Cours d’agriculture (Rozier)/CHAUX

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Hôtel Serpente (Tome troisièmep. 186-196).


CHAUX. Pierre calcaire (voyez ce mot) réduite à l’état de chaux par l’action soutenue du feu, & par la calcination qui en est la suite. On doit considérer la chaux, soit relativement à l’agriculture, soit à l’action de bâtir, soit enfin à cause de les propriétés médicinales.

Plan du travail sur la Chaux.

CHAPITRE PREMIER. De la chaux ; relativement à l’agriculture.
Sect. I. Des principes de la chaux.
Sect. II. Des effets de la chaux sur les terres.
Sect. III. En quel temps faut-il chauder, & comment faut-il chauder ?
CHAP. II. De la chaux employée dans les bâtimens.
Sect. I. De la qualité de la chaux.
Sect. II. De la manière d’éteindre la chaux.
CHAP. III. De la chaux considérée relativement à ses usages en médecine.


CHAPITRE PREMIER.

De la Chaux, relativement à l’Agriculture.


Plusieurs écrivains élèvent jusques aux nues l’usage de la chaux ; d’autres, au contraire, le regardent comme très-préjudiciable : à qui donc croire ? La fureur de généraliser chaque pratique d’agriculture, & de regarder le petit coin dans lequel on écrit, comme l’univers entier, sont la cause de cette diversité d’opinions mais en ajoutant quelques modifications, il me paroît que les deux partis opposés ont raison. Si on veut décider sagement de l’application & des effets de la chaux, il est donc essentiel de connoître ses principes & leur manière d’agir ; alors chacun en tirera des conséquences applicables au terrein qu’il possède.


Section Première.

Des Principes de la Chaux.


La chaux, la craie, la marne, ont les mêmes principes, c’est-à-dire, qu’ils ont pour base une substance calcaire ou alcaline. (Voyez les mots Alcali & Calcaire) La pierre propre à faire la chaux est compacte ; & plus elle est dure, meilleure elle est. La craie a peu de consistance, & est moins active que la chaux ; & la marne l’est beaucoup plus que ces deux premières. (Voyez ces mots) Je regarde la marne comme le débris de la substance animale, ou l’enveloppe de l’animal, la plus atténuée, la plus divisée, & qui a le mieux conservé la masse de ses principes, par son union avec l’argile. La craie en a perdu une partie considérable ; ils ont été plus délavés par la masse énorme d’eau qui l’a voiturée, charriée & accumulée, au point d’en former des montagnes, & des bancs de près de cent lieues de longueur. (Au mot Agriculture, voyez ce qui est dit, en parlant du bassin de la Seine) Quant à la pierre propre à être convertie en chaux, elle s’éloigne plus que la marne du principe alcalin ; i° en ce qu’elle a absorbé une plus grande quantité d’air fixe, (voyez ce mot ) qui fait plus des deux tiers de son poids, & qui sert de ciment ou de lien d’adhésion à ses parties ; 2°. il est rare que ses parties soient pures, qu’elles ne contiennent pas des corps étrangers disséminés entr’elles. De ces généralités, passons à ce qui concerne spécialement la chaux.

i°. Tout le monde connoît l’expérience de l’eau versée sur la chaux ; l’on sait qu’elle l’absorbe, & que cette eau la pénètre promptement ; enfin qu’elle reprend la portion d’eau que la calcination avoit fait évaporer avec la majeure partie de l’air fixe ; mais ce dernier n’est réintégré avec la chaux réduite en bouillie, qu’autant qu’elle est ensuite mêlée avec le sable, la brique pilée, &c. & réduite en mortier. A mesure que le mortier, en se séchant, laisse évaporer l’eau surabondante, il se cristallise, devient un corps dur, solide, & se lie enfin à ceux qu’il enveloppe. Quoique sous une forme & sous une combinaison nouvelle de celle qu’il avoit auparavant, ne pourroit-on pas dire que s’il cristallise, c’est par l’aspiration de l’air fixe répandu dans l’atmosphère, ou qui s’échappe des corps voisins ; car je crois que l’air fixe est la base ou la cause efficiente de toutes les cristallisations & de la solidité des corps.

2°. On sait encore que l’eau de chaux a la faculté singulière de dissoudre les corps graisseux, huileux ; de s’unir avec eux, & par leurs combinaisons, de former un véritable savon.

3°. Que cette eau de chaux, unie avec des acides, entre en grande fermentation, absorbe leur acidité, & ensuite attire fortement l’humidité de l’air.


Section II.

Des effets de la Chaux sur les terres.


i°. Les auteurs disent que tout sol sablonneux, graveleux ou pierreux, est amendé par la chaux ; cela est vrai, en ce que la chaux réduite en poussière, & mêlée avec les particules terreuses, sans adhésion entr’elles, leur en donne, les réunit en corps plus ou moins considérable, après que la pluie l’a pénétrée. Il résulte par conséquent de ce mélange, que ce terrein est susceptible de retenir une portion plus considérable d’eau qu’auparavant, & que cette eau doit contribuer à une meilleure végétation. Je pense, au contraire, que, dans les provinces méridionales, où la chaleur est longtemps soutenue, & très-rarement modérée par les pluies, l’amendement supposé par la chaux est plus nuisible qu’avantageux, parce que la chaux ne pouvant se décomposer, & s’unir que très-imparfaitement au sable, agit alors d’une manière trop directe sur les racines des jeunes plantes, & qu’elle les vicie. L’efficacité de la chaux dépend donc de la localité & des circonstances. Si le pays, au contraire, est sujet à la pluie, le sel de la chaux devient un engrais pour la plante qui le trouve tenu en dissolution dans l’eau pompée par ses racines.

Il ne faut jamais perdre de vue que la manière d’agir d’une substance sur une autre, est purement mécanique, parce qu’aucune substance ne jouit d’une propriété exclusive, & encore moins d’une vertu occulte. Ainsi, outre le premier acte mécanique dont on vient de parler, il en existe un second : c’est celui de l’union des substances animales, huileuses, graisseuses, répandues entre les molécules terreuses, avec le sel alcali de la chaux, d’où résulte la substance savoneuse qui constitue la sève ; (Voyez le mot Amendement) d’ailleurs, la chaux attire l’humidité de l’air, & retient fortement la chaleur, d’où il résulte une fermentation plus vive dans les parties terreuses, salines & huileuses.

Il est constant que sur un terrein sablonneux, graveleux, &c. la végétation sera maigre, pauvre & languissante ; que les plantes y seront en petit nombre & rachitiques ; dès-lors elles nourriront peu d’insectes, d’animaux, &c. : par leur chétive décomposition, il s’y formera peu de substance graisseuse ; de manière que le principe salin dominera, & que la végétation y deviendra encore plus languissante, à moins que des pluies fréquentes ne modèrent l’activité des sels.

Il résulte du chaudage des terreins sablonneux, que si les circonstances sont favorables, on verra quelques récoltes passables (proportions gardées) se succéder ; mais ensuite l’alcali ne trouvant plus de substances animales à transmuer en savon, parce qu’elles ont été épuisées par la production des épis, le terrein se trouvera appauvri, & il faudra enfin le laisser en repos pendant un plus long espace de temps que celui de son état productif ; de-là est venu le proverbe, que les terres engraissées avec la chaux, ne peuvent enrichir que les vieillards. Pour peu que le climat soit sec & naturellement chaud, le chaudage des terres sablonneuses, graveleuses, &c. est pernicieux : ceux qui ne se trouvent pas dans le même cas, par exemple, que les Irlandois, les habitans de Normandie, près de Bayeux ; de Bretagne, près de Nantes, &c. doivent envier leur fort, & ne pas imiter leurs exemples.

Les mêmes auteurs, partisans du chaudage des terres sablonneuses, blâment beaucoup celui des terres compactes, fortes, argileuses, &c. ; mais si un habitant, par exemple, des environs de Saint-Etienne-en-Forez avoit écrit sur le même sujet, il auroit blâmé le premier usage, & fort applaudi au second, parce que l’expérience a démontré que la chaux répandue sur les terres froides de ces pays montagneux, y fait des merveilles. On ne doit donc pas conclure d’un pays par un autre, à moins que le grain de terre & toutes les circonstances ne soient égales. C’est au propriétaire intelligent, à bien examiner, bien réfléchir avant d’opérer ; ensuite à faire des essais en petit : si le succès les couronne, de réfléchir encore, parce que la belle végétation de cette année d’épreuve, aura peut-être été plutôt due à la saison, qu’à l’effet de la chaux : enfin, après plusieurs expériences successives & soutenues, il se déterminera à travailler en grand. Il n’y a pas de milieu, le chaudage est très-avantageux ou très-nuisible ; très-avantageux, si les substances graisseuses sont abondantes dans la terre ; très-nuisible, si le terrein sablonneux n’est pas souvent humecté. Ce que je dis de la chaux, s’applique également aux cendres de tourbes pyriteuses qui s’enflamment à l’air : telles sont celles de Picardie. (Voyez le mot Tourbe)

L’expérience a prouvé que la chaux produisoit le plus grand effet sur les prairies aquatiques, marécageuses, chargées de mousse, de joncs, &c. ; qu’elle les faisoit périr, & qu’une bonne herbe les remplaçoit. Il vaut donc bien mieux employer la chaux que les cendres, (voyez ce mot ) elle est moins chère, & son action est plus forte ; mais si la chaux agit si vivement sur les plantes d’un sol naturellement trop humide, que ne doit-on pas craindre si on l’emploie sur un terrein sec, sablonneux, & qui ne sauroit retenir l’eau ? On va voir quelles sont les précautions à prendre, même pour les terres fortes.


Section III.

En quel temps faut-il chauder & comment faut-il chauder ?


i°. Du temps de chauder. Ce qui vient d’être dit l’indique naturellement, puisque si on emploie la chaux après la saison des pluies, on court les plus grands risques de voir la récolte perdue : la fin de l’automne pour les pays pluvieux, la fin du mois de novembre pour les pays secs, sont les époques les plus sûres.

2°. Comment faut-il chauder ? Les méthodes varient suivant les pays, ou plutôt la nature du climat les y a déterminées : voici celle rapportée par M. Mill, célèbre agriculteur anglois, d’après les instructions remises à la société d’Edimbourg, par M. Lummis.

Au mois d’octobre, on met sur la surface du terrein trois ou quatre grosses pierres de chaux, si la terre est une argile forte, ou bien autant de petites qu’il en faut pour équivaloir à ces trois ou quatre ; de sorte que soixante-dix ou quatre-vingts tas, qui sont deux cents quatre-vingts ou trois cents boisseaux, peuvent suffire pour une acre. (Voyez ce mot) S’il tombe de la pluie, la chaux fond aussitôt, sinon elle se fondra ou s’éteindra en deux jours ou moins, suivant l’humidité de l’air. On l’étend ensuite directement, sans en laisser aucune portion à l’endroit même où les pierres ont été placées. Cela fait, on laisse reposer le tout un an entier, ou depuis le mois d’octobre, jusqu’en, novembre de l’année suivante ; après cette époque, la chaux est enfouie & laissée dans la terre en cet état tout l’hiver, pendant lequel la gelée & les pluies ameublissent & préparent la terre pour le prochain labour du printemps, & la rendent propre à recevoir de l’orge.

Cette méthode est préférée à celle de répandre la chaux en poudre, parce que de cette dernière façon elle est sujette à être emportée par le vent, au grand détriment des hommes & des chevaux.

La chaux étant placée au mois d’octobre sur une forte terre labourable qui a été quelques années en herbage, & continuant à s’y étendre pendant environ douze mois avant que d’être enfouie, on a trouvé qu’elle changeoit l’herbe en beau trèfle naturel ; qu’en y mettant paître des brebis ou du gros bétail, la terre avoit payé, dès la première année, la dépense par le produit de l’herbe : le bétail aime mieux paître sur ce terrein que sur un autre, & y devient plus gras.

Je ne pense pas que M. Lummis croie à la transformation d’une plante en une autre, par le moyen de la semence ; l’expression du traducteur est impropre ; l’auteur a surement voulu dire, que la chaux faisoit périr les plantes, que nous appelons mauvaises herbes, & qu’elle favorisoit la germination & la végétation des trèfles ; ce qui suppose un climat naturellement humide, & non pas sec comme celui des provinces méridionales de France, de l’Espagne, de l’Italie, &c.

Si le terrein est léger, d’un grain peu serré, on peut, s’il a été semé en chaux en octobre, le labourer au mois de mars suivant : d’après l’une ou l’autre manière, elle améliore si bien le terrein & son gazon, que l’on peut en attendre les meilleures récoltes pendant trois ou quatre ans ; & en y mettant un peu de fumier la quatrième ou cinquième année, on pourra obtenir deux ou trois récoltes de plus ; après quoi le terrein se trouvera en très-bon état, pour y semer de la graine de foin.

M. Duhamel du Monceau, que je me fais un devoir de citer souvent, décrit, dans son Traité de la culture des terres, la méthode usitée dans les environs de Bayeux en Normandie. C’est lui qui parle :

« Quand on se propose de semer du sarrazin, on a coutume de défricher les pâturages au mois de mars ou d’avril, ou de briser la terre qui est restée en pâture depuis trois ou quatre ans. »

« Comme la terre est alors très-raffermie, on enfonce modérément la charrue : peu de temps après, on porte la chaux dans le champ ; car il est bon d’être averti, que dans une partie de la Normandie, on fertilise les terres avec la chaux, & qu’elle y tient lieu de fumier. »

« On fait voiturer la chaux vive en pierre, sortant du fourneau, dans le champ qui a été brisé ou défriché, & il en faut mettre quarante boisseaux par chaque vergée ; (mesure de terre de quarante perches quarrés, & la perche a vingt-deux pieds de longueur ; le boisseau de froment pèse environ cinquante livres, mais celui de la chaux en pèse cent ;) ainsi, chaque perche doit contenir en tas un boisseau de chaux, & chaque tas est placé à une distance à peu près égale. On relève ensuite de la terre tout autour des tas, pour former comme autant de bassins ; & cette terre qui forme les côtés, doit avoir un pied d’épaisseur ; enfin, on recouvre le tas de chaux avec un demi-pied épais de terre, en forme de dôme : la chaux s’use sous cette terre ; elle s’éteint, se réduit en poussière ; elle augmente de volume, & la couverture se fend. Si on laissoit subsister ces fentes sans les réparer, la pluie qui s’insinueroit dedans, réduiroit la chaux en pâte, & alors elle se mêleroit mal avec la terre, ou elle formeroit une espèce de mortier, qui ne seroit plus propre au dessein qu’on se propose. Les fermiers ont donc un grand soin de visiter de temps en temps les tas de chaux, pour faire refermer ces fentes : il y en a qui se contentent de comprimer le dessus des tas avec le dos d’une pelle ; mais cette pratique est sujette à un inconvénient, car si la chaux est en pâte dans l’intérieur des tas, on la corroie par cette opération, & on la rend moins propre à être mêlée avec la terre ; c’est pour cela qu’il est mieux de fermer les fentes avec de nouvelle terre que l’on prend autour des tas, & que l’on jette sur le sommet. »

« Lorsque la chaux est bien éteinte, & qu’elle est réduite en poudre, on la recoupe avec des pelles ; on la mêle le mieux qu’il est possible avec la terre qui la recouvroit ; & enfin on la rassemble en tas, pour la laisser exposée à l’air pendant six semaines ou deux mois ; car alors les pluies ne lui sont point de tort. »

« Vers le milieu de juin, on répand ce mélange de chaux & de terre, sur les terres défrichées ou brisées : on la prend par pellées que l’on distribue en petits tas dans toute l’étendue de chaque perche, & l’on remarque que ces petites masses excitent plus favorablement la végétation, que si l’on répandoit ce mélange uniquement dans chaque champ, & l’on ne s’embarrasse pas qu’il se trouve de petits intervalles entre chaque pellée. On laboure ensuite à demeure, en piquant beaucoup, c’est-à-dire, que c’est le dernier labour donné avant d’ensemencer ; puis, vers la fin de juin, on répand la semence, & on l’enterre à la herse ; alors, s’il reste encore des mottes, on les brise avec la herse. »

« La chaux seule employée dans la quantité dont on vient de parler, est dispendieuse ; car trente-deux boisseaux de chaux coûtent en basse-Normandie vingt livres sur le fourneau : il faut ajouter à cette dépense, les frais de voiture. On prétend qu’il seroit dangereux de mettre deux fois de suite de la chaux toute pure dans une même terre ; ainsi, quand un champ a été amélioré avec de la chaux, on mêle la chaux avec le fumier. Après la première préparation, le champ est destiné à recevoir le froment pour l’année suivante. »

« D’après les méthodes suivies, soit en Normandie, soit ailleurs, on voit qu’il faut de grands préparatifs & de sages précautions, avant d’employer la chaux ; & si j’étois dans le cas d’adopter l’une des deux méthodes ci-dessus décrites, je préférerois celle des environs de Bayeux, quoique la main-d’œuvre soit plus forte. Que faut-il donc penser de ces faiseurs de livres, qui, sans restriction aucune, vantent l’usage de la chaux, comme du meilleur des engrais ; qui se livrent à des calculs imaginaires, sur le peu de frais du transport, comparés à ceux du fumier, & sur les produits étonnans qui résultent de cet engrais ? La conclusion en est simple. Ils n’ont jamais manipulé par eux-mêmes ; leur science consiste dans les livres qu’ils ont lus, & les produits sont dans leur imagination. Je le répète, l’art de chauder est très-difficile, & on ne doit chauder que dans les pays pluvieux & naturellement froids, c’est-à-dire, ceux où la chaleur n’est pas assez forte pour mûrir complètement le raisin : quoique cette règle soit générale, elle souffre bien peu d’exceptions.

Quoiqu’habitant & cultivateur dans une province méridionale, je me sers utilement de la chaux. Lorsque l’on vide le creux à fumier, je fais couvrir le fond avec de la chaux, & le fumier de litière est ensuite jeté par-dessus à la hauteur d’un pied, & le tout est recouvert de quelques pouces de terre : on fait ensuite successivement un lit de fumier, de terre & de chaux ; & de temps à autre, je fais couler l’eau dans ce creux ; de manière que la base est toujours fortement imbibée d’eau, & non pas noyée. La chaleur attire cette eau vers le sommet, la réduit en vapeurs ; elle traverse la masse, & la tient toujours suffisamment humectée, sans quoi le fumier prendroit le blanc. Au mot engrais on trouvera de plus grands détails.

Par ce procédé, la combinaison est faite avant qu’on porte le fumier sur les terres ; & dès qu’il y est enfoui, s’il survient une petite pluie, elle divise & dissout la matière savonneuse ; la terre en est pénétrée, les racines des jeunes plantes trouvent une nourriture analogue à leurs besoins ; enfin, la végétation est prompte, soutenue, &c. C’est donc seulement comme corps auxiliaire, comme corps salin, que j’emploie la chaux, afin de réduire plus promptement les parties graisseuses, huileuses & animales, à l’état savonneux ; mais si le fumier devoit rester à sec, je me garderois bien d’y ajouter la chaux, parce que la combinaison n’auroit pas lieu, & la chaux abymeroit le fumier. Si, au contraire, le fumier est noyé par une trop grande quantité d’eau, s’il y baigne continuellement, comme c’est l’usage en Flandre, en Picardie, l’eau sera chargée de tous les principes, & le corps du fumier en retiendra bien peu.


CHAPITRE II.

De la Chaux employée dans les bâtimens.


La manière de cuire la pierre à chaux n’a aucun rapport à notre objet, c’est un art à part ; ceux qui désireront le connoître, peuvent lire l’article Chaufournier, inséré dans le Dictionnaire Encyclopédique ; ou ce même art, publié en 1766 par M. Fourcroy de Ramecourt, & inséré dans la collection de l’Académie royale des Sciences de Paris. C’est donc son emploi, & non sa fabrication qui doit nous occuper.


Section première.

De la qualité de la Chaux.


La meilleure pierre à chaux est celle qui est remplie de pierres coquisseres ; le ciment qui les unit est également calcaire, le marbre vient ensuite, & les autres pierres calcaires, suivant leurs différens degrés de pureté. On a vu au mot Calcaire, que les substances de cette classe sont effervescence avec les acides. Lors donc qu’on voudra reconnoître si une pierre est propre à faire de la chaux, on en lavera un morceau dans l’eau ; on la laissera sécher, & l’on versera ensuite par-dessus cette pierre quelques gouttes de bon vinaigre, ou de l’eau-forte, ou tel autre acide qu’on aura sous la main. Si l’effervescence est vive, prompte, tumultueuse, on aura trouvé la qualité de pierre qu’on désire : plus cette pierre sera pesante, son grain fin & serré, meilleure elle sera pour faire de la chaux. Toutes les coquilles, soit de mer, soit d’eau douce, quoique dans leur état naturel, & non pétrifiées, font également de la chaux, mais non pas aussi bonne que celle fournie par les pierres dont on parle.

Tout propriétaire qui veut bâtir, ou qui se trouve forcé à de grandes réparations, doit faire construire un four à chaux sur son terrein, & le plus près possible de l’endroit où elle doit être consommée. L’économie est réelle, & la chaux en vaudra mieux, parce qu’il ne lésinera pas, à l’exemple des chaufourniers, sur le charbon de pierre, ou sur le bois, ou sur la tourbe nécessaire à une parfaite calcination. Partout où il pourra suppléer le plâtre par la chaux, quand même il seroit moins coûteux, qu’il préfère la chaux ; la maçonnerie fera plus solide & plus durable. (Voyez le mot Plâtre) En effet, dans toutes les démolitions des murs bien faits & très-anciens, construits à chaux, on voit, & on éprouve que la pince & le marteau deviennent insuffisans, & que la réunion de la chaux aux moellons est si intime, que par les efforts de la mine, ils cassent plutôt que de se séparer du mortier : la pince, au contraire, soulève, renverse, sans obstacle, la pierre noyée dans le plâtre le plus ancien.

Plus la chaux est cuite ou calcinée, plus elle exige d’être promptement éteinte parce qu’elle attire l’humidité de l’air, en raison de sa siccité : cette attraction de l’humidité est la meilleure preuve de sa bonne qualité.


Section II.

De la manière d’éteindre la Chaux.


Si on éteint la chaux avec une trop petite quantité d’eau, on la brûle, & la chaleur qu’elle contracte fait dissiper en trop grande partie l’air fixe qu’elle contenoit, peut-être celle de l’eau, ou du moins son air de combinaison qui devoit servir dans la suite à la cristallisation du mortier.

Si, au contraire, on éteint la chaux à trop grande eau, on la délave ; elle ne cristallise plus aussi parfaitement.

On ne connoît pas encore assez exactement quels sont les principes de la chaux ; cependant on peut dire que, lorsqu’on l’éteint, on lui rend la portion d’eau enlevée par la calcination, & que, réduite à l’état de mortier, elle se cristallise à mesure que l’eau surabondante se dissipe, & que l’air fixe s’unit plus intimément à ses molécules pendant la cristallisation.

Il y a plusieurs manières d’éteindre la chaux : la plus commune est de former une espèce de bassin avec du sable, proportionné à la quantité de chaux à éteindre. On y jette la chaux pellées par pellées, & de l’eau en proportion, de manière que la chaux soit perpétuellement environnée d’eau : un ouvrier, armé d’un broyon, remue & agite, de temps à autre, afin que la masse soit bien divisée, bien pénétrée par l’eau, & afin d’en retirer les pierres qui n’ont pas été calcinées, qui ne peuvent s’éteindre. Lorsque le bassin est rempli, on couvre le tout avec du sable, jusqu’à ce qu’il ne reste plus de chaleur à la masse.

Au mot Bleton on trouvera la description d’une autre manière d’éteindre la chaux.

Le lait de chaux, ou la chaux coulée, se fait de la manière suivante. On a un grand bassin de bois ou de pierre &c. placé au-dessus de la fosse qui doit recevoir le lait de chaux. On jette la chaux vive dans ce bassin & de l’eau continuellement, de manière que le lait de chaux coule continuellement dans la fosse. Un manœuvre tient un long manche dont le bout est garni d’une planche mise de champ, & agite sans cesse la matière délayée dans le bassin, de sorte que les corps étrangers ou non éteints restent au fond de ce bassin & ne se mêlent pas avec le lait de chaux de la fosse, qui forme ce qu’on appelle la chaux grasse. Quoique cette méthode, soit celle dont on se sert pour les grandes entreprises, je préfère la première, parce qu’on est maître de ne donner que la quantité d’eau convenable, au lieu que celle-ci exige une surabondance d’eau extraordinaire.

D’autres font des monceaux de chaux vive, qu’ils recouvrent avec du sable, & ensuite arrosent ce sable jusqu’à ce que l’eau ait pénétré toute la masse de chaux ; ce que l’on connoît en y enfonçant à divers endroits un bâton. Si on sent de la résistance, on ajoute de nouvelle eau. Le sable empêche la fumée de s’échapper & d’entraîner avec elle les principes constituans de la chaux. Cette méthode mérite qu’on y fasse la plus grande attention. La chaux exigera beaucoup plus d’eau pour être convertie en mortier, & ce mortier se durcira plus promptement que celui des deux premières méthodes. On l’appelle chaux étouffée.

M. de la Faye, qui s’est beaucoup occupé de la recherche des préparations que les romains donnoient à la chaux, indique la manière suivante pour l’éteindre... Vous vous procurerez de la chaux de pierre dure & qui sera nouvellement cuite ; vous la ferez couvrir en route, afin que l’humidité de la pluie ne puisse la pénétrer. Vous ferez déposer cette chaux sur un plancher balayé, dans un endroit sec & couvert : vous aurez dans le même lieu des tonneaux secs, & un grand baquet rempli jusqu’aux trois quarts d’eau de rivière ou d’une eau qui ne soit ni crue ni minérale.

Il suffira d’employer deux ouvriers pour l’opération, l’un, avec une hachette, brisera les pierres de chaux, jusqu’à ce qu’elles soient toutes réduites à peu près à la grosseur d’un œuf ; l’autre prendra avec une pelle, cette chaux brisée & en remplira à ras seulement un panier plat & à claire voie ? tel que les maçons en ont pour passer le plâtre. Il enfoncera ce panier dans l’eau & l’y maintiendra jusqu’à ce que toute la superficie de l’eau commence à bouillonner ; alors il retirera ce panier, le laissera égoutter un instant, & renversera cette chaux trempée, dans un tonneau. Il répétera sans relâche cette opération, jusqu’à ce que toute la chaux ait été trempée & mise dans des tonneaux qu’il remplira à deux ou trois doigts des bords. Alors cette chaux s’échauffera considérablement, rejettera en fumée la plus grande partie de l’eau dont elle est abreuvée, ouvrira ses pores en tombant en poudre, & perdra enfin sa chaleur.

L’âcreté de cette fumée exige que l’opération soit faite dans un lieu où l’air passe librement, afin que les ouvriers puissent se placer de manière à n’en point être incommodés.

Aussitôt que la chaux cessera de fumer, on couvrira les tonneaux avec une grosse toile ou des paillassons. Au mot Mortier nous donnerons tous les détails sur sa préparation pour les constructions ordinaires, pour les cimens, enduits, &c. & nous ferons connoître le résultat des expériences de MM. Loriot, la Faye, &c.


CHAPITRE III.

De la Chaux considérée relativement à ses usages en médecine.


L’eau de chaux augmente sensiblement le cours des urines, sans beaucoup irriter les voies urinaires ; elle échauffe, altère, cause souvent des coliques passagères ; elle favorise l’expulsion des graviers contenus dans la vessie & dans les reins ; elle semble même attaquer les calculs friables ; elle tend à déterger les ulcères de l’urètre & de la vessie ; elle convient dans l’ischurie causée par des humeurs pituiteuses ; elle s’oppose à l’acidité des humeurs renfermées dans les premières voies ; quelquefois elle contribue à rendre la digestion du lait plus facile. Pendant quelque temps on a conseillé l’eau de chaux dans les maladies de poitrine, le succès n’a pas répondu à l’attente, surtout dans les ulcères des poumons, à cause de l’irritation qu’elle porte dans les bronches pulmonaires. En lotion, elle a quelquefois enlevé les dartres simples & rebelles à d’autres topiques.

On distingue deux espèces d’eau de chaux, eau de chaux première & seconde.

Pour obtenir la première, prenez huit onces de chaux vive, versez par dessus de l’eau de rivière, six livres ; après l’effervescence laissez déposer la chaux, décantez l’eau & filtrez. Sa dose est depuis demi-once jusqu’à quatre onces, édulcorée avec suffisante quantité de sirop de capillaire, ou mêlée avec cinq onces de fluide mucilagineux, ou avec cinq onces de lait.

Pour l’eau seconde, mêlez parties égales d’eau de chaux première avec l’eau de rivière filtrée : cette dernière est préférable à la première.

Avant de terminer cet article ; il est bon de combattre une erreur trop accréditée. On a coutume de jeter de la chaux dans les fosses que l’on fait pour enfouir les hommes & les animaux, surtout dans le temps des maladies épidémiques ou épizootiques. Il est vrai que la chaux possède la propriété de décomposer promptement les substances animales ; mais en accélérant la décomposition elle augmente & développe, d’une manière surprenante, les exhalaisons putrides, en s’unissant avec l’acide animal. Alors l’alcali volatil, devenant plus libre, entraîne avec lui la fétidité des vapeurs, & la répand dans l’atmosphère. Il vaut beaucoup mieux, dans ces circonstances, allumer des feux à flamme claire & légère, on obtient l’effet désiré & plus promptement & plus surement. Au mot Méphitisme nous entrerons dans de plus grands détails.

Si on unit à dose égale, dans un flacon ou tel autre vaisseau fermé, de la chaux vive & du sel ammoniac, tous deux en poudre, on obtient, après une légère agitation, un esprit alcali volatil très-pénétrant, très-subtil, dont l’activité égale presque celle des gouttes d’Angleterre, & elle ne se conserve pas aussi long-temps ; mais comme ce mélange est aussi prompt que facile à faire, ceux qui aiment ces esprits, peuvent avoir chez eux de la chaux vive dans un flacon, & du sel ammoniac dans l’autre. Au besoin, on mêle ces deux substances, & on s’en sert dans le moment même. Ces esprits sont utiles dans les syncopes, dans les défaillances de cœur ; on les fait respirer au malade : j’aime mieux, dans ces cas, faire respirer du vinaigre bien spiritueux.