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Cours d’agriculture (Rozier)/CHANVRE

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Hôtel Serpente (Tome troisièmep. 1-14).


CHANVRE mâle & femelle. M. Tournefort le place dans la sixième section de la quinzième classe, qui comprend les arbres à fleurs apétales, à étamines ordinairement séparées des fruits sur des pieds différens, & il le nomme cannabis sativa. M. von Linné lui conserve la même dénomination, & le classe dans la diœcie pentandrie.

On a tort d’appeler mâle la plante qui porte la graine, & femelle celle qui ne fournit que des fleurs ; cependant c’est l’acception presque généralement adoptée dans toutes les campagnes.


Tableau du travail sur l’article Chanvre.
CHAP. I. Description de la Plante.
CHAP. II. De sa culture.
CHAP. III. De ses différentes préparations lorsqu’on l’a tiré de terre.
CHAP. IV. Des préparations du chanvre lorsqu’il a été roui & séché.


CHAPITRE PREMIER.

Description de la Plante.


Fleurs apétales, mâles ou femelles sur des pieds différens ; les mâles sont composées de cinq étamines dans un calice divisé en cinq folioles oblongues, aiguës, obtuses, concaves ; les femelles sont composées d’un pistil renfermé dans un calice d’une seule pièce, oblong & aigu.

Fruit. La fleur femelle produit une semence ronde, s’ouvrant en deux parties, renfermant une amande ; & la graine est contenue dans le calice.

Feuilles, portées par des pétioles, découpées en cinq folioles sur la plante mâle ; les trois supérieures sont en forme de fer de lance, dentées ; les deux inférieures très-entières & plus petites. La plante femelle a ses folioles plus petites & dentées.

Racine, ligneuse, en forme de fuseau, fibreuse, blanche.

Port. La tige s’élève, suivant les terreins & les saisons, depuis quatre jusqu’à huit pieds ; elle est rude au toucher, velue, quarrée, creuse. Les fleurs naissent au sommet des aisselles des feuilles ; les femelles rassemblées, les mâles disposées en espèce de grappe. Les feuilles sont placées alternativement.

Lieu, originaire des Indes ; la plante est annuelle.

Propriétés médicinales. Les feuilles ont une odeur forte, pénétrante, semblable à celle de l’opium ; elles sont amères & âcres au goût. La semence est presque insipide ; la plante est narcotique, adoucissante, apéritive, résolutive. Avec les feuilles & les semences écrasées, on compose des cataplasmes très-résolutifs. Dans les Indes Orientales, on prépare avec les feuilles pilées & bouillies dans l’eau, une liqueur qui enivre.


CHAPITRE II.

De la culture du Chanvre.


La guerre actuelle & toutes les guerres maritimes font sentir combien il seroit important de favoriser, par des récompenses ou par des diminutions de droits, la culture du chanvre. Le nord rend le royaume de France son tributaire pour des sommes immenses, qu’on pourroit facilement diminuer de moitié si on exemptoit de taille, de dîme & autres impositions, les champs cultivés en chanvre. On croira peut-être au premier coup d’œil, que pour se soustraire à la pesanteur de l’impôt, chaque particulier convertira ses champs en chenevière. Il est permis à ceux qui ne connoissent pas la nature de la plante dont il s’agit, de penser ainsi : elle aime la chaleur, mais pas trop forte, un terrein bon & léger, & humide en même-temps. Or ces trois qualités sont rarement réunies. On connoît beaucoup de provinces en France où cette culture est entièrement ignorée. (C’est à MM. les Intendans & les Curés à l’y introduire, ceux-ci par l’exemple, & ceux-là en donnant des gratifications. La guerre se termine, les besoins urgens cessent, & on ne pense plus à la disette passée.)

I. Du choix de la graine. Une qualité indispensable est qu’elle n’ait qu’un an, parce que la graine de chanvre a une tendance singulière à rancir. Pour se convaincre de sa qualité, il convient de prendre sans choix quelques graines dans le monceau ; & avec les dents de devant, d’écraser la coque, sans la mâcher, & d’en séparer la petite amande qu’elle contient ; enfin, de mâcher cette amande qui doit être douce & avoir le goût de noisette. La coque ou enveloppe contient une huile essentielle, âcre, qui communique son goût & son odeur à l’amande, si on les mâche ensemble. Si la graine est bonne, l’amande sera douce ; si elle a déjà ranci, la graine ne germera pas.

Toute graine dont l’écorce est de couleur blanche ou vert pâle est vide en dedans, & l’amande est mal nourrie : si l’écorce est luisante & sa couleur tirant sur le brun, il est à présumer que la coque est pleine & la graine bonne à semer : si en la froissant légérement entre la paume des mains, elle ne se casse & ne se brise pas, si l’écorce devient plus nette, plus luisante, c’est bon signe.

J’insiste sur le choix de la semence, parce que, sans ces attentions préliminaires, on se trouve dans la dure position d’avoir perdu du temps, du travail, & il faut ressemer de nouveau.

II. Du terrein propre à une chenevière. La racine du chanvre est faite en forme de fuseau ; donc sa loi de végétation est qu’elle pivote ; & plus elle pivotera profondément, plus la tige s’élèvera. D’après cette idée générale, qui peut servir de base à toutes cultures en se conformant à la manière d’être des racines, on doit conclure nécessairement que le chanvre demande un terrein léger, bien meuble, mais bien substantiel pour nourrir une plante qui s’élève beaucoup & dans très-peu de temps, proportion gardée ; c’est-à-dire qu’il lui faut beaucoup de terre végétale ou humus. (Voyez ces mots). Aussi, le chanvre ne vient jamais plus beau que sur les défrichemens des prés & sur-tout des forêts, parce qu’il a fallu travailler profondément la terre, afin de déraciner les souches ; & les débris des herbes de la prairie & des feuilles des arbres ont formé, depuis longues années, des couches & une ample provision de terre végétale.

III. De la préparation du terrein. Elle se réduit aux engrais & aux labours.

Si on s’en rapporte à M. Hall, Anglois, qui a publié l’ouvrage intitulé, le Gentilhomme cultivateur, il ne faut point enrichir le sol de fumier ; mais si on étudie la culture du chanvre en France, en Suisse, en Allemagne, on verra que le fumier est nécessaire, & cependant M. Hall n’a pas tort. Le fumier tel qu’il sort de l’écurie, & jetté en terre peu de jours avant de semer, ne produit aucun effet, parce que pendant la courte durée de la végétation du chanvre, il n’a pas le temps de se décomposer & de combiner ses parties graisseuses & huileuses avec le sel contenu dans la terre, pour les convertir en substances savonneuses ; (voyez les mots Amendement, Engrais) mais si le fumier est bien consommé, sans cependant être réduit à la qualité de simple terreau, il est constant qu’il produira le plus grand effet. Il sera encore plus considérable, si on le répand avant l’hiver sur le terrein destiné à la chenevière, & si aussi-tôt il est enterré par un fort labour : la combinaison savonneuse a le temps de se préparer & de s’achever avant que cette saison soit venue.

De fréquens & profonds labours sont indispensables, afin de rendre, autant qu’il est possible, la terre douce & profondément meuble. Combien de labours doit-on donner ? c’est la nature du sol qui l’indique. Cessez de labourer, lorsque toutes les mottes & les grumeaux ne subsistent plus.

IV. Quand & comment faut-il semer ? Voici une règle générale. Sous quelque climat du Royaume que l’on habite, il faut semer dès que l’on ne craint plus l’effet des gelées. Je ne parle pas de ces gelées tardives qui portent la désolation dans l’ame des malheureux cultivateurs de vignes ; celles-là sont fortuites : dans les semailles faites de bonne heure, la graine n’est pas trop pressée par la chaleur ; d’ailleurs elle profite & aime les pluies assez ordinaires à la fin de l’hiver & à l’équinoxe du printemps. Le cultivateur prudent tient en réserve la même quantité de graines qu’il en a jettée en terre, dans la crainte des gelées tardives, parce qu’alors on ne trouve plus à en acheter, sinon à un prix exorbitant. Cette graine, très-souvent surabondante, ne sera point perdue ; elle servira pour la nourriture des jeunes poulets, des pigeonneaux, & il suffira pour cela de l’écraser légérement. Chaque pays a ses usages ; & la fête d’un saint marque toujours le moment des semailles. Cette manière de voir, en général, n’est pas à condamner, parce qu’elle est fondée sur l’expérience du canton, & ne conviendroit pas à un canton différent ou éloigné ; mais choisir opiniâtrement le Vendredi Saint pour époque, c’est une ridiculité impardonnable, puisque ce jour peut se trouver un mois plutôt ou un mois plus tard.

Comment faut-il semer ? Cela dépend de l’emploi auquel on destine le chanvre. Si c’est pour les cordages de la marine, semez clair & très-clair ; si au contraire le produit doit servir à fabriquer des toiles, semez épais. Dans le premier cas, la tige est double de hauteur & de grosseur, l’écorce est grossière & donne de longs brins ; dans le second, l’écorce est plus fine, la filasse plus fine, plus douce, plus soyeuse & prend mieux le blanc. Malgré cela, un brin de filasse de ce dernier est aussi fort, proportion gardée, que celui du chanvre destiné pour la marine.

La graine ne lève pas & pourrit si elle est trop enterrée ; elle demande à être simplement couverte d’une légère couche de terre. Si après la semaille il survient une pluie légère ou de fortes rosées, elle lèvera promptement. Dans le cas de sécheresse, si on a la facilité d’arroser, ou par irrigation ou avec des arrosoirs, le produit dédommagera de la peine.

Tous les oiseaux à bec court & droit sont friands à l’excès de cette graine. Les pigeons & les moineaux sur-tout en font un dégât affreux. Employez tous les moyens connus afin de les écarter. Le meilleur est de multiplier les fantômes, de les changer chaque jour de place, & de renouveler leur habillement. Voyez à l’article Moineau, ses ruses & son effronterie.

V. Des soins à donner aux jeunes plantes. Dès qu’elles sortiront de terre ne laissez pas gagner les mauvaises herbes, parce que leur végétation dans une terre si bien préparée est prodigieuse. Faites sarcler ; c’est l’ouvrage des femmes & des enfans. Dès que les tiges du chanvre s’élèvent au-dessus de celles des mauvaises herbes, elles les font promptement périr, parce qu’elles leur interceptent l’air ; la mauvaise plante s’étiole, languit, blanchit & meurt.

Lorsque le chanvre est parvenu à trois ou quatre pouces de hauteur, c’est le moment de le dégarnir, s’il a été semé trop épais. Il convient de donner à celui destiné aux usages de la marine, 8 à 10 pouces d’intervalle entre chaque pied ; quant à l’autre, la distance de 3 ou 4 pouces suffit.

Le point essentiel, en arrachant les plantes surnuméraires, est de ne point déchausser les voisines. À cet effet la femme ou l’enfant employé à cette opération, appuiera une main contre terre ; &, les doigts écartés, fixera les plantes à conserver, tandis que la main droite sera occupée à tirer les autres de terre.

VI. Du temps d’arracher le chanvre. Cette opération se fait en deux fois : la première pour le chanvre mâle, & la seconde pour le chanvre femelle. Nous avons dit que les fleurs mâles étoient portées sur des pieds différens de ceux des fleurs femelles. Lorsque le temps de la fleuraison est passé, c’est-à-dire, lorsque les fleurs mâles ont répandu leur poussière séminale sur les fleurs femelles, les mâles ont alors rempli leur destination ; aussi ils ne tardent pas à se dessécher, le haut de la tige jaunit, la tige blanchit vers la racine, il ne monte presque plus de sucs nourriciers ; enfin la plante demande à être arrachée de terre, mise en petits faisceaux, & portée au-delà du champ.

La plante femelle, devenue dépositaire de la graine qui doit la reproduire & perpétuer son espèce, a besoin d’un plus long espace de temps, & son existence est prolongée jusqu’à ce que la semence ait acquis sa parfaite maturité. Alors les feuilles se dessèchent, la tige jaunit, &c. & tout annonce que le vœu de la nature est accompli. Cette différence de durée des mâles & des femelles est quelquefois depuis trois jusqu’à six semaines, suivant la saison & le climat.

Dans plusieurs cantons du royaume & des pays étrangers, on arrache indistinctement le chanvre mâle & le chanvre femelle tout à la fois. Pourquoi contrarier ainsi l’ordre établi par la nature, puisque la tige du chanvre femelle n’a pas encore acquis sa perfection ? le brin ou filasse qu’on en retirera par la suite n’aura jamais autant de force, autant de nerf que si la plante étoit parvenue à sa perfection ; d’ailleurs on perd en entier la récolte de la graine, objet précieux, soit pour nourrir la volaille, soit à cause de l’huile qu’elle contient & qui est d’une grande ressource.

Je sais que pour suppléer à cette récolte perdue de semences, on a coutume de laisser sur la lisière du champ une bordure de plantes femelles, afin de se procurer la graine suffisante pour la semaille prochaine. On ne fait pas attention qu’un seul coup de vent qui fait plier & coucher les tiges, détruit toute espérance ; que la graine mûrit mal ; qu’au moment qu’elle approche de sa maturité, une armée innombrable d’oiseaux de toute espèce se jette sur ces tiges isolés, & n’y laisse pas seulement la graine la moins mûre : ces raisons devroient bien engager le cultivateur à renoncer à une méthode aussi défectueuse.

VII. De la manière d’arracher le chanvre, & d’en retirer la graine. On a déjà dit que la plante mâle étoit plutôt mûre que la plante femelle, & que la couleur jaune & l’inclinaison de la feuille annonçoient sa maturité. Les hommes ou les femmes occupés à ce travail, auront la plus grande attention de ne point endommager les plantes femelles, d’arracher sans secousse, s’il est possible, de ne point renverser ou incliner leur tête ; & lorsqu’ils auront rassemblé une certaine quantité de tiges, ils les porteront hors de la chenevière : alors leur sommité sera étendue sur des draps dans le champ même, ou bien la charrette destinée à voiturer la récolte au logis, sera environnée de draps. Je sais que la graine ne se sépare pas facilement du calice qui la renferme ; mais comme la maturité des graines est en raison de la manière dont la plante a fleuri, il est constant qu’une certaine masse de graine est près de tomber & tombe facilement, tandis que l’autre partie est encore fortement enveloppée dans les calices. La petite précaution que j’indique coûte si peu, que c’est une pure négligence si on ne la prend pas ; au surplus, c’est le seul moyen pour ne rien perdre.

Dans certains endroits on pratique une fosse circulaire, & on range tout autour les gerbes de chanvre, de manière que la tête des tiges couvre la fosse. Lorsque tout le chanvre est ainsi rangé sur une ou plusieurs fosses, suivant la quantité de gerbes, on recouvre avec la terre tirée de la fosse, la partie des gerbes qui la bouchent : l’eau de végétation encore contenue dans la plante, échauffée par le soleil, entre en fermentation ; le calice s’ouvre & laisse échapper la graine ; enfin elle se précipite dans la fosse. Cette méthode est à la vérité assez expéditive, mais elle n’est pas sans inconvénient. Si les gerbes restent ainsi plus longtemps qu’il ne convient, la fermentation augmente beaucoup, la masse s’échauffe, l’esprit recteur agit sur l’amande contenue dans la coque ; l’amande rancit & ne peut reproduire une tige lorsqu’on la sème ensuite. Cette opération suppose encore qu’on est assuré de la constance du temps ; car si des pluies un peu abondantes surviennent, la fosse se remplit d’eau, & la fermentation commencée amène promptement la pourriture.

Je préfère la méthode de faire faner les tiges contre un mur, exposées au gros soleil, & de les secouer ensuite avec une petite baguette sur un drap étendu & destiné à recevoir la graine lorsqu’elle tombe.

Dans le Journal Économique du mois de Mars 1759, on propose la méthode suivante pour se procurer de la belle graine pour les semailles. L’auteur conseille de semer une certaine quantité de graine dans un champ destiné à la culture des haricots, & par conséquent de semer ces graines fort clair. Le chanvre, en grandissant, tiendra lieu de rames aux haricots : voilà déjà une économie ; & comme ceux-ci ont besoin d’être travaillés de temps à autre, le chanvre profitera de ces petits labours. Comme je n’ai pas répété cette expérience, je n’ose prononcer. En l’admettant pour sûre, d’après l’auteur anonyme, il reste un doute : l’odeur du chanvre, très-forte & très-désagréable, ne se communiquera-t-elle pas aux haricots ? Si l’eau dont la plante de chanvre sera imbibée & chargée par une pluie, tombe sur le haricot encor tendre, ne s’appropriera-t-il pas le mauvais goût de cette eau ? on est porté à le croire, puisque l’aristoloche qui se marie à un cep de vigne, imprègne le raisin de son mauvais goût ; & le raisin d’une vigne ou la plante de souci croît en abondance, donne un vin qui sent le souci.

Après que la graine est recueillie, il faut la vanner afin de la dépouiller de tous les débris de la plante, & sur-tout des calices qui se sont mêlés avec elle ; la porter dans un lieu non humide & exposé à un grand courant d’air ; l’étendre sur un plancher, la remuer & la changer de place ; enfin, lorsqu’elle a perdu toute humidité surabondante, on l’amoncèle : sans ces petits soins la fermentation s’y établira, & si on n’y remédie à temps, tout sera perdu.


CHAPITRE III.

Des préparations du Chanvre lorsqu’on l’a tiré de terre.


I. De la manière de le faire rouir. Le rouissage est une opération qui facilite la séparation de l’écorce de dessus la tige ; & la tige séparée de son écorce se nomme chenevotte. L’endroit où l’on met rouir le chanvre s’appelle routoir. Dans le chanvre, ainsi que dans toutes les plantes, l’écorce fait corps avec la tige tant qu’elle est sèche, & s’en détache dès qu’elle a séjourné dans l’eau pendant un temps proportionné ; de sorte qu’il est possible de tirer du fil de toutes les plantes à tiges droites, sans nœuds, sans rameaux, & des jeunes tiges & bourgeons de presque tous les arbres : il y aura cependant beaucoup de différence entre la beauté & la qualité des fils. Ce sujet mériteroit d’être pris en considération par un homme instruit & qui se livrât à des expériences dont il peut résulter le plus grand avantage pour la société ; car il ne faut pas croire que la nature ait assigné seulement au chanvre, au lin & à l’ortie la propriété d’avoir une écorce propre à fournir du fil. Je citerois beaucoup d’exemples du contraire ; mais ce seroit m’écarter de mon sujet. L’eau de végétation du chanvre forme le gluten qui unit son écorce à la tige, & c’est ce gluten qu’il faut dissoudre pour l’en séparer : on y parvient par le rouissage qui s’exécute de deux manières.

1°. Du rouissage à sec. La disette d’eau, l’éloignement des rivières, des ruisseaux, ont réveillé l’industrie de l’homme. Il s’est fait une méthode qui équivaut en partie à la seconde ; peut-être est-elle la première dont l’homme se soit servi, puisqu’elle est plus simple que l’autre.

Le chanvre mâle, arraché de terre ainsi qu’il a été dit, est porté par faisceaux ou contre un mur, ou contre des haies, ou enfin il est tout uniment étendu sur terre, de manière qu’un pied ne touche pas le pied son voisin. Le soleil, les rosées, les pluies rouissent à la longue le chanvre ainsi disposé. La moins défectueuse des trois manières est de le placer contre un mur, parce qu’il reçoit plus directement l’impression & la réflection des rayons du soleil : contre un buisson le courant d’air est plus fort, il est plutôt desséché & non pas roui ; couché sur terre, s’il survient de longues pluies, elles font resauter la terre, & cette terre s’unit à l’écorce & communique au fil une couleur désagréable dont on le dépouille difficilement. Le chanvre disposé d’après l’une de ces trois manières, demande à être retourné chaque jour, afin que l’effet des météores agisse successivement sur toutes ses parties, & l’opération de retourner les plantes est, comme on le voit, plus aisée lorsque le chanvre est placé contre un mur, que dans les autres positions.

Combien de temps doit-on le laisser rouir ? il est impossible de le déterminer. La nature du terrein sur lequel le chanvre a végété, le plus ou moins de pluie, le plus ou moins de sécheresse & de chaleur que la plante a éprouvées dans sa végétation ; enfin la constitution de l’air pendant le rouissage, sont autant de causes qui font varier l’époque du rouissage parfait. C’est au cultivateur à s’en assurer en cassant de temps en temps des tiges, & en examinant si l’écorce se sépare facilement & net d’un bout à l’autre de la chenevotte.

Ceux qui sont forcés de rouir au sec, doivent étendre le chanvre mâle aussi-tôt après l’avoir récolté, parce qu’il sera prêt à être renfermé avant que le chanvre femelle soit arraché. Alors il faudra moins d’abris & il y aura moins de chanvre à retourner à la fois. Quoique cette opération soit l’apanage des enfans & des femmes, il vaut mieux qu’elle dure plus long-temps que d’être trop considérable ; l’ouvrage sera mieux fait & le chanvre mieux roui : quelques soins qu’on donne, ce rouissage n’équivaudra jamais à l’eau, à moins qu’on ne prenne la précaution que je vais indiquer.

Elle consiste à choisir pour routoir, le terrein d’une prairie dont on a coupé le premier foin. On étend par-dessus les pieds de chanvre à mesure qu’on les arrache de terre, & on aura soin auparavant de leur couper la partie branchue & la racine. Ce chanvre doit rester sur la prairie pendant la nuit seulement ; & dès que le soleil paroît, & même avant qu’il ait dissipé la rosée, on l’enlève complétement & on l’amoncèle dans un même tas qui est aussi-tôt entiérement recouvert avec de la paille. Dès que le soleil va se coucher, le chanvre est étendu sur la prairie, le lendemain relevé ; & ainsi de même jusqu’à ce qu’il soit parfaitement roui.

Il est constant que les prairies sont plus surchargées de rosée que les terres labourées, parce qu’il faut compter pour beaucoup l’eau qui s’échappe des plantes par leur transpiration. (Voyez le mot Transpiration) D’ailleurs les plantes serrées les unes près des autres conservent plus long-temps l’humidité : cette eau de transpiration contribue beaucoup au blanchîment du chanvre, puisqu’il est prouvé que la cire étendue sur des toiles, par exemple, placées dans une allée de jardin, blanchit moins promptement que si la toile qui la porte est suspendue sur une prairie. Il est encore prouvé que si cette toile est trop élevée au-dessus de l’herbe, elle blanchit moins vîte ; que du fil sorti des lessives qu’on lui fait éprouver, est dans le même cas, si l’herbe sur laquelle on l’étend est trop grande. Aussi dans les blanchisseries on a le plus grand soin de tenir l’herbe courte.

Lorsque chaque jour au soleil levant, on rassemble le chanvre en monceau, il est pénétré de la rosée & de l’eau de transpiration des plantes. Sa substance mucilagineuse fermente pendant le jour. Quoique le monceau soit recouvert de paille, la chaleur du soleil n’en produit pas moins son effet, la substance mucilagineuse du chanvre entre en fermentation, & c’est cette fermentation qui détruit l’adhésion & la cohérence du gluten, & détache enfin l’écorce de la chenevotte. Ce procédé donne un peu plus de peine que le précédent, mais il dédommage amplement des frais par la beauté du fil qu’on en retire.

2°. Du rouissage à l’eau. L’expérience a démontré, 1°. que le chanvre qu’on met à l’eau aussi-tôt qu’on l’arrache, vaut mieux que celui qu’on laisse sécher quelques jours & quelques semaines avant de le mettre rouir. Il est donc inutile d’attendre que la récolte du chanvre femelle soit faite pour rouir le chanvre mâle.

2°. Qu’il est avantageux de couper les racines & la sommité des tiges.

3°. Que le chanvre est plutôt roui dans une eau dormante que dans une eau claire.

4°. Que plus la saison est chaude & l’eau par conséquent, plutôt le chanvre a acquis son complet rouissage.

5°. Que l’accélération de cette seconde méthode de rouir dépend, ainsi qu’il a été dit pour la première, de la sécheresse ou de l’humidité que la plante a éprouvée sur pied, & de la qualité du terrein ou plus sec, ou plus léger, ou plus tenace. Si la chaleur a été trop active, il y aura eu moins d’eau de végétation, & par conséquent le gluten aura été plus rapproché, plus épais, &c. : l’humidité au contraire le délaye, la végétation est plus active, & l’écorce moins adhérente à la tige.

Doit-on faire rouir dans l’eau courante ou dans l’eau dormante, dans l’eau claire ou dans l’eau trouble ? ces problêmes ne sont pas encore résolus. Leur importance devroit engager les Sociétés d’Agriculture & même les Académies à les proposer pour sujets de prix. Il ne s’agiroit pas d’établir des théories dans les Mémoires que l’on enverroit au concours, mais des points de faits & des comparaisons dont les résultats seroient fondés sur une suite d’expériences. La Société d’Agriculture de Bretagne avoit commencé cette belle entreprise ; il est fâcheux que les troubles qui survinrent dans cette province aient mis fin aux expériences de cette société.

M. Duhamel, dont l’autorité est d’un si grand poids en agriculture, paroît donner la préférence au rouissage dans l’eau croupissante, parce que, dit-il, la filasse en devient plus douce. M. Marcandier, à qui l’on doit un bon traité sur la culture du chanvre, préfère l’eau la plus belle & la plus claire ; celle des rivières, parce que ce chanvre est plus blanc, mieux conditionné, qu’il donne moins de déchet, enfin qu’il en sort moins de poussière au battage. On sait que cette poussière affecte cruellement les ouvriers occupés à ce genre de travail, & qu’elle leur abîme la poitrine ; il suffit d’entrer dans un moulin de battage pour s’en convaincre : cette poussière prend aussi-tôt à la gorge, & on est obligé de sortir fatigué par une toux cruelle & opiniâtre. Lorsque cette poussière est aspirée, elle tapisse les bords de la trachée-artère lorsque la glotte s’élève pour l’inspiration, & y cause une irritation qui provoque la toux. Voici à quoi se réduisent les expériences de la Société de Bretagne, & je copie la partie de ce Mémoire.

« Il est encore indécis si l’on doit rouir le chanvre dans les eaux courantes ou dans les eaux dormantes. Un associé du Bureau de Rennes, a pensé que cette diversité d’opinions & d’usages, pouvoit venir de ce qu’en effet les eaux courantes sont toujours préférables dans certains cas, & de ce que, dans d’autres cas, ce sont toujours les eaux dormantes qui méritent la préférence. Dans les années froides & pluvieuses, la plante doit être foible & plus herbacée. Dans les années de sécheresse, le chanvre doit être plus fort, mais en même-temps plus dur & plus ligneux. Pourquoi se flatter que les mêmes eaux appliquées à des productions si différentes, produiront un effet aussi avantageux sur les unes que sur les autres ? »

» Pour écarter toute incertitude à cet égard, on a fait arracher du chanvre dans différens endroits de la province, & on l’a pris en différens états. L’un avoit été recueilli avant la maturité, l’autre dans le temps de la maturité même, & le troisième, plusieurs jours après. Chacun des paquets de ces trois espèces de chanvre fut divisé en deux parties égales, dont l’une fut mise rouir dans l’eau courante & l’autre dans l’eau dormante. Ils furent ensuite peignés avec très-grand soin, & examinés avec la plus scrupuleuse attention par une personne qui connoît parfaitement les défauts & les bonnes qualités de cette matière. »

» 1°. On a remarqué une différence sensible entre le chanvre arraché dans les trois états dont on a parlé. 2°. Tous ceux qui ont été rouis dans des eaux courantes, sont sans comparaison plus blancs que ceux de même qualité qu’on a rouis dans des eaux dormantes. 3°. Les paquets arrachés avant la maturité sont ceux qui ont acquis le plus haut degré de blancheur. 4°. Les chanvres les plus blancs, ont donné moins de déchet total, en rassemblant celui de chaque préparation en particulier ; mais ceux qui avoient roui dans des eaux dormantes, ont fourni une plus grande quantité du premier brin, & les grands déchets n’ont portés que sur les préparations inférieures. 5°. Les chanvres qu’on avoit jugés les meilleurs avant d’être peignés, ne se sont pas toujours soutenus dans la préparation du peigneur. Ceux qu’on avoit d’abord regardés comme médiocres & même inférieurs, se sont trouvés les plus beaux & les meilleurs après avoir été peignés. Cette observation est importante sur-tout pour la corderie. »

La Société devroit pousser plus loin ses expériences & faire fabriquer des toiles avec les fils séparés & tirés de ces différens chanvres : on auroit alors un résultat complet, & on sauroit définitivement à quoi s’en tenir.

Pour rouir le chanvre à l’eau, soit dormante, soit courante, il doit auparavant avoir été javelé ou bottelé, & chaque javelle assujettie par deux liens, l’un placé près de l’endroit des racines, & l’autre aux deux tiers de la longueur de la javelle : quelques brins de chanvre forment les ligatures. Dans beaucoup d’endroits, on se contente d’un seul lien placé dans le milieu de la javelle ; mais souvent il se détache, soit en la plaçant dans l’eau, soit en la retirant, & l’on perd du temps à la renouer ou à debarrasser les tiges mêlées dans les autres javelles.

Du rouissage à l’eau dormante. Plus la mare sera petite, proportion gardée avec la masse de chanvre qui doit y entrer, c’est-à-dire, moins elle contiendra un grand volume d’eau, & plus promptement le rouissage sera achevé, en observant toujours la masse de chaleur de la saison & la qualité du chanvre. Lorsque toutes les javelles sont rangées les unes sur les autres dans l’eau, il faut couvrir la masse avec de la paille & la charger de pierres pour que l’eau ne la soulève pas, & de manière que l’eau la recouvre de six à huit pouces. Si on a la facilité d’avoir une mare dans laquelle on conduise l’eau à volonté, il est plus expéditif de ranger les javelles à sec, & elles en seront mieux. Lorsque tout le chanvre sera disposé, alors on donnera l’eau.

On doit observer dans ce genre de rouissage, que les javelles de la partie supérieure sont plutôt rouies que les inférieures. L’eau la plus chaude est toujours celle qui approche le plus de la surface, parce que, plus légère que l’eau froide, elle la surnage. D’ailleurs, la chaleur du soleil agit plus directement sur les couches supérieures que sur les inférieures. Il en résulte donc que le rouissage des javelles supérieures est achevé lorsque celui des inférieures ne l’est pas. On devroit alors tirer le chanvre de l’eau à plusieurs reprises.

Du rouissage à l’eau courante. On ne craint pas ici le même inconvénient, si l’eau est abondante comme dans les grandes rivières, parce qu’elle se renouvelle sans cesse, & parce que l’intensité de la chaleur de cette eau est à peu près la même à une certaine profondeur qu’à sa surface. Dans les grandes rivières on a un danger à craindre qu’il est moralement impossible d’éviter lorsqu’elles grossissent ; tout le chanvre est entraîné. On a eu beau planter des piquets tout autour de la masse du chanvre, mettre des pièces de bois en travers & liées aux piquets, les charger de pierres, &c., le courant soulève la masse & entraîne les piquets & le chanvre. Que d’exemples on pourroit citer d’un pareil événement ! cependant lorsqu’on n’a pas d’autres moyens, on est forcé de l’employer ; mais un maître vigilant ne s’en rapporte pas à ses valets : il voit commencer & faire l’opération sous ses yeux ; elle est bien faite, & il faut un grand événement pour qu’il soit frustré de sa récolte.

On a le même inconvénient dans les ruisseaux qui tout à coup se changent en torrens affreux, cependant moins que dans les grandes rivières, parce que la masse du chanvre bien soutenue par des piquets & par de fortes ligatures, est plutôt ensévelie sous le sable qu’emportée. Lorsqu’un pareil malheur arrive, il faut se hâter d’enlever le sable & les terres dès que les eaux se sont retirées ; si on tarde trop long-temps, il pourrit.

On connoît que le chanvre est roui au point nécessaire, lorsque le brin mis à sécher & sec, & ensuite plié en arc, se rompt, & l’écorce ou filasse se détache d’elle-même.

II. Du séchage. Aussi-tôt qu’on a retiré le chanvre de l’eau, soit dormante, soit courante, il convient de l’exposer aussi-tôt au soleil pendant quelques jours, afin de le dessécher complétement ; à cet effet on délie les javelles & on les divise en petits paquets. Parvenu à ce point, on peut le porter dans les greniers ou dans les endroits exposés à un courant d’air, où il restera jusqu’au moment de le teiller ou de le sérancer.

Dans quelques-unes de nos provinces on fabrique des séchoirs sur lesquels on expose le chanvre lorsqu’on le sort de l’eau. On doit conclure de cette opération, que la récolte du chanvre a été tardive, comparée à celle des autres provinces, & que la chaleur du climat n’étant pas assez forte pour sa dessiccation à l’air libre, on est obligé d’avoir recours à l’art.

Les séchoirs varient pour leur structure, suivant les lieux & suivant la quantité de chanvre qui doit sécher. Les propriétaires attentifs à leurs intérêts, les font en maçonnerie ; ils élèvent des murs parallèles de dix à douze pieds de longueur, & l’intervalle entre deux est de cinq pieds. À quatre pieds au-dessus du foyer, on pratique d’espace en espace des trous pour y placer, chaque année, des perches de bois vert, sur lesquelles on place le chanvre qu’on a soin de retourner fréquemment, afin que tous les brins sèchent également. On choisit, pour placer un pareil séchoir, un endroit abrité des vents du nord : ceux qui sont moins économes les construisent chaque année avec des perches, & se servent de mauvaises planches pour les revêtir ; d’autres enfin font sécher le chanvre dans un four ; mais il est très-rare qu’il n’y brûle. Il n’est pas douteux que la première méthode de le sécher est la meilleure, & qu’on doit la préférer lorsque la circonstance le permet.


CHAPITRE IV.

Des préparations du Chanvre, lorsqu’il a été roui & séché.


Toutes les opérations que l’on vient de décrire, ont en général été faites par les hommes. Ici commence le travail des femmes & des enfans ; il s’agit de teiller ou de sérancer le chanvre. Par teiller on entend rompre les brins de chanvre, & séparer les chenevottes de l’écorce qu’on doit convertir en fil ; par teille, c’est l’écorce lorsqu’elle est détachée de la chenevotte. Le séran est un instrument de bois au moyen duquel on brise la chenevotte & on la sépare de son écorce. Nous ferons connoître cet instrument à l’article Lin ; il est nommé séran ou sérançoir. Il ne faut pas le confondre avec un autre instrument, armé de dents, dont se servent les peigneurs de chanvre ; c’est une opération particulière à cet art, & non à l’Agriculture, à moins que le propriétaire aime mieux vendre son chanvre peigné que de le vendre brut. Dans plusieurs de nos provinces on teille tout le chanvre. Si on y introduisoit l’usage du sérançoir, l’ouvrage seroit beaucoup plutôt expédié, mais on priveroit les femmes & les enfans d’un grand plaisir. En effet à quoi s’occuper dans les longues nuits d’hiver ! Toutes les filles & les enfans du village se rassemblent à la veillée, tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, & se rangent circulairement autour de la cheminée, ayant chacune derrière elle un paquet de chanvre. Celle qui reçoit la compagnie fournit la première les chenevottes pour allumer le feu ; celle qui reçoit le lendemain l’entretient après elle, & successivement toutes celles de l’assemblée. C’est à la clarté de ce feu passager, mais actif, que chacun travaille, chante sa chanson, ou fait des contes pour amuser l’assemblée où la gaieté est souvent assise à côté de la plus grande misère. Là, elles oublient leurs maux, & le sérançoir n’en dissiperoit pas le souvenir. Je conviens cependant que le séran a de grands avantages, il accélère l’ouvrage & commence à enlever cette poussière si terrible & si funeste à la poitrine. Par cette raison, le chanvre sérancé pèse beaucoup moins que le chanvre teillé. C’est une observation à faire lorsqu’on achète le chanvre brut.

À mesure qu’on teille ou sérance le chanvre, on fait des paquets de deux à trois livres des écorces détachées des chenevottes, en observant de ne point mêlanger les fils ; on les tord & on les lie, pour qu’ils ne se détordent pas. Dans quelques endroits on a la louable coutume de tremper ces tresses dans l’eau ; & lorsqu’elles en sont bien imbibées, on les met rang par rang dans un cuvier ou dans une fosse que l’on remplit d’eau. Ces tresses y séjournent pendant quelque temps, afin que l’eau dissolve la matière glutineuse qui étoit restée adhérente à l’écorce. Si ces tresses séjournent plusieurs jours de suite dans cette eau, si la chaleur de la saison ou du lieu est assez considérable, il s’établira une fermentation dans le cuvier, & la matière glutineuse en sera mieux dissoute. Cette fermentation doit être prolongée à un certain point seulement, autrement elle agiroit sur le nerf du fil. Lorsqu’on retire les tresses, on les bat sur un billot incliné, avec un battoir semblable à celui des lavandières, on les tord de temps en temps, on les bat de nouveau, & ainsi tour à tour, jusqu’à ce que la tresse soit, autant qu’il est possible dans cette opération, purgée de l’eau dans laquelle elle a fermenté.

La tresse est ensuite détordue, déliée sans mêler ses brins, & lavée à plusieurs reprises dans une eau courante & nette, ou dans un cuvier percé à son fond, si on est éloigné d’une rivière ou d’une fontaine. Ce procédé n’équivaut jamais au courant de la rivière, parce que le brin est bien mieux lavé & le point important est qu’il le soit parfaitement.

J’ai vu dans d’autres endroits placer des tresses dans un cuvier, les couvrir d’un drap, charger ce drap avec de la cendre, & enfin couler une lessive en tout semblable à celle du linge. Les tresses enlevées ensuite du cuvier sont lavées à l’eau courante, ainsi qu’il a été dit. Ce procédé me paroît mériter la plus grande attention. Les tresses, après leur exsiccation, sont très-blanches, & la partie glutineuse presque entièrement détruite.

M. le Prince de Saint Sévère, si connu par son goût & ses travaux en chymie, proposa il y a plusieurs années un procédé pour faire le chanvre aussi beau, aussi fin que celui de Perse. Voici en quoi il consiste.

Pour chaque livre de chanvre, prenez six livres d’eau, demi-livre de soude pulvérisée ou de cendres, un quart de livre de chaux fleurie ou en poudre.

Il faut prendre du chanvre le plus court, le passer par un peigne à dégrossir pour rompre les têtes & en ôter les ordures. On le lie par paquets d’environ trois onces avec une ficelle, & l’on joint ensemble une dizaine de ces paquets avec une petite corde, pour pouvoir les laver commodément ; ensuite on les met dans une petite cuve de bois ou de terre cuite, ayant soin de placer toujours au fond le chanvre le plus gros, & on le couvre d’une toile pour recevoir les cendres de la lessive.

On fait infuser la soude & la chaux pendant vingt-quatre heures, dans la quantité d’eau dont on a parlé, les remuant de temps en temps. Ensuite on met la lessive sur le feu pendant quatre heures, la faisant bouillir pendant la dernière demi-heure ; & on la jette toute bouillante sur le chanvre qui est dans la cuve ; puis on couvre la cuve afin qu’elle maintienne sa chaleur. Au bout de six heures, on examine si le chanvre se divise en petits filamens comme la toile d’araignée & alors on le retire. S’il n’est pas assez fait, on tire par un trou fait au bas de la cuve, ce qui peut sortir de lessive ; on la fait bien chauffer, on la rejette dessus, & on peut encore la laisser pendant une heure.

Ensuite on lave bien le chanvre dans l’eau claire. Après cette opération, on prend une once & demie de savon par livre de chanvre, dont on enduit tous les paquets ; on les remet dans la cuve, & l’on jette dessus de l’eau bouillante, autant qu’il en faut pour qu’il soit bien imbibé & pas davantage, & on le laisse ainsi pendant vingt-quatre heures. Ensuite on le lave bien jusqu’à ce que l’eau sorte claire, & on le fait sécher à l’ombre. Avant de le peigner, il faut le battre avec une spatule de bois, afin qu’il rompe moins lorsqu’on le peigne.

On le peigne de la même façon que le lin le plus fin, en petits paquets. Pour cet effet, il faut le passer par trois peignes plus fins les uns que les autres. Il faut mettre à part celui du premier tirage & celui qui est du second, parce que le premier étant plus fort & plus long est meilleur pour l’ourdissure, & l’autre pour remplir. Ensuite on fait passer les étoupes ou filasses par des cardes à soie, & l’on en tire le plus fin. Lorsque le fil est fait, il ne faut point le passer à la lessive pour le blanchir, mais seulement le laver avec de l’eau chaude & du savon, & ainsi on le met en œuvre : sur quoi, il est à remarquer que le fil fait de ce chanvre ne diminue tout au plus que d’une once par livre en blanchissant. Je réponds, d’après ma propre expérience, de la bonté du procédé du Prince de St. Sévère.

L’art de peigner le chanvre n’étant pas de la compétence de l’agriculteur, ce n’est pas le cas d’en parler.