Cours d’agriculture (Rozier)/CRAIE, CRAYON

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Hôtel Serpente (Tome troisièmep. 536-541).


CRAIE, CRAYON. Terre calcaire, (Voyez ce mot) quelquefois friable, farineuse, plus souvent en masse ou couches solides jusqu’à un certain point, privée de saveur & d’odeur, faisant plus ou moins effervescence avec les acides, s’attachant à la langue, attirant l’acide de l’air, & formant à sa surface, par son union avec lui, un sel nitreux.

La craie est formée par le débris des coquillages réduits en poudre ou en parcelles. Si elle est pure, sans mélange de terre argileuse, c’est alors la marne la plus pure. Il est très-rare d’en trouver de pareille. Cependant, au milieu des masses, on voit des noyaux de craie, plus blancs, plus friables que le reste ; & même souvent la coquille des oursins, ou de tel autre animal marin, leur sert encore d’enveloppe.

Au mot Agriculture, on trouvera, dans l’article du Bassin de la Seine, l’indice de la couche immense de craie qui traverse une très-grande partie du royaume de l’orient au nord-ouest, & se propage jusque dans l’intérieur de l’Angleterre. Il s’agit actuellement d’examiner s’il est possible de rendre la craie productive ; ensuite, de quelle utilité elle peut être aux terres de qualité différente, dans les arts & en médecine.


CHAPITRE PREMIER.

Examen sur la possibilité de rendre la Craie productive.


Ce qui rend infertiles les pays à craie, est sa ténacité & son imperméabilité à l’eau. Divisez la craie, unissez-la aux substances animales & végétales, & elle deviendra très-productive, parce qu’elle contient un sel alcali, (Voyez ce mot) très-soluble dans l’eau, & qui s’unit intimement aux substances graisseuses & animales, ainsi qu’il est dit plus au long au dernier article du mot Culture, où j’établis mes principes sur l’agriculture.

Il est aisé de dire, divisez la craie, &c. mais qu’il y a loin du conseil à la pratique ! malheur à celui qui le suivroit en grand, à moins qu’il ne fût immensement riche, & que, par motif de charité, il ne voulût faire gagner le pain aux malheureux qui le mendient ou qui en manquent. La division de la craie n’est pas le plus difficile ; le point capital est de la rendre perméable à l’eau, & de la tenir en même temps soulevée, afin qu’elle ne revienne pas à son premier état de solidité. La seule addition d’une autre terre friable peut opérer cet effet. On doit dès-lors juger à quelle dépense prodigieuse on sera entraîné. Quel est le cultivateur en état de s’y livrer ? Aussi voit-on la pauvreté régnante dans presque tous les pays à craie : c’est un sol sans herbe & sans arbres. La vue du voyageur qui parcourt la Champagne pouilleuse, est singulièrement flattée, lorsqu’après en être sorti, elle se repose enfin sur des champs couverts de verdure, & chargés d’arbres. L’effet de la blancheur de la neige n’est guère plus funeste aux yeux que celle de la craie, augmentée par les rayons du soleil. On peut donc regarder ces pays comme presque entièrement nuls pour l’agriculture : on les laboure cependant en partie, & les plus chétives récoltes en seigle, en sarrasin, sont le produit de cette culture. Il vaudroit mieux que le propriétaire labourât moins d’étendue, dérompît le sol à la profondeur de douze à dix-huit pouces, après l’avoir chargé de sable & d’engrais. Je ne demanderois pas du blé à ce terrein ainsi préparé, mais une masse d’herbe quelconque ; je le sèmerois en prairie, ou en esparcette, vulgairement appelée sainfoin, afin que, par le débris des feuilles, des animaux, des insectes qu’elles auroient nourris, il se formât de nouvelle terre végétale, & une quantité de substance animale, proportionnée à celle du sel alcali contenu dans la craie, Enfin, après quelques années, ou dès que l’herbe ne pourroit plus étendre ses racines, ce qui seroit annoncé par son dépérissement, je retournerois profondément cette terre, & elle produiroit enfin du blé. Ce n’est pas tout : après la première récolte du blé dont on auroit laissé le chaume très-haut, on l’enterreroit par un fort coup de labour, & on sèmeroit par-dessus du sarrasin ou blé noir qui, à son tour, seroit enfoui dans la terre, du moment qu’il seroit en fleur. La paille du chaume & celle du sarrasin tiendroient la craie soulevée pendant l’hiver ; l’eau pénétrerait la craie ; & celle de la superficie, bien divisée, bien triturée, se pénétreroit de l’air atmosphérique, de ses principes & de ceux de la lumière ; enfin les gelées la diviseroient à une plus grande profondeur : voilà une théorie certainement établie sur de vrais principes. Cependant, agriculteurs, qu’elle ne vous séduise pas ! consultez vos moyens avant de vous livrer à la pratique : rappelez-vous qu’à force de dépenses & de travail, on parvient à rendre fertiles les rochers les plus nus ; mais laissez aux gens riches la satisfaction d’abaisser les montagnes & de combler les vallées. Contentez-vous donc, chaque année, de mettre en réserve une somme proportionnée à vos moyens ; & lorsque le moment sera venu, défrichez, ainsi que je le dis, une portion de terrein, & que la dépense, sur-tout, n’excède pas vos réserves : petit à petit vous créerez un sol végétal, &, à la longue, de bonnes récoltes vous dédommageront de votre persévérance.

On lit, dans le Journal économique du mois de juillet 1762, un mémoire dans lequel l’auteur prescrit de planter des mûriers dans la craie bien défoncée. Ce conseil me paraît diamétralement opposé aux loix de la végétation. Il est démontré que, dans la craie, les racines d’un arbre quelconque n’y peuvent pas plus pénétrer que dans l’argile pure ; il faut donc, de toute nécessité, qu’elles tracent. Le cultivateur qui aura défriché, ainsi que je l’ai dit, est assuré que toutes les racines majeures du mûrier traceront au moins de dix pieds par année ; qu’elles absorberont la substance des grains ; que l’arbre sera toujours de médiocre valeur, ses feuilles jaunes, miellées, &c. & que s’il plante des ormeaux, le mal sera encore plus grand. Il faut qu’il se contente de multiplier les herbes, & non les arbres ; de former de la terre végétale, afin de la combiner avec la craie. Peu à peu cette combinaison lui fera perdre sa couleur blanchâtre, qui s’oppose aux effets des rayons du soleil, parce qu’elle les réfléchit, & par conséquent cette terre est moins échauffée qu’une terre dont le sol est de couleur rousse ou brune.

Quelques auteurs ont encore conseillé de brûler les chaumes sur place, afin de fertiliser la craie : mais ils n’ont donc pas fait attention que les sels ne manquent pas dans cette terre, & que cette surabondance est plus nuisible qu’utile ? Ce qui lui manque, je le répète, c’est la substance animale, qui doit être convertie en savon par la combinaison du sel alcali avec elle & la terre friable, pour tenir ses parties séparées. Le sable pur produira ce dernier effet ; & s’il est mêlé avec des engrais, la désagrégation des molécules de la craie, & la combinaison de ses principes auront lieu : enfin, on aura une terre propre à la végétation.

Malgré ces additions, il ne faut pas penser que toute saison soit propre au labourage d’une pareille terre, quand même le sable domineroit sur la craie. Si le sol est humide, la charrue pressera contre les sillons, & le soulèvera en mottes qui se durciront à l’air. Un laboureur intelligent choisira un temps sec ; les bêtes auront plus de peine à la vérité, mais le travail en vaudra mieux.

Si, au contraire, on laboure sur une craie non préparée, choisissez le temps où elle est passablement humectée, & le soc de la charrue ira plus profondément ; mais il faut que cette terre ait le temps d’être élaborée par l’air, sans quoi, pour me servir de l’expression usitée, on mettroit la terre crue par-dessus, & la bonne par-dessous, de sorte qu’on n’auroit point de récolte. Il en est ainsi de toutes les terres qui ne sont pas végétales par elles-mêmes : aussi ne gratte-t-on, chaque année, que la supercificie des terres crayeuses, parce que cette terre crue surabonde de sels non combinés, qui détruisent les plantes, en racornissant leurs racines.

Que doit-on encore penser du mélange de l’argile avec la craie, proposé par plusieurs auteurs ? Je l’ai déjà dit : s’il existe de la craie pure, c’est la marne pure, friable, pulvérulente ; mais la craie ordinaire doit en partie son opacité à l’argile tenue en dissolution avec elle lors de la formation des grands bancs. Ces deux substances sont imperméables à l’eau ; ainsi ce mélange est ridicule. Il faut du sable, de la terre végétale, & sur-tout des engrais : tout autre combinaison est dispendieuse & en pure perte.


CHAPITRE II.

De la Craie considérée comme Engrais.


La craie est une chaux naturelle non calcinée ; elle agit plus foiblement qu’elle, & d’après les mêmes principes : son emploi exige les mêmes précautions que celui de la chaux, & convient dans les mêmes cas, sur-tout pour les-terres argileuses. Cette assertion paroît se contredire avec l’observation rapportée plus haut ; mais on fera attention que, dans le premier cas, il est comme impossible que la terre argileuse se trouve mêlée moitié par moitié, par exemple, avec la craie, quantité nécessaire pour bonifier la craie ; tandis que, dans le second cas, il n’en faut qu’une portion étendue sur l’argile, & mêlée avec elle par les labours. La meilleure manière d’employer la craie sur l’argile, est de la laisser pendant plusieurs mois se combiner avec les engrais animaux. (Voyez ce qui a été dit à l’article Chaux) Si on a des troupeaux, c’est le cas de les faire parquer sur ces terres mélangées, & de labourer tout de suite la partie du terrein sur laquelle le troupeau a passé une ou plusieurs nuits.


CHAPITRE III.

De la Craie, relativement aux Arts.


La craie du commerce est appelée blanc d’Espagne, blanc de Troyes, blanc d’Orléans, &c. & les barbouilleurs, soit en huile, soit en détrempe, la substituent souvent au blanc de céruse, qui est une chaux de plomb. On ne doit pas confondre ces blancs avec la craie de Briançon, qui est substance talqueuse, grasse au toucher, composée de petites lames ou feuillets, & qui ne se réduit point en chaux par la calcination : au lieu que la craie, proprement dite, fait une chaux passable, si elle est d’un grain serré & compacte.

Dans quelques endroits de la Champagne, on fait des briques avec la craie : après l’avoir brisée avec des masses, & l’avoir réduite en poussière, on la passe alors à la claie, afin de séparer les parties grossières ; on la mouille, on la piétine à peu près comme l’argile, enfin on la moule. Cette espèce de brique, séchée au soleil, acquiert de la consistance, & on s’en sert dans la construction des maisons : il est essentiel qu’elles soient parfaitement sèches avant les gelées.

Pour la fabrication du blanc, on laisse essuyer la craie à l’air ; on la bat avec des maillets armés de clous, afin de la réduire en une poussière grossière qu’on passe au crible ; on l’arrose ensuite, on la brasse pendant long-temps, & on la porte dans cet état sous une meule de moulin fort serrée. Au sortir du moulin, elle est versée dans un tonneau plein d’eau, où elle repose pendant sept ou huit jours, elle se précipite, & on retire l’eau doucement : on étend la craie précipitée sur des treillis posés sur une couche de craie brute & sèche, qui attire l’humidité de la craie préparée. Au bout de vingt-quatre heures, celle-ci a acquis une consistance de pâte susceptible d’être formée en pains ; il ne s’agit plus que de les porter dans un lieu sec, à l’ombre, & exposé à un grand courant d’air.

Les pauvres habitans de ces pays infortunés, pourroient s’occuper de ces manipulations, & leur travail adouciroit leur sort. Leurs facultés ne leur permettant pas de se procurer des meules, & tout l’attirail qu’elles exigent, voici une méthode plus économique pour eux. Choisissez un terrein un peu incliné, & sur lequel vous puissiez conduire un filet d’eau à volonté ; creusez quatre ou cinq bassins à la suite les uns des autres, & qui puissent tous dégorger les uns dans les autres : il faut que l’un des côtés de ces bassins soit percé de plusieurs trous, faciles à boucher, & placés à des hauteurs graduées. Remplissez aux trois quarts le bassin supérieur, qui doit être le plus vaste, avec de la craie réduite en poudre ; donnez l’eau modérément ; sassez ; remuez fortement cette craie avec des broyons, afin que l’eau la pénètre, &, lorsque le tout sera parvenu à une espèce de fluidité, donnez de l’eau sans interruption, & sans interruption broyez la masse. L’eau du premier bassin, chargée des particules de craie, coulera dans le second, & après l’avoir rempli, dans le troisième, & ainsi de suite. Lorsque tous seront pleins, cessez de donner de l’eau au premier. Quand la craie se sera précipitée, que l’eau de chaque bassin sera claire, débouchez les trous, elle s’écoulera ; enfin, lorsque la craie aura la consistance d’une pâte, préparez-en les pains : ce qui reste dans le bassin supérieur est à rejetter ; la craie du second bassin est moins pure que celle du troisième, & ainsi de suite.


CHAPITRE IV.

Des propriétés médicales de la Craie.

Elle est à préférer, lorsqu’elle est bien pure, à toutes les substances calcaires, dans les espèces de maladies avec existence ou surabondance d’acide dans les premières voies, parce que sa combinaison avec les acides est plus prompte, & qu’elle s’en empare sans nuire aux tuniques des premières voies. Il est d’observation que les fortifians amers favorisent ses bons effets, quand l’estomac est foible, & lorsqu’il faut en continuer long-temps l’usage. La dose est depuis six grains jusqu’à une drachme, incorporés avec un sirop, ou délayés dans quatre onces de véhicule aqueux.

Si on veut engraisser des agneaux dans la bergerie, & pendant qu’ils tettent, on fera très-bien de mettre près d’eux une pierre de craie, afin qu’ils la lèchent : cette terre absorbante les garantit du dévoiement auquel ils sont sujets dans cette circonstance, & qui les empêche d’engraisser.