Correspondance de Voltaire/1761/Lettre 4528

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Correspondance : année 1761
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 273-274).

4528. — À M. DAMILAVILLE.
À Ferney, le 22 avril.

Je suis le partisan de M. Diderot, parce qu’à ses profondes connaissances il joint le mérite de ne vouloir point jouer le philosophe, et qu’il l’a toujours été assez pour ne pas sacrifier à d’infâmes préjugés qui déshonorent la raison. Mais qu’un Jean-Jacques, un valet de Diogène, crie, du fond de son tonneau, contre la comédie, après avoir fait des comédies (et même détestables) ; que ce polisson ait l’insolence de m’écrire[1] que je corromps les mœurs de sa patrie ; qu’il se donne l’air d’aimer sa patrie (qui se moque de lui) ; qu’enfin, après avoir changé trois fois de religion, ce misérable fasse une brigue avec des prêtres sociniens de la ville de Genève pour empêcher le peu de Genevois qui ont des talents de venir les exercer dans ma maison (laquelle n’est pas dans le petit territoire de Genève) : tous ces traits rassemblés forment le portrait du fou le plus méprisable que j’aie jamais connu. M. le marquis de Ximenès a daigné s’abaisser jusqu’à couvrir de ridicule son ennuyeux et impertinent roman[2]. Ce roman est un libelle fort plat contre la nation qui donne à l’auteur de quoi vivre ; et ceux qui ont traité les quatre jolies lettres de M. de Ximenès de libelles ont extravagué. Un homme de condition est au moins en droit de réprimer l’insolence d’un J.-J., qui imprime qu’il y a vingt contre un à parier que tout gentilhomme descend d’un fripon[3].

Voilà, mon cher monsieur, ce que je pense hautement, et ce que je vous prie de dire à M. Diderot. Il ne doit pas être à se repentir d’avoir apostrophé ce pauvre homme comme grand homme, et de s’être écrié : Ô Rousseau ! dans un dictionnaire[4]. Il se trouve, à la fin de compte, que ô Rousseau ! ne signifie que ô insensé ! Il faut connaître ses gens avant de leur prodiguer des louanges. J’écris tout ceci pour vous.

Prault petit-fils est un petit sot : il a imprimé l’Appel aux nations avec autant de fautes qu’il y a de lignes. Que M. Thieriot ne s’expliquait-il ? Je lui aurais envoyé, depuis deux ans, de quoi se faire un honnête pécule en rogatons.

Vous me trouverez un peu de mauvaise humeur ; mais comment voulez-vous que je ne sois pas outré ? Je bâtis un joli théâtre à Ferney, et il se trouve un Jean-Jacques, dans un village de France, qui se ligue avec deux coquins, prêtres calvinistes, pour empêcher un bon acteur[5] de jouer chez moi. Jean-Jacques prétend qu’il ne convient pas à la dignité d’un horloger de Genève déjouer Cinna chez moi avec Mlle Corneille. Le polisson ! le polisson ! S’il vient au pays, je le ferai mettre dans un tonneau, avec la moitié d’un manteau sur son vilain petit corps à bonnes fortunes.

Pardonnez à ma colère, monsieur, vous qui n’aimez point les enthousiastes hypocrites.

  1. Voyez la lettre du 17 juin 1760, n° 4153.
  2. Voyez tome XXIV, page 165.
  3. Nouvelle Héloise, première partie, lettre lxii.
  4. Au mot Encyclopédie.
  5. Probablement Aufresne, dont Voltaire parle plusieurs fois ; voyez, entre autres, la lettre à d’Argental du 29 octobre 1764.