Contes bizarres/Marie Melück-Blainville/texte entier

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Traduction par Théophile Gautier fils.
Lévy frères.


CONTES


BIZARRES



PAR


ACHIM D’ARNIM


TRADUCTION DE


THÉOPHILE GAUTIER FILS


Précédée d’une Introduction


PAR THÉOPHILE GAUTIER





PARIS


MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS


rue vivienne, 2 bis
1856
— Droit de reproduction réservé. —


ACHIM D’ARNIM




Achim d’Arnim n’est guère connu en France que par les appréciations que lui ont consacrées Henri Heine et Henri Blaze dans leurs travaux sur les écrivains de l’Allemagne ; aucune traduction complète d’une de ses œuvres n’a été, que nous sachions, risquée jusqu’à présent. L’on s’est borné à des analyses et à des citations fragmentaires ; rien ne diffère plus en effet du génie français que le génie d’Achim d’Arnim, si profondément allemand et romantique dans toutes les acceptions qu’on peut donner à ce mot. Écrivain fantastique, il n’a pas cette netteté à la Callot d’Hoffmann qui dessine d’une pointe vive des silhouettes extravagantes et bizarres, mais d’un contour précis comme les Tartaglia, les Sconronconcolo, les Brighella, les Scaramouches, les Pantalons, les Truffaldins et autres personnages grotesques ; il procède plutôt à la manière de Goya, l’auteur des Caprichos ; il couvre une planche de noir, et, par quelques touches de lumière habilement distribuées, il ébauche au milieu de cet amas de ténèbres des groupes à peine indiqués, des figures dont le côté éclairé se détache seul, et dont l’autre se perd confusément dans l’ombre ; des physionomies étranges gardant un sérieux intense, des têtes d’un charme morbide et d’une grâce morte, des masques ricaneurs à la gaieté inquiétante, vous regardent, vous sourient et vous raillent du fond de cette nuit mêlée de vagues lueurs. Dès que vous avez mis le pied sur le seuil de ce monde mystérieux, vous êtes saisi d’un singulier malaise, d’un frisson de terreur involontaire, car vous ne savez pas si vous avez affaire à des hommes ou à des spectres. Les êtres réels semblent avoir déjà appartenu à la tombe, et, en s’approchant de vous, ils vous murmurent à l’oreille avec un petit souffle froid qu’ils sont morts depuis longtemps, et vous recommandent de ne pas vous effrayer de cette particularité. Les fantômes ont, au contraire, une animation surprenante ; ils s’agitent, ils se démènent et font la grimace de la vie en comédiens consommés ; la rougeur de la phthisie, le pourpre de la fièvre colorent les joues bleuâtres des héroïnes et simulent l’éclat vermeil de la santé ; mais si vous leur prenez la main, vous la trouverez moite d’une sueur glacée. Ce petit monsieur à peau jaune et terreuse dont le torse se bifurque en deux jambes tortillées comme une carotte à deux pivots, n’est pas un feld-maréchal, mais bien une racine, une mandragore née sous la potence « des larmes équivoques d’un pendu » ; cet être huileux, blafard et gras qui frissonne dans sa redingote de peau d’ours est un mort sorti de sa fosse pour gagner quelque argent et solder un petit compte qu’il doit aux vers. N’allez pas devenir amoureux de cette jeune fille ; c’est un morceau d’argile, un golem, qu’un mot cabalistique écrit sous ses cheveux doue d’une vie factice. Si par un baiser vous effaciez le talisman, la femme retomberait en poussière : — il ne faut se fier à rien avec ce diable d’Arnim ; il vous installe dans une chambre d’apparence confortable et bourgeoise, vous croyez être en pleine réalité : les larves ne peuvent pas s’accrocher par les ongles de leurs ailes de chauve-souris aux angles de ce plafond blanc ; les plis des rideaux, symétriquement arrangés, n’offrent aucune cachette aux gnomes : relevez le tapis de la table, vous ne trouverez pas accroupi dessous un kobold coiffé d’un chapeau vert ; mais, si pour respirer la fraîcheur du soir vous vous accoudez au balcon, vous verrez de l’autre côté de la ruelle une fenêtre lumineuse, et vous distinguerez dans l’appartement éclairé une charmante créature au pur profil hébraïque qui reçoit nombreuse compagnie et fait gracieusement les honneurs de son thé. Il y a des magistrats, des conseillers antiques, des militaires en uniforme, tous très-polis, très-cérémonieux, mais dont les visages rappellent ceux de personnes couchées depuis plusieurs années au cimetière de la ville, et dont les cartes d’invitation ont dû être copiées sur des épitaphes. C’est un raout de trépassés que donne Mlle Esther, qui elle-même ne jouit pas d’une existence bien certaine. Si vous restez à la fenêtre jusqu’à minuit, vous apercevrez avec une horreur secrète votre double qui vient prendra une tasse de ce thé funèbre. — N’allez pas non plus, lorsque vous vous échauffez à déclamer la Phèdre de Racine, jeter votre habit de taffetas bleu de ciel sur le dos d’un mannequin ; le mannequin croisera les bras, gardera l’habit, et vous serez obligé de vous sauver en chemise par les rues ; outre votre habit, on vous volera votre cœur, et vous n’entendrez plus battre sous votre poitrine le tic tac de la vie.

Ce qui caractérise surtout Achim d’Arnim, c’est son entière bonne foi, sa profonde conviction ; il raconte ses hallucinations comme des faits certains : aucun sourire moqueur ne vient vous mettre en garde, et les choses les plus incroyables sont dites d’un style simple, souvent enfantin et presque puéril ; il n’a pas la manie si commune aux Français d’expliquer son fantastique par quelque supercherie ou quelque tour de passe-passe : chez lui, le spectre est bien un spectre, et non pas un drap au bout d’une perche. Sa terreur n’est pas machinée, et ses apparitions rentrent dans les ténèbres sans avoir dit leur secret ; il sait les mystères de la tombe aussi bien qu’un fossoyeur, et la nuit, quand la lune est large à l’horizon, assis sur un monument funéraire, il passe sa lugubre revue de spectres avec le sang-froid d’un général d’année ; il loue celui-ci sur sa bonne tenue, et recommande à l’autre de ne pas laisser ainsi traîner son linceul ; il les connaît tous, et dit à chacun un petit mot amical.

Achim d’Arnim excelle dans la peinture de la pauvreté, de la solitude, de l’abandon ; il sait trouver alors des accents qui navrent, des mots qui résonnent douloureusement comme des cordes brisées, des périodes tombant comme des nappes de lierre sur des ruines ; il a aussi une tendresse particulière pour la vie errante et l’existence étrange des bohémiens. Ce peuple, au teint cuivré, aux yeux nostalgiques, Ahasverus des nations, qui, pour n’avoir point voulu laisser se reposer la sainte famille en Égypte, promène ses suites vagabondes à travers les civilisations en songeant toujours à la grande pyramide où elle rapporte ses rois morts.

Les Allemands reprochent au style d’Arnim de n’être point plastique ; mais qui a jamais pu sculpter les nuages et modeler les ombres ? La vie d’un écrivain si singulier devrait être singulière ; il n’en est rien. La biographie, malgré sa bonne volonté d’être bavarde, n’a pu réunir sur d’Arnim que les lignes suivantes…

Il naquit à Berlin le 26 janvier 1781. — Étudia à Göttingue les sciences naturelles, et fut reçu docteur en médecine, profession qu’il n’exerça jamais. Après avoir longtemps parcouru l’Allemagne, voyage où il recueillit les éléments du charmant recueil intitulé : L’enfant au cor enchanté, il épousa Bettina Brentano, la sœur de son ami Clément Brentano. Pendant la période malheureuse pour l’Allemagne qui s’écoula entre les années 1806 et 1813, Arnim s’occupa de réveiller le patriotisme de ses concitoyens. La guerre finie, il se retira dans sa terre de Wiepersdorf, près de Dahme, où il mourut d’une attaque d’apoplexie foudroyante, le 3 janvier 1834.


Théophile Gautier.





ISABELLE D’ÉGYPTE


ISABELLE D’ÉGYPTE




PREMIER AMOUR DE L’EMPEREUR CHARLES V


Braka, la vieille bohémienne, enveloppée dans la guenille rouge qui lui servait de manteau, marmottait son troisième pater devant la fenêtre, et depuis longtemps déjà Bella, répondant au signal, montrait sa tête charmante et nuageuse ; ses yeux noirs brillaient à la clarté de la pleine lune qui, rouge comme un fer à demi éteint, sortait des vapeurs de l’Escaut, pour s’élever de plus en plus claire dans l’espace.

— Tiens, dit Bella, vois donc l’ange, comme il me sourit.

— Enfant, dit la vieille, que vois-tu donc ?

— C’est la lune, dit Bella, elle est de retour, elle ; mais mon père n’est pas revenu ; cette fois il reste trop longtemps dehors ; j’ai pourtant fait de beaux rêves de lui la nuit dernière. Je le voyais assis sur un trône élevé, en Égypte, et les oiseaux volaient autour de lui ; cela m’a consolée.

— Pauvre enfant, dit la vieille, si cela était vrai ! Mais as-tu apporté quelque chose pour dîner ?

— Oh ! oui, répondit Bella ; le voisin a secoué son pommier, et beaucoup de pommes sont tombées dans le petit ruisseau ; je les ai recueillies là-bas, au détour, les racines d’un vieil arbre les avaient arrêtées ; et puis mon père, avant de partir, m’avait laissé un gros pain.

— Il a bien fait, dit sourdement la vieille, il n’a plus besoin de pain, ils lui en ont fait passer le goût.

— Ma bonne vieille, dit Bella, parle, je t’en prie ; dis-moi, mon père ne se serait-il pas blessé en faisant ses tours de force ? Conduis-moi auprès de lui ; où est mon père, où est mon duc ?

Bella tremblait en disant cela, et ses larmes tombaient sur le sol humide, à travers les rayons de la lune.

Si j’eusse été un oiseau, et que j’eusse passé alors, je serais descendu, j’y aurais trempé mon bec, et je les aurais rapportées au ciel ces larmes de Bella, tant elles étaient tristes et pénétrantes.

— Regarde là-bas, murmura la vieille ; sur cette montagne, il y a une potence ; Dieu n’y vient jamais voir, et cela s’appelle le tribunal de Dieu ; celui qu’on amène devant ce tribunal n’a pas longtemps à vivre ; la viande que le soleil y fait cuire, on ne la sert sur aucun plat ; elle reste là jusqu’à ce que nous venions la chercher. Ne crie pas, pauvre enfant, c’est ton père qui est pendu là-bas. Mais, calme-toi, reste tranquille : nous allons le chercher cette nuit, et nous le jetterons dans la rivière avec tous les honneurs dus à son rang, pour qu’il aille rejoindre ses frères en Égypte, car il est mort en pieux pèlerinage. Prends ce vin et ce plat de viande, et va, pauvre orpheline, célébrer en son honneur le repas funèbre.

Bella était si effrayée qu’elle pouvait à peine tenir ce que lui donnait la vieille.

— Tiens donc, continua la vieille, cela va tomber, et ne pleure pas ; ainsi pense que maintenant tu es notre seul espoir, que c’est toi qui dois nous reconduire, lorsque notre vœu sera accompli ; pense aussi que tu es maintenant maîtresse de tout ce que possédait ton père ; va voir dans sa chambre, dont voici la clé, tu y trouveras bien des choses. Ah ! j’oubliais : lorsqu’il m’a donné la clé, il m’a chargé de te dire de ne plus avoir peur de son chien noir Simson, que l’animal savait déjà qu’il devait t’obéir et ne plus te mordre ; il a dit aussi qu’il ne fallait pas que tu fusses triste ; qu’il avait eu longtemps le mal du pays, et que maintenant il en était guéri, car il est retourné dans sa patrie. Voilà tout ce qu’il a dit. Tu as là un pot de lait que j’ai trait en cachette dans le pâturage. Cela fait partie du repas funèbre. Bonne nuit, mon enfant, bonne nuit !

La vieille sortit, et Bella consternée la suivit des yeux comme on regarde une lettre qui vous annoncerait un grand malheur : on la rejette loin de soi, et cependant on voudrait savoir tout ce qu’elle contient. Elle eût volontiers suivi la vieille, mais elle craignait autant qu’elle l’aimait la rude peuplade dont faisait partie Braka.

Les bohémiens étaient alors sous le coup de la persécution que les Juifs, chassés de tous côtés, avaient attirée sur eux en empruntant leur nom. Bien souvent leur duc Michel s’en était plaint ; bien souvent il avait employé tous les moyens pour réunir les siens et les ramener dans leur patrie ; car ils avaient accompli leur vœu de marcher aussi longtemps qu’ils trouveraient des chrétiens. Ils revenaient d’Espagne par l’Océan, mais la puissance toujours croissante des Turcs, la persécution, le manque d’argent rendaient leur retour impossible. Déjà le duc avait essayé de les faire vivre de leurs jeux nationaux, — c’est-à-dire porter des tables en équilibre sur les dents, marcher sur les mains, faire des culbutes, enfin tout ce qu’ils montraient sous le nom de tours de force et d’adresse ; — mais, chassés sans cesse d’un pays à l’autre, leurs forces mêmes s’épuisaient, et ils se voyaient réduits, pour soutenir leur pauvre existence, à manger des taupes et des hérissons. Ils comprirent bien qu’ils étaient punis d’avoir repoussé la sainte Mère avec l’enfant Jésus et le vieux Joseph lorsqu’ils fuyaient en Égypte ; car dans leur grossière indifférence ils avaient pris ces divins personnages pour des Juifs ; or ces derniers, depuis les temps les plus reculés, n’étaient plus reçus en Égypte, parce que, dans leur fuite, ils avaient emporté les vases d’or et d’argent qu’on leur avait prêtés. Mais lorsque plus tard, à sa mort, ils reconnurent ce Sauveur, qu’ils avaient méconnu pendant sa vie, une partie du peuple voulut expier cette dureté par un pèlerinage. Ils firent vœu de marcher tant qu’ils trouveraient des chrétiens. Ils passèrent en Europe par l’Asie Mineure, et emportèrent toutes leurs richesses avec eux ; tant qu’elles durèrent, ils furent partout les bienvenus ; mais ensuite… malheur aux pauvres sur la terre étrangère !

Après cette digression nécessaire à l’intelligence de ce qui va suivre, revenons à notre histoire.

Une nouvelle troupe, dans laquelle se trouvaient deux individus nommés Happy et Emler, était arrivée de France depuis huit jours, sans argent ni ressources. Le duc résolut de se montrer encore une fois en public pour leur procurer de quoi manger ; il alla avec eux dans une auberge. Pendant qu’il émerveillait les assistants en portant une douzaine d’hommes sur ses bras et sur ses épaules, il entendit répéter de tous côtés qu’Happy avait été pris à voler des coqs dans la cour, et que les cris de ces animaux l’avaient trahi ; tandis que lui, le duc, était resté dans la chambre pour occuper la foule et faire diversion.

Les bourgeois de Gand ne pardonnent jamais un vol ; en vain le duc feignit-il de vouloir punir Happy, il fut arrêté lui-même ainsi qu’Emler, et on les condamna à être pendus comme voleurs ; on avait le droit, à cette époque, de faire périr les bohémiens toutes les fois qu’ils se laissaient prendre. En vain Michel voulut-il protester de son innocence et de celle d’Emler.

« — On fait avec nous comme on fait avec les souris ; une souris a-t-elle entamé un fromage, on dit aussitôt : les souris sont là ; on sème du poison, on tend des pièges pour les tuer toutes ; pour nous, de même, pauvres bohémiens, nous ne sommes tranquilles qu’une fois pendus. »

Il fut condamné en effet à être pendu ; il versa des larmes amères, en pensant que lui, le dernier héritier mâle de sa noble maison, allait être mis à mort d’une manière si déshonorante. Bientôt sa bouche fut fermée jusqu’au jour du jugement, où il élèvera ses plaintes contre la dureté des riches, pour qui la vie d’un homme est peu de chose à côté de leurs vains trésors, et ces riches n’iront point dans le royaume du ciel où Bella retrouvera son père.

Lorsque Bella fut revenue de sa stupeur, elle s’écria :

— Mon rêve voulait donc dire que mon père serait élevé bien haut… Ah ! oui, maintenant il est élevé dans le ciel, où il pense à nous.

Le chien noir quitta alors, contre son habitude, la porte de la chambre, s’étendit aux pieds de la jeune fille, et poussa un hurlement plaintif.

— Toi aussi, tu le sais donc, Simson ? lui dit-elle.

Le chien secoua la tête.

— Veux-tu me servir fidèlement ?

Le chien secoua de nouveau la tête, courut vers la fenêtre, et se mit à gratter ; Bella leva les yeux, le battant était resté ouvert : elle vit à travers l’obscurité de la nuit le cadavre de son père se balancer, puis tout d’un coup tomber.

— Maintenant, dit-elle, ils l’ont enlevé, ils lui donnent un festin d’honneur ; moi aussi, je vais lui donner son repas funèbre.

Munie de son pain et de sa cruche de vin, et suivie du chien noir, elle entra dans le jardin. La maison était abandonnée depuis dix ans par peur des revenants ; pendant tout ce temps, les bohémiens en avaient fait leur résidence, et avaient eu soin d’en éloigner le propriétaire, riche marchand de la ville, qui l’avait achetée pour y venir passer l’été.

À la suite d’une banqueroute, il avait été mis en prison, et ses biens étaient administrés par ses créanciers ; on pense de quelle manière.

Quoique la crainte des revenants fît respecter cette retraite, les bohémiens n’osaient cependant pas s’y montrer pendant le jour ; mais la nuit, les voyageurs se détournaient de leur route pour ne pas passer près de la maison. La belle et pâle enfant se dirigea vers la porte du jardin. Elle ressemblait à un spectre ; et le gardien, effrayé, courut se réfugier dans une chapelle éloignée pour implorer la protection de la foi. La pauvre Bella ! elle ne se doutait pas qu’elle fût si terrible !

La douleur causée par la perte de son seul espoir, de son père, l’avait tellement ébranlée, qu’elle n’avait plus qu’une seule idée, celle d’exécuter les ordres de la vieille Braka ; c’était sa plus douce consolation, de pouvoir rendre encore un dernier honneur à son père.

Selon l’usage établi chez les siens pour les repas funèbres, elle étendit son voile sur une pierre ; elle mit deux verres, deux assiettes, partagea le pain en deux, puis elle versa du vin dans les deux gobelets et les choqua ; elle vida le sien et versa celui du mort dans le ruisseau, qui, à quelque distance de la maison, se perdait dans l’Escaut. Comme elle répandait dans l’eau cette première offrande, les flots, tout d’un coup, mugirent et se soulevèrent, comme si un gros poisson, qui n’aurait pas eu de place dans ce lit étroit, était remonté à la surface ; en ce moment, la lune s’éleva au-dessus de la maison, derrière laquelle elle était restée cachée jusque-là, et Bella vit l’image pâle de son père ; sur sa tête était la couronne qu’y avaient placée les bohémiens avant de le lancer dans le fleuve ; et comme les flots tourbillonnaient avec leur précieux fardeau, la tête tourna à la pauvre enfant ; elle crut que son père vivait encore, et qu’il cherchait à sortir de l’eau ; elle s’y jeta pour le saisir ; mais le chien noir la retint par sa robe, et s’arc-boutant sur le bord, l’empêcha de ramener le cadavre et en même temps d’être emportée avec lui dans la mer.

Enfin Braka revint ; ayant trouvé la porte de la maison fermée, elle était entrée dans le jardin. Elle resta comme pétrifiée à ce spectacle étrange : le puissant Michel dans son linceul, avec sa brillante couronne d’argent ; au-dessus de lui la blanche jeune fille, entourée de ses vêtements de deuil, et retenue, grâce à sa robe, par le chien noir dont les yeux lançaient des flammes. La vieille se mit à rire, comme c’était son habitude quand il arrivait quelque chose d’extraordinaire ; puis elle s’élança, ramena avec peine la jeune fille sur le bord, et lui dit :

— Laisse-le aller, il sait mieux son chemin que toi.

À ces mots, les flots reprirent tranquillement leur course, la lune disparut derrière les nuages, et Bella tomba dans les bras de la vieille.

Un mois s’était déjà écoulé dans l’affliction et la douleur ; la vieille, dans l’intérêt de leur propre sûreté, ne pouvait venir tous les jours, et Bella passait son temps avec le chien qui dormait toujours. Lorsqu’il avait mangé, il remuait la queue, se léchait et se grattait ; c’était là toute son occupation. Elle finit enfin par se décider à ce que les héritiers font d’habitude tout d’abord ; elle voulut voir ce qu’avait laissé le défunt…

Elle ouvrit la chambre secrète avec une crainte mêlée de respect ; mais son attente fut trompée ; il n’y avait ni brillants vêtements, ni trésors, mais seulement quelques paquets d’herbes, des sacs pleins de racines, des pierres et différents objets dont elle ne connaissait pas l’usage, car son père ne lui avait jamais fait connaître cette chambre mystérieuse. Enfin elle trouva dans une cachette quelques écrits qu’elle parcourut ; plusieurs, ornés de riches cachets, étaient écrits sur très beau papier dans une langue étrangère qu’elle ne connaissait pas. Mais d’autres étaient en allemand des Pays-Bas, langue qu’elle savait très bien lire et écrire, parce que sa mère, descendante d’une ancienne maison des comtes de Hogstraaten, et qui s’était fait enlever par le duc Michel, avait appris cette langue qu’elle aimait à son mari et à sa fille. Elle prit les livres et lut toute la nuit, car elle dormait le jour pour éviter de faire aucun bruit. Au matin, Braka lui envoya sa chouette apprivoisée pour lui faire savoir qu’elle désirait entrer ; Bella quitta son livre avec dépit, et lorsque la vieille se présenta, elle resta silencieuse devant elle ; alors Braka, appliquant ses deux mains sur les pages du livre, lui dit :

— Maintenant, plus d’amitiés, plus de baisers ! lorsque les enfants sont petits, ils ne croient jamais être assez reconnaissants du moindre service ; mais aussitôt qu’ils commencent à grandir, ils n’ont plus d’oreille pour tout le bien qu’on leur fait. Tu n’auras pas de gâteau aujourd’hui si tu ne me le demandes pas comme il faut ; j’ai passé une demi-heure chez le boulanger pour l’avoir ; il devait aller chez le prince, et a fait attendre toutes ses pratiques.

— Même quand je ne t’en demande point, tu n’as pas de repos que je n’aie mangé de ton gâteau : donne-le donc et ne sois plus méchante comme cela. J’ai examiné aujourd’hui les livres de mon père, et j’y ai trouvé de si belles histoires, si belles et si merveilleuses, que cela me donnerait envie d’être revenant.

La vieille regarda dans le livre.

— C’est étonnant, dit-elle, que moi qui suis si vieille je ne sache pas lire, et toi qui n’as pas encore vécu, tu lises si bien et si couramment. Maintenant écoute-moi ; puisque tu as si envie d’être revenant, tu peux te satisfaire ; c’est une idée qui me vient, et nous pouvons en profiter.

— Qu’est-ce donc, dit Bella, tu as l’air d’hésiter ?

— Voici ce que c’est ; il n’y a pas à plaisanter dans ce que je vais te dire. Le prince Charles passait à cheval, hier, devant cette maison, avec son précepteur Cenrio ; il demanda d’où venait que cette maison fût ainsi fermée et abandonnée. Cenrio lui raconta comme quoi les revenants avaient écarté tous les acheteurs et tous les locataires ; mais le prince, au lieu de s’en effrayer, jura qu’il voulait passer tout seul une nuit dans cette maison, et qu’il saurait bien en chasser les esprits. Tu comprends qu’il peut à tout moment venir ici, et ses gens garderont si bien les issues, qu’aucun de nous ne pourra entrer ni sortir.

— Quoi, Braka, dit la jeune fille, je pourrais donc voir le prince ; j’ai si souvent entendu parler de lui, on dit qu’il est si beau, si noble, qu’il monte si bien à cheval !

— Tu penses beaucoup au prince et pas à notre salut, continua la vieille ; es-tu capable de jouer le revenant ? cela nous sauvera.

— Pourquoi pas, dit Bella ; mais comment faire ?

Et elle continua sa lecture.

— Écoute, mon enfant ; il ne peut passer la nuit que dans la grande chambre noire, sur laquelle donne le cabinet secret de ton père, car toutes les autres ont plusieurs entrées, ce qui serait moins sûr pour lui, et de plus c’est la seule où il y ait un lit. Maintenant, suppose-le bien tranquille et bien endormi ; tu te glisses hors du cabinet, et tu te places à côté de lui dans le lit ; je te jure qu’il se sauvera bien vite de frayeur, et qu’il ne reviendra plus. Mais si par hasard il ne s’effrayait pas, et qu’il te retînt, il ne t’en coûtera qu’un mensonge ; tu diras que c’est l’amour qui t’a poussée à te glisser ainsi auprès de lui, et qu’il peut faire ton bonheur.

— Oui, dit Bella en continuant de lire, tu as une bonne idée.

— Mais dis-moi donc où tu as trouvé ce maudit livre ; lorsque je te parle des choses les plus importantes, tu ne penses qu’à ton livre.

— Je l’ai trouvé dans la chambre de mon père, dit Bella ; il y en a encore plusieurs, prends-en un aussi.

— Puisque tu le permets, répondit la vieille, je vais y entrer ; je n’ai jamais osé y aller du vivant de ton père.

— Va, dit Bella, tu ne trouveras pas grand’chose.

La vieille se dirigea vers le cabinet avec une curiosité mêlée de crainte ; lorsqu’elle ouvrit la porte, elle pria Bella de rappeler le chien noir qui se tenait toujours couché en travers, et qui ne laissait entrer personne que Bella.

Bella appela le chien, et la vieille pénétra aussitôt dans la chambre. Lorsqu’elle y fut entrée, Bella, voulant se divertir, rappela le chien, le fit coucher de nouveau devant la porte, et se cacha pour jouir à son aise de la frayeur de la vieille ; c’était une plaisanterie de noble fille.

Quelques minutes après, la vieille reparut avec un sac et un gros paquet d’herbes, mais le chien lui faisait une paire d’yeux flamboyants, et lui montrait les dents ; elle resta clouée sur le seuil, et appela Bella en tremblant ; en ce moment, elles entendirent devant la porte un bruit inaccoutumé de chevaux, des hommes armés marchaient dans la cour. Bella, effrayée, se réfugia avec la lumière et le chien dans le cabinet où se trouvait déjà la vieille ; elles fermèrent la porte, et attendirent en silence pour voir si c’était par hasard le prince qui venait pour combattre les esprits.

Elles ne s’étaient pas trompées ; c’était Charles, le brillant et puissant héritier d’un empire où le soleil ne se couchait pas. Il entra dans la chambre abandonnée comme l’avait prévu la vieille. Bella pouvait le regarder à son aise par une fente de la porte ; elle n’avait jamais rien vu de pareil ; elle ne s’était encore trouvée qu’en face de noirs bohémiens bruyants et grossiers, tandis que lui marchait avec tant de noblesse ; il avait l’air si doux et si fort en même temps, qu’elle avait reconnu le maître, bien avant que ceux qui l’accompagnaient l’eussent appelé prince. Charles jeta avec vivacité son chapeau sur la table, étendit son manteau sur le lit, et dit à Cenrio de faire cerner la maison avec soin, et de lui laisser deux flambeaux allumés ; que pour le reste il pouvait être tranquille.

Cenrio lui recommanda de ne pas manquer de tirer un coup de pistolet s’il avait besoin de quelqu’un, et si le coup manquait, il n’aurait qu’à appeler ; un soldat serait placé sous la fenêtre, et lui-même, Cenrio, veillerait non loin de là.

Le prince lui répondit qu’il se passerait bien de toutes ses précautions et de toutes ses sentinelles, qu’avec sa cotte de maille et son épée il ne craignait personne, et que ce n’étaient pas les contes de revenants qui pouvaient l’effrayer.

Cenrio sorti, le prince s’accouda sur la table et chanta un lied pour se tenir éveillé. Puis, il s’étendit sur le lit, et continua de chanter en s’assoupissant peu à peu. Comme le lit était en face du cabinet, Bella pouvait voir et entendre parfaitement le prince.


Viens, chère nuit noire,
Et imprime les étoiles étincelantes
Comme le sceau de ta force,
Comme les marques de mon infimité
Dans mon cœur courageux,
Afin que tous leurs rayons
Enchâssés dans ma couronne à venir,
Me soutiennent, car je suis fatigué de servir.

Elle est assise sur un trône encore obscur.
On porte sur un coussin de nuages
Sa couronne éternellement resplendissante.
Oh ! si je pouvais baiser cet objet aimé ;
Et que l’étoile de Vénus me fît
Pour une seule nuit son maître,
Alors je pourrais m’emparer de la terre
Avec toutes, avec toutes ses couronnes.


— Celui-là m’a l’air assez impatient d’arriver au trône, dit tout bas la vieille à Bella.

Bientôt le prince ferma les yeux, sa tête s’inclina ; il était endormi, et Bella restait immobile à le regarder, sans pouvoir se rassasier.

Comme le pistolet et l’épée du prince étaient par terre devant le lit, Bella devait d’abord les enlever sans bruit, et ensuite jouer son rôle de spectre en venant se coucher à côté du prince ; la jeune fille, après quelques hésitations, se décida à ôter ses souliers et ses bas, pour ne pas faire de bruit en marchant, et à quitter sa robe, dans la crainte de renverser quelque chose, et pour pouvoir plus vite se sauver vers la porte qu’elle devait laisser ouverte. Bella n’avait aucune inquiétude ; elle était heureuse de pouvoir s’approcher du prince, et ne réfléchissait pas si l’entreprise de la vieille était raisonnable ou non.

Elle se dirigea avec précaution vers le lit du prince ; il dormait si profondément qu’elle put facilement lui ôter ses armes. La vieille les regardait tous deux avec joie. Bella, selon l’usage des bohémiennes, avait une longue chemise de toile bleue, retenue par une boucle d’or : elle s’approchait tout doucement du prince, tendant vers lui ses bras blancs et ronds ; ses cheveux tombaient en mille mèches de jais. Elle le regarda avec des yeux pleins d’amour ; mais bientôt elle n’y tint plus et ses lèvres vinrent s’appuyer sur celles du prince.

Jusque-là tout s’était bien passé ; mais le prince, réveillé par ce baiser, les yeux encore pleins des visions du sommeil, sauta du lit avec précipitation, et tout haletant s’enfuit en criant dans la chambre voisine ; son pistolet, son épée, il avait tout oublié : de telles frayeurs se rencontrent souvent dans les cœurs les mieux trempés ; ils ont horreur de ce monde inconnu et effroyable qui échappe à toutes nos recherches.

Bella était si étonnée de cette fuite qu’elle tomba presque évanouie dans les bras de la vieille, qui l’emporta aussitôt dans le cabinet. Le prince arriva bientôt avec Cenrio et quelques soldats, qui, à la vérité, auraient mieux aimé rester dehors que d’entrer dans cette chambre. Le prince, plus brave qu’eux tous, s’avança et s’écria :

— Malgré les noirs serpents qui couvraient sa tête, je n’ai jamais vu un plus beau visage ; le spectre était très grand, il portait sur la poitrine un point brillant, et… Par la sainte Mère de Dieu, je crois qu’il est encore auprès du lit. Personne ne veut donc entrer ici, je vais y entrer moi-même. Il n’y a plus rien. Où est donc le revenant ? Cenrio, si je savais seulement ce qu’il me voulait ! Pardieu ! je reste ici ! Mes lèvres ne sont pas brûlées, n’est-ce pas ? et cependant, je vous le jure, il m’a donné un baiser qui a fait battre mon cœur de plaisir. Cenrio, je veux rester ici, pour lui demander ce qu’il veut de moi.

Cenrio jura qu’après une telle frayeur il ne le laisserait pas exécuter ce projet ; que le prince lui-même ne devait pas se faire prier plus longtemps et donner, en se retirant, une preuve de son bon sens ; qu’il pouvait sans honte quitter cette maison, où les plus braves tremblaient au moindre bruit.

La vieille n’était pas très contente de cet arrangement ; cependant elle en comprit tout de suite les avantages. C’était un moyen de rendre la maison encore plus sûre pour elle et pour les siens ; aussi, dès que ces hôtes audacieux eurent quitté la chambre, elle sortit de sa cachette, ferma toutes les portes avec bruit, renversa tous les meubles, de sorte que les cavaliers, effrayés, montèrent précipitamment à cheval et, sans regarder derrière eux, gagnèrent à toute bride la ville, où l’histoire, racontée et amplifiée de tous côtés, allait rendre encore plus redoutable la maison des esprits.

À peine rentré chez lui, le prince fut saisi d’une fièvre violente. Comme l’image de Bella remplissait son cerveau, sa fièvre le trahit, et le lendemain matin, il avoua avec douleur à Adrien, son précepteur, qu’il était amoureux d’un revenant.

Adrien, que l’empereur Maximilien avait donné au prince pour lui apprendre le latin, ne manqua pas cette occasion de lui adresser une foule de beaux discours, qui remirent un peu le prince des impressions de la nuit.

À cause de son isolement, la pauvre Bella devait expier plus durement que tout autre cette première passion.

Pendant deux jours, elle pensa à lui au lieu de dormir ; la nuit, elle regardait de tous côtés pour voir s’il ne reparaîtrait pas dans la maison des esprits ; elle n’écoutait pas les conseils de Braka qui la réprimandait de se laisser aller à de si folles pensées, qui lui blanchiraient les cheveux avant l’âge. Rompant enfin le silence qu’elle avait gardé jusque-là, elle demanda à la vieille s’il n’y avait pas un moyen de se rendre invisible, pour pouvoir aller sans crainte dans la ville. La vieille se mit à rire, et lui répondit :

— Je ne connais pas d’autre moyen que d’avoir beaucoup d’argent, avec cela on peut aller où on veut, c’est la vraie racine force-porte, au moyen de laquelle on fait tomber toutes les serrures. Ton père avait peut-être quelqu’autre moyen, mais s’il ne se trouve pas dans ses livres, il sera perdu, car il n’en a montré aucun.

Ces mots frappèrent Bella ; elle se tut, et dès que la vieille fut sortie, elle alla chercher les livres que, depuis la visite du prince, elle avait laissés dans un coin. En même temps, elle s’aperçut que la vieille avait emporté toute sa provision de racines et d’herbes ; cette infidélité lui fit prendre la résolution de ne pas lui découvrir dans quel but elle allait avoir recours à des forces secrètes. Mais quel embarras de fouiller dans ces livres, de lire toutes ces lois mystérieuses, toutes ces préparations auxquelles elle ne comprenait rien ; ces moyens de trouver la pierre philosophale, de citer les esprits, de guérir les maladies, d’enchanter les animaux, et même de faire de l’or.

Moyen il est vrai si difficile, qu’il eût été, je crois, plus commode d’aller au soleil dans un char attelé de deux lunes.

Après une semaine passée dans d’infructueuses recherches, elle découvrit enfin, dans un de ces livres, le moyen d’avoir la racine de mandragore et d’en obtenir de l’argent ; c’est tout ce que peut désirer un être humain.

Mais, bien que ce fût une des plus simples opérations de la magie, elle présentait cependant d’extrêmes difficultés. La magie, en effet, demande un rude apprentissage. Qui pourrait aujourd’hui affronter toutes les épreuves auxquelles il fallait se soumettre pour avoir la mandragore ? Qui pourrait les accomplir avec succès ? Il faut une jeune fille qui aime de toute son âme, qui, oubliant toute la pudeur de son rang et de son sexe, désire ardemment voir son bien-aimé ; condition qui, pour la première fois peut-être, se trouvait satisfaite dans Bella : regardée par les bohémiens comme un être d’un rang supérieur, elle s’était toujours considérée comme telle. L’apparition du prince l’avait tellement frappée, et elle l’avait vu avec une âme si pure, qu’aucune arrière-pensée n’eût pu s’éveiller en elle.

Chez cette jeune fille doit couver un courage surhumain.

Il faut au milieu de la nuit emmener un chien noir, aller sous un gibet où un pendu innocent ait laissé tomber ses larmes sur le gazon ; arrivé là, on doit se boucher soigneusement les oreilles avec du coton, et promener ses mains par terre, jusqu’à ce qu’on trouve la racine ; et malgré les cris de cette racine, qui n’est pas un végétal, mais qui est née des pleurs du malheureux, on se dépouille la tête, on fait de ses cheveux une corde dont on entoure la racine ; on attache le chien noir à l’autre extrémité ; on s’éloigne alors, de manière que le chien voulant vous suivre arrache la racine de terre et se trouve renversé par une secousse foudroyante. Dans cet instant, si l’on ne s’est pas bien bouché les oreilles, on risque de devenir fou d’effroi.

Bella était peut-être la seule depuis bien des années, chez laquelle toutes ces conditions se trouvassent réunies. Qui était plus innocent que Michel son père, lui qui avait sacrifié son existence pour son peuple, et qui avait vécu constamment dans la souffrance et le besoin ? Quelle jeune fille aurait eu le courage de sortir ainsi la nuit, si ce n’est Bella, qui depuis quatre ans, époque de la mort de sa mère, avait mené une existence cachée et nocturne, et qui était assez familière avec le cours de la lune et des étoiles pour trouver dans la nuit une consolation et une solitude animée ; quelle jeune fille avait comme elle un chien noir qu’elle détestât autant ? Car, depuis le jour où toute petite il l’avait mordue, elle ne pouvait le souffrir, maintenant même, que le chien lui obéissait avec un zèle exemplaire et veillait toujours sur elle, tout cela d’un air singulier, qui faisait dire à Michel qu’il y avait quelque chose du diable dans ce chien. Quelle jeune fille avait une chevelure comme Bella, assez longue pour pouvoir en tresser une corde, et quelle jeune fille l’eût sacrifiée avec autant d’indifférence ? tandis qu’elle ne se savait pas belle, et se trouvait contente de ne plus avoir à peigner de si longs cheveux. Elle coupa donc cette chevelure, où les étoiles auraient pu venir se jouer comme dans celle de Bérénice ; d’un coup de ciseau elle les fit tomber à ses pieds, qu’ils entourèrent comme d’un voile noir : avec cela elle allait tresser la corde qui devait lier et tuer son chien Simson.

Elle s’aperçut facilement que le chien avait compris tout ce qu’elle avait dit ; car au lieu d’aller enfouir sa pitance dans le jardin, il se mit au contraire à déterrer tous ses trésors cachés, et à les manger avidement. Toute autre aurait été touchée ; Bella ne s’en émut pas le moins du monde. Du reste le chien ne paraissait pas triste ; il la regardait d’un air railleur, et lorsqu’arriva le vendredi, car c’est un vendredi que doit se faire l’opération, il parcourut toute la maison, inspecta tous les coins, et, contre son habitude, s’alla réfugier dans sa niche. Braka passa toute la journée à lui raconter la longue histoire de son premier amour, entremêlée de dis-je, dit-il, qu’il dit, etc.

Bella aurait pu en prendre sa part et mettre à profit la connaissance des malheurs de la vieille pour assurer le succès de son entreprise, mais elle n’était occupée qu’à compter avec impatience les heures et les minutes ; aussi, lorsque minuit sonna, elle sauta de sa place, et, irritée d’être obligée de remettre l’affaire à la semaine suivante, elle saisit la vieille, et se mit à danser avec elle la danse de la Grue, qui est la danse nationale des bohémiens, jusqu’à ce que Braka, hors d’haleine, tombât sur un siège, en toussant et jurant qu’elle n’avait jamais si bien dansé depuis le jour de ses noces. Elle s’introduisit un morceau de réglisse dans la bouche pour apaiser sa toux, et s’en alla en regrettant d’être obligée de partir si tôt.

Jusqu’à ce moment, Bella avait été fort inquiète ; aussi n’était-elle pas fâchée d’avoir encore une semaine devant elle pour se préparer ; le chien ne paraissait pas non plus regretter ce retard, qui lui permettait de finir ses provisions. Bella lui réservait les morceaux les plus délicats, car elle savait qu’il devait être sacrifié pour elle, et souvent, malgré son aversion pour l’animal, il lui venait des larmes aux yeux en le regardant ; mais elle se consolait en se rappelant ce que disait le livre magique : que l’âme du chien fidèle qui perdait la vie dans cette occasion, allait au ciel rejoindre celle de son maître, et Bella était sûre que Simson serait plus heureux avec le duc Michel qu’avec elle.

Le deuxième vendredi était enfin arrivé, il commençait à faire froid, et l’eau gelait déjà dans les mares et les étangs ; la vieille avait dit à Bella qu’elle ne viendrait pas la voir de quelques jours, parce que son rhume la retenait à la maison. Tout allait à souhait : les voisins étaient tous à la ville, la nuit était obscure, et le vent balayait sur la terre durcie les premiers flocons de neige. Bella relut encore une fois le livre d’enchantements, son cœur battait violemment.

Dans ce moment le chien noir se mit à déchirer la poupée à laquelle Bella avait donné le costume du prince ; cela devait décider du sort de l’entreprise. Elle voulut punir cette insulte faite à son bien-aimé ; détachant la corde tressée de ses cheveux, que jusque-là, pour ne pas éveiller les soupçons de la vieille, elle avait gardée sur sa tête, elle frappa le chien. Celui-ci voulant sortir, se dirigea vers la porte ; elle l’ouvrit, et tous deux se trouvèrent transportés dans le monde mystérieux et bizarre des enchantements : ils suivirent d’abord un chemin qu’ils ne connaissaient pas, en se dirigeant, toutefois, du côté où ils supposaient trouver la montagne où se dressait l’échafaud. Il n’y avait pas un homme sur cette route ; seulement plusieurs chiens vinrent à grand bruit vers la porte du jardin et coururent sur le noir Simson ; mais au moment où ces philistins s’approchaient de lui, il les fixa en leur montrant ses grosses dents, si bien que tous, jusqu’au plus petit, s’enfuirent effrayés, la queue repliée entre les jambes, et se réfugièrent derrière la porte en poussant des cris pitoyables.

Au même instant deux porcs-épics, leurs dards garnis de pommes et de poires qu’ils avaient ramassées dans le jardin, traversèrent la route ; mais à l’aspect du chien, ils se formèrent en boule et celui-ci se contenta de leur prendre leur butin et de s’en régaler. Bella ne s’effraya pas de tout cela, mais une chose lui paraissait extraordinaire : soit qu’elle s’arrêtât, soit qu’elle s’avançât vers la montagne, elle sentait quelqu’un marcher derrière elle, et si près d’elle, que souvent le mystérieux personnage touchait, avec la pointe de son pied, le talon de la jeune fille ; elle n’osait pas regarder derrière elle, et marchait toujours plus vite, jusqu’à ce qu’un coup violent appliqué sur sa tête la renversa à terre. Elle n’avait été qu’étourdie, elle se releva et prit courage : tout était silencieux. Elle regarda autour d’elle, et ne vit personne ; mais elle s’aperçut qu’elle s’était heurtée contre une barrière ; ce qui avait suivi ses pas si exactement n’était qu’une branche de pin qui s’était attachée à sa robe. Elle rit elle-même de sa peur, et résolut d’être maintenant plus raisonnable ; elle avait déjà oublié cet incident lorsqu’une troupe de chevaux, attachés deux à deux, vinrent caracoler devant elle, puis s’enfoncèrent en courant dans le taillis qui bordait la route.

Bella était arrivée sur la hauteur, elle voyait la riche cité toute brillante de lumières. Une maison resplendissait plus que les autres ; elle pensa que ce devait être la demeure du prince ; la vieille la lui avait décrite ainsi, et elle savait que c’était aujourd’hui l’anniversaire de sa naissance. Elle aurait tout oublié à cet aspect, même les pendus desséchés qui se balançaient au-dessus de sa tête, en se heurtant l’épaule comme pour se demander quelque chose, si le chien ne s’était pas mis de lui-même à gratter au pied de la potence. Elle chercha ce qu’il avait découvert et elle se sentit dans les mains une figure humaine ; une petite figure humaine qui avait encore les deux jambes enracinées dans la terre ; c’était elle, c’était la bienheureuse mandragore, l’enfant de la potence ; elle l’avait trouvée sans peine ; elle attacha une extrémité de la tresse à la racine ; elle enroula l’autre bout au cou du chien noir, et, pleine d’anxiété, elle se mit à courir malgré les cris de la racine. Mais elle avait oublié de se boucher les oreilles ; elle courut aussi vite qu’elle put, et le chien la suivant arracha la racine de terre. Aussitôt un effroyable coup de tonnerre les renversa tous deux ; par bonheur elle avait couru très vite, et se trouvait déjà éloignée d’environ cinquante pas.

Cette circonstance l’avait sauvée ; cependant elle resta longtemps évanouie, et elle s’éveilla vers cette heure où les amoureux satisfaits quittent leurs maîtresses et vont se reposer de leur bonheur ; un d’eux chantait une chanson sur sa jolie bien-aimée, et sur les mauvaises langues qui troublent les plus paisibles amitiés ; il dormait à moitié et ne fit pas attention à Bella. L’endroit où elle se trouvait lui était inconnu : elle se leva avec peine, et les premières lueurs du jour lui permirent de voir Simson étendu mort à ses pieds ; elle le reconnut et se rappela tout successivement : au bout de la tresse qu’elle détacha du chien, elle trouva un être de forme humaine semblable à une ébauche animée, mais que n’a pas encore vivifiée la pensée ; quelque chose comme une larve de papillon. C’était la mandragore, et, chose étonnante, Bella avait entièrement oublié le prince, l’unique cause qui l’avait poussée à chercher la mandragore, tandis qu’elle aimait le petit homme avec une tendresse qu’elle n’avait encore ressentie que la nuit où elle avait vu Charles pour la première fois.

Une mère qui croit avoir perdu son enfant dans un tremblement de terre ne le revoit pas avec plus de joie et de tendresse que Bella, lorsqu’elle porta la mandragore sur son cœur, en lui ôtant la terre qui couvrait encore ce petit être, et en le débarrassant des pousses qui le gênaient. Du reste il paraissait ne rien sentir ; son haleine sortait irrégulièrement par une ouverture imperceptible qu’il avait à la tête ; lorsque Bella l’avait bercé quelque temps dans ses bras, il portait ses mains à sa poitrine pour indiquer que le mouvement lui plaisait ; et il ne cessait de remuer bras et jambes qu’elle ne l’eût endormi en recommençant ce mouvement.

Après cela elle rentra avec lui à la maison. Elle ne fit pas attention aux aboiements des chiens, ni aux marchands disséminés sur la route, qui se rendaient vers la ville pour être les premiers à l’ouverture des portes ; elle ne voyait que le petit monstre qu’elle avait soigneusement enveloppé dans son tablier. Elle arriva enfin dans sa chambre, alluma sa lampe et examina le petit être ; elle regrettait qu’il n’eût pas de bouche pour recevoir ses baisers, pas de nez pour donner un passage régulier à son haleine divine, pas d’yeux qui laissassent voir dans son âme, pas de cheveux pour garantir le frêle siège de ses pensées. Mais cela ne diminuait en rien son amour. Elle prit son livre d’enchantements et chercha le moyen à employer pour développer les forces et compléter la formation de cette carotte garnie de membres et douée de vie ; elle le trouva bientôt.

Il fallait d’abord laver la mandragore ; elle le fit ; puis lui semer du millet sur la tête, et une fois ce millet poussé et transformé en cheveux, les autres membres se délieraient eux-mêmes ; elle devait ensuite à la place de chaque œil placer une baie de genièvre, à la place de la bouche le fruit de l’églantier.

Par bonheur elle pouvait se procurer tout cela ; la vieille lui avait apporté récemment quelques grains de millet qu’elle avait volés ; le genièvre, son père s’en servait pour parfumer sa chambre : comme elle ne pouvait souffrir cette odeur, il lui en restait une poignée qu’elle n’avait jamais touchée. Il y avait dans le jardin un églantier encore couvert de fruits rouges, dernière parure de l’année expirante. Tout était prêt ; elle mit d’abord le fruit de l’églantier à la place indiquée, mais elle ne s’aperçut pas qu’en y déposant un baiser, elle l’avait fait entrer de travers ; puis elle lui planta les deux baies de genièvre. Elle trouva que cela lui seyait si bien, qu’elle lui en aurait volontiers mis une douzaine, si elle eût trouvé la place ; elle pensait bien à lui en mettre par derrière, mais elle craignait qu’ils ne fussent pas suffisamment garantis ; cependant elle finit par lui en placer une paire à la nuque, et nous devons avouer que cette disposition n’est pas tout à fait à dédaigner pour son originalité. Elle était en même temps joyeuse et triste d’avoir ainsi créé un être qui devait lui donner tant de tourments, comme tous les hommes en donnent à leur créateur ; d’un autre côté, en regardant son petit monstre informe, elle était contente comme un jeune artiste à qui tout réussit au-delà de ses espérances.

Elle le coucha dans un petit berceau trouvé dans la maison, l’enveloppa bien dans les couvertures, et l’enferma soigneusement pour le cacher à la vieille Braka ; c’était son premier secret.

Braka arriva le surlendemain, en s’annonçant par le miaulement convenu ; elle vit bien qu’il était arrivé quelque chose d’extraordinaire à Bella ; aussi se mit-elle à l’interroger finement sur tous les points.

— Dieu soit loué, dit-elle lorsqu’elle eut remarqué l’absence du chien noir, le chien n’y est plus ; je l’aurais bien tué depuis longtemps, le mâtin, si je l’avais osé ; mais il nous avait été laissé par ton père, c’est à cause de cela que je me suis retenue ; cependant un jour je l’avais enfermé dans un sac pour le noyer, mais au moment où je soulevais le sac pour le jeter à l’eau, il me mordit si fort la main que je lâchai l’enveloppe et le chien avec ; mais, dis-moi, comment as-tu donc fait, comment cela est-il arrivé ?

Bella, qui épluchait des pommes pour se donner une contenance, lui raconta avec de grands détails, qu’elle était sortie la nuit dans le jardin, qu’un chien furieux était accouru vers elle, que Simson avait sauté sur l’ennemi, et que tous s’étaient battus et déchirés, jusqu’à ce que le chien étranger eût pris la fuite ; alors Simson, tout moulu et tout sanglant, s’était mis à sa poursuite ; depuis ce temps elle ne l’avait pas revu, peut-être parce qu’il s’était senti enragé et qu’il n’avait pas voulu blesser sa maîtresse.

Bella avait raconté cette histoire d’une manière si vraisemblable, bien que ce fût son premier mensonge, que Braka fut satisfaite, et se mit à regretter le pauvre chien, à louer sa fidélité et à se féliciter qu’elle eût échappé à un si grand danger.

Maintenant Bella avait le courage de raconter à la vieille tout ce qui lui passerait par la tête ; quant à son petit homme-racine, elle attendait avec impatience le départ de la vieille, car elle craignait de ne plus retrouver son enfant en vie.

La vieille, après avoir mangé la soupe à l’oignon qu’elle s’était fait cuire, se décida à partir. Bella ferma aussitôt la porte derrière elle, et courut à son cher berceau, elle le découvrit en tremblant, et vit le millet qui germait déjà sur la tête du petit homme-racine, les baies de genièvre s’animaient aussi ; c’était, dans le petit être, un mouvement semblable à ce qui se produit dans la campagne au printemps, lorsqu’après les pluies paraissent les premières lueurs de soleil ; rien ne pousse encore, mais la terre s’agite en tous sens ; et de même que les rayons du soleil font tout sortir, tout germer, de même, par un baiser, Bella réveilla les forces de cette mystérieuse nature. Comme elle était extrêmement fatiguée, elle se coucha, mais tout près du berceau sur lequel elle étendit une main, dans la crainte qu’on ne lui dérobât son trésor.

Que dirons-nous de l’attachement extraordinaire qu’elle manifestait pour cette ébauche humaine, elle qui avait éprouvé le même amour pour le beau prince ; c’était chez elle ce sentiment sacré qui nous attache à tout ce que nous créons, et qui nous rappelle cette parole de l’Écriture : « Dieu a tant aimé le monde, qu’il a envoyé son Fils unique pour le sauver. Ô monde, fais-toi donc encore plus beau pour te rendre digne d’une telle grâce ! »

Bella avait entièrement oublié qu’elle n’était allée chercher le petit homme merveilleux que pour en tirer le moyen d’approcher du prince aimé d’elle ; maintenant cet enfant surnaturel, découvert au prix des plus grands dangers, occupait toutes ses pensées.

Dans son sommeil, elle vit le prince qu’elle avait presque oublié ; c’était dans un tournoi où l’on s’exerçait à lancer la flèche ; ses adversaires le défiaient et le provoquaient par la vigueur et l’adresse de leur tir, par l’habileté avec laquelle ils menaient leurs chevaux ; mais le prince les surpassait tous. Ses flèches allaient au ciel se planter dans les étoiles, et les faisaient tomber sur sa poitrine où elles venaient former une brillante parure. La plupart de ces étoiles s’éteignaient après quelques minutes. Mais il y en avait une qui étincelait au milieu de sa poitrine, et qui s’y enfonçait, s’y enfonçait toujours, et Bella ne pouvait en détacher les yeux. Là-dessus, elle se réveilla. Ne se souvenant plus à qui elle s’était si vivement intéressée, elle supposa que le petit homme racine était le héros de son rêve. Elle lui dit bonjour en s’éveillant, et le monstre lui répondit par un gémissement, comme un nouveau-né, en la regardant avec de petits yeux noirs et tout ronds, qui semblaient vouloir lui sortir de la tête. Son visage jaune et ridé réunissait l’expression de différents âges de la vie, et le millet avait déjà poussé sur sa tête en touffes hérissées ; il en était de même sur les parties de son corps où il en était tombé quelques graines. Bella pensa qu’il demandait à manger, et elle était très embarrassée de savoir ce qu’elle lui donnerait : comment se procurer du lait ? Après quelque temps de réflexion elle se souvint d’une chatte qui avait mis bas dans le grenier : ravie de cette trouvaille, elle alla chercher les chatons, et les plaça dans le berceau avec le petit homme-racine qui la regardait déjà d’un air malin ; la chatte vint bientôt rejoindre sa progéniture ; mais il arriva que les infortunés aveugles furent trompés par leur nouveau camarade qui, voyant clair de tous côtés, épuisait avant eux la provision de la mère, sans que celle-ci y fît attention.

Bella, à genoux auprès du berceau, regardait pendant des heures cette ruse de son petit homme. En le voyant tromper ainsi les autres, elle lui trouvait une grande supériorité, et, en remarquant comme il savait éviter leurs griffes, elle admirait sa prévoyance et sa prudence. Mais ce qui lui plaisait le plus dans cet être, c’était les yeux qu’il avait à la nuque. Il la comprenait déjà lorsqu’elle lui faisait signe du regard, qu’un des petits chats était tombé de sa place, car aussitôt il s’y mettait jusqu’à ce que l’autre fût revenu.

Leur affection s’accrut si vite, qu’elle s’affligeait à chaque goutte de lait que les nouveau-nés enlevaient à l’étranger, et qu’après avoir longtemps hésité, elle résolut d’enlever tout doucement un des petits, et alla le porter sur le gazon au bord du ruisseau. Après l’exécution, elle s’enfuit aussitôt pour qu’il ne la suivît pas ; mais à peine avait-elle fait quelques pas, qu’elle entendit un bruit dans l’eau, et en se retournant, elle vit le petit chat emporté par le courant ; cela lui fit de la peine ; ce corps porté sur l’eau lui rappelait son père innocent qui avait pris le même chemin, et elle fit involontairement un mouvement pour se jeter à la rivière ; mais elle s’arrêta au bord. Elle comprit qu’elle venait de faire quelque chose de mal : le ciel s’obscurcissait sur sa tête, la terre refroidissait sous ses pieds, autour d’elle l’air s’agitait ; elle rentra précipitamment et se mit à pleurer. Lorsque le petit homme s’en aperçut, au moyen de ses yeux de derrière, il se prit à rire si fort, que la chatte effrayée sauta du berceau, en emportant un de ses petits entre ses dents. L’homme-racine était maintenant assez éveillé et assez fort pour être sevré : seulement, avec des manières d’enfant, il avait l’air d’un petit vieux ridé.

Voyant que la mauvaise action que venait de commettre Bella l’avait irritée contre lui, il s’approcha d’elle si près qu’elle ne pouvait pas le battre, et que ce qu’elle avait de mieux à faire, c’était de l’embrasser.

Après cette victoire, il se mit à ramasser les racines qui jonchaient la chambre et qui avaient été jetées là, non pas par le duc Michel, mais par la vieille Braka qui, dans son ignorance, les avait abandonnées parce qu’elles ne pouvaient pas lui servir. Le petit tomba par hasard sur une racine de force-porte ; aussitôt il se mit à sauter de la manière la plus risible sur la table et sur les chaises, tête en haut, tête en bas, tandis que Bella, effrayée et craignant pour ses yeux postérieurs courait après lui comme une poule après son poussin, sans pouvoir le rattraper.

Il sut bientôt fouiller dans tous les coins et chercher ce dont il avait besoin ; il trouva d’abord la racine d’éloquence que les verts perroquets ramassent sur les hautes cimes du Chimborazo, et viennent dans la plaine échanger avec les serpents contre les pommes de l’arbre défendu ; arracher cette racine aux serpents, le diable seul le peut ; l’obtenir de ce dernier est fort difficile, et plus d’un y a consumé vainement sa vie.

Aussitôt qu’il eut mangé cette racine, assez dégoûtante du reste, il sauta sur le poêle. — Comme l’oiseau dont les ailes coupées ont repoussé peu à peu et qui, un beau jour, au grand étonnement de son maître, s’envole et se plaçant sur l’arbre le plus voisin, au lieu de chanter la musique que lui a appris la nature, se met à siffler, comme par raillerie, l’air qu’on lui a seriné ; les premières paroles du petit furent pour répéter celles de sa maîtresse : « Sois gentil, sois sage, reste tranquille. » Il ne cessait de les redire, et Bella l’aurait volontiers battu, mais il savait toujours se placer hors de son atteinte. Enfin, pour épuiser sa patience, il saisit une paire de lunettes rouillées et se mit à raconter, de la manière la plus extravagante, les malices qu’il voulait faire à tout le monde pour se divertir.

Bella fut très affligée de le voir mettre des lunettes ; en effet, qu’y a-t-il de plus familier, de plus intime chez l’homme que les yeux ? Aussi est-ce un bien grand malheur quand la faiblesse de la nature nous oblige à interposer ces morceaux de verre entre nous et ceux que nous aimons. Bella se trouvait donc très inquiète de la conduite de son petit bien-aimé, lui qu’elle aurait volontiers divinisé dans le premier enthousiasme de sa création. Elle vit bien que le seul moyen de maîtriser la mandragore serait d’en parler à Braka. Elle y réfléchissait profondément, lorsque le petit homme cria du haut de la corniche où il était perché :

— Écoute, Bella, je t’ai bien regardée avec mes yeux de derrière, et je te soupçonne de ne plus m’aimer comme au commencement ; si j’en étais sûr, ce serait fait de toi !

Bella fut très effrayée, comme une coupable convaincue de son crime ; cette propriété de tout savoir, que possédait le petit homme, grâce à ses yeux de derrière, l’affermit dans sa résolution de se débarrasser de ce terrible diablotin.

— Je te soupçonne, cria le petit, je te soupçonne de méditer quelque chose de mal contre moi ; mais je veux que, dans un instant, tu m’aimes autant que tout à l’heure.

À ces mots, il descendit, se plaça sur son sein, et l’embrassa avec tant de feu, qu’il lui écorcha presque la peau avec sa barbe de millet ; malgré cela, Bella sentit dans son âme un mouvement extraordinaire. Elle ne le comprenait pas, et ne cherchait pas à se l’expliquer ; mais dans ce moment le petit lui était devenu plus cher que jamais.

Au bout de huit jours, l’enfant avait accompli sa croissance ; il était haut d’environ trois pieds et demi, Braka avait déjà soupçonné son existence ; lui, de son côté, n’ayant pas envie de se voir enfermer toutes les fois qu’elle viendrait, résolut de se montrer à Braka : il découvrit une vieille robe brodée d’argent qui avait appartenu à la mère de Bella, et que celle-ci lui ajusta du mieux qu’elle put ; puis, un soir, il s’assit dans un coin et fit semblant de lire lorsque la vieille entra.

Bella lui dit que c’était sa cousine, une très-riche demoiselle qui allait vivre avec elle, et qui avait l’intention de faire un cadeau à Braka. La vieille se mit en devoir de faire un compliment et prit la main de la cousine pour la baiser, mais en sentant une main rude et âpre comme une racine, elle hésita à y appuyer ses lèvres ; cela humilia le petit homme, qui lui lança un violent soufflet. La vieille, furieuse, se mit à vomir contre lui, les poings sur les hanches, les plus violentes injures ; si bien que Bella ne put l’apaiser qu’en lui faisant craindre d’éveiller l’attention des voisins et de faire découvrir leur retraite.

Cependant le petit homme ne s’était pas intimidé des injures de la vieille ; il se mit à sauter autour d’elle et à la poursuivre en lui donnant des coups de pied ; mais en faisant tous ces mouvements son voile tomba, et la vieille l’ayant reconnu pour ce qu’il était, vint lui faire des excuses en tremblant. Lorsqu’il lui eut donné la paix, elle s’assit, toute brisée, sur une chaise.

— Ah ! Bella, dit-elle, que tu es heureuse d’avoir un petit homme comme cela, qui peut découvrir et déterrer tous les trésors ! Mon beau-frère en avait un qu’il appelait Cornélius Népos.

— Moi aussi je veux m’appeler ainsi, dit le petit ; et qu’est-il devenu ?

— Mon beau-frère fut tué d’un coup d’épée ; on trouva le petit homme dans sa poche, et on le donna à des enfants, qui l’allèrent porter à un cochon ; celui-ci le mangea et en creva.

Le nouveau sire de Cornélius fut très fâché de cela, et il supplia instamment qu’on ne le donnât pas aux cochons ; puis il demanda la description de cet animal.

La vieille voulut lui faire comprendre qu’il n’avait pas à s’inquiéter du monde, ni de ce qu’on y mangeait, mais qu’il devait chercher des trésors, et ne pas s’occuper de l’avenir.

Comme le petit Cornélius faisait mine de s’impatienter, elle chercha à l’apaiser en lui exposant tous les honneurs auxquels il pourrait parvenir.

Il y a chez les enfants chétifs une intelligence et une pénétration souvent extraordinaires. Comme s’il avait déjà vécu une fois, la connaissance des choses humaines lui revint tout à coup. Indifférent à tous les tableaux que Braka lui avait faits de la vie délicieuse des boulangers et des sommeliers, rien ne le séduisait autant qu’un bâton de maréchal ; vêtu d’un brillant costume, comme celui du maréchal dont le portrait était au château, galoper à la tête de milliers de cavaliers et recevoir leurs hommages, voilà ce qu’il voulait. Aussi, ordonna-t-il que, dans la maison, on ne l’appelât jamais autrement que le maréchal Cornélius.

— Pour cela, il faut de l’argent, dit la vieille ; ici-bas, rien pour rien ; de l’argent ! de l’argent ! crie sans cesse le monde.

— Quant à l’argent, je m’en charge, répondit le petit homme ; aussi bien, je ne suis pas tranquille ici, il doit y avoir un trésor caché dans ce coin.

La vieille se mit aussitôt à gratter avec ses ongles la pierre qu’il avait indiquée ; puis, comme cela n’allait pas assez vite, elle prit une barre de fer qui fermait la porte, et se mit au travail ; par bonheur, le trésor était immédiatement derrière cette pierre ; au reste, tous les coups de pied du maréchal ne l’auraient pas empêchée de traverser le mur tout entier. Aussi, sans se troubler des morsures et des égratignures du petit, elle amena bientôt une grosse cassette remplie de beaux écus d’or et d’argent. Elle s’assit dessus, puis tint ce discours solennel :

— Mes enfants, jeunesse n’a pas de sagesse, dit le proverbe ; les vieux connaissent les sottises des jeunes ; vous ne savez ni l’un ni l’autre vous servir de l’argent, et vous seriez bientôt entre les mains de la justice soupçonneuse, si je n’étais là pour vous conseiller ; écoutez donc mes paroles et faites ce que je vous dirai, pour jouir en toute sûreté de ce trésor. Écoute, Bella, tu m’as souvent appelée ta mère, je veux t’en tenir lieu, et en porter le nom dans le monde, où je vais t’introduire. Toi, Cornélius, tu dois te faire passer pour mon neveu, pour le cousin de ma chère Bella ; tu pourras ainsi habiter avec nous ; nous te recommanderons à quelque empereur qui te prendra comme feld-maréchal ; nous t’achèterons un beau costume, avec une épée, un casque, un cheval de bataille, et alors tu seras heureux ; lorsque tu passeras dans les rues, les gens te montreront au doigt, en disant : Voilà le noble, le jeune chevalier, le feld-maréchal, le hardi guerrier. Les jeunes filles baisseront les yeux, et tu galoperas devant tous les autres en retroussant ta moustache.

Si Cornélius avait regardé la vieille, il aurait bien vu qu’elle se moquait de lui, mais il ne l’avait qu’entendue, et depuis qu’il vivait, rien ne lui avait fait plus de plaisir que ce qu’elle venait de dire ; aussi il lui sauta au cou, et l’embrassa si fort que Bella, jalouse, le saisit et le mordit au lieu de l’embrasser à son tour.

Comme le petit n’entendait pas qu’on le traitât ainsi, il allait commencer une querelle, mais la vieille reprit la délibération qu’elle avait entamée.

— Vous vous battrez une autre fois, dit-elle, lorsque nous aurons le temps ; aujourd’hui il faut décider comment nous ferons pour entrer à Gand d’une manière honorable. Je connais à Buick une vieille marchande qui fournit le Conseil et qui nous donnera ce qu’il nous faut : un carrosse d’apparat, où nous mettrons monsieur Cornélius, en disant qu’il a été blessé en duel et qu’il est encore en convalescence.

— Non, non, dit le petit, je ne veux pas faire cela, la chose n’aurait qu’à m’arriver véritablement.

— Seulement, Monseigneur, continua la vieille, dans ce village, nous ne trouverons peut-être pas un costume digne de votre rang ! Ayez d’abord soin de couper soigneusement votre barbe et vos cheveux ; autrement, les gens vous prendraient pour Peau-d’Ours.

— Je suis peut-être de sa famille, dit le petit ; qui est ce Peau-d’Ours, où est-il ?

— Raconte-nous cette histoire, dit à son tour Bella, la nuit est presque passée et nous ne pourrons partir aujourd’hui ; je veux rester encore demain pour prendre congé de tout ce qui m’est cher dans cette maison.

— Raconte, vieille, dit le petit, ou je te bats.

Braka commença donc.


HISTOIRE DE PEAU-D’OURS.


— Lorsque Sigismond, roi de Hongrie, fut vaincu par les Turcs, un lansquenet allemand abandonna le champ de bataille et s’enfuit dans la forêt. Cet homme n’ayant ni argent, ni maître, ni Dieu, était fort embarrassé du chemin qu’il devait prendre, lorsqu’apparut un génie qui lui dit que s’il voulait le servir, il lui donnerait assez d’argent pour devenir maître à son tour. Le lansquenet répondit qu’il serait très content, et il accepta. Mais avant de l’engager, le génie désirant savoir s’il était courageux, afin de ne pas donner son argent pour rien, le conduisit au réduit d’une ourse qui avait des petits, et au moment où elle sauta sur le lansquenet, il lui ordonna de lui tirer dans le nez. Le lansquenet obéit exactement, et lui envoya deux chevrotines qui l’étendirent raide. Après cet exploit, le génie lui dit :

— Prends la peau de cette ourse, elle pourra te servir. Seulement, ôte-la sans la déchirer ; je veux te rendre riche, mais pour cela il faut rester sept ans à mon service. Pendant sept ans, il faut, toutes les nuits, à minuit, monter la garde pendant une heure à mon château ; pendant sept ans, tu ne dois te couper ni te nettoyer les cheveux, ni la barbe, ni les ongles, ne jamais te laver, t’épousseter, ni te parfumer ; le jour, tu auras pour t’éclairer la lumière du soleil, et la nuit celle de la lune et des étoiles. Tu auras du bon vin et du pain de munition ; mais surtout tu ne devras jamais prononcer ni Pater, ni Ave.

Le lansquenet accepta tout, et dit au génie :

— Tout ce que tu me défends de faire, je ne l’ai guère fait dans ma vie ; je n’ai pas souvent usé de peignes, d’éponges, ni de prières ; et tout ce que tu m’ordonnes de faire ne me sera pas difficile après un bon verre de vin.

Là-dessus, il endossa sa peau d’ours, et le génie le conduisit à travers les airs, dans un château isolé, situé au milieu de la mer, où il commença son service. Le lansquenet resta six ans et demi dans sa peau d’ours. C’est de là qu’il prit le nom de Peau-d’Ours ; sa barbe et ses cheveux avaient tellement poussé, et s’étaient tellement enchevêtrés, qu’il n’avait plus guère l’air d’être l’image du Créateur. Il était venu du persil sur la peau d’ours ; enfin il était très effrayant.

À ces mots, Bella regarda avec effroi le petit, qui passait avec satisfaction les doigts dans ses cheveux, bien convaincu de sa supériorité sur le malpropre lansquenet.

— Alors, continua Braka, le génie vint le trouver, s’amusa beaucoup de sa tournure, et lui dit qu’il n’avait plus besoin de lui, qu’il voulait le ramener parmi les hommes, mais à condition qu’il se montrerait dans le monde encore pendant six mois dans cet accoutrement sauvage ; puis il lui régla son compte, et lui donna un trésor, qui lui permît d’être aussi heureux que possible.

Le lansquenet était très content de retourner chez les hommes dont il avait presque oublié la langue. Il se fit transporter par le génie en Allemagne, dans le pays des Grisons, parce que c’était de son temps le pays le plus crasseux de la terre. Malgré cela, aucun hôtelier ne voulut le recevoir ; il finit par en décider un, en lui jetant à la tête une poignée de doublons et de piastres ; l’hôtelier l’installa et le fit servir dans sa plus belle chambre, pour qu’il n’effrayât pas les habitués de son auberge.

Il arriva que le pape, cet homme habile qui conduit toute la chrétienté avec des images, passât par les Grisons, revenant du concile ; le génie vint alors et peignit dans la chambre du lansquenet les portraits des hommes les plus célèbres de la terre, de ceux qui avaient vécu et de ceux qui devaient exister dans la suite ; il avait même peint l’Antechrist et le Jugement dernier. Cela surprit fort l’aubergiste ; ce qui ne l’empêcha pas, la nuit où devait arriver le pape, de faire sortir le lansquenet de la chambre et de l’envoyer coucher à l’écurie ; puis il mena le pape dans la chambre si bien peinte par Peau-d’Ours.

Le lendemain, lorsque le pape se réveilla, la première chose qu’il fit fut de s’informer du peintre admirable qui avait si habilement orné cette salle.

L’hôtelier lui raconta tout ce qu’il savait sur l’artiste, et fut obligé de l’amener. Le pape le complimenta, et lui demanda qui il était ; le lansquenet lui répondit qu’il s’appelait Peau-d’Ours. Puis il lui demanda si c’était bien lui qui avait fait ces superbes peintures.

— Qui donc serait-ce alors ? répondit le lansquenet.

Le pape lui donna alors les plus grands éloges, et le proclama le plus grand peintre de la terre ; il lui dit qu’il avait trois filles naturelles qu’il aimait beaucoup ; l’aînée s’appelait Passé, la seconde Présent, la troisième Avenir.

— Si tu peux les peindre, lui dit-il, de manière à les représenter telles qu’elles seront dans un certain nombre d’années, je te donnerai pour femme celle qui te plaira le plus.

Le lansquenet accepta tout, comptant sur son génie.

Le pape continua.

— Mais comme tu pourrais me tromper, me dire qu’elles ressembleront à leur portrait, et qu’au contraire cela ne s’accomplisse pas, tandis que tu peux devenir amoureux de mes filles, je veux y ajouter une autre épreuve. Je te montrerai seulement la plus jeune, Avenir, et d’après ses traits, tu devras peindre les deux aînées, Présent et Passé. Si tu réussis, la jeune fille sera à toi ; si tu ne réussis pas, tout ce talent dont m’a parlé l’hôtelier sera à mes ordres.

Peau-d’Ours accepta tout, et s’en vint à Rome dans le carrosse du pape. Dès le soir, le pape lui montra sa fille Avenir qui était très belle, mais qui avait les cheveux de couleurs différentes ; Peau-d’Ours en tomba aussitôt amoureux. Mais la pauvre fille tremblait en le regardant.

Lorsqu’elle fut partie, il appela son génie, qui vint avec une palette et un pinceau, et fit aussitôt le portrait des deux sœurs aînées. Lorsque Peau-d’Ours vit le portrait de Présent, il ne pensa plus à la cadette, et se plaignit amèrement de ne pouvoir la voir. Le génie le consola et lui dit :

— Dans six mois, ta fiancée sera entièrement semblable à ce portrait. Ainsi, dans ce portrait, tu as fait ce que demandait le pape, l’image de sa fille telle qu’elle sera dans un certain temps ; dans le portrait de Passé, tu vas voir comment sera Présent d’après ce même espace de temps.

En même temps, le génie peignit Passé, et elle ne plut pas au lansquenet, qui demanda au génie de faire le portrait de Passé, telle qu’elle était maintenant. Le génie essuya alors les pinceaux sur le mur, et lui répondit :

— Autant saisir les nuages dont personne ne garde le souvenir.

Là-dessus il disparut.

Le lendemain, le lansquenet montra les portraits au pape, qui l’embrassa et le fiança à sa plus jeune fille. Le lansquenet était si joyeux, qu’il ne s’aperçut pas que sa fiancée pleurait, lorsqu’il partagea l’anneau qui devait les unir, et qu’il lui en mit une moitié au doigt. Après quoi il prit congé du pape, car j’avais oublié de vous dire que le génie le lui avait ainsi ordonné, et retourna en Allemagne pour attendre dans les Grisons la fin de sa septième année. Après cela, il alla aux eaux de Bade, où il resta six mois pour se laver ; on cassa une douzaine de rasoirs avant de pouvoir entamer sa barbe et ses cheveux. Lorsque cette toilette fut finie, il s’acheta les plus riches vêtements, et repartit vers sa bien-aimée.

Mais pendant l’intervalle celle-ci avait pris la figure que le génie avait autrefois donnée à Présent ; elle était très belle, mais toujours triste, parce qu’elle avait peur de son fiancé, et qu’elle était constamment raillée par ses sœurs qui n’étaient pas mariées.

Un jour un grand bruit de trompettes attira les trois sœurs à la fenêtre ; c’était un beau chevalier étranger qui entrait dans la ville suivi d’une foule de domestiques ; les deux sœurs aînées se le souhaitèrent aussitôt pour époux, et, ô merveille, le chevalier s’arrêta devant la maison, et fit demander la permission de leur rendre visite, ce qu’elles accordèrent avec empressement. Il se donna pour un de leurs parents éloignés qui désirait épouser une d’elles, et voulait leur présenter ses hommages en leur offrant quelques cadeaux.

Les deux aînées prirent les présents avec avidité, mais la plus jeune restait silencieuse, et solitaire comme une tourterelle. Les deux sœurs faisaient tous leurs efforts pour plaire au chevalier, mais sans y réussir. Présent était comme autrefois Passé, tandis que Passé avait un visage panaché, semblable à une statue d’albâtre qui serait restée longtemps exposée sous une gouttière ; mais Avenir était resplendissante de beauté, et ses cheveux avaient une couleur charmante et uniforme. Cependant, pour connaître le sentiment de la plus jeune, il se montra très aimable auprès des deux aînées ; mais la cadette restait toujours muette et réservée, tandis que ses sœurs s’enorgueillissaient de l’apparente préférence du chevalier ; il reconnut alors sa fiancée, et lui mit au doigt l’autre moitié de l’anneau. La pauvre fille, tout à l’heure délaissée, était au comble de la joie ; le pape arriva en ce moment, et les bénit. Lorsque les deux époux furent allés se coucher, les deux sœurs aînées furent prises d’un si violent désespoir, que l’une se pendit, et l’autre alla se jeter à l’eau.

Dans la nuit le génie, portant le corps des deux sœurs entre ses bras, apparut pour la dernière fois chez le lansquenet, et lui dit :

— Tu as rempli tous tes devoirs envers moi ; j’y gagne encore, puisque j’ai ces deux sœurs, et toi tu n’en as qu’une. Adieu, vis heureux et garde bien ton trésor.

— Mais, dit Cornélius, pourquoi les deux sœurs furent-elles si furieuses qu’ils aient été se coucher ?

— Parce qu’ils allaient se marier, répondit Braka.

— Qu’est-ce donc que se marier ? demanda le petit.

— Tu ne peux pas le comprendre, dit la vieille.

Et le petit s’apprêtait à se retourner pour lire dans la pensée de Braka au moyen de ses yeux de derrière, lorsque tout à coup il poussa un cri effroyable, et, sautant sous la table, alla se réfugier dans la robe rapiécée de la vieille.

— Qu’est-ce qui te fait peur, dit Braka ?

Elle n’avait pas plus tôt dirigé sa vue du côté où Cornélius avait regardé, qu’elle sauta en criant sur la cassette ; Bella se cacha la tête dans ses mains, sans oser lever les yeux.

— Les hommes vivants, dit une voix rauque, sont bien fous, ils écoutent avec grand plaisir mon histoire, et ils ont peur quand ils me voient ! Revenez de votre effroi, sinon je crie si fort que les poutres de la maison vont vous tomber sur la tête.

— Allons, dit Cornélius toujours caché sous la robe de la vieille, que veut Peau-d’Ours ? je l’écoute.

— Dans quel trou de souris es-tu caché, mauvais bout d’homme, dit Peau-d’Ours.

— Dans un trou où tu n’arriveras pas, gros lourdaud ; allons, dépêche-toi, car j’étouffe ici ; dis-nous ce que tu nous veux.

— Ah ! dit Peau-d’Ours, j’ai pendant ma vie tant aimé mon argent, que j’en ai caché le reste dans ce mur, et qu’après ma mort je voudrais veiller auprès de ce trésor ; accordez-moi seulement cette dernière liberté.

— Rends-le-lui, murmura la vieille, sinon il va nous tordre le cou.

— Non, répondit Cornélius, tu n’en auras pas un heller, il faudra que tu le gagnes ; tu es un gaillard solide qui peut nous être utile ; tu peux encore remettre ton corps, tu le brosseras et l’époussetteras bien, et tu nous serviras sur la terre en qualité de valet.

— Oh ! dit Peau-d’Ours, pour mon corps, il n’a que quelques veines qui se sont un peu ossifiées depuis que je suis mort, mais j’arrangerai cela facilement avec un bon couteau ; ce n’est cependant pas agréable pour moi, de servir sur la terre un avorton comme toi ; c’est la punition de mon avarice.

— Eh ! quoi, dit Cornélius en se réfugiant de nouveau sous la robe de la vieille, je ne suis déjà pas si petit, c’est toi qui es trop grand, et je ne sais pas trop ce qui vaut le mieux : un petit peut se glisser là où un grand ne peut pas même approcher. Enfin, veux-tu nous servir fidèlement ? Je te donnerai un ducat par semaine, jusqu’à ce que tu aies ainsi regagné tout ton trésor.

— J’accepte le traité, dit Peau d’ours, la nuit prochaine, je viendrai ici avec mon corps, si j’ai le temps de le rattraper ; auprès de moi est enterré le domestique d’un très riche seigneur, avec lequel je changerai d’habit, ce qui m’évitera de sortir mon beau pourpoint de soie. Le pauvre diable sera bien content de se voir si richement enterré, si toutefois il se réveille au dernier jour, car il ne bouge jamais et ronfle sans discontinuer.

— C’est bien, dit Cornélius, c’est bien ; ces femmes ne prennent pas grand plaisir à t’entendre, va te faire homme.

— Adieu, répondit Peau-d’Ours, c’est convenu ; mais ne pourrais-je avoir un ducat par avance ? j’ai engagé aux vers quelques petits objets que je voudrais bien retirer ?

— Voilà, dit le petit, en prenant une pièce dans le tas sur lequel s’était assise la vieille ; voilà ton ducat, si tu te conduis bien, je ne te le retiendrai pas sur tes gages.

Peau-d’Ours disparut ; cependant il se passa encore quelque temps avant que Bella et la vieille osassent lever la tête. Le petit Cornélius se mit à se moquer d’elles : depuis cette apparition, elles ne pouvaient se défendre d’avoir un certain respect pour lui.

— L’homme nous échappera, et s’enfuira avec tout notre argent, dit la vieille.

— Comment le pourrait-il ? Ne savez-vous pas qu’un génie doit tenir sa parole scrupuleusement ; vous autres hommes, vous n’avez pas besoin de le faire, parce que vous n’avez rien à craindre pour votre âme après la mort.

— Mais, toi, es-tu un génie, ou un homme, mon cher Cornélius ? dit Bella.

— Moi, répondit vivement le petit, c’est une question bien bête. Je suis moi, et vous n’êtes pas moi ; je suis feld-maréchal, et vous, vous restez aujourd’hui ce que vous étiez hier. Mais des questions pareilles, si on y faisait attention, feraient venir des ampoules au cerveau, comme le raifort sur la peau.

— Où as-tu donc appris cette propriété du raifort ? demanda Braka.

— Lorsque j’étais là-haut, sous la potence, j’avais pour voisin un pied de raifort qui était très content de pouvoir faire venir des ampoules, parce que cela attirait l’attention sur lui ; il appelait cela faire son effet tragique. Allons, bonne nuit, Braka, et au revoir ; va-t’en vite, et surtout n’oublie pas mon bâton de maréchal.

Lorsque le petit se fut éloigné, Braka récapitula tout ce qui était nécessaire pour le voyage, qui fut irrévocablement fixé pour la nuit prochaine. Le lendemain au soir, Bella vint encore une fois dans le petit jardin. Il lui sembla que chaque branche avait une âme. Elle se souvint de la nuit où elle avait vu l’archiduc ; mais quant à lui-même, elle l’avait complètement oublié : elle ne se rappelait même plus comment il lui était apparu, et du reste elle n’y attachait aucune importance. Elle était contente d’entrer dans le monde, mais elle avait peur de tous ces yeux qui allaient s’attacher sur elle, et la crainte de les trouver méchants mêlait de l’amertume à sa joie. Elle rougissait d’elle-même, d’avoir connu son père ; et toute la reconnaissance qu’elle devait à Braka, toute la joie qu’elle éprouvait des progrès de son heureux et hardi petit homme-racine ne pouvaient étouffer cette honte. La noblesse de sa race égyptienne coulait dans ses veines, elle regardait intimement les étoiles ses aïeules, et à travers le froid du mois d’octobre, elle sentait la chaude brise de son pays, alors que le Nil rentre dans son lit et que tout se remet au travail ; mais elle connaissait aussi le crime du peuple dont elle faisait partie ; ce peuple qui n’avait pas voulu donner un abri à la sainte mère de Dieu lorsqu’elle se réfugia dans ce puissant royaume avec son Fils le Sauveur.

— Notre crime n’est pas encore expié, dit Bella en soupirant.

Elle leva les yeux, et vit la lune entourée d’un cercle d’une couleur si étrange, que son cœur battit avec violence et qu’elle se mit à prier et fut quelques minutes sans pouvoir prononcer une parole.

— Avec quel bonheur mon père bien-aimé se tournait vers cette colline pour y saisir le premier rayon du soleil levant : et demain je ne la reverrai plus ! Que me veulent donc tous ceux qui m’entourent ? Il faut que je m’en aille loin, aussi loin que mes pieds pourront me soutenir ; le monde n’appartient-il donc pas à tous ?

— Les sentiments après la liberté, lui dit tout bas la vieille qui s’était approchée ! Allons, Peau-d’Ours a déjà tout chargé, Cornélius est à cheval sur son dos ; n’as-tu rien encore à emporter ?

— Si fait, répondit Bella, il y a encore mes poupées et mon livre de magie.

— Ah ! ma chère enfant, dit la vieille, ce butor de Peu-d’Ours a jeté tout cela dans le poêle, mais ne t’en fâche pas, je t’en prie.

— Ainsi, il faut que je laisse ce qui m’a tant amusée ?

— Oui, chère fille, dit la vieille en l’embrassant. Voilà déjà deux semaines que je voulais te le dire : tu es grande maintenant ; d’un jour à l’autre tu peux te marier ; ton sein se gonfle comme un fruit qui sort du bouton.

— Vieille, es-tu folle, dit Bella étonnée.

— Ah ! laisse-moi dire, il fait nuit, et lorsque je ne me vois pas, je peux oublier encore une fois que j’ai traîné par tout le monde, ramassant les ordures, et que je suis et serai toujours une sale et horrible vieille. Moi aussi j’ai été jeune et jolie, et je chantais et je faisais des chansons avec nos beaux jeunes gens, et maintenant que je te vois, toi, jeune et jolie aussi, ne sachant rien, ne te connaissant pas toi-même, je rêve au bonheur, aux joies que tu devrais goûter. Te voilà une grande fille ; toutes les jouissances, tous les plaisirs te sont ouverts. Tu regardes un homme, les autres en sont jaloux ; tu lui tends la main, il balbutie, il se trouble, il devient fou ; tu jettes un regard à un cavalier, un regard à un autre, ils vont se battre, ils comptent pour rien leur sang, quand c’est pour toi qu’ils le versent.

— Grand Dieu ! s’écria Bella, quels malheurs je pourrais occasionner, j’aime mieux m’enfuir, et me cacher loin du monde.

Braka la retint et lui dit :

— Tu veux t’enfuir, petite sotte ; si tu l’essayais seulement, je te fouetterais avec des orties ; tu es une bûche ; autant vaudrait parler d’amour à une oie, elle y comprendrait autant que toi ; et maintenant, arrive, nous n’avons plus de temps à perdre, une autre fois je t’en dirai plus long.

Elle poussa dans la maison Bella, qui, toute troublée de ce qu’elle venait d’entendre et de ce que la vieille lui promettait de lui dire encore, se consola bien vite de la perte de ses poupées et de son livre, et prit à peine attention à Peau-d’Ours qui, vêtu de sa livrée sombre et avec Cornélius sur son dos, ressemblait à un ours portant un singe comme on en voit dans les foires.

La vieille ouvrit la marche, Bella la suivit, Peau-d’Ours sortit le dernier et ferma la porte ; ils s’avançaient en silence ; de temps en temps la vieille murmurait en cherchant la route qui avait disparu sous la neige. Du côté de la montagne funèbre, ils crurent voir comme un grand mouvement ; mais ils ne s’en occupèrent pas, et ils aperçurent enfin dans un enfoncement le village de Buick, où Braka reconnut la lumière qui brillait chez sa vieille camarade de vol, la Nietken.

Ils arrivèrent sans bruit à la porte d’un jardin, où Braka s’annonça en poussant le cri de la caille ; une petite fille vint ouvrir et les conduisit dans une cave ; après la cave, ils montèrent un escalier et se trouvèrent dans un galetas éclairé par la lumière de la chambre voisine. Braka entra bravement dans la chambre éclairée, où ils trouvèrent une grosse vieille femme, qui, avec sa belle robe de soie verte, ressemblait à un œillet dont les pétales auraient été représentés par sa tête et ses mains rouges, ou par son jupon éclatant ; elle était agenouillée devant un petit autel, orné d’une image de la sainte mère Marie, et de beaucoup de cierges de couleur.

— Allons, lui dit Braka, tu pries maintenant parce que tu as beaucoup bu, et que ton gosier te refuse le service.

La mère Nietken, car c’était elle, leva un instant la tête, puis se remit à égrener son chapelet avec un redoublement d’activité. Peau-d’Ours, qui était en humeur de dévotion, se mit aussi à genoux, et Bella, qui savait de belles prières, en fit autant. Quant à Braka, qui connaissait toutes les serrures et tous les êtres de la maison, elle prit un grand pot plein de bière dans une armoire et se mit à boire pour les autres.

Pendant ce temps, Cornélius examinait tout ce qui se trouvait dans la chambre ; c’était un fouillis de vieux galons, de chiffons, d’ustensiles de cuisine, qu’il ne pouvait se rassasier d’admirer ; tout cela était nouveau pour lui, mais il savait bien vite deviner l’usage de chaque objet. La mère Nietken, qui était une revendeuse, et dont les relations étaient très étendues, réunissait dans son taudis les plus curieuses vieilleries en tout genre ; dans cette maison, rien n’avait été fait pour l’emploi qu’il remplissait. Elle avait fait un choix de tout ce qui pouvait lui convenir pour son usage, et il en était résulté l’ameublement le plus bizarre, mélange de la mode de chaque siècle et de chaque pays. Les chaises, par exemple, représentaient des nègres en bois, tenant au-dessus d’eux un parasol bariolé ; elles venaient du jardin d’un riche marchand de Gand, qui avait fait de grandes affaires en Afrique. Au milieu de la chambre était suspendue une couronne de cuivre qui avait autrefois orné la synagogue juive, et dans laquelle brûlait maintenant un cierge en l’honneur de la Sainte-Vierge. L’autel était formé par une table de jeu réformée, toute déchirée par le frottement des bourses de cuir, et sur laquelle était placée une salière en guise de bénitier.

Les murailles étaient garnies de vieilles tapisseries représentant des tournois, et l’on voyait suspendus le long des murs des vêtements et des armes de chevaliers.

La mère Nietken, par son commerce qui comprenait souvent le recel, était la providence de tous les filous des environs ; c’était une amie intime de Braka, et elle pouvait lui tenir tête en bavardage. Lorsqu’elle eut fini son dernier Ave, elle se leva avec une vivacité étonnante pour un si gros corps, et alla se placer, les bras croisés, devant Braka.

— Tu ne peux plus prier maintenant, le diable, ton maître, te l’a défendu ! Quand viendra-t-il donc te chercher ? Tu te ratatines de jour en jour : si je te ressemblais, je n’oserais certes pas sortir.

— Tu es donc bien jeune, toi, répondit Braka, tu ressembles à mon vieux chien lorsqu’il vient d’être tondu ; tes cheveux font l’effet de baguettes au-dessus de ta figure rouge ; tu as sûrement trop bu d’eau-de-vie aujourd’hui ; pourrais-tu seulement danser la Russe, vieille folle ?

— Hé ! cela peut encore aller, répartit la mère Nietken.

Et elle se mit à danser à l’étonnement de tous, sur ses jambes qui tremblaient sous elle, jusqu’à ce qu’elle tombât au milieu des éclats de rire des assistants ; elle se releva en jurant qu’elle avait tous les os rompus, et qu’elle avait besoin de boire un verre de vin d’Espagne.

Après avoir bu son vin, elle regarda, pour la première fois, les nouveaux arrivants ; lorsqu’elle aperçut Bella, elle dit à Braka :

— Laisse-moi celle-là, il faut qu’elle me passe par les mains ; si tu as quelque projet en tête, elle te rapportera de l’argent, cette petite.

Braka lui imposa silence, en lui disant que c’était sa maîtresse.

— Quel est ce crapaud ? continua la Nietken en montrant le petit.

— Je suis le feld-maréchal Cornélius, répondit-il, ayez donc plus d’égards pour moi, vieille crête de coq.

— Allons, il pourra bien être feld-maréchal dans les enfers, dit Nietken ; et toi, ours apprivoisé, qui es-tu ? Eh ! je connais cette livrée ; oui, oui, je l’ai vendue au seigneur de Floris, pour tenir lieu d’une neuve qu’il ne voulait pas mettre à son serviteur en l’ensevelissant ; tu la lui as volée dans son cercueil ; tu m’en as bien l’air.

Peau-d’Ours, sans lui répondre, lui donna un violent soufflet, qui la dégrisa complètement : elle demanda enfin ce qu’on désirait. Braka lui expliqua qu’il leur fallait de beaux vêtements, et qu’ils voulaient le lendemain matin prendre son meilleur carrosse pour aller à Gand, où ils loueraient un bel hôtel.

La mère Nietken voyant qu’il y avait quelque chose à gagner dans cette affaire, alla réveiller aussitôt son monde et parcourut toute la maison pour chercher ce qu’il y avait de plus beau. Elle revint les bras chargés de vêtements de tous genres ; ils firent leur choix et en remplirent deux coffres ; pour le linge, il était moins abondant, car les Hollandais vendent bien leurs habits, mais ils gardent leur linge jusqu’à la dernière extrémité. Ensuite on s’occupa de la toilette ; la mère Nietken alla chercher un brasier et des fers pour les friser à la dernière mode. Bella eut beau lui montrer que ses cheveux frisaient naturellement, ce n’était pas assez bien au goût de la vieille, et la pauvre enfant se crut entre les griffes du diable, lorsqu’elle sentit ses cheveux grésiller sous l’action du fer chaud. Les cheveux de derrière de Bella, quoique récemment coupés, étaient assez longs pour la mode du jour. L’air noble de la jeune fille inspirait un certain respect à la mère Nietken ; Braka elle-même, lorsqu’elle fut lavée et frisée, avait pris une mine pleine de dignité et elle avait l’air d’une vénérable gouvernante ; car, au premier coup d’œil, on reconnaissait qu’elle n’était pas la mère de Bella. La coquetterie se réveilla bientôt chez les deux femmes, et aussitôt qu’elles eurent mis leurs riches vêtements, elles allèrent s’admirer complaisamment dans la glace.

Quant au feld-maréchal, la mère Nietken n’en pouvait pas faire grand-chose ; elle avait beau lui arranger, lui tailler, lui peigner son épaisse chevelure, il n’en gardait pas moins son visage comprimé, ses épaules courbées, et sa voix étouffée.

— Mon cher petit, lui dit la vieille, tu es un nain, bien certainement, ou je ne suis pas une honnête femme.

— Quoi ? répondit Cornélius, je suis un homme ! et vous m’appelez un nain, qu’est-ce que c’est qu’un nain ?

— Je n’en ai jamais vu, repartit la mère Nietken, mais tu m’as bien l’air d’en être un ; tu pourrais te montrer pour de l’argent.

— Je ne demande pas mieux, dit Cornélius.

Et il se mit à réfléchir à cette possibilité de pouvoir gagner ainsi de l’argent, très reconnaissant du moyen que la mère Nietken venait de lui indiquer.

Le lendemain matin tous étaient équipés ; Cornélius, enveloppé dans une robe de chambre, fut porté dans le beau carrosse doré. Madame de Braka lui tenait la tête et mademoiselle de Braka les pieds. Peau-d’Ours était sur le siège. Ils partirent, le cœur serré d’abord par la peur, et ensuite par leurs habits qui, n’étant pas faits à leur taille, les gênaient extrêmement ; cependant ils étaient assez bien assortis ; en revanche, ils coûtaient très cher, ce qui avait fait pousser un soupir au malheureux Peau-d’Ours, qui voyait entamer profondément son trésor.

Ils marchaient déjà depuis une demi-heure, lorsque Cornélius poussa un grand éclat de rire.

— La vieille sorcière pensait nous escroquer, mais c’est moi qui l’ai attrapée ; dans les vieilles bottes dont elle m’a affublé, on a caché une parure de pierreries ; je ne sais comment cela se fait, mais elle ne s’en est pas aperçue. Prenez ce petit couteau et décousez la couture.

Braka se mit à l’ouvrage, détacha le revers, et trouva un riche collier de diamants. Elle porta la main à ses cheveux, par une ancienne habitude, ce qui détruisit l’édifice de sa coiffure.

— Comme cela m’ira bien, dit-elle.

En même temps elle fit mine de le mettre sur son cou jaune et ridé ; mais Cornélius voulut que ce fût Bella qui le portât, et ils allaient se disputer, si le voisinage de la ville n’avait détourné l’attention de la vieille.

— Regardez donc autour de vous, enfants, leur cria Braka, voilà quelque chose de nouveau pour vous et vous n’y faites pas attention ; voyez cette richesse lorsqu’on approche de la ville ; les voitures de marchandises sont si nombreuses, que nous avons peine à nous frayer un chemin au milieu d’elles.

Mais Cornélius et Bella étaient occupés à regarder de beaux cavaliers qui faisaient caracoler leurs chevaux, et des bouchers qui tuaient des moutons dans un abattoir ; une charrette pleine de veaux liés ensemble et poussant des gémissements plaintifs effraya Bella, non moins que le bruit qui se faisait dans une auberge du faubourg où, malgré l’heure peu avancée, on se querellait et on se battait déjà.

Enfin ils arrivèrent à la porte de la ville. Un bourgeois sortit avec sa hallebarde et leur demanda d’où ils venaient.

— Du pays de Hadeln, répondit Braka assez embarrassée ; je suis madame de Braka, voici ma fille, et voilà mon neveu, monsieur de Cornélius.

— Passez ! cria la sentinelle, et la voiture entra dans la ville ; ils triomphaient, mais en tremblant encore, d’être entrés sans difficulté ; ils se dirigèrent vers la place du marché, où se trouvait une maison que la mère Nietken avait à louer, et s’y installèrent sans autre événement remarquable.

Les deux premiers mois furent consacrés à apprendre les belles manières ; on eut des maîtres et des maîtresses de toute sorte. Quand la vénérable Braka faisait quelques fautes, elle disait que cela venait du pays d’Hadeln, où les manières de la noblesse n’étaient pas encore bien formées. Bella acquit bientôt dans toute sa personne l’air de la meilleure compagnie ; elle parlait l’espagnol avec facilité. Quelqu’enfermée qu’elle se tînt, elle n’en était pas moins le sujet des conversations de tous les jeunes gens qui, chaque jour, venaient à cheval devant sa maison pour la voir et pour attirer son attention. Cornélius n’allait pas très bien à sa nouvelle position ; les vêtements étaient étroits et le gênaient extrêmement ; l’escrime le fatiguait jusqu’à le faire évanouir. Au manège, malgré ses grimaces furieuses, il ne pouvait empêcher qu’on rît de lui, à cause de sa taille ; et, par sa perpétuelle agitation, il effrayait les chevaux les plus doux, qui ne manquaient jamais de le jeter par terre, ce qui, du reste, ne le rebutait pas, car il remontait aussitôt. La chose se répétait souvent dix fois dans une heure, et un autre homme n’aurait pas pu supporter ces secousses. Il était plus heureux dans ses autres travaux. Il surpassait souvent en éloquence son maître de rhétorique et le mettait en fureur par ses plaisanteries. Il pouvait parler à chacun dans sa langue, car il les savait toutes, sans en employer une de préférence à l’autre. Grâce à ses yeux scrutateurs qui lui permettaient de pénétrer dans la pensée, il connaissait une foule de gens qui le protégeaient, et étaient au mieux avec lui. Toutes les nouvelles, tous les bruits de la ville lui arrivaient tout frais ; il les amplifiait, les entremêlait de nouveaux incidents, et, ainsi arrangés, les remettait en circulation. Il fit tant, qu’on parla de lui à l’archiduc. L’archiduc venait de recevoir la nouvelle qu’à cause d’une lettre où il avait omis d’énumérer tous ses titres, son grand-père Ferdinand l’avait déshérité. Et il rentrait chez lui, furieux de n’avoir tué à la chasse qu’une chevrette pleine qu’il avait prise pour un chevreuil. Le petit Cornélius avait trouvé du rapport entre ces deux aventures, et dit à un page que l’archiduc n’attrapait pas mieux les chevreuils que l’héritage de son grand-père.

On rapporta ces paroles à l’archiduc, et comme il était très bon, il dit au page de faire venir le plaisant à son dîner. Le petit Cornélius, très ému intérieurement, n’entra qu’avec un air plus impudent et plus arrogant chez l’archiduc. Charles était jeune, et sa bonté fit taire l’impression de ridicule produite par l’entrée de ce petit drôle. Charles l’interrogea sur son pays. Le petit répondit en faisant le portrait le plus risible des paysans d’Hadeln, et tout le monde aurait juré qu’il disait la vérité. On lui donna beaucoup de morceaux de sucre pour le récompenser ; cela le mit en train. Il commença par se vanter du duel que, pour défendre l’honneur de sa dame, il avait soutenu contre deux cavaliers étrangers qu’il avait tués, mais dans lequel il avait été blessé à la poitrine ; de sorte qu’il était revenu à demi mort à Gand. Comme quelqu’un lui demandait quel était le médecin qui l’avait soigné, et n’avait pas l’air de croire à ce qu’il affirmait, il ouvrit sa veste et leur montra sa peau rugueuse, sa peau de racine, que chacun prit pour une cicatrice.

Après avoir célébré cet exploit, il vanta ses richesses et sa famille. Sa tante Braka était une noble dame, pleine d’expérience, de cœur, de bonté, de tendresse et de grandes manières, comme Gand n’en avait jamais vue. Dans la description qu’il en fit, il mit Bella bien au-dessus d’Hélène ; puis il se mit à raconter une foule d’histoires pour prouver l’innocence de Bella, histoires qui étaient toutes vraies, mais qu’on ne crut pas, parce qu’on ne connaissait pas sa naissance et sa nature extraordinaires. Enfin il donna à entendre qu’il allait l’épouser.

L’archiduc en ressentit presque un mouvement de jalousie ; mais comme il savait dissimuler, il essaya en le plaisantant de le décider à paraître une fois en public avec sa fiancée ; il lui indiqua même comme un jour convenable la kermesse de Buick, qui était fréquentée par les Gantois les plus distingués. Cornélius donna dans le piège et choisit pour rendez-vous la maison de la Nietken. Après s’être promis d’être exacts, ils se séparèrent.

L’archiduc, qui n’avait jamais connu une fille, surtout semblable à celle que lui avait décrite Cornélius, éprouvait un sentiment irrésistible qui lui aurait fait aimer la douceur et l’innocence de Bella, même quand elle n’aurait pas eu sa beauté, qui se perfectionnait de jour en jour. Il demanda à Cenrio, qui avait acquis sa confiance en sacrifiant souvent ses devoirs aux fantaisies du prince, comment il pourrait éviter la sévère surveillance d’Adrien d’Utrecht, son premier précepteur. Cenrio inventa le moyen suivant :

Il préparerait un vieux livre sur lequel il mettrait un faux titre. Il le ferait passer aux yeux d’Adrien pour les sentences de Pierre Lombard, sur lequel il faisait un commentaire, et lui dirait que ce livre était à vendre chez la Nietken ; il se chargeait de le lui faire chercher jusqu’à ce que l’archiduc eût accompli son projet.

L’archiduc fut très content de l’expédient. Rien ne fait plus de plaisir à un jeune prince que lorsqu’il peut tromper les gens prudents qui le surveillent pour satisfaire plus librement ses passions.

Lorsque l’enthousiasme de Cornélius pour les honneurs dont il avait été l’objet chez l’archiduc fut dissipé en même temps que la fumée du vin qui obscurcissait sa petite tête, il se rappela la conversation qu’il avait eue avec lui ; il se souvint qu’il s’était fait passer pour fiancé, et qu’il devait lui montrer Bella à la kermesse. Il était très satisfait, se frottait les mains, et ne put s’empêcher d’en parler à Peau-d’Ours.

Cet incident acheva de faire croire à Cornélius qu’il était amoureux de Bella ; et il prit pour de l’amour la tendresse pour ainsi dire maternelle qu’elle lui avait montrée jusqu’alors ; il était tellement sûr de cet amour, qu’il ne se donna même pas la peine de regarder avec ses yeux scrutateurs quelle était sa pensée. S’il l’eût fait, il aurait vu que ce n’était pas seulement les yeux de Bella qui cherchaient les doux rayons du soleil de mai, et que son cœur commençait aussi à se tourner vers le soleil de l’amour. Il ne connaissait pas cette puissance du printemps qui vient murmurer à chaque fenêtre :

— Jeune fille, regarde ; vois celui-là, comme il est beau !

Elle aussi, avait entendu la voix du printemps ; elle quittait sans cesse son travail pour aller à la fenêtre, et voilà pourquoi il s’était opéré en elle depuis deux jours un changement tout naturel. Elle profitait de l’absence du petit pour aller dans sa chambre, qui donnait sur la rue. En soulevant un peu la tapisserie qui fermait la fenêtre, elle regardait sur la place. Un jour elle vit l’archiduc passer à cheval avec sa suite ; aussitôt un coup violent, comme celui qu’elle ressentit sur la montagne, mais rapide comme la foudre, vint éclaircir tous ses souvenirs ; tout ce qu’elle avait ressenti pour lui, avant l’opération magique de la montagne, un regard de ses yeux charmants le lui avait rappelé. Lorsqu’elle ne put plus le voir, elle se cacha la tête dans les mains, et se mit à pleurer en se plaignant que tout ce qu’elle voyait, tout ce qui l’entourait lui était odieux ; et Braka, qui était accourue, ne pouvant en tirer un seul mot, se mit à gémir avec elle. Mais il fallait bien que Bella se confiât à quelqu’un : elle avoua enfin à la vieille qui elle avait revu ; elle lui dit que tout ce qu’elle apprenait, que cette existence dans une ville lui étaient insupportables ; qu’elle serait bien heureuse d’habiter dans une petite maison, hors de la ville, dans un grenier, d’où elle pourrait voir à son aise fleurir le printemps et l’été, dont elle ne voyait l’effet que dans des fleurs en bouquets ou sur de pauvres arbustes en caisse.

— Dans les nuits tranquilles et silencieuses, je voudrais voir la campagne et prier.

Lorsque Braka eut entendu tout cela, elle battit des mains.

— Tu comprends donc maintenant ce que je te disais au jardin avant de partir pour Buick ? Mais il ne s’agit pas de cela, je t’indiquerai un moyen qui te servira plus que tes soupirs et tes prières. Tu peux, tu dois avoir cet homme ; car, ma chère enfant, j’ai formé là-dessus depuis longtemps un plan qui a été approuvé par tous les chefs de notre peuple. De ce prince qui héritera de la moitié du monde, tu dois avoir un enfant, qui, grâce à son père, pourra rassembler les restes épars de notre peuple, et le ramener dans le foyer de ses ancêtres. Ne pleure donc pas, cela te rougit les yeux ; et, du reste, je ne veux rien que ton bonheur.

— Mais comment en avoir un enfant ? demanda Bella ; faudrait-il qu’il aille à cette source dont me parlait mon père, où l’un doit tenir l’échelle pendant que l’antre descend ?

— Ma chère, dit malicieusement la vieille, si tu peux te trouver seule avec lui, demande-le-lui instamment ; s’il est de bonne humeur, ce qui est probable, il te l’accordera sur le moment, tu seras toujours assez forte pour lui tenir l’échelle.

— Ah ! mon Charles doit être si bon, reprit la petite, qui ne comprenait pas : ses yeux, son front me le disent ; lorsqu’en passant à cheval auprès d’un soldat blessé, il ôta son bonnet pour le saluer, cela m’a fait bien plaisir : il faudra lui faire dire tout cela par Cornélius.

— Par la sainte Vierge, je t’en prie, dit Braka en lui fermant la bouche, n’en dis pas un mot devant Cornélius, il est si méchant qu’il ne te pardonnerait jamais de lui avoir laissé croire qu’il était ton amoureux.

— Lui, mon amoureux ! s’écria Bella ; jusqu’à présent j’avais eu de l’affection pour lui, aujourd’hui je voudrais que nous l’eussions laissé là-haut, à côté de son raifort ; il ne me fait plus l’effet d’un homme, je ne sais pourquoi.

— Là-dessus, je suis d’accord avec toi, mon enfant, je me suis toujours fort étonnée de te voir prendre avec tendresse sur tes genoux cet affreux nabot, qui te donnait tous les ennuis possibles, te déchirait tes livres pour faire des cornets, et renversait toujours de la soupe sur tes robes ; mais sois prudente, suis mes conseils, et ne lui laisse rien découvrir ; si je puis lui saisir ses yeux de derrière, je les lui arracherai ; de sorte qu’il ne pourra plus rien deviner. Mais comme il doit nous fournir de l’argent, et l’occasion nécessaire pour voir l’archiduc, flatte-le, et laisse-lui croire que tu l’aimes.

— Mais cela n’est ni juste, ni honnête, objecta Bella.

— Quelle niaiserie, s’écria la vieille ; si c’était un homme, oui, mais une mauvaise racine, quelle injustice, quelle malhonnêteté peut-on lui faire ? Il pouvait aussi bien lui arriver d’être coupé en petits morceaux et mis à la marmite ; c’est déjà un bien grand honneur pour une racine, que de nous servir de poupée : je sais bien qu’il sera difficile de nous en débarrasser ; mais j’ai là-dessus mon petit plan avec Peau-d’Ours, qui enrage de le servir ainsi, et qui, en s’en retournant dans son tombeau, ne demandera pas mieux que de l’emporter avec son trésor. L’archiduc t’aime, nous n’avons pas besoin de tout cet argent ; il ne nous laissera certainement pas mourir de faim.

Bella, impatiente qu’elle était de voir l’archiduc, accepta tout. Il fallait d’abord se montrer tendre avec le petit ; le lendemain elle en trouva l’occasion. Lorsqu’il revint de chez l’archiduc, il lui parla pour la première fois du projet qu’il avait fait de l’épouser à Gand, et de s’y fixer avec elle. Braka, qui était présente, lui demanda malicieusement où il en était de ses exploits guerriers, et s’il allait bientôt être nommé général ou caporal.

Cornélius sourit avec un air de satisfaction intime, et lui dit qu’il allait être certainement placé, et qu’il avait tout pouvoir sur l’archiduc. Il lui raconta qu’il lui avait donné rendez-vous à la kermesse de Buick et ajouta qu’il fallait faire préparer une belle chambre chez la Nietken.

Braka, très satisfaite intérieurement, crut nécessaire de faire quelques objections. Elle prétendait que la Nietken les connaissant pouvait les trahir ; que la chose aurait pu se passer aussi bien à Gand ; que cependant avec de l’argent il serait facile de mettre la vieille dans leurs intérêts.

Le voyage fut aussitôt arrêté. Les couturières se mirent à l’œuvre pour faire des habits de fête, et on fit tant travailler ce pauvre Peau-d’Ours, qu’on prétend que, malgré sa nature d’outre-tombe, il lui arriva de suer à grosses gouttes. Ce pauvre garçon faisait tout ce qu’on aurait pu demander d’un homme vivant, et il mangeait tant que bientôt il reprit une espèce de vie terrestre ; de sorte qu’il se passait parfois en lui une lutte entre son corps vivant et son corps mort ; alors toute sa peau tressaillait et lui démangeait. La même dissension se répétait dans son esprit à l’égard de ses maîtres : son corps mort était tout dévoué à Cornélius, tandis que son corps vivant préférait de beaucoup Braka et la belle Bella, et alors il méprisait complètement le petit, selon qu’il était sollicité par l’une ou par l’autre influence. Nous allons voir qu’il penchait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, sans cependant trahir ses préférences.

Tout était préparé pour la partie de campagne. Il avait fallu payer une voiture trois fois plus cher que d’habitude, parce que les gens de la ville, qui ne sortaient pas souvent, avaient choisi ce jour pour prendre un peu l’air. Les vieux habits de fête sortaient des armoires où ils étaient relégués depuis l’année dernière, et revenaient à la lumière ; les enfants, levés avant le jour, couraient et criaient dans les maisons. Cependant tout le monde n’ayant pas le moyen de se donner la commodité d’une voiture, les uns prenaient des sentiers à travers champs pour éviter la poussière de la grande route ; d’autres préféraient suivre le chemin pour voir passer les voitures et les riches bourgeois en grand costume. Mais ce qui piquait surtout la curiosité, c’était la nouvelle que l’archiduc devait honorer de sa présence la kermesse de Buick, où il viendrait avec tous ses pages et une foule de cavaliers, condescendance sans exemple dans l’histoire du pays.

Les autorités du lieu avaient préparé des discours, élevé des arcs de triomphe et semé des fleurs. De Gand jusqu’à Buick on avait disposé sur les points culminants des paysans avec des drapeaux pour annoncer à l’avance l’arrivée de l’archiduc.

Mais le prince, qui s’inquiétait beaucoup plus de la jeune fille qu’il allait voir que de la kermesse, donna le change à la curiosité publique en partant seul avec Cenrio et Adrien dans une gondole bien fermée, pour se rendre secrètement dans la maison de la Nietken, où Cenrio avait fait préparer des chambres. Pendant la route, il écouta patiemment Adrien qui lui expliquait et lui démontrait le syllogisme suivant : Tous les jeunes gens sont amoureux, Caïus est un jeune homme, donc Caïus est amoureux.

Sans qu’Adrien s’en doutât, Caïus, c’était l’archiduc en ce moment. Charles était si amoureux de la belle inconnue qu’il allait voir, que ce voyage lui semblait la traversée du Styx au delà duquel il trouverait une autre vie où tout serait plus beau, plus admirable, plus adorable que dans celle qu’il avait menée jusqu’à présent.

Adrien pensait au livre de Pierre Lombard, que Cenrio lui avait dit avoir vu chez une voleuse ; Cenrio réfléchissait à la faveur dont il jouirait lorsque l’archiduc hériterait du trône.

Ils arrivèrent enfin à la maison de la Nietken, et, bien que Cenrio l’eût avertie, elle parut ne pas les reconnaître, et dit qu’elle avait loué sa maison à deux familles de Gand. Adrien, sans s’occuper de tout cela, lui demanda si on ne pouvait pas aller dans sa bibliothèque. La vieille se mit à rire, et lui répondit qu’en fait de bibliothèque elle n’avait qu’un grenier où l’on pouvait à peine se tenir debout, et où il y avait peut-être deux ou trois morceaux de lard mangés des vers. Malgré tout ce qu’elle disait, Adrien ne la laissa pas qu’elle ne les y eût conduits. Alors il lui dit que sa maison avait aujourd’hui l’honneur de recevoir l’archiduc, et que les familles de Gand pouvaient bien lui céder deux chambres sur la route. La vieille faillit tomber d’étonnement et de respect, et baisa humblement l’extrémité de l’écharpe de l’archiduc ; puis elle courut annoncer à madame de Braka que l’archiduc était venu et qu’il fallait lui céder deux chambres.

Pendant ce temps le petit était allé sur la place, au milieu du village, pour attendre le passage de l’archiduc, dont il comptait être remarqué. Aussi apprit-il à grand regret qu’il ne viendrait pas, ainsi que le lui annoncèrent des pages qui, arrêtés devant la maison de ville, dont l’architecture somptueuse faisait voir que le lieu avait eu autrefois de l’importance, écoutaient les discours que les conseillers adressaient au peuple à l’occasion du passage du prince.

Il allait retourner à la maison pour annoncer à ses femmes qu’il était inutile d’attendre le cortège, lorsque deux amis de Cenrio qui le connaissaient aussi vinrent à sa rencontre, en lui demandant pourquoi il n’avait pas sollicité auprès du prince une place dans la compagnie qu’on venait de former, lui, si intime avec l’archiduc, et qui avait tant d’influence sur lui. Le petit, tout fier et tout joyeux de ces paroles qui flattaient sa pensée favorite, entama une conversation avec eux ; et comme ils lui offrirent de prendre avec eux un verre de vin à l’auberge voisine, il envoya le fidèle Peau-d’Ours annoncer à ses femmes qu’il était inutile d’attendre l’archiduc, et que lui-même était retenu par de graves affaires auprès de plusieurs seigneurs.

Le temps passa vite pour le petit, car, outre les flatteries de ses nouveaux amis et le vin qu’ils lui versaient, il était étourdi par l’ivresse de cette foule qui, venue avec l’intention de s’amuser pendant ces trois jours, ne voulait pas interrompre un moment cette occupation. C’était dans cette auberge un entassement énorme de pains, de viandes, de gâteaux, apportés par les convives ou préparés par l’hôtelier ; ils mangeaient comme l’on mange lorsqu’on se décarême, et plus d’un se serait étouffé s’ils n’avaient pris soin de s’humecter fréquemment de vin et de bière pour ramener les aliments à leur place.

Les Hollandais, dont le pays était alors puissamment riche par le commerce et le transit de toutes les marchandises du monde, savaient se procurer des vivres à très bas prix. C’était une bagatelle pour un riche citoyen de nourrir et d’entretenir des milliers de malheureux, de sorte que dans les villes il n’y avait pas de misère, excepté quelques gueux qui préféraient l’oisiveté et la mendicité à toute autre occupation honnête.

Souvent, les jours de fêtes publiques, ces mendiants quittaient leurs haillons, et, endossant des oripeaux fastueux, donnaient la comédie et imploraient la générosité du public. C’est ce qui était arrivé à Buick. Quelques planches installées sur des tonneaux formaient le théâtre ; un pitre était sur le devant, armé d’un long boudin rembourré en guise de fouet, pour frapper les enfants qui essayaient de se glisser dans le théâtre. Une marotte à la main, un bonnet d’âne sur la tête, il débitait des extravagances en s’entretenant avec les assistants.

Le petit était ravi de ce spectacle. Il venait d’entendre raconter l’histoire de l’homme que sa femme a changé en chien, et qui fait de vains efforts pour démontrer qu’il est bien un homme comme les autres. Cette histoire l’intéressait tant, qu’il s’approcha trop près du théâtre, et que le pitre lui envoya un coup de son boudin sur le dos. Notre petit, se croyant insulté devant une foule aussi nombreuse, tira son épée et fondit sur le pitre qui, avec son arme, se défendit de la manière la plus risible ; tout le monde criait de joie. Beaucoup de gens, croyant que ce combat entre ce grand et ce petit homme était une plaisanterie comprise dans le programme, les applaudissaient tous deux ; les enfants grimpaient sur les épaules des grands, d’autres montaient sur les tables de l’auberge, s’accrochaient aux barreaux de la maison de ville ou se perchaient dans les arbres pour voir le combat. Les deux seigneurs regardèrent pendant quelque temps en riant le combat de leur protégé ; mais voyant qu’il venait de toucher au mollet le pauvre pitre, et craignant pour lui quelque mauvaise affaire, car les assistants commençaient à s’inquiéter de cette interruption, et un paysan parlait de lui couper le nez et les oreilles, ils jugèrent prudent de l’éloigner, et, le cachant sous leur manteau, malgré sa résistance, ils le portèrent dans la première maison passable qu’ils trouvèrent. Le hasard voulut que ce fût la maison de la bonne femme Nietken, qui avait loué deux chambres à deux filles de la ville ; la porte avait été laissée ouverte, afin que les hommes pussent s’y glisser sans être remarqués. Les deux filles étaient très contentes de la venue des deux seigneurs et du nain, comme elles l’appelèrent d’abord ; mais il leur fit entendre avec colère qu’il était un jeune officier.

Nous ne détaillerons pas la querelle qu’il eut avec elles ; le fait est que, grâce à la malice des seigneurs, à l’impudence des filles et à la vanité du petit, il se fit un tel vacarme que Cornélius voulut sortir ; mais il trouva la porte gardée par le pitre et par le paysan qui voulait lui couper les oreilles…

— Mais comment nos amoureux employaient-ils le temps ?

L’archiduc à peine entré dans sa chambre, écouta à toutes les portes et s’assura que les deux femmes étaient dans une chambre contiguë à la sienne. Il demanda à Cenrio un instrument quelconque pour faire un trou ; Cenrio chercha de tous côtés et finit par trouver un foret qu’un tonnelier avait laissé la veille dans la cour où il avait mis un muid en perce. Le prince perça tout doucement la porte, jusqu’à ce qu’il sentît que le foret traversât ; il agrandit encore le trou pour pouvoir regarder plus facilement. Son cœur battait violemment, sans qu’il sût pourquoi ; mais à peine eut-il approché l’œil de l’ouverture, qu’il recula brusquement ; il avait vu l’image embellie du spectre qui lui était apparu autrefois dans la maison de campagne.

— Cenrio, s’écria-t-il, nous sommes entre les mains de puissants génies ; nous croyons nous jouer d’eux, ce sont eux qui se jouent de nous ; je voudrais m’enfuir, mais je ne le peux pas, elle est si belle !

Cenrio était stupéfait.

— C’est le même spectre qui m’a poursuivi dans cette maison de campagne abandonnée, au commencement de l’hiver ; mais maintenant il est devenu humain, et je ne lui veux plus de mal. Trouve-moi un moyen qui me permette de lui parler. Je pourrai lui dire tout.

— Soyez tranquille, répondit Cenrio, j’y ai pensé : nous avons du temps devant nous ; Adrien est occupé dans ce moment à démontrer que l’appendice que j’ai ajouté à Lombard n’est pas authentique. Par surcroît de précaution, j’ai fermé la porte de son antichambre, de sorte qu’il ne pourra nous surprendre. Maintenant, prince, je vais vous proposer mon plan : La jeune fille a mal à la tête, faites-vous passer pour médecin ; vous serez ainsi seul avec elle… et en lui tâtant le pouls, vous deviendrez éloquent.

En effet, Bella était indisposée ; les préparatifs du voyage, une nuit sans sommeil, la chaleur du jour, l’avaient extrêmement fatiguée, et la mère Nietken était venue aussitôt indiquer à Cenrio le plan qu’il proposait au prince.

Le prince eut bien vite endossé une robe noire de médecin, avec tout l’attirail du métier ; il entra en tremblant dans la chambre, conduit par la mère Nietken, qui le présenta comme un docteur espagnol. Bella le reconnut au premier regard, et son cœur se partagea entre l’amour et la pudeur. Braka, qui l’avait reconnu aussi, se réjouit fort de la présence du prince : Bella baissa son voile pour cacher son visage, et la vieille passa dans la chambre voisine, après avoir fait une profonde révérence.

Les deux amants étaient seuls, tout pouvait s’expliquer et s’éclaircir promptement et facilement ; mais l’archiduc qui n’avait pas l’habitude de parler aussi intimement aux jeunes filles, ne sut dire que :

— Donnez-moi votre pouls ; donnez-moi votre pouls, dit-il une seconde, une troisième fois.

Bella lui tendit son bras blanc et potelé. Il lui prit le bout du doigt, qu’il tint longtemps entre ses mains ; il voulait lui dire quelque chose, lui parler de l’apparition dans la maison de campagne, mais il ne prononça que ces mots :

— C’est un spectre, c’est un spectre que j’ai vu.

Puis, et c’est là ce qu’il fit de plus hardi, il lui passa un anneau au doigt qu’il tenait dans sa main. Sa silencieuse jouissance fut interrompue en ce moment par la bruyante arrivée du petit, qui s’était égayé chez les filles, et, ayant échappé à la surveillance des deux seigneurs, était entré dans la chambre de Bella en parlant de son régiment, de ses soldats, et d’autres choses extravagantes. Heureusement il ne reconnut pas sa fiancée qui était couchée sur le sofa. L’archiduc, qui avait repris toute son assurance, le pria de ne point faire de bruit dans une chambre de malade ; puis, prenant un air solennel, il lui dit que son aspect dénotait qu’il n’avait plus longtemps à vivre.

Cornélius recula d’épouvante ; les deux seigneurs qui étaient arrivés lui assurèrent qu’il était très pâle, et qu’il pouvait bien avoir attrapé la peste, après être resté toute la journée dans la foule. Le pauvre petit n’avait plus la force de se tenir sur ses jambes, il était complètement ivre ; le prince profita du moment pour lui appliquer adroitement, sur le visage, une large emplâtre qu’il trouva dans sa boîte de docteur. Le petit fit observer qu’il ne voyait plus clair du tout. Les deux seigneurs lui offrirent de le reconduire chez lui ; et comme il n’avait reconnu ni la pièce ni Bella, ils l’emmenèrent dans la chambre du prince.

Pendant ce temps, Braka était à la torture : l’amour du prince ne s’était pas encore prononcé, et sa générosité était très problématique ; elle avait même appris de la mère Nietken qu’il était quelque peu avare ; Cornélius, au contraire, pouvait découvrir tous les trésors cachés de la terre, et ne s’inquiétait jamais de la manière dont on dépensait l’argent.

Lorsqu’elle vit les deux amants interdits et troublés l’un devant l’autre, elle sentit malgré elle renaître les espérances qu’elle avait faites pour leur avenir, mais cela ne satisfaisait pas encore les projets qu’elle avait rêvés pour son peuple.

L’archiduc était de nouveau seul avec Bella ; il s’était enhardi, mais elle était inquiète sur le sort de Cornélius, et le laissa voir sur sa physionomie, ce que l’archiduc remarqua avec un sentiment de jalousie. Il lui demanda, avec une certaine ironie, si c’était bien là son fiancé. Sans lui répondre, elle lui fit signe de quitter son habit et son rôle de médecin, et de se montrer dans son vrai costume d’archiduc. En le voyant ainsi, elle ne put cacher son admiration. Ils ne s’étaient pas encore parlé et ils savaient déjà qu’ils s’aimaient. Bella finit cependant par lui dire que son mariage avec son cousin dépendait des ordres et des intentions de sa mère, et non de sa volonté. L’archiduc lui conseilla de ne pas se soumettre si aveuglément aux ordres de sa mère, et de ne pas sacrifier sa beauté et son bonheur à une union malheureuse ; mais il ne lui parla pas de son amour. Bella répondit ce qu’on lui avait commandé de dire ; qu’elle devait tout à ce riche cousin, qu’il fallait bien se plier aux désirs des parents, et que, du reste, elle ne connaissait personne au monde qui pût la délier de cette union. Le duc, alors, lui assura que la moindre peine, le moindre chagrin que son mari lui causerait, il saurait le punir promptement et sévèrement.

Ces mots amenèrent une déclaration qui soulagea d’un grand poids, non seulement les deux amants, mais aussi Braka, qui avait écouté tout leur entretien. Malheureusement la joie de la vieille cessa bientôt, lorsqu’elle vit Bella, à laquelle son amour pour le prince rendait tout mensonge odieux, se jeter à ses pieds, et lui dire :

— Je vous en conjure, au nom de mon amour, ne me méprisez pas si je vous ai trompé ; je ne suis pas, ainsi que je viens de vous le dire, la fille de cette vieille qui est avec moi, je suis la fille de…

Sa voix se couvrit de sanglots.

En ce moment, un des seigneurs qui avaient accompagné Cornélius entra, et dit au prince qu’il pouvait retourner dans sa chambre ; qu’ils avaient ramené le petit en lui faisant faire des détours dans cette maison même qu’il venait de quitter, et que le malheureux se croyait malade à la mort. Le prince sortit brusquement, irrité d’être dérangé au moment le plus intéressant de son entretien. Bella se retira dans la chambre voisine.

Le petit arriva porté par Peau-d’Ours, qui appela avec effroi la vieille, et redoublait de zèle, craignant de voir finir son service si Cornélius succombait. Lorsque Braka entra, le petit lui dit d’une voix faible qu’il était abattu par la peste au point de ne pouvoir plus se tenir sur ses jambes ; que tout tournait autour de lui, qu’il ne voyait plus rien, et que sa langue était si peu d’accord avec ses idées, qu’il oubliait ce qu’il voulait dire avant d’avoir pu parler.

Braka prit un air effrayé et compatissant ; Bella ne put s’empêcher de le plaindre en le voyant si pâle.

— Ah ! reprit le petit, si je pouvais retrouver le docteur qui a si bien reconnu que j’avais la peste, peut-être me donnerait-il un remède.

— Oh ! dit Braka, j’ai bien souvent déjà guéri la peste ; je mets une certaine herbe dans l’eau tiède, j’en donne toutes les minutes une tasse, et bientôt tout va au mieux.

— Fais donc vite, dit-il languissamment, s’enfonçant de plus en plus dans son ivresse.

Pendant que Peau-d’Ours le déshabillait, et le mettait sur le sofa, bien enveloppé de couvertures, Braka lui faisait avaler de temps en temps une tasse de tisane de fenouil, comme on en donne aux petits enfants. Bientôt il fut soulevé par d’épouvantables nausées, et se trouva soulagé. Après quoi, il dit en entremêlant ses paroles de hoquets et de gémissements :

— Où peut donc être le médecin que j’ai vu dans l’autre maison ; il faudrait trouver cet homme, il pourrait me guérir, et j’ai grande confiance en lui, car il a reconnu ma maladie au premier abord. Ouvrez donc la porte, continua-t-il, il fait trop chaud ici.

— La porte est fermée à clé, répondit Bella, l’archiduc est dans la chambre à côté.

— L’archiduc !

À ces mots, le petit sauta du lit tel qu’il était ; mais il ne put se soutenir, et fut obligé de s’aller appuyer contre un baquet.

— L’archiduc est ici, et je ne pourrai pas lui parler de ma place de commandant ; si je meurs, cela aura empoisonné mon bonheur !

Peau-d’Ours le roula de nouveau dans ses draps, mais le petit pleurait, et demandait en gémissant le médecin qu’il venait de voir. Braka lui assura enfin qu’elle allait le chercher ; elle courut prier la Nietken de décider le prince à paraître encore une fois en médecin. Mais lorsque la vieille Nietken se présenta devant l’archiduc, il tira son poignard, et lui ordonna de dire tout ce qu’elle savait à l’endroit de ces étrangers qui étaient peut-être des émissaires envoyés par ses ennemis pour le perdre. La vieille raconta sans réserve tout ce qu’elle savait ; elle dit que Braka était une vieille bohémienne qu’elle connaissait depuis longtemps ; qu’elle était arrivée chez elle une nuit avec Bella et le petit, et qu’elle s’était fait conduire avec eux à Gand, où elle dépensait beaucoup d’argent. Elle ne pensait pas que Bella fût son enfant ; elle la supposait plutôt une fille de noble maison, mais sans pouvoir en répondre au juste. Cette jeune fille n’était certainement pas un enfant volé, car elle parlait à Braka d’un air de commandement et d’amitié en même temps ; elles s’entretenaient dans une langue étrangère qu’elle croyait bien être le français.

Cet aveu changea toutes les idées du prince. Tout à l’heure il croyait être tombé dans les filets d’une coureuse, maintenant il supposait que cette fille devait être une princesse française dont il pourrait demander et obtenir la main à la cour de France, malgré la volonté de son grand-père. On voit par cette idée que les talents politiques qu’il déploya plus tard ne s’étaient pas encore prononcés dans sa jeunesse, qu’il passait dans des exercices corporels ; car il croyait possible une chose dont tout autre aurait fort douté. Cenrio et Adrien lui conseillèrent d’écouter la vieille Nietken qui le priait, en tremblant, de reparaître en médecin.

L’archiduc y consentit ; il se traça quelques lignes avec du charbon, sur le front et sur les sourcils, pour se rendre encore plus méconnaissable, et se fit conduire dans la chambre du malade. Cornélius était impatient de l’entendre. L’archiduc l’interrogea gravement ; le petit se plaignait d’une violente douleur de tête et de vomissements, d’un brouillard épais qui obscurcissait sa vue, et d’une éruption qui se manifestait sur tout son visage.

Remarquons qu’il n’osait pas se servir de ses yeux de derrière devant le monde, habitude qu’il avait prise en fréquentant la bonne société, autrement il aurait bien vu qu’on l’avait trompé. Enfin il lui dit que tout son bonheur était anéanti, s’il ne le rétablissait pas bien promptement, parce que l’archiduc était dans la chambre voisine, venu tout exprès pour le voir, et très probablement pour lui donner une place dans la nouvelle compagnie.

— Ah ! mon cher docteur, s’écria-t-il dans son enthousiasme guerrier, si je meurs de cette maladie, le monde ne m’aura pas connu dans la splendeur, et les honneurs où devaient m’amener ma naissance et mon courage. Souvent je crois que de méchants enchanteurs s’opposent à ce que je vive de l’existence qui m’est naturelle.

L’archiduc l’écoutait patiemment, en pensant à cette princesse étrangère à laquelle il ne comprenait rien ; il finit par se croire un prince enchanté par une vieille fée, comme on en voyait alors dans les romans espagnols. Cette idée, corroborée par l’apparition dans la maison de campagne, inspira au prince un certain effroi qui l’aurait inévitablement trahi, si le petit avait osé se servir de ses yeux scrutateurs. Enfin, le duc lui dit que le moyen employé par la vénérable dame était excellent ; qu’il fallait se laisser couvrir et envelopper de couvertures afin de chasser, par une abondante transpiration, le germe de la maladie. Malgré les réclamations du petit, qui prétendait être brûlant comme un poêle, la vieille lui entassa couverture sur couverture, l’y enveloppa jusque par-dessus la tête, et, sous le prétexte de préparer quelque chose pour le malade, elle sortit avec Peau-d’Ours.

L’archiduc était encore une fois seul avec Bella ; ils évitèrent de parler du petit ; Bella était encore très confuse, lorsque le prince se jeta à ses genoux en lui disant :

— Je ne crois plus à cet aveu que vous m’avez fait, ma bien-aimée, je devine que vous êtes la fille d’un noble prince, et je ne crois pas tout ce que vous avez cru devoir me dire ; mais je voudrais entendre la vérité de votre bouche, en recueillir l’assurance de votre amour, qui, pour échapper aux odieuses exigences de la politique, allait jusqu’à sacrifier tout l’éclat de votre position. Mais ne craignez rien, je connais mes Hollandais, ils sont jaloux de leurs libertés, et sauront bien défendre la mienne ; et s’il nous faut céder à la force, n’avons-nous pas la mer et ce riche monde qu’on vient de découvrir ?

Bella, qui ne connaissait rien à la politique de l’Europe, sinon que le prince son père n’y avait jamais été respecté, mais toujours poursuivi et proscrit, crut que l’archiduc avait découvert sa naissance, et voulait l’épouser. Elle se plaça devant lui les yeux baissés, puis le regarda et lui dit d’une voix tremblante, qu’elle l’avait trompé une fois, que ç’avait été la première, et que ce serait la dernière ; qu’elle avouait sa naissance, qu’elle avouait l’amour depuis longtemps allumé en elle par le prince et que sa présence venait de raviver.

Elle inclina la tête en rougissant, et l’archiduc allait toucher le bord de ses lèvres lorsque le petit, se remuant sous ses couvertures, cria en se plaignant de douleurs d’estomac et en jurant qu’on allait l’étouffer au lieu de le guérir. L’amour nous rend compatissant : l’archiduc courut vers lui et lui ôta toutes ses couvertures ; il fumait comme un pudding qu’on débarrasse des serviettes dans lesquelles on l’a fait cuire ; il l’examina ; lui ôta l’emplâtre qui couvrait son visage baigné de sueur, et lui assura qu’il serait bientôt guéri ; il lui dit qu’il allait lui envoyer deux remèdes actifs, et qu’il n’avait qu’à se tenir tranquille pendant ce temps.

L’archiduc sortit. Le petit, dont l’ivresse était entièrement dissipée et qui voyait clair maintenant, était étendu sur le lit avec la béatitude d’un individu qu’on vient de sauver de la mort, et qui tient beaucoup à la vie ; il prit la main de Bella, la serra, et lui dit que l’idée de mourir lui avait été très douloureuse, surtout parce qu’il l’aurait laissée seule. Il paraissait si doux et si affectueux, que la tendresse maternelle de Bella lui ôta le courage de lui confier son nouvel amour et son bonheur récent. Mais, tandis qu’il l’embrassait, comme il avait coutume, l’archiduc les épiait par le trou de la porte, furieux de se voir trompé une seconde fois, et de s’être laissé prendre par Bella avec une crédulité d’enfant.

Le petit essaya de se mettre sur ses jambes, il pouvait se tenir et marcher. Il remit ses vêtements en ordre et dit à Bella de s’apprêter parce qu’il allait lui amener l’archiduc, et lui recommanda, s’il était de bonne humeur, de demander pour lui une place de capitaine ; qu’elle pourrait le flatter tant qu’elle voudrait, car de là dépendait son bonheur ; une fois cela obtenu, il se marierait avec elle, libre de toute préoccupation.

Bella ne répondit pas.

Le petit, plein de ses idées guerrières, avait oublié sa maladie et ses excès de vin, il parcourait la chambre d’un air important, et mit Braka à la porte lorsqu’elle revint avec son eau chaude. Ainsi sont faits la plupart des petits hommes ; ils ont le cœur si près de la tête, que lorsque le cœur se met à bouillir, il déborde dans le cerveau. Notre petit Cornélius ne pouvait plus se tenir en place ; enfin il se décida à aller faire sa cour au prince, et alla le trouver dans sa chambre, au moment même où il brûlait de jalousie. Aussi à peine eut-il exposé l’objet de sa demande, que l’archiduc l’accabla d’injures, l’appelant petite mandragore, faussaire et sale racine ; Cornélius, profondément étonné de cet accueil et ne sachant où le prince avait appris tout cela, s’enfuit en lui criant :

— Mon gracieux seigneur, qui vous a donc dit tout cela ?

Rentré dans la chambre, il ne dit mot de la réception qu’il venait d’essuyer ; mais Braka vit bien à sa physionomie qu’il était découragé. Il leur dit seulement qu’il n’avait pas trouvé l’archiduc, et qu’il désirait s’en aller bientôt de ce lieu, où il courait à tout moment le danger d’être attaqué de la peste ; en même temps il demanda si le docteur n’avait pas apporté quelque chose.

Braka, pour ne pas l’irriter, alla en toute hâte à la boutique d’un docteur juif ambulant, et acheta les plus violents élixirs, capables de réveiller un mort, et les porta au petit en lui disant que c’était là ce que le médecin avait laissé pour lui.

À peine le petit eut-il avalé les élixirs, que tout son courage lui revint. Il était furieux de ne pas avoir répondu vertement aux injures de l’archiduc ; et il était si en colère que, dans l’intention de se venger sur le prince ou sur quelqu’un des siens, il se décida à rester un jour de plus.

Le moment le plus bruyant de la fête était arrivé. On venait de commencer les courses à cheval nu : le cavalier, pour gagner le prix, doit couper avec son sabre une corde à laquelle est attachée une oie. On était assourdi par le hennissement des chevaux et les rires qui éclataient, lorsqu’un des cavaliers tombait par terre. Aussi Cornélius y mena-t-il ces dames. Emporté par sa vivacité, il fut bientôt séparé d’elles, et Braka put écouter un peu ce que sa pupille avait à lui dire. Bella lui raconta que l’archiduc voulait l’épouser ; Braka se récria, disant que cela avait son mauvais côté, et qu’il ne fallait pas s’engager là-dedans ; qu’il fallait lui faire entendre hardiment et sans détour qu’elle voulait avoir de lui un enfant qui fît le bonheur de son peuple ; qu’ainsi tout s’arrangerait sans qu’on eût besoin de cérémonies. Bella promit de lui dire tout cela exactement lorsque l’occasion s’en présenterait. La colère du prince allait bientôt lui en donner une. Il avait avoué à Cenrio toute sa jalousie, et ce dernier avait eu aussitôt une excellente idée.

Dans une baraque de lanterne magique, il avait retrouvé un savant, juif polonais qui l’avait beaucoup amusé autrefois par son talent à faire les golems. Les golems sont des figures d’argile, pétries à la ressemblance d’un individu. On leur écrit sur le front le mot aemaeth, c’est-à-dire vérité, qui leur donne la vie ; ils pourraient être employés à toute sorte d’occupation s’ils ne grandissaient avec une telle rapidité qu’ils deviennent bientôt plus forts et plus grands que leur maître. Mais tant qu’on peut atteindre leur front, il est facile de s’en débarrasser ; il suffit pour cela d’effacer la première syllabe, ae, de ne laisser que maeth, qui veut dire mort ; aussitôt ils tombent comme un bloc d’argile brisé.

On fit venir le vieux juif, et l’archiduc lui demanda une figure de ce genre représentant Bella, lui promettant de le payer princièrement. Le juif l’avertit qu’il ne fallait pas s’oublier avec ces figures, et que, dans son pays, elles avaient occasionné beaucoup d’accidents. Son cousin, entre autres, avait un golem qu’il employait pour son service journalier ; mais peu à peu il devint si grand, qu’on ne put plus atteindre le front pour effacer l’ae. Il eut alors recours à l’expédient suivant : il lui ordonna de lui retirer ses bottes ; pour exécuter cet ordre, le golem se baissa, et le cousin profita de cette position pour lui effacer l’ae. Malheureusement il avait mal pris ses mesures, toute l’argile tomba sur l’infortuné qui fut écrasé.

L’archiduc lui jura qu’un tel accident ne lui arriverait pas, et qu’il n’avait qu’à s’occuper de faire l’image de Bella exactement ressemblante. Le juif demanda seulement qu’on trouvât moyen de faire passer l’image de Bella dans un miroir enchanté qui en garderait l’empreinte.

Le miroir se trouvait dans la baraque de la lanterne magique, et toute la difficulté était d’y attirer Bella.

Cenrio, qui connaissait Cornélius, se chargea du soin de l’amener, lui et sa belle, à la lanterne magique, tandis que le prince déguisé serait caché dans la baraque.

Chacun courut à son poste. Cenrio trouva le petit aux courses ; il lui dit à l’oreille de ne pas prendre à cœur la colère du prince, à qui de mauvaises langues avaient méchamment raconté son aventure avec les comédiens ; il lui conseilla de tâcher de détruire cette mauvaise impression, en soutenant au prince qu’il n’y avait pas eu de sa faute, et qu’il avait été dans ce moment-là mordu par un chien enragé. Le petit, tout joyeux, le pria de rester avec lui, et lui présenta sa fiancée. Cenrio lui dit mainte galanterie, et lui conseilla de ne pas se retirer sans entrer auparavant à la lanterne magique, où l’on voyait en petit toutes les villes et tous les peuples du monde.

Ils entrèrent ; Bella regarda la première, malgré la mauvaise humeur du petit, qui se trouvait assez vexé d’être obligé à cette politesse ; elle était émerveillée de toutes ces magnificences, et aurait volontiers fait recommencer toute la série des points de vue, si le petit, impatient de regarder à son tour, ne l’avait détachée de la lorgnette. Ce qu’il voyait le mettait tout hors de lui ; chaque ville qu’on lui montrait, il croyait en être le prince ; s’il voyait des soldats étrangers, il se regardait lui-même pour voir s’il avait aussi bonne tournure qu’eux. Pendant ce temps, l’archiduc s’entretenait à voix basse avec Bella. Il lui reprocha la honteuse fausseté avec laquelle elle avait exploité son amour, dans le but d’obtenir une place de capitaine pour son fiancé. Bella fondit on larmes, et lui jura qu’il en était tout autrement ; que son amour pour lui n’était pas une feinte, et que son plus grand, son plus noble désir était d’avoir de lui un enfant qui donnât à son peuple la gloire et la liberté. Cette franchise mit le prince dans un certain embarras (il était profondément et complètement innocent, mais innocent par vanité) ; il lui jura enfin qu’il ferait tout son possible pour satisfaire ce désir, qui n’allait pas contre ses obligations politiques. Après cette assurance, il l’emmena sans que le petit se fût aperçu de ce qui s’était passé, et Braka donna le signal de se retirer.

Cornélius s’arracha à regret de ce microcosme qu’il regardait pour la troisième fois et qui lui plaisait bien plus que le véritable monde ; pendant ce temps, le vieux juif, tout en causant avec Cenrio, travaillait à la statue de Bella.

— Comment pouvez-vous donc leur donner la vie ? lui demanda Cenrio.

Le juif lui en démontra la possibilité par la ressemblance de l’homme avec Dieu. Dieu a créé l’homme ; l’homme, image de Dieu, peut donc créer d’autres hommes, pourvu qu’il sache le mot que Dieu prononça en lui donnant la vie. Mais l’ouvrage de l’homme reste toujours au-dessous de celui de Dieu, autant que l’argile de notre terre est inférieure à celle du paradis.

Tout en disant cela, le juif avait terminé son ouvrage ; il souffla sur la statue, écrivit le mot sacré sur le front inondé de boucles de cheveux, et ils virent devant eux une seconde Bella, qui, par le moyen du miroir, connaissait toute l’existence de Bella, mais seulement jusqu’au moment où elle s’y était regardée ; du reste, cette fausse Bella n’avait aucune idée propre. Elle n’avait dans l’âme que ce qui était dans celle du vieux juif, son créateur : l’orgueil, la luxure et l’avarice, qui sont, comme tous les vices, l’excès de nobles penchants. Mais comme elle n’avait aucun autre sentiment élevé, elle différait en cela même du juif et de tous les autres hommes, qu’elle pouvait cependant tromper par sa beauté, comme ce tableau qui représentait des fruits si habilement peints, que les oiseaux, les prenant pour des fruits véritables, venaient se heurter contre la toile.

Cenrio et le vieux juif s’approchèrent de la seconde Bella, lui donnèrent chacun un baiser, et la mirent au bras du petit qui, ayant assez vu la lanterne magique, rentra à la maison avec sa Bella, à travers une foule de promeneurs et de paysans ivres qui se querellaient.

Ni Braka, ni Cornélius ne s’étaient aperçus du changement. Ils soupèrent tous trois en silence, ce qui était bien naturel après tous les événements extraordinaires d’une telle journée. Ils finissaient leur repas lorsqu’arriva Peau-d’Ours, le visage tout égratigné :

— C’est cette infernale vieille qui m’a mis dans cet état ; l’ivrogne avait jeté le grappin sur moi, et elle n’a pas voulu me lâcher que je n’aie reçu ses confidences. Elle m’a découvert que le duc devait avoir quelques vues sur notre jeune demoiselle, car il avait demandé des renseignements sur elle avec beaucoup de soin.

Bella Golem, qui ne savait rien des pensées que l’autre Bella avait eues depuis qu’elle s’était regardée dans le miroir, cria tout haut :

— Comme je serais contente s’il pouvait me donner un enfant qui mît mon peuple en liberté !

Braka fut atterrée de cette exclamation intempestive ; Cornélius sauta vers elle comme un furieux.

— Tu l’aimes donc, Bella ? lui dit-il.

— Certainement, répondit-elle.

Le petit, exaspéré, s’arracha les cheveux, et faillit étouffer de rage. Puis, se rappelant les leçons de son professeur, il exhala sa douleur dans un admirable et pathétique discours.

— Pourquoi, par tes enchantements infernaux, m’as-tu arraché à la tranquillité de ma première vie ? Le soleil et la lune brillaient sur moi sans artifice ; je me réveillais dans de paisibles pensées, et le soir je joignais mes feuilles pour faire ma prière. Je ne voyais rien de mal, car je n’avais pas d’yeux ; je n’entendais rien de mal, car je n’avais pas d’oreilles ; mais je me vengerai !

Je perdrai mes yeux à force de pleurer ; dussé-je y consumer tout ma vie, ce que tu as fait, causera ta perte : quand tu me croiras loin, je serai à tes côtés ; tu ne peux te défaire de moi aussi facilement que tu m’as créé, et en te jouant ; je resterai près de toi ; je te donnerai de l’argent pour satisfaire tous tes désirs, je t’apporterai des trésors, tant que tu en demanderas, mais tout cela pour te perdre. Tu voudras m’éloigner, te débarrasser de moi, mais je serai toujours là, attaché à tes pas, jusqu’à ce qu’une autre mérite ma colère, par une perfidie plus noire que celle dont tu m’as rendu victime.

Malheur à toutes les races à venir. Tu m’as amené au monde par des moyens infernaux, et je ne pourrai en sortir qu’au jour du jugement dernier.

Bella Golem revenant dans les idées de Bella, lui parla de la tendresse qu’elle ressentait pour lui, malgré tout l’amour de l’archiduc.

Cornélius la regarda avec étonnement, et lui dit :

— Tu pourrais bien me tromper encore ; qui sait si tu n’es pas convenue de quelque chose pour cette nuit avec le prince. Donne-moi une marqué de ta sincérité. Il fait clair ; la lune brille ; le temps est superbe, partons ; nous arriverons demain matin à un village où on nous bénira, et nous rentreront mariés à Gand, que nous quitterons bientôt, de crainte d’être poursuivis par l’archiduc. Nous gagnerons Paris, où j’irai offrir mes services au roi de France, qui sait apprécier les gens de courage malgré leur petite taille.

Bella Golem ne répondit pas ; elle n’avait pas de volonté ni de réponse pour cet incident, auquel Bella n’avait pas pensé. Le petit supposa qu’elle acceptait, et comme Braka s’apprêtait à faire quelques observations, il tira son épée, et jura de la teindre de son sang si elle s’opposait à son bonheur. La vieille fut épouvantée et se tut.

Le petit ordonna à Peau-d’Ours de faire les paquets, et de trouver à n’importe quel prix un cocher qui les conduisît à la plus proche paroisse, car il était trop tard pour trouver à Buick un prêtre pour les bénir. Peau-d’Ours, très content de s’en aller et d’échapper à l’ivrognerie de l’hôtesse, fit tout avec le plus grand zèle et la plus louable discrétion.

La voiture étant à la porte, ils montèrent tous dedans, sans que la mère Nietken y comprît rien. Pour éviter ses cris insupportables, on lui jeta le triple du prix qu’elle exigeait.

Cette étrange compagnie, composée d’une vieille sorcière, d’un mort qui se conduisait comme s’il était vivant, d’une jeune beauté en terre glaise, et d’un jeune homme taillé dans une racine ; tout cela en bonne intelligence, se livrait à d’importantes réflexions sur le bonheur de la vie qu’ils allaient mener, sur leurs trésors, leurs exploits, et Peau-d’Ours pensait aux gratifications extraordinaires qu’il recevrait à l’occasion de cette solennité.

Souvent, pendant une nuit d’orage, il arrive que dans un parterre deux fleurs, éloignées d’habitude, sont rapprochées par le vent, joignent leurs calices, et s’accouplent sans se connaître, jusqu’à ce que la clarté de la lune leur laisse voir leur erreur ; de même dans une muette jouissance, les illusions chantent toute la nuit, jusqu’à ce que le matin les oiseaux viennent les faire envoler. L’archiduc voulait se venger de la trahison qu’elle avait faite à son amour, et restait sourd aux inquiétudes de Bella, qui ne savait pas ce qui allait lui arriver. Il l’avait transportée sans bruit dans sa propre chambre sur son lit. Tous deux étaient endormis lorsqu’ils furent réveillés par le psaume : De profondis clamavi ad te, Domine ; Domine, exaudi vocem meam, chanté dans l’église voisine. Les sociétés qui, n’ayant pas trouvé de place dans les maisons, étaient restées dans la rue, joignirent leurs voix à celles des prêtres. C’était une claire nuit d’été ; tous deux coururent à la fenêtre. Bella sortit alors de son espèce d’ivresse.

— Grand Dieu ! la nuit est déjà bien avancée, comment vais-je faire pour me coucher ? où suis-je ? que m’est-il arrivé ? que vais-je devenir ?

L’archiduc en était trop amoureux, sa joie était trop neuve pour avoir la cruauté de l’affliger, en lui rappelant sa fausseté.

— Maintenant tu resteras toujours avec moi, lui dit-il ; nous ne nous quitterons pas ; pas plus que l’âme ne quitte le corps.

— Serait-ce vrai ? dit naïvement Bella, comme j’en serais heureuse.

Le duc fut assez étonné de cette réponse.

— Mais ton mariage avec Cornélius, veux-tu donc le rompre ?

— Ne suis-je pas à toi, répondit Bella ; ne dois-je pas avoir de toi un enfant qui reconduira mon peuple dans sa patrie ?

— À quel peuple appartiens-tu donc, ma chère Bella ? demanda le duc, ne me cache rien, je te traiterai toujours en princesse ; mais je voudrais savoir si le sort a été juste envers toi, et s’il t’a donné un rang digne de toi.

— Mon père était le duc Michel d’Égypte, dit Bella émue, je suis le dernier rejeton de cette vieille race, qui, traversant les révolutions tantôt triomphante, tantôt vaincue, a conservé toute son indépendance. Je suis le dernier enfant de ma famille ; mon père est mort victime de la persécution qui s’appesantit sur notre peuple ; mais une vieille prédiction dit qu’un enfant, né de moi et d’un souverain puissant, rassemblera les derniers restes de mon peuple persécuté, et les ramènera aux bords fertiles du Nil.

— J’ai toute confiance en ce que tu viens de m’avouer, répondit le duc ; mais dis-moi cependant, qu’est-ce qui te portait à te marier avec ton petit ami, en m’abandonnant ; comment pouvais-tu vouloir te livrer à moi dans le seul but d’avoir une place pour lui ? Maintenant que je te vois si belle, si pure, je voudrais pouvoir accuser mes oreilles de mensonges ; mais je l’ai entendu, lorsque je l’épiais à travers la porte ; dans ce moment, j’aurais voulu me venger, et maintenant je t’avoue ma colère.

Bella sourit de ses soupçons, et lui raconta tout naturellement comme Braka l’avait poussée à faire quelques concessions à l’humeur étrange du petit ; puis elle lui avoua, sous la promesse du secret, la mystérieuse origine de ce dernier.

L’archiduc, que ces aventures avaient transporté de son existence habituelle et tranquille, dans toutes les étrangetés d’un bonheur mystérieux, tomba dans une profonde rêverie ; il pensait que chaque mot, chaque pas qu’il allait faire, avait son importance. Il possédait un grand secret, qu’il voulait garder, et dont il ne trouvait personne assez digne, pas même Cenrio. Puis, il s’occupa sérieusement de trouver un moyen d’emmener Bella.

— N’es-tu donc pas heureux comme moi, lui dit-elle ? Tout me paraît étonnant, et je ne sais comment tout cela est arrivé ! Mais je réfléchis que le petit sera furieux, lorsqu’il s’apercevra que je me suis donnée toute entière à toi ; tous mes biens me viennent de lui, il me les retirera ; pourras-tu te charger de moi ?

L’archiduc laissa couler une larme.

— Chère enfant, la rigueur de mes parents me rend bien misérable ; ma folle passion pour les chevaux m’a gravement endetté, et mes précepteurs n’osent plus me laisser d’argent que ce dont j’ai exactement besoin ; mais pour toi j’en trouverai bien, dussé-je mettre en gage ma royauté à venir.

Bella le baisa sur les yeux, et lui dit qu’elle ne lui demandait cela que pour obéir à sa tante, qui s’inquiétait beaucoup de son avenir ; mais que, dans son cœur, elle détestait la manière de vivre qu’on lui faisait suivre à Gand, et qu’elle était lasse de passer toutes les heures de sa journée à des occupations fastidieuses.

— Qu’ai-je besoin de parler latin et espagnol ? À quoi me servira-t-il d’apprendre : amo-j’aime, amas-tu aimes ? que je sache seulement dire que je t’aime, et que tu m’aimes !

Ils s’embrassaient tendrement, lorsque la voix de Cenrio vint les troubler ; il leur criait qu’Adrien voulait s’en aller, parce qu’il venait de découvrir un événement extraordinaire dans le système sidéral.

Au même moment le prince entendit tousser Adrien ; il poussa aussitôt Bella dans la chambre voisine, où l’on avait précédemment déposé le petit, et courut au-devant d’Adrien pour essayer de le détourner de ce caprice. Mais ce dernier était tout hors de lui ; il jurait que cette nuit devait donner naissance à un enfant de Mars et de Vénus, et qu’il voulait retourner à ses livres pour vérifier ses observations ; et, supposant que le prince y prenait grand intérêt, il n’écoutait même pas ses objections. Adrien était un véritable et complet précepteur qui nourrissait son élève de ses propres idées.

Le prince se soumit à sa volonté, et alla aussitôt s’habiller pour retourner à Gand avec lui. Il aurait bien voulu dire encore une fois adieu à sa chère Bella, qui était dans la chambre voisine, mais il craignait de découvrir leur amour à ses parents, car il n’avait plus pensé à ce qui avait pu arriver à la seconde Bella, ni au départ de ses voisins. Du reste, il ne faisait plus attention à rien ; aujourd’hui que son cœur battait des premières joies de l’amour, le monde ne l’occupait plus ; il ne pensait ni à ses chevaux, ni à ses chiens de chasse ; pour la première fois il sentit dans son cœur résonner cette sensible corde dont plus tard, au camp devant Ratisbonne, une belle joueuse de harpe lui rappela les accords, alors que la maladie et les douloureux souvenirs de son premier amour l’avaient presque entièrement séparé du monde. Peut-être ne serait-il pas devenu ce prince insatiable, se jetant sur tout et cherchant à s’emparer de tout, si le sort ne l’avait pas arraché à cette liaison qui aurait pu faire le bonheur de toute sa vie.

Le bruit occasionné par le départ du prince s’était apaisé. Bella, la tête appuyée contre les vitres, vit le bateau se mettre en mouvement : les voiles se tendirent, les rames frappèrent l’eau.

— Ah ! pensait-elle, ces voiles qui nous séparent l’un de l’autre ont une force cachée qui rapproche nos cœurs à mesure qu’elles s’éloignent.

Après être restée quelque temps absorbée par ses pensées, elle ouvrit doucement la porte de la chambre où elle devait coucher avec Braka ; mais elle fut assez étonnée de trouver les fenêtres ouvertes, les lits intacts et les malles absentes. Elle s’approcha du lit de la vieille et l’appela tout bas, puis plus haut, mais rien ne bougea, et elle vit à la faveur de la lune qu’il ne restait aucune trace de leur présence, excepté une cuvette pleine d’eau sale, et une serviette mouillée étendue sur une chaise.

Bella, sans cependant s’en effrayer, ne pouvait pas s’expliquer tout cela. Elle passa dans la troisième chambre que devait habiter Cornélius ; elle n’y trouva non plus personne. Elle commença alors à s’inquiéter d’être ainsi abandonnée ; elle ne connaissait dans cette maison que la vieille Nietken, mais elle aurait préféré s’enfuir toute seule que d’avoir recours à elle.

Malheureusement le hasard amena la vieille au-devant d’elle. Deux vieux gentilshommes lui demandaient du vin, des dés et des filles pour se divertir ; et la vieille n’ayant pas de meilleure chambre libre que celle que venaient de quitter le duc et la famille Braka, entra avec une lumière pour remettre les choses en ordre ; mais en apercevant Bella, elle recula, comme à la vue d’un spectre.

— Qu’avez-vous, maman Nietken ? lui dit Bella naturellement, où est donc ma mère ?

— Jésus Maria, dit la vieille, je ne sais pourquoi vous m’avez fait peur. Avez-vous oublié quelque chose, Mademoiselle ? C’est donc bien précieux ! Vous deviez déjà être loin. Ç’aurait été un boisseau d’or, il se serait trouvé en toute sûreté chez moi !

Bella ne pouvait s’expliquer ces paroles, et lui demanda où était allée sa mère ; elle se trouva bien embarrassée quand la Nietken lui répondit n’en rien savoir.

La vieille, qui se rappelait l’interrogatoire du prince, fut assez rusée pour soupçonner quelque connivence entre Bella et lui ; et, comme elle avait été peu payée par le prince, ou plutôt par Adrien qui tenait la caisse, elle résolut de profiter de cette découverte pour s’en venger.

— Eh ! dit-elle en regardant Bella avec un visage étrange et sévère, sur mon âme, je n’aurais pas cru qu’une noble jeune fille pût se conduire si mal. Ma bonne réputation ne permet pas que cela se passe chez moi ; pour une telle conduite, on devrait fouetter la fille sur la place publique pour faire un exemple.

Bella tremblait de honte et de peur. Elle ne voyait et n’entendait plus rien, car son bonheur venait de se changer en un délaissement et un mépris affreux ; n’ayant pas l’expérience du monde, elle pouvait à peine croire qu’elle fût la même personne ; sa position lui faisait horreur ; le déshonneur qu’elle croyait voir si près d’elle faisait un effet effrayant sur sa noble âme, que rien, pas même le malheur, n’aurait pu atteindre. Elle pleura et se laissa tomber sur une chaise.

La mère Nietken laissa cette idée de déshonneur s’enraciner plus profondément dans son esprit, et lui proposa de rester pour faire passer le temps aux vieux seigneurs ; Bella ne soupçonnant rien de mal, et pensant qu’il n’y avait rien d’autre à faire que de servir et de dresser la table, accepta aussitôt, pensant qu’elle pourrait, par ce moyen, adoucir la Nietken et s’en aller le lendemain retrouver tranquillement Braka.

La mère Nietken était très-contente de trouver Bella aussi complaisante.

Lorsque les deux vieux entrèrent, ils écarquillèrent les yeux à la vue de Bella, et lui demandèrent pardon d’être entrés dans sa chambre. Qui, en effet, pouvait s’imaginer que la vieille Nietken disposât d’une beauté comme Bella ?

Mais celle-ci dissipa leur erreur, en leur disant d’un air assez embarrassé qu’elle était à leur service ; aussitôt les joues de ces deux vieux se colorèrent du feu de l’amour en même temps que de celui de la jalousie, car ni l’un ni l’autre ne voulait se céder la possession de cette précieuse jeunesse ; ils froncèrent le sourcil, cherchant chacun un moyen d’éloigner l’autre, ou de surenchérir le prix de la fille auprès de la mère Nietken.

Ils se mirent à boire et à jouer, et pendant que l’un jouait, l’autre essayait de glisser un mot à l’oreille de la vieille qui, calculant à quel prix elle pourrait faire monter la possession de la pauvre Bella, objectait de grandes difficultés aux offres des deux seigneurs.

Bella était naturellement trop prudente et trop fine pour ne pas s’apercevoir du danger que courait son amour et sa liberté ; les deux vieux se permettaient déjà d’insolentes privautés ; elle réfléchit pour trouver un moyen de s’échapper de cette maison ; mais quoi qu’elle pût imaginer, elle était trop bien surveillée, et on ne lui aurait permis sous aucun prétexte de sortir de la chambre.

Les deux vieux se passionnaient à mesure qu’ils buvaient ; ils parlaient de leurs exploits et commençaient à se quereller ; l’hôtesse craignait qu’ils ne tirassent leurs épées et ne cassassent ses bouteilles et ses verres, lorsqu’heureusement une bande de ces musiciens qui couraient autrefois les kermesses des Pays-Bas frappèrent à la fenêtre et demandèrent s’ils pouvaient entrer pour chanter ; la vieille les introduisit aussitôt. Les musiciens masqués, enveloppés dans de grands manteaux, regardèrent autour d’eux, et, voyant les deux vieillards si tendrement épris de la jeune fille, se mirent à chanter cette chanson sur la bonheur de la vieillesse qui peut encore aimer et être aimée :


Bon papa, suce l’ardeur de la jeunesse
Sur la fraîche rougeur de ces lèvres.
— Lorsqu’on mêle du miel avec du vin,

N’en naît-il pas une boisson agréable ? —

Allume aussi du feu
Pour qu’Amour puisse se chauffer ;
Vois, le mauvais petit polisson,
Entre dans la chambre, appuyé sur des béquilles.


Après cette chanson, Bella fit semblant de redoubler de prévenances pour les deux seigneurs ; elle alla voir les musiciens, et leur dit qu’elle voulait chanter avec eux, mais qu’il fallait lui prêter un de leur costume et un masque. La mère Nietken était ravie de la voir accepter son sort aussi gaiement.

— Danse plutôt, mon cœur, et fais voler tes jupes jusque par-dessus ta tête ; je m’en vais servir à ces Messieurs un verre de malaga.

Pendant ce temps, Bella prit à part une musicienne, et lui offrit le précieux collier que Cornélius avait trouvé dans ses bottes, si elle voulait protéger sa fuite en lui prêtant son costume et en restant à sa place. Cette femme accepta très-volontiers, bien sûre de se tirer d’affaire avec ses six camarades, aussi habitués à se battre que les autres hommes à se peigner, et trouvant un bon bénéfice à échanger à ce prix quelques vieux haillons.

Le changement s’opéra derrière un paravent, et Bella s’esquiva, pendant que son bonnet, garni d’argent, et son riche collier au cou de la musicienne faisaient l’admiration des deux vieux fous amoureux. Cette femme dansa, et ses pas leur parurent si voluptueux, qu’ils se jetèrent l’un et l’autre à son cou ; mais ces démonstrations firent tomber le masque, et les deux seigneurs furent très-désagréablement étonnés en voyant un visage inconnu et décrépit qui leur jeta un éclat de rire au nez.

— Où est Bella, misérables fripons ? s’écria la Nietken.

Pour toute réponse, un des musiciens lui envoya un coup de poing qui l’étendit à terre.

Les deux seigneurs voulurent sauter sur lui, mais les autres en eurent bien vite raison ; ils les saisirent, les garrottèrent, leur enlevèrent leur bourse, avec laquelle ils s’apprêtaient à payer la Nietken, fermèrent la porte à double tour, et s’en allèrent tranquillement, après avoir fait une bonne récolte dans leur soirée.

Bella, après avoir couru pendant une heure dans un sentier qu’elle savait mener à Gand, s’était arrêtée au pied d’un buisson pour prendre un peu de repos. Elle vit passer plusieurs troupes de gens ivres qui revenaient également de la kermesse, mais on ne l’aperçut pas ; quelques chiens seulement vinrent rôder autour d’elle.

Ce buisson formait la limite de deux communes, et les ossements qui l’entouraient marquaient assez la destination du lieu ; aussi resta-t-elle longtemps sans que personne fît attention à elle. Personne n’était passé de ce côté. Elle tomba bientôt dans un sommeil profond qui dura jusqu’au lendemain soir. Lorsqu’elle se réveilla, elle ne pouvait plus remuer aucun membre, ni ouvrir les yeux ; elle n’avait conservé qu’une perception vague des bruits et des sons ; elle entendit d’abord l’aboiement d’un chien, puis deux voix, qu’à leur conversation elle reconnut être celle des gardes-champêtres des deux villages contigus.

— Écoute, Pierre, disait l’un, cette femme morte est sur ton territoire.

— Je parie le contraire, répondit l’autre ; on devrait bien mettre une pierre pour mieux marquer la limite, et je suis sûr que ce corps serait de ton côté.

— Non, par le diable, tu m’as l’air de ne pas savoir ce que tu dis : les deux communes paieront l’enterrement, et cela va leur coûter beaucoup de peines et de frais, sans compter les querelles et les procès qui en résulteront.

— Écoute, mon vieux, reprit l’autre, je me souviens d’un moyen inventé par mon prédécesseur Benoît le Roux. Lorsque je trouve un cadavre, disait-il, et que je le regarde, je lui trouve généralement l’air de mauvaise humeur, c’est qu’il ne veut pas être enterré chez nous ; eh bien ! que sa volonté soit faite. Je décris un signe de croix au-dessus de l’Escaut et j’y jette le mort ; s’il veut retourner dans son pays, il en est libre. Mais, dis, personne ne peut-il nous voir ?

— Eh ! Pierre, reprit l’autre, l’idée n’est pas si mauvaise ; tu n’aperçois personne ? Enveloppons le corps et portons-le à la rivière.

Bella voulut crier, mais elle ne put donner le moindre signe de vie. Les deux hommes l’avaient déjà saisie lorsque le plus jeune se ravisa.

— Halte-là ! dit-il à son compagnon, il fait encore trop clair, on pourrait nous voir de la colline ; allons un peu dans la prairie, et revenons dans deux heures, il fera sombre, et personne ne nous dérangera.

À ces mots, ils s’éloignèrent, chacun de leur côté.

En cet instant Bella passa alors de cette affreuse angoisse dans une étrange extase. Elle vit son père une couronne sur la tête, assis sur une pyramide d’Égypte qu’il lui avait bien souvent décrite ; ses jambes étaient comme soudées l’une à l’autre, et ses bras collés le long de son corps ; elle lui dit doucement :

— Ne peux-tu donc me tendre la main comme autrefois ?

— Non, répondit-il ; autrefois je t’aurais soutenue, je t’aurais retenue avant que tu ne déterrasses la mandragore ; mais sois heureuse, tu en es débarrassée. Tu es destinée à avoir un fils qui ramènera notre peuple au pays. Tu as encore beaucoup à souffrir. Sois hardie comme la rosée de la nuit, qui va au-devant du soleil et qui ne craint pas de le regarder en face pour qu’il l’attire à lui.

Après que cette apparition se fut dissipée, Bella se réveilla. Le soleil était sur son coucher ; elle put se relever facilement, et ne ressentait plus qu’une légère lassitude dans les membres. Elle se dirigea lentement vers la ville, et passa en soupirant devant la maison de campagne abandonnée qui avait protégé son enfance ; elle arriva enfin à la maison que trois jours auparavant elle avait quittée avec les plus douces espérances. Elle souleva tranquillement le marteau de la porte ; la servante vint ouvrir, et Bella lui sauta au cou ; mais cette fille la repoussa en lui disant qu’elle ne la connaissait pas.

Lorsque Bella se fut nommée, la servante poussa un cri, laissa tomber son flambeau, et courut vers ses maîtres, en leur criant de manière que Bella entendit :

— Jésus Maria, c’est une autre Bella !

Braka, Cornélius et sa compagne Bella Golem, sortirent de leur chambre pour voir la nouvelle arrivée. Comment peindre leur étonnement réciproque ? Braka ne savait quelle contenance faire ; Bella Golem ne paraissait nullement émue, comme si elle était trop sûre de son affaire pour concevoir des doutes sur sa propre personne. Bella pleurait ; abattue par la fatigue et la faim, elle avait à peine la force de les regarder. Cornélius, qui se voyait tout d’un coup en possession de deux femmes, et qui ne pouvait savoir comment cela se faisait, n’en ayant réellement pris qu’une, sautait comme un pétard (terme d’artificier), courait, leur disait des injures, sans savoir au juste ce qu’il faisait. La servante et Braka, les premières, hasardèrent que la dernière arrivée pouvait bien être la vraie ; mais Cornélius leur soutint le contraire, parce que Golem, bien habillée, lui plaisait plus que Bella vêtue des haillons d’une chanteuse ambulante.

La pauvre Bella demanda quelques aliments et l’abri pour la nuit, car elle tombait de fatigue, promettant de s’en aller le lendemain matin si on ne pouvait la souffrir dans cette maison ; mais Golem s’y opposa. On sait en effet qu’elle n’avait pris dans le miroir que quelques-unes des pensées de Bella, et c’était ce qui lui donnait une apparence d’éducation ; mais elle avait conservé un cœur de juive, et dans la crainte que l’étrangère n’occasionnât quelque dépense, et surtout ne la supplantât, elle s’écria :

— Si cette fille ne quitte pas de suite et volontairement la maison, si elle continue à vouloir profiter de cette ressemblance pour m’enlever l’amour de mon mari, je lui déchirerai ce visage imposteur de mes propres ongles. Et toi, s’écria-t-elle en se tournant d’un air menaçant vers Cornélius, pourquoi restes-tu là et ne lui as-tu pas déjà rompu l’échine ? Cela révèle ta fausseté, tu as déjà eu des rapports avec cette femme ; je vais vous casser la tête à tous deux, et vous vous embrasserez ensuite tant que vous voudrez, misérables adultères !

Cornélius, fort effrayé de cette menace, jugea prudent de se montrer encore plus furieux ; il leva son bâton en s’écriant :

— Misérable fille, je vais te punir !…

Braka eut peine à retenir un éclat de rire à l’aspect de son visage furibond. Bella, voyant tout cela, se retira lentement, et sortit. Cornélius se contenta de donner quelques coups de bâton sur la porte, et rentra en disant :

— Je lui ai donné quelque chose dont elle se souviendra longtemps.

Golem, pour le récompenser, l’embrassa en l’appelant son cher mari ; le pauvre Cornélius ne se doutait pas qu’il venait de chasser la vraie Bella pour garder une poupée d’argile ; car, dans la nuit de noces, Bella Golem, par mégarde, lui avait écrasé ses yeux de derrière qu’il avait conservés jusque-là. De tels accidents arrivent souvent quand on a des propriétés si particulières.

Je sais un orateur qui s’animait toujours d’une manière extraordinaire, et qui perdit complètement cette propriété un jour que ses auditeurs, voulant faire une expérience sur lui, lui versèrent un seau d’eau froide au moment où il était au paroxysme de son animation.

Bella était maintenant décidée à chercher un refuge chez l’archiduc. Elle se rendit à son palais qu’elle connaissait, et qu’on voyait de loin s’élever au-dessus des autres maisons. Son cœur battait violemment, ses jambes se dérobaient sous elle, sa langue refusait presque de la servir ; enfin elle parvint à expliquer au portier qu’elle avait absolument besoin de parler à l’archiduc.

Le portier était un vieillard tout dévoué à Adrien, lequel, par raison hygiénique, faisait surveiller très-soigneusement l’innocence de son élève. Le vieux portier fit entrer Bella dans une antichambre, et alla avertir Adrien qu’il y avait là une fille suspecte qui demandait à parler à l’archiduc.

Adrien venait de se mettre à table, devant un bon poulet rôti, dans son cabinet de travail, où il avait l’habitude de souper seul. Il ordonna d’assez mauvaise humeur de faire entrer cette fille. On introduisit Bella. Comme elle craignait que le prince ne fût pas de retour, la vue d’Adrien la tranquillisa. Celui-ci la regarda, et se contenta de dire :

— Kyrios, kyrios (seigneur, seigneur).

Elle aperçut le rôti, et, poussée par la faim, elle prit une chaise, se mit à table devant Adrien, et se servit un morceau de poulet qu’elle mangea avec l’appétit d’une malheureuse qui n’a rien pris depuis deux jours.

Adrien secoua la tête en répétant :

— Kyrios, kyrios.

Il lui offrit de la confiture de groseille qui assaisonnait le rôti, et lui versa un verre de vin.

— Tu es une étonnante fille, lui dit-il ; mais dis-moi quand tu es née ; je veux examiner le signe qui a présidé à ta naissance.

— Ah ! Monseigneur, répondit-elle, je ne pourrais guère m’en souvenir, j’étais trop sotte dans ce temps-là !

— Kyrios, kyrios, dit Adrien ; mais comment s’appelle ton père ?

— Ah ! mon pauvre père, s’il avait su !

— Kyrios, kyrios, reprit Adrien ; allons, rassure-toi, je ne veux pas savoir tes secrets.

— Mais l’archiduc ne va-t-il pas venir ? dit Bella.

— Kyrios, kyrios, tu as raison, je te conduirai près de lui, mais cela ne presse pas.

— Eh ! mon cher seigneur, dit Bella d’un air aimable, menez-moi de suite, cela lui fera certainement plaisir, je l’aime tant.

— L’étonnante fille, se dit Adrien, elle me fait le messager de son amour… Et qui sait si cet amour n’attachera pas l’âme légère de notre prince ; il ne va bientôt plus nous être possible de l’éloigner des femmes ; elles s’efforceront toutes de l’entraîner dans la mauvaise voie, tandis que celle-ci me paraît jeune et encore innocente.

— Que dites-vous donc ainsi à part, mon cher seigneur ? demanda Bella.

— Je vais te conduire bientôt chez l’archiduc ; mais attends encore un peu, tu es fatiguée, repose-toi sur mon lit, et dis-moi avec confiance d’où tu viens, je garderai fidèlement le secret.

Bella ne put s’empêcher de lui ouvrir son âme ; elle lui raconta toute son histoire, elle ne lui cacha qu’une chose, la manière dont elle s’était rencontrée à Buick avec le prince ; elle lui dit que c’était dans la foule qu’elle avait été séparée de Braka.

Après ce récit, Adrien tomba dans une profonde méditation et dans de graves calculs ; pendant ce temps, Bella s’endormit.

Il s’approcha de son lit, et la regarda avec une espèce d’étonnement : c’était en effet bien étrange pour lui de voir une jeune fille reposer sur cette couche, froide et solitaire comme celle d’un prêtre.

Enfin il entendit rentrer l’archiduc qui avait passé la nuit à un souper chez le comte d’Egmont ; il laissa passer quelques instants avant d’aller le trouver dans sa chambre. Lorsqu’il entra, Cenrio lui fit signe de marcher doucement, parce que le prince était très-fatigué, et qu’il s’était endormi aussitôt rentré. Et Adrien alla vers le lit, vit la chevelure blonde du prince, réunie comme il en avait l’habitude dans une résille d’or, et se retira sur la pointe des pieds en faisant signe de la main de se tenir tranquille. Pendant ce temps, Cenrio se mordait les doigts pour ne pas rire.

Le tour était fait, et Adrien avait pris un mannequin rembourré pour le véritable archiduc, Car tandis que la vraie et vivante Bella était chez lui, Charles cherchait en vain chez Golem, cette poupée sans vie, le bonheur qu’il avait goûté si pur avec Bella.

Le matin, le prince, par l’entremise de Cenrio, était convenu avec Bella Golem, qui au lieu du cœur plein d’amour de la vraie Bella, n’avait qu’un vil cœur de juive, de venir la voir dans la nuit, après qu’elle aurait donné à son petit homme-racine une boisson soporifique qu’il lui ferait remettre. Braka qui était dans le secret, devait remplacer Bella dans le lit conjugal, car le petit était si jaloux que, même en dormant, il tenait toujours sa femme par un doigt qu’il étreignait et qu’il baisait de temps en temps : c’était sa seule manière de la caresser.

Cornélius, toujours préoccupé de la seconde Bella, venait de s’endormir, lorsque le prince entra dans la maison, après avoir attendu quelque temps que Bella Golem se fût débarrassée de son mari. Il était extrêmement curieux de savoir comment elle se trouvait la femme de Cornélius, et ce qui était arrivé au Golem qu’il avait fait faire par le juif, pour tromper son mari.

Golem Bella lui répondit si naturellement qu’il ne se douta pas le moins du monde avoir affaire à une poupée ; surtout parce qu’il avait une extrême confiance dans la pénétration de son regard, pour deviner les faussetés de l’âme. Elle lui dit que Cornélius soupçonnant quelque liaison entre elle et l’archiduc, s’était d’abord montré très-méchant, et ensuite l’avait obligée à l’épouser au premier village qu’ils avaient rencontré ; il espérait par là la dédommager de la perte du prince.

L’archiduc ne lui demanda pas d’autre explication. Le malheureux avait joué avec les enchantements pour arriver à son but, et maintenant il en était la victime. Dans l’amour tout est si noble, qu’une fourberie est comme une perle fausse enchâssée dans une riche monture, et qui éveille la défiance ; le prince n’avait-il pas trompé Bella en cherchant à la mettre en son pouvoir par des moyens surnaturels ?

Lorsque le lendemain matin au lever du soleil, et à l’heure où les corneilles, le seul oiseau des grandes villes, commençaient à crier, Cenrio vint le réveiller. Le prince sentit qu’il y avait eu quelque chose d’incomplet dans son bonheur : son cœur était triste et serré, il n’était pas heureux comme lorsqu’à Buick il prenait congé de Bella ; il lui semblait que ce n’était plus le même être qui avait dormi à côté de lui ; s’il n’était pas parti si tôt il aurait peut-être découvert sur son front le mot qui la faisait vivre. En retournant au palais il maudit cette nuit, et jura de ne plus retourner à ce rendez-vous. Rentré chez lui, Cenrio lui raconta le danger qu’il avait couru, et comment il avait manqué d’être découvert par le vieil Adrien.

Pendant ce temps Adrien était dans une grande perplexité. Après avoir quitté le prince empaillé, il avait fait de grands projets, qui revenaient tous à favoriser la passion du prince. Il cherchait à s’excuser à ses propres yeux de garder Bella. À cette heure avancée de la nuit, il n’aurait pu sans scandale faire sortir une jeune fille de chez lui. Il avait bien fallu être indulgent et donner son lit à la pauvre Bella accablée de fatigue : il s’étendrait lui-même sur un canapé loin d’elle, pour éviter toute tentation. Son embarras redoubla lorsqu’il voulut prendre un verre que Bella avait placé tout près de son lit ; c’était le seul qu’il y eût dans sa chambre, et il avait extrêmement soif ; il se leva enfin et alla le chercher. Bella, dont le sommeil était très-agité, s’éveilla à moitié et la regarda.

Jamais un tel regard n’avait été dirigé vers le pauvre Adrien, et, malgré lui, il mit beaucoup plus de temps qu’il n’en fallait à boire, et à chasser une mouche qui revenait toujours piquer cet ange endormi ; à la fin il fut pris d’une sensation qu’il avait à peine soupçonnée ; Vénus s’était emparée de lui. Il récita en lui-même des vers d’Horace, et je ne sais où cette érotique érudition l’aurait mené, s’il n’avait rencontré dans une glace sa tonsure et ses cheveux gris ; ce spectacle le glaça. Adrien amoureux, c’était un saint qui s’enivrerait le jour de sa mort.

Il s’étendit en soupirant sur le dur parquet, mais il ne put dormir, son imagination était en mouvement ; il aurait bien voulu se débarrasser de Bella, mais d’un autre côté il ne pouvait se résoudre à la repousser durement.

Le hasard conduisit ses yeux sur les vêtements d’un domestique qui, après avoir été longtemps à son service, s’était fait chasser pour ses mauvais tours ; ces habits lui parurent propres à faire sortir de la maison la jeune fille, sans qu’elle fût découverte.

Lorsque Bella se réveilla, elle se frotta les peux et demanda avec effroi où elle était ; Adrien la rassura. Il la pria de dire un Ave Maria, qu’elle lui récita avec dévotion ; puis il lui dit qu’il fallait patienter ; qu’il ne pouvait la mener à l’archiduc parce que cela était contre sa conscience, mais qu’il prendrait soin d’elle, si elle lui promettait le secret. Il lui dit alors qu’il avait eu un domestique habitant chez de pauvres parents, qui venait le matin et le soir pour s’informer s’il n’avait pas de commission ou de courses à faire ; que si elle voulait mettre les habits de ce domestique, elle pourrait faire auprès de lui ce service qu’il ne pouvait demander aux laquais du château.

Bella accepta tout ce que lui proposa le vieillard, car elle entrevoyait la possibilité de rencontrer l’archiduc au moyen de ce déguisement, et c’était là sa seule pensée. Elle courut chercher le costume de son nouvel emploi ; mais entièrement étrangère à ces vêtements, elle ne se reconnaissait pas entre les culottes et les pourpoints, et son vénérable maître fut obligé, non sans rire, de l’aider à s’habiller. Elle lui dit qu’elle allait retourner se cacher à la maison de campagne, et qu’elle s’y noircirait si bien le visage avec des décoctions de plantes, que personne ne la prendrait pour une fille.

Adrien reconnut à ce trait la prudence naturelle à son peuple ; il craignait cependant encore d’être découvert ; mais il se rassura complètement en entendant, lorsqu’elle passa sur la place publique, des garçons lui parler comme à leur ancien camarade, le domestique d’Adrien.

Après cela, il se rendit chez l’archiduc, qu’il trouva dormant après une nuit sans sommeil ; il le secoua pour le réveiller, et lui fit une longue réprimande sur la paresse, où la vertu, semblable à un navire perdu dans une mer sans fond, ne peut pas jeter l’ancre et finit par s’engloutir. Le soir il n’avait pas voulu le déranger, parce qu’avant minuit les heures de sommeil sont sacrées, et une de ces heures vaut mieux pour le repos du corps et pour l’esprit que deux après ; mais ronfler quand le soleil lui donnait dans le nez était tout à fait inconvenant ; il parla ainsi pendant une heure et sa réprimande rendormit le prince encore plus profondément ; de sorte que le vieux précepteur découragé l’abandonna, et se consola en démontrant à Cenrio que ce prétendu ouvrage de Pierre Lombard, qu’il avait découvert à Buick, était ou supposé ou fait par l’auteur à une époque à laquelle son génie et ses connaissances l’avaient abandonné.

Cenrio fit l’étonné, mais intérieurement il riait de voir qu’une vieille paperasse avait coûté tant de travail à ce savant homme. Il l’interrogea sur l’extraordinaire conjonction qu’il avait observée à Buick, sur quoi Adrien lui assura qu’un puissant conquérant devait être apparu dans l’Orient ; mais où, il ne pouvait pas le préciser.

Cenrio faisait semblant de l’écouter, mais il pensait à tout autre chose ; il avait dans la tête plusieurs événements dont il ne pouvait pas trouver la rime ; peut-être parce que le sort n’y avait mis que des assonances ; par exemple, il n’avait pu deviner ce qu’était devenu Bella Golem ; il ne savait pas non plus comment la vraie Bella avait rejoint la vieille Braka, qui l’avait laissée à Buick entre les bras de l’archiduc, toutes choses qu’il n’avait pas eu le temps d’approfondir avec le prince.

Lorsque le vieillard eut quitté la chambre en disant : Kyrios, kyrios, je donnerais bien quelque chose pour découvrir, ce conquérant, Cenrio soumit au prince les questions qu’il s’était adressées à lui-même.

L’archiduc n’était pas moins inquiet ; car au milieu de son bonheur il lui semblait que la Bella qu’il avait rêvée n’était pas celle qu’il venait de voir.

— C’est certainement celle que j’aime qui est perdue, disait-il, celle qui, au seuil de ma vie, m’est apparue comme une aurore passagère, au milieu d’un nuage divin ; ce que j’ai pressé dans mes bras, ce n’est que son imitation terrestre, qui satisfaisait avec moi ses appétits grossiers, et dont mon cœur a maintenant horreur. Que je devienne un pauvre pèlerin, que je parcoure la terre en redisant mon malheur à tous les vents, et en cherchant partout celle à qui j’appartiens pour toujours ; et si je ne la trouve pas, que je me réfugie dans la solitude et la paix d’un monastère : Cenrio, voilà ce que je désire ; et si je n’y arrive pas, je refuserai de remplir les espérances que le monde attend de moi.

Cenrio laissant le prince à ses réflexions, lui promit d’aller à Buick, et de faire toutes les recherches possibles pour déchiffrer l’énigme.

Pendant ce temps, Cornélius fut mandé au château. L’archiduc, pour rendre moins dangereuses ses visites à Bella Golem, avait promis à celle-ci de donner un emploi à son mari, à condition qu’il obtiendrait d’un certain nombre de seigneurs de haut rang le témoignage qu’il soit véritablement un homme.

Le petit avait déjà couru toute la matinée, et s’était fait donner par écrit l’opinion de différents seigneurs sur sa nature ; et il vit avec étonnement que chez tous il y avait plus ou moins de doute à son égard. Tous ces témoignages s’exprimaient, d’ailleurs, d’une manière conditionnelle. Voici ce que disait le baron de Vanderloo :

« — S’il restait assis à une table, on pourrait encore le faire passer pour un homme ; mais il faudrait qu’il ne se levât jamais, à cause de la petitesse disproportionnée de ses jambes, qui lui donnent l’air d’un chien habillé. »

Le seigneur de Meulen déclarait que :

« — Il serait irréprochable en tous points, si sa mère n’avait pas eu apparemment le corps trop chaud, à cause de quoi il ressemblait à un pain trop cuit, qui serait crevassé et ratatiné. »

Le comte d’Egmont avait mis sur la circulaire :

« — Il est très-bon dans certains cas de pouvoir cacher ses forces à l’ennemi ; Cornélius pourrait être utilement employé, étant mis dans la poche d’un soldat ; il appuierait son mousquet sur un des boutons de la veste, et l’ennemi serait effrayé de voir une fusillade sortir de la poche des adversaires. »

Le petit porta au prince ces observations et d’autres du même genre, qui toutes avaient été rédigées avec la meilleure intention possible de le faire réussir. L’archiduc les lut, et eut grand’peine à ne pas éclater de rire. Malgré cela il lui promit une place convenable dans un régiment qu’il allait former, et où il introduisit un nouveau genre de casque, remarquable surtout par un grelot et deux longues oreilles, qui en faisaient un ornement original.

Le petit était au comble de la joie de voir son désir satisfait. Aussi se trouvait-il très-fier de recevoir chez lui l’archiduc, qui lui demanda des nouvelles de sa jeune femme, et manifesta le désir de la connaître.

Ce jour même une fête devait avoir lieu dans la maison de Cornélius. Malgré une nuit de désappointement, malgré ses préventions, l’archiduc sentait une force magique qui se moquait de son amour pour la vraie Bella, et qui lui inspirait un désir invincible de revoir Golem. Ce sentiment, auquel il ne peinait, résister, n’était pas d’accord avec ce qu’il avait au fond du cœur ; l’un de ces sentiments exigeait quelque chose de possible et de positif, tandis que l’autre se perdait dans d’interminables rêveries.

Dès le matin Bella avait pris tristement le chemin de la maison de campagne, où elle comptait se glisser sans être vue, et par des détours connus d’elle seule.

Mais elle rencontra Peau-d’Ours qui s’était attardé à compter son trésor, qu’il avait presque recouvré par son travail.

Lorsqu’il aperçut Bella, il ne put retenir ses larmes, et lui demanda ce que c’était que sa nouvelle maîtresse, car il avait très bien remarqué qu’elle avait une figure fausse et imitée ; mais de peur de perdre sa place, il n’en avait osé rien dire. Bella lui recommanda le silence : elle lui dit que depuis l’accueil qu’on lui avait fait à son retour, elle avait en aversion Braka, Cornélius et le reste ; qu’elle ne pouvait se résoudre à soumettre son indépendance de princesse aux exigences de la ville ; et qu’elle voulait de nouveau vivre dans sa vieille maison, jusqu’à ce qu’elle rencontrât des gens de son peuple et libres comme elle.

Après cela elle lui demanda comment les choses s’étaient passées, et pourquoi, le soir de son arrivée à Gand, elle ne l’avait pas vu ; il lui raconta qu’il avait été envoyé par la fausse Bella pour introduire, par une porte dérobée, l’archiduc qui lui avait donné rendez-vous.

À ces mots, Bella lui ferma la bouche ; elle ne voulait plus rien entendre après cela : après avoir appris que cette aventurière lui avait enlevé la dernière chose qui la fît vivre au monde, l’amour de l’archiduc. Sa douleur déborda dans son âme ; lorsqu’elle put pleurer, les larmes la soulagèrent. Elle se pendit au cou de Peau-d’Ours, et y resta attachée pendant plus d’une heure. Heureusement le chemin n’était pas fréquenté, car autrement on se serait arrêté pour les regarder. Peau-d’Ours calculant en lui-même combien il avait encore de jours à servir, se mit à son tour à pleurer sa position, sans prendre attention au malheur de Bella ; semblable en cela au moulin, qui ne trouve belles que les eaux qui font tourner sa roue. Enfin craignant d’arriver trop tard à Gand, et voulant se débarrasser de Bella, pour terminer cette scène, il écrasa entre ses doigts une prune véreuse, tombée d’un arbre voisin et dit :

— Combien ce ver est plus heureux que nous autres hommes ! plus il vit, plus le fruit devient doux ; seulement, je ne saisis pas l’idée de cet animal, de rester enfermé dans sa chambre, et de se soustraire ainsi à toutes les jouissances de la vie ?

Le niais ne comprenait pas que sa position n’était autre que celle du ver caché dans un fruit délicat.

Belle était trop triste pour faire attention à ce qu’il disait ; elle lui ordonna de partir ; et il la quitta, en lui promettant de revenir chaque nuit, et de lui apporter ce dont elle avait besoin, moyennant quelque petite récompense. Elle ne pensait pas à ce qu’elle disait en ce moment, car elle avait tout perdu.

Ne s’inquiétant pas si elle pouvait être vue, elle entra sans aucune précaution dans cette maison mystérieuse ; en ouvrant la porte au moyen d’un secret de la serrure, elle ne fut assaillie par aucune considération sur le changement de son sort ; elle se sentait déshonorée, méprisable, depuis que l’archiduc ne l’aimait plus ; elle voulait l’oublier, tandis que, malgré elle, toute son inquiétude était de savoir où il se trouvait.

Guidée par cette pensée bien plutôt que par la faim, elle revint le soir au palais. Elle trouva fermée la porte d’Adrien, qui était en discussion avec plusieurs grands génies de sa connaissance. Elle restait indécise sous l’obscure entrée du château, lorsque le prince passa ; cet endroit n’étant pas éclairé, il la prit pour l’ancien domestique d’Adrien, qu’il s’était attaché par quelques petits cadeaux, et il lui cria de prendre une torche et de l’éclairer jusqu’à la maison de M. de Cornélius.

Bella s’empressa d’obéir ; elle alluma une torche et marcha devant lui. L’archiduc était fort agité ; un ami intime était arrivé d’Espagne, avec la nouvelle certaine que son grand-père ne pouvait plus lutter que quelques jours contre la maladie qui le minait depuis longtemps ; en vain fuyait-il la mort et allait-il d’une ville à l’autre, comme un malade qui veut changer de lit à chaque instant. Carvajal, Zapara et Vargas, ses médecins, lui avaient annoncé l’approche de ses derniers moments ; et voulant réparer ses torts envers Charles, il avait nommé régent le cardinal Unnenetz au lieu de Ferdinand, et laissait sans contestations à Charles sa succession légitime.

L’attrait magnétique d’une royauté prochaine agitait le cœur ambitieux de Charles, semblable à l’aiguille aimantée qui se meut pour tourner vers l’étoile polaire. Il était si absorbé qu’il ne jeta pas un regard à Bella ; il marcha sans faire attention, en suivant la lumière de la torche, et une fois arrivé il ordonna à Bella d’attendre sa sortie à la porte.

La pauvre Bella ! En éteignant sa torche elle ressemblait à un bon génie qui désespère de sauver celui qui est lui confié. L’air et le ton altier du prince lui avaient ôté tout le courage dont elle avait besoin pour lui parler ; elle le regardait comme perdu à son amour. Elle se tenait tristement appuyée contre le mur, lorsqu’un bruit de musique vint la tirer de sa douloureuse rêverie. Elle n’entendait pas les paroles des musiciens qui demandaient l’aumône devant la maison de Cornélius, splendidement illuminée ; ces musiciens lui rappelèrent aussitôt la manière dont elle s’était sauvée des mains des vieillards, ainsi que les émotions auxquelles elle avait été alors en proie. Elle craignait de les voir approcher ; elle ne savait pas ce qu’elle aurait perdu en se retirant !

Se voyant seule au milieu de cette réunion d’hommes qui erraient la nuit dans la ville, elle eut peur et se réfugia entre les colonnes d’une petite chapelle de la Vierge, peu fréquentée et adossée à la maison qui avait été la sienne. Cette bande de musiciens qui se faisaient entendre aux portes des maisons, était bien différente des grossiers chanteurs de la kermesse. Ce n’étaient pas des mendiants, ni des voleurs ; c’étaient des jeunes gens de toutes professions, qui, le soir, se réunissaient avec leurs guitares, et chantaient chacun leur lied. Ce qu’ils recueillaient, ils allaient le dépenser joyeusement le matin avant de se séparer, ou bien ils le donnaient à la fille qui avait bien voulu les accompagner.

Ces chanteurs étaient si aimés dans la ville, que les parents ne couchaient pas leurs enfants, avant qu’ils eussent fait leur tournée. Et si les petits garçons préféraient suivre les tambours qui battaient la retraite, les petites filles goûtaient bien mieux les chanteurs qu’elles accompagnaient jusqu’à leur cabaret.

Un grand nombre de chants, les uns gais, les autres tristes, avaient traversé l’oreille de Bella sans y laisser d’impression, lorsqu’un jeune étudiant voyageur vint se placer devant l’image de la Vierge, de telle sorte que son pâle visage était faiblement éclairé par les lumières de la maison, et commença un lied comme on en chantait beaucoup alors, d’une voix qui trahissait son émotion :


                                      I

La nuit propice est arrivée.
Les ténèbres cachent les hommes les uns aux autres,
Je peux donc laisser couler mes larmes

Et me promener sous la fenêtre de ma bien-aimée.
Le gardien de nuit crie les heures d’un ton monotone,
Le malade gémit sur son lit de douleur,
L’amour se plaint de ses blessures,
Et les cierges brûlent autour des cercueils.

                                      II

Ma bien-aimée est morte pour moi en ce jour,
Où elle épouse mon rival ;
J’ai enseveli mon amour dans la douleur.
Voue compter, mes pleurs, ce serait compter les étoiles ;
Autant la lumière des astres donne du courage,
Autant la lumière qui vient de sa fenêtre me fait mal.
Je vois d’épais nuages dans le lointain,
Et des spectres qui m’entourent.

                                      III

La maison est pleine de tumulte et de bruits étranges ;
Ces hommes m’évitent et ne me parlent pas.
Ils ont pitié de moi, et s’arrêtent autour de moi.
Ne suis-je donc point un de leurs semblables ?
Pendant le jour, les forêts me cachent,
Et la nuit sombre vient me rendre la liberté ;
Ma bien-aimée est heureuse dans ce beau jour
Qui me voue à la douleur éternelle.

                                      IV

Combien de fois me suis-je assis ici plein de joie,
Jusqu’au moment où les étoiles commencent à pâlir !
Ah ! le monde m’a oublié
Depuis que ma bien-aimée m’a abandonné.
La terre verdoyante n’existe plus pour moi ;
Le brillant soleil ne luit plus pour moi ;
La clarté de la lune m’est insupportable ;
La nuit voit couler la fontaine de mes larmes.


Là il s’arrêta, rejeta son manteau sur son bras, découvrit une lanterne d’où il tira un cierge allumé, et le piqua devant l’image de la sainte Mère ; puis il chanta sur un autre air :


La sainte Mère ne pense plus à moi,
Notre Père ne pense plus à moi.
Cependant j’allume ce cierge pour la sainte Mère,
Et je crois au céleste Père.


Lorsque le cierge éclaira le visage du jeune homme, Bella se souvint de l’avoir vu plusieurs fois devant sa maison, lorsqu’elle regardait dans la rue. Elle se supposa et non sans raison la cause de ses tourments, et comprit qu’il la croyait mariée. Un amour pur et fidèle lui était resté inconnu, tandis que celui qu’elle aimait l’abandonnait pour une aventurière.

Fallait-il donner son amour à ce malheureux ? C’était sauver une vie pleine de dévouement et de respect. Elle se dirigeait déjà vers le jeune chanteur pour se faire connaître et lui découvrir sa naissance et sa nation ; en ce moment la lune vint éclairer un clocher voisin, qui se dressa devant elle et lui rappela les pyramides de l’Égypte et sa patrie ; cette illusion chassa toute idée d’amour.

Un des garçons chanteurs fit le tour de l’assemblée tenant une chandelle d’une main, un plateau de l’autre ; il passa également devant elle ; ce plateau ne contenait que des fruits, quelques poires et quelques pommes, restes du repas que les enfants leur avaient donnés ; aussi Bella croyant qu’on les lui offrait, prit une poire et la porta à sa bouche. Le garçon la regarda avec étonnement et lui fit comprendre qu’il fallait payer ; Bella, fort embarrassée, porta la main à sa poche, et prenant pour de l’argent un vieux bouton que le domestique y avait laissé, elle le déposa dans le plateau ; le garçon se mit à rire, et appela toute la bande qui lui ordonna, puisqu’elle n’avait pas d’argent, de chanter son plus beau lied.

La pauvre Bella était dans le plus grand effroi, aucun lied ne lui revenait à la mémoire au moment où elle était obligée de chanter. Enfin, elle se leva, et dans sa douleur chanta ce qui suit :


Celui qui s’est frappé contre une pierre
Saute haut ;
Son visage dit : Hélas ! et malheur !
Appellerez-vous cela danser ?

Celui que l’amour a trompé
Crie haut ;
Sa voix dit : Hélas ! et malheur !
Appellerez-vous cela chanter ?

Ô douleur ! Comment pourrais-je te chanter ?
Tu es si dure pour moi !

Ô mon cœur ! où te porter maintenant ?
Personne ne veut plus de toi !
L’amour et l’honneur sont perdus !


Bella avait chanté ces paroles avec une telle émotion dans la voix, que le chanteur mélancolique cessa sa prière, et, sans la regarder, versa une partie des fruits et de la monnaie du plateau dans sa toque, qu’elle tenait à la hauteur de ses yeux pour se cacher. S’il avait pu la voir, il lui aurait tout donné, car il était le chef de la troupe. Les amours purs comme celui-là donnent à l’âme une telle délicatesse, qu’on fait du bien même à ceux dont le talent ne peut vous détourner de vos pensées.

Le pauvre écolier se sentit comme soulagé après cette aumône. Par discrétion il ne leva pas les yeux vers celui à qui il venait de faire du bien, et emmena sa troupe de peur qu’on ne tourmentât encore ce pauvre étudiant, en le faisant chanter de nouveau.

Lorsque Bella fut seule, elle courut se jeter à genoux à la place que venait de quitter le jeune homme, et où il avait laissé sa lanterne et un bouquet. Les fleurs exhalaient une si douce odeur et la sainte Mère parut la regarder avec tant de tendresse, qu’elle sentit que le péché de son peuple était pardonné :

— Sainte Mère, s’écria-t-elle, nous pardonnes-tu notre crime ? nous recueilles-tu, après que nous t’avons chassée ?

Il lui sembla qu’alors la sainte Mère la regardait avec amitié, et son cœur s’oublia si bien dans cette contemplation qu’elle remarqua à peine la foule des invités qui, vers minuit, sortirent de la maison de Cornélius.

Deux pages de l’archiduc se racontaient qu’ils avaient pris le petit Cornélius endormi avec de l’opium, et l’avaient caché sous le poêle, où ils l’avaient suspendu en l’attachant par les quatre membres aux pieds du meuble ; et qu’il était très-fâcheux qu’on ne fît pas encore de feu, car il aurait poussé de jolis cris en se sentant cuire. Ils passèrent sans apercevoir Bella, qui ne fit pas non plus attention à eux ; et lorsque le cierge du pauvre écolier fut éteint, elle se sentit transportée, les yeux ouverts, dans un autre monde. Elle se vit tenant sur son sein un enfant, ressemblant à l’archiduc, et que des peuples nombreux venaient saluer de tous côtés.

Au milieu de cette vision, elle entendit la voix aimée de l’archiduc qui lui dit :

— Allons, réveille-toi ; allume ta torche et éclaire-moi.

En ce moment Bella chancela ; elle avait vu Bella Golem, qui, couverte d’un grand manteau, un flambeau à la main, avait reconduit le prince jusqu’à la porte.

L’archiduc, sans se préoccuper des difficultés qui pouvaient l’empêcher de voir Golem, s’approcha d’elle et lui dit :

— Ainsi demain je serai à tes côtés ; après-demain aussi, et aussi toutes les nuits ; pourquoi pas aussi le jour ? Si j’étais libre et prince d’un peuple qui, comme nous, oublie dans les joies de l’amour les folies de la vie !

— Souviens-toi des perles que tu m’as promises, dit Golem.

Bella alluma sa torche au flambeau ; sa toque était restée devant la chapelle avec les fruits ; et son manteau cachait ses habits d’homme.

Le duc la reconnut, et portant la main à son front, il s’écria :

— Elles sont deux !

— Faut-il donc que je te revoie toujours ici, maudite créature, toujours craindre que tu ne mettes fin à mon existence, cria Golem, en la piquant d’une longue aiguille à cheveux faite en forme de dard.

Mais l’archiduc à qui, en ce moment, venait de se révéler tout ce qu’il n’avait pu croire, saisit Golem Bella par les cheveux ; sur son front il vit le mot qui la faisait vivre : AEMAETH ; il effaça précipitamment la première syllabe, et le corps tomba aussitôt à terre.

Le manteau était étendu sur cette masse informe ; on aurait dit un de ces tas de sable que ramassent les servantes, et sur lesquels elles étendent un linge quand on les rappelle à la maison, pour que personne ne vienne y toucher.

Ni l’archiduc ni Bella ne jetèrent un regret à cette masse d’argile ; en un tour de main le prince enleva Bella dans ses bras, avec tant de précipitation, qu’il fit tomber la torche ; il la porta, cachée dans son manteau, jusqu’à une fontaine, où il se lava d’eau fraîche les mains et le visage, pour effacer toute trace de l’attouchement qu’il avait eu avec cette trompeuse créature d’argile.

Lorsqu’il se fut purifié, il baisa la vraie Bella sur les lèvres, et lui avoua comment toutes ces faussetés l’avaient fait tomber dans un piége infâme, et la pria de lui raconter comment elle se trouvait dans ces habits.

Bella se retrouvant en possession d’un trésor qu’elle avait cru perdu, était cependant très-agitée, et cherchait à paraître joyeuse et calme. C’était bien encore les mêmes liens qui les unissaient, mais ils n’avaient plus cette première fraîcheur, semblable au duvet d’un beau fruit, que le contact du monde enlève bientôt aux âmes innocentes ; c’était ce qui nous arrive à nous autres, buveurs, lorsqu’on achève de remplir un tonneau de vin précieux avec une petite quantité d’un vin inférieur ; le vin n’en est pas moins clair, moins goûté, mais il n’est plus pur.

Charles restait calme, mais par la force de sa volonté ; il voulait se venger d’avoir été trompé, et la conduite d’Adrien l’irritait si fort, qu’il ne parut pas s’intéresser à ce que lui racontait Bella de ses malheurs, de son abandon et de son désir de retourner en Égypte. L’archiduc, troublé et échauffé par la joie de bientôt régner, résolut de jouer à Adrien, qui allait partir en Espagne pour surveiller le cardinal Ximenès, un tour qui lui indiquerait bien la fin de son préceptorat.

La nuit même il devait se tenir un conseil présidé par Adrien. Il fut convenu qu’à la fin de la séance, Bella entrerait accuser Adrien de la délaisser, et demander un jugement contre lui.

Bella voyant l’archiduc si calme, essaya à son exemple d’oublier sa tristesse et accepta son rôle dans cette plaisanterie ; elle croyait de son devoir de ne plus se souvenir de ses douleurs, surtout parce que l’archiduc lui avait promis de faire quelque chose pour elle et pour son peuple dispersé.

Après être convenus de leur plan, ils rentrèrent au château par une porte dérobée. L’archiduc offrit à Bella de quoi se rafraîchir, et la fit reposer sur son lit. Puis il la quitta, bien à regret, pour entendre pour la première fois discuter le sort de l’univers. Le conseil se composait d’Adrien, de Chièvres, de Guillaume de Croï, son neveu, et de Sauvage.

Lorsque l’archiduc entra, il remarqua, non sans vanité, la manière inusitée dont on le salua. Chacun calculait intérieurement ce que pouvait lui rapporter ce changement. Pour eux, Ferdinand son grand-père n’était plus malade, il était mort, enterré et oublié. Tous s’efforçaient de l’emporter sur les Espagnols dans le cœur du jeune archiduc qui avait une aveugle confiance en leur dévouement, et cherchaient à faire triompher leurs intérêts et leur ambition, bien plutôt que l’honneur et la gloire de leur roi.

On croyait le conseil fini, lorsque Charles annonça que, maintenant qu’il était son propre maître, il voulait ouvrir une enquête sur la conduite de son précepteur Adrien, principalement pour s’assurer s’il avait rempli exactement ses vœux de chasteté. Tous parurent étonnés, et Adrien, qui n’avait jamais entendu le prince parler sur ce ton et se croyait sûr de son innocence, perdit son sang-froid, et offrit de se soumettre au tribunal le plus sévère.

— Nous ne voulons pas juger, dit Charles, mais seulement donner des preuves ; et voici qui va vous montrer sa ruse cléricale !

À ces mots, il fit entendre un signal convenu, et Bella entra dans la salle avec la livrée du cardinal. Le cardinal rougit aussitôt visiblement ; les autres personnages ne comprenaient pas ce que cela signifiait, jusqu’à ce que l’archiduc demandât à Adrien de lui dire en conscience si c’était bien là son domestique ; si c’était un garçon, si au contraire il n’était pas sûr que ce fût une fille, si, enfin, cette fille n’avait pas couché dans son lit.

Adrien avait tellement perdu toute assurance, qu’il ne put prononcer un mot. Toutes les arguties qu’il avait employées dans sa vie ne vinrent pas l’aider à se défendre ; enfin il dit qu’il n’avait rien à répondre, que c’était un complot monté contre lui, et qu’il serait bientôt vengé.

L’archiduc et Bella ne voulurent pas jouir plus longtemps de son embarras. Il prit Bella dans ses bras, et réhabilita le pauvre Adrien aux yeux de l’assemblée, en disant que c’était lui-même qui avait amené cette jeune fille et l’avait mise nu service du cardinal pour l’avoir plus près de lui.

Adrien respira après ces paroles, et les conseillers vantèrent l’habileté précoce du jeune prince. Chièvres, qui, le croyant encore fort maladroit, l’aurait volontiers laissé faire la cour à sa femme pour le tenir plus facilement en son pouvoir, assura que dorénavant il se garderait bien de le laisser seul avec elle.

L’archiduc dit à Bella d’aller trouver madame de Chièvres, qui habitait au château, de se faire donner les plus beaux habits et de revenir avec elle au conseil où il avait encore quelques papiers à signer pour le départ d’Adrien. Ces papiers à expédier n’étaient qu’un prétexte pour gagner du temps.

Des désirs opposés se partageaient l’esprit de l’archiduc. Il se demandait ce qu’il devait à l’amour, ce qu’il devait à sa position ; s’il pouvait épouser une duchesse d’Égypte, et si cela n’apporterait pas le trouble sur son trône.

Il n’avait pas encore terminé cette délibération intérieure, lorsque Bella, vêtue d’une robe de brocard d’argent parsemée de fleurs rouges, une petite couronne de duchesse sur la tête, entra dans la salle avec madame de Chièvres. Tous restèrent étonnés à la vue de son noble maintien, au point que Sauvage et de Croï se dirent à l’oreille que ce devait être quelque princesse que Charles avait résolu d’épouser.

Charles s’inclina devant elle, la fit asseoir sur le siége d’honneur qu’il venait de quitter, et essaya de parler ; son émotion l’en empêcha. Chièvres s’aperçut de cette hésitation, et voulant lui donner le temps de se remettre, il vint vers lui et lui raconta qu’Adrien était parti, et que la crainte de voir sa réputation endommagée lui avait porté à l’estomac. Le succès de sa plaisanterie tira, pour un instant, l’archiduc de son agitation intérieure, et après un silence il dit à l’assemblée :

— Je reconnais publiquement Isabelle, fille du duc Michel d’Égypte, comme héritière de ce pays, et princesse de tous les Bohémiens errants en deçà et au delà des mers ; je lui donne la liberté de les renvoyer tous dans leur patrie, à la seule condition qu’elle restera auprès de nous pour faire notre bonheur.

Bella qui n’avait pas tout entendu, occupée qu’elle était à conserver son maintien et son air imposant, lui sauta au cou lorsqu’il prononça ces derniers mots. Ce mouvement soulagea Charles qui craignait d’être obligé d’aller jusqu’au mariage, et il lui rendit son baiser avec un redoublement de tendresse.

Les conseillers demandèrent qu’on procédât au baise-main, et Chièvres qui cherchait à prévenir tous les désirs de son maître, dit à sa femme de loger chez elle, le mieux possible, la princesse d’Égypte, jusqu’à ce qu’on lui eût préparé un palais digne d’elle. Charles lui fit la grâce d’accorder ce que, quelque temps auparavant, il aurait demandé comme une faveur à madame de Chièvres. Bella passa avec sa nouvelle mère dans une autre partie du château, tandis que Charles resta encore quelque temps avec ses conseillers.

Le jour était levé depuis longtemps, les oiseaux chantaient leurs chansons, et les hommes politiques allaient se coucher ! Charles se contenta de s’étendre sur un banc de gazon dans le jardin, où il ne put dormir, et où Bella put le contempler de sa chambre.

Dans la maison de Cornélius régnait le plus grand désordre ; lorsqu’en se réveillant il se trouva sous le poêle, il se mit à crier et appela les domestiques qui accoururent dans les costumes les plus légers. Tous étant plus ou moins ivres, ils ne s’étaient pas inquiétés le moins du monde de leur maître. Peau-d’Ours, lui-même, avait oublié cette nuit d’aller voir son trésor. Le petit, qui était balancé au-dessus d’un carreau représentant la mer couverte de vaisseaux, s’imaginait, dans son ivresse, qu’il volait au-dessus des flots.

Mais lorsqu’on lui eut détaché les pieds et les mains et qu’il tomba sur ce qu’il prenait pour la mer, il se crut perdu. Et cette idée le poursuivit, même après qu’on l’eut retiré de dessous le poêle et qu’on l’eut lavé. Enfin il finit par se dégriser et se fit mener à sa chambre à coucher. Mais quel ne fut pas son trouble, en ne trouvant d’autre trace de sa femme que le lit défait. C’était une énigme pour tous, même pour Braka et pour la servante, qui savaient cependant qu’il avait dû se passer quelque chose d’extraordinaire.

— Le ciel l’aura rappelée à cause de ses vertus, mon enfant, dit Braka, la fenêtre est encore ouverte.

Le pauvre petit Cornélius regarda par la fenêtre pour voir s’il n’apercevait pas encore de loin sa femme. Braka se consola en pensant que l’archiduc avait dû lui préparer un refuge.

Le petit, à qui une hirondelle avait laissé tomber quelque chose dans la bouche, quitta la fenêtre et se mit à courir comme un fou dans la maison ; il trouva la porte ouverte et réprimanda violemment Peau-d’Ours à ce sujet ; mais lorsqu’il vit le manteau de sa bien-aimée, et dessous, une masse d’argile, sans savoir pourquoi il se prit d’une tendresse pour cette terre, comme si c’eût été la femme qu’il avait perdue ; il la ramassa soigneusement et la porta dans sa chambre, il l’embrassa mille et mille fois, tout en cherchant à lui donner une forme qui ressemblât à sa Bella. Cette occupation lui apporta quelque consolation ; pendant ce temps il avait envoyé de tous côtés chercher des nouvelles de la retraite où elle s’était cachée, ou du moins du chemin qu’elle avait pris pour s’enfuir. Mais personne ne put lui donner de renseignements.

Enfin Braka, qui se croyait frustrée des profits qu’elle aurait pu tirer de l’amour de l’archiduc et de Golem Bella, lui apporta la nouvelle que Isabelle, la princesse d’Égypte, qui avait été recueillie au château, et grâce à qui tous les bohémiens obtenaient la permission de se montrer sans obstacle et de gagner leur vie librement, n’était autre que sa femme.

Le petit resta un instant cloué en place, puis il ceignit son épée et courut au château demander à l’archiduc des explications.

L’archiduc lui donna aussitôt audience, l’entendit, lui dit qu’il allait citer la princesse à son tribunal, et assembla pour cela plusieurs seigneurs autour de lui.

Cornélius était si enorgueilli, il faisait des yeux si vaniteux, qu’il put à peine reconnaître Isabelle vêtue d’une robe de soie brodée d’hermine, et accompagnée de madame de Chièvres, qui avait une robe de damas sur laquelle étaient brodés Adam et Ève au pied de l’arbre du bien et du mal, lorsqu’elle entra dans la chambre et vint s’asseoir avec cette dame à la place qui leur avait été assignée.

L’archiduc demanda alors à monsieur de Cornélius Népos sur quoi il fondait sa plainte. Cornélius, qui n’avait pas étudié la rhétorique pour rien, se mit à expliquer toute l’affaire et à dérouler son plaidoyer. Il fut si pathétique qu’il s’empara de toutes les sympathies conjugales des juges ; il parla des premières joies de deux nouveaux mariés, de cette tranquillité qui n’est interrompue que par les efforts qu’on fait pour employer toutes les forces de sa passion à produire un premier-né, le plus beau possible ; car l’usage des hommes n’est pas de partager entre les enfants, selon leurs talents, la succession du père, mais de tout donner à l’aîné qui doit représenter la famille. C’était ce premier-né, la future joie du pays d’Hadeln, que la conduite légère de sa femme venait de lui enlever, sans penser que le trouble qu’elle avait dans son âme se reproduirait peut-être dans celle de son enfant.

— Le diable parle par la bouche de cet avorton, dit tout bas de Chièvres ; moi qui ne m’émeus pas facilement, je m’intéresse à son infortune.

Le petit continua :

— Et comment pourrais-je vous dire mon malheur, puisque pendant cette même nuit je voguais sur l’immense Océan, et que je fis naufrage sur un lit qui n’était pas le mien : triste présage de ce qui devait arriver au mien, et ce fut cela qui donna l’éveil ! Comme un aigle, les ailes déployées, volant au-dessus des flots, je regardais le soleil, espérant qu’il m’indiquerait la retraite où était caché tout mon bonheur !

— Oui, c’est vrai ! s’écria madame de Braka, qui avait été appelée comme témoin ; c’était deux jeunes garnements qui l’avaient attaché sous le poêle ; et voyez le pauvre petit homme, il est encore tout faible, il aurait pu se faire bien du mal.

À cette interruption faite dans une bonne intention, tout l’auditoire éclata de rire ; le petit, furieux, tira son épée et allait frapper la vieille, si un hallebardier n’était venu à temps pour l’arrêter.

Après ce plaidoyer, il fut interrogé avec Braka par Cenrio selon les formes régulières de la justice, et ils furent convaincus d’avoir vécu jusque-là, dans la ville, sous des titres supposés. Mais quant à leurs accusations à l’égard de Bella, ils ne voulurent pas céder, et demandèrent qu’on fît venir le prêtre qui avait béni leur union.

Bella ne put se contenir plus longtemps ; elle leur demanda avec indignation s’ils avaient oublié la manière dont ils l’avaient chassée de leur maison, après l’avoir abandonnée à Buick, en la laissant entre les mains d’une infâme entremetteuse ; elle leur demanda si c’était ainsi que le petit était reconnaissant de ce qu’elle avait fait de lui un homme, d’une racine informe.

Le petit et Braka se trouvèrent dans un grand embarras ; mais la vieille eut bientôt fait ses réflexions ; elle passa sans hésiter du côté de Bella :

— Tout ce que j’ai dit, s’écria-t-elle, ne m’est sorti de la bouche que par crainte de ce petit homme ; mais maintenant je dois avouer qu’une personne quelconque a été unie à Cornélius sous le nom de Bella, laquelle personne a disparu sans qu’on sache comment ; mais voilà la vraie Bella, que je dois honorer comme princesse, moi qui suis à son service depuis ses premiers ans.

Là-dessus elle poussa un aboiement digne d’une meute affamée, et se prosterna devant Bella.

Le petit homme-racine, à ces mots, sauta comme un furieux, jeta ses gants à terre, et jura de se battre avec quiconque contesterait l’existence de sa femme et prétendrait qu’il fût une mandragore.

De Chièvres objecta que, pour se battre, il fallait d’abord prouver qu’il fût homme, chrétien, et égal en rang à ses adversaires.

Cornélius répondit qu’il avait un serviteur, nommé Peau-d’Ours, qui pouvait certifier la vérité de tout ce qu’on lui contestait, et demanda la permission d’aller le chercher.

On la lui accorda.

Pendant cet intervalle, on apprit par les bavardages de Braka que le petit savait découvrir et déterrer les trésors cachés. De Chièvres, qui écoutait attentivement, dit au prince :

— Dieu vous bénit en vous envoyant un ministre des finances dans la personne de cette mandragore qui assurera votre gloire à venir ; sans compter vos fantaisies qu’il pourra satisfaire, il vous donnera dorénavant un moyen de vous ouvrir toutes les voies. Ce sera l’âme de l’État ; son génie saura allier les droits divins des peuples avec les intérêts des gouvernements. Vive l’archiduc, et sa mandragore secrétaire d’État !

L’archiduc découvrit en ce moment la sagacité de cet homme, qui devait plus tard lui venir en aide dans bien des circonstances.

Il fit à Chièvres un signe de tête plein de bonté, et chercha le moyen de s’attacher le petit homme. Chièvres, par cette découverte, avait conquis sa faveur et sa confiance.

L’archiduc salua très-amicalement le petit lorsqu’il revint avec Peau-d’Ours, portant les vêtements qui restaient de Golem Bella, ainsi que l’ébauche de sa statue. Le petit avait promis au pauvre garçon de lui rendre en une seule fois tout le reste de son trésor, à condition qu’il témoignerait qu’il n’y avait qu’une seule Bella ; qu’elle avait quitté la maison après son mariage, sans motifs, et n’avait laissé qu’un tas d’argile recouvert de son manteau. Il devait également jurer qu’il connaissait les parents de son maître, et qu’ils étaient regardés à Hadeln comme bons chrétiens et des gens de vieille noblesse.

Le pauvre Peau-d’Ours, Peau-d’Ours le mort, promit tout ; il entra et commença à défiler son faux témoignage ; mais comme Braka et Bella étaient mêlées dans l’affaire, la partie nouvelle de son corps, l’édition revue et corrigée de sa nature, voulait aussi répondre.

— Lui homme, lui pas homme ; Bella mariée, Bella chassée de la maison…

Enfin, il se coupa tellement dans ses réponses, que les juges considérèrent son témoignage comme nul.

Le petit homme était fou d’impatience ; il arracha au pauvre Peau-d’Ours les vêtements et l’image de Bella Golem, le mit à la porte à coups de pied, et jura qu’au lieu de lui rendre son trésor, il le distribuerait en aumônes ; qu’il le poursuivrait en vain jusqu’au dernier jour ; qu’il aurait beau, pour le recouvrer, servir tous les maîtres, trahir celui-ci pour celui-là afin de gagner quelques thalers, passer d’une armée à l’autre pour gagner une prime d’enrôlement, sa nouvelle nature dépenserait tout l’argent amassé d’une manière aussi honteuse ; et ainsi au dernier jour il serait aussi pauvre, aussi déguenillé, aussi désolé qu’en ce moment même[1].

Après avoir lancé cette malédiction, le petit se tourna tristement vers la figure d’argile.

De Chièvres lui demanda ce que cela représentait ; il montra Bella en pleurant amèrement. Qui aurait reconnu dans ce cornichon, fiché au milieu d’une boule de terre, le nez fin et gracieusement mobile de Bella ? Mais cette image suffisait à son amour ; et c’était surprenant de le voir embrasser ce morceau d’argile, qu’il détrempait de ses pleurs. Pauvre Prométhée ! Il regardait de temps en temps Bella d’un air si furieux, que l’archiduc eut un moment peur qu’il ne prît l’éclat des yeux de sa bien-aimée pour l’inoculer à sa boule d’argile. Il craignait aussi que ses mains ne prissent racine dans la terre, et que sa nature argentifère ne se perdît s’il redevenait végétal.

Lui et Bella avaient deviné depuis longtemps que c’étaient les restes terrestres de Golem, et cela leur fit horreur.

Bella ne se moqua point des efforts que faisait le petit pour modeler cette figure ; elle eut pitié de lui, et demanda qu’on levât la séance : car c’était elle qui avait causé tout son malheur, en le tirant du sein de la terre.

— J’aurais bien dû y rester, s’écria maladroitement le petit, oubliant son système de dénégation ; les taupes, les vers et les fourmis ne m’auraient pas fait tant de mal que vous tous.

De Chièvres déclara que cet aveu suffisait, et quitta la chambre avec les autres seigneurs de la cour.

Lorsqu’ils furent partis, l’archiduc frappa sur l’épaule de Cornélius et lui dit qu’il fallait réfléchir sur la distance énorme qui le séparait, lui, racine, de Bella, princesse ; qu’il n’était pas possible qu’il fût le maître de Bella. En effet la Bible dit à la femme : « Que le mari soit ton seigneur et maître. » Le peuple qui lui était soumis voudrait-il la voir obéir à une mandragore ?

Le prince ajouta qu’il serait très-possible et très-faisable qu’il l’épousât de la main gauche[2], et qu’il habitât la même maison qu’elle, avec le titre de feld-maréchal ; mais à condition de ne partager ni son lit, ni sa table. En échange de cette distinction, il devait chercher, avec un zèle infatigable, tous les trésors cachés et les abandonner au prince en sa qualité de protecteur du pays Bohémien.

Le petit réfléchit un instant, puis s’écria :

— Bravo ! tout cela me va ! Je sauterais au cou de Votre Altesse, si elle n’était pas si grande. J’aurai ma chambre à coucher à moi, où je pourrai dormir tranquillement ; je ne sais pas encore ce que c’est que de dormir, car ma femme que j’ai perdue, si ce n’est pas la même que celle-ci, ne me laissait pas de repos. Cela m’a coûté une paire d’yeux tout neufs que j’avais à la nuque, et avec lesquels j’aurais pu prévoir qu’il ne fallait les montrer à personne. Les repas en commun avec ma femme que j’ai perdue, si ce n’est pas la même que celle-ci, répéta-t-il, ne m’étaient pas non plus très agréables ; j’avais beau crier, elle prenait toujours les meilleurs morceaux, et si je ne me tenais pas tranquille, elle me frappait au visage avec des os brûlants et avec la cuiller à soupe.

Bella ayant accepté le projet, l’archiduc envoya auprès du curé qui avait déjà marié une fois Cornélius, et le menaça de le condamner au pain et à l’eau pour avoir béni un mariage secret, s’il ne consentait à en faire un second en public.

Le pauvre curé se soumit, et l’union fut célébrée devant quelques intimes de l’archiduc ; union qui devait établir de graves rapports entre les personnages subalternes, c’est-à-dire Braka, Cornélius et le curé ; comme entre les héros de notre histoire, l’archiduc et Bella.

Cependant au moment de prononcer les paroles de consentement, Bella se mit à pleurer ; l’archiduc lui demanda la cause de ses larmes, et elle n’en put donner d’autre que le souvenir d’une petite chatte qu’elle avait noyée à cause de Cornélius, péché dont elle ne s’était pas confessée. Comme ce n’était pas assez important pour suspendre la cérémonie, on passa outre, et le mariage fut considéré comme conclu. Le soir même, le petit exprima sa reconnaissance à l’archiduc en mettant à jour un trésor caché dans une niche du château, consistant en chaînes d’or et pièces de monnaie, et qui était là depuis plus de deux siècles.

L’archiduc, lorsqu’il se trouva seul le soir avec Bella, se sentit tout troublé au souvenir de Golem Bella, qui s’était brisée en tombant à terre. De son côté, Bella ne retrouvait pas sa première familiarité avec le prince ; si bien qu’ils furent tous deux très-contents de voir que leurs lits n’étaient pas aussi rapprochés qu’à Buick.

L’archiduc fit un beau songe. Il crut voir les grands d’Espagne, qui ne se découvraient devant personne, pas même devant le roi, prosternés à ses pieds, et liés par les chaînes d’or découvertes par le petit. Il lui sembla qu’avec cette chaîne il pouvait se procurer des milliers de soldats, et que, partout où il se présenterait avec ces soldats on lui rendrait hommage.

Pendant ce temps, Cornélius, son voisin, trop agité pour dormir, se sentait toujours attiré par le morceau d’argile qui était maintenant le seul trésor de son cœur ; l’excitation causée par son bonheur récent lui fit réussir son image ; la terre se pétrissait sous ses doigts pour former une ressemblance tellement frappante, qu’il préféra bientôt la femme qu’il venait de composer à celle qu’il avait perdue.

De son côté Bella reposait tranquillement, lorsque sur les minuit un bruit de voix assez extraordinaire se fit entendre à la fenêtre. Elle reconnut bientôt la langue de son peuple dont les principaux chefs, ayant appris que l’archiduc leur avait donné la liberté de se montrer dans les Pays-Bas, étaient accourus auprès de leur princesse qui venait d’être reconnue, et s’empressaient, par une sérénade, de lui donner l’assurance de leur fidélité et de leur amour à toute épreuve.

Nous avons essayé de donner une traduction de ce qu’ils chantèrent ; mais auparavant nous allons décrire la danse qui précéda. Ils avaient trempé leurs mains et leurs vêtements dans une dissolution de phosphore alors connu d’eux seuls, de sorte qu’ils brillaient au milieu d’un nuage de vapeur, et quand ils se touchaient ou se frottaient l’un contre l’autre, ils faisaient jaillir une lumière éclatante ; ce fut au milieu de cet embrasement que commença leur chant :


                                I

Les crimes sont expiés !
Nous échappons aux flammes,
Et nous sommes tous réunis
Autour de notre princesse.
Nous éveillons cette belle
Par nos douces chansons.
La couronne résonne
En se frappant contre le sceptre
Qui gouverne immuablement,
Passant de père en fils
Dans la maison souveraine,
Selon la volonté divine.

                                II

Le souffle de l’automne remplit
Nos yeux de larmes,
Notre cœur, de saints attendrissements,

Au souvenir de notre patrie.
Maintenant s’élèvent les vagues
Qui entraînent tout.
L’instant créateur
Anime les champs,
Et les forêts verdoyantes
S’élèvent du sein de la terre,
Et les enfants innombrables
Chantent les plaisirs de l’hiver.

                        III

Viens, Bella, conduis les tiens,
Nous te jurons fidélité.
Viens et fuis avec nous en liberté.
Loin ce château, bâti de pierres inanimées,
Vois comme ces murs sont noirs ;
La tristesse y habite.
Comme s’entre-choquent les armes
Des gardiens attentifs.
Nous, nous nous réjouissons,
Car nous vivons depuis ce matin,
Nous suivons dans notre marche
Le vol des oiseaux.


Bella appartenait à cette famille d’oiseaux qui, malgré le bon accueil que leur font les hommes, dès qu’ils entendent dans les airs la voix de leurs frères ne peuvent s’empêcher de les suivre.

N’y a-t-il pas sous les glaces du pôle de pauvres habitants qui ne goûtent aucune des joies ni des inventions de notre zone, et qui, lorsqu’ils aperçoivent un cygne, se jettent à l’eau, s’imaginant qu’en le suivant ils retrouveront leur patrie ? Combien ce sentiment devait-il être encore plus fort chez Bella, où il se joignait au désir de régner. Elle était en Europe comme cette fleur exotique qui ne s’ouvre que la nuit, parce que cette heure est celle où brille le jour dans son pays. Sa passion et la pensée de ses malheurs se heurtaient sans ordre dans sa tête. Sans savoir pourquoi, elle ne pouvait se résoudre à rester ; elle aimait l’archiduc comme elle l’avait aimé autrefois ; mais elle sentait que depuis qu’il en avait aimé une autre autant qu’elle, elle seule gardait et emportait son premier, son innocent amour ; elle vit que cette union avec le petit, sans altérer en aucune manière son innocence, lui montrait clairement que la pensée de son Charles n’était pas de l’épouser, comme elle l’avait cru dans son orgueil de princesse. Que lui importait l’habileté de l’archiduc à lui procurer les plus grandes richesses. Elle ne connaissait que l’opulence de la pauvreté, qui possède tout parce qu’elle n’a besoin de rien ; elle ne connaissait que son peuple qui considérait un acte de dévouement pour elle comme une dette acquittée. Pendant ce combat intérieur, elle s’approcha du lit du prince et l’embrassa. S’il s’était éveillé, elle n’aurait pas pu se décider à le quitter.

Dans son sommeil il chercha à se débarrasser de ses embrassements, parce que dans son rêve il lui semblait que les chaînes d’or avec lesquelles il emmenait les peuples prisonniers s’enroulaient de plus en plus étroitement autour de ses jambes, au point d’entraver sa marche.

Mais Bella était trop agitée pour faire attention à ces mouvements. Elle se précipita par la fenêtre pour rejoindre les siens, sans réfléchir si elle sautait de haut ; le bonheur de son peuple voulut qu’elle ne se fît aucun mal. Sa chambre était au premier étage ; et l’écolier qui, après avoir reconnu qu’elle était au château, était venu promener sous ses fenêtres sa douleur et son amour malheureux, la reçut dans ses bras.

Les bohémiens la reconnurent, lui mirent la couronne sur la tête, le sceptre à la main, et sans faire de bruit, sans éveiller l’attention des gardiens, et en entraînant en même temps l’écolier, de peur qu’il ne les trahit, ils l’emmenèrent jusqu’aux portes de la ville, où des chevaux rapides les attendaient et les éloignèrent bientôt de Gand par des sentiers cachés à toutes les recherches.

Lorsque l’archiduc fut réveillé de ce rêve ambitieux terminé d’une manière assez triste, par l’éclat du jour qui semble dire insolemment aux rêves : « Vous n’êtes pas vrais, car vous ne pouvez rester quand j’arrive », il pensa que toutes ces inquiétudes n’étaient que des chimères, des élancements du cerveau.

Mais qui donc remue notre cerveau ? N’est-ce pas celui qui fait mouvoir toujours également et selon des changements réguliers les étoiles à la voûte du ciel ?

Le trésor de l’archiduc était intact devant son lit, et il se mit à jouer tout doucement pour ne pas éveiller Bella.

La foule affairée se pressait de plus en plus épaisse dans les rues, et Bella ne s’éveillait pas ; le prince l’appela, puis alla à son lit ; il ne l’y trouva pas. Il parcourut la maison avec inquiétude ; Bella ne répondait point.

— Elle cueille peut-être un bouquet pour nous parer ce matin. Elle est peut-être à la messe, qui remercie Dieu de son bonheur !

L’heure suivante, se passant sans nouvelles de Bella, vint démentir ces suppositions. L’archiduc interrogea sans résultat les sentinelles. Il fit enfin appeler Braka. La vieille pleurait la disparition de Bella ; tous ses beaux projets étaient partis avec elle.

Quand un malheur arrive, les femmes sont ainsi faites : la gravité de l’événement ne retient pas la colère de leur langue ; et leur tête se remplit tellement de leurs impressions, qu’elles ne gardent plus aucune retenue.

Aussi au lieu de s’effrayer de la colère du prince, Braka lui reprocha amèrement d’avoir, par son entêtement à l’unir avec Cornélius, poussé Bella à s’enfuir.

L’archiduc ne répondit rien ; il vit bien qu’elle avait raison, que sa maladroite prudence lui avait fait perdre ce qu’il avait de plus cher, ce qui avait fait le bonheur de sa vie ; il se sentit aussi méprisable aux yeux de cette vieille que le petit l’était à ses propres yeux. Il dit à Braka de se retirer, en la priant d’accepter une pension qu’elle dépenserait à sa cour, afin qu’il eût quelqu’un à côté de lui pour parler de sa Bella. Ses innombrables courriers parcoururent toute l’Allemagne, et ne lui apportèrent pas de nouvelles. Son grand-père Maximilien, qui savait quelque chose de sa passion, avait fait faire des recherches partout.

Enfin, et tandis que Bella était déjà bien loin avec les siens, il apprit qu’elle était accouchée en Bohème d’un prince auquel, en le baptisant, on avait donné le nom de Selrahc (le nom retourné de son père Charles), et que l’écolier enlevé par les bohémiens était devenu, grâce à la faveur de Bella, un de leurs chefs sous le nom de Sleipner.

L’attente de ces nouvelles avait causé le retard incompréhensible que le prince mettait à quitter les Pays-Bas pour l’Espagne, où son grand-père venait de mourir, et où le peu de ménagement de Ximenès pouvait allumer une guerre civile. Muni de ces renseignements sur Isabelle, il voulait la rejoindre ; mais en quel lieu ? Comment, d’un autre côté, abandonner les rêves de sa jeunesse près de se réaliser ? Sa couronne, qu’il n’avait jusque-là regardée que comme un jeu, était devenue pour lui un fardeau ; les cérémonies d’avènement qui ne lui paraissaient autrefois que des divertissements agréables, lui semblaient maintenant du temps perdu.

C’est ainsi qu’une horloge vient, d’un timbre inopportun, interrompre une suite de tranquilles et douces pensées.

Si nous ne nous trompons pas, d’étranges caprices, contre lesquels vinrent échouer ses plus importantes entreprises, s’expliquent par cette première imprudence : l’indifférence avec laquelle il prit d’abord le gouvernement, laissant perdre les Espagnes par les infâmes malversations de Chièvres et des siens, les plaisirs matériels dans lesquels il cherchait à s’oublier, et où il épuisait prématurément ses forces ; tous actes d’une âme désappointée et à laquelle il manquait quelque chose. Il lui fallait le temps et de grands événements, comme la conquête de la Nouvelle-Espagne, son avènement à l’empire, un adversaire infatigable, pour l’empêcher de tomber dans un profond dégoût de la royauté. Enfin il lui fallait Mandragore pour mettre en action toute son activité.

Que faisait pendant ce temps le rival du prince ? Après avoir cherché de tout son pouvoir, mais sans succès, sa femme perdue pour la seconde fois, il avait, plus tôt que l’archiduc, trouvé une consolation : il s’était remis avec la plus grande activité à l’image de la belle Bella. Le prince, plongé dans une tristesse inquiète, entra un matin dans son appartement ; il salua cette statue en poussant un cri d’admiration, et, sans écouter les cris et les réclamations de Cornélius, il l’emporta dans sa chambre.

Tandis qu’il l’ornait de fleurs et s’agenouillait devant elle, les domestiques du château entendirent un grand bruit dans la chambre du petit ; on avait d’abord entendu les cris de Cornélius, puis des voix devenant de plus en plus nombreuses.

Lorsque les gardes enfoncèrent la porte, on entendit comme un coup de foudre, une odeur de soufre se répandit dans la chambre ; le petit homme-racine gisait par terre sans vie et tout déchiqueté. On l’enterra secrètement, et Charles se regarda comme débarrassé de lui. Le monde crut qu’il avait complètement disparu. La vérité est qu’il s’était tellement mis en colère qu’il en était devenu démon, et l’empereur vit bien qu’on ne pouvait pas en être débarrassé si facilement.

En vain il changea de demeure, de vêtements ; en vain il se réfugia jusque sous le soleil d’Afrique ; lorsqu’un mauvais désir venait l’assiéger, au moment où il s’en croyait débarrassé pour toujours, la mandragore apparaissait : tantôt sous la figure d’un grillon qui, caché derrière le poêle, lui indiquait l’occasion et le moyen d’avoir de l’argent pour accomplir son mauvais dessein ; tantôt sous la forme d’une araignée qui descendait du plafond sur son pupitre ; ou d’un crapaud qui venait au-devant de lui, lorsqu’il entrait au jardin ; d’autres fois elle venait bourdonnant autour de lui comme un hanneton ; et le matin et le soir elle volait auprès de lui en poussant des cris sauvages. Charles l’écoutait, et trop souvent obéit à sa voix.

Ce génie, qui lui procurait de l’argent, lui facilita bien des entreprises ; mais cela ne devait que diminuer la durée de son règne ; et il devait plus tard, par une sainte vie passée dans la prière et dans le repentir, expier chacun de ces mauvais désirs.

Longtemps après il passait à Gand ; assailli par le souvenir de son premier amour, amour si malheureux, il résolut d’assister au coucher de ce soleil qui avait été Charles-Quint ; il abdiqua en faveur de son fils Philippe, et prit congé des envoyés de toutes nations qui étaient à sa cour ; puis il vécut dans la plus profonde solitude jusqu’à son retour en Espagne. Le jour anniversaire de sa naissance, il prit possession du monastère de Hyéronimites fondé par lui à Saint-Yust, en Espagne.

C’était justement le jour où était venue au monde la mandragore qui avait été le tourment de toute sa vie. Il naissait pour le ciel le même jour qu’il était né pour la terre.

Son vœu le plus ardent fut exaucé, et sa discipline sanglante, qu’on a gardée comme une relique, témoigne combien il lui fut difficile de se détacher de cette pensée d’amour qui l’avait occupé toute sa vie.

Et nous, dont les aïeux ont tant souffert de son système politique, de l’avarice que lui inspirait la mandragore, des divisions excitées par lui en Allemagne, alors sans unité et sans patriotisme ; malgré tout cela, nous nous sentons désarmés au récit des souffrances que lui a coûtées ce premier amour : cette expiation nous réconcilie avec sa vie, et nous trouvons qu’il aurait fallu être un saint pour mieux faire.

Il fallait qu’il se sentît bien préparé à être jugé, lorsque, voulant éprouver si son cœur était prêt pour le grand voyage, toujours effrayant, même pour un vieillard qui a vécu longtemps, il se fit construire sur ses propres plans un magnifique tombeau dans l’église du couvent, en haut d’une galerie, ornée des statues de ses prédécesseurs, et où devait être placé son cercueil. Il se sentait bien préparé lorsqu’il se fit mettre vivant dans ce cercueil, au milieu des glas, des chants funèbres, et entouré de la flamme lugubre des cierges ; il se fit porter dans son tombeau, et là, à travers le toit de l’église, il aperçut Bella qui venait au-devant de lui dans les champs des pensées éternelles, où les erreurs des hommes les quittent et tombent en poussière avec leur enveloppe terrestre.

Il alla vers elle sur un signe de sa main, et se trouva bientôt au milieu d’une clarté lumineuse où Isabelle lui montrait le chemin du ciel ; il demanda aux assistants si le jour était déjà levé ; l’archevêque qui le veillait répondit qu’il faisait nuit ; quelques instants après il recommanda son âme à Dieu et mourut.

Demandons à notre cœur comment nous voudrions mourir ? N’est-ce pas comme Charles, la femme aimée de notre jeunesse se plaçant comme un ange entre nous et le soleil, pour nous garantir de son éclat trop éblouissant. Ces funérailles de Charles ne les considérons pas du reste comme un drame lugubre. Cette pensée, réalisée par le maître du monde entier, travaille souvent les cœurs qui ont mené une vie agitée ; et s’ils ne peuvent pas tous faire comme Charles-Quint, ils aiment au moins à régler leurs propres funérailles.

Notre vain siècle néglige les cérémonies funèbres ; chez nos pieux aïeux on donnait souvent parmi les cadeaux de noces un linceul à la fiancée ; qui oserait traiter cela d’étrangeté ? C’était une marque de cette unité de pensées qui se reproduit à nos yeux dans toute leur histoire, et surtout dans les monuments de leur haute piété que nous ont conservés les vieilles églises allemandes. Quelle unité, quelle entente de toutes les proportions ! Tout a de profonds fondements dans la terre, et tout s’élève vers le ciel avec noblesse et beauté. L’église se dresse vers le ciel, les fleurs et les feuilles de sculptures semblent se joindre pour prier ; tout se tourne vers la croix qui marque l’extrémité de l’édifice, représentant le sceau de la vie divine chez l’homme. Elle seule brille des couleurs de l’or, et aucun ornement dans l’œuvre de l’architecte n’ose s’enrichir de l’éclat de ce métal.

Ce ne sont pas seulement les funérailles, c’est aussi la vie de Charles-Quint que la postérité a jugée longuement et sévèrement, quoique les contemporains seuls puissent bien apprécier un conquérant à la fin de sa carrière ; mais les tribunaux des morts qui étaient une des grandes institutions de l’Égypte ancienne, ne se retrouvent malheureusement plus dans notre Europe. Nous les voyons encore chez les Abyssiniens ; là encore, les descendants d’Isabelle sont placés le lendemain de leur mort sur un trône devant l’entrée de la pyramide qui leur servira de sépulcre, et chacun doit dire son opinion sur le défunt. Bella avait aussi passé devant ce tribunal ; et maintenant encore les Abyssiniens conservent la mémoire de ce jugement qui leur sert souvent de conduite dans leur vie. Ils montrent encore sa statue, près des sources du Nil. Elle est représentée les tenant toutes réunies en un crible, sans doute pour indiquer qu’elle a pu réunir les troupes éparses des Abyssiniens ou Bohémiens, mais qu’elle n’a jamais pu parvenir à empêcher leurs dissensions intestines. Nous devons ces renseignements au célèbre voyageur Taurinius, dont nous allons rapporter les propres paroles :

« Isabelle, la célèbre reine, manda son fils Selrahc qu’elle avait eu de Charles, selon la prédiction d’Adrien, son capitaine Sleipner qu’elle avait trouvé simple écolier à Gand, ainsi que tous les seigneurs et chefs du peuple à l’entrée de la grande pyramide, près des sources du Nil, où elle s’était fait faire un tombeau.

« C’était le 20 août 1558, le jour même où son bien-aimé Charles assistait vivant, les yeux ouverts, à ses propres funérailles. Elle déclara en prenant congé de tous, en montrant le ciel à l’inconsolable Sleipner, et en pressant son fils sur son cœur, elle déclara qu’elle se sentait trop malade et trop infirme, pour conserver plus longtemps le pouvoir, et que, maintenant qu’elle cessait de régner et qu’elle allait en même temps quitter le monde, son plus vif désir, sa dernière prière était qu’on n’attendît pas qu’elle fût réellement morte pour la soumettre à la sainte et ancienne coutume du jugement des morts, mais que, pendant qu’elle serait étendue dans son cercueil, elle désirait que chacun vînt donner son avis sur elle et sur sa conduite, en jurant de dire la vérité.

« Ni les supplications, ni les pleurs ne purent la détourner de cette résolution ; alors on prêta serment. La reine, au milieu des gémissements de tout son peuple, s’étendit dans sa bière, et chacun selon son rang, comme c’était la coutume, passa devant elle, et fit insérer au livre royal son opinion bien méditée et rédigée d’une manière intelligible. »

Le prêtre qui m’a donné tous ces détails me lut comment les choses s’étaient passées, et comment elle mourut paisiblement pendant son jugement. C’était sur un vieux parchemin ; j’ai essayé de le traduire en notre langue. En plusieurs endroits la copia verborum m’a manqué ; aussi dois-je le porter au professeur Uhsen, qui me le reverra et me le corrigera.

« Pendant le jugement, elle tomba dans une douce contemplation. À travers les brouillards qui couvraient encore ce pays créé par elle, elle entrevit les jardins enchantés de son peuple ! Les enfants jouaient en toute sécurité ; les fontaines coulaient, là où autrefois le crocodile venait se chauffer au soleil sur un sable brûlant ; des oiseaux rouges et bleus chantaient où autrefois on n’entendait que le sifflement des serpents. Plus loin elle vit la verte prairie émaillée de fleurs ; les agneaux se promenaient lentement à travers les touffes d’herbes, en faisant résonner leurs clochettes, là où autrefois la mort saisissait tout être vivant qui s’aventurait sur les marais sans fond. Elle voyait couler le FLEUVE, le fleuve des fleuves, qui seul polit comme une épée le métal vierge du monde sublunaire ; on entendait le bruit cadencé des rames, là où aux eaux basses les poissons osaient à peine nager.

« Mais le plus beau coup d’œil était sur l’autre rive. Pendant qu’elle se félicitait d’avoir laissé à son peuple des matériaux tout préparés pour bâtir un palais superbe, elle vit briller sur l’autre bord, aux reflets du soleil couchant, des châteaux et des églises d’un travail merveilleux ; étonnée, elle s’approcha du fleuve pour regarder sur la rive opposée et s’assurer si elle n’avait pas été le jouet d’une illusion.

« À ce moment elle tomba dans le fleuve et disparut.

« Un pieux témoin de sa mort à essayé de rendre dans ce tableau la béatitude qui illumina ses derniers moments. »



FIN D’ISABELLE D’ÉGYPTE





MARIE MELÜCK-BLAINVILLE


C’est ce qu’il y a de plus terrible que nous aimons ;
Ah ! pourquoi aimons-nous ce qui est terrible ?

Dolores, II, 345.




À la hauteur de Toulon, un observateur bien placé aurait pu voir un vaisseau turc échappant à la poursuite d’une galère Maltaise, à la faveur d’un coup de vent inespéré. Furieux de n’avoir pu en venir aux mains, les deux équipages déposèrent leurs armes et ne s’en injurièrent que plus violemment. Chacun paraissait savoir juste assez de la langue de l’autre pour lui envoyer les plus outrageantes invectives. Les jeunes Maltais avaient compté faire leurs preuves contre ce vaisseau : quoique fatigués de la vie de mer, ils ne pouvaient rentrer chez eux sans ramener du butin et des prisonniers ; ils l’avaient juré avant de partir. Cette fois, la prise leur avait échappé comme par miracle, et un vieux matelot jurait que les Turcs devaient avoir sur leur vaisseau quelque sorcier qui commandât aux vents. Les chevaliers se croyaient tellement blessés dans leur honneur par le hasard qui leur avait enlevé cette capture, que, sans se préoccuper du danger auquel ils s’exposaient en se servant de leurs armes, dans un port neutre, ils tirèrent leurs épées et s’apprêtaient à aborder le vaisseau turc, lorsqu’une femme apparut sur le bord, et les supplia, dans le plus pur français, d’avoir pitié d’une pauvre âme qui n’avait qu’un désir, celui de faire son salut en entrant dans le sein de l’église chrétienne.

Les chevaliers, qui étaient la plupart Français, laissèrent tomber leurs armes d’étonnement et de plaisir en voyant cette femme, et en l’entendant parler leur langue ; ils n’étaient accoutumés à combattre que des hommes. Saint-Luc, leur chef, la pria d’être sans crainte. Sur son ordre, la galère alla se placer à une distance raisonnable qui la mettait à l’abri d’un coup de main. On marchanda avec le capitaine turc, et on finit par échanger contre quelques livres édifiants, des dattes, des figues sèches et de l’essence de roses.

Saint-Luc, prenant à part la belle inconnue, commença à lui faire sa déclaration, tout en maudissant son sort qui l’empêchait de donner suite à cette conquête ; car ses serments l’obligeaient à la quitter. Après avoir adressé un court rapport au surveillant du port, et sans avoir seulement touché terre, il quitta cette contrée belle comme le paradis, qu’il avait à peine eu le temps d’entrevoir au milieu de ses forêts d’orangers en fleurs ; c’était pour lui plus encore que le paradis qui appartient à quiconque sait le gagner par sa piété : c’était sa patrie qu’il n’avait pas vue depuis dix ans. Il s’en alla le cœur gros !

L’équipage turc entra en quarantaine. Pendant ce temps, la renommée de cette inconnue, qui avait sauvé le navire d’une manière si extraordinaire, s’était promptement répandue dans la ville ; chacun était curieux de la voir, chacun attendait avec impatience la fin de la quarantaine. Mais l’étrangère trompa l’attente générale ; protégée par le directeur du lazaret, elle quitta l’établissement avant l’expiration du délai, et, soigneusement enfermée dans une voiture, elle quitta la ville seule, et en cachant son chemin à tout le monde.

Deux mois après, dans la cathédrale de Marseille, devant une foule immense, elle fut baptisée avec solennité sous les noms de Melück Marie Blainville ; le premier, venant de son origine arabe ; le second, de la sainte Mère de Dieu, à laquelle elle devait se recommander chaque jour ; le troisième était celui de son confesseur, qui lui avait prodigué tous les soins spirituels. Son premier nom de Melück la fit reconnaître par un habitant de Toulon qui, dans le port, avait été témoin de l’aventure que nous avons racontée.

Aussitôt après la cérémonie, et selon la promesse faite à son confesseur, elle se rendit à un couvent des religieuses de Sainte-Claire, où, après avoir déposé une dot considérable, elle commença avec la plus grande ferveur son année de noviciat. Le récit que l’habitant de Toulon avait fait de ce qu’il savait sur Melück, avait, plus encore que la cérémonie, attiré sur Melück toute l’attention du public. Enfermée dans un cloître, les hommes désespéraient de pouvoir l’approcher. Les femmes qui en avaient la facilité triomphaient, pour l’honneur du corps, du caractère noble, de l’amabilité de cette Arabe qui paraissait réunir les qualités des deux sexes. Du reste, on ne put savoir grand chose de cette fille, dont le teint sombre était un voile qui empêchait de rien deviner sur sa physionomie : voici le peu qu’on apprit :

Née dans l’Arabie Heureuse, elle avait été amenée à Smyrne où elle avait connu la religion chrétienne et la langue française dans la maison d’un riche négociant. Son genre d’esprit, profond plutôt qu’enjoué, en opposition avec la frivolité qui régnait alors, la finesse avec laquelle elle comprenait et interrogeait ses nouvelles connaissances, ne faisaient qu’augmenter le plaisir qu’éprouvaient les femmes à lui rendre visite. On ne parlait que de ses réflexions, de ses mots ingénieux, et, grâce à sa nature singulière, on lui en faisait souvent dire plus qu’elle n’en avait eu l’intention. Une femme comme Melück, sans fierté, sans coquetterie, plaît facilement à tout le monde ; mais entre tous, elle avait conquis l’admiration d’une ancienne comédienne, la Banal ; pour cette dernière, Melück était une divinité.

Ce fut un grand sujet d’étonnement dans toute la ville lorsqu’on vit Melück quitter le couvent avant la fin de son année de noviciat, et, abandonnant sa dot aux religieuses, aller trouver la comédienne pour apprendre d’elle les principes de son art. La plupart pensèrent que sa piété et son baptême n’avaient été que deux comédies qu’elle avait fort bien jouées ; d’autres lui pardonnaient à la pensée du plaisir qu’ils comptaient goûter en l’entendant, et des plaisanteries contre les dévots auxquelles ce changement pouvait donner lieu.

À force d’étudier, Melück s’appropria bientôt la langue des chefs-d’œuvre qu’elle apprenait ; elle enthousiasmait les critiques qui fréquentaient la maison de la Banal, et les connaisseurs admiraient en elle un talent hors ligne. Ce talent même fut bientôt pour elle un moyen de s’introduire dans les meilleures sociétés, où elle sut s’attirer une bienveillance générale à laquelle son amabilité vint ajouter quelque chose de plus. On cherchait à lui plaire en lui faisant des cadeaux ; elle les acceptait avec gracieuseté, mais elle ne tardait pas à les rendre à la première occasion, toujours plus beaux que ceux qu’elle avait reçus. Aussi ne pouvait-on pas supposer que ce fût par besoin d’argent qu’elle étudiait le théâtre et que ce n’était pas avec des présents qu’on pouvait gagner son cœur : — chose rare dans le métier.

En peu de temps elle avait fait un miracle. Autant elle avait étonné par ses habitudes étrangères, autant elle se conforma rapidement aux exigences de la société ; tout son être s’était façonné aux mœurs du milieu où elle vivait. Elle s’interdit tout bavardage, toute négligence de langage, défauts qui ne sont permis qu’aux classes inférieures, et dont ils sont pour ainsi dire le signe distinctif. Elle savait proportionner sa conversation à la capacité de ses interlocuteurs ; et tout cela avec une aisance et une douceur qui provenaient d’un sentiment inné de délicatesse. Ce n’était pas seulement la fascination exercée par une Arabe, une comédienne de la haute société qui attirait autour d’elle une foule de jeunes gens ; c’était encore plus l’excitante renommée de ses bonnes mœurs qui augmentait chaque jour le nombre de ses adorateurs ; chaque nouveau venu croyait son triomphe assuré en voyant à son arrivée le nombre des délaissés s’augmenter du dernier amant, jusqu’à ce que lui-même passât au nombre des adorateurs paisibles qui attendaient dans le plus grand calme le moment d’être heureux.

Ces derniers, familiarisés peu à peu avec la perspective de cette attente, se demandaient souvent s’il fallait attribuer cette résistance à la chasteté, à la ruse, ou à la satiété. La plupart penchaient pour ce dernier avis, s’appuyant sur ce qu’elle avait l’air plutôt d’une femme veuve ou divorcée que d’une jeune fille inexpérimentée ; du peu qu’on connaissait de son histoire, de son amabilité, de sa finesse, on déduisait qu’elle n’avait pas dû toujours rester enfermée dans les étroites limites que l’Orient impose à ses femmes ; des esprits corrompus cherchaient dans le vice même les causes qui l’éloignaient du vice, et tâchaient de répandre en ce sens des bruits malveillants. Mais tous leurs efforts venaient échouer contre la dignité de sa conduite.

Saint-Luc, que nous avons laissé furieux de ne pouvoir mener à bonne fin la conquête qu’il avait commencée, venait de terminer son expédition par la prise d’un riche navire algérien. Il était rentré en France, sa patrie, avec un titre de chevalier noblement gagné.

Le désir de renouer cette liaison improvisée dans une circonstance assez extraordinaire, le conduisit auprès de Melück. Elle l’enflamma bien vite ; et ayant appris de ses amis combien il serait difficile de la posséder, il leur jura solennellement de vaincre à tout prix sur terre celle qu’un hasard malencontreux l’avait empêché de vaincre sur mer.

Dès les premiers nœuds de son intrigue, il fut complétement éconduit : ses amis le raillèrent ; mais Saint-Luc était assez étourdi et assez corrompu pour ne reculer devant aucun moyen. Il résolut un enlèvement ; une boisson soporifique devait la priver de ses sens pendant le temps nécessaire au coup de main. Melück, sans que personne ne l’eût prévenue, et grâce, soit à son habileté, soit au hasard, changea les verres, de sorte que ce fut, non pas elle, mais Saint-Luc assoupi qui fut enlevé au milieu des rires de toute la société. De honte, il ne se représenta jamais à Marseille. Mais nous le retrouverons plus tard au milieu des plus effroyables circonstances.

Malgré son entourage d’adorateurs, Melück aspirait au repos ; aussi fut-elle heureuse de pouvoir prétexter de ses débuts, qui devaient avoir lieu au retour de l’hiver, pour se retirer de presque toutes les sociétés qu’elle fréquentait. Cette retraite ne fit qu’exciter l’intérêt qu’elle inspirait ; elle devint l’objet de raille galanteries.

Deux mois environ avant ses débuts, on vit arriver à Marseille le comte de Saintrée, qu’une intrigue amoureuse éloignait de la cour, et qui venait chercher quelque distraction dans cette ville. Il avait la réputation d’un des hommes les plus aimables de la haute société ; mais l’état de son âme le rendait peu curieux de profiter de cette bonne renommée. Aux femmes de Marseille qui s’empressaient autour de lui, il ne savait que détailler avec passion les beautés de sa chère Mathilde. Il avait toujours un même habit de taffetas bleu ; c’était celui qu’il portait au moment de sa séparation, et que Mathilde avait mouillé de ses larmes ; c’était là du moins ce qu’il avait confié à un ami, et ce que tout le monde sut bientôt, grâce à l’indiscrétion de ce dernier.

Melück avait été invitée avec intention à une soirée où se trouvait le comte ; plusieurs femmes lui avaient raconté son histoire, ses malheurs et l’attachement extraordinaire qu’il portait à son habit ; elle voulut se faire remarquer de lui. En effet, contrairement à son habitude, il suffit au comte d’un mot, d’une simple prière pour la décider à réciter devant lui quelques-uns des plus passionnés morceaux de Phèdre. Jamais elle n’avait aussi bien joué. Chacun épiait d’un air satisfait la physionomie du comte, comme pour lui dire :

— Auriez-vous jamais soupçonné un pareil talent en province ?

Mais le comte, distrait par la pensée de sa Mathilde, avec laquelle il avait vu cette pièce, ne pensa seulement pas à apprécier les beautés du jeu de Melück, il n’en remarqua que les défauts ; au lieu de l’enthousiasme que tout le monde s’attendait à lui voir manifester, il se contenta de formuler un vague compliment ; puis il lui fit remarquer certains passages qu’elle avait mal rendus, et la pria de les redire de nouveau ; mais tout cela avec un ton exquis de galanterie qui ne permettait pas qu’on s’offensât de ses observations. C’était quelque chose de nouveau pour elle d’être en face de ce jeune homme comme en face d’un maître. Elle essaya de prendre la chose en plaisantant, mais le comte parlait sérieusement ; il récita à son tour les mêmes morceaux, avec une chaleur, une justesse, une assurance telles, que Melück fut obligée de reconnaître sa supériorité, et le pria, pendant son séjour à Marseille, de ne pas lui refuser le secours de ses conseils.

Cette soirée l’avait entièrement changée, elle n’avait plus son assurance habituelle ; elle hésitait, cherchait ses mots, surveillait ses expressions ; elle n’essayait pas de se défendre, lors même que le comte émettait des opinions entièrement contraires aux siennes. En prenant congé du comte, elle se plaignit que la soirée se fût passée trop vite pour elle, bien qu’elle se retirât la dernière.

Restés seuls, ses adorateurs, au lieu de se montrer jaloux du prince, se félicitèrent de voir qu’il y avait au moins un homme en France qui pût maîtriser l’orgueil de cette Orientale.

Le lendemain Saintrée alla rendre visite à Melück dans son brillant hôtel. Elle lui parla tendrement et amena la conversation sur le bonheur que l’on goûte dans l’affection. Saintrée, une fois sur ce sujet, fut bientôt conduit à lui raconter comment il avait vu sa Mathilde pour la première et la dernière fois ; il pressait sur ses lèvres la place de son habit qui avait reçu les larmes de sa maîtresse, et finit par oublier chez qui il était et le mystère que réclame l’amour, et qui en fait tout le prix !

Peu à peu Melück le ramena sur un sujet qui l’intéressait davantage, sur l’art dramatique : elle lui demanda comment les grandes tragédiennes de Paris portaient et maniaient leurs manteaux. Saintrée le lui expliqua ; mais Melück paraissait si étrangère à tout cela, que le comte, emporté par l’amour de l’art, se mit sur le dos un vieux manteau rouge qui se trouvait dans la chambre, et lui indiqua toutes les poses, les gestes et toutes les manières de se draper. La chaleur était accablante, et l’habit du comte trop étroit ; il se trouvait gêné dans ses mouvements et s’en plaignit. Melück lui conseilla de l’ôter. Après quelques excuses, il s’y décida.

Il y avait dans la chambre un grand mannequin articulé, comme on en employait beaucoup alors en province pour essayer les nouvelles modes, semblable à peu près à ceux dont se servent les peintres pour remplacer les modèles vivants. Le comte, assez enjoué de sa nature, égayé encore par la liberté qu’on venait de lui accorder, demanda en plaisantant s’il pouvait revêtir le mannequin de son habit, et avoir ainsi un autre lui-même pour se critiquer avec impartialité et sévérité. Melück l’avertit en riant que le mannequin pourrait bien s’animer au contact de ce mystérieux vêtement. Le comte endossa sans peine l’habit au mannequin ; il lui posa son chapeau comme il avait l’habitude de le mettre lui-même, et lui plaça entre les mains une couronne de grenades en fleurs qui se trouvait sur la table de Melück. Puis il prit le manteau rouge, et se mit à déclamer, en se tournant de temps en temps vers le mannequin, la dernière tirade de Phèdre, à la fin du quatrième acte, qui se termine par ces deux vers :


Détestables flatteurs ! présent le plus funeste
Que puisse faire aux rois la colère céleste.


À ces derniers mots, que le comte avait prononcés avec une admirable véhémence, le mannequin battit trois fois des mains très-distinctement, plaça la couronne sur la tête du comte stupéfait, et croisa ses bras sur sa poitrine comme quelqu’un qui, violemment ému, voudrait garder le maintien décent et froid d’un auditeur impartial. Le comte fut d’abord effrayé, mais il était assez habile dans l’art indispensable de dissimuler pour ne pas laisser paraître sa crainte ; il pensa que c’était une plaisanterie, et que Melück, au moyen d’un ressort, avait produit ce mouvement ; mais elle paraissait près de s’évanouir de terreur, et assura que jamais elle n’avait connu cette propriété extraordinaire du mannequin.

Le comte, curieux de découvrir la cause de cette plaisanterie, visita la chaise sur laquelle était assise Melück, la souleva, la retourna, sans rien trouver qui indiquât une communication. Continuant ses investigations, il voulut déshabiller le mannequin, mais cela ne lui fut pas possible ; et malgré sa force peu commune, il ne put parvenir à ouvrir les bras qui restaient solidement croisés. Le mannequin avait passé de la mobilité d’articulation qu’il possédait jusque-là à une invincible immobilité.

La préoccupation causée par cet événement les avait conduits jusqu’à l’heure du dîner, et le comte se disposait à se retirer comme l’exigeaient les convenances. Melück voulait découdre son habit, seul moyen de le ravoir ; mais comment sortir avec un habit décousu, le recoudre eût été trop long. En envoyer chercher un autre, aurait aussitôt répandu dans toute la ville une histoire bien vite défigurée, et que toutes deux désiraient garder secrète. Dans un tel embarras, Melück conseilla au comte de se cacher dans son cabinet de travail ; — en même temps elle poussa le mannequin dans une niche fermée par un rideau ; — elle lui donnerait à dîner, et, à la faveur de la nuit, il pourrait rentrer chez lui, où il prétexterait de quelque aventure pour excuser la perte de son habit.

Le comte lui fut extrêmement reconnaissant de cet expédient.

Dans quelle position se fût-il trouvé, en effet ! passer dans une ville de province pour héros d’une pareille aventure, qui n’aurait peut-être pas tardé à parvenir aux oreilles de sa Mathilde ! Il baisa les mains de sa protectrice, se constitua son prisonnier pour toute la journée, et se laissa conduire par elle dans un adorable petit cabinet.

Il avait vue sur le plus charmant jardin de la ville. Mais il y en avait un plus charmant encore qui, partant du bord de la fenêtre s’avançait jusque dans la chambre, et répandait une odeur printanière d’une douceur indicible. Les parois de la chambre étaient ornées de roses qu’on aurait crues d’or ; par terre, tout ce qui n’était pas tapis était des divans de couleurs variées. De doux carillons, harmonieusement accordés, étaient mis en mouvement par des oiseaux qui les faisaient sonner en venant prendre leur nourriture. Dans un bassin de cristal, se jouait une foule de poissons dorés qui accouraient à la surface recevoir la becquée de canaris apprivoisés, et que la société des hommes avait rendus aimables, jusque pour les habitants d’un autre élément. Ces petites bêtes faisaient l’admiration du comte.

Tandis qu’il les regardait, l’image de Melück vint se refléter dans le miroir de l’eau. En cet instant Mathilde était entièrement oubliée ; il était plein de joie d’avoir trouvé par un hasard étrange une aussi excellente amie que Melück. L’intimité grandit bien vite, le tête à tête l’augmente encore, et l’imprévu de l’aventure la mène encore plus loin. Il se trouvait fort à son aise sans habit, il s’y mit bientôt encore plus en déposant toute retenue. La chambre était si parfumée, si fleurie, si moelleuse, que son cœur ne tarda pas à fondre entre les mains de Melück comme un précieux parfum…… Tout le portait au plaisir, et Melück ne lui refusa rien.

Il sortit fort tard de cette maison, sans être vu de personne autre que de Melück. Les premières lueurs du crépuscule qui s’élevaient déjà, auraient pu lui donner un prétexte de rester un jour encore dans cette douce captivité.

Arrivé à une certaine distance, il essaya de rassembler ses souvenirs ; mais il ne se souvint plus de ce qui lui était arrivé : il voyait Mathilde comme si elle eût été devant lui ; dans sa pensée il s’entendait lui dire :

— Amie, me le pardonneras-tu ?

En disant cela, il se cacha la tête entre ses mains, et sentit la couronne que lui avait décernée le mannequin. Il la retira tout honteux ; elle était déjà flétrie ; ne voulant cependant pas la jeter, il la mit dans sa poche.

Il se sentait froid, et regagna sa maison en courant, par des rues détournées.

Tandis que son valet de chambre le déshabillait, il lui raconta comment il avait été attaqué dans un petit village par trois hommes armés, et qu’il avait été obligé de quitter son habit pour sauter par la fenêtre.

Après avoir pris un repos nécessaire, il se trouva moins inquiet des suites de son infidélité, et il se fit à ce sujet une complaisante théorie. Il supposa qu’au monde il y avait deux espèces d’amour ; de sorte que sans porter préjudice à un amour plus élevé, il pouvait accorder à l’Arabe un amour inférieur, à condition de le tenir caché à Mathilde ; ce dont il prit grand soin.

Melück n’avait sans doute pas découvert cette pensée chez le comte. Car toute sa prudence l’abandonnait dans cet amour qui, dans tout un mois, ne lui avait encore donné que quelques heures de bonheur, et le reste n’avait été que chagrins et tourments. Elle croyait à la durée de ce qui n’était qu’une fantaisie. Elle s’imaginait avoir en perspective un feuillage toujours vert, tandis que les feuilles jaunissaient, et tombaient déjà à mesure qu’elle s’avançait.

Il y avait à peine un mois que le comte entretenait cette liaison secrète, lorsqu’il reçut une lettre de sa chère Mathilde ; elle lui annonçait que le roi avait enfin cédé aux instances de son oncle, et lui permettait d’épouser Saintrée, mais à la condition qu’il s’éloignerait de la cour. Elle lui demandait s’il était capable de ce sacrifice, de quitter cette brillante atmosphère, où il avait passé ses plus belles années ; elle le priait de bien réfléchir avant de s’engager, et de convenir à avec elle de l’époque où elle viendrait le trouver à Marseille avec ses parents, connaître la destinée de ses plus douces espérances, de ses plus violentes inquiétudes.

Le comte n’avait pas la liberté d’hésiter ni de tarder, il répondit :

— Joie et bonheur !

Ce soir-là il reposait sur des moelleux coussins à côté de l’Arabe, mais il se sentait mécontent et inquiet. Melück s’en aperçut, et avec une impétuosité passionnée s’efforça de redoubler son plaisir ; mais cela ne servait qu’à rappeler au comte la douceur de Mathilde qui accordait tout au moment où elle semblait tout refuser. Saintrée cherchait à rompre le plus tôt possible avec Melück. Il commença par redemander l’habit qu’il avait laissé chez elle. Elle lui assura l’avoir brûlé par prudence, et dans la crainte qu’il ne fût compromis par ce vêtement. Là-dessus il s’emporta ; se plaignit qu’elle eût eu la cruauté de détruire des larmes qui lui étaient si chères ; et il se mit à parler avec tant de feu de sa passion pour Mathilde, que Melück s’évanouit de désespoir et de jalousie.

Le comte s’esquiva, et se crut débarrassé d’elle pour toujours. Mais le lendemain il reçut une lettre fort tendre, dans laquelle elle reconnaissait ses torts, et le suppliait de lui conserver son amour : elle savait bien qu’il serait partagé avec Mathilde, mais elle ne pouvait vivre sans lui.

Le comte s’aperçut qu’il n’avait pas affaire à une Française, et qu’il ne pouvait pas agir cavalièrement, comme dans une intrigue ordinaire ; tous ses expédients n’auraient pas eu de prise sur cette nature étrangère, que l’offense et l’abandon blessaient plus que toute autre, mais qui cherchait à s’en venger, non par la colère, mais par un redoublement de tendresse. Il lui répondit par une lettre très-froide, ce qui ne lui fut pas difficile.

Bientôt il lui arriva des lettres toutes les heures, si bien qu’il prit le parti de n’y plus répondre.

Un hasard fit que le comte la rencontra dans une société où il ne s’attendait pas à la voir, tandis qu’elle était sûre de l’y trouver. Elle ne put s’empêcher de lui faire des reproches devant tout le monde ; et comme il était fatigué d’elle autant qu’elle était folle de lui, il se montra plein de calme et de convenance. Cette séparation fut regardée comme le triomphe de la vertu, et dès ce jour Melück perdit tout son prestige. Elle cessa d’être reçue dans beaucoup de maisons qui auparavant auraient sollicité sa présence, et, se sentant blessée dans son orgueil, elle se tint dès lors éloignée de toute société.

Le comte n’était pas moins inquiet, il avait pour Melück un reste de penchant qui le troublait à tout moment ; d’un autre côté il craignait que le bruit de cette liaison ne fût devenu public, et n’arrivât jusqu’aux oreilles de Mathilde.

Pour éviter quelque nouveau coup de tête de Melück, il partit à la campagne. Mathilde venait d’y arriver. Quelle joie de se revoir ; ils étaient dans ces années où chaque jour embellit et accomplit les amants : l’éloignement avait mûri leurs sentiments. Les quelques difficultés qui restaient furent bientôt levées, et leur mariage s’accomplit au milieu d’une fête champêtre. Le même jour, douze filles pauvres du lieu furent établies par leurs soins. Comme Mathilde fut noble ce jour là ! Comme elle était belle sous sa simple couronne de mariée ! Elle avait prié le comte de mettre l’habit de taffetas bleu qu’il portait au moment de leur séparation. Saintrée, qui avait prévu cette demande, s’en était fait faire un autre exactement pareil. Tout le monde disait que c’était une heureuse journée, celle qui unissait deux êtres aussi aimables.

Peu de jours après son union, le jeune comte partit avec sa femme pour Marseille, qu’elle désirait beaucoup voir ; c’était peut-être aussi l’orgueil de se montrer au bras de ce galant homme, maintenant son mari. Le comte était trop heureux pour redouter une ancienne liaison ; il supposait à Melück assez de bon sens pour rester calme et le laisser tranquille. Aussi ce fut avec une grande indifférence qu’il apprit d’un ancien ami, que Melück devait le soir même débuter dans le rôle de Phèdre.

Malheureusement cet indiscret ami, dans le but de féliciter le comte, devant sa femme, d’avoir résisté à une nature brûlante comme Melück, se mit à parler de l’ardeur passionnée de Melück pour le comte, et de l’abandon que celui-ci en avait fait par amour pour Mathilde. Aussitôt le comte rougit visiblement, et, malgré tout son usage du monde, fut tellement décontenancé, que Mathilde tremblait et brûlait de jalousie. L’ami, sans s’apercevoir de rien et continuant son bavardage, leur raconta que la ville était divisée en deux partis ; dont le plus nombreux était celui de la Torcy, qui jusqu’alors avait joué le rôle de Phèdre ; que Melück s’était montrée de la plus grande insolence envers cette dernière, ce qui avait mis beaucoup de monde contre elle, sans compter le mauvais effet produit par sa malheureuse liaison avec le comte ; enfin il était certain qu’elle serait impitoyablement sifflée.

Mathilde attendait avec impatience le moment d’être seule avec son mari. Elle lui fit les plus violents reproches de n’avoir caché qu’à elle cette étrange passion que tout le monde connaissait. Le comte ne lui répondit qu’en lui faisant serment de sa fidélité ; un serment qu’il avait fait à bien d’autres ! Cependant cette fois il eut plus de peine à jurer, et le serment lui sortit difficilement de la bouche. Enfin, la comtesse lui dit qu’elle voulait bien le croire, mais à condition qu’il prendrait le parti de la Torcy, et se mettrait du côté des sifflets. Le comte le promit à sa femme sans difficulté ; en effet, connaissant les deux actrices, il ne supposait pas que quelqu’un, tout mal disposé qu’il fût, préférât la sèche et criarde Torcy, au brillant talent de Melück.

La salle fut emplie de bonne heure, outre les cabales, il y avait aussi des assistants neutres venus pour voir plutôt la bataille que la tragédienne. Chaque parti avait choisi les places les plus commodes pour faire entendre et sentir son opinion ; tous étaient attentifs à saisir la première occasion de manifester leur goût ; tout en voulant juger avec impartialité, ils guettaient quelqu’accident pour faire scandale.

Les deux premiers actes se passèrent assez bruyamment ; on se remuait, on changeait de place… Lorsqu’entra Phèdre, silence général. Mais quelle inquiétude chez les partisans de Melück, lorsqu’au lieu de l’entendre dire ces premiers mots :


N’allons point plus avant…


avec cet abattement causé par la passion qu’elle rendait autrefois si admirablement, ils la virent, comme possédée d’un mauvais démon, lancer les paroles avec violence, regarder de tous côtés dans la salle comme si elle eût perdu ses mots, et qu’elle les cherchât sur la bouche des spectateurs, qui savaient presque tous le passage par cœur et le récitaient tout bas. Elle dit plusieurs vers de cette manière, jusqu’à ce qu’elle eût aperçu dans une petite loge près de la scène le comte, dont l’ami bavard lui avait annoncé l’arrivée. Elle continua à parler, mais les yeux fixés sur son ancien amant, tantôt baissant, tantôt élevant la voix, comme si un ouragan passant devant sa bouche eût emporté les mots çà et là. Elle arriva ainsi jusqu’au passage :


Tout m’afflige, et me nuit, et conspire à me nuire.


Alors le parti ennemi ne put y tenir plus longtemps. Rires et sifflets s’unirent pour achever sa honte, et ses amis mêmes furent obligés de se taire, tant ce mauvais accueil était mérité.

Le comte se trouvait dans la plus triste position. Melück le regardait toujours avec une effrayante fixité ; elle lançait à la comtesse des regards furieux de jalousie, tandis que celle-ci, entendant le bruit commencer, priait son mari de lui tenir parole et de siffler avec tout le monde. Il fallait le faire, car chez lui l’honneur passait avant tout, et il l’avait juré ; malgré son désespoir, il siffla une ancienne maîtresse qu’il avait aimée !

Melück, croyant que Saintrée sifflait librement, lui lança un tel regard, qu’il en fut ébloui pendant quelques moments, et qu’il tomba en proie à une attaque de nerfs. Pendant ce temps, Melück sortit de la scène fièrement et à pas lents. La colère de la foule contre elle s’était apaisée. On regarda la loge du comte où l’on parlait tout haut. On vit une femme : c’était la comtesse penchée vers son mari, qui, debout dans la loge, tournait le dos au public, ce qui est contre l’usage du pays.

Un bruit de piétinement mêlé de cris s’éleva de tous côtés. Heureusement le comte n’entendait rien ; autrement, il aurait pu faire quelque folie pour venger l’outrage fait à sa femme. Ses voisins lui ayant fait remarquer qu’elle était la cause de ce tapage, la comtesse pâlit, puis partit avec le comte qui s’était un peu remis, et rentra chez elle sans dire un mot.

Comme en quelques heures tout était changé pour elle dans cette maison ! Elle ne pouvait se dissimuler que le comte ne lui avait pas donné un amour entier et véritable ; au lieu de l’honneur qu’elle espérait recueillir en paraissant en public avec lui, elle n’avait essuyé qu’un public affront, dont personne ne pouvait lui donner satisfaction. Mais une inquiétude plus grave lui faisait oublier ces malheurs ; l’indisposition du comte n’avait pas été passagère, la fièvre persistait, et en peu de jours des symptômes sérieux se manifestèrent : le comte se plaignit d’une douleur au cœur, inexplicable pour tous les médecins, qui lui ôtait le goût de toute occupation, de toute distraction, et qui le fit maigrir si vite, que sa femme, après l’avoir vu pendant six mois consumé par ce mal, devint malade de douleur en voyant approcher les derniers moments de son mari.

Ils étaient assis un soir en silence, plongés dans de douloureuses réflexions dont ils voulaient s’épargner l’amertume l’un à l’autre en les taisant, lorsque le docteur Frenel, ancien camarade de classe du comte, et qui avait longtemps voyagé en Orient, entra dans la chambre. Les deux amis s’embrassèrent plutôt avec tristesse qu’avec joie ; ils étaient tous deux partis dans la vie avec les mêmes espérances, et le comte paraissait n’avoir plus que bien peu de temps à y rester. Frenel l’interrogea en connaisseur sur toutes les circonstances de sa maladie ; puis il se leva, et lui dit :

— Ami, vous êtes entre les mains d’une puissante magicienne qui mange les cœurs ; peut-être est-il encore possible de vous sauver.

Le comte avait bien entendu parler de douleurs qui rongent le cœur, mais jamais de magiciennes qui le mangeassent ; il pensa que son ami s’était imaginé quelque chose d’extraordinaire, d’autant plus que l’esprit du siècle ne portait pas à croire à la magie. Mais le docteur lui affirma que cette science était très-cultivée en Orient, surtout pour se venger des infidélités ; mais que l’enchanteresse avait besoin pour réussir de posséder quelque souvenir de l’infidèle, venant de sa rivale.

Le comte fut stupéfait. Il avoua à sa femme ce qu’il lui avait toujours caché, la perte de l’habit, que ses larmes avaient rendu sacré ; la comtesse soupira, et le docteur s’écria :

— Ami, vous êtes sauvé si votre pensée est maintenant d’être fidèle à votre femme, et si la sorcière en est jalouse à la mort ; je vais lui chanter un air qui lui fera craquer les membres en mesure.

Il leur dit au revoir, et les quitta fort étonnés.

Frenel, en effet, avait étudié avec toute la curiosité d’un savant les sciences mystérieuses aussi bien que les secrets de fabrication qui donnent dans certaines branches une supériorité unique à l’Orient ; il les avait approfondis avec une rare application. Il écrivit une lettre pleine d’habileté à Melück qui, depuis son malheureux début, ne recevait personne, et s’occupait à orner son hôtel avec un luxe extrême ; il s’introduisit chez elle sans difficulté ; elle reconnut bien que c’était un maître en plusieurs sciences. Lorsqu’il arriva, il la trouva en proie à un abattement effrayant. Elle commença par lui demander s’il était capable d’opérer quelque transformation. Frenel lui montra une chenille qui se trouvait sur un grenadier, et lui dit qu’avec un baume de sa composition il allait la changer en papillon dans l’espace de cinq minutes.

En effet, la transformation de la chenille en chrysalide dura à peine une minute ; pendant le reste du temps, elle ne cessa de s’agiter, puis enfin, au bout de cinq minutes, on vit s’échapper un papillon aux couleurs variées qui vint se poser sur la tête de Melück, et se mit à agiter ses ailes qu’on aurait dites un assemblage de pierres fines. Mais dans le même moment, un des canaris de Melück, qui s’était niché dans sa gorge, vint saisir le papillon.

La merveille du docteur était anéantie.

Frenel, piqué, l’invita à lui faire voir ce qu’elle savait, puisqu’elle traitait ainsi son ouvrage. Il arracha une grenade à l’arbre, la mit sur la table, et demanda avec mépris à Melück si elle pourrait ôter l’intérieur de ce fruit sans en briser l’enveloppe ; elle le regarda avec hauteur, et, secouant la tête, lança sur la grenade son regard qui arrachait les cœurs, et la lui tendit intacte. Il la coupa en deux et trouva le fruit vide.

— Bien, dit-il, mais qui pourrait la remplir de nouveau serait encore plus puissant.

Elle mit dans sa bouche un pepin de la grenade, le replaça ensuite dans l’enveloppe vide, la pressa sur son cœur, et en quelques minutes le fruit était revenu à son état normal.

Vous comprenez facilement que Frenel en était arrivé à ce qu’il voulait, c’est-à-dire qu’il s’était assuré de l’étendue de sa puissance. Tout à coup changeant de visage et de voix, il s’écria avec force :

— À l’eau ! à l’eau ! sorcière ! les messagers du tribunal sont déjà à ta porte ; comment t’es-tu laissé prendre ainsi ! À l’eau ! à l’eau ! suis-moi !

Elle pâlit, mais sans se déconcerter, et le menaça de toute son habileté. Ses oiseaux volaient de tous côtés en poussant des cris d’effroi ; les muscles de son visage s’agitaient en tous sens, sa peau devenait de toutes les couleurs comme un feu chinois.

Frenel évita avec soin de rencontrer son regard.

Lorsqu’elle vit ses menaces impuissantes, elle en vint aux prières. Frenel restait calme et froid devant elle ; enfin il lui déclara qu’elle serait libre si elle voulait rendre à son ami le cœur qu’elle lui avait enlevé par son regard, aidée par la possession de l’habit bleu ; qu’elle ne sauverait sa vie qu’à cette condition. En l’entendant dépeindre le malheur de son ami, elle fondit en larmes ; elle pensa que puisqu’on avait recours à elle, il devait être bien malade, et qu’il était peut-être trop tard pour le sauver ; elle espérait chaque jour recevoir la nouvelle de sa mort pour se débarrasser à son tour de cette vie qu’il avait empoisonnée.

— Ah ! s’écria-t-elle, il est sûrement trop tard : dans ma fureur, dans ma jalousie, j’ai trop profondément rongé son cœur ! Cependant, j’espère encore pouvoir le faire rentrer dans son corps.

À ces mots, elle tira un rideau, et Frenel vit avec étonnement le mannequin auquel Melück avait su donner le visage, l’aspect, le teint du comte ; il était beau comme à ses meilleurs jours. Ce mannequin portait encore l’habit bleu du comte ; il était resté les bras croisés. Un léger coup, frappé par Melück, détacha les bras de la statue ; elle retira promptement l’habit, regarda attentivement dans une cavité située à la place du cœur, et dit au docteur :

— Allez vite, Frenel, car dans une heure il serait trop tard ; il vit encore, mais de la dernière fibre de son cœur. Mettez de suite cet habit, imprégné de larmes, sur le corps de votre ami, qu’il ne le quitte ni jour ni nuit, jusqu’à ce qu’il soit entièrement guéri ; mais il ne recouvrera son cœur que si je suis près de lui, car maintenant ce cœur est en moi ; dites-lui qu’il m’a rendue bien malheureuse, et que je ne lui demande que de rester toujours auprès de lui ; que sa femme ne se vante pas de l’avoir sauvé ; je vous le répète, c’est en moi qu’est son cœur, sans moi, il ne pourrait pas vivre, et il ne vivra pas plus longtemps que moi.

Frenel ne crut de tout cela que ce qu’il voulut bien en croire. Cependant il courut avec l’habit chez le comte ; à la vue de ce souvenir qu’il avait cru perdu, Saintrée sentit renaître une lueur d’espérance. Lorsqu’il l’endossa, il fut effrayé de voir comme il flottait sur son corps amaigri, tandis qu’autrefois, il lui collait si bien. À mesure que les heures avançaient, il se portait sensiblement mieux ; sans que Frenel le lui eût dit, il ne voulut quitter l’habit ni le jour, ni la nuit. Mathilde en était fière. N’était-ce pas là l’éloge de son amour ? Au bout de quelques semaines, Saintrée était si bien rétabli, qu’il remplissait son habit comme auparavant ; mais il lui manquait son cœur ; il ne sentait rien remuer en lui, et il lui semblait avoir un vide à la place où autrefois palpitaient de si nobles passions.

Enfin, après avoir ainsi vécu pendant un mois environ, Frenel leur avoua ce que Melück lui avait dit. Il les supplia de recevoir dans leur maison cette femme malheureuse, mais puissante, dont dépendait leur avenir. Le comte pria sa femme de décider. Elle n’hésita pas longtemps. Elle alla elle-même trouver Melück, et la pria de considérer la maison comme la sienne, et d’y venir habiter toujours, comme la plus proche parente de son mari, dont la vie était entre ses mains ; pendant qu’elle parlait, Melück examinait avec une bienveillance surprenante les traits doux et ouverts de la comtesse ; elle admirait la noblesse de cet amour qui sacrifiait jusqu’à sa jalousie, et se sentit prise d’une sincère compassion pour cette femme. Mais son dessein était arrêté ; elle monta dans la voiture de la comtesse, et toutes deux entrèrent en même temps dans la chambre du comte. Il s’était assoupi sur un livre.

À la vue de Melück, il poussa un cri ; il sentit que dans cet instant le vide de son cœur se remplissait, le monde lui parut rajeunir ; son ardeur, la vivacité de ses pensées renaissaient en lui, il venait de se réconcilier avec le sort, et l’incompréhensible malheur dont il avait été la victime, lui rendait la vie encore plus précieuse. À partir de ce jour, Melück, au grand étonnement de toute la ville, vécut dans la maison du comte, qui partit bientôt avec tout son monde pour une campagne à lui, située dans les environs de Marseille, et où ils vécurent plus tranquillement qu’à la ville. Frenel voyait avec joie le bonheur qu’il avait préparé, et faisait souvent sentir à Melück tout ce qu’on devait à son entremise. Melück pardonnait à la vanité du docteur et cherchait même à se l’attacher, à s’en faire un discret adorateur, mais l’esprit du médecin n’avait pas le calme qui convient à une liaison paisible et durable.

Un jour, il arriva chez elle à l’improviste, et tout hors d’haleine, lui demanda si elle n’avait pas quelque commission pour son pays, où il allait faire un nouveau voyage d’exploration. Mais tout l’intérêt qu’elle portait auparavant aux sciences occultes qu’on y cultive avait disparu depuis que son désir était satisfait. Elle lui répondit que rien ne la rattachait plus à l’Orient, excepté le souvenir affreux d’une émeute soulevée par un ennemi de l’émir son père, et qui avait ruiné sa maison et sa famille.

— Ainsi, vous n’avez rien à me commander, lui demanda Frenel ; je ferais cependant l’impossible pour vous : ordonnez ce que vous voudrez, ajouta-t-il avec vivacité.

Melück le regarda fixement, et lui répondit :

— Maintenant vous voulez que je vous ordonne quelque chose ; mais il viendra un temps où vous ne pourrez m’accorder la moindre chose que je vous demanderai.

Frenel la blâma amicalement de douter ainsi de lui, mais elle, elle voyait que ce moment n’était pas éloigné.

Il prit congé de son amie avec cette persuasion commune à tous les hommes, qu’il ne faut pas croire aux prédictions, et partit en promettant un châle à la comtesse, et au comte, des graines de fleurs rares.

La vie quotidienne des trois associés se passait tranquillement à la campagne, régulière, sans être uniforme. Melück s’occupait des soins du ménage, c’était une tâche toute neuve pour elle, mais elle s’en tirait encore mieux que Mathilde, qui n’avait jamais appris à connaître les détails intimes et les besoins de la vie. Les gens de la maison se soumirent bien vite à ce coup d’œil rapide et sûr qui savait si bien mettre l’ordre dans toute chose. En même temps elle surveillait les enfants de la comtesse, qui avaient non-seulement une remarquable ressemblance, mais aussi une sympathie marquée avec elle, et cela, dès le moment de leur naissance. Souvent Melück se réjouissait, en plaisantant, d’avoir le bonheur d’être mère, sans avoir éprouvé les douleurs qui, depuis le premier péché, accompagnent les joies de la maternité ; et Mathilde trouvait les yeux orientaux et les longs cils de ses enfants si séduisants, qu’elle n’essayait pas de chercher à quelle cause ils les devaient, et aimait son amie dans la personne de ses enfants.

Le terrible mannequin qui avait eu une si grande influence sur cette famille était relégué avec d’autres objets du même genre dans un grenier du château. Les dimanches, Melück le montrait aux enfants, pour les récompenser lorsqu’ils s’étaient bien conduits dans la semaine. Elle les mettait chacun à leur tour dans les bras du mannequin, qui les berçait doucement, et cela ne paraissait pas plus étonnant aux enfants, que les mille objets qu’ils voyaient chaque jour, par la raison que tous étaient nouveaux pour eux.

Nous voudrions bien que celle anecdote se terminât sur ce tableau plein d’innocence et de calme ; mais l’histoire ne se contente pas de raconter le bonheur.

Huit ans environ s’étaient passés au sein de cette vie tranquille, avant que le désir de tout renouveler dans le pays, excité par les caprices de quelques écrivains, ne vînt détourner le peuple de la voie qu’il suivait depuis si longtemps, et ne mît les bons citoyens à la merci des plus misérables. Ces nouvelles espérances avaient ému le comte, en même temps qu’elles avaient ramené Frenel à Marseille ; ils s’y rencontrèrent ; et un jour, en compagnie de Mathilde et de Melück, ils allèrent au port, où les matelots écoutaient avec surprise les nouveaux chants de liberté que, pendant leur absence, leurs compatriotes avaient composés. C’était un beau moment où les intérêts particuliers s’effaçaient devant l’intérêt commun. Le comte et la comtesse, loin de regretter leurs priviléges, se réjouissaient de voir régner l’égalité.

— Jusqu’à présent, disait le comte, l’histoire de la France n’a été que l’histoire de la noblesse, qui l’avait défendue et agrandie en payant de son sang ; maintenant, il sort des héros de toutes les maisons, et nous allons avoir l’histoire d’un peuple ; je connais les hommes qui sont à la tête de la France, ils ne veulent que le bien, et ils trouveront dans toutes les provinces des honnêtes gens pour les seconder.

La comtesse tournait en ridicule ses titres de noblesse ; elle en rougissait et souhaitait qu’un tu et toi universel unît tous les hommes. Frenel ne connaissait nullement la France, il en vivait toujours trop éloigné pour pouvoir appliquer à son pays son esprit observateur. Les écrits du siècle lui avaient fait un portrait moral du peuple d’après lequel rien n’était plus facile que d’arriver à ce résultat, but de toute la philosophie : le règne de la Raison.

Melück s’était tue longtemps et l’avait laissé exposer son système ; enfin, elle prit la parole, et s’écria avec une vivacité inaccoutumée :

— Le règne de la Raison ? Comment la raison pourrait-elle en un instant s’établir dans le monde ; lorsque, même dans les siècles les plus vertueux, les mieux remplis, elle ne s’est montrée qu’à de rares intervalles, et au dernier moment, en étrangère, en fugitive, et alors elle a établi les différents degrés de la société ; réfléchissez combien les distinctions entre les hommes sont nécessaires ; et, du reste, que peut faire la raison ? quels résultats peut-elle amener, lorsque les hommes qui la recherchent n’aboutissent à rien, et ne font que spéculer et se contredire ? Je vous le dis, les amis de la raison laisseront abuser de leur système pour mettre non-seulement en paroles, mais encore en actions, les choses les plus opposées à la raison, et, au nom de cette dernière, on se permettra tout ce qu’elle défend.

Frenel la regarda avec étonnement, et la pria de ne pas parler si haut, parce que les passants pourraient l’entendre ; mais elle continua sans baisser la voix :

— Voyez ces matelots, ils quittent leur ouvrage pour venir écouter, les mains pleines encore de goudron, les chants et les discours patriotiques, tandis que le navire les attend pour partir ; bientôt toute la vie se passera dans ces vains bavardages. Lorsque l’un dit : j’ai faim, tous s’écrient comme lui : nous avons faim, sans regarder la terre et la mer qui leur offrent le moyen d’apaiser cette faim. Voyez ces vaisseaux aux pavillons de mille couleurs qui reviennent d’un heureux voyage, ils iront pourrir emprisonnés dans l’eau douce pour laquelle ils n’ont pas été construits. Sur les grandes routes, au lieu des employés du roi qui les surveillaient, ce ne seront plus que des nuées de brigands qui rançonneront les voyageurs ; mais je ne cite là que les moindres maux.

— Puisque vous en savez tant, dites donc tout, s’écria Frenel surpris.

— Le sang des hommes qui auront voulu amener le règne de la Raison, coulera par l’ordre de cette raison même ; le sang du roi, ingrat envers la noblesse qui a élevé son trône ; le sang de la noblesse, qui ne ne saura pas s’unir avec le clergé ; le sang de notre comte, l’homme que j’ai le plus aimé !

— Et vous ? dit Frenel.

— Moi aussi je mourrai après avoir préparé le comte à mourir.

— Et moi, reprit Frenel, ne pourrai-je vous sauver tous les deux ?

— Non, répondit Melück en détournant les yeux, vous serez obligé d’indiquer le lieu de notre mort, et et vous ne pourrez vous sauver !

Frenel se mit à rire :

— Pourquoi, nouvelle prophétesse, ne vous réfugiez-vous pas dans un couvent, puisque vous savez tout cela d’avance ?

— Pourquoi, s’écria-t-elle, parce que toutes ces pieuses âmes seront déshonorées par les prêtres du culte de la Raison.

Le comte finit par perdre patience, il saisit violemment Melück par la main, et la ramena promptement à la maison. Une heure après, elle ne se souvenait plus de ce qu’elle avait dit.

Le comte garda une profonde impression de ces révélations, qui lui montraient les choses sous un tout autre aspect. Frenel au contraire, aveugle théoricien, traitait ces prédictions de bavardages. Tranquille pour toutes ses espérances, il courut à Paris, où son habileté, et son enthousiasme le firent bientôt remarquer. L’existence brûlante de la ville, et les luttes des partis, finirent par fausser complétement son jugement et lui faire perdre tout son sang-froid. Le comte vit bientôt dans la province les choses se présenter d’une manière plus effrayante encore que ne l’avait prédit Melück : il vit les méchants unis, et les bons, comme lui, manquant de décision et d’impulsion. Beaucoup de nobles émigraient, ce qui excitait encore la haine contre ceux qui restaient.

Saintrée n’avait pas de confiance en l’étranger ; pour lui la France, c’était le monde ; et du reste il pensait être à l’abri, lui qui avait distribué presque tout son bien aux pauvres du pays. Mais ce ne sont pas ces pauvres qui fomentent les violentes révolutions ; il y a une classe moyenne, qui, grandissant au delà de ses limites, ne peut atteindre des régions plus élevées qu’en déplaçant violemment les rangs de la fortune et de la noblesse. De petits fermiers aisés, qui avaient fini par se considérer comme propriétaires, et des propriétaires endettés, unis ensemble, et en relation avec les villes, répandaient la discorde et soulevaient les masses. Frenel était arrivé de Paris avec la mission de diriger le mouvement dans le Midi. Mais avant qu’il arrivât à Marseille, les habitants du pays, avec leur nature ardente, avaient déjà appris à se diriger eux-mêmes. On avait décidé à quel parti on se rallierait, et Frenel rencontra quelque opposition.

Saint-Luc qui, depuis que nous l’avons quitté, s’était fait fermer, à cause de ses mauvais coups, et surtout de sa mauvaise foi au jeu, la société des chevaliers de Malte, et par conséquent celle de la noblesse, était un des orateurs populaires les plus aimés. Assez d’esprit pour déposer tout sentiment de bonté, assez peu d’honneur, assez d’insouciance pour ne pas s’effrayer des maux qu’il pouvait causer, sa vie aventureuse lui donnait la facilité d’apprendre et de parler la langue et les sentiments de la populace. Haineux contre la noblesse dont il faisait partie et d’où il était repoussé de tous côtés, il excitait ses auditeurs à l’anéantir ; lorsqu’une fois le chemin est frayé dans une telle direction, lorsque la route est marquée par le sang, les hommes s’y précipitent comme des buveurs qui sentent bien qu’ils ont bu plus qu’il ne le faut, mais qui n’en boivent que davantage, parce qu’ils ne sont pas sobres, et ne désirent pas l’être, en cessant de boire ; et lorsque, même contre ses convictions, on autorise un acte d’injustice, on ne tarde pas à le faire soi-même.

Frenel qui d’abord taisait ses opinions, de peur de passer pour aristocrate, suivit bientôt l’entraînement de cet émissaire républicain dans la province, et prêta son nom aux actes infâmes de Saint-Luc.

Quelques meurtres isolés avaient déjà frappé des familles nobles, mais Saintrée n’en avait rien appris, à cause des nombreux voleurs qui couvraient les routes et interceptaient les communications ; il ne participait à aucun des actes de cette révolution qu’il avait d’abord soutenue, et vivait tranquillement retiré chez lui.

C’était un soir de juin, le comte allait se mettre au lit, lorsqu’il aperçut à l’horizon quelques lueurs brillantes qu’il prit pour les feux de la Saint-Jean qu’allument les enfants dans la campagne. Il appela sa femme pour lui faire voir ces illuminations qui éclairaient le ciel.

Elle se leva, et se mettant à la fenêtre, ils aperçurent une forme humaine qui se promenait lentement dans le jardin ; ils l’appelèrent, c’était Melück qui n’était pas encore couchée. Le comte et la comtesse se rhabillèrent et descendirent la retrouver. Un vent paisible circulait dans les jardins embaumés, et semblait ne pas vouloir les quitter, tant il s’y trouvait bien. Les fontaines répandaient une agréable fraîcheur. Les trois amis se dirigèrent silencieusement vers une butte couverte d’orangers d’où l’on découvrait toute l’étendue du pays ; arrivés au sommet, ils s’assirent sous une treille touffue, qui, semblable à un tapis étendu sur leurs têtes, leur cachait le ciel et les étoiles, tandis qu’ils voyaient briller les feux devant eux. Melück se taisait et serrait ses deux amis contre son cœur. Elle aurait pu leur dire ce qu’étaient ces feux ; mais pourquoi détruire une douce illusion ?

— Tout change, dit le comte, les enfants seuls ne changent pas ; ils ont un type, un caractère ; combien de fois n’aurait-on pas dû dans les assemblées écouter la voix des enfants, plutôt que celles de leurs pères ?

La comtesse était inquiète, elle demanda comment ces lueurs pouvaient être des feux de la Saint-Jean ; elles étaient si grandes, et flambaient si haut, qu’il fallait que les enfants brûlassent des granges pleines de paille et des quartiers de forêt.

Le comte attribua cet effet à la rosée, à travers laquelle un feu éloigné paraît plus fort qu’il n’est réellement. Mais lorsqu’ils virent un château voisin, qu’ils apercevaient très-bien de chez eux, prendre feu tout d’un coup ; lorsqu’ils entendirent des cris dans le lointain, le tocsin qui sonnait de tous côtés ; lorsqu’ils virent leurs domestiques qui les quittaient, Melück ne put plus leur cacher ce que depuis une heure elle n’avait pas le courage de leur dire : ils étaient condamnés à périr !

— Ah ! Melück, s’écria la comtesse, pourquoi n’avons-nous pas été avec toi nous réfugier dans ton pays !

— Non, dit le comte, j’aime mieux mourir dans l’ancienne résidence de ma famille, que de languir dans l’exil, sans pouvoir jeter un regard à ma patrie : mon sang doit arroser la terre qui m’a nourri.

La comtesse fut sur le point de s’évanouir à ces paroles.

Les cris sauvages se rapprochaient toujours dans la campagne. Le comte rentra au château avec les deux femmes, et leva lui-même le pont-levis. Puis il jeta toutes ses armes dans le fossé, de peur d’être entraîné à répandre le sang de ses concitoyens.

À peine avait-il terminé ce sacrifice, il était minuit, qu’une troupe de populace à demi ivre, passant par un endroit où le fossé était à sec, entra dans le château par une porte que leur avait ouverte une servante, et saisit le comte qu’ils emmenèrent à leurs complices assemblés en foule sur la place du village. La servante qui les avait introduits venait d’être renvoyée pour vol par la comtesse ; elle la cherchait pour se venger, et débitait sur son compte une foule de mensonges infâmes.

Melück entendant qu’on cherchait la comtesse, la saisit avec force — elle était évanouie — la mena dans le grenier retiré où se trouvait le mannequin, et pour la dernière fois eut recours à son art ; elle mit la comtesse dans les bras du mannequin, qui la serra sur sa poitrine avec une force que nul n’aurait pu vaincre. Melück ordonna à la comtesse de se taire, autrement elle était morte ; mais cette recommandation était inutile ; la comtesse était trop faible pour pouvoir parler ni entendre.

La tête couverte du châle de Mathilde, Melück alla au-devant de la foule qui cherchait la comtesse ; reconnue pour telle par la servante, elle fut également conduite au lieu du supplice.

C’était Frenel qui présidait, en proie au plus violent désespoir ; il avait Saint-Luc à son côté. Porter au comte un secours que lui dictait son cœur, c’était aller contre la plus simple prudence, et augmenter contre lui la fureur du peuple. Cependant il profita de l’autorité que lui donnait son nom de commissaire, et comme Saint-Luc s’apprêtait à enfoncer son poignard dans le cœur du comte, Frenel saisit ce dernier, et le sauva pour un instant du moins ; mais rien n’aurait arrêté Saint-Luc s’il n’avait aperçu Melück, à qui l’on avait enlevé le châle, et qu’il reconnut aussitôt :

— Source de ma honte, lui cria-t-il, cause de mes malheurs, deux fois, en vain, j’ai voulu te conquérir, alors que j’étais un homme d’honneur, j’y réussis maintenant que je suis un misérable ! Pauvre pigeon, pourquoi es-tu venu me tomber dans les mains, pour que je te torde le cou ?

Melück, sans daigner jeter un regard à l’infâme Saint-Luc, dit à demi voix à Frenel :

— Je ne vous demande pas de me faire vivre une heure de plus, car vous ne pourriez pas prolonger mon existence d’une minute ; mais je vous en supplie, préservez ce château de l’incendie, et sauvez une pauvre mère qui est enfermée dans le grenier, pressée entre les bras de la mort.

Elle venait à peine de finir, et Frenel se préparait à la sauver à son propre risque, lorsque Saint-Luc, rendu encore plus furieux par son écrasant mépris, lui enfonça son couteau dans le dos, et l’étendit morte à ses pieds.

Frenel vit, mais trop tard, une de ses prédictions accomplies. Il aurait tout fait pour la faire vivre encore une heure, et il n’avait pu lui donner un seul instant ; il voulait la venger sur son bourreau, lorsqu’un nouveau malheur détourna son attention. Au moment où Melück recevait le coup mortel, le comte tombait mort, sans blessure apparente.

Les prédictions de Melück continuaient à se réaliser : elle avait dit que leurs deux existences étaient inséparablement unies, et qu’il ne pourrait vivre que par elle. Ce nouvel événement fit réfléchir Frenel aux dernières paroles de Melück. Il réunit quelques-uns des principaux habitants du village, et leur ordonna, au nom du peuple, de considérer ce château comme propriété de la nation, et de le garantir de toute atteinte. Peut-être cet ordre n’aurait-il pas été respecté si cette foule sauvage, fatiguée des excès de la journée, ne s’était répandue dans les habitations du village pour prendre quelque repos.

Frenel profita de ce moment de calme. Il s’introduisit dans le château, supposant que cette mère dont lui avait parlé Melück, n’était autre que la comtesse ; il voulait la sauver, après cela il considérait sa vie comme terminée, puisqu’il venait d’assister à la mort de ses deux amis. Il trouva bientôt le grenier fermé à clé ; il fit sauter la serrure, mais quel fut son effroi lorsqu’il vit, aux premières clartés du jour, la comtesse pressée dans les bras de son mari, qu’un instant auparavant il avait vu mourir. Mais il reconnut bientôt à ses yeux fixes l’image qui avait déjà décidé une fois du sort de cette maison ; la comtesse, toujours évanouie, était entre les bras du mannequin. C’était douloureux pour lui, de détruire l’image de son ami qu’il n’avait pu sauver en personne de la mort ; cependant la nécessité était impérieuse. Il se décida à mettre le mannequin en pièces ; mais, de même qu’on ne peut se débarrasser d’un serpent qui vous enlace qu’en exposant sa vie, ainsi Frenel ne put, malgré toutes ses précautions, éviter de blesser Mathilde. La douleur causée par cette légère blessure la réveilla, et elle dut prendre Frenel pour un assassin acharné après le comte.

Au milieu du péril une résolution doit être prise sur-le-champ ; souvent plus tard le cœur voudrait revenir sur ce que le danger nous a fait faire, mais la détresse n’a pas le temps d’hésiter. Le désir de sauver ses trois enfants fit oublier à Mathilde de dire un dernier adieu à son mari et à sa noble amie. Elle s’éloigna du château comme si elle quittait Sodome, sans oser regarder derrière elle.

Frenel l’accompagna, la soigna avec un dévouement infatigable, et la conduisit heureusement jusqu’en Suisse, chez des parents aisés qui reçurent l’infortunée les bras ouverts.

Depuis le jour du massacre, Frenel était resté en proie à une sombre tristesse. Un soir qu’il racontait à Mathilde les détails de cette affreuse journée, il jura qu’il se mépriserait toujours de ne pas s’être fait tuer au lieu de présider à la mort de son ami ; la comtesse chercha à le consoler, mais en vain. Lorsqu’elle se fut éloignée, il embrassa tendrement les enfants, leur dit qu’il allait partir pour quelque temps, et qu’on ne l’attendît pas pour le dîner, qu’il allait manger le repas qu’il méritait. Il prit ainsi congé d’eux. Mathilde arriva en ce moment ; elle l’entendit avec inquiétude parler de son départ ; elle lui rappela qu’il avait au moins sauvé ses enfants ; que par sa présence il l’avait consolée, qu’elle était inquiète de le voir s’éloigner ; mais tout cela ne put le retenir.

Le lendemain, on recueillit le cadavre de Frenel à une lieue de la maison. Il s’était jeté sur son épée.

On trouva à côté de lui un billet. Il disait qu’il s’était fait justice de sa propre main sur une route publique, où passe la joie aussi bien que le malheur, et pour que le souvenir de son sang répandu ne troublât aucun des paisibles habitants de cet heureux pays en coulant sur sa terre.

Comment décrire la douleur de la comtesse lorsqu’elle reçut ce dernier coup, qui lui rappelait si douloureusement ceux qui l’avaient déjà frappée dans ses plus tendres affections.


La tranquillité était rétablie ; Mathilde était rentrée en possession de ses biens avec ses beaux enfants ; mais tout cela n’était rien pour elle. Celui qui croit posséder l’univers, et celui qui se considère comme n’y possédant rien sont deux grands caractères. Mais ce que je puis appeler un admirable sentiment, c’est le sentiment complet du néant à l’égard du monde, sentiment qu’elle me laissa voir pendant mon séjour auprès d’elle, et tandis que deux de ses enfants étaient à la mort. Le ciel les lui a conservés. Excepté ce sentiment de son néant, elle n’en avait conservé qu’un seul : le respect pour sa terrible Melück, respect qu’elle manifestait à tout moment et qui la faisait souvent sortir du silence qui régnait dans son cœur. Combien de fois me fit-elle admirer cette âme vraiment orientale, qui préféra rester la prophétesse d’une famille à laquelle sa passion l’avait unie, tandis qu’elle aurait pu devenir la prophétesse de l’Orient et prédire tout le siècle qui se préparait.



FIN DE MARIE MELÜCK-BLAINVILLE.






LES HÉRITIERS DU MAJORAT


LES HÉRITIERS DU MAJORAT




L’autre jour nous parcourions un vieil almanach dont les gravures représentaient les folies de l’année. Comme tout cela est loin derrière nous, et déjà passé à l’état de légende ! Comme le monde était bien rempli alors, avant que cette révolution universelle à laquelle la France a donné son nom eût tout bouleversé ! Comme il est devenu depuis uniformément pauvre ! Des siècles paraissent nous séparer de cet heureux temps, et nous avons peine à nous rappeler que nos premières années en faisaient partie.

Quand on approfondit ces bizarreries, dont le talent de Chodowiecki[3] nous a conservé l’image, on découvre toute l’élévation, la finesse et la clarté de l’esprit d’alors ; il se mêle à toutes les silhouettes qui passent devant les yeux du dessinateur. Quel ensemble, quelle délicatesse de nuances qui se retrouve dans tous les détails de la vie ! Chaque individu formait dans son air, dans son habillement, un monde à part ; chacun s’établissait sur cette terre comme s’il eût dû y rester toute l’éternité ; et comme on cherchait à vivre le mieux possible, on accueillait avec enthousiasme les visionnaires, les conjurateurs, les réunions secrètes et les aventures mystérieuses, les remèdes merveilleux, les malades prophétisantes qui donnaient un aliment à l’impatience et à la curiosité du cœur !

À combien de siècles cette époque ne se rattachait-elle pas par des institutions qui se soutenaient noblement contre tout changement !

Tel était dans la grande ville de *** l’hôtel du Majorat des seigneurs de ***. Bien qu’inhabité depuis trente ans, la tradition avait établi d’y entretenir soigneusement le mobilier nécessaire. Il ne servait à personne, mais il était visible à tous ; aussi, malgré son antiquité, l’hôtel passait pour une des merveilles de la ville.

Chaque année une somme déterminée était destinée à augmenter l’argenterie, le service de table, la galerie de peinture, et enfin à tout ce qui, dans une maison, constitue un luxe solide et durable. Et, par-dessus tout, la cave renfermait de rares trésors en vins fins extrêmement vieux.

L’héritier de ce Majorat vivait avec sa mère à l’étranger, et avait assez du reste de ses revenus pour ne pas regretter l’argent qu’il laissait sans emploi dans cette maison. Le majordome, personnage très-actif, faisait des rondes à toute heure et entretenait un certain nombre de chats, destinés à poursuivre les souris. Tous les samedis, il distribuait une somme déterminée de pfennigs aux pauvres rangés dans la cour de l’hôtel. Peut-être parmi ces pauvres y avait-il quelque parent de la famille, car les branches cadettes avaient été dépouillées par l’institution de ce Majorat.

Le fait est que le Majorat n’avait pas porté bonheur à tout le monde. Car si les riches possesseurs s’en trouvaient bien, ceux qui n’avaient rien eu regardaient avec envie les heureux privilégiés.

C’est ainsi que tous les jours, à la même heure, passait devant la porte de l’hôtel un cousin du propriétaire actuel, plus âgé que lui de trente ans, mais qui lui avait toujours été inférieur en fortune ; il arrivait à pas lents et nobles, secouant la tête et prenant sa prise de tabac. Personne peut-être n’était plus connu, chez les vieux, comme chez les jeunes gens, que cet antique personnage au nez rouge, qui, semblable au cavalier de fer de l’horloge de ville qui annonce l’heure avant que les cloches n’aient sonné, rappelait aux enfants le moment de retourner à l’école, et servait aux bons bourgeois de chronomètre ambulant, sur lequel ils réglaient leurs coucous de bois. Il portait différents noms dans les différentes classes de la société.

Les personnages importants l’appelaient le Cousin à cause de sa parenté incontestable avec les premières familles de l’empire. Ce surnom honorable était tout ce qui lui restait de son ancienne splendeur.

Chez les gens du peuple, il se nommait le Lieutenant, parce que dans sa jeunesse il avait occupé ce grade, dont il portait encore l’uniforme ; il ne paraissait pas soupçonner que la coupe des habits eût changé depuis trente ans qu’il avait acheté le sien. Son drap avait quelque chose de plus solide et de plus travaillé qu’aujourd’hui, ainsi qu’on le pouvait facilement voir à la trame mise au jour par l’absence de duvet. Le collet rouge était en moins bon état et reluisait d’un brillant vernis ; les boutons de son habit empruntaient les teintes bronzées de son nez. C’était à peu près aussi la couleur de son tricorne roussi par le temps et garni de plumes en laines. Mais le plus remarquable de tout l’attirail, c’était le baudrier, qui ne se rattachait à l’épée que par un fil unique, semblable au glaive suspendu sur la tête du tyran. Cette épée avait, hélas ! fait le malheur du pauvre diable ; elle avait coupé la gorge d’un coquin fort bien en cour et qui avait été son rival ; cette malheureuse affaire d’honneur, où cependant personne n’avait rien à lui reprocher, pas plus qu’à son adversaire, avait brisé sa carrière militaire.

Comment, depuis cette époque, avait-il pu vivre ? c’était assurément un mystère, et cependant il vivait ; il possédait une collection d’armoiries qui lui avait coûté des soins infinis et une correspondance fort compliquée ; il avait le talent de les grouper d’une manière pittoresque, de les peindre, et d’en coller fort proprement d’autres sur celles qui faisaient mauvais effet. Il vendait ensuite assez cher à un libraire ces tableaux qui servaient à instruire les parents, autant qu’à amuser les enfants. Outre cela, il avait la manie d’engraisser des poules et autres volailles, et il lâchait aussi des ramiers sur la ville, qui ne manquaient pas de lui ramener quelques pigeons égarés.

Sa fidèle gouvernante, Ursule, était la complice de cet expédient dont personne n’osait lui parler, de peur de s’attirer quelque désagrément.

Avec ce qu’il avait gagné, il s’était acheté une méchante maison dans le plus vilain quartier de la ville, contre la rue des Juifs, et un fonds de quincaillerie dont la vente lui avait procuré de quoi garnir ses chambres, où il maintenait la plus grande propreté ; mais personne ne connaissait son intérieur qu’il tenait soigneusement clos.

C’était, du reste, un fidèle assidu ; il se plaçait, à l’église, en face d’une muraille ornée des armes d’illustres trépassés, et se conduisait du reste comme tous les autres qui venaient écouter le prêche. Chaque dimanche, au sortir du temple, il avait l’habitude d’entrer chez une vieille dame qui avait autrefois été à la cour ; la semaine, il se contentait de passer devant sa porte en aspirant une prise de tabac, capable de le faire éternuer cinquante fois, et en se dandinant comme un coq qui fait le beau, avec une démarche d’élégant que ne lui permettait plus son âge ; tandis que sa flamberge, qu’il faisait passer entre les basques de son habit, suivant l’ancienne mode, venait lui battre les jambes.

Cette noble dame, extrêmement frisée, poudrée, fardée au vif et couverte de mouches, conservait toujours, depuis ce malheureux duel qui avait eu lieu trente ans auparavant, le même empire sur le lieutenant, sans lui avoir jamais rien dit qui pût justifier sa passion. Chaque jour il la célébrait dans quelques nouveaux vers, la plupart du temps complétement vides de sens ; mais il n’avait jamais osé lui communiquer ces épanchements de sa muse, possédé d’une juste défiance à l’égard de son esprit.

Peigner le griffon noir de la dame, tout en répondant à ses questions, était le revenu de chacun de ces dimanches, qu’il attendait si ardemment toute la semaine ; un aimable sourire en était la récompense, qu’il considérait comme inestimable.

Pour tous les autres, ce froid visage peint de blanc et de rouge, veiné d’azur, travaillant contre sa fenêtre à quelque tapisserie, ou se regardant dans son miroir, restait sévèrement fermé. Au reste, elle vivait très à son aise des pensions que lui faisaient deux princesses au service desquelles elle avait été. D’anciens courtisans et de vieux diplomates venaient autour de sa toilette d’argent, l’entretenir longuement de sa beauté, ce qui faisait du dimanche une petite fête hebdomadaire où l’on ne manquait pas de rapporter les nouveautés du jour.

Il arriva qu’un dimanche de printemps l’attention de la noble dame fut attirée par les gens qui couraient dans les rues après quelque chose d’extraordinaire. Ce quelque chose n’était autre que le lieutenant, ou bien plutôt l’extérieur renouvelé du lieutenant : un chapeau neuf et moderne, avec des vraies plumes, un brillant baudrier, un nouvel uniforme aux basques plus étroites, les poches de la veste raccourcies, une culotte neuve de velours noir, annonçaient qu’une nouvelle période allait s’ouvrir dans l’histoire du monde.

Le lieutenant entra chez la dame le visage joyeux, il accourait lui faire son rapport.

— Chère cousine, lui dit-il, l’héritier du Majorat arrive aujourd’hui ; sa mère est morte, et une malade prophétesse lui a conseillé de venir ici, où il trouverait le repos qui lui est nécessaire, après les violentes fièvres qui ont attaqué sa santé. Maintenant, figurez-vous que le jeune homme, sur les récits de sa mère, a pris en haine l’hôtel du Majorat : il veut s’établir chez moi, et m’a prié de lui préparer une chambre dans une maison ; en même temps il m’a envoyé de l’argent pour payer les frais. Ma maison n’est pas disposée pour recevoir un hôte riche et délicat comme celui-là, car dans nos familles de noblesse, c’est, hélas ! comme chez les chats : on garde, on soigne bien le premier-né, et on jette les autres à l’eau.

— Vous avez été bien près d’hériter du Majorat ? lui demanda la dame.

— Oui, certainement, répondit le cousin, j’avais trente ans, mon oncle soixante, et pas d’enfants du premier lit. L’idée lui vint de se marier à une jeune femme. Tant mieux, me disais-je, le jeune tue le vieux ; mais il n’en arriva pas ainsi ; peu de temps avant qu’il mourût, elle lui donna un fils qui est cet héritier du Majorat, et moi, je n’héritai de rien.

— Si le jeune homme mourait, vous seriez l’héritier du Majorat, objecta tranquillement la dame ; les jeunes gens peuvent bien mourir, tout le monde meurt !

— Hélas ! répondit le lieutenant, le ministre a parlé de cela aujourd’hui dans son sermon.

— À propos, qu’a-t-on chanté ? demanda la dame ; ma dévotion exige que je le sache.

Le lieutenant entonna le psaume, et se mit à le chanter doucement, tout en peignant le griffon qui l’écoutait avec admiration. Lorsqu’il se retira, la dame lui recommanda bien de lui amener son jeune cousin, dès qu’il serait arrivé.

En rentrant chez lui, le lieutenant trouva un jeune homme grand et pâle, vêtu d’habits tels qu’il n’en avait jamais vu. Ses cheveux étaient frisés fantasquement et sans ordre ; les boucles légères formaient en s’arrondissant un demi-cercle autour de chaque oreille ; par derrière, les cheveux, réunis en une seule tresse, étaient maintenus pair une forte résille. Un habit de taffetas rayé avec des boutons d’acier poli, et de grandes boucles d’argent aux souliers, tout ce costume riche et élégant trahit au lieutenant l’héritier du Majorat.

Ce dernier avait bien vite deviné son cousin, qu’il avait appris à connaître dans les lettres adressées à sa mère. Il lui dit qu’il avait couru la poste nuit et jour, et qu’il ne pouvait assez lui témoigner sa reconnaissance d’avoir préparé ainsi la maison qu’il trouvait très à son goût ; il lui demanda seulement la permission de prendre, à côté de la chambre qui lui était destinée, un autre petit cabinet qui donnait sur une rue étroite, car, ne sortant que très-rarement, il aimait à voir le mouvement qui anime surtout les petites rues.

Le cousin lui céda sans difficulté la mauvaise chambre du côté de la rue des Juifs, en disant qu’il ferait remplacer la fenêtre desséchée par le soleil, par une autre ayant des vitres plus grandes et plus claires.

— Mon cher cousin, s’écria l’héritier du Majorat, ces vitres troubles sont ravissantes ! Car, voyez, par cette petite place propre, je plonge sans être vu dans la chambre d’une jeune fille dont l’air et les mouvements me rappellent ma mère.

— Eh ! reprit tranquillement le cousin en se penchant vers la fenêtre, et en lui frappant sur l’épaule, vous avez de la chance !

— Moi, de la chance, répliqua l’héritier tout saisi.

— De la chance, ou ce qu’il vous plaira ; le fait est qu’elle s’appelle Esther ; c’est une Juive bien née ; avec son père, riche marchand de chevaux, elle a parcouru bien des villes, vu bien de nobles personnages ; elle sait parler toutes les langues. Lorsqu’elle vint ici, sa belle-mère la reçut fort bien : et pourquoi ? parce que sa bonne mine et son éducation attiraient des acheteurs à son père. Mais il arriva que ce dernier fut ruiné par l’infidélité d’un associé ; il fallut vivre de peu ; bientôt, ne pouvant supporter cette existence, il mourut. Il avait légué à Esther, fille d’un premier mariage, un petit capital pour que sa belle-mère ne la rendît pas malheureuse, mais la vieille Vasthi ne voulut pas lâcher l’argent !

— Mais c’est affreux, s’écria l’héritier du Majorat ; deux êtres qui se haïssent, qui se veulent la mort, dans la même maison. J’ai déjà vu la vieille Vasthi ; quelle abominable figure !

— Elles habitent bien la même maison, répondit le cousin, mais chacune a sa boutique particulière.

— Je veux lui envoyer quelques secours, dit l’héritier du Majorat. Il me semble qu’il y a beaucoup de Juifs dans ce quartier.

— Rien que des Juifs, répondit le cousin, c’est la rue des Juifs ; ils sont serrés là-dedans comme des fourmis ; c’est une suite perpétuelle de trafics, de querelles, de cérémonies religieuses ; ils sont toujours en discussion sur ce qu’ils doivent manger : on leur défend ceci, on leur ordonne cela, ou bien, il leur est interdit d’allumer du feu ; bref, le diable est sûrement chez eux.

— Mon cher cousin, vous vous trompez, dit l’héritier du Majorat, en lui serrant la main. Si vous aviez vu ce que j’ai vu à Paris pendant la maladie de ma mère, vous ne considéreriez pas ainsi le diable comme le père des croyances ; car, je vous l’affirme, il est l’ennemi de toute croyance : toute croyance, toute chose en laquelle on a foi, vient de Dieu, et ce que je vais vous dire est vrai, je vous le jure. Les dieux païens eux-mêmes, que nous ne traitons plus que de risibles images, vivent encore aujourd’hui ; ils n’ont peut-être pas toute leur puissance d’autrefois, mais ils en ont encore plus que les hommes, et je ne voudrais jamais en mal parler. Je les ai tous vus de mes deux yeux, je leur ai même parlé !

— Eh ! la peste, vous m’effrayez, s’écria le cousin… Après tout, cela nous aurait fort bien mis en cour, nous les aurions montrés aux grands personnages.

— Cela ne se fait pas ainsi, cher cousin, répondit l’autre. L’homme qui les voit doit, par une méditation d’un an, s’être préparé pour être supérieur au génie qui lui apparaîtra ; à la vue l’un de l’autre, ils sont saisis d’une horreur telle, que la partie mortelle et animale n’y résiste pas. Mais celui qui a creusé jusqu’au fond les secrets de la nature, paraît vivant comme moi aux yeux de tous, tandis que l’initiative et l’activité sont éteintes chez lui. Ma mère savait bien que je me trouvais dans cet état ; aussi, à son lit de mort, était-elle bien tourmentée de mon avenir. Jusque-là, elle avait seule réglé avec soin toutes nos affaires, tandis que je me livrais exclusivement à l’étude et à la contemplation. J’ai employé mon temps consciencieusement ; j’ai soutenu plus de discussions que personne, et j’en suis toujours sorti vainqueur ; ce qui n’est pas donné à tous. Étouffé, poussé jusqu’à la folie par les affaires qui, après la mort de ma mère, vinrent se presser autour de moi, j’essayai de sacrifier mes occupations spirituelles à mes intérêts terrestres. Ce tourment me rendit bientôt malade. Une prophétesse, dont la vue s’étendait bien loin dans l’avenir, m’assura qu’ici seulement, auprès de vous, je trouverais le calme qui m’est nécessaire, que vous aviez une précieuse habileté dans les choses de la vie, et que mon bien se triplerait par vos bonnes spéculations. Ah ! mon cousin, débarrassez-moi du fardeau de mon argent ; jouissez de ma fortune ; et, même dans le cas où je pourrais recouvrer mon esprit terrestre, et où je laisserais de nombreux héritiers, je vous abandonnerai une moitié de mon patrimoine pour vous récompenser d’avoir sauvé le tout.

En finissant, l’héritier du Majorat laissa échapper deux nobles larmes, tandis que les grands yeux du cousin, les sourcils écarquillés, le regardaient de côté, sans ajouter foi à cette précieuse déclaration.

L’héritier du Majorat reprit la parole pour changer le sujet de la conversation.

— Tout à l’heure, en rentrant dans cette ville, où j’ai commencé le cercle de mon existence, j’ai aperçu dans les rues des gens amaigris qui pouvaient à peine se traîner jusqu’à la porte des cafés ; ils étaient harcelés par de pauvres âmes que de nombreux procès empêchaient de goûter le repos céleste et poursuivis de leurs plaintives réclamations. Parmi ces âmes, je vis mon père : il était là pour un procès de débiteurs, dont personne ne verra la fin. Tâchez, mon cher cousin, de donner le repos à cette âme, je suis trop faible pour y parvenir moi-même.

— En effet, répondit le cousin, le dimanche, les conseillers, les greffiers et les procureurs vont s’amuser aux Portes avec leurs femmes et leurs enfants.

— Le postillon disait aussi que c’étaient des enfants qui jouaient à se pousser, continua l’héritier du Majorat, mais des enfants n’ont pas des visages tristes ; non, ce sont les génies des Tourments qui leur font expier leur négligence. Ah ! cher cousin, donnez le repos à l’âme de mon père, de votre oncle.

Le cousin regarda avec inquiétude dans la chambre ; il lui semblait entendre voltiger des génies dans les coins obscurs.

— Je ferai tout ce que vous désirez, cher cousin, s’écria-t-il enfin, je ne suis pas heureux quand je n’ai pas quelque chose de ce genre à trafiquer ; les procès me vont mieux que les histoires d’amour ; et dans peu de temps vos affaires seront en aussi bon ordre que mes armoiries.

En disant cela, il le conduisit dans une chambre sur le devant, espérant le distraire et l’amuser par la vue des tiroirs bien vernis, dans lesquels brillaient les armoiries disposées sur un fond rouge et les noms écrits en belle bâtarde. L’héritier du Majorat montra qu’il s’y connaissait en cela comme en tout le reste ; et le cousin ne perdit pas ses observations. Mais lorsqu’il ouvrit le rayon contenant les armoiries françaises, l’héritier du Majorat s’écria :

— Dieu ! quel bruit ; les vieux chevaliers cherchent leurs casques ; ils sont trop étroits maintenant pour leurs nobles têtes ; leur blason est mangé des vers, leur bouclier traversé par la rouille ; tout cela me brise, la tête me tourne, et mon cœur ne peut supporter une douleur si amère.

Le cousin referma au plus vite le malheureux tiroir, et mena l’héritier du Majorat à la fenêtre pour lui faire respirer l’air frais.

— Qui passe là ? reprit-il, la mort est sur le siége ! la faim et la douleur marchent à côté des chevaux ; des esprits qui n’ont qu’un seul bras et qu’une seule jambe voltigent autour de la cruelle, et réclament leur autre bras et leur autre jambe, à la barbare qui les regarde avec une curiosité de cannibale. Des malheureux crient et courent autour d’elle. Ce sont les âmes qu’elle a enlevées au monde avant le temps ! Cousin, il n’y a donc pas de police dans cette ville ?

— Voulez-vous que j’appelle cette homme pour vous tâter le pouls ? c’est notre meilleur médecin ; vous l’avez sans doute reconnu à sa petite voiture à une place ; il est vrai que son cocher est maigre et ses chevaux exténués ; aussi les moineaux volent autour de sa voiture, et les chiens courent après en aboyant.

— Non, reprit l’héritier du Majorat, au nom de Dieu, n’appelez pas ce médecin ; lorsqu’ils me tâtent le pouls qui, en réalité, bat toujours, mais qui cependant paraît immobile, ils disent tous que je suis mort !… Et ils finiront par avoir raison, car la pensée qui vivifie mon âme et qui seule me soutient encore, est bien malade maintenant. Au reste, je vous ai effrayé outre mesure, mon cher cousin ; mes paroles exprimaient le danger où se trouve la noblesse française ; je me représentais la terreur qu’éprouverait la France lorsque ces esprits apparaîtront dans les châteaux ; votre collection n’a plus de sens. Je discerne avec peine ce que je vois avec les yeux de la réalité de ce que voit mon imagination. Cela vient peut-être de ce que je sais m’observer moi-même ; en effet, la physique spirituelle est depuis longtemps ma science de prédilection.

Le lieutenant qui n’avait rien à faire avec la physique spirituelle, ramena la conversation sur les sujets matériels.

L’héritier du majorat lui expliqua qu’il n’était point exigeant pour le service ; qu’il aimait avoir le moins de monde possible autour de lui ; qu’il se coiffait et se rasait lui-même, et qu’il avait congédié tous ses gens.

— La gouvernante d’ici est une brave fille, elle mérite bien l’auréole qu’elle porte sur les cheveux.

— Auréole ! murmura le cousin, c’est sans doute le morceau de drap blanc dont elle s’entoure la tête.

Puis il reprit tout haut :

— Si Dieu voulait en fabriquer une sainte, je crois qu’il ferait pas mal de copeaux !

Sans répondre à cette interruption, l’héritier du Majorat ajouta qu’il dormait habituellement le jour, et qu’il ne sortait du lit qu’après le coucher du soleil, heure à laquelle il se mettait à travailler.

— C’est de là que lui viennent toutes ces idées de fantômes, dit tout bas le cousin, il vit comme un hibou.

Après le souper, le lieutenant prit congé de son cousin en lui souhaitant une bonne nuit ; la gouvernante alla se coucher à son tour, tandis que l’héritier du Majorat se mit à éclairer à giorno son immense chambre, de manière à pouvoir lire ses livres et ses manuscrits en se promenant, et à pouvoir écrire facilement son journal, l’occupation principale de sa vie.

Cette brillante illumination était un événement extraordinaire pour les habitants du voisinage ; c’était certes la première fois que cela arrivait ; aussi, connaissant la parcimonie du lieutenant, ils crurent que le feu était chez lui. Mais lorsqu’ils arrivèrent devant la maison, et qu’ils entendirent les sons plaintifs d’une flûte qui s’échappaient par la fenêtre restée ouverte, leur inquiétude se calma, et ils se réjouirent de ce nouvel éclairage qui leur permettait de voir où ils marchaient dans leur affreuse rue. Le joueur de flûte était bien l’héritier du Majorat ; mais la musique s’adressait uniquement à Esther, qu’à la faveur de la fenêtre du cabinet il avait vue se déshabiller, et qui couverte d’un léger peignoir, arrangeait ses longs cheveux devant une élégante glace.

Les maisons de cette rue étaient construites de telle façon que chaque étage empiétait un peu sur celui qui lui était inférieur, sans doute pour gagner de la place ; de sorte que la fenêtre de l’héritier du Majorat était si rapprochée de celle d’Esther, que d’un saut hardi on aurait pu franchir l’espace qui les séparait. Mais sauter n’était pas son fort ; il s’en reposa, pour savoir ce qui se passait chez sa voisine sur la finesse extrême de son ouïe, qui lui rendait perceptibles des sons qui échappaient à tout autre. Il entendit d’abord un bruit de pas, ou du moins un bruit qui y ressemblait fort. Puis elle se leva brusquement, et lut avec beaucoup d’expression une pièce de vers italiens, où l’on représentait les dieux de l’Amour servant de femme de chambre et s’empressant autour de la toilette d’une belle.

En même temps il vit une foule de figures semblables à celle qu’on venait de décrire voltiger dans la chambre d’Esther. Il les vit lui tendre son peigne, des bandelettes et une charmante coupe à boire ; ils rangèrent ses vêtements qu’elle avait jetés au hasard, tout cela à un signe de sa main ; enfin, lorsqu’elle se fut mise au lit, ils vinrent tournoyer au-dessus de sa tête, jusqu’à ce qu’ils se fussent perdus peu à peu dans la fumée de la lampe expirante, à travers laquelle il vit se dessiner devant lui l’image de sa mère, qui recueillit sur le front de la jeune fille une petite figure brillante et ailée qu’elle prit dans ses bras, comme la statue de la Nuit tenant sur son sein le petit enfant Sommeil.

Après avoir erré dans la chambre jusqu’à minuit, comme si elle eût voulu chasser les tristes pensées et les inquiétudes de son fils, l’apparition franchit la rue et vint se placer en face de l’héritier du Majorat, qui reconnut dans la figure brillante les traits d’Esther ; cette dernière poussa un cri qui le tira brusquement de son étonnement. Ce cri l’avait arraché de sa contemplation, et l’avait ramené brusquement du noyau à l’écorce ; jamais un si étrange spectacle ne se représenta à ses yeux.

Esther n’était plus dans son lit, l’obscurité régnait dans sa chambre ; on n’entendait d’autre bruit dans la rue que le frottement des rats qui s’ébattaient au bord des égouts ; la vieille Vasthi, coiffée d’un antique bonnet fourré, se mit à la fenêtre en toussant, lorsqu’un taureau apparut poussant un gémissement terrible.

À ce mugissement, l’héritier du Majorat courut à une fenêtre de derrière, et aux premières lueurs de la lune il aperçut dans un pré, entouré de tous côtés de pierres tumulaires, un taureau d’une hauteur et d’une grosseur extrêmes, qui fouillait le pied d’une tombe, tandis que deux boucs se livraient à des sauts étranges, comme s’ils eussent été étonnés de ce qui leur arrivait. L’héritier du Majorat ne comprit pas ce que cela voulait dire ; cette scène de désordre se passant dans un cimetière l’épouvantait ; il sonna la gouvernante. Elle arriva aussitôt en lui demandant ce qu’il désirait :

— Rien, rien du tout, répondit-il ; mais que pensez-vous de ce vacarme ?

La fille regarda un instant par la fenêtre et dit :

— Je ne vois que les héritiers de Majorat, des Juifs, c’est-à-dire les premiers-nés de leurs bestiaux qu’ils sacrifient au Seigneur, ainsi que l’ordonne leur religion ; tandis que chez nous, c’est celui-là qui est choyé et qui n’a rien à faire ; lorsqu’un chrétien veut bien tuer la victime, les Juifs sont forts contents, cela leur évite de la peine.

— Les pauvres héritiers de Majorat, dit-il en lui-même. Mais pourquoi ne se tiennent-ils pas tranquilles la nuit ?

— Les Juifs disent que lorsqu’ils fouillent ainsi la nuit autour d’une tombe, il meurt quelqu’un de la famille de celui qui y est enterré ; là où fouille cette bête, c’est la tombe du père d’Esther, le grand marchand de chevaux.

— Oh ! non, mon Dieu, non ! s’écria-t-il en se sauvant dans sa chambre, le cœur bouleversé.

Il prit sa flûte, espérant que la musique le calmerait.

Enfin il faisait jour ; les hautes silhouettes des maisons se dessinaient sur un ciel pur, les servantes, légèrement chaussées, comme si elles étaient sûres du beau temps, couraient gaiement, en sautillant sur les pavés les plus secs.

Les hirondelles se croisaient en tous sens pour venir chercher le précieux mortier que leur avait gâché la pluie de la veille, et en remplissaient les fissures des maisons. Sur la fenêtre qui donnait du côté d’Esther, deux de ces gais oiseaux étaient venus se poser, et s’apprêtaient à construire leur nid juste au seul endroit d’où il pouvait apercevoir la jeune fille. L’héritier du Majorat ne savait s’il devait les chasser ou leur laisser faire une chose qui devait contrarier ses projets. La bonté de son cœur lui conseilla l’indulgence.

Maintenant qu’Esther lui était cachée, et ne pouvant plus admirer cette chère créature, épier ses occupations, ses amusements, il s’intéressa au nid que bâtissaient les hirondelles, comme s’il eût été lui-même l’architecte, et comme si son bonheur eût dépendu de sa bonne construction ; et avant de se coucher il prit sa mandoline et chanta :


Le soleil éclaire le mur,
L’hirondelle y bâtit son nid.
Ô soleil ! brille toute la journée
Afin qu’elle puisse bien le bâtir !
Bien souvent son nid a été détruit
Avant d’être achevé.
Et cependant elle bâtit toujours, l’insensée.
Le soleil est si brillant !

Combien charmante et folle est la pensée
Qui se construit cette maison ;
Il n’y a pas d’avantage à voler haut ;
Celui qui du haut des airs regarde au loin
N’en marche pas moins vers l’éternité.
Il ne commande pas au temps,
Et il est du bonheur
Séparé de toute l’immensité du ciel.


Le soir, lorsqu’il se réveilla, il trouva un bon souper, et le cousin devant la table, qui lui fit part d’une agréable surprise qu’il lui avait préparée. Il le conduisit dans la chambre latérale d’où il pouvait observer la rue. L’héritier du Majorat la trouva garnie d’un sofa, de chaises, d’armoires et de tables ; on avait nettoyé la fenêtre, mais, hélas ! on avait fait partir les hirondelles.

— On a chassé mes bons anges sauveurs, pensa l’héritier du Majorat ; il faut donc que je voie mon ange de mort ; il faut que j’accomplisse réellement ce que mon rêve a fait passer devant mes yeux ; car voilà que se réalise une des choses que j’ai vues dans mon sommeil.

— Pourquoi si triste, cousin, demanda le lieutenant.

— J’ai eu un sommeil agité, répondit-il ; j’ai rêvé qu’Esther était mon ange de mort. Chose étrange, son vêtement était parsemé d’yeux innombrables ; elle me tendait la coupe de la douleur, la coupe de la mort, et je la vidais jusqu’à la dernière gorgée.

— Vous aurez eu soif pendant votre sommeil, dit le lieutenant ; asseyez-vous là, voilà de bon vin, du vrai Hongrie ; je l’ai fait moi-même avec du raisin de Corinthe. À propos, il faudra aller bientôt rendre visite à la vieille dame d’honneur ; elle m’a fort tourmenté aujourd’hui pour que je vous amène chez elle.

— Il faudra donc que je vive une journée : c’est le moment où je préfère dormir, répondit l’héritier du Majorat. Mais parlons d’autres choses ; recevez d’abord mes remerciements pour le soin que vous avez pris d’orner ainsi ma chambre. Seulement, je voudrais m’acheter des rideaux de soie pour mettre à cette fenêtre ; vous avez si bien fait nettoyer les vitres, que je ne serai plus caché quand je regarderai dans la rue.

— Nous en trouverons en bas, chez la belle Esther, dit le cousin ; cela vous procurera l’occasion de faire connaissance avec elle de plus près qu’à travers les vitres de votre fenêtre. Tous les héritiers de ce Majorat étaient de complexion amoureuse, vous ne devez pas faire exception, cher cousin ; je vous accompagnerai, afin qu’on ne vous vole pas sur ce que vous achèterez, et aussi pour que vous ne vous rebutiez pas si la fille fait la prude.

Ils descendirent donc tous deux dans la rue, l’héritier du Majorat entraîné par le lieutenant. Le pauvre jeune homme ne pouvait s’empêcher de frissonner ; il lui semblait que toutes ces hautes maisons de bois étaient en carton, et que les hommes, tenus par des ficelles comme des marionnettes, suivaient irrésistiblement le mouvement que leur imprimait le tourbillon dans la grande valse solaire. Les boutiques commençaient à se fermer, les marchands rangeaient leurs étalages, comptaient leurs bénéfices de la journée, et au milieu de tout ce bruit, l’héritier du Majorat n’osait pas lever les yeux.

— Par ici, par ici, cria le lieutenant.

L’héritier du Majorat allait entrer dans la boutique désignée, lorsqu’au lieu d’Esther, il aperçut une affreuse vieille femme juive, au nez d’aigle, aux yeux d’escarboucle, une peau d’oie rôtie et un ventre de bourgmestre. Elle lui avait déjà offert sa marchandise, en lui disant qu’elle voulait lui montrer ce qu’elle avait de mieux, quand même il n’aurait l’intention de rien acheter, mais parce qu’il était un beau seigneur. Il allait entrer, lorsque le lieutenant le tira par l’habit, et lui dit à l’oreille :

— C’est dans l’autre boutique qu’est la belle Esther.

Il se retourna, et répondit à la vieille, avec embarras, qu’il ne voulait rien lui acheter, et qu’il cherchait un coin de rue pour voir les affiches de spectacle.

En disant cela, il se dirigea vers la boutique voisine où il s’attendait à voir Esther. Mais la vieille juive ne le tint pas quitte ; elle lui cria complaisamment :

— Jeune homme, j’ai là un coin où il y a peut-être aussi des affiches. Entrez, j’en ai une des Chevaliers Espagnols.

L’héritier du Majorat était étourdi ; il regarda autour de lui, et vit avec effroi un corbeau noir perché sur la tête de la Juive. Pendant ce temps, le lieutenant avait lié la conversation avec Esther, qui lui avait offert ce qu’il demandait avec gracieuseté et sans importunité. Le lieutenant attira son cousin dans la boutique d’Esther, tandis que la vieille poussait un hurlement semblable au croassement du corbeau ; puis, dans un dialecte juif corrompu, elle se mit à lancer des injures hébraïques à la pauvre fille, lui reprochant l’impudence avec laquelle elle attirait les chrétiens dans sa boutique pour enlever les pratiques à sa propre mère, et la voua à tous les tourments. La vieille furieuse finit cependant par perdre l’haleine qui, malgré la chaleur, lui sortait de la bouche en fumant comme en hiver.

Elle essaya en vain d’ameuter contre sa victime deux gamins qui passaient, en leur promettant des gâteaux pour lui dire des injures. Esther était rouge de honte, mais elle ne répondit rien ; enfin un acheteur vint, et la vieille se retira. L’héritier du Majorat demanda quelle était cette vieille avec son corbeau sur la tête.

— Ma belle-mère, répondit Esther ; vous aurez sans doute pris pour un corbeau son bonnet de drap noir avec ses deux longues brides.

Maintenant qu’il l’entendait de plus près, l’héritier du Majorat reconnut le son de sa voix ; la ressemblance de cette fille avec sa mère le frappait encore plus que lorsqu’il la voyait par la fenêtre. Esther était plus jeune, mais pas plus fraîche ; son visage délicat était empreint d’une pâleur mélancolique, qui se répandait même sur ses lèvres d’une finesse exquise, comme un funeste brouillard de printemps. Ses yeux paraissaient trop faibles pour supporter la lumière, et se refermaient involontairement comme les pétales des fleurs qui, le soir, se contractent autour du calice.

Pendant qu’elle déroulait avec complaisance plusieurs pièces de soie, le lieutenant cherchait assez maladroitement à la consoler, en lui assurant que sa belle-mère ne tarderait pas à mourir.

— Je lui souhaite une longue vie, répondit l’excellente fille ; elle a des enfants qui ont besoin d’elle. Peut-on savoir qui boira avant l’autre l’amère liqueur que nous apporte l’ange de la mort. Je me sens aujourd’hui faible et j’ai les nerfs agacés.

Si l’héritier du Majorat ne crut pas voir l’ange de la mort, il crut bien entendre le battement de ses ailes.

— Comme ses ailes battent avec un bruit effrayant, s’écria-t-il.

C’était Esther qui poussait violemment une porte laissée ouverte par son petit frère.

Le jeune héritier fit choix de l’étoffe, mais demanda une couleur qui ne se trouvait pas dans le magasin. Esther alla dans l’autre boutique trouver sa mère, qui lui donna d’un visage aimable l’étoffe qu’elle cherchait, comme si l’orage se fût dissipé d’un souffle. Le lieutenant voulait marchander, mais l’héritier du Majorat donna sans discuter le prix indiqué. Esther lui rendit quelques thalers, trouvant sans doute le prix marqué trop fort. Là-dessus la vieille commença à tempêter, mais cette fois tout en hébreu. Esther baissa les yeux pour laisser passer l’ouragan, mais le lieutenant prit la parole à son tour, et lui ripostant aussi en hébreu, étonna tellement la vieille, qu’elle abandonna le champ de bataille et se retira dans sa coquille. Esther parut encore plus froissée de ces dernières paroles que des injures qu’elle venait de supporter précédemment ; craignant d’être indiscret, l’héritier du Majorat entraîna le lieutenant qui voulait déjà chanter victoire, et prit lui-même sous son bras la pièce de soie.

De retour à la maison, il demanda au lieutenant où il avait si bien appris l’hébreu.

— J’en ai besoin dans mes rapports avec les Juifs, répondit-il, et ce que cela m’a coûté en livres et en professeurs, je l’ai largement regagné d’un autre côté, car je puis maintenant comprendre tous leurs mystères. Tenez, cousin, il y a plein cette armoire de livres hébreux, traitant de leurs traditions, de leurs mœurs et de leurs usages. Savez-vous ce que la vieille disait en dernier lieu ?

Elle disait qu’elle serait bien contente si Esther mourait, parce que cela ferait une belle vente aux enchères. Elle avait probablement en vue la succession du père, composée d’un riche et élégant mobilier. On raconte même que, bien qu’elle ne reçoive plus de brillants seigneurs comme du temps de son père, Esther ne manque pas chaque soir de se mettre en grande toilette ; elle fait du thé comme si elle avait une nombreuse société, et parle toute seule les nombreuses langues qu’elle connaît.

Mais l’héritier du Majorat n’écoutait plus : il était tout aux livres hébreux ; le lieutenant lui souhaita bonne nuit, et, dès qu’il fut parti, il courut à l’armoire, et passa en revue, dans ces livres, les patriarches, les prophètes, les rabbins et leurs meilleures histoires ; il y en avait tant, que la chambre aurait été trop étroite pour les contenir. Mais l’ange de la mort les avait tous frappés de son aile. L’héritier du Majorat s’arrêta longtemps sur la légende suivante :

— Lilis était la compagne d’Adam au paradis ; mais il était trop timide, elle trop chaste pour se confier leur amour. Alors Dieu lui tira de ses flancs une femme, telle qu’il l’avait rêvée pendant son sommeil ; de douleur de voir une autre partager son amour, Lilis s’éloigna d’Adam, et, après la chute du premier homme, prit l’emploi de l’ange de la mort. À partir de leur naissance, elle menace les enfants de l’Éden et les épie toujours jusqu’au dernier moment, où elle laisse tomber de son glaive dans leur bouche la larme d’amertume. C’est cette larme qui donne la mort, et c’est la mort qui distille la liqueur où l’ange vient tremper son glaive.

Après cette lecture, l’héritier du Majorat se leva, parcourut la chambre avec agitation, et s’écria avec passion :

— Chaque homme recommence l’histoire du monde, chaque homme la finit. Moi aussi, j’aimais timidement et pieusement une pudique Lilis, c’était ma mère ; le bonheur de ma jeunesse se reposait dans un amour mystérieux. Esther est mon Ève, elle m’a enlevé à ma mère et causera ma mort.

Il ne put supporter plus longtemps le voisinage de l’ange de la mort qu’il croyait toujours sentir derrière lui. Il descendit dans la rue, enveloppé de son manteau, pour tâcher de se distraire jusqu’au lever du jour. Après avoir marché quelque temps, s’étant arrêté au pied d’une statue placée dans une niche, il vit passer de rapides coureurs qui, armés de torches, entouraient une voiture ; derrière eux marchait Lilis. De joyeux compagnons sortirent bruyamment d’un cabaret en faisant résonner les cordes de leurs guitares. L’ange de la mort passa aussi derrière eux, et souffla dans une corne semblable à celle dont sonnent les gardiens de nuit. Et ils étaient si nombreux, ceux que suivait l’ange de la mort, qu’ils étaient obligés de marcher les uns derrière les autres en se mettant deux à deux, comme des amants, en causant tout bas. Il chercha à écouter ce qu’il disait pour savoir comment s’y prendre auprès d’Esther pour lui déclarer son amour ; mais les amants marchaient trop vite, et il ne put rien surprendre de leurs discours, lorsqu’il entendit la voix de Vasthi qui passait avec un vieux rabbin en lui disant :

— Qu’ai-je besoin de ménager Esther, elle n’est pas la fille de mon mari, mais bien une riche enfant de chrétien, et mon mari lui a donné la plus grande partie de son bien.

— Calmez-vous, répondit le rabbin, combien votre mari a-t-il gagné d’argent avec cette enfant ?

— Tout ; il n’avait rien, et avec elle il a pu entreprendre un grand commerce. Est-ce la faute de la pauvre fille si on lui a volé son argent.

Malgré la finesse de son ouïe il ne put entendre la suite de leur conversation ; il courut après eux, mais ils avaient déjà disparu dans quelque maison. Cette fois encore il n’avait pu réussir à ce qu’il voulait ; mais il avait saisi un geste significatif qui le préoccupa jusqu’à la maison.

À peine s’était-il reposé quelques minutes qu’il entendit résonner un coup violent : il se dirigea vers la fenêtre ; personne ne semblait avoir rien entendu. Rassuré, il ouvrit doucement un des battants de la fenêtre, pour voir plus commodément encore que la nuit dernière ce qui se passait dans la chambre de la belle Esther.

Il s’y était fait de grands changements. Les fauteuils de satin blanc étaient débarrassés de leurs housses, et entouraient une jolie table à thé sur laquelle fumait une bouilloire d’argent. Esther versa quelques gouttes d’eau parfumée sur une pelle rouge et dit :

— Nanni, il est temps de me coiffer, les invités vont bientôt venir.

Puis elle répondit en changeant de voix :

— Gracieuse maîtresse tout est prêt.

Au moment où elle disait cela, une jolie femme de chambre parut devant Esther, et l’aida à peigner et à ranger ses cheveux. Puis elle tendit le miroir à la jeune fille qui dit avec tristesse :

— Dieu comme je suis pâle ! N’aurai-je donc pas le temps d’être pâle quand je serai morte ? Tu dis qu’il faut que je me farde ? Non, car je ne plairais pas à l’héritier du Majorat qui, lui aussi, est pâle comme moi, bon comme moi, malheureux comme moi ; s’il ne vient pas aujourd’hui, je m’ennuierai malgré toute ma société.

Bientôt tout fut disposé dans la chambre ; Esther, fort élégamment vêtue, jeta quelques livres sur le sofa, et salua en anglais le premier néant auquel elle ouvrit la porte. À peine se fut-elle répondu dans la même langue au nom du nouveau venu, qu’il se dressa devant elle un Anglais triste et long avec cet air de liberté et d’aisance qui les distinguait alors d’entre toutes les nations de l’Europe.

La table se garnit bientôt de personnages de la même espèce, Français, Polonais, Italiens ; il y avait aussi un philosophe kantiste, un prince allemand, qui s’était fait maître de poste, un jeune théologien illuminé, et quelques seigneurs de passage dans la ville, Elle était intarissable et s’adressait à chacun dans sa langue. La discussion s’engagea sur les affaires de la France. Le kantiste démontrait, le Français s’emportait. Elle cherchait avec malice à maintenir les adversaires l’un contre l’autre, et feignant d’avoir été poussée, renversa une tasse de thé bouillant sur les chausses du kantiste pour faire diversion ; elle y réussit. Après qu’on se fut pardonné et essuyé, elle assura entendre le pas de l’héritier du Majorat, une nouvelle connaissance qu’elle avait faite le jour même, un jeune homme fort distingué qui venait de France, et qui par conséquent pourrait répondre sciemment aux questions qu’on venait de discuter.

À ces mots une main froide saisit celle de l’héritier du Majorat. Il tremblait de se voir entrer en personne ; il se sentait extrait de lui-même, et vidé comme un gant qu’on retire. À sa grande satisfaction, il ne vit rien s’asseoir sur la chaise qu’Esther lui apprêtait ; cependant son aspect paraissait inquiéter les autres membres de l’élégante compagnie ; et pendant qu’Esther lui faisait quelques politesses, ils prirent tous congé d’elle, les uns après les autres.

Lorsqu’ils se furent éloignés, Esther dit tout haut à la chaise vide :

— Vous m’avez dit très-brièvement que je n’étais pas ce que je paraissais être ; et moi je réponds à cela que vous non plus vous n’êtes pas ce que vous paraissez être.

À cela Esther répondit, au grand étonnement de l’héritier du Majorat interpellé, en imitant sa voix à s’y tromper :

— Je vais m’expliquer : vous n’êtes pas la fille de celui que le monde appelle votre père, vous êtes un enfant chrétien volé, volé à vos vrais parents, à votre vraie religion, et le projet que j’ai fait de vous remettre en possession de ce que vous avez perdu, m’a décidé à vous rendre cette visite. Et maintenant, expliquez-vous à votre tour sur mon sujet.

Esther. — Soit. Je suis vous et vous êtes moi ; que les choses se remettent dans leur ordre naturel ; je ne crois pas que cela arrive, mais vous y perdriez énormément, et votre affreux cousin au nez rouge y gagnerait seul une élévation vertigineuse.

Elle se tut, puis se supplia elle-même avec la voix de l’héritier du Majorat de continuer à parler, car sa ressemblance avec sa mère bien-aimée lui découvrait déjà le mystère à moitié. Et elle continua ainsi :

— Est-ce donc quelque chose de bien mystérieux pour vous que le caprice d’un vieux seigneur de Majorat qui, n’aimant pas son cousin, voudrait laisser toute sa fortune à un fils de lui ? Supposez que ce désir soit près de se réaliser, que sa femme souffre les premières douleurs de l’enfantement, mais que la crainte prenne le père de voir la naissance d’une fille renverser tous ses projets ; que, profitant de cette crainte toujours croissante, une dame noble le persuade de prendre un enfant dont elle était accouchée en secret la semaine précédente ; qu’on ait pris une sage-femme adroite, et que ce soit moi qui sois née au lieu de celui qui passe pour l’héritier de sa famille. On me remit à un Juif obligeant, qui, outre le profit qu’il en retirait, espérait gagner d’un autre côté quelque chose pour sa religion. Avez-vous lu Nathan le sage ?

l’héritier du majorat. — Non.

esther. — Tant pis. On vous a approché du sein de ma mère, comme on donne des œufs de coucou à couver au rossignol. Cela soit dit sans mauvaise intention. Je n’ai su tout cela qu’à la mort de mon père nourricier ; il m’assura que l’argent qu’il me laissait valait plus que ce qui me serait resté après l’institution du Majorat ; qu’il avait reçu le triple d’argent du vieux seigneur du Majorat pour garder le secret, et que ç’avait été l’origine de son commerce important. Vous êtes interdit, vous ne savez pas ce que vous devez faire. Vous maudissez cet orgueil du genre humain qui veut conserver son nom pur et sans mélange ? Mais qu’y a-t-il à faire ? Rendez heureux votre ridicule cousin, en lui laissant toute votre richesse dont vous lui avez déjà donné la moitié ; je serai bientôt au bout de ma carrière. Il y a dans ce moment un changement de saison que je ne pourrai supporter. Mais vous m’aimez, dites-vous ? Du premier regard je l’ai vu dans vos yeux ; mais notre amour n’est pas de ce monde ; ce monde m’a brisée avec toutes ses sottises. Ami, tous les hommes ne m’estiment pas comme vous, ils m’entourent de la stupidité de leur puéril bon sens. Quittons-nous pour aujourd’hui ; car, il me coûte beaucoup de vous le dire, je ne puis plus vous donner mon cœur tout entier ; il a été déchiré, emporté par morceaux, et là-haut seulement la plaie pourra se guérir.

À ces mots, un flot de larmes inonda les yeux de l’héritier du Majorat. Lorsque sa vue se fut éclaircie, Esther, sa lampe éteinte, était accoudée, vêtue seulement d’une légère chemise, sur le bord de sa fenêtre, et respirait l’air frais de la nuit ; puis elle se coucha, et l’héritier du Majorat prit son journal pour y transcrire aussi fidèlement que possible les événements extraordinaires qui venaient de se passer.

Sur les midi, le cousin arriva devant le lit de son hôte, selon son habitude, et lui demanda s’il n’avait pas envie de voir la noble dame. L’héritier du Majorat lui répondit par un oui très-marqué, en ajoutant qu’il désirait beaucoup lui faire sa visite seul. Il s’habilla promptement et se mit en route avec le cousin, qui réfléchit que justement elle serait aussi seule aujourd’hui. En se rapprochant de sa maison, le cœur battait au jeune héritier.

— Quelle est donc cette affreuse boîte à hommes ? demanda-t-il à son cousin ; une nuit, je me suis assis au pied de la statue qui est placée dans cette niche.

— Ne connaissez-vous donc pas votre Majorat ? dit le cousin. Cela se laisserait mieux habiter que mon petit taudis.

— Me préserve le ciel ! répondit l’héritier, j’aurais voulu ne pas le voir ; il me semble que ces grosses pierres ont été cimentées par la faim et la douleur. Il est probable que celui qui l’a bâti y a gagné à peine de quoi manger.

— Votre père n’avait pas l’habitude de faire beaucoup de frais ; et une fois, alors que je vivais misérablement au jour le jour, il m’intenta un procès parce que je ne lui avais pas remis à la date indiquée le montant d’un mémoire de tailleur qu’il avait payé pour moi.

— C’est dur, dit l’héritier du Majorat ; avec de telles façons, il n’y a pas d’avantage à être héritier.

En causant ainsi ils étaient arrivés dans l’antichambre de la dame, qui fit prier ces messieurs d’attendre une petite demi-heure, parce qu’elle avait quelques lettres à terminer.

Le cousin tira sa montre, et voyant qu’il ne pouvait rester tout ce temps sans retarder l’heure de sa promenade réglementaire, se retira, laissant l’héritier tout seul. Ce dernier était inquiet dans cette chambre. La grenouille verte, coassant sur sa petite échelle, lui semblait animée d’un esprit funeste ; les fleurs mêmes dans leurs pots n’avaient pas un air innocent ; dans les passe-partout il lui semblait voir une douzaine de diplomates décrépits qui le surveillaient. Mais ce qui le tourmentait plus que tout cela, c’était le barbet noir, qui cependant paraissait lui-même avoir peur de l’héritier ; il le croyait une incarnation du diable. Enfin, lorsque la noble dame, peinte de couleurs aussi variées que celles d’un feu chinois, sortit de la chambre et entra dans celle où se trouvait l’héritier, il faillit perdre la raison, car il ne lui était jamais venu à l’idée qu’une femme si laide fût sa mère.

— Mère, dit-il, en la regardant profondément, votre fils est bien malade.

Il pensait qu’elle allait être effrayée, ou l’appeler fou ; mais elle s’assit tranquillement à côté de lui, et lui répondit :

— Fils, ta mère se porte très-bien.

En même temps elle lui tendit un flacon d’odeurs, mais il le repoussa, en s’écriant :

— Je vois une âme empoisonnée là-dedans.

— S’il y a une âme là-dedans, c’est sans doute celle de ton père, de ton père si beau ; c’est le flacon que je lui tendis le jour où, devant ma porte, il fut frappé en duel par le lieutenant, le cousin.

— Je vis sous le même toit que l’assassin de mon père, et tu es sa meilleure amie !

— Tu en sais trop, continua-t-elle, pour que je ne t’apprenne pas tout ce que j’ai fait pour toi, toute la reconnaissance que tu me dois. Toute la ville appelait ton père le beau ***. Cette réputation fit que pour lui j’oubliai mes devoirs. Notre amour resta secret, il est vrai ; mais les suites de ma faute me mettaient dans la certitude d’être bannie de la cour, si je ne pouvais les cacher ; car ton père avait été tué avant de remplir la promesse qu’il m’avait faite de m’épouser.

— Je réussis.

— Je le sais.

— Et en même temps que je vengeais ton père de son meurtrier, je te mettais en possession de ce qui aurait dû échoir en tout droit à ce dernier. Je fis plus : par mon influence à la cour, je me mis en travers de toutes ses tentatives d’avancement, je l’enlaçai dans les filets de mes appas. On ne voulut reconnaître ni ses talents, ni son courage. C’est dans de pitoyables soucis, dans les milles combinaisons qu’il fut obligé de faire pour pouvoir vivre, qu’il est devenu ce personnage ridicule aux yeux de tous, tandis que les vieillards parlent encore avec transport des succès de ton père, et le prennent pour point de comparaison quand ils veulent exprimer la beauté. Lorsque je te vois élevé noblement, libre de tous soucis, capable d’obtenir les plus hautes dignités, et que je pense au cousin, qui, tous les jours, aux huées des gamins, vient se dandiner devant ma fenêtre avec un regard louche qui voudrait être amoureux, et une démarche de coq se pavanant, et qui se trouve heureux de peigner mon chien chaque dimanche, alors je sens que ton père est vengé, et que c’est une belle couronne que j’ai portée sur sa tombe.

Ou bien, si je faisais plus encore pour achever le cousin ? si je l’épousais pour déranger toutes ses habitudes, et pour disperser sa collection d’armoiries ?

L’héritier du Majorat n’avait pas entendu toute cette révélation, autrement il aurait placé son interruption plus tôt.

— Ainsi, je ne suis noble que parce que j’ai été placé par fraude sur le sein d’une mère, s’écria-t-il tristement ; et où est le malheureux enfant qui a été chassé à cause de moi ? Je le sais moi, c’est Esther, la belle et infortunée Esther, que le commerce des Juifs et son changement de religion font mépriser de tous.

— Là-dessus, je ne peux pas te donner de réponse. Le vieil héritier du Majorat a conduit cette affaire tout seul. Je n’avais plus à m’occuper de rien après t’avoir sauvé de la honte d’une naissance illégitime et élevé à une fortune brillante. Tu ne m’en remercies pas ?

Il était tout absorbé et ne répondit pas à cette question, mais il dit d’une voix sombre :

— Je devrais être riche aux dépens d’une malheureuse ? Ne suis-je pas assez instruit pour pouvoir me suffire à moi-même ? Je joue de plusieurs instruments avec autant de talent que personne ; je peins, je sais m’exprimer en toutes langues. Arrière ces richesses qui ne m’appartiennent pas ; elles ne m’ont pas donné le bonheur.

La vieille dame l’avait écouté attentivement, tout en caressant son barbet qui lui appuyait familièrement ses pattes sur les genoux ; elle prit la main de l’héritier du Majorat et lui dit :

— Tu ne dois pas la moindre obéissance à ta mère ; mais cependant sache que ce que j’ai fait n’est pas une injustice ; garde pendant vingt-quatre heures encore le secret de ta naissance, et repousse toute détermination qui pourrait naître en toi ; donne-moi ta main et ta parole.

L’héritier du Majorat, assez content d’avoir encore vingt-quatre heures avant de prendre une résolution, lui baisa la main, prit congé d’elle, et courut jusqu’à sa maison pour se remettre un peu de son émotion.

Mais un nouvel incident devait l’y troubler plus profondément encore que tout le reste. Il vit devant la maison d’Esther une grande foule de juifs et de juives qui se parlaient avec animation. Comme il ne voulait pas se mêler à eux, il entra chez lui et interrogea la vieille gouvernante. Elle lui apprit qu’il y avait à peine une heure, le fiancé de la belle Esther était arrivé tout déguenillé d’Angleterre où il avait perdu tout son bien. La vieille Vasthi lui avait défendu de franchir le seuil de sa maison, et déclaré qu’il n’eût plus à penser à sa belle-fille ; mais Esther avait juré tout haut qu’elle voulait d’autant plus tenir la promesse qu’elle avait faite d’épouser le malheureux, aujourd’hui qu’il avait besoin d’elle, quoiqu’en tout autre moment sa mauvaise santé lui eût fait rompre ses fiançailles.

Là-dessus la mère Vasthi s’était emportée violemment, et l’intervention des plus anciens voisins était parvenue avec peine à l’apaiser. Chacun lui donnait tort tout haut de vouloir ainsi rompre le mariage, non pas par sollicitude pour sa belle-fille, mais par espoir d’hériter d’elle, la voyant très-malade.

C’était donc un moyen d’accommodement de moins. L’héritier du Majorat ne pouvait plus épouser Esther l’abandonnée ; et maintenant son amour lui paraissait criminel. Il voyait Esther, blanche et épuisée, étendue comme une morte sur son sopha, tandis que son fiancé, un homme de mine assez pitoyable, lui racontait ses aventures malheureuses. On alluma la lampe ; Esther parut se remettre ; elle le consola, lui promit de quitter son commerce lorsqu’ils seraient mariés, mais le pria de ne jamais entrer dans sa chambre. Il jura de se soumettre à toutes les conditions qu’elle voudrait lui imposer, si elle le tirait de la misère et le mettait à l’abri des fureurs de la vieille Vasthi.

— C’est l’ange exterminateur, c’est l’ange de la mort, disait-il, j’en suis sûr ; on la rappelle chaque soir là-haut, parce que les morts ne doivent pas passer la nuit dans la maison des vivants, et elle vous suce l’haleine pour que vous ne soyez pas tourmenté longtemps et que vous ne deveniez pas à charge aux autres. Je l’ai vu ! Lorsqu’elle quitta ma mère, et que je m’approchai du lit, la pauvre femme était morte ; je l’ai entendu dire à mon beau-frère, et personne n’ose en parler ; c’est une affaire de complaisance sans doute, mais cela me fait frissonner.

Esther essaya de lui ôter cette idée, et lui dit à la fin :

— Réfléchissez ; si la vieille vous fait trop peur, ne m’épousez pas, cela m’est complétement égal, je ne le faisais que pour vous tirer de la misère ; réfléchissez-y bien ; allez-vous-en et laissez-moi seule.

Le fiancé se retira.

Une fois parti, Esther se leva avec difficulté, se regarda avec effroi dans son miroir et joignit les mains.

L’héritier du Majorat considéra l’étroit espace qui les séparait ; il pensa à aller la consoler, mais avant qu’il eût décidé s’il devait hasarder un saut périlleux, ou réunir les deux fenêtres au moyen d’un pont, il entendit comme les autres soirs un bruit violent, et la belle Esther retomba dans sa monomanie de réception. Elle passa rapidement une légère robe de bal, sur laquelle elle jeta un domino de couleur feu, mit un loup, et attendit ainsi les autres masques qui devaient prendre part au bal. Tout se passa comme la veille, mais avec plus d’étrangeté encore. Des masques grotesques, des diables, un ramoneur, des chevaliers, des gens déguisés en coqs grognaient, criaient et gloussaient en toutes les langues. Il voyait apparaître les personnages à mesure qu’ils étaient animés par la voix d’Esther. Elle renvoyait avec vivacité les plaisanteries qu’elle se faisait à elle-même, et ne paraissait plus se ressentir de la faiblesse qui l’abattait un instant auparavant. Elle savait répondre à chacun quelque chose qui l’intriguât ou qui l’intéressât. Il n’y eut qu’un seul masque auquel elle ne put répondre de même ; il vint lui reprocher de faire de telles folies, si près de son mariage.

— Mon mariage ! dites une aumône que je fais à ce pauvre jeune homme, et ne parlons pas de mariage : je suis abandonnée. L’héritier du Majorat se perdra dans son irrésolution avant d’avoir rien fait pour moi. Mon pouls va bientôt battre mes dernières minutes, et comme David dansait devant l’arche d’alliance, moi je danse en allant au-devant d’une alliance plus sublime.

À ces mots, elle saisit le masque et commença une valse effrénée ; les autres masques suivirent son exemple, tandis que, tout en dansant, elle imitait parfaitement avec sa bouche les violons, les basses, les hautbois et les cors de chasse. Cette valse terminée, on pria Esther de danser un fandango. Elle jeta son loup et sa robe de bal, prit des castagnettes, et dansa avec tant d’expression que toutes les pensées de l’héritier du Majorat firent place au ravissement.

Elle venait de recevoir les compliments de tous les assistants, et reprenait haleine, lorsqu’elle aperçut avec effroi entrer un petit homme. L’héritier du Majorat qui l’avait entendu nommer par Esther, le vit saluer les invités ; son déguisement était tout déguenillé.

— Dieu ! dit-elle, c’est mon pauvre fiancé qui vient essayer de gagner de l’argent en faisant ses tours de passe-passe.

Le pauvre masque plaça au milieu de la chambre une petite table et une chaise, offrit de montrer quelques tours d’adresse, et fit passer un plat pour la quête ; puis il ouvrit la séance par d’adroits tours de cartes. Ensuite il escamota des gobelets, des bagues, des bourses, et autres tours du même genre, qui firent fort plaisir à la société. Cela fini, il ôta son domino et se montra vêtu d’un habit blanc très-léger, sans toutefois quitter son masque, et annonça qu’il allait faire, avec son propre corps, des tours de force admirables ; il se mit sur le ventre et commença à tourner comme un hanneton embroché. Mais Esther, en le voyant faire toutes ces contorsions, fut prise d’un tel dégoût et d’une telle horreur, qu’elle tomba sur son lit les yeux fermés, en proie à une attaque de nerfs.

Dans le même instant l’héritier du Majorat vit disparaître tous les personnages qui remplissaient la chambre ; sa bien-aimée était seule, abandonnée à d’affreuses douleurs, il résolut de la secourir. Il descendit rapidement l’escalier, mais, se trompant de porte, entra dans une chambre qu’il ne connaissait pas. En face de lui et de sa lampe se dressaient d’effrayantes ombres couvertes de plumes, et dont le nez rouge ressemblait à un bonnet de nuit accroché à un bec monstrueux.

Il se sauva et sauta sur le toit pour regagner sa chambre. Là, il regarda autour de lui ; il était environné de calmes et saintes images, de pieux symboles, de blanches colombes ; la sensation de se voir ainsi entre le ciel et l’abîme, l’aspiration à la paix du ciel, dont les emblèmes l’entouraient, apaisèrent les tempêtes de son âme et le rendirent calme comme l’huile, en même temps que le pressentiment que la terre n’aurait bientôt plus besoin de lui réveilla tout son dévouement pour Esther.

Mais au milieu de ces rêveries transcendantes, apparut la réalité coiffée d’un bonnet de nuit serré autour de la tête par un ruban, des lunettes sur le nez, une robe de chambre d’indienne déteinte sur le dos, et armée d’une épée ; c’était le cousin, réveillé par le bruit, et qui arrêta l’héritier du Majorat, en lui disant :

— Est-ce vous, cher cousin, ou votre esprit ?

— Mon esprit, reprit ce dernier tout troublé, car je ne sais comment j’ai été transporté ici, au milieu des anges.

— Rentrez dans votre chambre, repartit le cousin, sans cela, mes pigeons vont quitter leurs œufs, et en bas, mes dindons ne veulent pas rester tranquilles ; c’est vous sans doute qui êtes allé les troubler. Je ne pouvais m’expliquer ce bruit dans l’escalier et ce tapage chez mes bêtes, qu’en supposant un voleur venant de la rue des Juifs ; mais j’aime mieux encore que ce soit vous ; vous êtes peut-être somnambule, mon cher cousin, c’est une maladie que je sais guérir.

En causant ainsi, il ramena le jeune héritier dans sa chambre. Celui-ci prit le parti d’avouer à son cousin qu’il avait vu Esther tomber prise d’une attaque de nerfs, et que, dans sa précipitation pour aller à son secours, il s’était trompé de porte.

— Quel bonheur, s’écria le cousin, car si la porte de la rue avait été ouverte, vous ne seriez pas entré dans cette maison sans qu’il vous arrivât quelque malheur.

L’héritier du Majorat s’était mis à la fenêtre, et dit au cousin :

— Elle a l’air de dormir maintenant ; cet affreux accès est passé.

Le lieutenant continua :

— Si vous aviez vu Esther, il y a seulement un an ; qu’elle était belle ! À cette époque, le fils d’un de mes camarades de régiment s’engagea dans les dragons. C’était l’unique trésor de sa mère depuis qu’elle avait perdu son mari dans une escarmouche, combats souvent plus dangereux que les grandes batailles ; je vis bien comme elle l’adorait, car elle donna jusqu’à sa dernière chemise pour l’équipement de son fils ! elle ne pensait pas que c’était peut-être son linceul qu’elle lui donnait là. Mais le garçon était étourdi, je m’en aperçus bien vite à sa manière de monter à cheval ; il voulait toujours faire caracoler sa bête sans se préoccuper des gens qui passaient à côté de lui. Bref, il devint amoureux de la belle Esther, et Esther de lui ; mon jeune homme veut s’introduire un soir chez elle ; mais les pauvres Juifs, que nous chassons de nos rues, pensent qu’ils peuvent bien chasser les chrétiens des leurs ; ils tombent tous sur lui, et, à leur tête, la vieille Vasthi qui le laissa pour mort. L’affaire se répandit ; les officiers ne voulaient plus servir avec le jeune enseigne. Il vint me trouver et me demanda ce qu’il devait faire ; je lui dis : Tuez-vous, après cela vous n’avez plus rien à faire. Mon homme prit la réponse à la lettre et se tua. Je fus obligé d’aller annoncer cette nouvelle à la mère ! Depuis cette époque, chaque soir, vers le moment où il s’est tué, Esther reçoit une secousse, comme si on tirait à côté d’elle un coup de pistolet que personne autre n’entend ; puis il lui prend un accès de bavardage et de danse auquel personne ne comprend rien ; et les habitants de la maison la laissent seule, car ils en ont peur.

Bouleversé par ce récit fait avec le plus grand sang-froid, le jeune héritier s’écria :

— Que d’abîmes séparent cette pauvre humanité qui aime et qui cherche à se rapprocher ; combien haute doit être notre destinée puisqu’elle a besoin de fondements si profonds, de si cruels sacrifices d’amour, de tous ces témoignages qui, plus que des miracles, attestent la vérité de l’Histoire sainte ! Ah ! vous êtes toutes véritables, histoires saintes de tous les peuples.

Après quelques instants de silence, il dit au cousin :

— Est-il bien vrai que la vieille Vasthi soit l’ange exterminateur ? Les gens disent qu’elle donne aux mourants le coup de la mort.

— À l’occasion, répondit le cousin, c’est un service qu’elle vous rend, pour qu’on ne soit pas enterré vivant ; une loi stupide défendant que les morts restent plus de trois heures dans les maisons. Un médecin m’a rapporté, ajouta-t-il, qu’ayant un malade sujet aux syncopes, il lui jura de rester auprès de lui s’il tombait en léthargie, pour empêcher qu’on l’étouffât lorsqu’il paraîtrait mort. En effet, les parents conseillèrent au médecin de se retirer puisque le gisant était mort ; mais il resta et sauva la vie du malheureux qui lui en fut toujours reconnaissant. Les autorités prirent l’éveil et défendirent alors les enterrements précipités. Mais parlons de choses plus gaies, continua le cousin. Je vous dois beaucoup de remerciements ; vous avez fait mon bonheur. L’aimable dame de mon cœur a pour vous une si bienfaisante et si maternelle tendresse, qu’elle m’a accordé cette main promise depuis trente ans, si je peux vous décider à rester auprès d’elle, comme un fils chéri, et à soutenir, par votre présence, notre vieillesse qui approche. Et comme, mon cher cousin, vous m’avez abandonné tout ce qui peut soutenir votre existence matérielle en me donnant l’administration du Majorat, et que je vois, d’après votre conduite, que le genre de vos études est trop abstrait pour que vous parveniez à faire valoir vos biens, j’ai donné votre parole absolument comme si j’étais votre tuteur.

L’héritier du Majorat se soumit à la volonté du cousin, comme Esther à celle de Vasthi ; il lui semblait que c’était aussi un ange exterminateur, et qu’il serait capable de lui offrir un pistolet avec autant d’indifférence qu’au jeune dragon, s’il venait à lui découvrir le secret du Majorat. Mais le jeune héritier tenait à sa vie comme tous ceux qui souffrent ; il comprit que c’était un expédient ingénieux trouvé par la dame, de le lier de telle façon à la maison par son mariage avec le cousin, que, dans le cas fort improbable où leur vieillesse leur donnerait des enfants, lui seul fût le but et l’arbitre de toutes leurs espérances.

Ces réflexions le décidèrent à féliciter son cousin de son mariage, et de l’assurer des sentiments filiaux qu’il éprouvait pour la dame ; il lui promit en outre d’habiter avec lui dans l’hôtel du Majorat, de voir le monde et de tâcher de lui rouvrir l’accès de la cour.

Dans sa joie, le cousin lui lut quelques vers où il avait chanté cet heureux moment, puis prit congé fort tard de l’héritier du Majorat accablé de sommeil, et qui maudissait intérieurement la poésie de son cousin. Cependant, malgré cette horreur pour les vers, il ne pouvait s’empêcher de répéter quelques rimes, sans savoir d’abord d’où elles lui venaient ; il crut se souvenir ensuite que c’était lorsque, caché derrière la statue, il épiait la vieille Vasthi :


                                 I

Il était une Juive,
Une femme affreusement jaune,
Elle avait une fille charmante,
Ses beaux cheveux étaient tressés
Avec des perles, toutes les perles de son écrin,
Et flottaient sur sa robe de noce.

                                 II

Ah ! chère, chère mère,
Que mon cœur me fait mal !
Dans mes vêtements fleuris,
Laisse-moi un instant
Me promener sur la verte lande,
Jusqu’à la mer bleue.

                                 III

Bonne nuit, bonne nuit, mère que j’aime,
Tu ne me reverras plus jamais !
Je veux courir à la mer,
Je vais m’y noyer,
Et je serai baptisée aujourd’hui,
La tempête gronde si fort !


Il s’endormit bientôt à la musique de ces vers qui lui revenaient toujours, lorsque, vers le soir, il fut réveillé par le coup de pistolet qui se fit entendre à l’heure accoutumée. Presqu’en même temps la vieille gouvernante entra, et, le trouvant éveillé, lui demanda s’il ne voulait pas voir par la fenêtre une fiancée juive.

— Qui va se marier ? demanda-t-il.

— La belle Esther avec son fiancé qui est revenu hier.

Heureusement l’héritier du Majorat s’était seulement étendu sur son sopha sans se déshabiller, car il n’avait pas de temps à perdre. Il courut précipitamment à la fenêtre de derrière d’où il avait vu le cimetière et les animaux furieux. Les longues ombres des maisons entrecoupées des dernières clartés du soleil couchant rayaient la verte pelouse voisine du cimetière qu’entourait une nuée d’enfants. La mélodie de la musique rappelait le rythme oriental. Un riche dais brodé était porté par quatre enfants en tête du cortége ; les assistants exprimaient leur joie de la manière la plus étrange ; les uns imitaient le chant du rossignol et de la caille ; les autres se pinçaient et se déchiraient le visage réciproquement ; d’autres enfin, avec mainte contorsion, allaient saluer le fiancé qui avait la tête couverte d’un drap noir comme un ramoneur, et qui arriva entouré d’une foule d’hommes qui le félicitaient. On commençait à s’impatienter et à faire mille suppositions dans la foule, parce que la fiancée se faisait attendre plus qu’il ne fallait. Enfin une femme arriva les mains jointes, qui cria durement :

— Esther est morte !

Les cymbales et les tambours se turent. Les enfants laissèrent tomber le dais. Le taureau furieux poussa un terrible mugissement. L’héritier du Majorat seul, tandis que tous couraient voir ce qui s’était passé, resta au coin de sa fenêtre jusqu’au moment où les pigeons rentrèrent et vinrent voltiger autour de sa fenêtre. La vieille gouvernante dit alors :

— Tiens ! ils en ont ramené un ; qui sait à quel malheureux il a appartenu et combien on va le regretter.

— C’est elle ! s’écria l’héritier du majorat, c’est la céleste colombe, et je ne la pleurerai pas longtemps.

Il se retira dans son cabinet et eut le courage de regarder vers la fenêtre d’Esther. Tout le monde s’était déjà sauvé de la chambre par crainte d’un mort. Le fiancé déchirait ses vêtements devant la maison et s’abandonnait à toutes les extravagances de la douleur, tandis que les vieilles parlaient de la succession.

Elle était étendue sur son lit, sa tête penchait un peu en dehors, ses cheveux dénoués pendaient sur le sol ; auprès d’elle il y avait un pot où s’épanouissaient des fleurs de toutes sortes et un verre d’eau où elle avait sans doute puisé ses dernières forces pour la lutte suprême.

— Où êtes-vous maintenant, célestes êtres, s’écria-t-il en regardant le ciel, qui l’entouriez comme si vous aviez pressenti sa fin ? Où es-tu bel ange de la mort, image de ma mère ? Ainsi la foi n’est qu’une vague contemplation, une rêverie entre le sommeil et la veille, un nuage que la lumière vient dissiper cruellement. Où est cette âme ailée dont j’espérais m’approcher dans un milieu plus pur ? Et si on me l’enlève, à quel signe nous retrouverons-nous dans le monde supérieur ?

Les hommes sont devant sa maison qui parlent d’enterrement ; bientôt tout va être fini. Sa chambre devient de plus en plus sombre, et ses beaux traits disparaissent dans l’obscurité.

Tandis qu’il était en proie à ce terrible délire, la vieille Vasthi entra dans la chambre avec une lanterne sourde, ouvrit une armoire et en tira quelques bourses qu’elle cacha dans une grande poche de côté. Puis elle enleva le voile nuptial de la malheureuse, et prit avec un ruban la mesure de son corps, non plus pour lui faire une robe, mais pour lui choisir un cercueil. Puis elle s’appuya sur le lit comme pour prier.

L’héritier du Majorat la voyant prier, lui pardonna son vol et s’agenouilla aussi. Après qu’elle eut prié, les traits de son visage se confondirent en une silhouette également opaque, semblable à ces cartes découpées qui, placées entre l’œil et une lumière, imitent une figure humaine sans qu’on en puisse discerner les ombres ni les méplats.

Vasthi n’avait pas l’air d’un être humain, mais d’un vautour qui, après avoir longtemps contemplé le soleil, tombe sur un ramier et l’éblouit de la lumière qu’il vient de puiser à la source. La vieille Vasthi se pencha sur la poitrine de la pauvre Esther, et lui mit la main sur le cou. L’héritier du Majorat crut voir quelque mouvement à la tête, aux mains et aux pieds de la belle Esther ; mais la volonté et la décision restèrent comme toujours en retard ; ce spectacle le saisit au point de croire qu’il n’y survivrait pas.

— L’affreux vautour ! la pauvre colombe !

Au moment où Esther, abandonnant la lutte, allongeait ses bras au-dessus de sa tête, la lampe s’éteignit, et du fond de la chambre apparurent, en lui faisant des signes d’amitié, les acteurs de la première création, Adam et Ève ; ils se tenaient sous l’arbre fatal et regardaient avec bienveillance les mortels du haut du ciel toujours pur du paradis reconquis ; ils regardaient la mourante d’un air consolateur, tandis que l’ange de la mort planant au-dessus de sa tête, le visage sombre, vêtu d’une robe émaillée d’yeux, et armé d’un glaive de flammes éblouissant, guettait le moment de déposer sur ses lèvres la dernière goutte d’amertume ; l’ange était là pensif, comme un inventeur au moment où il trouve la solution de son problème.

Esther, d’une voix éteinte, dit à Adam et à Ève :

— C’est donc à cause de vous qu’il faut que je souffre ainsi ?

Et ceux-ci lui répondirent :

— Nous n’avons fait qu’une faute ; et toi, n’en as-tu fait qu’une aussi ?

Esther soupira, et au moment où elle entrouvrait ses lèvres, la goutte amère tomba du glaive de l’ange dans sa bouche. Son âme parcourut tous ces membres dont elle était chassée, et prit congé de ce séjour où elle avait tant souffert et qu’elle avait tant aimé. L’ange de la mort trempa la pointe de son glaive dans le verre qui était auprès du lit, le remit dans le fourreau, et recueillit l’âme ailée sur les lèvres de la belle Esther ; c’était sa pure ressemblance.

L’âme se plaça sur les mains de l’ange, étendit ses bras vers le ciel, et tous disparurent sans que le toit fît obstacle à leur vol ; et à travers le système de notre monde il apparut un monde supérieur que la fantaisie seule rend visible à l’esprit ; la fantaisie se tenant comme un trait d’union entre ces deux mondes, et qui spiritualise l’étoffe qui nous a servi d’enveloppe et lui donne une forme vivante en animant le milieu supérieur où elle se trouvera.

La vieille n’avait pas paru s’apercevoir de tout ce qui venait de se passer ; elle avait regardé d’un autre côté, et lorsque la lutte de la mort fut terminée, elle prit encore quelques bijoux, décrocha un tableau d’Adam et d’Ève suspendu au-dessus de la porte et l’emporta avec le reste.

L’héritier du Majorat commença à comprendre que dans tout ce qu’il avait vu, il y avait quelque chose qui s’était passé véritablement dans le monde ordinaire.

— Au nom du Dieu miséricordieux, la vieille l’a tuée, s’écria-t-il.

Et en même temps, s’oubliant lui-même, il sauta par la fenêtre et tomba heureusement sur la fenêtre ouverte de la chambre d’Esther. À son cri, les fossoyeurs et le fiancé entrèrent dans la maison. Ils arrivèrent dans la chambre où ils trouvèrent l’héritier du Majorat, que personne ne connaissait, essayant de ranimer la malheureuse Esther. C’était en vain : il leur raconta ce qu’il avait vu, et comment Vasthi l’avait étouffée. Le fiancé s’écria :

— C’est certainement vrai ; je l’ai vue monter, je l’ai vue descendre en se cachant, mais j’en ai eu peur !

Les fossoyeurs lui reprochèrent ces paroles impies, et prétendirent que cet étranger n’était qu’un fou, ou peut-être même un voleur qui avait inventé ce mensonge pour échapper à la justice. Alors l’héritier du Majorat prit le verre d’eau et dit :

— Aussi vrai que la Mort a trempé son glaive dans cette eau et l’a empoisonnée, aussi vrai est-il que Vasthi a étouffé Esther à mes yeux.

À ces mots il vida le verre et tomba sur le lit. À l’éclat de ses yeux, à la pâleur de ses lèvres, tous virent bien qu’il était gravement atteint, et ils écoutèrent religieusement ses paroles entrecoupées.

— La vieille l’avait déjà tuée depuis plusieurs années ; Esther lorsqu’elle est morte n’avait plus qu’une apparence de vie que lui avait conservée la rapacité de la vieille et son irréalisable amour pour moi. Maintenant elle a été rappelée au ciel de sa foi ; elle l’a trouvé ! et moi aussi, je vais le retrouver mon ciel, c’est-à-dire le calme et l’immobilité du bleu éternel ; il va me recevoir dans son immensité, moi, le plus jeune enfant comme il a reçu le premier-né, tous dans une égale félicité.

Bientôt ses paroles devinrent de plus en plus confuses, ses lèvres remuèrent encore un peu. Les Juifs disent que l’eau trouvée dans la chambre d’un individu mort d’une maladie violente est dangereuse, et le plus souvent mortelle. Ils le portèrent dans la maison du lieutenant, et répétèrent ce qu’il leur avait raconté. Le cousin leur assura que le jeune homme était malade depuis longtemps, et appela le médecin que, le premier jour, l’héritier du Majorat avait vu assis dans sa voiture comme la Mort, et conduisant ses deux chevaux, qu’il avait pris pour la faim et la douleur. Ce dernier haussa les épaules, employa la lancette, les ventouses et autres moyens violents ; mais il ne put troubler l’immobilité du malheureux, il ne fit qu’accélérer sa mort.

Le soir, le lieutenant prit possession du Majorat, et passa sa première nuit de bonheur dans le lit d’honneur de l’hôtel. Sa brillante livrée et son luxe de bon goût firent l’admiration générale, lors de l’enterrement de l’héritier du Majorat. Il donna plusieurs grands dîners. Il ne se passait pas une semaine qu’il n’y eût fête chez lui, et chacun s’étonnait qu’on eût été si injuste envers un tel homme. Les uns vantaient le précieux esprit pratique qui l’avait aidé à traverser tous les malheurs de sa vie. D’autres se rappelaient maintenant le courage dont il avait fait si souvent preuve à la guerre ; quelques-uns allaient jusqu’à faire l’éloge de ses poésies, et le priaient de les publier. Il rentra au service avec ses années de congé, et donna à la noble dame avec sa main le grade de général, après que le médecin lui eût guéri la rougeur de son nez par un traitement merveilleux.

En l’honneur de la noce, on sacrifia toute la volaille qu’il avait si longtemps nourrie dans la petite maison. Les plus grands personnages honorèrent la cérémonie de leur présence, et chacun vanta la gaieté et l’éclat de cette fête. Mais la nuit ne se passa pas si bien. Les médecins supposèrent que le cousin avait bu trop de vin ; mais les gens de la maison assurèrent qu’en se mettant au lit la dame avait brisé un flacon où était enfermé l’esprit de son ami tué en duel ; que l’esprit avait placé son épée au milieu du lit, et qu’il s’était battu avec le cousin jusqu’à ce que le seigneur harassé se fût retiré.

Le lendemain matin, la dame se moqua de lui, l’appelant fou et visionnaire ; et comme il s’emportait, elle le pressa de lui raconter la cause de cette querelle qu’il avait eue à la cour.

Le pauvre homme se jeta à ses pieds, et la supplia de garder l’histoire secrète ; elle le lui promit, à condition qu’il ne s’opposerait à aucun de ses caprices. Il lui fallut donc souffrir que les chiens de Madame, un jour qu’elle s’était fait montrer la collection et avait laissé l’armoire ouverte à dessein, jouassent avec ces précieuses armoiries et les déchirassent dans leurs jeux. Il ne lui était plus possible de vivre régulièrement, car la dame lui dérangeait toutes ses heures, sous prétexte que ses chiens avaient envie de dîner plus tôt ou plus tard. Il n’avait plus le temps de faire sa promenade habituelle depuis que sa femme lui avait donné un certain nombre de chiens de chasse à dresser. La bonne vieille Ursule essayait bien de l’exciter à la résistance ; mais il faiblissait rien qu’à la pensée que la nuit suivante l’esprit pourrait sortir de nouveau du flacon, et il finit par la renvoyer. Il portait l’angoisse et le trouble dans son cœur, comme un coq battu qui s’est sauvé une fois devant son rival.

La dame savait bien que c’était là son côté faible, et profita de cette peur pour le chasser de toutes les grandes chambres, jusque dans un grenier, tandis qu’elle installait dans les plus beaux appartements de nouvelles colonies de chiens de race de tout genre. Ces ridicules circonstances l’empêchaient de se montrer dans le monde, qui, du reste, ayant bien vite appris l’histoire du secret mariage et de la substitution d’enfant, était déjà fermé à sa femme.

Elle ne s’en adonna qu’avec plus d’extravagance à son amour pour les bêtes, et dès lors personne n’eut plus la permission d’entrer dans l’hôtel. Les gens curieux venaient bien le soir devant les fenêtres épier à travers les fentes des volets l’éclat des lustres allumés, et grimpaient sur les murs pour saisir quelque chose de ces fêtes étranges. Ils racontaient qu’ils avaient vu une foule de chiens et de chats s’asseoir à de grandes tables chargées de plats d’argent contenant des ragoûts exquis, et que monsieur le général se tenait debout, derrière la chaise du chien favori, une assiette sous le bras, et invitait les autres chiens à manger, en leur disant des amabilités en français. Que la dame avait fort ri, comme d’une fine plaisanterie, parce que deux chiens avaient essuyé leurs pattes sales sur la grande nappe où étaient tissées les armes du Majorat, tandis que le malheureux seigneur, tremblant de rage, exécutait des trilles avec son assiette sur les boutons de son uniforme.

— Puisque nous voilà tous de bonne humeur, dit la dame, lisez-nous votre pièce de vers sur le baptême de mon petit chien Cartouche.

À ces mots, ceux qui écoutaient de dehors éclatèrent de rire, ce qui mit le désordre dans la fête. La femme gronda, les chiens aboyèrent, le général congédia tous ses gens ; les curieux s’enfuirent, et le lendemain la maison fut entourée d’un haut treillis de fer, de sorte qu’il était impossible de savoir ce qui se passait à l’intérieur.

Ce treillis intercepta dès lors toute nouvelle de l’hôtel du Majorat.

Pendant les guerres de la révolution, la ville eut à s’occuper de bien d’autres lieutenants et d’autres généraux. Dans cette époque de bouleversement, les vieux qui ne pouvaient s’y mêler, ni en suivre le mouvement, mouraient inaperçus. C’est au moins ce qui arriva au seigneur du Majorat, à sa femme et à ses chiens, à la suite de plusieurs scènes où un officier allié, se considérant comme chargé de rétablir l’ordre, chassa les chiens de la belle manière, et voulut faire rentrer le vieil héritier du Majorat dans ses droits sur sa maison.

Pendant ce temps, la ville tomba au pouvoir de l’ennemi ; les fiefs et les majorats furent abolis, les Juifs émancipés, et le continent traqué comme un criminel. Ce régime excita la contrebande, et Vasthi y employa si bien son temps, qu’entrant dans les vues du nouvel état des choses, elle put acheter à fort bas prix l’hôtel du Majorat, alors désert, où elle établit une fabrique de sel ammoniac ; la vente de quelques tableaux précieux qu’elle y trouva servit à couvrir les frais d’installation.

Ainsi l’hôtel du Majorat tomba entre les mains de son plus grand ennemi… Mais il avait reçu une destination utile, et le crédit avait pris la place de la noblesse.



FIN.









  1. La malédiction était un peu longue, mais nous avons voulu la donner en entier, afin que s’il se présente quelque part un serviteur ou un soldat muni de faux certificats, on puisse reconnaître facilement Peau-d’Ours à ses deux manières opposées de vivre et de parler, et qu’on se garde de le prendre.
  2. Mariage de la main gauche, ou morganatique. (T. G.)
  3. Chodowiecki, célèbre peintre et graveur, né à Dantzig en 1726. Il a travaillé pour la physiognomonie de Lavater, la Messiade de Klopstock ; aux ouvrages de Basedow et à l’Almanach de Gotha. Mort en 1801, à Berlin, directeur de l’Académie des arts et sciences mécaniques de cette ville. On l’avait surnommé l’Hogarth de l’Allemagne. (T. G.)