander vers quelle rive elle s’était envolée !

— Ne le devines-tu pas ?

— C’est de la fièvre, mais cela passera, monsieur le comte, dit Charles Vernier, que le lecteur a certainement reconnu.

Le comte Henri de Navailles poussa un profond soupir.

— Ce voyage sera bien long ! dit-il en hochant la tête.

— Si tu en es déjà là, il vaut mieux virer de bord… Comment ! nous avons quitté la France depuis quatre jours, et lu te plains de n’être pas encore arrivé ?

— L’existence, sur ce navire, n’est pas d’une gaieté folle.

— Espérais-tu donc voyager au son des violons ?

— Non, mais…

— Pas d’observation… À ta première réclamation, je te fais mettre aux fers.

— Je voudrais bien voir cela ! s’écria le comte en riant.

— Oublies-tu donc qu’un capitaine est roi à son bord ?

— Ainsi, tu me défends de récriminer contre la longueur du voyage et l’ennui que me cause la monotonie du paysage ?

— Absolument ; d’autant plus que tu exagères singulièrement. Est-il rien de plus beau que cette immensité qui nous entoure, que ce soleil qui semble ne briller que pour nous ?… Et ce roulis qui nous berce si doucement, n’est-il pas agréable ?

— Oui, oui, il est joli, ton roulis ; il m’a donné le mal de mer pendant deux jours. Puisque le navire est construit pour marcher aussi à la vapeur, pourquoi t’obstines-tu à marcher à la voile ? Nous sentirions moins ce roulis que tu trouves si agréable.

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Il était là depuis quelques minutes… (page 29).

— Mon cher, l’avantage d’un bâtiment comme le Caïman est de pouvoir poursuivre sa route sans subir de ralentissement dans la marche et d’économiser le combustible tant qu’Éole veut bien être de la partie. Que le vent tombe et une heure suffira pour que nous soyons sous pression ; mais jusque-là, il est inutile de gaspiller le charbon.

— Des économies ?… ricana le comte.

— Mon Dieu ! oui.

— À t’entendre, on ne se douterait pas que nous allons conquérir des millions.

— An contraire, on s’en douterait parfaitement, car la réussite d’une entreprise dépend du bon ordre avec lequel on la poursuit…

Charles Vernier fut interrompu par son second, qui s’approcha de lui rapidement.

— Capitaine, dit-il, le vent fraîchit ; peut-être ferions-nous bien de diminuer la toile.

Le capitaine leva la tête, consulta le vent, et fronça légèrement les sourcils.

— Vous avez raison, lieutenant, dit-il vivement. Le vent a fraîchi si rapidement que je ne m’en suis pas aperçu… Faites carguer la misaine et le grand hunier.

Une minute plus tard, le maître d’équipage faisait entendre un coup de sifflet, et les matelots de quart s’élançaient dans les agrès.

Charles Vernier suivit attentivement l’exécution des ordres qu’il avait donnés, puis lorsque les matelots furent redescendus sur le pont, il dit à son ami.

— Mon cher, puisque tu te plains de la monotonie du voyage, réjouis-toi, tu vas avoir de l’agrément.

— Que veux-tu dire ?

— Dans quelques heures, nous allons essuyer une jolie bourrasque… peut-être même une tempête.

— Quelle différence y a-t-il ?

— La bourrasque dure peu, mais la tempête se prolonge parfois un jour ou deux.

— Il ne manquait plus que cela !

— Décidément, tu n’es jamais content.

— Sur quoi bases-tu tes prévisions ?

— Sur ce petit nuage blanc que tu vois là-bas et qui semble courir après nous… Le soleil commence à décliner à l’horizon ; ce sera sûrement pour cette nuit :

— Que devrai-je faire pendant ce temps-là ?

— Rester dans ta cabine, car, sur le pont, tu gênerais la manœuvre et pourrais être emporté par une lame.

Un coup de vent passa dans les cordages avec un sifflement lugubre.

Le capitaine bondit sur la dunette et, saisissant son porte-voix :

— Tout le monde sur le pont ! cria-t-il.

Le maître d’équipage descendit dans l’entrepont et répéta l’ordre de son chef.

En un clin d’œil les matelots furent à leurs postes.

— Attention ! cria alors le capitaine… Cargue la grande voile, le petit hunier et les perroquets !

Ces différents commandements furent exécutés avec une rapidité et une précision prouvant que Charles Vernier avait bien choisi son équipage.

Le soleil avait complètement disparu et la nuit venait rapidement. Les vagues bouillonnantes avaient pris subiteinent des proportions effrayantes. Le Caïman filait comme un cheval de course, tantôt sur le haut des lames tantôt plongeant entre elles comme s’il s’engloutissait.

Sur l’ordre formel de son ami, le comte était descendu dans sa cabine, d’où il entendait avec une certaine appréhension la voix terrible de la tempête, maintenant dans toute sa fureur. Le ciel était couvert de nuages noirs sillonnés d’éclairs livides que ponctuaient de terribles coups de tonnerre. Bientôt la pluie tomba avec violence. Le navire, secoué dans tous les sens, n’obéissait plus au gouvernail. Charles Vernier fit carguer ce qui restait de voiles, mais la bourrasque était telle que le Caïman continua sa course folle. Cramponnés aux bastingages, les matelots ressemblaient à ces damnés de l’Enfer du Dante, qui sont emportés dans un éternel ouragan.

Soudain, dominant les bruits de la tempête, une voix mâle, solennelle, se fit entendre. C’était celle d’un timonier breton qui adressait un suprême appel à sainte Anne d’Auray. Lorsqu’il eut achevé sa prière, l’équipage entier la répéta, car chacun comprenait que la puissance divine pouvait seule sauver le navire.

Cependant, l’ouragan continuait de faire rage et les matelots, malgré leur foi en la mère de la Vierge, commençaient à désespérer, quand le vent s’apaisa presque brusquement en même temps que les nuages s’enfuyaient, laissant passer entre eux une pâle clarté annonçant le jour.

Pendant une heure encore les flots tumultueux firent bondir le Caïman ; puis, peu à peu, ils se calmèrent et le soleil émergea majestueusement à l’horizon.

À ce moment une tête pâle surgit d’une écoutille. À cette vue, un jeune matelot d’une vingtaine d’années, sauta d’une vergue sur le pont en criant :

— Valentin !… Viens, mon ami Valentin, que je t’embrasse !

Mais le domestique du comte s’empressa de disparaître afin d’échapper à cette expansion dont il se méfiait fort. En effet, le marin, qui avait nom Loriot, était un espiègle parisien, toujours en quête d’un bon tour à jouer.

À peine à bord du Caïman, il avait constaté que le bon Valentin était doué d’une certaine dose de naïveté. Comme, en mer, les plaisirs sont assez rares, le rusé Parisien n’avait pas tardé à se procurer des distractions aux dépens du brave domestique qui, n’étant point habitué aux coutumes du bord, était bientôt devenu la joie de l’équipage. Les malices que l’on faisait au pauvre garçon n’étaient pas toujours d’un goût exquis : s’il montait sur le pont pendant que l’on procédait à la toilette du navire, il était certain de recevoir en plein visage une demi-douzaine de seaux d’eau, désagréments qu’il mettait généralement sur le compte de son inattention. Il s’empressait alors d’aller changer de vêtements, et revenait gaiement au milieu des matelots, pour disparaître presque aussitôt dans une écoutille ouverte comme par mégarde.

Bien qu’il fût doué d’un excellent caractère, Valentin avait fini par se fâcher tout rouge, car il avait plus d’une fois remarqué que le Parisien se trouvait près de lui chaque fois qu’il était victime d’une mésaventure. Droit et honnête, il lui avait dit franchement ce qu’il pensait ; mais Loriot n’avait répondu qu’en se jetant à son cou et en lui jurant une amitié éternelle.

Très touché de cette protestation affectueuse, Valentin avait senti ses yeux se mouiller d’attendrissement, et il avait serré dans ses bras le jeune loustic en le priant de lui pardonner ses injustes soupçons. Mais il n’avait pas tardé à reconnaître qu’il avait été trop confiant et que la parole des hommes n’est pas toujours mot d’évangile ; aussi redoutait-il fort de se trouver en contact avec son tyran. S’il se fût plaint à son maître, nul doute que les plaisanteries dont il faisait tous les frais n’eussent pris fin ; mais il était trop loyal pour recourir à de semblables procédés. Il se disait que le temps changerait les idées de ses persécuteurs et que l’on finirait pas le laisser en repos. En attendant, il employait des ruses d’Apache pour éviter les mauvais tours du Parisien qui, de son côté, déployait toutes les ressources de son intelligence pour tendre des pièges au pauvre diable.

Cinq jours s’étaient écoulés depuis la tempête, quand, un soir, Valentin s’approcha du gaillard d’arrière, où une dizaine de matelots, assis en rond, écoutaient une histoire que leur racontait un timonier.

À sa grande surprise, au lieu de l’accueillir par des lazzis, selon leur coutume, deux marins, sur un signe du Parisien, s’écartèrent silencieusement afin de lui permettre de prendre place dans le cercle. Il s’assit donc, heureux de la gracieuseté des matelots, et écouta gravement le récit du conteur.

Quand ce dernier eut achevé sa narration, tous se levèrent : Valentin voulut en faire autant, mais il ne put y parvenir. Il s’aperçut alors que les matelots l’avaient fait asseoir sur une couche de goudron frais, de sorte que, pendant une heure qu’il était resté assis, le fond de son pantalon s’était littéralement attaché au plancher. Il avait beau se démener dans tous les sens, impossible de se tirer de là.

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Valentin voulut en faire autant… (page 32).

— Ah ! dit-il aux matelots qui riaient en se tenant les côtes, vous êtes bien méchants !

Tout à coup, une idée géniale traversa son cerveau : déboutonnant rapidement son vêtement, il s’élança hors de son pantalon et, en caleçon, s’enfuit précipitamment, poursuivi par les matelots qui lui barrèrent le chemin de l’écoutille. Alors, affolé, honteux de son costume qui n’en était plus un, il se sauva sur le gaillard d’avant, suivi des marins. Se voyant serré de près, il bondit dans les agrès et gagna la vergue de misaine. Le gabier en vigie dans la grande hune, ne comprenant rien au spectacle qu’il avait sous les yeux, cria, au hasard :

— Une voile sous le vent !

Le maître d’équipage, qui sortait de l’entrepont, répéta ce cri, et, en moins d’une minute, le capitaine, le lieutenant et l’équipage furent réunis sur le pont.

Un éclat de rire général éclata comme une bordée à la vue de Valentin qui, cramponné au mat de misaine, à vingt pieds du pont, suppliait qu’on lui jetât un pantalon.

Comprenant en partie ce qui s’était passé, Charles Vernier donna l’ordre qu’on allât quérir le vêtement demandé, et cinq minutes plus tard, Valentin était sur le pont, rouge de confusion et outré de cette dernière plaisanterie.

Le capitaine ne songea pas un instant à réprimander les mauvais plaisants, car il savait que son admonestation n’eût fait qu’aggraver la situation de Valentin. Il se contenta d’emmener ce dernier dans sa cabine et de lui donner une foule de bons conseils pour qu’il pût, à l’avenir, déjouer les plans de ses ennemis.

Valentin écoula avec beaucoup d’attention ce que lui disait l’ami de son maître, et se promit bien de suivre ses instructions.

Comme il avait de l’ordre et de l’économie, il remonta sur le pont pour aller décoller son pantalon ; mais à la place de son vêtement, il ne trouva qu’une queue de morue.

— Décidément, murmura-t-il, ces gens-là ont le diable dans le corps !

Au même moment, sa culotte, roulée en boule, fut lancée d’une vergue et lui arriva en pleine figure.

Cette fois, il devint furieux. Apercevant, sur la proue, un matelot qui riait aux éclats, il courut à lui, mais ce dernier s’élança sur le mât de beaupré qui, comme on le sait, prolonge la proue et s’avance au-dessus de l’eau. Valentin, lancé comme un boulet, passa par-dessus le bordage.

— Un homme à la mer ! cria le matelot, en même temps qu’il plongeait. Cinq de ses camarades l’imitèrent si bien que Valentin fut immédiatement repêché.

Le lieutenant avait fait mettre en panne et ordonné que l’on mît une chaloupe à la mer.

L’embarcation touchait à peine les flots, que le domestique du comte en approchait, soulevé par quatre bras vigoureux, ce qui lui donnait l’aspect d’un dieu marin.

Tant qu’il s’était agi de se divertir, on n’avait pas ménagé les avanies à Valentin ; mais lorsqu’on l’avait vu en péril, chacun s’était précipité à son secours, avec cette généreuse abnégation de soi-même qui caractérise la race française.

Aussitôt que la chaloupe fut remontée, ainsi que Valentin et ses sauveurs, Charles Vernier harangua sévèrement l’équipage.

— Vos plaisanteries, dit-il en terminant, ont failli coûter la vie à un brave garçon ; j’espère que cela vous servira de leçon et que, à l’avenir, vous choisirez un peu mieux vos distractions.

Les matelots se retirèrent, l’oreille basse, car ils se rendaient parfaitement compte qu’ils n’étaient point exempts de reproche.

Quant à Loriot, l’étourdi Parisien, il alla droit à Valentin et lui tendit la main en disant d’un ton de voix sincère.

— Mon vieux, ne me garde pas rancune, j’ai fait des bêtises, mais cela ne se renouvellera pas, je te le promets.

Instruit par l’expérience, Valentin fixait sur son tyran un œil méfiant, mais il vit, dans son regard, tant de franchise, qu’il serra la main qui lui était tendue.

— Cette fois, c’est bien vrai, n’est-ce pas ? demanda-t-il pourtant.

— Je te le jure ! fit solennellement le Parisien.

Et pour lui prouver sa sincérité, il voulut l’emmener boire un verre de rhum, mais le sobre Valentin, tout en le remerciant, lui déclara qu’il ne buvait jamais d’alcool, et que, pour le moment, tout ce qu’il désirait, c’était de changer de vêtement.

— Eh bien ! va te sécher, lui dit le Parisien en lui administrant, en signe d’amitié, une tape dans le dos, qui lui fit faire un bond de deux mètres en avant. Valentin s’enfuit dans sa cabine en grommelant :

— Ils ont failli me faire noyer avec leurs plaisanteries, et maintenant, ils vont me démolir avec leur amitié.

À partir de ce jour, Valentin put aller et venir librement sans avoir à redouter les brimades ou les facéties. Quand il montait sur le pont, les matelots de quart le saluaient d’un :

— Bonjour, Valentin !

À quoi il répondait, avec son plus gracieux sourire :

— Bonjour, Messieurs !

En apprenant ce qui s’était passé, M. de Navailles était devenu pâle de colère, car il aimait beaucoup son frère de lait. Sans son ami, il se fût élancé sur le pont pour apostropher les matelots. Charles Vernier lui représenta fort logiquement qu’il n’était, pour l’équipage, qu’un étranger, c’est-à-dire un passager, et que c’était à lui, le capitaine, à s’occuper de cette affaire. Il expliqua au comte que les matelots sont de grands enfants que l’on doit prendre par le cœur et non par des menaces plus ou moins sérieuses.

M. de Navailles se rendit enfin à ces raisons, mais en se promettant bien d’intervenir si les matelots recommençaient à tarabuster son domestique.

Valentin fut le premier à lui faire connaître le changement survenu dans ses rapports avec l’équipage, ce qui lui causa un sensible plaisir, car dans une expédition aussi périlleuse, il est indispensable que l’accord entre tous soit parfait.

Depuis la fameuse soirée où Valentin avait pris son bain forcé, il s’était lié intimement avec Loriot, à tel point que l’on voyait rarement l’un sans l’autre. Le Parisien accablait son ami de protestations d’amitié ; en revanche, ce dernier lui rendait une foule de petits services : il lui cirait ses chaussures et prenait soin de ses vêtements avec des attentions de bonne ménagère. Après le lavage du pont, lorsque Loriot descendait dans l’entrepont, il trouvait toujours sur le bord de son hamac une chemise de flanelle bien sèche et une vareuse bien brossée, tandis que, dans un coin, deux souliers brillaient comme des miroirs. En un mot, le rusé Parisien exploitait sans vergogne le bon cœur de Valentin, qu’il considérait de bonne foi comme son domestique. Il allait même jusqu’à lui faire culotter ses pipes, car, en fumeur consommé, le Parisien avait horreur de l’odeur de terre qui, lorsqu’elles sont neuves, se mêle au tabac. Ces jours-là, Valentin ressemblait à une cheminée ambulante. Il allait et venait sur le pont, aspirant des nuages de fumée qu’il faisait passer à la fois par la bouche et les narines. Les autres matelots avaient bien essayé de le décider à leur culotter aussi des pipes, mais Valentin leur avait répondu par un refus catégorique, déclarant que ce genre d’exercice lui causait d’épouvantables maux de cœur qu’il ne supportait que pour être agréable à son ami Loriot.

Chose étrange : dans la conduite de Loriot, il entrait plus d’espièglerie que de duplicité : tout en se réjouissant du rôle qu’il faisait jouer à Valentin, il n’eût point toléré qu’un autre se moquât de lui. Comme il était robuste et agile et que, de plus, il connaissait admirablement la savate, cette escrime des faubourgs parisiens, ses camarades n’avaient garde de railler ouvertement celui dont il exploitait avec tant de désinvolture la naïveté quelquefois excessive.

C’est un malin ! disaient parfois les uns, en parlant de Loriot.

— C’est une canaille ! disaient les autres, car il abuse vraiment trop de ce pauvre garçon.

— Bah ! reprenaient les premiers, puisque ça leur fait plaisir à tous les deux…

Ceux-ci étaient certainement dans le vrai, car chacun entend le bonheur à sa façon : Valentin éprouvait du plaisir à se dévouer pour le Parisien, qui, lui, était enchanté de ces prévenances.

Un auteur anglais a dit : Pour que deux hommes soient unis par une solide amitié, il faut que leurs tempéraments offrent une certaine dissemblance, de manière que « les angles saillants de l’un pénètrent dans les angles rentrants de l’autre » formant en quelque sorte une unité complète.

Il n’est donc pas étonnant que ces deux natures si différentes se soient comprises : Loriot était intelligent, espiègle et quelque peu sceptique ; Valentin, au contraire, était un peu naïf, sérieux et confiant. Ils s’étaient donc complétés l’un par l’autre, et rien ne semblait devoir troubler leurs bonnes relations.

Cependant le Caïman, poussé par une bonne brise, filait rapidement sur l’océan. Un matin, en montant sur le pont, le capitaine Vernier aperçut du givre après les agrès, indice certain que l’on approchait du détroit de Davis.

Il y avait un mois que le navire avait vu les côtes de la France s’effacer à l’horizon. Ce voyage à travers l’immensité, sans autre vue que le ciel et les vagues écumantes, avait singulièrement influé sur l’esprit du comte de Navailles. Lui, qui était naguère d’une insouciance incroyable, avait fini par subir l’influence de l’ambiance qui l’entourait. Les chants des matelots lui semblaient mille fois préférables aux sons des orchestres qui, autrefois, emportaient les valseurs à travers ses brillants salons ; et quand le soir, appuyé sur le bordage, il entendait la voix plaintive de la brise passer dans les agrès, il se prenait à regarder le ciel, le cœur agité par une émotion indéfinissable.

Ce changement n’avait pas échappé à Charles Vernier, et plus d’une fois il avait surpris son ami rêvant ainsi sous le scintillement des étoiles. Cette métamorphose l’avait ravi, car il aimait sincèrement le comte et désirait vivement le voir revenir à une perception plus exacte des choses de la vie et des devoirs qui incombent à un homme soucieux de sa dignité et de l’estime des autres, ce qui, jusque-là, lui avait totalement fait défaut. Un soir que M. de Navailles s’attardait plus que de coutume dans une de ses rêveries, il s’approcha de lui et lui demanda brusquement :

— À quoi songes-tu donc, Henri ?

— Mais… dit le comte un peu troublé, je ne sais… à rien.

— Allons, allons, reprit Vernier en souriant, ne te défends pas d’éprouver un certain charme à la contemplation de ce beau ciel où l’œil du marin croit toujours apercevoir le visage de Dieu. Ah ! vois-tu, notre existence à nous autres ne ressemble en rien à celle des habitants des villes. La vue des merveilles scientifiques au milieu desquelles ils vivent leur fait parfois oublier qu’ils ne sont que poussière et qu’ils retourneront en poussière. Le scepticisme les envahit et ils ne semblent point se douter que tout ce dont ils sont si fiers est l’œuvre du Créateur, sans qui nous serions encore dans le néant. Les marins, au contraire, sentant continuellement le besoin d’une protection occulte qui, au moment des dangers, seconde leurs efforts, tournent sans cesse leur regard et élèvent leur âme sur celui qui peut tout, car sur ces vagues, l’homme se sent bien peu de chose, et s’il ne comptait que sur lui-même, le cœur lui manquerait plus d’une fois. La nuit où nous eûmes à essuyer cette fameuse tempête, n’as-tu pas entendu l’équipage implorer la patronne des Bretons ? Sans ce suprême espoir, tu eusses vu mes matelots affolés de terreur en face de la mort qui se dressait effrayante et presque inévitable. Au lieu de ce morne désespoir, ils se tenaient fermes et résolus, confiant en la puissance de celle qu’ils imploraient… Essaie un peu de leur dire qu’ils ne lui doivent pas leur salut, tu verras comme ils te recevront ; il n’y aurait même rien d’étonnant à ce qu’ils te fissent passer par dessus le bord.

— Oui, oui, dit le comte ; tu dois avoir raison. Depuis quelques jours, je ne me sens plus le même : tout un monde de pensées nouvelles s’empare de mon esprit, et, faut-il te l’avouer ?… Eh bien… parfois j’ai honte de mon existence passée. Je me dis que l’homme doit avoir été créé pour autre choses que pour les plaisirs frivoles où j’ai englouti ma fortune.

— À la bonne heure ! s’écria joyeusement Charles Vernier. Tu te ressaisis enfin et le gentilhomme remplace le gommeux oisif… Tes paroles me ravissent, car j’y vois l’indice d’une existence nouvelle pour toi. Dans quelques mois, tu auras de l’or, beaucoup d’or ! songe à l’employer utilement, et tu sentiras alors combien il est doux de pouvoir s’estimer soi-même. Maintenant allons nous reposer… Le vent est bon, la mer est calme ; demain nous entrerons dans le détroit de Davis, c’est-à-dire dans la deuxième partie de notre voyage.


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Après cinq jours d’une marche fatigante… (page 45)

Les deux amis échangèrent une poignée de mains, puis chacun se dirigea vers sa cabine.

Le lendemain, un peu avant le coucher du soleil, le Caïman quittait l’Atlantique et pénétrait dans le détroit découvert par le navigateur anglais John Davis, en 1585.

Le temps était brumeux, le ciel bas et nuageux. Une bise glaciale soufflait avec des sifflements aigus ; aussi, le comte, peu accoutumé à une semblable température, s’enferma-t-il dans sa cabine avec la ferme résolution de n’en sortir que lorsqu’il lui faudrait quitter le bord.

Cependant, le navire filait à toute vitesse, et ne tarda pas à pénétrer dans le détroit de Lancastre, puis dans celui de Barrow. Doublant ensuite le cap de la Providence, situé au sud de l’île Melville, le capitaine entra dans le détroit de Banks ; enfin, passant devant le cap Prince Alfred, il lança le Caïman dans l’Océan Arctique et gouverna à l’Ouest, se dirigeant droit sur la baie de Mackenzie, où il jeta l’ancre après un voyage de plus de trois mois.

Charles Vernier ordonna que l’équipage prit deux jours de repos, dont il profita pour aller à terre afin de se procurer des porteurs pour faire transporter le matériel indispensable jusqu’au Klondyke, dont il connaissait l’emplacement exact.

Il n’eut aucune peine à trouver vingt hommes robustes, habitués au climat. C’étaient, pour la plupart, des Indiens civilisés, pauvres hères qui, pour une somme relativement modique, sont toujours à la disposition de ceux qui veulent bien les employer.

Aux termes de leurs engagements, les matelots du Caïman n’avaient pas de rémunération fixe. Charles Vernier s’était engagé à leur abandonner un vingtième de ce que rapporterait l’expédition, moyennant quoi ils lui devaient leurs services à terre comme à bord. Ils étaient trente, tous intelligents et énergiques. En mettant le pied sur le Caïman, ils savaient ce qui les attendait, c’est-à-dire des fatigues et des dangers sans nombre, peut-être même la mort ; mais ils savaient aussi qu’en cas de réussite leur part dans les bénéfices serait fort belle.

Le capitaine décida que vingt hommes de l’équipage seraient tirés au sort, et se joindraient aux porteurs qu’il avait engagés ; dix devaient rester à bord. Le tirage au sort avait pour but d’éviter toute jalousie entre les matelots, car il était bien évident que chacun n’eût pas demandé mieux que de rester sur le Caïman.

Quand les hommes qui devaient l’accompagner furent désignés, le capitaine fit débarquer des chaloupes démontables qui, par un système ingénieux, pourraient, lorsque ce serait nécessaire, être placées sur des affûts roulants, ce qui permettait de voyager par terre et par eau, précaution indispensable dans une contrée comme le Youkon sillonnée en tous sens par des rivières.

Au moment du départ, chaque matelot fut armé d’un fusil à répétition muni d’une courte baïonnette, d’un revolver et d’une hache d’abordage. Cette dernière arme devait surtout servir à frayer un passage dans les forêts vierges que l’on aurait à traverser.

Enfin, huit jours après l’arrivé du Caïman dans la baie de Mackenzie, Charles Vernier et le comte de Navailles se plaçaient en tête de leur troupe et se dirigeaient vers l’intérieur des terres.

Malgré les représentations du comte, Valentin avait énergiquement refusé de rester à bord.

— Ma place est près de vous, avait-il déclaré, et je ne vous quitterai pas.

Puis il était allé se ranger à côté de son ami Loriot, dont le nom avait été désigné par le sort pour suivre l’expédition dans l’intérieur des terres.

Les chaloupes, dont plusieurs étaient remplies de vivres et d’outils, avaient été placées sur les affûts, que tiraient, au moyen de cordes, les porteurs indigènes, précédés des matelots qui leur frayaient un chemin.

Après cinq jours d’une marche fatigante, par un froid terrible, on atteignit le bord de la rivière Rouge.

Les chaloupes furent mises à l’eau et les affûts embarqués. Puis lorsque les hommes se furent installés tant bien que mal, la petite flottille commença à suivre le courant.

Dans la première chaloupe se tenaient six matelots, le comte et le capitaine Vernier qui, une boussole à la main, dirigeait sa troupe.

Le soir, on fit halte sur une rive rocailleuse et désolée. Vernier envoya une dizaine d’hommes couper quelques maigres sapins et l’on alluma de grands feux pour combattre le froid mortel de la nuit.

On était en plein été, et Vernier se demandait ce que deviendrait l’expédition si elle devait durer deux ou trois mois, car à en juger par la température actuelle, il était peu probable que des Européens pussent supporter le froid rigoureux de l’hiver. Aussi s’employait-il activement à abréger le voyage le plus possible.

Après avoir suivi le cours de la rivière Rouge pendant six jours, le capitaine fit débarquer son monde et replacer les chaloupes sur les affûts, puis il guida la marche à travers des défilés tortueux et presque inabordables, jusqu’à la rivière Plumée ; là, on fit halte pour se reposer une journée, après quoi l’on traversa la rivière.

Les aventuriers se trouvaient en face des monts Richardson, au nord du commencement des montagnes rocheuses. À partir de ce moment surgirent des obstacles sans nombre. Après avoir escaladé, en traînant le matériel, des collines hérissées de rocs, il fallait avancer à travers un sol inégal et bouleversé comme à la suite d’un tremblement de terre. Cependant, pas une plainte ne s’élevait : les porteurs s’acquittaient bravement de leur tâche, dans l’espoir d’une gratification ; les matelots quoique souffrant beaucoup du froid, faisaient preuve d’une belle intrépidité.

Un matin, au moment de lever le camp, un marin apporta au capitaine une pierre jaunâtre, grosse comme un œuf d’autruche, qu’il avait trouvée à peu de distance

— De l’or ! s’écria Charles Vernier… Ne partons pas encore, il faut que j’explore les environs.

Il s’éloigna, suivit du comte qui n’avait pu retenir un cri de joie en entendant l’exclamation de son ami.

Après avoir erré dans plusieurs directions, les deux aventuriers remarquèrent qu’en se dirigeant à l’ouest, ils foulaient un sol plus friable et d’une nuance moins foncée.

Soudain, le capitaine s’arrêta comme médusé. Le soleil venait de se lever, et ses rayons semblaient donner à la plaine un reflet doré. Il n’y avait pas à s’y tromper, à perte de vue s’étendait un terrain aurifère, coupé par une petite rivière étroite et sinueuse.

— Ami, dit Vernier en serrant convulsivement le bras du comte, nous sommes sur les bords du Klondyke. Mes renseignements étaient exacts car voici, devant nous et sous nos pieds, les trésors incalculables dont je t’ai parlé… Oublions la fatigue et le froid. Nous allons puiser à pleines mains dans ces richesses qui semblent des parcelles du soleil tombées sur cette terre encore vierge… Ah ! le chasseur canadien ne m’avait pas trompé, et il y a bien là de quoi devenir le roi de l’univers !… Retournons au camp et faisons transporter ici le matériel, afin que nous commencions les fouilles aujourd’hui même… Eh bien ! tu ne réponds rien… Qu’as-tu donc… Eh ! mais, tu te trouves mal !…

Et Vernier reçut dans ses bras le comte qui, en proie à une violente émotion, avait subitement pâli :

— Ce n’est rien, dit le jeune homme en se redressant vivement.

— La vue de tant d’or te trouble, n’est-il pas vrai ?

— Je l’avoue… mais c’est passé. Retournons au camp.

— C’est étrange ! dit Vernier avec un rire nerveux, je n’aurais jamais cru éprouver l’impression que je ressens en ce moment. Je ris et j’ai envie de pleurer.

— C’est nerveux, dit le comte en allongeant le pas ; éloignons-nous et cette impression se dissipera.

En effet, à mesure qu’ils se rapprochaient du camp, cette sorte de fascination qui les avait remplis d’un trouble indéfinissable disparaissait graduellement, et lorsqu’ils eurent rejoint leurs compagnons, ils étaient redevenus complètement calmes.

La troupe se mit immédiatement en marche.

En arrivant sur le terrain que l’on devait exploiter, les deux amis furent très étonnés de ne pas ressentir l’émotion qui les avait précédemment agités ; mais en revanche les matelots se mirent à chanter et danser comme s’ils étaient en proie à une véritable frénésie.

— De l’or !… De l’or !… hurlaient-ils sur les airs les plus variés.

Les deux amis souriaient de cette folie passagère dont ils avaient eux-mêmes ressenti les premières atteintes, mais ils ne pouvaient s’empêcher de faire quelques réflexions philosophiques sur cette étrange influence magnétique de l’or, pour la possession duquel tant de crimes se commettent, comme aussi tant de belles actions.

Les indigènes, plus calmes que les matelots, se contentaient d’exprimer leur satisfaction par des regards brillants de convoitise.

Comme tout a une fin, l’exaltation aussi bien qu’autre chose, les chants et les danses cessèrent enfin, et l’on put procéder à l’installation définitive du campement.

Quoique cette contrée fût absolument déserte, le capitaine Vernier n’en prit pas moins de minutieuses précautions afin d’être prêt à toute éventualité. Pendant que les indigènes déchargeaient les chariots, les hommes de l’équipage abattaient quelques arbres rabougris qui poussaient ça et là, comme à regret, et les amoncelaient près du camp.

Ce soir-là, les matelots soupèrent joyeusement, ce qui ne leur était pas arrivé depuis qu’ils avaient quitté le Caïman. Après le repas, lorsque les pipes furent allumées, les propos les plus extravagants, les projets les plus in


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Cet enfant de la Garonne parlait gravement de faire
construire un château style moyen-âge… (page 51).

sensés prirent leur vol. Encore sous le coup de l’émotion

qui les avait affolés, les matelots faisaient des rêves d’avenir : l’un parlait d’acheter une douzaine de navires et de se faire armateur ; un autre déclarait qu’il préférait placer son argent et vivre somptueusement avec les deux ou trois cents mille francs de rente qu’il se ferait ainsi. Le plus ambitieux de tous était un Gascon : cet enfant de la Garonne parlait gravement d’acheter tout un chef-lieu d’arrondissement, d’y faire construire un château style moyen-âge et de rétablir le servage dans ses domaines. Il était bien entendu que le droit des gens, la loi, les gendarmes n’existeraient plus pour lui ; pour un peu, il eût parlé de mettre le Youkon dans sa poche et de retourner tranquillement dans son pays.

Le Parisien, qui avait écouté en riant toutes ces billevesées, jeta subitement une douche sur ces cervelles en ébullition.

— Pour faire tant de projets, dit-il tout à coup, savez-vous seulement à combien se montera votre part de bénéfices ?

L’enthousiasme tomba comme par enchantement et les pipes s’éteignirent d’elles-mêmes à ces simples mots qui rappelaient chacun au sentiment de la réalité.

— Quel malheur ! soupira le Gascon ; je croyais déjà que c’était arrivé.

Les aventuriers se retirèrent alors sous des bâches élevées à la hâte pour tenir lieu de tentes et tout dormit bientôt dans le camp, à l’exception de deux matelots placés en sentinelle.

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III

la moisson d’or


Dès que l’aube parut, un coup de sifflet réveilla les dormeurs, qui furent sur pied en un clin d’œil, tant on avait hâte de se mettre à la besogne.

Le capitaine fit distribuer des pioches aux indigènes, qui se mirent immédiatement au travail. À mesure que des pépites d’or jaillissaient du sol, les matelots s’en emparaient et les jetaient dans des baquets pleins d’eau où la terre se liquéfiait, tandis que le précieux métal tombait au fond. L’eau, ou plutôt la boue vidée, on recueillait l’or, qui était aussitôt enfermé dans des sacs de toile.

La récolte de cette première journée émerveilla les deux amis. Jamais, dans leurs plus folles espérances, ils n’eussent osé concevoir un tel résultat.

Après un mois de travail, les chaloupes étaient pleines de sacs d’or empilés de façon à ne point perdre de place.

Le capitaine songea alors au retour. Le chargement étant aussi complet que possible, rien ne retenait plus les aventuriers. Pourtant, chacun éprouvait une sorte de regret à abandonner les immenses richesses au milieu desquelles on s’ébattait. Il ne fallut rien moins que l’énergie du chef pour décider ses hommes à faire les préparatifs de départ.

— Que regrettez-vous ? leur dit-il. Nos chaloupes sont pleines d’or et nous ne pouvons en emporter davantage. Remettons-nous donc en route sans plus tarder et regagnons le Caïman. Si nous nous attardions ici, nous serions surpris par l’hiver et, alors, adieu le chargement ! Peut-être même ne sortirions-nous pas de cet affreux pays.

Convaincus par ces paroles de leur capitaine, les matelots aidèrent les porteurs à placer les chaloupes sur les affûts, et l’on reprit la route déjà si péniblement parcourue. Mais une déception attendait les aventuriers sur la rive de la rivière Plumée, qu’il fallait traverser pour gagner la rivière Rouge : la première chaloupe que l’on mit à l’eau sombra, et il fallut plusieurs heures pour ramener à terre son chargement.

Le capitaine fit alors alléger les chaloupes des deux tiers de leur cargaison, ce qui nécessita des allées et venues qui prirent deux jours.

Une fois au bord de la rivière Rouge, autre désagrément ; au lieu de remonter le courant, il fallut suivre la rive, puisque les chaloupes n’auraient pu tenir à flot, aussi n’avançait-on que lentement. Parfois, il fallait faire halte pour relever une chaloupe qui venait de verser, ou bien, accident plus grave, pour réparer un affût. Mais où il fallait déployer une énergie surhumaine, c’était pour franchir les montagnes. Presque toujours on était obligé de décharger les véhicules et de transporter, l’un après l’autre, les sacs d’or qu’ils contenaient, jusqu’à la cime, puis c’était le tour du matériel, après quoi l’on opérait la descente sur l’autre versant, en agissant de la même manière.

Au milieu de toutes ces difficultés, le capitaine Vernier se multipliait, encourageant ses hommes et prêchant d’exemple. Quant au comte, il maugréait contre ces nombreux obstacles et ne s’occupait que de sa propre personne, suivi pas à pas par son fidèle Valentin qui veillait sur lui avec la sollicitude d’une mère.

Quelques jours de marche séparaient encore nos aventuriers de la baie de Mackenzie, quand une pluie diluvienne vint ajouter à leurs embarras déjà si grands. Ils étaient obligés de contourner de véritables lacs. Parfois ils allaient, des heures entières, avec de l’eau jusqu’à la ceinture. Pour combattre le froid qui, dans ce cas, engourdissait leurs membres exténués, le capitaine Vernier faisait préparer du café que l’on avalait bouillant. Il prenait tant de précautions et veillait si bien à tout, que, chose extraordinaire, aucun de ses hommes ne tomba malade. Lorsque l’on faisait halte pour la nuit, de grands feux étaient allumés, et chacun faisait sécher soigneusement ses vêtements, puis un souper abondant était servi, après quoi l’on se couchait tant bien que mal.

— Oh ! mon hôtel de la rue de Varennes ! soupirait parfois le comte de Navailles.

— Tu le reverras, lui répondait son ami ; seulement, il faut le gagner, car il ne t’appartient plus, puisque tes créanciers s’en sont emparés.

L’on arriva enfin en vue de la côte, et bientôt les mâts du Caïman apparurent aux yeux émerveillés des matelots, qui saluèrent leur navire par des hurlements de joie aussi retentissants que prolongés. Manifestation bien compréhensible chez des hommes venant d’affronter tant de dangers et de supporter tant de souffrances.

L’embarquement de l’or prit une journée. Cette opération achevée, les porteurs furent largement rétribués, puis, profitant d’un vent favorable, le capitaine fit lever l’ancre, et le Caïman reprit, toutes voiles dehors, la route déjà parcourue, emportant dans ses flancs les espérances et les rêves des hardis aventuriers.

Se souvenant de la tempête qui avait assailli son navire, Vernier ne voulut pas risquer de perdre, en traversant l’Atlantique, les fruits de tant de fatigues. En conséquence, il relâcha à New York, où il échangea sa cargaison contre des traites à vue sur une banque du Havre, représentant cinq millions.

— Dans un naufrage, avait-il dit à son ami, les hommes se sauvent quelquefois, la cargaison jamais. Maintenant que je l’ai en portefeuille, nous aurons bien du malheur si elle nous échappe.

Cette manière de voir avait été accueillie favorablement par les matelots, qui, connaissant les caprices des flots, songeaient avec terreur à ce qu’il adviendrait en cas de sinistre. Aussi fut-ce allègrement qu’ils larguèrent les voiles au moment du départ, et le Caïman, allégé de sa lourde cargaison, fila rapidement à travers les vagues bleues de l’Atlantique.

Au bout de deux jours, le vent tomba subitement. Le


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J’irai porter mes picaillons à la bonne vieille… (page 61).

capitaine fit allumer la machine, et une heure après, le

navire reprenait sa marche, avec, seulement, sa brigantine et son grand foc, les autres voiles ayant été carguées.

Le Caïman qui, jusque-là, avait marché gracieusement incliné sur le flanc, se redressa, et le halètement de la machine remplaça le murmure de la brise dans les agrès.

Profitant de ce que le calme de la mer ne nécessitait point sa présence sur le pont, le capitaine Vernier emmena son ami dans sa cabine et s’occupa des comptes.

L’équipage devait recevoir un vingtième des bénéfices, c’était donc deux cent cinquante mille francs que les matelots devraient se partager.

Ce point arrêté, on discuta sur la part qui revenait au lieutenant. Il n’avait eu que peu de chose à faire, mais il n’en avait pas moins été le commandant du navire en l’absence du capitaine, dont il était un ancien camarade ; de plus, il n’eut pas été juste qu’un officier touchât la même solde qu’un matelot. Les deux amis décidèrent donc qu’il lui serait attribué, sur leurs parts, une somme de vingt mille francs.

— Reste le Caïman, dit le capitaine, je le revendrai bien ce qu’il nous a coûté.

— Pourquoi le vendre ? dit vivement le comte.

— Que veux-tu donc en faire ?… Tu ne penses pas le faire monter en épingle et le porter à ta cravate comme un souvenir de notre voyage.

— J’avoue qu’il me gênerait un peu.

— Eh bien, alors ?…

— Ne peut-il nous servir à faire des voyages d’agréments ?

— Peste ! comme tu prends goût au métier !

Le comte rougit, mais ne répondit pas. Il avait évidemment une arrière-pensée, mais laquelle ?…

C’était l’opinion de Vernier, mais il était trop délicat pour gêner son ami par une question indiscrète. Puisque ce dernier ne jugeait point à propos de s’expliquer franchement, il feignit de se contenter de ce qu’il lui disait et consentit à conserver le navire.

Pendant que les deux amis discutaient ainsi, Loriot et Valentin, assis sur le gaillard d’avant, causaient également de leurs petites affaires, ce qui leur était d’autant plus facile que chacun connaissait maintenant le chiffre de ce qu’il aurait à toucher en arrivant en France.

— Que feras-tu de ton argent ? avait demandé le Parisien.

— Quel argent ? répondit Valentin.

— Mais ta part dans les bénéfices.

— Il ne me revient rien. J’ai accompagné mon maître, parce que c’était mon devoir, mais je n’ai rien à voir dans le succès de l’expédition, si ce n’est que j’en suis bien heureux pour monsieur le comte.

— En voilà du désintéressement !

— En quoi cela t’étonne-t-il ?

— N’as-tu pas travaillé comme nous ?

— Si fait.

— Et tu ne seras point rétribué ?

— Je n’ai pas besoin d’argent, puisque mon maître me donne tout ce qu’il me faut.

— Tu n’as donc pas de parents à soutenir ?

— Mes parents, dit tristement Valentin, ils sont là-haut !

Et de la main il désigna le ciel.

Le Parisien baissa la tête et sembla réfléchir profondément.

— Valentin, dit-il au bout d’un instant, tu ne te doutes pas du service que tu viens de rendre à ma pauvre vieille mère.

— Vraiment ! fit le domestique, abasourdi.

— Oui, car je me disposais à tirer une de ces bordées !…

— Une bordée !… Qu’est-ce que c’est ? interrogea Valentin, peu au fait de l’argot des marins.

— C’est une série de fêtes et de bombances que les matelots s’offrent lorsqu’ils sont à terre et qu’ils ont le gousset garni… Ah ! Dieu ! m’en étais-je promis pour le débarquement ! Mais tes paroles m’ont rappelé qu’un jour aussi je n’aurai plus de mère et, ma foi !…

— Achève, Loriot.

— Au lieu de tirer une bordée, je prendrai le train de Paris et j’irai porter mes picaillons à la bonne vieille qui habite le faubourg Saint-Martin… Va-t-elle être heureuse ! … Quand je pense que j’allais gaspiller un argent qui pourra la faire vivre pendant plusieurs années, je ne sais ce que je me ferais !

Et, plein de remords pour la mauvaise pensée qui avait un instant hanté son esprit, Loriot s’administra une de ces paires de gifles qui font époque dans la vie d’un homme, fût-il Parisien et marin.

— Maintenant, dit-il, ça va mieux… C’est égal, l’homme est une bien vilaine bête et toujours prêt à commettre une sottise.

— Ainsi, dit Valentin, tu donneras tout ton argent à ta mère ?

— Sans en soustraire une centime, oui, mon vieux.

— C’est bien cela.

— Tu trouves ?… Allons ça me fait plaisir ; c’est que vois-tu, si la tête est folle, le cœur est bon : ainsi, toi, je t’ai fait pas mal de misères, eh bien ! foi de marin ! je le regrette, car tu es un charmant garçon !

— Tu exagères, dit modestement Valentin, tu exagères.

— Mais non, mais non ; je sais ce que je dis… Tiens, voilà, là-bas, le Gascon : nous allons rire… Eh ! Gascon ! cria-t-il à un matelot qui semblait rêver au pied du grand mât, mets la barre sur le gaillard d’avant et viens nous accoster.

Le matelot s’approcha lentement.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il d’un ton maussade.

— Je veux te demander où en est ton château… Le plan en est-il fait et as-tu décidé quelle serait l’étendue de tes domaines ?

— Tu te moques de moi, n’est-ce pas ? répliqua le Gascon d’un ton aigre. Tu as bien raison, car il faut être fameusement godiche pour risquer sa peau uniquement pour enrichir les autres.

— De qui parles-tu ?

— Du capitaine et de son ami… Dire que ces gens-là vont rouler sur les millions, tandis que nous n’aurons que quelques sous !

— Huit mille francs constituent un peu plus que quelques sous, hasarda Valentin.

— Vraiment ! goguenarda le matelot ; vous trouvez peut-être que c’est trop… Qu’est-ce que le capitaine et son comte ont donc fait de plus que moi ?

— D’abord, ils ont fourni tout ce qui était nécessaire à l’expédition.

— D’accord, mais après ?

— Ils connaissaient l’endroit où l’on devait trouver l’or.

— Tout cela ne justifie pas la disproportion qui existe dans nos parts respectives.

— Et si le Caïman avait fait naufrage, qui aurait supporté la perte ?

Le Gascon lança à Valentin un mauvais regard et s’éloigna en grommelant.

— Pauvre Gascon ! ricana le Parisien, il ne peut se consoler de la perte de son domaine imaginaire.

— Pourtant, fit Valentin, mon raisonnement était assez juste : celui qui risque des capitaux dans une entreprise, a droit à des bénéfices plus considérables que celui qui, simple instrument, ne fournit que son travail.

— Ce que tu dis là me rappelle une conférence politique à laquelle j’ai assisté quand j’étais apprenti serrurier à Paris. Il y avait là un orateur socialiste qui prétendait justement le contraire. C’était un ancien ouvrier tisseur du Rhône, qui avait réussi, au moment d’une grève se faire élire député.

— Qu’est-ce que c’est qu’un orateur socialiste, demanda Valentin, peu versé dans les nuances politiques.

— Un orateur socialiste, répondit gravement Loriot, c’est un homme assez intelligent pour se faire des rentes avec la bêtise humaine.

— Je ne comprends pas.

— Tu n’as pas besoin de comprendre. Sers fidèlement ton maître, mange tant que tu peux, bois raisonnablement. et dis-toi que tout le monde ne peut pas être millionnaire : en un mot, contente-toi de ta situation, puisqu’elle suffit à tes besoins.

— Cette fois, j’ai compris, dit Valentin.

— D’ailleurs, prends modèle sur moi… Ne suis-je pas toujours gai ?… Donc je suis satisfait de mon sort… ce qui n’empêche pas que, sans toi, j’allais faire une sottise pommée en débarquant ; aussi, à partir de maintenant vais-je être sérieux et faire des économies pour la maman, car je me rappelle qu’à l’école où j’ai été, il y avait un vieux maître qui nous disait toujours que la poche d’un prodigue ressemble au tombeau d’Adélaïde…

— Au tonneau des Danaïdes, rectifia le lieutenant qui, depuis un instant, écoutait la conversation.

— Vous êtes sûr, lieutenant, que c’était un tonneau ?

— Absolument, mon garçon.

— Mais… Adélaïde ?…

— Les Danaïdes…

— Qu’est-ce que c’était.

— Tu veux que je te fasse un cours de Mythologie

— Jamais de la vie !… Ce serait trop compliqué pour moi.

À ce moment, le sifflet du maître d’équipage appela les tribordais sur le pont.

Le Parisien se leva vivement et alla se joindre à ses camarades, qui sortaient des écoutilles.

Cependant le Caïman continuait de voguer rapidement sous un ciel limpide qui faisait oublier aux matelots les brumes glaciales du Youkon.

Un matin, le soleil, en dissipant le brouillard, montra les côtes de France.

À la vue de la terre natale et des nombreux navires qui sillonnaient la mer, les uns sortant du Havre, les autres s’y rendant, l’équipage du Caïman poussa des cris d’allégresse et se livra à toutes sortes de cabrioles à rendre jaloux une bande de singes. C’est que, après une longue absence, il est bien doux de revoir la Patrie, où vivent ceux que l’on aime, où dorment ceux que l’on a aimés. Les êtres chers qui vous attendent, on va les revoir, les embrasser, leur conter ses aventures, en les brodant un peu, par exemple, mais l’on est si heureux de se voir réunis, que les récits les plus invraisemblables ne rencontrent que des auditeurs attentifs.

Plus calmes que leurs matelots, Vernier et le comte ne se livraient à aucune de ces excentricités que cause un bonheur longtemps attendu, mais leurs sourires, leurs regards disaient assez que leur cœur partageait l’enthousiasme général.

Quelques heures plus tard, le Caïman entrait dans le port, toutes voiles carguées, mû seulement par la vapeur.


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IV

l’homme n’est jamais content


Il était dix heures du soir. Une foule brillante et compacte se pressait dans les salons de l’hôtel de Navailles, splendidement décorés d’arbustes et de gerbes de fleurs.

De tous côtés, les invités causaient avec animation et le thème des conversations était partout le même : la résurrection du comte de Navailles. Car, dans le monde, un homme ruiné est un homme mort. C’est à peine si, quelques mois après sa débâcle, on prononce encore son nom.

La rentrée triomphale du comte dans la société surprenait donc au plus haut point. Pendant un an il avait complètement disparu, et tout à coup, sans que l’on s’y attendît, l’hôtel de Navailles avait rouvert ses portes. Bien plus, on parlait d’un voyage dans un pays merveilleux où l’or se trouve à fleur de terre. Hâtons-nous de dire que cette version, comme tout ce qui est vrai, rencontrait un certain nombre de sceptiques. Parmi ces derniers se trouvait le marquis de Liserot, jeune homme d’un blond fadasse, aux traits fatigués, le cou serré dans un haut faux-col qui lui donnait l’air de ces prisonniers chinois que l’on promène dans les rues, la cangue au cou.

— Pour ma part, disait-il d’un ton railleur, je ne crois point à cette histoire de contrée dorée. On ne fonde pas facilement une société minière, et je sais pertinemment que le comte était, il y a un an, dans l’impossibilité absolue de se procurer les capitaux nécessaires à l’exploitation d’une mine d’or.

— Cependant, répondit le baron de Versac, homme d’un certain âge, la fortune de notre ami est rétablie, et à moins qu’il n’ait employé des moyens que la loi réprouve…

— Qui vous parle de cela ? reprit le marquis. Je vous dis seulement que je ne crois pas à l’histoire que chacun colporte.

— L’évangile dit : Ne jugez pas témérairement. Or, en ce moment, vous me semblez très disposé à faire, sur le compte de M. de Navailles, des suppositions fort désobligeantes pour son honneur.

— Pourtant, vous avouerez que l’on ne trouve pas ainsi, en se promenant, une vingtaine de millions.

— Sa fortune est-elle aussi considérable ? demanda le baron, étonné à l’énoncé de ce chiffre.

— C’est du moins ce que l’on suppose.

Ce spécimen des conversations qui se tenaient dans tous les groupes prouve assez que la nouvelle fortune du comte avait excité la jalousie et envenimé les langues, ce qui n’empêchait point les lèvres de sourire gracieusement à M. de Navailles qui, accompagné de son ami Charles Vernier, circulait en distribuant des poignées de mains et adressait à chacun de ses invités un mot aimable.

Quant à l’officier de marine, ne connaissant que peu de personnes dans cette réunion mondaine, il suivait machinalement son ami, plus ennuyé que joyeux dans ce milieu frivole. Le rude marin eût cent fois préféré se trouver à bord, parmi ses anciens camarades, que dans ces salons où son oreille avait déjà surpris quelques-uns des propos malveillants qui circulaient relativement à la nouvelle situation du comte qui, ne se doutant de rien, semblait marcher dans un rêve, recueillant les sourires que l’on prodigue toujours au Veau d’or, qu’il personnifiait en ce moment, car les suppositions les plus fantaisistes étaient émises sur la fortune qu’il avait rapportée de son lointain voyage et on la décuplait volontiers. D’ailleurs, la magnificence déployée pour cette soirée donnait assez raison à cette rumeur.

À minuit, les invités commencèrent à se retirer, mais non sans avoir comblé M. de Navailles, les hommes de poignées de mains, les dames d’aimables et plus ou moins sincères compliments ; et lorsque le jeune homme se trouva seul avec son ami, il fixa sur lui un regard radieux.

— Eh bien ! lui demanda-t-il, que penses-tu de ma soirée ?

— Je pense que tu as dépensé beaucoup d’argent bien inutilement, répondit froidement Charles Vernier.

— Ah ça ! deviens-tu fou ?…

— Pas le moins du monde. Tu me demandes mon avis, je te le donne, voilà tout.

— Ainsi, tu trouves que j’ai payé trop cher les témoignages de sympathie que j’ai recueillis ce soir et qui m’ont prouvé que, quoique absent, on pensait toujours à moi ?

— Aveugle, qui ne veut voir que ce qui peut flatter sa vanité, dit Vernier en haussant les épaules.

— Ma foi ! dit le comte avec humeur, je ne comprends rien à ta sortie que je n’hésite pas à qualifier d’étrange, pour ne pas dire intempestive.

— C’est que, plus indifférent que toi, j’ai vu, ce soir, autre chose que les sourires de commande qui ont si fort chatouillé ton amour-propre.

— Et qu’as-tu vu ?… voyons, raconte-moi cela, dit le comte en s’allongeant nonchalamment sur un canapé.

— Vu n’est pas exact ; je voulais dire entendu.

— Alors qu’as-tu entendu ?

— Des propos qui, si tu les avais remarqués comme moi, t’eussent fait monter au front le rouge de l’indignation.

— Explique-toi plus nettement, s’écria le comte en se dressant d’un bond… D’abord, quel est le misérable qui a osé tenir sur moi des propos injurieux ?

— Que veux-tu lui faire ? demanda tranquillement Vernier.

— Je lui ferai rentrer ses paroles dans la gorge ! s’écria M. de Navailles, hors de lui.

— Eh bien ! répondit Vernier, de plus en plus calme, extermine donc tous tes invités car il n’y avait qu’une voix pour suspecter l’origine de ta fortune.

— Enfin, que disait-on ?

— Rien de positif… des insinuations.

— Et je n’ai rien entendu !…

— Tu étais bien trop occupé à écouter les fadaises et les compliments banals que l’on te débitait, pour entendre autre chose.


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Et je n’ai rien entendu !


— Mais alors j’ai été parfaitement ridicule !

— Assez comme cela, dit Vernier en souriant… Quand on veut être encensé, il en résulte toujours quelques désagréments… Je t’avais pourtant donné de bons conseils, mais tu n’as pas voulu les suivre… Te les rappelles-tu seulement ?

Et comme le comte se taisait, pâle de colère et les dents serrées, il continua :

— Lorsque tu eus racheté ton hôtel, que te dis-je ? Que tu devrais renoncer à ta folle existence d’antan et tenir noblement ton rang dans le monde où ta fortune reconstituée te marquait une place… Dans quelque temps, tu eusses épousé une jeune fille de bonne noblesse, car les gens de ta caste tiennent à ces sortes de principes. Au lieu de cela, tu t’es mis à courir les salons et les clubs, racontant à tous notre expédition qui, à force de passer de bouche en bouche, a fini par être considérée comme invraisemblable. On est venu chez toi, ce soir, par pure curiosité, et tout en mangeant tes sandwichs au caviar et en buvant ton champagne, on ne tarissait pas en calomnies sur ton compte… J’ai même vu le moment où l’on allait te soupçonner d’être chef d’une bande de brigands, ajouta Vernier en riant.

— Tout ce que tu viens de me dire est bien vrai, n’est-ce pas ? fit le comte en posant ses mains sur les épaules de son ami.

— Je t’en donne ma parole d’honneur ! fit gravement ce dernier.

— C’est bien, dit le jeune homme en marchant d’un pas agité par le salon.

— Maintenant, que comptes-tu faire ? interrogea Vernier, inquiet de cette nervosité.

— Ce que je compte faire ! s’écria le comte, d’un ton véhément… Demain, nous partirons pour Fixin, où se trouve mon château, que mon notaire a racheté il y a quelques jours ; je mettrai ordre à quelques affaires et…

— Et ?…

— Et nous retournerons au Youkon. Mais, cette fois, je rapporterai tant d’or que j’en aurai suffisamment pour étouffer les envieux sous le poids de mon luxe… Ah ! l’on me calomnie !… Avant deux ans, tout ce monde là sera à genoux devant moi !

Vernier éclata de rire

— C’est tout ce que tu trouves comme vengeance ? fit-il lorsque son hilarité fut calmée.

— Mais… fit le comte interdit.

— Tes paroles n’ont pas le sens commun !… Tu es en butte à la jalousie, et pour imposer silence à ce démon qui engendre tous les vices, tu ne trouves rien de mieux que de l’exciter davantage !…

— Tout ce que tu me diras ne changera rien à ma détermination.

— Après ton Iliade, tu veux ton Odyssée !

— Raille tant que tu voudras, je retournerai là-bas…

— Ainsi, dit tristement Vernier, mon sacrifice n’aura servi à rien.

— De quel sacrifice parles-tu ?

— Combien y a-t-il de temps que, dans cet hôtel même, je te promis de t’aider à reconstituer ta fortune ?

— Quatorze ou quinze mois.

— As-tu jamais entendu dire que l’on accordât aux soldats de pareils congés ?

— Que veux-tu dire ?… Voyons achève.

— Je veux dire que, le ministre de la marine ayant refusé de prolonger mon congé, j’ai donné ma démission, c’est-à-dire renoncé à une carrière qui me plaisait par-dessus tout.

— Mais c’est de la folie ! s’écria le comte en proie à une véritable émotion.

— Le refus de mon chef me mettait dans la nécessité de déserter ou de quitter la marine, car je voulais à tout prix t’empêcher de mettre à exécution ton funeste projet. Or, aujourd’hui que, par l’abnégation dont j’ai fait preuve, tu es redevenu ce que tu étais autrefois, c’est-à-dire riche et heureux, du moins je le croyais, tu viens me dire : ce bonheur ne me suffit pas… Malheureux ! tu ne comprends donc pas que tu veux porter un défi à Dieu qui déjà t’a sauvé une fois !

Le comte était atterré. Ce qu’il venait d’apprendre le bouleversait. Un homme avait trouvé dans son amitié la force de briser volontairement une carrière qu’il aimait et qui s’annonçait comme devant être brillante. Ce sublime dévouement trouvait enfin un écho dans son cœur.

D’un bond il fut au cou de son ami.

— Pardonne-moi, lui dit-il, mais j’ignorais cela.

— Fais donc en sorte que je ne regrette pas la résolution que j’ai prise, car ce n’a pas été sans souffrir beaucoup que je m’y suis décidé.

— Dès demain, nous nous rendrons à mon manoir, et là, loin du monde, mes pensées s’apaiseront… Maintenant que je connais le tribut que tu as payé à l’amitié, qui nous lie, sois certain que je ne serai pas en reste avec toi.

Le lendemain, les deux amis, accompagnés du fidèle Valentin, montaient dans le train qui devait les emporter vers la Bourgogne.

Prévenu de leur arrivée, les bons paysans de cette jolie contrée avaient organisé une petite fête pour saluer l’héritier des comtes de Navailles, qu’ils avaient pensé perdre à jamais le jour où le château avait été vendu.

Quand la voiture qui amenait les voyageurs de la gare arriva en vue du château, un groupe de jeunes filles offrit au comte un superbe bouquet, tandis que trois violons faisaient entendre leurs plus joyeux airs, et que les paysans criaient à pleins poumons :

— Vive monsieur le comte !

Cette réception, à laquelle il s’attendait si peu, toucha profondément le cœur du frivole jeune homme. Les cris des vignerons, les robes blanches des jeunes filles, les senteurs printanières, tout cela parlait délicieusement à l’âme ; aussi, le comte se demanda-t-il sérieusement si ce bonheur champêtre, si simple et si doux, n’était point préférable à tout ce qu’il avait rêvé.

Pour remercier les villageois, le comte fit organiser immédiatement des réjouissances dans la cour du château, et ce fut lui qui, après le souper, ouvrit le bal au son des violons, dont les braves musiciens jouaient avec plus d’entrain que d’accord.

Vernier était enchanté de son ami, qui semblait prendre un plaisir extrême à se retremper au souffle de cette calme et ravissante nature. Mais, hélas ! celle accès de sagesse ne dura pas, et le comte ressentit bientôt les atteintes de l’ennui. Huit jours s’étaient à peine écoulés, qu’il regrettait Paris, seul endroit où, selon lui, il fut possible de vivre.

Puis ce furent des allusions à un nouveau voyage au Youkon.

Vernier laissa passer, sans les relever, ces allusions plus ou moins claires ; mais il dut enfin répondre catégoriquement, et voici à quelle occasion :

Un jour que le comte avait prié à dîner le vieux curé du village, qui l’avait connu tout enfant, il déclara nettement que l’oisiveté lui pesait et que l’existence champêtre lui semblait dénuée de distractions.

— Mais, monsieur le comte, lui dit le curé, que ne vous occupez-vous à administrer vos biens ? Vous êtes rentré en possession de vos vignobles, qui sont considérables, gérez-les vous-même.

— Je n’entends rien à la culture de la vigne, répondit en riant le comte… C’est là besogne de vilain.

— Qu’entendez-vous par vilain ? demanda tranquillement le prêtre, comme s’il n’eût pas compris.

— Les paysans… les…

— Les gens qui vous nourrissent, interrompit vivement le vieux curé.

— Monsieur le curé !… s’écria le jeune homme.

— Peut-on désigner autrement ceux dont la sueur féconde la terre pendant que vous jouissez de l’or qu’elle vous procure ? reprit le prêtre… S’il existe une caste de privilégiés, c’est que Dieu l’a voulu ainsi, mais il ne s’ensuit pas que les favoris de la fortune soient d’une pâte autre que les déshérités… Pardonnez-moi, mon ami, de vous parler ainsi. J’ai peut-être été un peu vif, mais je vous aime beaucoup et il m’est pénible de vous voir professer des idées qui ne sont plus de mode. Tous les hommes sont égaux devant Jésus-Christ, sachez-le, et parmi les vilains, dont vous parlez si dédaigneusement, il est plus d’un homme de génie qui, s’il était connu, deviendrait la gloire de son pays. Croyez-moi, juger plus sainement les hommes et les choses, et vous vous en trouverez bien.

— Bravo ! monsieur le curé, s’écria Vernier. Vos paroles sont l’écho de celles que je lui fais entendre depuis longtemps, et je suis heureux que vos cheveux blancs soient venus à mon aide, car mieux que moi vous êtes apte à faire pénétrer la vérité dans une cervelle bourrée de préjugés.

— Deux contre moi ? dit le comte en esquissant un sourire contraint.

— Eh ! non, pas contre toi, mais bien pour toi, car c’est dans ton intérêt que nous te parlons ainsi… Tenez, monsieur le curé, voilà un gaillard à qui j’ai retiré un pistolet de la main au moment où il allait se brûler le cervelle…

— Oh ! fit le prêtre avec un mouvement d’horreur, tandis que le comte rougissait jusqu’au blanc des yeux.

— Après l’avoir désarmé, je lui ai dit : tu veux mourir parce que tu es ruiné : viens avec moi, et dans un an tu auras reconstruit ta fortune. Cela pouvait sembler un rêve, n’est-ce pas ? pourtant j’ai tenu ma parole. Eh bien ! au lieu de remercier Dieu qui nous a manifestement protégés, au lieu de jouir en paix des deux millions que je lui ai donnés, il ne songe qu’à une chose : retourner au pays de l’or… Ne t’en défends pas, ajouta-t-il en voyant son ami faire un geste de protestation, car j’ai parfaitement compris tes allusions depuis que nous sommes ici. Autrefois, deux millions te semblaient l’idéal, car c’était à peu près ce que tu avais dilapidé ; aujourd’hui, ils ne te suffisent plus : il t’en faut dix, vingt, cinquante, peut-être… Tiens, je regrette presque ce que j’ai fait pour toi, car je crains bien de t’avoir mis au cœur la soif de l’or.

— Ne regrettez rien, dit vivement le prêtre, car vous avez empêché votre ami de commettre une action abominable !

— Mais, monsieur le curé, vous ne comprenez donc pas que, s’il persiste dans ses idées, je devrai l’abandonner à son sort, et, alors, Dieu seul sait ce qui arrivera.

— Mon cher Charles, dit froidement le comte, que tu m’accompagnes ou non, je retournerai au Youkon. Tout ce que monsieur le curé et toi venez de dire est fort beau, mais rien, tu m’entends bien, rien ne me fera renoncer à mon projet.

— Ingrat ! dit Vernier.

— Non, je ne suis point un ingrat et tu sais fort bien que mon affection pour toi est aussi profonde que ma reconnaissance, mais j’ai sur le cœur ce que tu m’as dit à Paris, la nuit qui a précédé notre départ pour ce château. Je veux que tous ces gens qui, paraît-il, me calomniaient, viennent, éblouis, mendier mes sourires.

— Vous glissez sur une pente fatale ! dit le vénérable prêtre en hochant tristement la tête.

— Laissez donc, monsieur le curé, répartit en riant le comte ; je reviendrai sain et sauf, quelque chose me le dit et ce jour-là, je vous donnerai de quoi faire bâtir une belle église, car la vôtre est bien mesquine.

— Monsieur, fit gravement le prêtre, les prières sont aussi agréables au Seigneur, venant d’une humble église de village que d’une basilique.

— Je le sais, aussi n’ai-je voulu que vous prouver mon estime.

— Vous me la prouveriez bien davantage en suivant mes conseils.

— Vous en demandez trop, dit M. de Navailles en tendant la main au curé, qui s’était levé pour prendre congé.

Quand les deux amis furent seuls, Vernier, qui s’était levé pour saluer le prêtre, reprit sa place et regarda le comte bien en face.

— Ainsi, dit-il, tu es complètement résolu à faire un second voyage ?

— Oui, dit nettement le jeune homme.

— C’est bien : que notre destinée s’accomplisse.

— Ce qui veut dire ?…

— Que je ne te laisserai point partir seul.

Allons donc ! s’écria joyeusement le comte, je savais bien que tu finirais par te ranger à mon avis.

— Tu te trompes ; je ne partage nullement ta manière de voir : j’ai la conviction que tu vas faire une sottise, mais je suis trop ton ami pour ne pas veiller sur toi. Il est bien certain qu’avec le Caïman et un bon capitaine pour le commander tu pourrais, au besoin, te passer de moi, puisque tu connais la route à suivre, pourtant, je crois pouvoir t’empêcher de faire quelques folies, car, il faut bien le reconnaître, tu n’as pas l’étoffe d’un chef d’expédition.

— Tu n’es pas poli, dit aigrement le comte, froissé dans son amour-propre.

— Je suis sincère, ce qui vaut mieux. Le plus mauvais service que l’on puisse rendre aux gens, c’est de leur casser des encensoirs sur le nez.

— Ainsi, tu es prêt à partir ?

— Oui.

— Bien. Voici donc ce qu’il faut faire : je vais me rendre à Paris où je resterai une huitaine de jours, afin de régler quelques affaires en litige. Pendant ce temps, tu te rendras au Havre, et tu t’arrangeras pour trouver un équipage sérieux sur lequel nous puissions compter.

— Les hommes qui nous ont déjà accompagnés ne demanderont qu’à repartir ; je sais où les retrouver.

— Allons, allons, dit le comte en se frottant les mains, nous avons encore de l’or sur la planche. Ah ! messieurs les gens du monde, vous vous êtes permis de me calomnier ! … Attendez mon retour…

— Toujours ton sot orgueil, dit amèrement Vernier.

— Eh ! mon cher, chacun prend son plaisir où il le trouve. Le mien sera de voir crever d’envie tous ceux qui m’approcheront.

Au lieu de continuer sur ce sujet, Vernier haussa les épaules et fit dévier la conversation en parlant des préparatifs de départ.


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Oh ! fit le prêtre avec un mouvement d’horreur… (page 77).

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V

deuxième voyage


Par une belle matinée de mai, le Caïman, quittait pour la seconde fois le port du Havre et s’élançait, toutes voiles dehors, vers la haute mer, dans la direction du nord.

Le comte de Navailles, appuyé contre un mât, un carnet à la main, se livrait à des calculs de mathématique, non pas, comme Galilée, pour mesurer les astres, mais pour établir par avance le chiffre des bénéfices qu’il comptait retirer de ce nouveau voyage.

Vernier avait réussi à retrouver tous ses anciens matelots, ainsi que le lieutenant, et n’avait point eu de peine à les décider à reprendre encore une fois la route du Youkon. Les quelques milliers de francs qu’ils avaient touchés leur semblaient une fortune qu’il ne demandaient pas mieux que de grossir par de nouveaux bénéfices. Rien n’était donc changé à bord du Caïman, qui fendait allègrement les flots, poussé par un bon vent de sud-est.

Les jours s’écoulaient, puis les semaines, et enfin les mois, sans que le moindre incident vint troubler la monotonie du voyage. C’était toujours le même ciel, la même mer calme à la robe de saphir, qu’une légère écume à la crête des vagues semblait orner d’une dentelle.

Enfin, à la satisfaction générale, le Caïman déboucha un jour dans la mer Arctique, filant droit sur la baie de Mackenzie, où l’ancre tomba un soir, au milieu des cris de joie des matelots énervés par cette longue route.

Instruit par l’expérience, Vernier visita soigneusement les affûts destinés à supporter les chaloupes et en fit consolider plusieurs, afin d’éviter les inconvénients qui avaient résulté de la rupture de quelques essieux, lors du précédent voyage.

Le comte trépignait d’impatience, mais Vernier n’y prenait garde. La responsabilité qui lui incombait était assez lourde pour qu’il n’attachât aucune importance à la nervosité de son ami.

— Descendrons-nous enfin à terre ? lui demandait parfois ce dernier.

— Quand tout sera prêt, répondait invariablement le capitaine.

Et il continuait de donner ses ordres et de vérifier le matériel avec la plus scrupuleuse attention.

Lorsque les porteurs engagés furent à bord, on commença de transporter à terre tout ce qui était nécessaire pour l’expédition. Comme la première fois, les matelots qui devaient suivre le capitaine furent tirés au sort, et le Parisien fut encore désigné, à la grande joie de Valentin, qui ne fraternisait qu’avec lui.

Enfin, l’on quitta la côte et l’on reprit la route primitivement suivie, mais, cette fois, sans la moindre hésitation, car les traces du passage précédent étaient assez visibles pour que l’on ne craignît point de s’égarer, ce qui eut pour résultat d’abréger de deux jours le voyage.

Bien que l’on n’eût autrefois rencontré aucun ennemi, Vernier n’en avait pas moins armé encore ses matelots, et bien lui en prit, car en arrivant à l’endroit où il avait fait sa première récolte aurifère, il se trouva face à face avec une quarantaine d’hommes à face patibulaire, dont la présence en ces lieux ne présageait rien de bon.

Il fit arrêter sa troupe à cent pas des inconnus et se disposa à entrer en pourparlers avec eux. Mais il n’en eut pas le temps ; un homme se détacha de ses compagnons et s’avança rapidement.

— Que venez-vous faire ici ? demanda-t-il brutalement en anglais à Vernier, qui, justement, comprenait et parlait couramment cette langue.

— Monsieur, répondit froidement le capitaine, j’ai pour habitude de ne répondre aux gens que lorsqu’ils s’expriment sur un ton poli.

By God ! rugit l’inconnu, je ne sais ce qui me retient de vous loger une balle dans la tête.

— Essayez, dit Vernier en tirant de sa ceinture un revolver qu’il arma.

Les deux hommes se considérèrent, les yeux dans les yeux, avec un silence inquiétant.

Les porteurs, que Vernier avait jugé prudent de ne point armer, prirent du champ et les matelots restèrent seuls groupés derrière leurs chefs, avec, à leur tête, le comte flanqué de son fidèle Valentin.

— Trêve de rodomontades, dit enfin le capitaine : que nous voulez-vous ?

— Je veux que vous partiez immédiatement, répondit l’inconnu, d’un ton où perçait la menace.

— Et si je refuse ?…

— Vos os blanchiront ici, voilà tout.

Vernier sentait une sourde colère s’emparer de lui : mais réagissant par un violent effort de volonté, il sourit et dit d’un ton fort calme :

— Monsieur, la terre appartenant au premier occupant, je pourrais vous prouver que j’ai déjà fouillé le sol à l’endroit où nous nous trouvons, mais comme cela nous entraînerait probablement dans une discussion oiseuse, je préfère vous dire ceci : le sol est aurifère sur une grande étendue, il y a là des trésors tels, que nos deux troupes réunies n’en emporteraient pas la millième partie. Retournez donc près de vos compagnons et travaillez de votre côté, comme nous travaillerons du nôtre. Si, même, nous pouvons vous être utiles, soyez certain que nous ne nous déroberons pas devant la solidarité qui oblige les hommes à s’entraider.

— Aurais-je affaire à un prédicateur ? demanda d’un ton narquois l’inconnu, en dévisageant insolemment son interlocuteur.

Le désir d’injurier était si évident que Vernier rougit de colère.

— Puisque c’est ainsi, dit-il d’une voix furieuse, je vais vous parler autrement : si, dans une heure, vous et vos compagnons n’avez pas disparu derrière celle colline que vous voyez là-bas, je me charge de vous faire quitter le terrain.

Prompt comme l’éclair, l’inconnu fit un bond en arrière arma sa carabine et l’épaula ; mais avant qu’il eût le temps de viser, Vernier lui envoya une balle de revolver entre les yeux.

Les aventuriers inconnus n’avaient, jusque-là, fait aucun mouvement. Mais en voyant tomber leur camarade, ils armèrent leurs carabines et envoyèrent une volée de balles à la troupe de Vernier, pas assez rapidement, pourtant, pour que ce dernier n’ait eu le temps de faire coucher ses matelots à plat ventre, de sorte que les projectiles sifflèrent au-dessus d’eux sans les atteindre.

— Debout ! cria Vernier… Enjoué… Feu !…

Une grêle de balles s’abattit sur les ennemis.

— Feu à volonté ! commanda encore le capitaine.

Les matelots commencèrent à faire entendre le roulement crépitant de leurs fusils à répétition, abattant vingt-cinq hommes en moins d’une minute.

Les survivants s’abritèrent derrière des accidents de terrain et firent un feu si bien dirigé que cinq matelots tombèrent morts et plusieurs furent blessés.

Comprenant que ses hommes risquaient d’être massacrés jusqu’au dernier si le combat continuait ainsi, Vernier rassembla ses matelots derrière lui et les entraîna au pas de charge afin de déloger l’ennemi et de faire cesser ce feu meurtrier.

Courant sous les balles, les marins atteignirent rapidement deux monticules de rochers où étaient abrités les aventuriers. D’un bond ils les escaladèrent, la hache au poing.

Ce fut alors un combat acharné, une mêlée sans nom : les Français combattaient avec la conscience de leur droit, leurs adversaires avec la rage de tigres à qui l’on veut voler la proie. Peu à peu, le nombre des ennemis diminua ; enfin, affolés, accablés par le nombre, voyant partout la mort, six aventuriers réussirent à prendre la fuite. Alors on se compta. Hélas ! huit marins ne devaient plus revoir la France.

Vernier, pâle et triste, contemplait ces morts dont les yeux vitreux, fixés vers le ciel, semblaient suivre le vol de leur âme dans l’infinie.

— Henri, dit-il au comte qui regardait avec effroi ces visages livides, nous tentons Dieu !… Ceci n’est que le commencement de ce qui nous attend.

Tandis que l’on creusait une tranchée pour enterrer les morts, le comte de Navailles, les bras croisés et le front penché, se prit à songer. Cette nouvelle expédition, qu’il avait voulue, était-elle nécessaire ?… Ne pouvait-il se contenter de ce que la Providence lui avait déjà permis de recueillir ?… Ces hommes étendus sans vie, qui les avait amenés là ?…

Cette réflexion fit passer en son cœur le froid qui déjà roidissait les cadavres.

Toujours sous l’empire de ces pensées, il se prit à remonter ces rives de la vie, toujours plus fleuries à mesure qu’on se rapproche de l’enfance, puis, par une brusque transition, il évoqua l’avenir ; alors, il eut peur, car les paroles de son ami résonnaient encore à son oreille. Ce n’est que le commencement de ce qui nous attend, avait-il dit. Celte menace, qui lui semblait prophétique, le glaçait d’épouvante.

Cependant, le calme rentra en lui peu à peu, et il finit par murmurer :

— Advienne que pourra !

Il est vrai que l’effrayante vision venait de disparaître.


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Les matelots avaient été couchés dans leur tombe sanglante, et un monticule surmonté d’une petite croix faite de deux branches d’arbre lui rappelait seul que, dans quelques mois, des mères et des veuves allaient se voiler de deuil.

Néanmoins, il conserva de cette scène, pendant plusieurs jours, une sorte de mélancolie. Tandis que les travailleurs se courbaient vers la terre, le pic à la main, il errait à l’écart avec une taciturnité qui finit par inquiéter son ami. Mais l’esprit de ce frivole jeune homme était trop mobile pour rester longtemps sous la même influence. Les visions tristes s’effacèrent graduellement, et ce fut avec un sourire qu’il recommença à envisager l’avenir.

Il y avait un mois que l’on travaillait à fouiller la terre, et déjà les sacs s’emplissaient rapidement, quand, un jour, un cavalier accourant à toute bride, sauta à terre près du camp.

— Où est votre chef ? demanda-t-il à un matelot.

— Que lui voulez-vous ? répondit le marin, car la question avait été faite en français.

— Trêve de paroles inutiles, reprit brièvement l’inconnu. Conduisez-moi à votre chef.

Vernier, qui avait vu de loin le cavalier, s’approcha vivement.

— Le chef, dit-il, c’est moi : que me voulez-vous ?

— Je veux simplement vous prévenir que si vous ne partez pas immédiatement, vous êtes tous perdus !

Un frémissement courut parmi les matelots qui entouraient l’étranger.

— Il y a quelque temps, vous avez eu maille à partir avec des aventuriers, reprit l’inconnu.

— C’est exact, dit Vernier, mais je puis vous assurer qu’ils ne nous chercheront plus noise.

— En êtes-vous bien certain ?

— Dame ! autant qu’on peut l’être lorsqu’on a amoncelé six pieds de terre sur les cadavres de ceux que l’on a combattus.

— Vous oubliez que quelques-uns ont fui.

— C’est vrai, je l’oubliais.

— Eux ne vous ont pas oublié, et en ce moment ils se dirigent de ce côté avec une centaine de chenapans bons à pendre et à dépendre.

— Mais, dit Vernier soupçonneux, quel mobile vous a poussé à faire cette démarche près de moi ?

— La langue que je parle ne vous en dit-elle point assez ?

— Seriez-vous Français ?

— Je suis Canadien, d’origine française

— Oh ! alors, je comprends la sympathie que nous vous inspirons.

— Aussi, n’ai-je pas hésité à venir vous trouver, dès que j’ai appris que vous alliez être attaqués par des bandits.

— Et je vous en remercie, dit Vernier en tendant la main au Canadien. Mais, à quelle sorte de gens allons-nous avoir affaire ?… Vous m’avez dit que c’étaient des bandits, c’est déjà une indication, pourtant, je suis désireux d’avoir de plus amples renseignements.

— Ceux qui vont vous attaquer sont des gens pour la plupart mis au ban de la société. C’est une agglomération d’Anglais, d’Allemands et d’Italiens, que nous nommons communément rôdeurs de frontières. Ces individus ne vivent que de rapine et du produit des chasses de pauvres trappeurs qu’ils dévalisent sans vergogne.

— Je vois que ce sont de tristes personnages.

— Donc, vous partez sans retard ?

— Au contraire, je reste.

— Mais c’est de la démence !

— Des hommes de cœur ne sauraient fuir devant de tels misérables.

— Si, en traversant une forêt, vous aperceviez soudain une bande de tigres et qu’il vous fût permis d’éviter leur rencontre, hésiteriez-vous à gagner au large ?

— Certes, non.

— Eh bien, vous et vos hommes êtes justement dans ce cas. Les individus qui ont juré votre mort ne méritent pas que vous les traitiez comme vos semblables. Si vous en jugiez autrement, je regretterais fort de m’être dérangé pour vous prévenir et, à l’avenir, je ne m’occuperais plus des affaires des autres.

— Vous vous calomniez, cher monsieur, car vous me semblez un trop noble cœur pour ne pas agir ainsi que vous venez de le faire, dans toute circonstance semblable.

— Charles, intervint le comte, ce brave Canadien est dans le vrai, nous devons quitter la place sans perdre une minute.

— Est-ce bien toi qui parles ainsi ? s’écria Vernier au comble de la surprise.

— Si nous étions seuls, sois certain que je tiendrais un autre langage ; mais nous n’avons pas le droit d’exposer à une mort certaine ceux qui nous accompagnent.

— Soit, dit Vernier, je suivrai ton conseil, ou plutôt le vôtre, car vous êtes deux contre moi.

— Si tu regardais nos matelots, dit tout bas le comte, tu verrais que tu es seul de ton avis.

Vernier promena un regard circulaire sur ses hommes, et il put lire dans les regards fixés sur lui, un ardent désir de quitter au plus vite ces dangereux parages.

C’est qu’il y avait là des pères qui songeaient à leurs enfants, des fils qui songeaient à leurs mères, des époux qui songeaient à leurs femmes.

Vernier donna donc l’ordre de tout préparer pour un prompt départ.

Pendant que chacun s’empressait d’exécuter ses ordres, il remercia chaleureusement l’honnête Canadien qui, sa mission étant terminée, remonta à cheval et repartit comme il était venu, c’est-à-dire au triple galop.

La nuit, qui survint bientôt, ne retarda point le départ, car on connaissait assez la route à suivre pour être certain de ne pas se tromper. D’ailleurs, il était impossible d’attendre qu’il fit jour pour se mettre en route, car autant eût valu rester : l’hiver, qui avançait rapidement, commençait d’étendre sur le Youkon son voile d’épaisse brume qui prolonge indéfiniment les nuits. Il fallait se hâter de quitter cette région désolée qui allait être bientôt couverte d’un sombre crépuscule, et, cela, pendant des mois.

La petite troupe retourna donc sur ses pas. Les porteurs, froids et impassibles, remplissaient en conscience leur office, sans songer à autre chose qu’à la rémunération qui leur avait été promise. Pour eux, il importait peu que les résultats fussent brillants. Il n’en était pas de même des matelots, qui considéraient d’un œil morne les chaloupes à moitié vides. Chacun supputait silencieusement la part qui lui reviendrait de cette maigre cargaison, qui répondait si peu au mirage entrevu depuis de longs mois.

En quittant la France, les matelots avaient sans hésiter, estimé le chiffre des bénéfices que devait leur rapporter l’expédition et, tablant sur ce résultat, chacun avait échafaudé ses combinaisons pour l’avenir, car tous les hommes sont un peu de la famille de Perrette, la laitière de La Fontaine. Aussi la désillusion était-elle grande chez ces pauvres gens qui tombaient du haut d’une espérance, chute effroyable qui meurtrit le cœur et fait songer à la fragilité des choses humaines, car ils comprenaient fort bien qu’ils ne reverraient jamais ces trésors immenses qu’il leur fallait abandonner. La cupidité s’était trop emparé de leur esprit pour qu’ils songeassent à dire comme Job : Dieu me l’a donné, Dieu me l’a enlevé.

Seul, Vernier semblait avoir conservé dans cette catastrophe une calme indifférence. Son âme était trop fortement trempée pour qu’il n’acceptât point avec résignation ce coup de la fatalité. Au lieu de récriminer, il voyait dans cet effondrement des espérances de son ami un châtiment du ciel, et tous ses efforts, toutes ses pensées tendaient à conjurer autant que possible le danger qui planait sur ses compagnons. En effet, outre que ceux qui avaient juré la perte de l’expédition pouvaient suivre ses traces et l’attaquer avec une dangereuse supériorité numérique, il fallait lutter contre des obstacles de toutes sortes. Le froid terrible de l’hiver congelait le suintement des rochers qui se trouvaient changés en glaciers où les mains s’accrochaient désespérément lorsque le pied glissait sur une aspérité.

On avait quitté la plaine d’or depuis quatre jours, quand, une nuit, la neige commença de tomber en flocons épais et serrés, formant, en quelques heures, un tapis de plus d’un pied d’épaisseur dont la blancheur brûlait la vue.

À ce spectacle, une grande désespérance envahit les matelots, et plusieurs déclarèrent préférer mourir là que continuer une lutte qui ne serait qu’une longue agonie. Mais le capitaine releva les courages abattus et galvanisa les volontés par des paroles énergiques, engageant les désespérés à prendre pour modèles les porteurs indigènes qui, habitués dès leur enfance à ce climat meurtrier, ne se départissaient point de leur impassibilité.

L’amour-propre aidant, les Français se rendirent enfin aux exhortations de leur chef et promirent de lutter jusqu’au bout.

Cependant, la neige tombait, tombait toujours. Les affûts supportant les chaloupes disparaissaient jusqu’aux essieux.

Au moment de traverser la rivière Plumée, pour gagner la rivière Rouge, on s’aperçut qu’elle était gelée. Que faire ? Remonter la rive pouvait obliger à de nombreux détours. Il fallait pourtant prendre un parti. Lequel ?…

Vernier fut tiré de sa perplexité par la voix du comte.

— Laisse-moi faire, lui dit-il ; je vais ausculter la glace.

Et, prenant un épieu, il s’avança hardiment sur la rivière congelée, frappant à droite et à gauche pour se rendre compte de l’épaisseur de la glace.

La rivière Plumée a près de cinquante mètres de largeur. Le comte se trouvait au milieu, quand un craquement sourd se fil entendre : la glace s’était rompue sous lui et il avait disparu avant même que ses compagnons atterrés eussent eu le temps de jeter un cri. Mais en même temps que le comte, un autre homme disparaissait : Valentin, qui, comprenant le danger auquel son maître s’exposait, l’avait suivi en silence.

Pendant que Vernier, terrifié, sans voix et les yeux hagards, demeurait immobile, Le Parisien aperçut une main cramponnée à une échancrure de la glace. D’un bond il fut près de cette main qu’il saisit, tira à lui et ramena son ami Valentin, qui tenait le comte par les cheveux.

Vernier, à cette vue, s’élança auprès du courageux Loriot et l’aida à rapporter sur la rive le corps inanimé de M. de Navailles. Quant à Valentin, qui en avait été quitte pour un bain, peu agréable par une semblable température, il se secouait comme un chien mouillé.

D’énergiques frictions ne tardèrent pas à rappeler le comte à la vie, qui avait d’abord semblé vouloir l’abandonner. Des vêtements secs et une large rasade de rhum achevèrent de le remettre sur pied.

Le même traitement fut appliqué par Loriot à son ami Valentin, mais uniquement pour prévenir les suites de son immersion, car, ainsi que nous l’avons dit, il avait été tiré sain et sauf de sa dangereuse situation.

Cet accident ne fut pas inutile, car, fixé sur le peu d’épaisseur de la glace qui couvrait la rivière, Vernier fit pratiquer, au moyen de pics, un large passage qui permit aux chaloupes de gagner l’autre rive.

Certain de trouver la rivière Rouge également couverte de glace, le capitaine dirigea sa troupe en suivant une direction oblique, de façon à ne rencontrer la rivière qu’au dernier moment, c’est-à-dire lorsque l’on approcherait de la baie de Mackenzie.

Quand la troupe rencontrait sur sa route quelques-uns


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La glace s’était rompue sous lui… (page 95).

de ces arbres rachitiques dont le pays était parsemé de

loin en loin, le capitaine les faisait abattre et placer sur les chaloupes qui, pour la plupart, étaient complètement vides.

Ce bois servait à allumer de grands feux pour la halte de nuit. La chaleur qui s’en dégageait faisait fondre la neige et déblayait le terrain.

Un matin, deux matelots furent trouvés morts de froid. Cette vue causa une consternation générale. Ainsi, en se couchant, l’on n’était jamais sûr de se réveiller.

Cette fois encore, le capitaine dut employer toute son énergie pour raffermir les cœurs défaillants.

Il expliqua que quelques jours de marche seulement les séparaient du Caïman, où l’on serait à l’abri de tout danger, mais à la condition que l’on ne se laissât point abattre et que chacun fît courageusement son devoir.

Après ces exhortations, il fit distribuer du café additionné d’une forte dose de rhum, réactif qui produisit bientôt un heureux effet, et l’on put se remettre en route avec la ferme volonté de faire bravement tête aux derniers obstacles qu’il restait à surmonter pour sortir définitivement de cet affreux pays où l’on rencontrait partout la mort sous les formes les plus hideuses.

La petite troupe atteignit enfin la rivière Rouge.

Après avoir fait sonder la glace, Vernier reconnut qu’un passage pouvait être pratiqué comme sur la rivière Plumée, ce qui fut fait en moins de deux heures. Cette fois, il n’y eut à déplorer aucun accident d’homme, mais, en revanche, deux chaloupes contenant les dernières provisions chavirèrent par suite d’une fausse manœuvre.

Des lamentations désolées accueillirent ce nouveau désastre.

En ce moment, les matelots eussent sans regret donné l’or des autres chaloupes pour sauver celles qui venaient de disparaître, emportées sous la glace après avoir déversé leur contenu dans la rivière.

Les indigènes qui avaient, par leur maladresse, causé cet irréparable malheur, après être tombés à l’eau étaient remontés sur la glace et demeuraient silencieux, tremblant de tous leurs membres dans la crainte de voir se déchaîner contre eux la fureur générale.

Dominant les cris et les imprécations, la voix du capitaine s’éleva, vibrante.

— Voyons, s’écria-t-il, êtes-vous des hommes ou des lâches ?… Quoi ! parce qu’un nouveau malheur est venu fondre sur nous, vous gémissez comme des enfants craintifs ! … En vérité, je me demande où j’ai eu la tête en vous offrant de m’accompagner. Il est vrai que les matelots que j’avais connus jusque-là étaient des gaillards énergiques et non des clampins !… Ne dirait-on pas que nous sommes perdus parce que nous allons jeûner un peu, car, sachez-le, en quatre jours nous pouvons être en vue du navire qui nous attend… Maintenant, répondez-moi : voulez vous me suivre, oui ou non ?…

— Oui ! oui ! crièrent les matelots, subitement réconfortés par la pensée que quatre jours plus tard ils en auraient fini avec leurs souffrances.

La traversée de la rivière s’acheva avec assez d’entrain. Les chaloupes furent replacées sur les affûts et la marche continua, lente, pénible, à travers la neige et les fondrières.

Vernier et le comte allaient d’un matelot à l’autre, félicitant les courageux, stimulant les traînards, prodiguant à tous des paroles d’encouragement.

Cette marche dans une pénombre continuelle avait quelque choses de lugubre. Malgré son ambition, le comte eût volontiers donné l’or que l’on transportait avec tant de peine, pour qu’un rayon de soleil traversât le funèbre crépuscule à travers lequel ses compagnons et lui se mouvaient, semblables à des ombres chargées d’accomplir une mystérieuse et ténébreuse besogne.

Quelques heures par jour, seulement, une clarté pâle et triste rappelait aux aventuriers qu’ils n’étaient point condamnés à une nuit éternelle.


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VI

un sauvetage émouvant


Deux journées de marche séparaient encore les aventuriers de la baie de Mackenzie, et Vernier commençait à désespérer d’y arriver jamais, tant était grand l’épuisement de sa troupe. Les indigènes, habitués aux privations et aux rigueurs climatériques de cet épouvantable contrée, allaient tant bien que mal, mais les matelots, moins aguerris que ces rudes enfants du désert, faiblissaient de plus en plus. Il ne fallait rien moins que la parole persuasive et réconfortante de leur capitaine pour les empêcher de se laisser choir sur la neige et d’y attendre la mort.

Vernier se rendait parfaitement compte que bientôt ses encouragements seraient impuissants à galvaniser ces hommes accablés par des souffrances de toutes sortes, aussi se creusait-il la cervelle pour en faire jaillir une idée qui lui permît d’apporter un peu d’adoucissement à la terrible situation de tous ces malheureux, dont l’affreuse agonie lui brisait le cœur. Bien que son sort fût le même, il l’oubliait volontiers pour ne songer qu’à la responsabilité morale qui lui incombait. En effet, si ses matelots l’avaient suivi dans cette effroyable région, n’était-ce point par suite de la confiance qu’il leur inspirait ? Aussi quelle douleur était la sienne lorsque ses yeux rencontraient un regard dans lequel il croyait lire un muet reproche ! Combien, à cette heure, il déplorait sa fatale faiblesse ! N’aurait-il pas dû, par tous les moyens, dissuader son ami d’entreprendre cette seconde expédition ? Livré à lui-même, le comte y eut certainement renoncé.

— Halte ! cria-t-il tout à coup.

— Pourquoi cet arrêt ? lui demanda le comte.

— Regarde, lui répondit Vernier en désignant au loin une ligne sombre.

— Je ne vois rien, dit le comte en fixant les yeux dans la direction indiquée par son ami.

— Tu ne vois pas cette forêt, à l’ouest ?

— Je vois bien quelque chose d’un peu plus foncé que la neige, mais c’est tout.

— C’est une forêt, te dis-je.

— Et en quoi peut-elle nous intéresser ?

— Comment, tu ne comprends pas que la neige qui recouvre la plaine et les montagnes a dû forcer le gibier à chercher un refuge dans les bois ?

— Et tu veux faire comme le gibier ?

— Je veux aller chercher là de quoi sauver nos hommes.

— Qui t’accompagnera ?

— Toi, d’abord.

— Moi !… s’écria le comte avec terreur. Ah ! mon cher, si tu crois que je suis en état d’aller me mesurer avec des fauves, tu te trompes singulièrement.

— Voyons, Henri, songe à ce que tu es et comprends que nous devons donner l’exemple du courage et de la résignation.

— Fais montre de ton courage si tu le veux ; moi, je ne bouge pas d’ici… Quand mes souffrances deviendront par trop insupportables, un coup de revolver me tirera d’affaire.

— Henri !… dit sévèrement Vernier.

— Eh bien, quoi ? me donnerais-tu tort ?

Le capitaine posa une main sur l’épaule de son ami, et, le regardant bien en face :

— Henri, lui dit-il, je n’ai consenti à m’associer à ta folie que pour t’empêcher de commettre quelque funeste imprudence. Supporte patiemment l’épreuve que Dieu t’envoie et je pourrai peut-être oublier que ta fatale ambition a déjà causé la mort de plusieurs de nos compagnons ; mais si, au contraire, tu désertes lâchement en te réfugiant dans une mort honteuse, ma malédiction te poursuivra au-delà du tombeau.

Et sans ajouter une parole, il s’adressa à ses matelots.

— Mes amis, leur dit-il, il y a là-bas une forêt qui doit recéler pas mal de gibier. C’est le salut. Quels sont ceux qui veulent m’accompagner ?

Valentin et Loriot s’avancèrent en disant ensemble :

— Moi.

Vernier promena un regard rapide sur sa troupe et put se convaincre que si un prompt secours n’arrivait pas, c’en était fait de tous. Peut-être même, après cette halte, refuseraient-ils de se remettre en route.

Cette triste constatation ne fit que stimuler son énergie.

— Déchargez trois chaloupes, dit-il, et préparez un feu. Dans quelques heures, vous aurez du gibier en abondance.

Encouragés par la promesse de leur capitaine, les matelots s’empressèrent d’exécuter l’ordre qu’il venait de leur donner. En quelques minutes, les haches eurent réduit en morceaux trois chaloupes et leurs affûts.

Pendant ce temps, Vernier, Valentin et Loriot, armés jusqu’aux dents, s’éloignaient à grands pas dans la direction de la forêt.

— Apprêtez vos carabines, dit le capitaine lorsqu’ils pénétrèrent sous le couvert ; tenez-vous sur vos gardes et ouvrez l’œil. Nous ne savons ce que nous allons rencontrer.

Le crépuscule qui couvrait la plaine s’épaississait à mesure que les trois compagnons avançaient sous bois, au grand mécontentement du capitaine, qui se demandait avec angoisse s’il pourrait tenir la promesse faite à ses matelots. L’obscurité était si épaisse, qu’il était à peu près impossible de rien distinguer. Çà et là des éclaircies grisâtres perçaient le feuillage desséché par la bise glaciale. De temps en temps les trois chasseurs s’arrêtaient pour prêter une oreille attentive aux bruits de la forêt, mais ils ne percevaient que le sifflement du vent qui passait dans les branches.

— Allons, c’est fini ! dit enfin le capitaine en s’arrêtant.

— Pas encore, dit joyeusement Loriot en lâchant un coup de fusil.

Un renne venait de passer et le Parisien l’avait abattu d’une balle en plein corps.

Tous trois se précipitèrent en avant et heurtèrent bientôt le corps inerte de l’animal.

— C’est une vraie chance ! s’écria Loriot. L’obscurité est si profonde que j’ai dû tirer au juger.

— C’est toi qui sauves la situation, lui dit Vernier. Mais ne perdons pas de temps et emportons ce renne, car nos camarades doivent attendre notre retour avec impatience.

Dépouiller l’animal, il n’y fallait pas songer. Outre que les ténèbres empêchaient de rien voir, la route à parcourir pour retourner au campement était longue. Vernier fit donc abattre des branches d’arbre et confectionner un brancard sur lequel Valentin et Loriot purent transporter le renne.

Quand ils revinrent avec le produit de leur chasse, les trois compagnons furent salués par des cris de joie frénétique, puis, riant et chantant, les malheureux affamés se mirent en devoir de préparer le repas, c’est-à-dire de découper le renne et d’installer les morceaux autour du brasier.

Devant ce secours inespéré, les courages s’étaient ranimés et l’insouciante gaieté qui forme le fond du caractère français avait subitement repris son essor. Les joyeux propos se croisaient ; les refrains du bord éclataient, montant dans l’air embrumé.

Après avoir visité les chaloupes, Vernier s’était aperçu que l’on pouvait aisément être contenu par trois, ce qui permettait de disposer encore de cinq.

— Nous camperons ici jusqu’à demain, dit-il au comte. D’ici là, nous retournerons dans la forêt, afin de nous procurer des provisions pour le reste de la route.

— Fais ce que tu voudras, lui répondit son ami ; quant à moi, je suis décidé à regarder venir les événements : si nous en sortons, tant mieux, si nous y restons, tant pis !

— Ainsi, dit tristement le capitaine, tu en es là !

— Eh ! mon ami, crois-tu donc que je puisse accepter froidement la ruine de toutes mes espérances ?

— C’est pourtant ce que tu aurais de mieux à faire… Qui t’a forcé d’entreprendre cette nouvelle expédition ?… Personne, n’est-ce pas ? Tu me rendras même la justice de reconnaître que je m’y suis opposé de toutes mes forces.

— Pas de récriminations, je t’en prie !

— Alors, sois homme et supporte courageusement une épreuve méritée.

— Tu es bien heureux de posséder une aussi robuste philosophie.

Cette conversation fut interrompue par des hurlements de joie. Les matelots venaient de retirer du feu les morceaux du renne cuits à point.

Vernier se dirigea vivement du côté des affamés.

— Mes enfants, leur dit-il, procédez avec ordre, je vous en prie, et que chacun ait sa part.

Et de la main il désigna les porteurs indigènes, qui se tenaient à l’écart et dont les yeux brillaient de convoitise.

— Que personne ne bouge, dit alors le Parisien. C’est moi qui ai tué ce renne, j’entends le distribuer à ma façon.

— C’est juste, dit un matelot, ce gibier appartient à Loriot, lui seul doit faire les parts.

— Et ce ne sera pas long ! s’écria le Parisien en s’emparant d’un couteau.

Dix minutes plus tard, matelots et porteurs dévoraient à belles dents. Vernier et le comte, assis à l’écart, faisaient honneur à une épaisse tranche de rôti.

Le repas achevé, le capitaine annonça qu’il allait retourner dans les bois. Cette fois, tous s’offrirent pour l’accompagner.

— Reposez-vous, leur dit-il, Valentin et Loriot me suffiront.

Tous trois s’éloignèrent pour regagner la forêt, espérant bien découvrir encore quelque gibier qui pût assurer la subsistance pendant le reste du voyage.

Ils battirent les bois pendant plusieurs heures, mais sans rencontrer quoi que ce fût qui ressemblât à ce qu’ils cherchaient. Vainement le Parisien plongeait-il dans l’ombre épaisse des regards perçants, il ne percevait rien autre que la noire silhouette des arbres séculaires et les troncs desséchés qui jonchaient le sol, rendant la marche très pénible.

Tout à coup, le capitaine jeta un cri.

Valentin et Loriot, qui marchaient un peu en arrière avancèrent rapidement, mais ils cherchèrent en vain de tous côtés, Vernier avait disparu.

Soudain Loriot saisit Valentin par le bras et le rejeta violemment en arrière.

Devant eux, une large excavation s’ouvrait, visible seulement par l’ombre profonde qui l’emplissait et qui tranchait en noir sur le sol enténébré.

Le Parisien se coucha à plat ventre et, se penchant au-dessus du gouffre, il appela d’une voix angoissée :

— Capitaine !… Capitaine !…

Mais l’écho seul lui répondit.

— Oh ! rugit-il, en proie à une profonde douleur, mon pauvre capitaine est mort !…

Valentin ne prononçait pas une parole. Pâle, les traits convulsés, il fixait un regard terrifié sur le gouffre.

Alors, au milieu du silence funèbre qui emplissait la forêt, une voix appela :

— À moi !…

— Il vit ! s’écria le Parisien avec un bond de joie… Oh ! je le sauverai !

À quelques pas s’élevaient un bouquet de maigres sapins, dont Loriot coupa plusieurs branches, qu’il enflamma au moyen d’allumettes, avec une patience inouïe, car la résine contenue dans le bois était littéralement gelée.

Valentin, une torche dans chaque main, se pencha sur le gouffre, tandis que le matelot, armé d’un brandon, en explorait le bord, espérant découvrir un endroit praticable.

Cette recherche ne fut pas vaine, car il aperçut bientôt une pente assez raide, mais suffisamment accidentée pour qu’il pût s’y risquer sans craindre de glisser. Il s’y engagea donc sans hésitation, éclairé seulement par la torche qu’il portait, car celles de Valentin n’étaient pas suffisantes pour projeter leur lumière de haut en bas.

Le Parisien descendit ainsi une dizaine de mètres, sans apercevoir autre chose que des arbustes croissant entre les rocs. Alors, il s’arrêta et appela !

— Capitaine !…

Mais aucune voix ne répondit à la sienne.

Il appela encore par deux fois :

— Capitaine !… Capitaine !…

Rien, toujours rien que l’écho de ses propres paroles. Mais, soudain, une clarté plus vive jaillit autour de lui. Valentin était à son côté.

— Remonte, lui dit le matelot ; tu n’as pas le pied assez marin pour descendre plus avant.

Valentin, pour toute réponse, secoua négativement la tête et continua sa descente, bientôt rejoint par Loriot, qui tremblait de lui voir faire le moindre faux pas

Ils avaient atteint une profondeur de vingt mètres, sans avoir aperçu le capitaine. D’un commun accord ils s’arrêtèrent.

La pente qu’il avaient suivie jusque là finissait brusquement et devant eux s’étendait une nappe d’eau sur laquelle la lueur des torches projetait des reflets argentés.

À cette vue, un cri d’horreur jaillit de la gorge des deux hommes.

— Il n’y a plus d’espoir ! gémit douloureusement Valentin.

— Oh ! fit Loriot d’une voix sourde.

Et déposant sa torche à terre, il plongea résolument, éclaboussant Valentin d’un rejaillissement d’eau qui retomba avec un bruit lugubre.

À peine revenu à la surface, le matelot nagea vigoureusement, de manière à traverser la nappe d’eau dans toute sa largeur, qui était de dix mètres environ.

— Loriot ! cria Valentin, Loriot, où vas-tu ?

Mais au lieu de répondre, le matelot nageait toujours, mais avec beaucoup de peine, car, outre qu’il était gêné par ses vêtements, il lui était très difficile de se maintenir à la surface de cette eau paisible.

En mer, aidé que l’on est par le mouvement des vagues, un bon nageur peut se maintenir à fleur d’eau pendant plusieurs heures, mais au fond d’un gouffre, c’est toute autre chose ; aussi le matelot fatiguait-il beaucoup.

Valentin le suivait d’un regard anxieux, redoutant que son ami ne fût pris dans un tourbillon, et se demandant toujours quel motif l’avait poussé à cet acte de témérité vraiment incompréhensible.

Mais Loriot le savait, lui. S’il ne répondait pas aux questions de Valentin, c’est qu’il jugeait inutile de se fatiguer à parler, ayant déjà une peine inouïe à se maintenir la tête hors de l’eau

S’il avait plongé si rapidement, c’est qu’il avait aperçu, de l’autre côté de la nappe d’eau, une masse sombre ressemblant fort à un corps.

À mesure qu’il avançait, la masse, qu’il voyait de plus en plus distinctement, ne lui laissait aucun doute sur sa nature. C’était bien le capitaine ; mais vivait-il encore ?… Cette interrogation redoublait l’énergie du matelot et décuplait ses forces.

Il atteignit enfin le point vers lequel il se dirigeait si péniblement. Il vit alors son capitaine immergé jusqu’à la poitrine, la tête renversée en arrière et une main crispée à la pointe d’un roc.

Loriot se cramponna d’une main à une saillie de la paroi rocheuse et, de l’autre, saisit Vernier par un bras

— Loriot ! cria alors Valentin, que fais-tu ?

— Reste là-bas, répondit le Parisien, je vais aller te rejoindre.

— Mais qu’y a-t-il donc ?

— Je viens de repêcher le capitaine.

Le matelot achevait à peine, que Valentin déposait ses deux torches sur le sol et piquait une tête dans l’eau.

Loriot ne put retenir un cri d’effroi.

— Tu vas te noyer ! cria-t-il à son ami.

Ce fut au tour de Valentin à ne pas répondre. Il sentait maintenant tout le danger de sa situation et réservait ses forces, nageant lentement, mais méthodiquement et avec une vigueur dont on ne l’eût pas cru capable.

Le matelot, soutenant toujours le corps inanimé de Vernier, ne perdait pas de vue son ami, que la lueur des torches éclairait faiblement. La gorge serrée par une mortelle appréhension, il comptait mentalement ses brasses, respirant plus librement à mesure que diminuait la distance qui les séparait.

Valentin put enfin s’accrocher à son tour à une saillie du roc.

— Peux-tu soutenir le capitaine à ma place ? lui demanda alors le matelot.

— Parfaitement, répondit Valentin en saisissant Vernier par le bras.

— Tiens-toi bien et ne bouge pas, reprit Loriot, qui se mit alors à explorer la paroi qui baignait l’eau.

À deux mètres à peine de l’endroit où il avait laissé son ami, il découvrit une sorte de plate-forme étroite, mais suffisante pour que l’on pût s’y réfugier.

Tout heureux de sa découverte, il alla rejoindre Valentin, et tous deux, s’aidant des aspérités et soutenant Vernier, se dirigèrent vers la plate-forme, où le corps du capitaine fut étendu.

Le Parisien s’empressa de déboutonner la tunique de son chef.

— Il vit ! cria-t-il joyeusement… Il n’est qu’évanoui !

Alors commença une série de frictions énergiques dont le résultat ne se fit pas longtemps attendre.

En rouvrant les yeux, le capitaine promena autour de lui un regard interrogateur.

— Vous vous demandez où vous êtes, n’est-ce pas ? lui dit Loriot.

— En effet… Je ne me souviens de rien.

— Nous étions en chasse dans la forêt, quand vous êtes tombé dans une gouffre… Vous souvenez-vous, maintenant ?

— Oui, oui, je me souviens… En tombant, le poids de ma chute, venant de haut, m’a entraîné au fond de cette eau et j’ai eu beaucoup de peine à remonter à la surface ; alors, suffoqué, presque asphyxié, j’ai senti que je perdais connaissance… Mais comment m’as-tu repêché ?

— Ça n’a pas été bien difficile : vous étiez cramponné à un roc.

— Cela ne m’étonne nullement. Lorsqu’on se noie, la main se crispe sur tout ce qu’elle trouve.

Loriot expliqua alors au capitaine comment lui et Valentin étaient parvenus au fond de ce gouffre qui avait failli lui être si fatal.

— Il s’agit maintenant de remonter, dit Valentin.

Aidé de ses sauveurs, Vernier se mit sur ses pieds et examina les parois du gouffre, sur lesquelles la clarté rougeâtre des torches projetait des lueurs fantastiques.

— Je ne vois pas d’autre chemin que celui par lequel vous êtes descendus, dit-il enfin.

— Hum ! fit le matelot en fronçant les sourcils.

— Ne pouvons-nous donc remonter par la même route ? interrogea le capitaine, qui avait remarqué la nuance de mécontentement empreinte sur le visage du Parisien.

— Remonter, ce ne serait pas difficile, répondit ce dernier.

— Eh bien ?…

— Seulement, pour remonter, il faut d’abord traverser cette nappe d’eau.

— Qui nous en empêche ?

— On voit bien que vous l’avez traversée verticalement.

— Que veux-tu dire ?

— Qu’il est extrêmement dangereux de nager là-dedans.

— Pourtant, vous y avez réussi, Valentin et toi.

— C’est vrai, aussi n’est-ce pas pour nous que je m’inquiète.

— Nous ne pouvons cependant pas rester ici.

— Il y a bien un moyen.

— Lequel ?

— J’ai la certitude que vous êtes trop faible pour traverser à la nage.

— C’est entendu. Après.

— Vous pourriez vous raidir, c’est-à-dire faire la planche et vous laisser pousser par moi.

— Je vais d’abord essayer de passer à la nage. Si mes forces me trahissent, il sera temps d’avoir recours à ton moyen.

— Vous le voulez

— Oui, mon ami.

— Allons donc, et à la grâce de Dieu !… Vous êtes prêts ? ajouta-t-il en regardant alternativement Vernier et Valentin.

— Oui, dirent ces derniers.

— Alors, allons-y !

Et il plongea.

Ses compagnons le suivirent de si près que les trois corps, en tombant dans l’eau, ne firent presque qu’un seul bruit.

Valentin et Loriot nageaient aux côtés du capitaine, épiant ses moindres mouvements. Ce dernier faisait des efforts surhumains pour ne pas obliger ses sauveurs à venir à son secours. Mais il dut bientôt reconnaître qu’il avait trop présumé de ses forces. Il battit l’eau de ses mains et disparut, après avoir franchi à peine la moitié de la distance.

Le Parisien se précipita vers lui et le ramena à la surface.

— Faites la planche ! lui cria-t-il.

Le capitaine réunit ce qui lui restait de forces et se raidit, contractant tous ses muscles, et il avança lentement poussé par ses deux compagnons.

À force d’énergie ils atteignirent enfin la pente où brûlaient toujours les torches. Une fois hors de l’eau, ils s’assirent et se reposèrent quelques minutes avant de commencer leur périlleuse ascension.

Une demi-heure plus tard, tous trois se retrouvaient dans la forêt.

— Ah ! mes amis, dit alors le capitaine en tendant les mains à ses sauveurs, vous m’avez sauvé la vie au péril de la vôtre, je ne l’oublierai pas !

— Bah ! fit l’insouciant Parisien, ça ne vaut vraiment pas la peine d’en parler.

— Tu trouves ?

— Certainement. Qu’est-ce qu’un bain, pour un matelot ?

— Il y a bain et bain. D’ailleurs, si tu es matelot, Valentin ne l’est pas.

— Lui, c’est autre chose, et je reconnais qu’il a été héroïque !

— Loriot, fit Valentin, je te défends de te moquer de moi !

— Mais je parle très sérieusement, je t’assure.

— Tu ferais mieux d’avancer plus vite, car je crois que nous allons geler.

De fait, la bise glaciale qui soufflait sur leurs vêtements mouillés n’était rien moins qu’agréable. Ils activèrent donc leur marche et, en moins d’une heure, atteignirent le camp, où leur absence prolongée commençait à causer quelque inquiétude.

Dès que l’on sut ce qui s’était passé, plusieurs matelots s’empressèrent de se dépouiller d’une partie de leurs vêtements, afin que ceux du capitaine et de ses compagnons pussent sécher devant le brasier.

— Il me semble qu’il nous manque du monde, fit tout à coup observer Vernier.

— Il en manque une dizaine, répondit le comte.

— Où sont-ils donc ?

— Dans les bois. Tu n’as pas voulu les emmener avec toi, ils sont allés chasser de leur côté.

— C’est de la désobéissance ; je n’aime pas cela. Tu aurais dû les retenir.

— Tu sais bien que je n’ai pas d’autorité sur eux.

C’était vrai. Les matelots n’avaient pas tardé à comprendre que le comte n’éprouvait pour eux aucune sympathie et qu’une égoïste ambition était la seule passion qui le dominât ; aussi affectaient-ils de le considérer comme un étranger, tout en restant entièrement dévoués à Vernier, pour lequel ils avaient un réel attachement. Sur un signe de leur capitaine, ils se fussent jetés dans le feu, mais ils n’eussent pas fait un geste pour tirer son ami d’un danger sérieux. Certains qu’ils n’étaient pour ce dernier que des instruments, ils agissaient en conséquence avec lui, dédaignant sa morgue hautaine et ne se souciant nullement de lui être agréable.

Vernier savait tout cela, aussi ne répondit-il rien à la remarque du comte. Quant à la désobéissance de ses matelots, il était tout disposé à ne pas le leur reprocher, puisqu’elle était motivée par le désir bien légitime d’approvisionner la troupe.

Il les félicita même en les voyant revenir portant sur des brancards deux magnifiques rennes, qu’il fit immédiatement dépecer et rôtir, après quoi, chacun en ayant reçu une ration suffisante, le reste fut mis de côté comme provision pour achever le voyage.

Le lendemain matin les aventuriers se remettaient en route, et trois jours après ils arrivaient en vue du Caïman.


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VII

dans les glaces


En mettant le pied sur le Caïman, Vernier fut frappé de l’air préoccupé de son second. À une question qu’il lui posa à ce sujet, le lieutenant répondit en désignant la mer qui, bien que l’on fût dans la baie, balançait, sur la crête de ses vagues, de petits glaçons.

À cette vue, le capitaine ordonna que le transport de l’or et du matériel s’effectuât en toute hâte.

En effet, il n’y avait pas un instant à perdre si l’on voulait gagner les détroits par où, en avançant prudemment, l’on pouvait atteindre l’Atlantique. Si l’on obtenait ce résultat, on était sauvé. En admettant que la navigation devint impossible dans les détroits, l’on pourrait se réfugier dans quelques baies, et le chemin que l’on aurait parcouru serait autant de gagné, tandis qu’en s’attardant dans la baie de Mackenzie on se trouverait cerné par les glaces et forcé d’y rester jusqu’à la fin de l’hiver, c’est-à-dire pendant une durée de plusieurs mois. Grâce à l’activité de Vernier, quelques heures suffirent pour l’embarquement de la cargaison.

Le dernier canot se balançait encore au palan qui venait de le remonter, que le Caïman se mettait en marche, mû seulement par la vapeur, afin qu’il obéit plus facilement au gouvernail.

Le Caïman avait été construit avec tous les perfectionnement désirables. Lorsque le vent tombait ou qu’il fallait traverser des passages dangereux, les voiles était carguées et la vapeur seule était employée. Dans ce dernier cas elle servait aussi à actionner une puissante machine à électricité.

Comme il fallait naviguer dans une pénombre continuelle, le capitaine Vernier fit installer sur l’avant de son navire un appareil électrique, à pivot, qui lui permettait de projeter ses rayons sur une assez grande circonférence.

À mesure que le Caïman avançait, les glaçons devenaient plus nombreux, ce qui ne laissait pas que d’inquiéter fort l’équipage qui, n’ayant aucune manœuvre à exécuter, se tenait sur le pont, les yeux fixés sur le capitaine.

Ce dernier, sa lunette à la main, interrogeait fréquemment la mer dans le rayon lumineux projeté par le réflecteur. De temps en temps, il donnait un ordre bref au timonier, et une légère secousse prouvait que le navire obliquait à droite ou à gauche.

Tout en louvoyant, Vernier s’efforçait d’atteindre le détroit de Banks, et malgré un froid terrible, il ne quittait point la dunette.

Vingt heures s’écoulèrent ainsi. Enfin une légère clarté creva le crépuscule. Un soupir de soulagement s’échappa de toutes les poitrines oppressées. Mais bientôt un cri de terreur monta dans les airs : à deux cents brasses en avant du navire se dressait une agglomération de glaçons formant une barrière infranchissable. Vernier fit aussitôt mettre la barre au nord, afin d’éviter une rencontre mortelle avec la banquise qui lui barrait la route.

Il fallut bientôt changer de direction, car la banquise avançait, lentement, mais sans interruption. La barre fut alors mise sur le nord-ouest, où seuls, des glaçons se montraient, de petite dimension, mais plus nombreux que précédemment.

Après deux heures de marche, Vernier prit soudain une résolution. Avancer dans de telles conditions devait fatalement aboutir à une catastrophe ; aussi prit-il le parti de courir au sud-ouest afin de gagner le Pacifique ; là, tout danger aurait disparu. À son commandement, le timonier donna un vigoureux coup de barre, et le Caïman, pivotant en quelque sorte sur lui-même, s’élança dans une nouvelle direction.

La lueur qui éclairait la mer depuis quelques heures disparut bientôt, et les ténèbres enveloppèrent de nouveau l’infortuné navire perdu dans les confins du monde, frêle esquif que la main de Dieu semblait pouvoir seule protéger contre les dangers dont il était entouré. Soudain, Vernier cria d’une voix tonnante :

— La barre au nord !

Cet ordre était à peine exécuté que l’équipage épouvanté apercevait une chaîne de montagnes déglacé sur laquelle, sans la présence d’esprit du capitaine, le navire eût donné en plein.

Le Caïman reprit donc la route déjà parcourue. Pâles et anxieux, les matelots semblaient en proie à un sombre désespoir. Il était bien évident pour eux que le capitaine ne songeait qu’à retarder le moment fatal, car se frayer un chemin à travers ces écueils flottants était chose impossible.

La nuit tout entière se passa dans ces cruelles perplexités. De temps en temps un choc léger, suivi d’un bruit sourd, se faisait sentir : c’était un glaçon qui heurtait le flanc du navire, et chacun de ces chocs accentuait la pâleur des malheureux matelots qui, chaque fois s’attendaient à voir le vaisseau couler à fond.

Lorsque, le lendemain, la même lueur qui avait éclairé les ténèbres le jour précédent reparut, Vernier, malgré tout son courage, ne put s’empêcher de pâlir affreusement. Une immense plaine de glace s’avançait à tribord, venant du nord-est.

À cette vue, l’équipage tout entier poussa un cri de terreur, et la consternation fut à son comble.

— Camarades, à genoux ! cria le vieux timonier qui, lors de la tempête, avait déjà contraint ses compagnons à implorer la protection de sainte Anne.

À cette exhortation, qui ressemblait à un commandement, tant la voix du timonier était solennelle, les matelots ôtèrent leur béret et fléchirent le genou.

Alors, la voix grave du vieux marin se fit entendre en une de ces prières non prévues par la liturgie ; mais dont la naïveté indique une foi profonde. Et tandis qu’il priait, ses compagnons, le front courbé, s’associaient à lui, par le cœur, dans cette invocation suprême à la mère de Marie


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Alors la voix grave du vieux marin se fit entendre… (page 124).

dont le culte brille d’un si vif éclat sur la terre bretonne.

La prière terminée, tous se relevèrent et jetèrent un regard scrutateur autour du navire.

À l’arrière, la plaine de glace suivait, à quelques centaines de mètres de distance ; à droite et à gauche, séparées du navire par un nombre infini de glaçons, se dressaient, menaçantes, deux chaînes de montagnes de glace : en avant, des glaçons en nombre incalculable, à travers lesquels le Caïman avançait lentement.

Comme la veille, la lueur blafarde qui était venue éclairer les ténèbres disparut au bout de quelques heures, et la projection électrique illumina seule l’obscurité qui environnait le navire comme un sombre linceul.

Brisé de fatigue, le capitaine Vernier laissa le commandement à son second et descendit dans sa cabine, afin de prendre quelques heures de repos.

Rassurés par le départ de leur chef, les matelots se rendirent dans l’entrepont pour se livrer, eux aussi, au sommeil. Seuls, quatre hommes restèrent sur le pont, pour le cas où leur présence serait utile au lieutenant.

La marche lente du navire à travers les glaçons continua sans incident. C’étaient toujours les mêmes chocs suivis des mêmes bruits sourds.

Conscient de la responsabilité qui lui incombait, le lieutenant ne cessait d’explorer les alentours du Caïman. Une crainte l’obsédait : à quelle distance se trouvaient maintenant la plaine et les montagnes de glace ? La projection électrique, bien que puissante, ne pouvait aller jusqu’à elles : aussi le pauvre second tremblait-il de les voir apparaître soudain dans le périmètre lumineux.

Après quelques heures d’un repos dont il avait le plus grand besoin, Vernier reprit sa place sur la dunette, et bientôt l’équipage se trouva réuni sur le pont.

La veille, l’on n’avait pris aucune nourriture, tant était grande l’appréhension qui étreignait les cœurs. À peine sur la dunette, le capitaine ordonna que l’on distribuât du café noir fortement additionné de rhum, afin de stimuler un peu ses matelots. Lui-même en but une large rasade.

La distribution s’achevait, quand l’obscurité prit une teinte livide annonçant le retour de cette lueur qui, dans les régions arctiques, tient lieu de jour pendant l’hiver et ne dure que trois à quatre heures.

Les montagnes de glace flanquaient toujours le Caïman. et la plaine de glace suivait encore.

Soudain, Vernier courut à la proue, s’avança jusque sur le beaupré et regarda fixement devant lui.

Après quelques minutes d’un examen attentif, il se retourna, et les matelots purent voir son visage irradié par une joie sans borne.

— Camarades ! cria-t-il d’une voix vibrante, nous sommes sauvés !… je vois une terre à l’avant !

Des hurlements frénétiques saluèrent cette déclaration, et les matelots bondirent dans les agrès, afin d’apercevoir cette terre promise.

Les cris d’enthousiasme ne tardèrent point à retentir de nouveau à la vue d’une île qui, pour être de petite dimension, n’en était pas moins le salut.

Vue de la mer, cette terre semblait avoir cinq à six cents mètres de long ; quant à sa largeur, il était impossible de l’évaluer, même approximativement, car, après une surface plane d’une centaine de mètres, elle offrait le spectacle d’un amphithéâtre d’environ deux cents pieds, complètement recouvert de neige.

L’île était encore à deux bons kilomètres de distance, et Vernier, le premier moment de joie passé, avait été repris par ses craintes. En effet, la plaine de glace suivait toujours le Caïman, or, qu’adviendrait-il si l’on ne trouvait aucune baie pour s’y réfugier ?

Hélas ! ce n’était que trop facile à prévoir : le navire serait broyé entre la côte et la glace. Dans ce cas, en admettant que l’on pût échapper à la mort, comment subsisterait-on sur cette terre couverte de neige et où l’on n’apercevait aucune trace de végétation ?

Il se livrait à ces sombres réflexions, quand le lieutenant s’approcha de lui.

— Capitaine, dit-il vivement, je viens d’apercevoir devant nous une échancrure qui pourrait fort bien être une baie : voulez-vous que j’aille à la découverte ? car si je ne me trompe pas, il faudra sonder cet endroit.

Vernier jeta autour du Caïman un regard rapide : la plaine de glace était à un kilomètre en arrière, et l’île à trois cents mètres en avant.

— Allez, dit-il au lieutenant ; le navire suivra en avançant insensiblement, de manière à ne pas se briser sur des écueils qui pourraient se trouver à fleur d’eau.

Le second fit mettre un canot à la mer et y descendit avec six hommes armés de gaffes, car il était impossible d’employer les avirons au milieu des glaçons.

Le lieutenant, la sonde à la main, se tenait à l’avant. Chose étrange bien que l’île ne fût qu’à peu de distance, trente mètres de corde ne suffisaient pas à toucher le fond.

Le canot poussa jusqu’à l’échancrure de terre, et ceux qui le montaient ne furent pas peu surpris et charmés en constatant l’entrée d’une baie vaste et bien abritée, offrant un refuge sûr.

En quelques coups de sonde, le lieutenant reconnut que le Caïman pouvait hardiment y pénétrer.

Des signaux furent faits aussitôt, et un quart d’heure plus tard, le navire entrait dans la baie libre de glace. Au moment où la lueur crépusculaire qui tenait lieu de jour s’éteignait, la plaine de glace qui avait suivi le Caïman venait bloquer la passe, fermant ainsi la seule issue par où l’on pût ressortir.

Lorsqu’on eut jeté l’ancre, le capitaine ordonna que l’on reprît les coutumes en usage à bord. En conséquence, le repas fut préparé et les matelots, heureux d’avoir enfin échappé à tant de périls, y firent un honneur que l’on comprendra aisément. Les estomacs, contractés par une mortelle appréhension, se dilatèrent et recommencèrent leur office, et quand chacun eut largement réparé ses forces, des chants joyeux retentirent dans l’entrepont, où les marins allaient et venaient, rassurés sur le présent, confiants en l’avenir.

Attablé dans sa cabine, avec son second et le comte de Navailles, Vernier souriait tristement au bruit de cette franche gaieté.

— Pauvres gens ! dit-il enfin, laissons-les dans leur ignorance.

— Que veux-tu dire ? interrogea vivement le comte.


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Monsieur le comte, il est fort probable que pas un
de nous ne reverra la terre de France… (page 133).

— Demande cela à monsieur, répondit le capitaine en désignant le second, dont le visage avait un air sombre peu en harmonie avec la bruyante gaieté de l’équipage.

— Monsieur le comte, dit froidement le lieutenant, il est fort probable que pas un de nous ne reverra la terre de France. Excusez ce que mes paroles peuvent avoir de peu agréable, mais M. Vernier m’ayant chargé de répondre pour lui, je l’ai fait sans détour.

— Ainsi, dit le comte en pâlissant visiblement, nous sommes perdus ?

— Mon Dieu ! oui… du moins, à peu prés, répondit le capitaine Vernier.

— C’est étrange comme tu sembles prendre ton parti de cette perspective.

— Que veux-tu donc que je fasse ?… Que je me lamente ?… Eh ! mon cher, un peu plus tôt, un peu plus tard, ne devons-nous pas mourir ?

— C’est possible, et même certain, pourtant je n’envisage point cette échéance avec autant de philosophie que toi.

— Et tu as tort : lorsqu’on a commis une folie, on doit en accepter avec résignation toutes les conséquences, quelles qu’elles soient.

— Selon toi, de quelle folie sommes-nous coupables ?

— Toi, de n’avoir pas été assez sage pour te contenter de ce qui eût fait le bonheur de tout autre ; moi, d’avoir été assez faible pour t’accompagner dans ce second voyage.

Le comte ne répondit rien, mais il était bien évident que les paroles de son ami avaient fait sur lui une vive impression, car il avait baissé les yeux et semblait fort embarrassé. En effet, n’était-ce pas son fatal entêtement qui avait conduit le Caïman où il se trouvait ? Oh ! cette soif des richesses, combien en ce moment il la maudissait ! … Au lieu d’être à Paris, dans son hôtel luxueux et confortable, ou dans son château bourguignon, il se trouvait dans les régions polaires, cerné de toutes parts par une ceinture de glace, dans une nuit profonde.

— Voyons, dit-il au bout d’un instant, explique-moi exactement ce que nous avons à craindre et à espérer.

— Soit, dit tranquillement Vernier, je vais d’abord répondre à ta première question, car il faut procéder par ordre, afin qu’il n’y ait point de malentendu.

— Que de préliminaires ! s’écria le comte avec une nuance d’impatience. Arrive au fait, je t’en prie !

— Du calme, mon ami, du calme, reprit le capitaine sans s’émouvoir.

— Ne vois-tu pas que je suis sur des charbons ardents ?

— Cet euphémisme est au moins exagéré, dit en riant Vernier, car il est en complet désaccord avec la température au milieu de laquelle nous grelottons.

— Veux-tu, oui ou non, répondre aux questions que je t’ai posées ? fit nerveusement le comte.

— Écoute-moi donc, et tu vas être renseigné.

— Parle, dit le comte en se renversant sur sa chaise.

— La nuit brumeuse dans laquelle nous vivons ne me permet pas de relever le point et, par conséquent, de savoir exactement où nous sommes, mais en tenant compte de la direction suivie et de la marche du Caïman, je ne crois pas me tromper en disant que nous nous trouvons à cinquante ou soixante lieues au nord-ouest des Esquimaux.

Le second fit de la tête un signe approbatif.

Vernier reprit :

— Les glaces qui nous emprisonnent ne fondront pas avant la fin de l’hiver ; or, étant donné la latitude, c’est au moins six mois à attendre ici.

— Ensuite ?… fit M. de Navailles.

— Pardon, ce mot a trait à la deuxième de tes questions. Tu m’as demandé ce que nous avions à craindre, il faut d’abord liquider ce point… Je t’ai dit que nous ne verrons les glaces se désagréger que dans six mois, un peu plus, un peu moins, mais à quelques jours près. Or, nous n’avons guère que pour trois mois de vivres et pour deux mois de combustible.

— Le combustible, c’est du superflu, puisque la machine ne fonctionnera pas.

— Tu crois cela ?

— Dame ! à moins que nous ne levions l’ancre… et encore, avec du vent nous pourrions marcher à la voile.

— Et avec quoi nous chaufferons-nous ?

— Je n’y songeais pas.

— Heureusement, j’y ai songé pour toi.

— Mais lorsque nous n’aurons plus de charbon, comment nous procurerons-nous du feu ?

Le capitaine regarda son second, et un sourire funèbre passa sur leurs lèvres.

Ce sourire, le comte le surprit et il en eut froid au cœur.

— Je t’ai demandé où tu te procurerais du chauffage lorsque la provision de charbon serait épuisée, dit-il brièvement ; réponds-moi donc.

— Monsieur le comte, dit le second d’un air sombre, quand le charbon sera épuisé, nous brûlerons le Caïman.

— Mais alors, nous sommes condamnés à demeurer ici ! s’écria le jeune homme avec terreur.

— À moins, dit Vernier, que nous puissions tenir jusqu’après le dégel ; dans ce cas, nous aurions la chance d’être aperçus d’un des rares navires qui passent dans ces parages… Ceci est ma réponse à ta seconde question, c’est-à-dire ce que nous pouvons espérer.

— Mais si le dégel arrivait plus tôt que tu ne le supposes ? …

— Ce n’est pas probable.

— Cependant, insista le comte, si cela arrivait, nous serions sauvés.

— Oui, si, d’ici là, la glace n’a pas endommagé la coque du Caïman.

— La glace, dis-tu ?… mais il n’y en a pas trace dans cette petite baie que nous avons si heureusement rencontrée.

— S’il n’y a pas de glace en ce moment dans la baie où nous sommes, c’est qu’elle est abritée de trois côtés par des rochers assez élevés. Attends seulement un jour ou deux, et tu verras. Peut-être même serons-nous forcés d’abandonner le navire et de nous réfugier à terre, car la compression de la glace pourra l’éventrer.

— Parles-tu sérieusement ? fit le comte, très inquiet.

— On ne peut plus sérieusement ; et la preuve, c’est que, dès demain, je ferai commencer la construction d’une baraque destinée à nous recevoir tous… Surtout, ajouta Vernier, pas un mot à l’équipage relativement au côté désespéré de notre position, car si la démoralisation se mettait parmi nos matelots, il n’y aurait plus la moindre lueur d’espoir. Ils sont pour la plupart ignorants et ne voient que par les yeux de leurs chefs. Si ces derniers ne savent pas leur inspirer une aveugle confiance, ils s’abandonnent à toutes sortes de terreurs. Tant qu’ils croiront en nous, nous pourrons lutter contre notre mauvaise fortune. Gardons-nous donc de leur laisser entrevoir la vérité. À bord, vois-tu, un capitaine est maître absolu, mais dans un cas comme celui-ci, on ne se fait obéir qu’à force d’énergie et de supériorité morale. Surtout, évite soigneusement d’avoir avec nos hommes la moindre discussion, ne leur donne aucun ordre, en un mot ne te mêle de rien, car ils sont déjà suffisamment montés contre loi qu’ils accusent d’être la cause de tout le mal.

— Les ai-je forcés à nous accompagner ? dit le comte assez surpris.

— Certes, non ; chacun nous a suivis de son plein gré. Mais ils te diront que si tu ne leur avais pas fait cette proposition ils ne fussent pas partis.

— C’est tout simplement absurde ! s’écria M. de Navailles hors de lui.

— C’est humain, voilà tout. Si nous avions réussi, tous t’auraient comblé de bénédictions ; nous avons échoué, ils te regardent comme la cause première du désastre. Que cela t’indigne, je le comprends, mais tu n’as pas, je suppose, la prétention de refaire le monde.

— Je suis absolument de l’avis du capitaine, dit le second. À tort ou à raison, nos hommes font retomber sur vous la responsabilité de l’entreprise ; prenez-en donc votre parti et agissez prudemment si vous ne voulez pas qu’il vous arrive malheur.

— Allons, dit Vernier en se levant, restons-en là pour ce soir. Je n’entends plus rien. Nos matelots doivent être couchés ; imitons-les. Demain nous aviserons.

Le comte et le second souhaitèrent le bonsoir à Vernier, puis ils sortirent pour se rendre dans leur cabine.

En traversant l’entrepont, ils virent les matelots endormis dans leurs hamacs. La vue de ces hommes ignorants du danger terrible qui les menaçait les attrista profondément, et ils se séparèrent en échangeant silencieusement une poignée de main.

En entrant dans sa cabine, le comte aperçut Valentin dormant sur une malle.

Au bruit des pas de son maître le brave serviteur se réveilla.

— Tu n’es pas encore couché ? lui dit le comte

— Je vous attendais, répondit Valentin. Il aurait pu se faire que vous eussiez besoin de moi.

— Mon bon Valentin, à l’avenir, tu me feras le plaisir de te coucher en même temps que les matelots. Nous ne sommes malheureusement plus dans mon hôtel et je peux fort bien me déshabiller seul.

— Oh ! monsieur le comte, dit tristement Valentin, pour le peu de temps que j’aurai encore à vous voir, laissez-moi près de vous le plus possible.

— Ah ça ! deviens-tu fou ?… Que signifient les paroles ?

— Pour le cas où vous auriez eu besoin de moi, je m’étais assis à la porte de la cabine de M. Vernier et j’ai tout entendu. Je sais qu’à moins d’un miracle nous laisserons notre peau ici.

— Tu as mal entendu, mon ami.

— Au contraire, j’ai fort bien entendu. Oh ! ne croyez pas que ce soit pour moi que je m’attriste ; c’est pour vous, monsieur le comte.

M. de Navailles sentit une larme mouiller sa paupière.

— Brave garçon ! dit-il avec émotion ; mais rassure-toi, nous avons des chances de sortir de là… À propos, ajouta-t-il avec inquiétude, étais-tu seul ?

— Le Parisien était avec moi, mais ne craignez rien ; il a entendu la recommandation que le capitaine vous a faite de ne rien dire à l’équipage, et il m’a promis de se taire… Pauvre Loriot ! ça lui a fait bien de la peine d’apprendre qu’il ne reverra peut-être jamais sa mère.

— Ainsi, tu es certain qu’il ne répétera à personne ce qu’il a entendu ?

— J’en réponds.

— C’est égal, demain tu me l’amèneras, afin qu’il m’assure de ce que tu avances.

— Oui, monsieur le comte.

— Maintenant, tu peux aller te coucher.

Valentin souhaita le bonsoir à son maître, et se retira dans une petite cabine contiguë à celle du comte.


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VIII

l’installation


Le lendemain, vers midi, c’est-à-dire lorsque la faible clarté qui apparaissait chaque jour pendant quelques heures éclaira un peu la pénombre, Vernier monta dans la grande hune et interrogea l’immensité.

Les flots de la mer Arctique avaient complètement disparu. Partout la glace amoncelée offrait un spectacle désolé et navrant.

Vernier ne s’attarda pas dans ce poste aérien, car la température était effroyable. Les cordages du Caïman, couverts de givre, étaient aussi raides et cassants que s’ils eussent été de verre. Aussi fut-ce avec des précautions infinies que le capitaine redescendit sur le pont, où les matelots contemplaient avec effroi d’énormes glaçons ondulant dans la petite baie.

Ce qu’avait prévu Vernier arrivait : la baie se congelait. Il fallait donc se prémunir contre toutes les éventualités.

Les matelots reçurent l’ordre de transporter à terre toutes les poutres et planches qu’ils trouvaient dans la cale, ainsi que les chaloupes que l’on avait démontées après l’embarquement dans la baie de Meckenzie, puis il traça sur le sol le plan de la baraque qu’il avait projeté de faire élever.

Stimulés par les encouragements de leur capitaine, et aussi par le froid mortel qui ne leur permettait point de rester en place, les matelots menèrent si activement la besogne, qu’en deux jours ils eurent construit un baraquement assez vaste pour que tous pussent y circuler à l’aise.

La toiture était formée de bâches solides. D’autres bâches tapissaient les parois, et deux portes vitrées enlevées au navire avaient été encastrées à droite et à gauche, pour tenir lieu des fenêtres.

Lorsque le baraquement fut terminé, Vernier fit démonter la machine à vapeur et celle qui produisait l’électricité, puis il les fit installer dans l’intérieur.

Grâce à l’intelligence du mécanicien, cette opération fut rapidement menée à bonne fin. Alors, on transporta également le charbon, les caisses de provisions, les tonneaux d’eau douce, de vin et de rhum.

En agissant ainsi, Vernier ne songeait qu’à gagner du temps. Pour lui, la destruction du Caïman ne faisait aucun doute. Il l’avait donc fait évacuer, mais sans donner la moindre explication à l’équipage, qui, bien que très étonné, obéit avec la ponctualité habituelle aux gens de mer.

Ces différents travaux avaient pris cinq jours. Quand ils furent achevés, la baie était complètement gelée. On dut casser la glace pour se procurer l’eau nécessaire à l’entretien de la chaudière.

Chacun se demandait à quoi pourrait bien servir la vapeur, mais l’incertitude cessa lorsque Vernier eut fait transporter et planter en terre un mât de rechange et que, en haut de ce mât, il eut fait accrocher le réflecteur électrique.

— Qui comptes-tu donc éclairer ainsi ? lui demanda le comte lorsque la projection lumineuse creva les ténèbres.

— Qui sait si un autre navire n’est pas, comme le nôtre, cerné par les glaces et à peu de distance ? Dans ce cas, notre feu peut être aperçu et, quand viendra le dégel, ceux qui l’auront vu nous signaleront dans les ports où ils se rendront.

— S’il y a un navire en vue, bien entendu.

— Parfaitement.

— Et si, plus heureux que nous, il s’en tire.

— Naturellement.

— Ce sont des espérances, somme toute.

— Eh ! mon cher, il ne nous reste que cela. L’espoir, vois-tu, c’est la dernière chose qui s’éteint dans le cœur de l’homme.

Tout le monde s’était enfermé dans la baraque, où, grâce à la machine, régnait une douce température. Néanmoins, Vernier avait recommandé à ses hommes de ne pas rester inactifs afin de conserver toujours une certaine chaleur naturelle, ce qui vaut mieux que la chaleur artificielle.

Cependant le froid qui augmentait d’intensité commençait à s’introduire dans la case, malgré le foyer de la machine, et chacun songeait avec terreur au moment où le mécanicien jetterait dans la fournaise sa dernière pelletée de charbon.

Les malheureux étaient à terre depuis quinze jours, quand la neige se mit à tomber avec abondance, menaçant de bloquer la case.

Vernier fit aussitôt sortir ses hommes avec des pelles, pour déblayer la neige. Mais l’avalanche continuait si serrée, que l’ont dût bientôt renoncer à ce moyen.

Le capitaine laissa alors la neige s’entasser autour de la case, et lorsqu’elle eut atteint environ un mètre d’épaisseur, il fit pratiquer quelques ouvertures dans les cloisons et un jet de vapeur déblaya rapidement les alentours ; mais il fallut recommencer quelques heures après.

Soudain, un craquement sinistre se fit entendre. La bâche formant toiture était surchargée de neige et s’abaissait, menaçant d’entraîner la charpente dans sa chute.

— Tout le monde dehors ! cria Vernier… Qu’on prenne des perches et qu’on déblaie le toit.

Les matelots, malgré le froid terrible qui glaçait leurs membres, ne se firent pas répéter cet ordre et bientôt la neige vola dans l’espace, déchargeant la toiture de la case.

À peine fut-on dans l’intérieur, que l’on s’aperçut que deux hommes manquaient. Vernier sortit rapidement et trouva leurs cadavres, déjà raidis, à quelques pas de la porte…

Les deux pauvres matelots avaient succombé à une congestion cérébrale causée par le froid, et la neige, en tombant, les couvrait de son linceul.

Le capitaine rentra tristement, et quoique tous les regards fussent fixés sur lui pour l’interroger, il ne prononça pas une parole.

Le lendemain, la neige cessa de tomber. Alors, on respira plus librement, car les fréquentes sorties que les matelots étaient obligés de faire pour déblayer la toiture leur causaient de mortelles appréhensions. Ils avaient découvert les cadavres de leurs infortunés camarades et cette vue les avait glacés d’épouvante, car ils comprenaient qu’à chaque excursion au dehors, ils risquaient de partager leur sort.


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Ce fut donc avec une joie extrême qu’ils accueillirent la fin de ce déluge de neige.

Lorsque Vernier fit une dernière fois sortir ses hommes afin qu’ils déblayassent les alentours de la case, un cri de stupéfaction s’échappa de toutes les poitrines : le Caïman avait disparu. À sa place on voyait une masse blanche d’où émergeaient trois pointes : la cime des mâts du navire.

D’un coup d’œil, Vernier jugea la situation : sous l’action de la bise glaciale qui soufflait sans interruption, cette agglomération de neige allait se congeler et la compression qui en résulterait pouvait broyer le Caïman.

Il fallait donc au plus vite prévenir ce désastre. Par son ordre, les matelots, le lieutenant, le comte lui-même, s’emparèrent de tous les outils renfermés dans la case et attaquèrent l’amas de neige avec une vigueur que décuplait un sentiment plus puissant que la peur de perdre le navire : l’avarice. En effet, l’or recueilli sur les bords du Klondyke était encore dans la cale, le capitaine n’ayant pas jugé à propos de le faire débarquer.

Le danger que courait le Caïman avait frappé tout le monde et une vision rapide avait montré à chacun les sacs d’or coulant à fond au moment où le navire, broyé, disparaîtrait sous la surface glacée de la baie. Aussi travaillait-on avec une incroyable activité. La neige, violemment attaquée, volait de tous côtés, non plus en flocons comme lorsqu’elle s’était amoncelée, légère, sur le bâtiment, mais par masses énormes.

En moins de deux heures, on découvrit le pont, qui fut soigneusement balayé. Les matelots, alors, respirèrent : La précieuse cargaison était là, sous leurs pieds, et toute crainte de la perdre avait disparu. Sortiraient-ils jamais de ces glaces ?… Cette pensée ne leur venait même pas à l’esprit. Le froid ? ils ne le sentaient plus. La fatigue ? elle n’existait point. Ils ne voyaient qu’une chose : la cargaison était sauvée, du moins pour le moment. Vernier s’empressa de ramener son monde à la case, où une distribution de café noir fut aussitôt faite.

Cependant, le danger que venait de courir le Caïman préoccupait fort Vernier. La neige, qui avait tombé si abondamment, pouvait tomber encore et pendant des jours, voir même des semaines. Dans ce cas, cela serait fait du navire et de sa précieuse cargaison. Il résolut donc de mettre sans retard cette dernière en sûreté.

La fugitive lueur blafarde dont on jouissait toutes les vingt-quatre heures s’éteignait. Le capitaine fit allumer des falots et emmena ses matelots à bord du Caïman, afin de faire opérer le transport des sacs contenant le fauve métal dont la conquête coûtait si cher à nos aventuriers.

Cette opération était trop en harmonie avec les craintes de chacun pour qu’elle ne fût pas menée rondement.

L’exercice physique étant ce qu’il y a de mieux pour combattre le froid, Vernier ordonna à chaque matelot de se rendre de la cale à la case, avec sa charge, sans s’arrêter en route. C’était fatigant, mais souverain pour développer le calorique et surchauffer le sang. Chaleur naturelle, plus salutaire que celle que procurerait le plus gigantesque brasier.

Une fois la cargaison en sûreté, on soupa d’une maigre ration de lard, puis les pipes furent allumées et les matelots, groupés selon leurs sympathies, commencèrent ces interminables causeries qui, à bord, font trouver moins longue la traversée.

Le comte s’était retiré, avec son ami, dans une sorte de cabinet formé dans un angle de la case, à l’aide d’une toile de voile. C’était là qu’ils avaient fait dresser leurs lits de camp et que, durant de longues heures, ils devisaient sur l’avenir. M. de Navailles espérait quand même ; le capitaine, au contraire, tentait de l’amener à une perception plus exacte de leur situation et faisait tous ses efforts pour lui faire envisager froidement le dénouement fatal qu’il pressentait, qu’il croyait inévitable. Il aurait voulu être certain qu’à l’heure suprême son ami accepterait avec une chrétienne résignation le résultat de sa folle entreprise. Connaissant la nature nerveuse et impressionnable du jeune homme, il tremblait à la pensée du désespoir furieux dont il serait témoin lorsque, tout espoir ayant disparu, le comte devrait regarder la mort en face. Il savait, il sentait que cet homme de vingt-sept ans, pour qui la vie n’avait été qu’un jardin fleuri, n’accepterait pas avec calme sa défaite.

Nous avons dit que, ce jour-là, le comte et son ami s’étaient retirés dans leur rudimentaire cabine, laissant les matelots à leurs conversations.

Les deux hommes s’étaient assis silencieusement au bord de leurs lits.

— Vernier, dit tout à coup M. de Navailles, tu mériterais que je te fisse des reproches.

— Vraiment ! fit ce dernier.

— Oui, car depuis que nous sommes ici, tu n’as cessé de me prédire une catastrophe, alors que tu n’en pensais pas un mot.

— Je t’avoue que je n’ai pas l’habitude de déchiffrer les énigmes. Explique-toi donc plus clairement.

— Ne cherches-tu pas continuellement à me persuader que nous mourrons ici ?

— Après ?

— Est-ce vrai, oui ou non ?

— C’est exact, mais je ne vois pas où tu veux en venir, ni en quoi j’ai mérité ces reproches dont tu prétends avoir le droit de m’accabler.

— Puisque rien, selon toi, ne peut nous sauver, pourquoi as-tu pris soin de sauver la cargaison ?

Vernier haussa les épaules.

— Mon cher, dit-il en souriant, tu raisonnes comme un phoque.

— Merci, fit le comte froissé.

— Inutile de me remercier ; j’en aurai autant à ton service chaque fois que tu me poseras une sotte question.

— Frappe, dit le comte, mais n’insulte pas.

— Te frapper, dit en riant Vernier, jamais ; quant à t’insulter, je n’y songe pas davantage.

— Admettons qu’en comparant mon intelligence à celle d’un phoque tu m’aies dit une gracieuseté, mais tu n’as point répondu à ma question.

Vernier devint grave.

— Mon ami, dit-il, nous approchons du moment où j’aurai à combattre, non plus seulement le froid et la faim mais aussi le désespoir de mes matelots. Bien que j’aie fait diminuer considérablement les rations de vivres, je vais être obligé de les restreindre encore. Tant que nos compagnons contempleront les sacs d’or, ils penseront que tout espoir n’est pas perdu et ils m’obéiront. En faisant transporter ici la cargaison, j’ai ranimé les courages abattus, car chacun a supposé que si je songeais à sauver nos richesses, c’est que j’étais certain que nous-mêmes serions sauvés. Tant que mon équipage aura confiance en moi, il souffrira en silence, mais le jour où la vérité lui apparaîtra, qui sait ce qui peut arriver ?… Des hommes affolés par le désespoir sont capables de tout.

En ce moment, le mécanicien souleva la toile.

— Que voulez-vous ? lui demanda Vernier.

— Capitaine, je viens de brûler le dernier morceau de charbon.

Ces mots, si simples en apparence, avaient une signification terrible. Plus de charbon, c’était la mort imminente, car il était impossible de vivre une heure sans feu, par ce froid mortel.

Le comte avait blêmi.

Quant à Vernier, il avait simplement répondu

— Envoyez-moi le second.

Le mécanicien se retira, et presque aussitôt le second entra.

— Vous m’avez fait appeler ? dit-il à Vernier.

— Oui, car la situation est grave. Le mécanicien vient de m’avertir que nous n’avons plus de charbon.

— Alors, dit froidement le lieutenant, c’est la fin, car aucun homme ne pourrait supporter une pareille température.

— La fin, non ; mais le commencement de la fin.

— Vous jouez sur les mots.

— Pas du tout, car cette fin dont vous parlez, nous pouvons, sinon l’éviter, du moins la reculer le plus possible.

— Par quel moyen ?

— En brûlant le Caïman. En procédant avec économie, peut-être atteindrons-nous l’époque du dégel ; alors il nous restera la chance d’être aperçus d’un navire passant dans ces parages.

— Vous avez raison, il n’y a pas à hésiter… Quand commencerons-nous la démolition du navire ?


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Capitaine, je viens de brûler le dernier
morceau de charbon (page 150).

— Demain. Pour entretenir le feu jusque-là, dites au mécanicien de ramasser tous les morceaux de bois qu’il trouvera dans la case… À propos : que font les matelots en ce moment ?

— Quelques-uns dorment, les autres causent.

— Ne les prévenez pas. Laissez-les prendre un peu de repos. Dans quelques heures, je leur ferai connaître la situation avec tous les ménagements possibles, car le coup sera rude.

Le second salua et alla transmettre au mécanicien l’ordre du capitaine, avec recommandation d’attirer le moins possible l’attention des matelots.

Pourtant, deux hommes savaient la vérité. Ces deux hommes étaient Loriot et Valentin.

Assis un peu à l’écart de leurs compagnons, ils causaient à voix basse et leur pâleur aurait seule pu faire soupçonner ce qu’ils disaient.

— Mon pauvre Valentin, soupirait le Parisien, pour le coup c’est bien fini… Je ne reverrai jamais ma pauvre vieille mère !

— Espère, Loriot, espère, disait doucement Valentin. Pour moi, j’ai le ferme espoir que nous sortirons de ce mauvais pas.

— Mais nous n’avons presque plus de vivres.

— Le capitaine réduira encore les rations.

— Le charbon est épuisé… Vois le mécanicien ; il ramasse soigneusement les dernières parcelles qui sont à terre… Je te le répète, rien désormais ne pourra nous sauver.

Au lieu de répondre, Valentin posa un doigt sur ses lèvres et, se penchant vers son ami :

— Regarde, lui souffla-t-il à l’oreille en lui désignant la porte, qui, après s’être ouverte doucement, se refermait sans bruit.

Autour d’eux, les matelots dormaient dans les hamacs ; le mécanicien sommeillait devant son feu ; dans un coin, le second était étendu sur son lit de camp.

— Reste ici, dit Loriot ; je vais savoir ce que signifie cela.

Et il se dirigea sans bruit vers la porte, par laquelle il disparut, léger comme une ombre.

Son absence dura un quart d’heure. Quand il revint, transi de froid, il avait l’air soucieux et les sourcils froncés.

— Eh bien ! interrogea vivement Valentin, qu’as-tu vu ?

— J’ai vu le Gascon et le Marseillais qui se dirigeaient vers le Caïman. Il m’a semblé qu’ils portaient quelque chose, mais l’obscurité m’a empêché de m’en assurer.

— C’est tout ?

— Non pas. En arrivant près du Caïman, ils se sont arrêtés un instant, puis ils sont montés sur le pont. Je les ai suivis, mais au moment où j’y arrivais moi-même, ils disparaissaient par une écoutille.

— Peut-être ont-ils été cacher un sac d’or.

Le Parisien secoua négativement la tête.

— Non, dit-il, ce ne peut être cela, car les sacs ne sont pas assez nombreux pour qu’on puisse en supprimer un sans que l’on s’en aperçoive.

— Pourtant, ils ne sont pas allés sur le bâtiment uniquement pour faire une promenade.

— C’est louche, en effet… Attention, les voilà qui rentrent.

La porte, en s’ouvrant lentement et sans bruit, venait de livrer passage à deux hommes qui se dirigèrent vers leurs hamacs et s’y étendirent incontinent.

— Il est environ minuit, dit le Parisien. La nuit prochaine, je les surveillerai, car s’ils se cachent c’est qu’ils font mal, et il est indispensable que nous sachions à quoi nous en tenir. Ce Gascon est une mauvaise tête dont je me méfie ; quant au Marseillais, il ne vaut guère mieux.

— Si j’en parlais au capitaine, hasarda Valentin.

— Garde-toi d’en rien faire. Si, comme je le crains, ces gaillards-là trament quelque chose, la mèche serait éventée. Laisse-moi faire et demain nous serons fixés.

— Que crois-tu donc ?

— Rien, si ce n’est que certains hommes sont capables de chercher à sauver leur peau au détriment de leurs camarades.

— Je les défie bien de nous fausser compagnie, dit Valentin avec un triste sourire. Nous sommes si bien rivés les uns aux autres que nous devons fatalement périr ou nous sauver ensemble.

— Tu peux avoir raison, cela ne m’empêchera pas de suivre mon idée ; mais, de ton côté, sois muet comme une carpe.

— Je te le promets.

— Sur ce, allons nous coucher.

Les deux amis se dirigèrent vers leurs hamacs, qui étaient voisins l’un de l’autre, et quelques minutes plus tard, tout était silencieux dans la case.

Au dehors, le vent soufflait avec de rauques mugissements.

Vers huit heures du matin, le sifflet du maître d’équipage éveilla les dormeurs, qui sautèrent en bas des hamacs.

Le café noir fut distribué, puis le capitaine rassembla ses hommes, et leur annonça que, le charbon étant épuisé, il avait décidé de brûler le Caïman.

À cette nouvelle, des lamentations coururent dans les rangs, mais Vernier y mit fin en expliquant que, sans ce sacrifice, dans quelques heures, tous seraient morts, tandis que le bois du navire permettrait d’attendre la fin de l’hiver.

— Mes amis, dit-il en terminant, tout n’est pas perdu. Je vous demande seulement d’avoir confiance en moi et de ne pas discuter mes ordres, car ils auront toujours pour but l’intérêt général. Rendez-vous donc à bord et commencez à enlever les cloisons et les meubles des cabines. Cela nous suffira pour trois ou quatre jours ; après, nous verrons… Lieutenant, ajouta-t-il en s’adressant au second, veuillez faire exécuter les ordres que je viens de donner.

Le second se plaça en tête des matelots, et tous quittèrent la case.

Vernier resta seul avec le comte et Valentin.

— Mon pauvre garçon, dit-il à ce dernier, tu fais un drôle de service.

— Je ne me plains pas, répondit doucement l’honnête serviteur.

— C’est vrai, mais avoue que tu préférerais épousseter les meubles de l’hôtel de la rue de Varennes que balayer la neige autour de la case.

— Certainement ; mais puisqu’il en est autrement, je dois en prendre mon parti. D’ailleurs, mon maître est-il plus heureux que moi ?… Si nous sommes ici, c’est que le bon Dieu l’a voulu ; inclinons-nous donc devant sa volonté.

— Bien parlé, mon garçon, dit Vernier en frappant amicalement sur l’épaule de Valentin, et je donnerais beaucoup pour que ton maître raisonnât comme toi. Ah ! si j’étais certain que tous mes hommes fussent aussi résignés que tu l’es, je ne serais pas aussi inquiet.

— Que craignez-vous donc, monsieur Vernier ?

— Rien, mon ami, rien, dit vivement le capitaine, qui craignait d’alarmer le comte.

Celui-ci, l’œil fixe, semblait complètement étranger à cette conversation. Sa pensée avait franchi d’un bond l’immensité glacée et s’était envolée vers la France, où elle vagabondait en liberté.

La porte de la case, en s’ouvrant, l’arracha à son rêve, et deux matelots entrant, chargés de planches, achevèrent de le rappeler à la navrante réalité.

Il poussa un profond soupir et se retira dans le réduit qui lui servait de cabine.

Vernier le regarda s’éloigner en murmurant :

— Cœur faible, homme sans énergie, combien tu dois souffrir !

Et il sortit de la case, pour aller rejoindre ses matelots à bord du Caïman.


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IX

la révolte


Il était dix heures du soir. Le brouhaha des conversations allait s’éteignant, et sous la clarté indécise d’une lampe accrochée au fond de la case, les matelots s’allongeaient lentement dans leurs hamacs, où, pendant quelques heures, ils allaient oublier leur infortune et les dangers qui les entouraient.

Profitant des allées et venues de ses camarades, un homme s’était glissé dehors, rapide et silencieux.

Cet homme, c’était Loriot.

Il s’élança au pas de course du côté du Caïman, y grimpa lestement et descendit dans l’entrepont.

Une fois là, il tira de sa poche un morceau de bougie, l’alluma et promena autour de lui un regard investigateur.

Des matériaux de toutes sortes, provenant de la démolition des cabines, étaient jetés çà et là. En quelques minutes il arrangea ces débris de manière à pouvoir s’y cacher complètement lorsqu’il en serait temps ; éteignant sa bougie, il se mit à courir de long en long, afin de combattre le froid qui déjà l’engourdissait.

De temps en temps il s’arrêtait pour s’approcher d’un hublot et écouter les bruits de la nuit, puis il reprenait sa course.

On se rappelle que le Parisien avait déclaré la veille à Valentin qu’il voulait savoir à quoi s’en tenir sur la sortie incompréhensible du Gascon et du Marseillais. Il était là depuis une heure, grelottant et claquant des dents, quand un bruit de pas attira son attention.

— Enfin ! murmura-t-il ; je commençais à craindre d’être obligé de battre la semelle toute la nuit.

Ce disant, il se dissimula sous les matériaux qu’il avait amoncelés pour s’en faire une cachette et un poste d’observation.

Il était à peine installé, que des pas résonnaient au-dessus de sa tête, puis une écoutille s’ouvrit, et deux ombres descendirent dans l’entrepont.

— Attends un instant, dit une voix que Loriot reconnut pour être celle du Gascon ; il fait noir comme dans un four.

Le Gascon fit trois ou quatre pas en tâtonnant comme s’il cherchait quelque chose, puis une allumette craqua et la lueur d’une lanterne perça les ténèbres.

Loriot put alors considérer tout à son aise les deux matelots.

En arrivant au bas de l’escalier, ils avaient déposé à terre chacun un paquet assez volumineux.

— Qu’est-ce que ça peut bien être ? pensait Loriot.

Et son regard ardent cherchait à percer les enveloppes de toile.

Lorsque le Gascon eut fait de la lumière, il reprit sou fardeau ; son camarade l’imita et tous deux descendirent dans la cale.

Le Parisien, plus intrigué que jamais, s’avança en rampant jusqu’à l’ouverture béante par où les deux hommes venaient de disparaître et plongea ses regards dans les profondeurs du navire, mais la clarté de la lanterne du Gascon était comme perdue dans l’obscurité, et il ne distingua rien de ce qu’il voulait découvrir.

Alors il prêta l’oreille, mais le bruit des voix n’arrivaient à lui que confusément.

Jugeant inutile de s’exposer à être surpris, il regagna sa cachette, avec l’intention bien arrêtée de descendre dans la cale dès que les nocturnes visiteurs auraient quitté le bord.

Il avait à peine réintégré son poste d’observation que les voix se rapprochèrent, et bientôt les deux matelots reparurent dans l’entrepont.

Au lieu de remonter sur le pont, ils s’arrêtèrent au pied de l’escalier et continuèrent leur conversation, après avoir éteint la lanterne, dont la lueur aurait pu être aperçue à travers un hublot.

— Plus j’y pense, disait le Marseillais, plus je trouve la combinaison dangereuse.

— Poltron ! ricana le Gascon.

— Eh ! mon bon, il y va de la vie. Si nous échouons nous serons fusillés sans pitié. Le capitaine n’est pas un homme commode.

— Je te ferai observer que nous sommes huit.

— Mais je crains qu’au dernier moment les autres ne nous lâchent.

— Ce n’est pas à craindre, l’enjeu est trop beau. Pense donc, au lieu d’avoir une part insignifiante, nous partageons la cargaison. Quoiqu’elle soit moins importante que lors du premier voyage, elle représente au moins deux millions !

— Je sais tout cela, mais…

— Quoi encore ?

— Il y aura des camarades qui se fâcheront.

— J’y compte bien, fit le Gascon avec un ricanement diabolique.

— Dans ce cas il faudra en découdre, et je t’avoue que j’éprouve une certaine répugnance à faire couler le sang de nos compagnons.

— Si cela arrive, c’est qu’ils l’auront voulu.

— Tout à l’heure, quand je t’ai parlé de l’intervention des camarades, tu m’as répondu que tu y comptais bien, pourquoi ?

— Parce que les vivres diminuent terriblement et que, moins il y aura de bouches à nourrir, mieux cela vaudra.

— Cela n’est pas inquiétant pour nous, grâce à notre réserve.

— Qui a eu l’idée de cacher des provisions dans la cale ?

— Toi.

— Aie donc confiance en moi et tu ne le regretteras pas.

— Ainsi donc tu es décidé.

— Complètement. Nous supprimons le capitaine et son comte, ce qui nous assure la possession de toute la cargaison, et si nous pouvons sortir d’ici quand viendra le dégel, fût-ce avec un simple radeau, le lieutenant nous guidera, car il est bien entendu qu’il ne lui sera fait aucun mal.

— Acceptera-t-il ?

— Dame ! à moins qu’il ne préfère rester ici.

— Et si, de retour en France, il nous dénonce ?

— Sois bien tranquille à cet égard. S’il accepte franchement la situation, il partagera avec nous et sera notre complice ; si, au contraire, il fait la grimace, il n’ira pas jusqu’en France.


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Et d’un geste menaçant, le Gascon souligna ces derniers mots.

— Allons, dit le Marseillais, c’est entendu. Mais quand ferons-nous le coup ?

— Demain soir.

— À quelle heure ?

— À minuit. Dans la journée nous préviendrons les amis.

— Pourvu que l’affaire réussisse !…

— C’est comme si c’était fait ; à la condition, pourtant, que l’on soit énergique. Pas de générosité mal placée : ceux qui ne seront pas avec nous seront contre nous, base-toi là-dessus. Maintenant, retournons à la case. Tout le monde doit dormir, on ne nous entendra pas rentrer.

Les deux matelots remontèrent sur le pont, et le bruit de leur pas sur la glace cessa bientôt de se faire entendre.

Alors le Parisien, à demi gelé, sortit de sa cachette.

— Les gredins ! gronda-t-il… Ah ! bandits ! vous voulez tuer le capitaine et ses amis afin de vous approprier leur argent !… Ce n’est pas encore fait.

Il ralluma sa bougie et descendit dans la cale pour explorer les fameux paquets.

Quelle ne fut pas sa fureur en constatant que tandis que le capitaine était forcé de diminuer les rations, du lard et des biscuits étaient entassés là par des misérables. Avec les provisions détournées l’équipage eut pu vivre pendant huit jours.

— Allons, allons, murmura Loriot, il y a un bon Dieu pour les honnêtes gens, et rira bien qui rira le dernier.

Sur cette conclusion, le brave Parisien quitta le navire et s’en fut réintégrer son hamac.

Le lendemain, lorsque le sifflet du maître d’équipage eut fait lever les matelots, Loriot prit Valentin par le bras et, tout en causant à haute voix de choses indifférentes, il s’approcha de l’endroit qui servait de cabine au capitaine et à son ami.

Après avoir jeté dans la case un regard scrutateur pour s’assurer qu’il n’était point observé, il passa rapidement de l’autre côté de la toile qui tenait lieu de cloison.

Le comte était encore couché, mais Vernier était debout, roulant une cigarette.

En voyant le Parisien entrer ainsi, le capitaine allait le réprimander vertement, mais le jeune homme mit un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence.

Ne comprenant rien à cette conduite de son matelot, Vernier le considérait, ne sachant que dire.

— Mon capitaine, dit Loriot à voix basse, il faut que je vous parle, car il y va de votre vie.

— Hein ? fit Vernier abasourdi par cette entrée en matière.

— Je dis qu’il se trame un complot contre vous et votre ami.

Le comte eut un geste de fureur, mais Vernier le contint d’un coup d’œil.

Puis s’adressant à Loriot :

— Assieds-toi là, près du comte, et explique-nous tes singulières paroles.

Le Parisien recommanda à Valentin de faire le guet près de l’entrée, puis il raconta aux deux amis ce qu’il avait vu et entendu.

Lorsqu’il eut achevé son récit, le comte était blême de fureur, mais Vernier, au contraire, était très calme ; seulement, il avait sur les lèvres un étrange sourire.

— Eh ! eh ! dit-il, le Gascon a raison, il y a ici trop de bouches à nourrir. Pourtant j’avoue que cette remarque, je ne l’avais pas encore faite.

— J’espère bien que tu vas brûler la cervelle à ce coquin ? dit rageusement le comte.

— Peste ! comme tu y vas.

— Comment ! tu laisserais impunie une telle infamie ?

— Ce brave garçon nous a dit qu’il y a huit mutins ; les connais-tu ?

— Non, mais…

— Je veux les connaître, et le seul moyen c’est de les laisser se démasquer.

— De quelle manière ?

— En feignant une complète ignorance. Laissons-les mettre leur projet à exécution, mais à ce moment-là ils trouveront à qui parler, je te le jure !

— C’est égal, j’aurai bien de la peine à me contenir jusqu’à ce soir.

— Tu me feras le plaisir de te tenir tranquille, n’est-ce pas ?… Celui qui commande ici, c’est moi, et j’entends être seul juge de ce qu’il convient de faire.

— Tu me parles sur un ton…

— C’est le ton que je prends toujours lorsque j’ai affaire à un écervelé.

— De mieux en mieux.

— Que tu es enfant, dit Vernier en serrant la main de son ami : tu ne comprends pas qu’en ce moment la ruse seule peut nous servir. En ma qualité de capitaine, j’ai parfaitement le droit de faire fusiller séance tenante le Gascon et le Marseillais, mais si j’agis ainsi, comment saurai-je les noms de leurs complices ?

— Tu as raison, dit enfin le comte.

— Il est heureux que tu t’en aperçoives,

Puis au Parisien :

— Mon garçon, envoie-moi le second et le maître d’équipage, mais fais en sorte que personne ne remarque ton manège.

— Soyez tranquille, capitaine ; on n’est pas Parisien pour rien.

Loriot manœuvra si adroitement, que cinq minutes après le second et le maître se trouvaient près de Vernier sans même que les matelots s’en fussent aperçus.

— Messieurs, leur dit Vernier, un complot est tramé contre moi et une partie de l’équipage.

— Vous en êtes sûr ? interrogea le second, tandis que le maître d’équipage semblait douter d’avoir bien entendu.

— Absolument, répondit Vernier, mais je ne connais que deux des coupables. Voici donc ce qu’il faut faire : dans une demi-heure je vous dirai de m’accompagner à bord afin de voir quelles sont les parties de Caïman que nous devons brûler. Quand j’aurai donné cet ordre, vous, maître, vous désignerez six hommes de corvée qui viendront avec nous. Il est bien entendu que vous nous suivrez, car nous aurons besoin de prendre des mesures énergiques pour faire tête à la révolte qui doit éclater ce soir.

— Quels sont les matelots que je devrai désigner ?

— Loriot, Martin, Baludec, Garnier, Grivat et Fertus, car je peux répondre de ceux-là.

— Est-ce tout, capitaine ?

— Oui. Vous pouvez vous retirer.

Une demi-heure plus tard, Vernier quittait la case escorté des hommes qu’il avait désignés.

Aussitôt à bord, il conduisit son monde dans l’entrepont.

— Mes amis, leur dit-il, si je vous ai fait désigner pour nous accompagner ici, c’est que l’heure est grave et qu’un danger nous menace tous. Des misérables ont juré de s’approprier la cargaison, mais comme ma présence est un obstacle à ce projet, ils doivent, ce soir, m’assassiner, ainsi que ceux qu’ils savent m’être fidèles. Sachant pertinemment que je peux compter sur vous, je vous ai réunis afin de vous mettre sur vos gardes.

Les matelots se regardaient les uns les autres, n’en pouvant croire leurs oreilles.

Baludec, le timonier breton dont nous avons déjà eu l’occasion de parler, sortit le premier de sa stupeur.

— Voyons, capitaine, dit-il, êtes-vous bien certain de ce que vous dites ?

— Mon brave Baludec, je ne vous ai pas tout dit.

— Il y a encore quelque chose ?

— Tandis que la faim torture nos entrailles, que le moindre morceau est fraternellement partagé entre tous, des infâmes ont soustrait des provisions. Elles sont sous nos pieds, dans la cale… Loriot, ajouta Vernier, raconte ce que tu sais.

Le Parisien refit son récit, après quoi tous se rendirent dans la cale où ils constatèrent avec des cris de rage l’ignominie de leurs indignes camarades.

Dans leur légitime colère, les matelots parlaient de lyncher immédiatement le Gascon et le Marseillais, mais le capitaine les calma en leur expliquant un plan qu’il avait conçu, plan qui devait jeter bas les masques des mutins, qui, s’ils demeuraient inconnus, seraient un danger permanent pour leurs compagnons.


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À moi, mes fidèles !… page 173.

— Quant à la cargaison, dit il en terminant, elle est à nous tous. Lorsqu’on a partagé les dangers et les souffrances auxquels nous sommes en butte, les conditions primitives cessent d’exister. Cette résolution je l’ai prise en abordant sur cette île, car cette expédition ne ressemble en rien à la première, et il ne serait pas juste que les parts fussent inégales. Quant à ceux qui ont voulu vous affamer, j’en fais mon affaire, à la condition, toutefois, que vous vous conformerez à mes instructions.

— Capitaine, comptez sur nous, dirent les matelots d’une seule voix.

— Surtout, soyez calmes, et que personne ne se doute de rien.

— Nous serons muets comme des poissons, dit le timonier breton !

— Maintenant que vous m’avez bien compris et que tout est convenu, retournons à la case et que chacun agisse comme s’il ne savait rien.

Le maître d’équipage reprit la lanterne qu’il avait apportée pour guider la marche, et se replaça en tête de la petite troupe, qui retourna à la case.

Fidèles à la promesse qu’ils avaient faite à leur chef, les matelots ne laissèrent rien transpirer du terrible secret qui leur avait été confié. Néanmoins, ils ne purent s’empêcher d’arrêter de temps en temps leurs regards sur leurs camarades comme s’ils eussent voulu fouiller leur conscience. Tel marin qui causait gaiement, faisait-il partie des révoltés ? Les fidèles du capitaine se le demandaient avec anxiété, car ils eussent voulu connaître, par avance, afin de les haïr, ceux qu’ils devaient combattre quelques heures plus tard, mais ces braves gens ne découvrirent aucun indice qui pût les fixer à cet égard : d’un côté comme de l’autre, chacun était impénétrable, et rien ne faisait reconnaître les amis ou les ennemis. Cette incertitude était poignante pour des hommes convaincus que le soir même la mort circulerait dans leurs rangs, arrachant violemment plusieurs d’entre eux à ce que le poète Gilbert a appelé le banquet de la vie ; aussi les bons matelots attendaient-ils avec une nerveuse impatience le moment de l’action.

À neuf heures, c’est-à-dire à l’heure du coucher, le réflecteur électrique installé dans la case était remplacé par une lampe à l’huile, dont la clarté n’éclairait que faiblement. Ce soir-là, le réflecteur resta en place. Plus d’un crut à une négligence du mécanicien et ne s’en préoccupa point.

Vers minuit, au moment où le plus grand silence régnait parmi les marins qui, tous, semblaient plongés dans le plus profond sommeil, une tête se souleva, puis une seconde, et enfin, plusieurs autres. Après avoir échangé quelques signes, huit hommes quittèrent sans bruit leur hamac et vinrent silencieusement se réunir autour du Gascon. Presque aussitôt, des lames de couteaux lancèrent de sinistres reflets sous la clarté de la lampe électrique.

Après s’être consultés un instant à voix basse, les révoltés se dirigèrent, sur la pointe du pied, vers l’angle de la case où reposaient le capitaine et son ami.

Arrivés là, ils s’arrêtèrent quelques secondes, prêtant l’oreille au moindre bruit, mais le silence qui régnait autour d’eux les rassura, et le Gascon écarta brusquement la toile qui le séparait de ceux dont il avait décidé la mort.

Mais au lieu d’avancer, il resta comme pétrifié. Vernier et le comte étaient debout, un revolver à la main. Quatre détonations éclatèrent, en même temps que le capitaine criait :

— À moi, mes fidèles !

Les six matelots dévoués bondirent à bas de leur hamac et s’élancèrent au secours de leur chef, le couteau au poing.

Les quatre balles tirées par ce dernier et le comte avaient jeté à terre trois des mutins. Les cinq autres, surpris de cette défense sur laquelle ils n’avaient point compté, comprirent aussitôt que c’en était fait d’eux, mais au lieu d’implorer un pardon que Vernier leur eût peut-être généreusement accordé s’ils avaient manifesté un sincère repentir, ils se ruèrent sur leurs camarades, qui les reçurent en gens de cœur, et une effroyable mêlée s’ensuivit, d’autant plus terrible que l’on ne pouvait faire usage des armes à feu, car les adversaires combattaient pied contre pied, poitrine contre poitrine ; les uns avec celle farouche énergie que donne la certitude d’une mort inévitable, les autres avec la légitime colère d’hommes que l’on a trahis. Il n’y avait plus d’anciens camarades ; il n’y avait que des ennemis mortels ; aussi les coups étaient-ils portés avec un acharnement incroyable et chaque cri de douleur était-il suivi d’un cri de triomphe.

Cependant, cette lutte fratricide ne pouvait durer longtemps. Aux fidèles du capitaine s’étaient joints le lieutenant, le maître d’équipage et ceux qui, le premier moment de stupéfaction passé, avaient résolument pris parti pour leur chef.

Ce que nous venons de raconter s’était passé en moins de deux minutes.

Accablés par le nombre, les révoltés avait fatalement succombé. Ils gisaient maintenant sur le sol, criblés de blessures ; les uns morts, les autres se tordant dans les suprêmes convulsions de l’agonie.

Un silence funèbre avait brusquement succédé au tumulte du combat. Les vainqueurs, presque tous blessés, regardaient avec tristesse les morts et les mourants, et à mesure que les esprits se calmaient, des larmes montaient aux yeux, larmes de pitié pour ces anciens compagnons dont le sang s’échappait par vingt blessures. Certes, ils avaient mérité leur sort, et la fureur inouïe avec laquelle ils s’étaient battus prouvait suffisamment que, s’ils l’eussent pu, ils n’eussent fait de quartier à personne ; pourtant, chacun les plaignait sincèrement.

— Voyons, dit tout à coup un matelot, il s’agirait de savoir ce que tout cela signifie. Réveillés par le bruit des revolvers, nous sommes accourus au secours du capitaine et, pour ma part, je ne le regrette pas, mais je voudrais bien savoir ce qui s’est passé.

Cette demande était trop juste pour que Vernier n’y fit pas droit. En quelques mots il expliqua à ceux qui ne savaient rien du complot, comment Loriot avait percé à jeu le plan des assassins.

— Ainsi, reprit le matelot, pendant que nous avions faim, ces gueux-là entassaient des vivres dans la cale du Caïman.

— Mon Dieu, oui, dit le second ; et tout à l’heure vous en serez convaincus en voyant rapporter ici les provisions soustraites. — Du moment que le capitaine l’affirme, je n’ai pas besoin de preuve. C’est égal, je regrette les deux larmes que j’ai senti tout à l’heure rouler sur mes joues.

— Ne les regrettez pas, dit Vernier d’une voix grave, car il est toujours pénible de verser le sang de ses semblables, surtout lorsqu’il s’agit de compagnons, avec lesquels on a vécu côte à côte et dont on a partagé les joies et les peines.

— Camarades, dit le Breton Baludec, à genoux et demandons au Seigneur de pardonner à ces malheureux.

Les matelots formèrent un cercle autour des cadavres et s’agenouillèrent, s’associant mentalement à la prière que récitait à haute voix le vieux timonier. Ce pieux devoir accompli, tous se relevèrent, et sur l’ordre de Vernier, on pansa les blessés, pendant que ceux qui n’avaient reçu que des coups insignifiants allaient déposer à quelque distance de la case les cadavres des vaincus.

Le capitaine eut bien voulu leur faire donner une sépulture, mais par le froid intense qui sévissait, il lui eut fallu risquer la vie de ses hommes, ce à quoi il ne put se résigner.

Les cadavres furent donc déposés à côté les uns des autres et abandonnés.

Le reste de la nuit se passa en commentaires sur cet événement sanglant. Peu à peu, la pitié qui s’était emparée des matelots fit place à une sourde rancune. La pensée du massacre prémédité par les révoltés les remplissait d’horreur. Ce fut bien autre chose lorsque le second, qui s’était rendu à bord avec les plus valides, revint, rapportant les vivres dérobés. À cette vue, l’indignation déborda et plus d’un poing se tendit dans la direction où reposaient les coupables.

Valentin, qui avait vaillamment combattu à côté de son maître, s’était tiré de la bagarre sans la moindre égratignure. Il n’en était pas de même du pauvre Loriot, qui avait reçu un coup de couteau en pleine poitrine. Quoique cette blessure ne fût pas mortelle, elle n’en était pas moins grave, aussi le bon Valentin lui prodiguait-il les soins les plus empressés.

— Courage, mon pauvre Loriot, lui répétait-il ; le bon Dieu ne voudra pas que tu meures pour avoir fait ton devoir.

À quoi le Parisien ne répondait que par un sourire résigné.

Comme il était le plus dangereusement blessé, chacun s’empressait autour de lui afin de le distraire des sombres pensées qui, parfois, faisaient passer un nuage sur son front. On fit tant et si bien que, la jeunesse aidant, Loriot fut hors de danger au bout de quelques jours.

En quittant la France, il y avait, à bord du Caïman, trente matelots, sans compter le mécanicien. Sept avaient trouvé la mort dans la rencontre avec les aventuriers, au bord du Klondyke ; deux étaient morts de froid dans l’île et huit venaient de tomber victimes de leur infamie.

Supputant le temps qui devait s’écouler avant la fonte des glaces, Vernier, après avoir examiné les provisions, fixa la quantité de vivres qui serait distribuée quotidiennement. D’après ses calculs, lorsque viendrait le dégel, on pourrait tenir encore quelques jours ; ensuite, on ne devrait compter que sur la Providence.

Ce point arrêté, il fit démolir le plancher de l’entrepont du navire, et les débris furent entassés dans la case, après quoi, l’on attendit, comptant les heures, qui passaient lentes et tristes.

Quand revenait, chaque jour, la lueur crépusculaire qui perçait comme à regret l’obscurité, les cœurs battaient d’espérance ; mais sitôt qu’elle s’éteignait, les fronts redevenaient soucieux, et les yeux, un instant irradiés, reprenaient leur atonie. À l’énergie des premiers jours avait succédé un profond abattement, et les pauvres matelots se demandaient, tout angoissés, s’ils reverraient jamais les êtres chers qu’ils avaient laissés au pays. Leur esprit troublé évoquait sans cesse des visions qui leur arrachaient des larmes. C’étaient des visages ridés de vieilles mères, de doux sourires d’épouses, des petits bras d’enfants qui semblaient se tendre vers eux : puis, soudain, la main brutale de la réalité dissipait ce mirage, et le rêve s’achevait dans un sanglot.

M. de Navailles, lui, n’avait pas la suprême consolation d’évoquer le passé. Tombé du haut de son espérance, il restait des heures entières, sombre et taciturne.

En vain Vernier tentait-il, par des paroles encourageantes, de galvaniser cette volonté abattue, le comte ne répondait que par un sourire amer qui ressemblait à un rictus. Malgré lui, ces mots de son ami : Nous allons tenter Dieu, lui revenaient en mémoire, et cet avertissement flamboyaient sans cesse devant ses yeux comme le Mane, thecel, pharès de Balthazar. Combien, en ce moment, il maudissait son fatal orgueil, cause de tout le mal ! Mais par respect humain, il n’en laissait rien paraître, craignant d’être ridicule en manifestant le moindre repentir, alors qu’un mot dans ce sens eût rendu si heureux l’ami dévoué qui souffrait de ne pouvoir parvenir à consoler celui qu’il avait suivi avec tant d’abnégation, car, en partant pour cette seconde expédition, Vernier n’avait pas un seul instant envisagé les bénéfices probables : il avait obéi à cet intérêt qui pousse les hommes de cœur à se sacrifier ; et son sacrifice avait été d’autant plus beau, qu’un pressentiment l’avait averti qu’il courait à sa perte. Oh si le comte l’eût écouté… mais aucun raisonnement n’avait pu ébranler sa résolution, et, victime de l’amitié, il avait pris pour la seconde fois le commandement de l’expédition, espérant que son expérience et sa présence d’esprit conjureraient les périls qu’il pressentait.

De tous, Vernier était le seul qui eût conservé un calme relatif. Aidé de son second, il se livrait à d’interminables calculs sur la durée probable de leur séjour dans l’île, subordonnée à la débâcle qui devait, en adoucissant la température, rendre libre la mer qui les entourait.

Espérant que l’on tiendrait jusque-là, il avait élaboré un plan fort ingénieux. Avec les débris du Caïman, on construirait un solide radeau, et, au lieu d’attendre qu’une voile passât à portée de l’île, on partirait à la recherche d’un navire sauveur. Peut-être, même, avec un vent favorable, pourrait-on atteindre la terre des Esquimaux.

Comme on le voit, le capitaine du Caïman ne se laissait point abattre et était décidé à lutter jusqu’au bout. Il ne redoutait plus qu’une chose, c’était que l’état mental de ses hommes ne leur donnât pas une énergie suffisante pour qu’ils pussent le seconder, car s’il était la tête qui pense et conçoit, ils étaient, eux, le bras qui exécute. L’abattement dans lequel il les voyait plongés lui faisait avec raison craindre de ne pouvoir mettre à exécution son projet, qui était la dernière chance de salut, et cette crainte le désespérait plus que la situation dans laquelle il se trouvait. C’est qu’il est pénible pour un homme au tempérament énergique de ne voir autour de lui que des regards mornes et éteints, alors que la force morale, qui décuple la force physique, lui serait si utile.

On a vu, dans des batailles, des soldats, affolés par la peur, jeter leurs armes et se laisser tuer sans se défendre ni fuir. De même, en présence d’un danger sérieux, certaines natures renoncent à lutter et attendent la mort avec une sorte de fatalisme contre lequel aucun raisonnement ne peut prévaloir. Aussi, Vernier, en considérant les visages pâlis de ses matelots, voyait-il avec douleur les premiers symptômes de cette funeste apathie.


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X

la fonte des glaces


Cinq mois se sont écoulés depuis que le Caïman a laissé tomber son ancre dans la petite baie, et l’on chercherait vainement le gracieux navire dont la fine mâture supportait naguère de blanches voiles gonflées par la brise. Une partie s’en est allée en fumée, l’autre, transformée en radeau, attend sur une couche de glace, que le dégel lui permette de se lancer de nouveau sur la mer azurée, non plus, ainsi qu’autrefois, légèrement, mais lourdement, comme si ces pauvres planches devaient porter le poids des souffrances dont elles ont été les impassibles témoins.

Ce radeau avait quinze mètres de long, sur huit de large. Au centre, un mât se dressait supportant une voile carguée. Comme le temps n’avait pas manqué aux constructeurs, il avait été perfectionné autant que le permettaient les maigres ressources dont on disposait.

Au moment de faire naufrage, on assemble tant bien que mal tout ce qui tombe sous la main, car la vague mugissante guette sa proie, et l’on ne songe qu’à lui échapper. Mais Vernier, qui aspirait gagner une terre, avait conçu son radeau avec toute l’ingéniosité possible. L’avant, en forme de proue, devait fendre les flots, sinon avec rapidité, du moins assez aisément. Une tente dressée à l’arrière devait abriter les passagers contre le froid qui, en toute saison, sévit dans les régions arctiques.

En escomptant un vent favorable, quelques jours devaient suffire pour atteindre la terre des Esquimaux, la plus proche d’après les calculs du capitaine.

Pénétrons maintenant dans la case.

La machine à vapeur du Caïman, on se le rappelle, avait été transportée à terre, non seulement parce que la grande chaleur qui se dégageait de son foyer était indispensable à cette agglomération d’hommes, mais aussi pour se procurer l’électricité qui alimentait le réflecteur élevé en haut du mât dressé près de la case. Cette machine dort maintenant son lourd sommeil métallique, et, près de ses flancs noircis, un brasier pétille tristement.

Dans un coin de la case, un amas de bois semble avertir les infortunés qu’après lui tout sera fini.

Assis près du feu, Vernier, les coudes sur les genoux et le visage dans les mains, garde une immobilité de statue.

Il songe. À quoi ? À cette sombre nuit qui semble ne devoir point finir et dans les brumes de laquelle les montagnes de glace se dressent comme des fantômes barrant la route. De tant de compagnons, sept subsistent : le maître d’équipage, le comte, Valentin, Loriot et trois matelots, dont le timonier breton. Les autres sont morts, morts de faim, de froid, de douleur et de désespoir !

Les survivants de cette expédition sont assis, ça et là, semblables à des spectres, le regard vitreux et sans volonté. Ils n’ont pas même la suprême ressource de penser, ce qui leur permettrait d’oublier parfois leur horrible situation pour rêver d’un avenir meilleur. Ils sont là, inertes et sans force, ne sentant plus la douleur.


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Tout à coup, une voix trouble le silence. C’est celle d’un matelot qui, souriant comme un enfant, chante doucement :

Mon père a fait bâtir maison,
Tontaine, tonton,
Par trente gabiers d’artimon.

Celui-là a cessé de souffrir : la folie a envahi son cerveau affaibli par les privations.

Longtemps sa voix monotone répète le même refrain ; puis elle s’éteint peu à peu, et le matelot se couche, toujours souriant, pour dormir son sommeil éternel, sans qu’en sa pensée égarée passe un regret ou un adieu pour l’épouse qui, bientôt, se voilera de deuil, ou pour les orphelins qui appelleront en vain leur père.

Soudain, Vernier tressaillit violemment. À travers les vitres des fenêtres passait un rayon blafard qui faisait pâlir la lampe accrochée à la toiture.

D’un bond il fut debout, vacillant mais le visage rayonnant.

— Le jour ! cria-t-il, c’est le jour !… Nos souffrances vont-elles enfin finir ?

Et comme ses compagnons le regardaient sans rien comprendre à cette exaltation, il leur dit en riant d’un rire nerveux :

— Quoi ! vous restez immobiles quand je vous annonce le salut !

— Le salut ? interrogea le comte d’une voix faible.

— Eh ! oui.. Cette lueur pâle, c’est la fin de l’hiver. Demain et les jours suivants elle grandira… Les glaces fondront, la mer sera libre !

À ces accents vibrants, chacun s’était soulevé et approché d’une fenêtre, hésitant à croire à tant de bonheur. Alors, comme si Dieu eût voulu confirmer les paroles de Vernier, des craquements se firent entendre.

— C’est le dégel ! s’écria le capitaine. Allons, mes amis, du courage ! Ce n’est pas au moment d’être enfin sauvés que nous devons désespérer.

— J’ai faim ! gémit le comte.

— Tiens, mange ! lui dit son ami en tirant de sa poche un morceau de biscuit.

M. de Navailles se précipita sur cette manne qu’il mordit à belles dents, comme si c’eût été un plat savoureux.

Les autres regardaient toujours au dehors. Ils restèrent là plusieurs heures, jouissant de cette clarté en laquelle ils mettaient toute leur espérance. Mais quand elle déclina, faisant place à l’obscurité habituelle, les mêmes ténèbres envahirent l’esprit des malheureux, leurs regards reprirent leur atonie, et ils se laissèrent choir sur le sol, mornes et découragés.

Ils demeurèrent ainsi toute la nuit, sans même remarquer que Vernier et Valentin, quoique très faibles, allaient et venaient, s’employant à une mystérieuse besogne.

Depuis longtemps le capitaine avait dissimulé sous son lit un petit sac de farine, qu’il réservait comme ressource in extremis. Certain que l’on ne tarderait pas à prendre la mer, il confectionnait, avec l’aide de Valentin, des galettes qu’il faisait cuire sous la cendre et qui devait servir à la subsistance lorsqu’on serait sur le radeau.

Depuis deux semaines, il ne faisait distribuer qu’un biscuit par jour à chacun. Bien des fois il avait songé à sa précieuse réserve, et toujours il avait rejeté l’idée de l’employer, ce dont il s’applaudissait fort en ce moment.

Ah ! comme cette maigre pitance semblerait délicieuse à tous ces infortunés, non à cause de son goût exquis, car les galettes étaient confectionnées avec de l’eau de mer bouillie, la seule dont on disposât depuis plus d’un mois, mais pour le soulagement qu’elle procurerait en trompant la faim atroce qui les torturait.

Le jour parut enfin, et avec lui son cortège de radieuses espérances.

Mais que se passe-t-il donc ? Tous se lèvent, poussant des hurlements de joie et gesticulant comme des forcenés ! Vernier lui-même, l’impassible Vernier semble prêt à partager cet accès de démence.

C’est qu’un faible rayonnement dore la blanche lumière du jour qui commence, annonçant le soleil. Ce n’est pas, il est vrai, la pleine lumière des jours radieux précurseurs des nuits scintillantes, mais c’est la lin d’un sombre cauchemar qui avait semblé devoir se terminer dans une obscurité éternelle.

La faim, la soif, la fatigue, tout est oublié. On s’embrasse, on pleure, on rit ; des voix caverneuses commencent des refrains qu’elles n’achèvent point ; les mains se cherchent, se rencontrent, se serrent. Un matelot saute au cou du capitaine. Le maître d’équipage tire de son sifflet de manœuvre des sons aigus, et lorsqu’il l’écarte de ses lèvres, c’est pour crier :

— Largue le grand hunier, la grande voile, la misaine et la brigantine ! La barre à tribord, et profitons du vent !

Vernier adresse au ciel une prière d’actions de grâces. Son visage est empreint d’une joie intense. Il va pouvoir enfin sauver quelques-uns de ceux qui l’ont aveuglément suivi et qu’il avait craint de voir, jusqu’au dernier, mourir sous ses yeux.

La vision de ceux qui avaient succombé nuagea un instant le rayonnement de sa joie, mais il chassa bien vite cette pensée importune : le passé n’était plus ; le présent seul existait, et ce présent, c’était la presque certitude d’une délivrance prochaine. Il y aurait bien encore des épreuves à subir, mais la foi en des temps meilleurs lui donnait la ferme assurance qu’il triompherait des derniers obstacles.

Le jour grandissait. Bien que le froid fut toujours extrêmement rigoureux, chacun se couvrit de son mieux et l’on sortit de la case pour examiner l’horizon.

De tous côtés les glaçons rompus se mouvaient sur la crête des vagues. Au loin, les montagnes de glace oscillaient en se déplaçant lentement, dorées par les rayons obliques d’un soleil rouge comme une boule sanglante, soleil sans chaleur, mais qui jetait néanmoins l’espérance dans cette immensité désolée. Un cri sourd, suivi de la chute d’un corps, tira les aventuriers de l’extase dans laquelle ils étaient plongés. Le maître d’équipage venait de tomber, foudroyé par une congestion cérébrale causée par le froid.

— À la case ! cria Vernier. À la case, sans perdre un instant !

Puis voyant chanceler Valentin, il se précipita vers lui et le prit dans ses bras pour l’emporter, mais sa faiblesse était si grande qu’il ne put atteindre la case qu’en traînant péniblement son fardeau.

En entrant, il aperçut ses compagnons présentant au brasier leurs mains bleuies.

— Place ! dit il.

Loriot s’élança et aida le capitaine à transporter son camarade près du feu, dont la douce chaleur ranima bientôt le pauvre garçon.

Vernier regarda alors autour de lui, et son cœur se serra : le comte se chauffait tranquillement, sans même jeter un regard sur son dévoué serviteur, qui revenait lentement à la vie.

— Oh ! murmura Vernier, il n’a pas de cœur !… Et dire que c’est pour lui que tant d’hommes sont morts ; car sans sa funeste ambition, tous seraient encore vivants et heureux.

Et, triste, il alla s’asseoir à l’écart, méditant avec amertume sur les malheurs que peut causer une passion poussée à l’excès.

Ainsi, le comte, qui, autrefois, n’était que frivole et orgueilleux, ne ressentait plus maintenant aucun de ces sentiments dont Dieu s’est plu à orner le cœur de l’homme et qui font ressembler son enveloppe charnelle à un de ces grossiers silex dans lesquels se cache un diamant.

Ces beautés de l’âme, M. de Navailles ne les possédait plus ; une ambition démesurée les avait tuées en lui. Vernier ne se dissimulait point que ce changement avait été amené par l’écroulement de folles espérances, plus encore que par la perspective d’une fin tragique. Qui sait même si l’amitié n’avait pas sombré dans ce désastre des plus élémentaires vertus ?

Ce point d’interrogation, le courageux et loyal marin le tournait et le retournait sans parvenir à trouver une réponse ; douloureuse situation pour l’homme de cœur qui craint de voir s’évanouir une illusion dont il s’est longtemps bercé.

Quant au comte, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, il continuait de se chauffer tranquillement, tandis que ses compagnons, heureux d’entrevoir enfin une chance de salut, se livraient à toute l’expansion de leur joie.

Le lendemain Vernier fit transporter sur le radeau les sacs d’or et les vêtements, car le dégel s’accentuait de plus en plus. Les montagnes de glace disparaissaient à l’horizon, et les glaçons quoique nombreux, diminuaient de volume.

On attendit encore douze jours ; puis un matin, l’on remarqua que le radeau se balançait mollement sur l’eau de la baie, tandis que, au loin, les glaçons fuyaient, largement espacés les uns des autres.

Le capitaine annonça alors que l’on allait quitter l’île.

— Comment vivrons nous ? hasarda Baludec, le vieux timonier breton.

Vernier sourit et envoya Valentin chercher les galettes dissimulées avec soin. À cette vue, les malheureux affamés eurent un accès de délire qui ne se calma que lorsque chacun en eut reçu sa part.

— Ménagez-les, leur dit le capitaine, car ce sont nos dernières provisions. Je les ai réservées pour notre séjour sur le radeau, et qui sait ce qu’il durera ?…

Vernier prit sa boussole et divers instruments de marine, puis la case fut évacuée.

Quand l’embarquement des hommes et des objets fut opéré, le capitaine s’assit au gouvernail, fit larguer la voile et couper le câble qui retenait le radeau au rivage.

La voile s’enfla, le mât plia, et le radeau commença d’avancer, insensiblement d’abord, puis un peu plus vite, jusqu’à ce qu’il fut en dehors de la baie. Alors il oscilla selon le caprice des vagues et la marche devint plus rapide.

Quelques heures plus tard, l’île n’apparaissait plus que comme un point sombre.

Après avoir mis le cap au sud, Vernier assujettit la barre et alla rejoindre ses compagnons, groupés au pied du mât.

L’affaissement moral qui, la veille encore, les tenait dans une sorte d’anéantissement de tout leur être avait complètement disparu. Pourtant, la situation n’était rien moins que rassurante. Au lieu d’être emprisonnés par des barrières de glace, ils voguaient maintenant sur la mer libre, mais combien de temps durerait cette navigation et sur quelle côte allait-ils atterrer ? Hélas ! ils n’y songeaient même pas. L’espace était devant eux, immense, infini, ils n’en demandaient pas davantage pour le moment.

Le soir venu, tous se retirèrent sous la tente dressée à l’arrière, sauf Vernier qui, appuyé au mât, constatait avec inquiétude que le vent avait une tendance à changer… et il ne restait de vivres que pour deux jours.

Le lendemain, une morne consternation remplaçait sur les visages l’expression joyeuse qu’y avait fait naître le départ. Le vent avait subitement tombé ; la voile pendait inerte le long du mât et le radeau restait immobile, sans que le roulis que lui imprimait la vague le fit avancer d’une ligne.

Vernier, le comte, Valentin, Loriot et le Breton Baludec avaient cet air résigné d’hommes qui renoncent à lutter et qui, certains de leur fin prochaine, attendent avec calme la mort inévitable. Mais il n’en était pas de même du matelot qui se trouvait avec eux.

En proie à une sorte de folie furieuse, il allait et venait, vociférant et gesticulant.

Tout à coup, il s’arrêta en face des sacs d’or et les contempla un instant.

— Maudit métal ! hurla-t-il, c’est toi qui nous a conduits ici !

Et rageusement, il empoigna deux sacs et les jeta à la mer.

— Misérable ! rugit le comte en s’élançant sur le matelot qui venait de jeter à l’eau deux autres sacs.

Mais l’homme le repoussa brutalement et continua de précipiter dans les flots les sacs d’or, avec un rire de démon.

Le dernier sac allait disparaître comme les autres, quand le comte réussit à s’en emparer. Alors commença entre ces deux hommes une lutte terrible dont le sac d’or était l’enjeu. Ils se roulaient sur le radeau, hurlant de fureur, devant leurs compagnons terrifiés.

Le matelot, ayant enfin réussi à ressaisir le sac, s’approcha du bord pour le lancer dans les flots. Mais le comte se rua sur lui avec une telle rage qu’ils roulèrent tous deux dans l’abîme.

Au cri d’horreur qui monta dans les airs, succéda le bruit de deux chutes dans l’eau.

Vernier et Valentin venaient de plonger pour porter secours, l’un à son ami, l’autre à son maître. Mais leur faiblesse était trop grande pour qu’ils pussent se livrer à de longues recherches. Ils ne tardèrent pas à reparaître, le visage livide et convulsé.

Après s’être cramponnés un instant au radeau afin de reprendre haleine, ils se disposaient à plonger de nouveau quand Loriot et Baludec les saisirent par les bras et les firent remonter de force.

Valentin pleurait à chaudes larmes.

Vernier, lui, les yeux hagards, explorait la surface de la mer, espérant apercevoir, vivant encore, celui à qui il avait tout sacrifié.

Mais la vague garda sa proie, et le comte ne reparut point.

Il était mort comme il aurait voulu vivre, un sac d’or entre les bras.

Lorsque Vernier fut bien certain que tout espoir de revoir son ami était perdu, il alla s’asseoir à l’arrière et pleura.

Cet homme de bronze, que nul danger n’avait pu émouvoir, était sans force devant cet irréparable malheur qui le frappait dans la seule affection qu’il eût au monde. Cet ami, qu’il s’était habitué à traiter en enfant terrible, il ne le verrait plus. Cette voix railleuse, il ne l’entendrait plus. Cette main fine et aristocratique qu’il avait tant de fois serrée ne se tendrait plus vers lui.

Il sentit une main se poser sur son bras. Relevant la tête, il vit Valentin à genoux devant lui, le visage inondé de larmes.

À la vue de cette douleur qui répondait si bien à la sienne, il ouvrit les bras, et le fidèle serviteur s’y jeta en sanglotant, comme si leurs larmes en se mêlant dussent être moins amères.

Longtemps ils restèrent ainsi. Enfin, par un violent


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Mais le comte se rua sur lui avec une telle rage… (page 191)

effort de volonté, Vernier réagit contre sa douleur et se dégagea

des bras de Valentin.

— Il ne suffit pas de pleurer les morts, dit-il, il faut aussi songer aux vivants.

Et il désigna Loriot et Baludec qui, appuyés contre le mât, le regardaient avec des yeux humides, sans même remarquer que le radeau s’était remis en marche.

Après quelques heures de calme plat, le vent du nord soufflait de nouveau arrondissant la voile.

Hélas ! les malheureux ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’un nouveau malheur les accablait. Pendant la lutte du comte et du matelot, la caisse qui renfermait les galettes était tombée à l’eau sans que personne s’en aperçût.

— Allons, murmura Vernier, mon pauvre ami aura été jusqu’au bout la cause de notre perte.

Sans vivres et perdus dans l’immensité de la mer Arctique, que pouvaient espérer ces infortunés, sinon mourir le plus tôt possible ?

Ils le comprirent si bien, qu’ils ne proférèrent pas un cri, pas une plainte. Après s’être d’un commun accord serré les mains, ils se séparèrent les uns des autres et se couchèrent sur le radeau pour attendre la mort qui ne devait pas tarder à fondre sur eux, étant donné l’épuisement qui les anéantissait.

La nuit venue, le radeau continua de voguer silencieusement sans qu’aucune main dirigeât sa marche.

Lorsque l’aube blanchit les cieux, les quatre corps étaient dans la même position, allongés sur le dos et les yeux fixés vers l’infini.

Un rayon de soleil vint bientôt passer, comme une caresse, sur ces visages livides. Alors, Vernier se souleva péniblement en murmurant :

— Ce n’est donc pas encore fini ?

Un soupir poussé près de lui attira son attention. C’était Loriot qui, lui aussi, renaissait à la vie :

Le regard de Vernier se détacha bientôt du Parisien, pour se porter sur la mer, où apparaissait au loin un navire voguant toutes voiles dehors.

— Regarde, dit-il d’une voix faible à Loriot, en désignant le vaisseau qui s’avançait par bâbord… Peut-être nous a-t-on aperçus ?

Alors tous deux se traînèrent jusqu’au mât dont ils s’aidèrent pour se dresser sur leurs jambes vacillantes.

Le navire était encore loin, mais il était évident qu’il venait droit au radeau.

Soudain, Vernier eut un éblouissement. Il chancela et se cramponna au mât pour ne pas tomber.

— Il arrivera trop tard, dit-il d’une voix à peine intelligible… C’est fini !… Embrasse-moi, matelot !

Les deux hommes lâchèrent le mât et s’étreignirent affectueusement, puis ils roulèrent sur le radeau, où ils restèrent immobiles.

Un râle s’échappa de la gorge de Vernier, et les lèvres décolorées du Parisien murmurèrent :

— Adieu, maman !

Cependant, le navire avançait toujours. Lorsqu’il fut à cinquante brasses du radeau, il mit en panne et deux canots glissèrent le long de ses flancs.

En quelques coups d’avirons, ceux qui les montaient accostèrent le radeau, sur lequel ils s’élancèrent.

— Nous arrivons trop tard, dit en français un des matelots… Pauvres diables ! ils sont morts de faim.

— Au lieu de bavarder, emportez-les à bord, dit un jeune homme portant l’uniforme de lieutenant.

Cet ordre fut promptement exécuté, et en moins d’une demi-heure, les quatre naufragés se trouvèrent couchés dans des lits dressés à la hâte, car, quoi qu’en eût dit le matelot, ils respiraient encore.

Des soins aussi intelligents qu’empressés ne tardèrent pas à les rappeler à la vie, qui, au premier abord, semblait les avoir abandonnés.

On leur fit alors avaler quelques gorgées de bouillon et un doigt de vin, dont l’action bienfaisante se manifesta par un sommeil calme qui dura plusieurs heures, après quoi ils prirent une seconde ration de bouillon et de vin, qui acheva de rendre à leur esprit toute sa lucidité.


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XI

le retour en france


Dès que Vernier eut repris possession de lui-même, sa première question fut de s’enquérir de ses compagnons.

Un matelot lui souleva la tête et lui montra Loriot, Valentin et Baludec, couchés, comme lui, dans des lits improvisés.

— Dieu soit loué ! dit-il, les pauvres gens sont sauvés.

Il questionna ensuite le matelot sur la façon dont lui et ses amis avaient été recueillis. Il apprit alors que ses sauveurs étaient, pour la plupart, des compatriotes.

Le navire sur lequel il se trouvait appartenait à un riche armateur français, bien connu dans le commerce des pelleteries, qui possédait une maison à New-York, but du voyage actuel.

Lorsque le matelot eut satisfait la légitime curiosité de Vernier, il se retira pour aller informer son capitaine du mieux qui s’était opéré dans l’état de ceux qu’il avait si heureusement secourus.

L’officier se rendit aussitôt près de Vernier qui, après s’être fait connaître, le remercia chaleureusement de son dévouement, à quoi le capitaine répondit qu’il n’avait fait que son devoir et qu’il le dispensait de toute reconnaissance.

Mais Vernier ne l’entendit pas ainsi, et une vive sympathie lia bientôt les deux marins.

Par égard pour la qualité de Vernier, le capitaine de la Belle-Hélène, ainsi que se nommait le navire, lui fit dresser un lit dans sa propre cabine.

Ce furent alors de longues conversations entre ces deux hommes également jeunes et intelligents.

Vernier avait raconté toutes les péripéties de sa dernière expédition, et le capitaine, enthousiasmé par la description des bords dorés du Klondyke, lui avait proposé d’y retourner ensemble, mais il avait répondu par un refus catégorique.

— Je n’ai entrepris ce second voyage que pour ne point abandonner mon ami à toutes les imprudences que lui aurait dictées son caractère léger, dit-il, aussi ne tenterai-je point à nouveau l’aventure. Il me semblerait voir se dresser devant moi, pour me barrer la route, les cadavres de mes infortunés compagnons. D’ailleurs, je suis riche, très riche même ; or, à quoi me servirait de chercher à augmenter une fortune plus que suffisante pour mes modestes besoins ? Je comprends fort bien que, pour se créer une situation, l’on chasse l’humeur casanière et que l’on s’élance hardiment vers l’inconnu, en acceptant par avance toutes les conséquences de la tentative, car rien n’est si déplorable que le spectacle de l’oisiveté dans laquelle se complaisent certains hommes jeunes et vigoureux qui traînent dans leur pays une existence précaire, alors qu’un peu d’audace pourrait les faire riches. Par exemple, lorsqu’on a été assez heureux pour culbuter tous les obstacles et voir ses efforts couronnés d’un plein succès, j’estime que l’on doit s’en tenir là et jouir paisiblement du fruit de ses peines. La mort de mon pauvre ami en est, hélas ! une navrante preuve. S’il se fût contenté des cent mille francs de rente que lui avait procuré notre premier voyage, au lieu de dormir au sein des flots, il promènerait son insouciante gaieté dans les salons parisiens, entouré des sympathies que la foule ne refuse jamais à une grande fortune.

— Je conçois jusqu’à un certain point votre renoncement aux richesses incalculables que vous avez eues sous les yeux, mais moi qui n’ai que ma solde…

— Aussi, interrompit vivement Vernier, vous donnerai-je toutes les indications nécessaires pour que vous parveniez jusqu’aux rives du Klondyke.

— Vous êtes un charmant compagnon ! s’écria le capitaine de la Belle-Hélène, en tendant la main à Vernier.

— N’est-ce point naturel ?… Vous nous avez sauvés, mes compagnons et moi ; pourquoi refuserais-je de faire votre fortune ? Ces trésors immenses appartiennent à la terre sur laquelle ils dorment depuis une longue suite de siècles. Les hommes assez audacieux pour leur faire visite n’auront qu’à se baisser pour s’en emparer.

Sur la demande de Vernier, le capitaine lui remit une carte. S’emparant d’une plume, notre ami y traça plusieurs itinéraires si explicites que son sauveur s’écria joyeusement :

— Je ne donnerais pas cette carte pour un million !

— Vous auriez tort, lui répondit Vernier, car un million constitue une assez jolie fortune.

— C’est vrai ; mais une vingtaine en constitue une bien plus belle.

— Je crains bien que les malheurs de mon ami ne vous empêchent pas d’être imprudent.

— Rassurez-vous, je ne verrai qu’une fois les bords du Klondyke, mais la visite que je ferai à cette petite rivière sera entourée d’un cérémonial assez imposant pour qu’elle me livre gracieusement une bonne partie de ses richesses.

— Je ne vous comprends pas.

— C’est pourtant bien simple. Au lieu de m’y rendre, comme vous l’avez fait, avec une poignée d’hommes, je vais monter l’affaire par actions et constituer une Société financière qui me permettra d’exploiter cette terre d’or sur une vaste échelle.

— Ma foi, dit naïvement Vernier, cette idée ne me serait pas venue.

— C’est que vous n’avez pas vécu pendant dix ans avec les Américains. En France, lorsqu’on a de l’argent, on aime assez à le placer sur une table pour jouir de sa vue, après quoi on l’enfouit au fond d’un coffre-fort criblé de serrures. En Amérique, au contraire, l’argent est un moyen d’action, un levier puissant grâce auquel les Américains accomplissent des merveilles. Avec les indications que vous venez de tracer sur cette carte, je me fais fort de trouver deux millions en huit jours.

— Je comprends maintenant qu’une seule visite au Klondyke puisse vous suffire.

— D’autant plus que d’autres y resteront après mon départ, ce qui me procurera encore d’assez beaux bénéfices.

— Expliquez-vous, car, cette fois encore, je ne vous comprends pas.

— Vous figurez-vous que mes actionnaires consentiront à abandonner le Klondyke tant qu’il y restera une parcelle d'or ? Non pas. Une fois la curée commencée, elle continuera.

— Si j’ai bien compris, vous allez fonder une société définitive pour l’exploitation continuelle des mines.

— Vous l’avez dit. Ainsi donc, vous toucherez de jolis dividendes sans être obligé à un nouveau voyage, car je ne consentirais jamais à m’enrichir sans que celui qui aura fait ma fortune y trouve aussi son compte.

— Merci de cette bonne parole qui dénote chez vous une loyauté peu ordinaire, mais je m’en tiens à ce que je vous ai dit… Je suis sans famille et à la tête de plus de deux millions, somme suffisante pour moi, et qui constituera, après ma mort, un assez beau denier pour les pauvres.

— C’est de la haute philosophie ! s’écria le capitaine en proie à un étonnement qu’il ne cherchait même pas à dissimuler.

— C’est le résultat de mes méditations pendant les cinq mois que j’ai passés au milieu des glaces, alors que mes compagnons tombaient autour de moi les uns après les autres. Lorsqu’on a subi de telles épreuves, on est assez enclin à se contenter de ce que l’on a.

— C’est votre dernier mot ?

— Absolument.

— Je n’insisterai donc pas, quoique je sois un peu gêné d’accepter le présent que vous me faites.

— Il est bien minime en comparaison de celui que vous nous avez fait en nous rendant la vie qui nous échappait. Acceptez donc sans fausse honte ce que je vous donne. Qui sait si je ne suis pas en ce moment l’instrument de la Providence ? Au lieu de la fortune que je crois vous donner, c’est peut-être votre mort que je prépare.

— Vous n’êtes guère rassurant, fit le capitaine un peu refroidi.

— C’est que je vois encore la vie à travers les brumes glacées auxquelles je viens d’échapper si miraculeusement. N’attachez donc aucune importance aux paroles d’un homme que les malheurs ont désabusé. Allez de l’avant, crânement, sans vous laisser rebuter par les difficultés, et l’avenir est à vous ; d’autant plus que votre route sera singulièrement aplanie par les puissants moyens dont vous disposerez.

Laissons les deux marins à leur conversation et voyons un peu ce que sont devenus Loriot, Valentin et le timonier breton.

Tandis que Vernier est hébergé par le capitaine, ils sont choyés des matelots qui leur font sans cesse raconter leur odyssée.

Les premiers récits faits par Valentin avaient été quelque peu embrouillés. Il avait alors été remplacé comme orateur par le père Baludec, mais la parole lente et grave du vieux timonier n’avait pas su trouver la note exacte ; ce fut du moins ce que pensa Loriot. Désireux d’éblouir un peu l’équipage de la Belle-Hélène, il narra à son tour l’histoire des deux expéditions.

Tranquille sur le présent, rassuré sur l’avenir, le Parisien avait retrouvé toute la verve gouailleuse qui faisait naguère le désespoir de Valentin.

Il décrivit avec un brio imagé et fantastique la rencontre avec les aventuriers, dont une vingtaine avait succombé sous sa hache, qui prenait alors aux yeux émerveillés de ses auditeurs la forme et les dimensions de l’épée flamboyante de l’archange chargé par Dieu de terrasser le démon.

Après cette première narration, Loriot fit une pause pour reprendre haleine. Pensez donc ! quand on a occis une vingtaine d’ennemis, il est bien permis de se reposer un peu.

Vint ensuite le chasseur canadien, qui avertit Vernier de l’attaque préméditée contre lui. Naturellement Loriot ne s’était décidé à suivre ses compagnons dans leur retraite qu’après avoir vainement tenter de les en dissuader.

Ce fut alors la marche dans la neige, à travers la pénombre, et la traversée des rivières couvertes de glaces. Loriot avait transporté presque toutes les chaloupes, ses camarades le suivant les mains dans les poches, en amateurs.

Une fois dans la baie de Mackenzie, il consacra une dizaine de mots à l’embarquement de la cargaison ; puis commença la marche du Caïman à travers les vagues couvertes de glaçons. Pendant deux jours, le Parisien n’avait pas quitté le gaillard d’avant, d’où il informait le capitaine de ce qu’il voyait. Il lui en coûta bien un peu d’avouer que Vernier avait été pour quelque chose dans cette marche sinistre et dangereuse, mais il dut sacrifier un peu à la vérité.

Enfin, on arriva dans l’île. Là le Parisien fut sublime de dévouement et d’énergie. Il distribuait aux autres sa maigre ration, se nourrissant d’espérance et se désaltérant à la coupe du malheur.

Comme cette nourriture semblait un peu légère à ses auditeurs, il n’insista pas trop sur ce point et passa à la révolte combinée par le Gascon et le Marseillais. Ah ! quel horrible carnage ! quelle hécatombe ! Dans la chaleur du récit, Loriot décrivit de tant de façon le coup de couteau qui lui avait troué la poitrine, que les matelots de la Belle-Hélène le considéraient comme s’il n’était plus qu’une agglomération de morceaux recollés.

Quand il eut achevé son récit, il éprouva l’ineffable satisfaction de se voir dévisagé par une cinquantaine d’yeux brillants d’admiration.

Hélas ! cette jouissance d’amour-propre ne dura pas, et ce fut son meilleur ami qui jeta sur l’enthousiasme une douche glacée.

— C’est beau ce que tu nous as raconté, lui dit naïvement Valentin, mais tu ne nous a pas dit à quelle époque ça s’est passé.

Du coup, Loriot se troubla visiblement. Néanmoins il répondit avec assez d’assurance :

— Mais c’est le récit de notre expédition.

— C’est extraordinaire ! fit de plus en plus candidement Valentin ; je n’ai rien vu de tout cela, et pourtant, j’y étais.

— Ma foi ! dit Baludec, il faut que ma pauvre cervelle se soit bien détraquée, car je ne reconnaissais plus du tout notre histoire. Il y a bien, par ci par là, des choses dont je me souviens, mais la majeure partie de ton beau récit m’échappe complètement.

L’admiration des matelots fit alors place à la moquerie. Ce que voyant, Loriot prit un air digne et monta sur le pont pour se dérober aux quolibets que chacun lui décochait, car il comprenait fort bien que se fâcher ne servirait qu’à stimuler la railleuse gaieté des matelots.

Une fois sur le pont, il alla s’asseoir sur un paquet de cordages, et, la tête dans les mains, il médita longuement sur la fragilité de l’amitié des hommes.

Cet animal de Valentin dont il avait fait son meilleur ami, cet étourdi venait de le précipiter du piédestal sur lequel il s’était hissé à la force de l’imagination. Avait-on jamais vu pareil lourdeau ? Ça allait comme sur des roulettes. Il se voyait déjà accablé de paquets de tabac et de politesses de toutes sortes, et voilà que, sans crier gare, son inséparable, celui qui jadis lui culottait des pipes faisait de lui un objet de risée.

Un bruit de pas frappant son oreille lui fit relever la tête.

Le coupable était devant lui. Loriot, sans prononcer une parole, se leva, le foudroya d’un regard à la Louis xiv et descendit dans l’entrepont, mais avec, sur le visage un air si farouche, que pas un matelot n’osa lui rire au nez.

— Allons, dit tristement le bon Valentin, le voilà fâché… Si seulement, il m’avait prévenu, tout cela ne serait pas arrivé.

Et le brave garçon, fort mécontent de lui-même, descendit à son tour dans l’entrepont, afin de se mettre à la recherche de son ex-ami, décidé à lui faire les plus plates excuses pour reconquérir son affection.

Ce ne fut que le soir qu’il rencontra enfin le Parisien. Ce dernier, à peu près calmé, daigna accepter les explications qui lui furent données et une poignée de main scella la réconciliation.

— Une autre fois, lui avait dit Valentin, préviens-moi et au lieu de te contredire, je t’aiderai.

Cependant, la Belle Hélène n’en continuait pas moins sa route ; aussi, un mois après que l’équipage eut recueilli nos amis, entrait-elle dans le port de New-York.

Il avait été convenu entre le capitaine et Vernier que ce dernier ne parlerait à personne des trésors du Klondyke, promesse qui fut religieusement tenue, d’autant plus que nos amis avaient hâte de revoir la France.

Aussitôt débarqué, Vernier se rendit au bureau des messageries et retint quatre places pour le premier paquebot en partance pour le Havre…

Le départ eut lieu trois jours plus tard.

Avec quelle ivresse Vernier et ses compagnons virent les côtes d’Amérique s’effacer au loin ! Il y avait bien encore à courir les chances d’une traversée d’une dizaine de jours mais qu’était cela comparé aux dangers passés ? Ils sentaient sous leurs pieds le plancher d’un solide paquebot autour duquel la mer secouait gracieusement sa robe de saphir et d’émeraude. N’eût été l’impatience de fouler la terre natale, ils eussent considéré comme une simple promenade cette dernière partie de leur long et périlleux voyage.


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XII

conclusion


En débarquant au Havre, dès que nos amis eurent posé le pied sur le quai, une pensée se présenta à leur esprit : il fallait se séparer. Jusque-là, ils avaient été si étroitement liés par la chaîne invisible que forge le malheur, qu’il n’avaient pas encore songé qu’il leur faudrait se quitter un jour.

Vernier, dont la nature supérieure était accessible à tous les tendres sentiments, sentait son cœur se serrer à l’idée de dire pour toujours adieu à ces trois hommes dont il avait été si souvent à même de constater les belles qualités.

En quelques secondes il se remémora le profond dévouement de Valentin pour M. de Navailles, le courage de Loriot lors de sa terrible chute au fond du gouffre, dans la forêt, les vertus religieuses dont le vieux Baludec avait fait preuve dans des circonstances critiques. Malgré lui, il se dit que ce lui serait un bonheur d’être toujours entouré de ces braves gens.

Il commença par les emmener dans un hôtel, car il était six heures du soir et il désirait qu’ils se reposassent avant de quitter le Havre.

Il se rendit ensuite au bureau du télégraphe où il expédia à son notaire un télégramme pour le prier de lui faire parvenir de l’argent, les sommes emportées de France se trouvant dans le portefeuille du comte, dont le corps flottait maintenant au gré des vagues de l’Océan Arctique.

Le lendemain matin, dès qu’il eut reçut les fonds demandés, il rassembla ses trois compagnons dans sa chambre.

Comprenant que le moment des adieux était arrivé, ils avaient sur le visage un air de tristesse qui plut à Vernier, car il y vit un indice heureux pour la réussite d’un projet qu’il avait formé quelques heures plus tôt.

— Mes amis, leur dit-il, prenez des chaises et asseyez-vous, car nous avons à causer.

Les trois hommes obéirent silencieusement, se demandant ce que signifiait ce préambule.

Après avoir lui-même pris un siège, Vernier s’exprima ainsi :

— Je ne vous cacherai pas qu’il m’en coûte de me séparer de vous ; pourtant, comme c’est une nécessité, je voudrais faire quelque chose qui gravât mon souvenir dans votre mémoire.

Vernier fit une pause, puis il se tourna vers Valentin :

— Voyons, mon garçon, lui dit-il affectueusement, que comptes-tu faire ?

— Mais… je ne sais pas, répondit Valentin avec un embarras visible… Monsieur le comte étant mort, je suis seul au monde, et j’avais espéré…

— Quoi ?… Achève

— J’avais espéré que vous me garderiez près de vous comme domestique. Vous me connaissez depuis longtemps et…

— C’est bien, interrompit Vernier. À toi, Loriot… Où vas-tu aller ?

— À Paris, chez la maman, répondit vivement le Parisien. J’ai eu trop peur de ne plus la revoir, pour la quitter jamais.

— De sorte que tu renonces à la marine ?

— Complètement.

— Deviendrais-tu poltron, toi que j’ai vu combattre comme un enragé ?

— Non, mon capitaine, répondit Loriot avec une gravité qui ne lui était point habituelle, je ne suis pas devenu poltron ; seulement, lorsque j’avais faim, là-bas, dans l’île, il m’est arrivé bien des fois de penser qu’un jour ma mère pourrait endurer cette torture, car je suis son unique soutien, et si je venais à lui manquer

— Tu as donc un métier ? interrompit Vernier très ému.

— Autrefois, j’étais serrurier… C’est par un coup de tête que je me suis engagé dans la marine marchande.

— Combien y a-t-il de temps ?

— Quatre ans, mon capitaine.

— Tu dois avoir quelque peu oublié ton métier ?

— Aussi n’ai-je pas l’intention de le reprendre… Je ferai n’importe quoi, pourvu que je reste avec mère.

— Et vous Baludec, dit Vernier en s’adressant au timonier breton, quelles sont vos intentions ?

— Mon capitaine, dit le timonier d’un voix, lente, il y a trente ans que je navigue et je n’ai pas encore rencontré la fortune. En revanche, j’ai failli bien des fois servir de pâture aux requins. Avec l’argent que m’a rapporté notre premier voyage, j’ai acheté une petite maison près de Paimpol, et j’y ai installé, avant de repartir, ma femme et mes enfants. C’est là que je vais me rendre en vous quittant, et si Dieu le permet, j’y finirai mes jours, au milieu des miens.

— Comment subviendrez-vous à vos besoins ?

— En travaillant avec des pêcheurs.

Vernier se recueillit un instant.

— Mes amis, dit-il ensuite, maintenant que vous m’avez fait connaître vos intentions, je vais vous dire ce que j’ai décidé ; si mes propositions ne vous conviennent pas, vous serez libre de les repousser… Toi, Valentin, je te prends à mon service…

— Oh ! Monsieur !…

— Pas de remerciements ; tu désirais ne pas me quitter, j’exauce ton désir, voilà tout… Maintenant, à ton tour, Loriot… Tu m’as déclaré être prêt à faire n’importe quoi ; je te prends également à mon service, non comme domestique, car je ne crois pas que cet emploi soit en harmonie avec ton caractère, mais comme homme à tout faire, c’est-à-dire pour aider les autres.

— Oh ! mon capitaine, répondit tristement le Parisien, combien je serais heureux de rester près de vous, mais…

— Mais quoi ?…

— Je ne peux quitter ma mère… Que voulez-vous, j’ai tant de peccadilles à me faire pardonner !…

— Eh ! qui te parle de la quitter. J’approuve trop ta résolution pour tenter de t’en détourner. Ta mère viendra avec toi. Ne faut-il pas une femme pour tenir en ordre la lingerie d’un célibataire ?

Du coup, Loriot tomba à genoux et saisit dans les siennes une des mains de Vernier.

Vivre avec sa vieille mère, près de son capitaine, il n’aurait osé rêver cela.


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— Voyons, ne fais pas ainsi l’enfant, lui dit Vernier en souriant, et laisse-moi m’occuper un peu de notre brave timonier.

Puis s’adressant au Breton :

— Vous voulez vous faire pêcheur, m’avez-vous dit ?

— Oui, mon capitaine.

— Je vous approuve pleinement, car cette existence vous permettra d’être souvent au milieu des vôtres, mais je ne veux pas que vous courbiez plus longtemps la tête devant des chefs. Vos cheveux gris ont conquis le droit de commander un peu.

Vernier tira de sa poche une liasse de billets de banque et la tendit au timonier.

— Prenez ces dix mille francs, lui dit-il. Ils vous serviront à acheter une belle et solide barque dont vous serez le patron.

Baludec se leva comme mû par un ressort, tandis que des larmes brillaient dans ses yeux.

Il resta un instant indécis, hésitant à prendre cet argent, mais Vernier avait aux lèvres un si bon sourire, qu’il se décida enfin.

— Merci, mon capitaine, dit-il avec cette simplicité de l’homme honnête qui comprend toutes les délicatesses ; merci pour ma femme et les petits, car ils auront désormais du pain assuré. De plus, je pourrai accomplir un vœu que j’ai fait, là-bas, au moment où la mort fauchait les camarades.

— Quel est ce vœu ?

— J’ai promis à sainte Anne, si je revoyais Paimpol, d’aller à Auray lui porter un chandelier d’argent. Grâce à votre générosité, je vais pouvoir tenir ma promesse plus tôt que je ne l’espérais.

— Allez donc, mon brave Baludec ; allez embrasser votre famille et accomplir votre vœu ; mais, avant de partir, embrassez-moi !

Une chaleureuse étreinte réunit un instant ces deux nobles cœurs, puis le timonier embrassa Loriot et Valentin, après quoi, il fit promettre à son capitaine qu’il lui ferait


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Je ne vous cacherai pas qu’il m’en coûte
de me séparer de vous… (page 212)

connaître son adresse dès qu’il serait installé, afin qu’il pût lui envoyer de temps en temps un de ses plus beaux poissons.

Une dernière poignée de main fut échangée, et le timonier sortit pour se rendre à la gare, d’où le train devait l’emporter jusqu’à Paimpol qu’il avait tant de fois craint de ne plus revoir.

— Largue ta voile, mon gars, murmurait-il tout en marchant, et surtout, veille sur ta cargaison, car c’est ton bonheur et le pain de tes petits.

Et il serrait d’une main frémissante la liasse de billets de banque qui gonflait la poche de sa vareuse.

Vernier, Loriot et Valentin partirent le jour même pour Paris, et un mois plus tard, ils étaient installés dans une jolie villa des environs de Ville-d’Avray, cette charmante localité dont les maisons semblent des nids cachés sous les fleurs.

Vernier, qui avait volontairement brisé sa carrière en donnant sa démission pour ne pas abandonner son ami, vit, là, entouré de la reconnaissance de Valentin et Loriot, choyé par la mère du Parisien, qui lui a voué une affection aussi respectueuse que maternelle.

Parfois, un magnifique poisson prend place sur la table du capitaine, qui déguste en souriant ce témoignage de la gratitude de son ancien timonier.

Quoiqu’il vive dans une retraite absolue, il est souvent visité par un ami avec lequel il cause des heures entières.

Cet ami de son isolement, c’est le souvenir.

Maintenant, aux lecteurs qui douteraient de l’authenticité de cette histoire, je rappellerai les articles parus en octobre dernier, dans les journaux du monde entier, annonçant que des mines d’or d’une richesse inouïe venaient d’être découvertes sur les bords d’une petite rivière du Youkon. Ces articles ont été suivis d’autres donnant les noms de grands financiers ayant organisé des sociétés pour l’exploitation de ces mines.

Attendons-nous donc à apprendre bientôt l’existence de fortunes colossales, à côté des effroyables désastres qui ne peuvent manquer de survenir dans une contrée aussi désolée que le Youkon. Le fauve métal sur lequel, en ce moment, se ruent plus de trente mille hommes, déchaînera probablement bien des haines et fera peut-être couler des flots de sang. Déjà l’on annonce que des combats meurtriers ont eu lieu entre différentes bandes d’aventuriers et qu’une certaine quantité des survivants est bloquée par les glaces, privée de tout. Des sociétés d’alimentation viennent, paraît-il, de leur envoyer des approvisionnements.

Arrivera-t-on à temps ?… Qui sait si on ne trouvera pas ces malheureux morts de faim sur des monceaux d’or, victimes de l’auri sacra fames : l’exécrable soif de l’or.


Paris. Janvier 1898.
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TABLE DES MATIÈRES



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saint-amand (cher). — imprimerie bussière.