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Cours d’agriculture (Rozier)/ANKILOSE

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Hôtel Serpente (Tome premierp. 564-569).


ANKILOSE, Médecine rurale. C’’est une maladie des jointures ou articulations, qui existe lorsque deux os, qui, dans l’état de santé, sont joints ensemble de manière qu’ils peuvent se mouvoir réciproquement, se soudent l’un avec l’autre, ne font qu’une seule pièce, & empêchent le mouvement des parties.

Pour entendre parfaitement quelle est la nature de cette maladie très-commune dans les campagnes, il faut avoir une idée du mécanisme par lequel les mouvemens s’exécutent dans les différentes parties du corps ; c’est ce que nous allons tâcher de rendre intelligible.

Le corps humain est composé de parties molles, de parties solides & de parties fluides.

Les parties molles sont les chairs, les vaisseaux & les glandes.

Les parties solides sont les os ; il y a aussi des parties qui n’ont pas la dureté des os, mais qui ne sont pas aussi molles que les chairs, & elles se nomment ligamens & tendons.

Les parties fluides, sont le sang, & les différentes humeurs qui en sortent.

Pour exécuter les différens mouvemens, il faut un point fixe & solide, & ce point se trouve dans les os, qui sont des substances très-dures ; les extrémités des os sont taillées par la nature de différentes manières, suivant la diversité des mouvemens à exécuter ; mais dans les mouvemens, si deux corps solides roulent l’un sur l’autre, le frottement les use bientôt ; & la nature, pour parer à cet inconvénient, a couvert les extrémités des os d’une substance spongieuse, dont la surface est lisse & polie. De plus, elle a placé de petits corps nommés glandes, qui, pendant les mouvemens, versent une espèce d’huile qui les facilite, les rend plus souples, & empêche que le frottement ne durcisse & ne dessèche l’extrémité des os. Tout se passe ainsi dans presque toutes les articulations. La nature, pour compléter son ouvrage, a empêché que ce suc ou huile, que l’on nomme synovie, ne s’épanchât, en enveloppant toute l’articulation avec une espèce de poche très-forte & très-élastique en même tems : elle a placé dans l’intérieur de l’articulation, pour la solidité des pièces unies, un cordon fort & élastique, nommé ligament, qui lie les os les uns avec les autres.

Ceci posé, nous allons parler de cette maladie des articulations, nommée ankilose.

L’ankilose est une maladie dans laquelle les articulations sont soudées. On en distingue de deux espèces ; l’une parfaite, & l’autre imparfaite. L’ankilose est parfaite quand les pièces articulées sont tellement jointes, qu’il ne peut s’exécuter aucun mouvement. L’ankilose est imparfaite quand l’articulation peut encore permettre quelques mouvemens. L’ankilose est quelquefois simple, & quelquefois elle est compliquée.

L’ankilose simple a lieu quand les parties à demi-soudées peuvent encore exercer sans douleur quelques mouvemens. L’ankilose enfin est compliquée, quand il y a douleur & fièvre.

Cette maladie reconnoît en général deux causes : la première vient du vice de la synovie, & la seconde vient de la capsule ou poche qui enveloppe l’articulation.

Lorsque les capsules ou enveloppes des articulations sont malades, elles se dessèchent, & ne peuvent exécuter les mouvemens nécessaires pour broyer la synovie : cette dernière liqueur privée de mouvement, s’épaissit, se durcit ensuite, fait corps avec les capsules, & les parties qui rouloient auparavant l’une sur l’autre, sont soudées & immobiles.

La synovie peut être altérée par d’autres causes : l’inflammation qui survient dans une articulation, à la suite des coups, des chûtes ou des blessures, procure le même effet que celui dont nous parlions il n’y a qu’un instant.

Le transport d’une humeur qui rouloit dans le torrent de la circulation, comme la goutte, le rhumatisme, produit encore le même effet en altérant la synovie, qui, à son tour, porte son impression sur les capsules & sur les ligamens.

Dans les grandes maladies il arrive des crises (voyez ce mot) qui portent la cause matérielle de la maladie loin du centre de la circulation, & la déposent sur les extrémités. Si cette cause se fixe sur une articulation, elle excitera l’inflammation. Celle-ci se termine difficilement dans ces endroits, parce que le tissu de ces parties est très-serré & très-compacte ; la synovie s’altère, & l’ankilose est la suite de cette altération.

Il est encore des maladies qui disposent à l’ankilose : ce sont celles dans lesquelles, comme dans les fractures & luxations des membres, on interdit le mouvement du membre cassé ou luxé, afin de favoriser la réunion des pièces séparées : les articulations de ces membres cassés restent immobiles, la synovie s’épaissit, & il n’est pas rare de voir l’ankilose suivre ces maladies.

On sait que dans l’Inde on trouve des fanatiques qui, par un enthousiasme religieux, & croyant faire un grand sacrifice à leur dieu, se tiennent des années entières dans la même position ; ces malheureux perdent la jouissance du mouvement, & restent toute leur vie ankilosés.

Les maladies de la peau que l’on fait rentrer indiscrétement, la vérole, & autres impuretés du sang, disposent encore à l’ankilose.

On reconnoît la tumeur que l’on nomme ankilose, aux signes suivans :

L’endroit ankilosé est plus ou moins gonflé, & ce gonflement est formé par l’amas de la synovie épaissie & durcie dans la capsule ou poche de l’articulation : il y a de ces tumeurs qui sont tellement dures, qu’on les prendroit pour des os durcis & gonflés. Quelquefois ces tumeurs sont inégales ; & dans ce cas, c’est que les capsules sont rompues, & que la synovie s’est répandue dans les parties qui avoisinent l’articulation ; elles sont alors très-grosses. Pour l’ordinaire ces tumeurs sont égales & sans douleur, parce que l’épanchement de la synovie se faisant insensiblement par degrés, la capsule & les tendons se prêtent de même, par leur élasticité, au développement.

Mais quand l’ankilose se forme promptement à la suite d’une inflammation vive, la douleur qu’éprouve le malade est très-forte, les tuniques de la capsule se rompent, parce qu’elles n’ont pas eu le tems de céder par degrés, l’inflammation gagne les parties voisines ; il semble au malade qu’on lui traverse l’articulation avec une aiguille.

Si l’ankilose est simple, la peau qui la recouvre conserve sa couleur ordinaire, & elle est mobile sur la tumeur ; mais si l’inflammation succède, la peau rougit, elle se colle à la capsule, & la synovie s’altère encore de plus en plus.

S’il n’y a point d’inflammation, & qu’il y ait encore un peu de liberté dans le mouvement de l’articulation, le mouvement s’opère sans exciter de douleurs : mais si l’inflammation existe, le plus léger mouvement occasionne des douleurs terribles.

Quand l’ankilose a duré long-tems, parce qu’on a négligé d’administrer des secours convenables, il arrive que les parties qui sont au dessous de l’articulation se refroidissent ; que la peau se flétrit ; que la partie maigrit à vue d’œil. Ces phénomènes viennent de ce que le bourrelet formé par l’ankilose s’oppose au libre passage des vaisseaux qui vont porter la nourriture & le mouvement dans ces parties.

Il arrive aussi quelquefois, par une suite de ce que nous venons d’expliquer, que la gangrène attaque les parties qui sont au dessous de l’ankilose.

L’ankilose, par elle-même, n’est pas en général une maladie qui mette la vie en danger, tant que la synovie épanchée ne travaille pas ; mais quand l’inflammation survient, elle fait travailler la synovie, la rend corrosive, les os se carient en dedans & se gonflent en dehors, en causant au malade les douleurs les plus atroces.

Quand l’ankilose est parfaite, elle ne se guérit jamais ; on reste estropié toute sa vie. Dans ce cas, il faut éviter les remèdes, parce que l’inflammation suivroit ; & après avoir fait souffrir long-tems & inutilement le malade, elle le priveroit de la vie.

Quand l’ankilose est imparfaite, on parvient à la guérir, pourvu toutefois que le sang du malade ne soit point chargé d’impuretés : il faut dans ce cas, guérir ces impuretés avant d’attaquer l’ankilose ; sans cette précaution, elle dégénère promptement, & fait périr le malade.

Quand les os sont entrés les uns dans les autres, l’ankilose est incurable ; c’est une infirmité qu’il faut respecter, de peur d’éprouver de plus grands malheurs ; l’épaississement de la synovie, & le racornissement des capsules, sont les deux choses qui soient susceptibles de guérison.

Les remèdes qui nuisent le plus dans ces maladies, sont les cataplasmes & les émolliens, les emplâtres & les onguens ; & ce sont précisément ces médicamens dont on se sert le plus ordinairement. Les émolliens & les cataplasmes nuisent en ce qu’ils facilitent davantage le développement des capsules & l’épanchement de la synovie ; les emplâtres & les onguens les plus vantés par l’ignorance & le charlatanisme, ou par un zèle aveugle non moins dangereux, altèrent la peau, l’enflamment ; l’inflammation passe dans les capsules, & les désordres ne font qu’augmenter.

Il faut cependant employer des topiques & des remèdes intérieurs ; on sentira aisément que si l’ankilose est la suite d’impuretés dans le sang, il faut combattre ces impuretés par les médicamens qui leur sont propres, avant d’attaquer l’ankilose, sans quoi les médicamens les mieux indiqués échoueroient.

Parmi les médicamens qui sont propres à guérir les ankiloses, les eaux minérales, prises intérieurement, & les boues de ces eaux appliquées en topique sur l’ankilose, sont ceux que l’expérience a prouvés être les meilleurs. Nous avons en France plusieurs de ces eaux, en faveur desquelles l’expérience a prononcé d’une manière victorieuse ; celles du Mont-d’Or en Auvergne, de Luxeuil en Franche-Comté, celles de Bourbonne, celles de Saint-Amand en Flandre, & celles de Barège en Bigorre, sont celles qu’il faut préférer. On baigne le malade dans ces eaux, on lui en fait boire, on applique sur l’ankilose les boues de ces eaux, & on fait des douches sur la partie malade avec ces mêmes eaux.

Ces moyens dispendieux à cause du déplacement qu’ils exigent, ne peuvent être employés par les malheureux, en faveur desquels nous écrivons, & il faut avoir recours à l’art pour imiter ces eaux.

On imite assez bien celles de Barège, en mêlant le sel marin & l’héphar sulphuris, ou foie de soufre, ce dernier à demi-dose du sel, & quelques plantes aromatiques ; on met le membre ankilosé dans cette eau factice, on fait des douches avec cette même eau ; & pour imiter les boues, on prend le litontrax dont se servent les maréchaux, que l’on arrose avec l’eau minérale factice.

Il faut cesser l’usage de ces moyens si la fièvre survient accompagnée de l’inflammation de l’ankilose.

L’ankilose vient aussi quelquefois de sucs amassés par l’immobilité dans laquelle l’articulation a demeuré à la suite des crises d’autres maladies : on emploie alors des résolutifs, tels que les décoctions de scrophulaire, aigremoine, persicaire, jusquiame & morelle, qu’on aiguise avec des alcalis ; on les applique chauds, on change plusieurs fois par jour ; on frotte encore l’ankilose avec des huiles qu’il faut animer avec l’esprit de vin, car seules elles nuiroient beaucoup, comme nous l’avons démontré plus haut. S’il y a empâtement dans la tumeur, on applique un séton, ou un emplâtre de vésicatoires ; le sel de cantharides fait effort contre l’obstacle, déglue la synovie, & redonne du ton à la capsule. Il faut, s’il est possible, que le malade respire un air sec ; qu’il soit purgé de tems en tems, & qu’il fasse aussi usage de tisane faite avec les bois sudorifiques, tels que le gayac, le sassafras, &c. On rend ces tisanes purgatives. M. B.


Ankilose, Médecine Vétérinaire. On nomme ainsi, pour les animaux, l’union des deux os articulés & soudés ensemble, de manière qu’ils ne font plus qu’une seule pièce. Cette soudure contre nature, empêche le mouvement de l’articulation, & se nomme ankilose vraie, pour la distinguer de l’ankilose fausse, dans laquelle l’articulation permet quelques légers mouvemens. Cette dernière peut être occasionnée par des tumeurs osseuses qui surviennent aux jointures, telles que la courbe, l’éparvin, par le gonflement des os, des ligamens, & l’épaississement de la synovie. Toutes ces causes empêchant le mouvement des articulations, dégénèrent souvent en ankilose vraie, lorsque la soudure devient exacte, & qu’il y a perte de mouvement.

Cette maladie vient aussi à la suite de l’entorse, des luxations & des fractures non-réduites.

Le pronostic à tirer est différent suivant les différences de la maladie. Une ankilose, par exemple, produite par une luxation non-réduite, est plus facile à guérir, lorsqu’on peut replacer l’os, qu’une autre qui survient après la réduction ; celle qui est ancienne présente plus de difficultés que la nouvelle. Pour réussir dans le traitement de chacune d’elles, il faut bien connoître la cause qui y donne lieu : tout ce que nous disons ici est relatif à l’ankilose fausse ; car celle où il y a impossibilité de mouvement est incurable. Arrêtons-nous seulement à celle qui est fréquente au boulet & au jarret des chevaux. Elle arrive ordinairement à la suite d’un coup, d’une piqûre, d’une entorse & d’un effort, surtout, si l’on a manqué de remédier au gonflement de la partie, par les saignées, les fomentations émollientes & résolutives.

Dans cette espèce d’ankilose, la saignée est à pratiquer dans le commencement, s’il y a douleur, inflammation. Cette opération doit être suivie de l’application des cataplasmes & des fomentations anodines. Quand la douleur est passée, il faut commencer à faire mouvoir doucement les parties sans rien forcer. Dans les tentatives du mouvement, on ne donne que celui que la construction de la partie permet : ainsi on ne remuera en rond que les articulations par genou, comme le bras avec l’épaule ; il faut fléchir seulement les articulations par charnière, telles que le tibia avec le principal os du jarret. Lorsque la douleur, l’inflammation & le gonflement seront cessés, on aura recours aux résolutifs, tels que les fomentations spiritueuses & aromatiques avec le gros vin, contenant de la sauge, du thym, du romarin & d’autres plantes de cette nature. Ces remèdes seront suivis des frictions d’eau de vie camphrée & ammoniacale, & du feu, si ces derniers n’ont pas eu l’effet desiré.

Les dispositions à l’ankilose dépendent quelquefois d’une gourme, d’une gale, des eaux aux jambes, que l’on aura fait indiscrétement rentrer par des topiques, & qui dépravent l’humeur synoviale. Dans ce cas, il s’agit d’abord de détruire la cause, en la combattant par les remèdes appropriés. (Voyez Gourme, Gale, Eaux aux jambes.) M. T.