Cours d’agriculture (Rozier)/CULTURE

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Hôtel Serpente (Tome troisièmep. 557-605).


CULTURE : travail qu’on donne aux terres, aux arbres & aux plantes pour en augmenter le produit. Nous restreindrons ici ce mot général à la culture des terres destinées aux grains. Sous ce point de vue, on entend par le mot culture, l’art & l’action de préparer la terre à recevoir la semence qu’on lui confie. La diversité des climats a fait imaginer plusieurs manières de cultiver, & chaque pays a, pour ainsi dire, la sienne. La culture des terres est-elle établie sur des principes certains, ou seulement sur une routine qui se transmet de pères en fils ; enfin, peut-on établir une loi générale utile à tous les pays ? Il est constant que les principes, d’après lesquels & par lesquels la végétation s’exécute, sont un dans tous les pays, parce que la marche de la nature est par-tout la même ; mais cette marche, uniforme dans son principe, varie en raison de modifications que chaque espèce de végétal lui présente. Il est donc essentiel de diriger la culture conformément à ces modifications & à la manière d’être du climat que son habite.

Plusieurs écrivains se sont occupés de dicter des loix sur la culture, & a appelé leur code un systême. On en compte plusieurs principaux, que nous allons faire connoître.


PLAN du travail sur le mot Culture.
CHAP. I. Systême de la Culture des Anciens.
CHAP. II. Méthode adoptée par Liger, dans l’Ouvrage intitulé Maison Rustique.
CHAP. III. Systême de Culture de M. Tull, Agriculteur Anglais.
CHAP. IV ; Systême de Culture de M. Duhamel du Monceau.
CHAP. V. Systême de Culture de M. Patullo.
CHAP. VI. Systême de Culture, adopté dans un Ouvrage intitulé, le Gentilhomme Cultivateur.
CHAP. VII. Systême de Culture de M. Fabroni, Toscan.
CHAP. VIII. Principes du Rédacteur de cet Ouvrage, d’après lesquels il croit qu’on peut se régler pour la Culture des terres.


CHAPITRE PREMIER.

Systême de Culture ancienne, tiré des meilleurs Auteurs.


I. Sur quels principes ils établissoient leur méthode. Les premiers principes de culture qu’ont établi les anciens agronomes, consistoient à diviser la terre pour des labours, à la fumer pour la rendre fertile, & à lui donner du repos, c’est-à-dire, la laisser en jachère, après avoir recueilli ses productions ; ils ne connoissoient point assez le mécanisme de la végétation, pour établir sur ce principe des règles certaines de culture, comme l’ont fait quelques auteurs modernes. Les agriculteurs, qui joignoient à cet art quelques connoissances de l’histoire naturelle, croyoient que les racines des plantes étoient les seuls organes destinés à pomper les sucs qu’ils transmettoient aux végétaux ; que les molécules de la terre, extrêmement atténuées, mêlées avec certains sels, étoient le seul aliment analogue à chaque espèce de plantes : Avec de telles idées, est-il étonnant que leur manière de cultiver n’eût qu’un rapport immédiat avec les racines ? Sur ce principe, les labours furent établis afin de bien atténuer la terre pour la rendre propre à être introduite dans les canaux des racines. Ils produisoient cet effet, en faisant usage, après les labours, des herses, des rouleaux & des râteaux. Malgré toutes ces opérations la terre s’épuisoit quand elle avoit donné plusieurs récoltes consécutives ; & pour prévenir cet épuisement, il fallut avoir recours aux engrais, établir des jachères ou tems de repos.

Dans ses géorgiques, Virgile prétend que les principes & la pratique de la culture doivent être établis & fondés sur la connoissance particulière de la nature du sol. Voici à peu près comment il s’explique à ce sujet. Avant de mettre la main à la charrue, il est essentiel que le laboureur connoisse l’espèce de terre qu’il se propose de mettre en valeur, pour savoir ce qu’elle peut produire. Il y en a qui sont propres à donner de belles moissons, d’autres sont favorables à la culture de la vigne : dans les unes il est facile de former d’agréables vergers ; dans d’autres on peut faire croître avec succès une herbe abondante pour la nourriture des bestiaux. De cette manière de raisonner, il conclut qu’il faut absolument connoître la nature, les qualités des différentes terres qu’on exploite, afin de les ensemencer relativement à la nourriture qu’elles sont capables de fournir à la végétation des plantes.

Varron, dans ses principes de culture, ne s’éloigne pas de ceux de Virgile ; il les établit, 1°. sur la connoissance du terrein & des parties qui le composent ; 2°. sur celle des différentes plantes qu’on peut y cultiver avec avantage. Parmi les anciens agronomes, aucun n’est entré dans un aussi grand détail des différentes qualités de terres, relativement à leurs productions, que Palladius.

Pour la saison & le temps des travaux de culture, les anciens étoient dans l’usage de se régler sur le cours des astres. Virgile disoit qu’il falloit interroger les cieux avant de sillonner la terre, & avant de recueillir ses productions : suivant son sentiment, le cinquième jour de la lune étoit funeste aux travaux de la campagne, le dixième, au contraire, étoit très-favorable. En général, les anciens agriculteurs, & tous ceux qui ont donné des méthodes de culture, étoient persuadés qu’on pouvoit vaquer aux occupations champêtres, tant que la lune croissoit ; mais qu’il falloit les interrompre quand elle étoit sur son déclin.

II. Des labours. Les labours sont une suite nécessaire de l’opinion des anciens agronomes, touchant le mécanisme de la végétation. Malgré cette opinion, les labours n’étoient point aussi multipliés qu’ils auroient dû l’être relativement à leur systême : ils employaient différens instrumens capables de produire, en partie, cet effet. 1°. La charrue étoit d’abord mise en usage pour sillonner & ouvrir la terre. 2°. Les râteaux à dents de fer brisoient ensuite les mottes : à leur défaut, une claie d’osier rendoit à peu près le même service. 3°. Le rouleau perfectionnoit la culture : on le faisoit passer sur toute la superficie du terrein, afin de l’unir & de l’égaliser parfaitement. Le nombre des labours nécessaires avant d’ensemencer, n’étoit point fixé : suivant leurs principes, ils auroient dû être très-multipliés ; nous observons, au contraire, qu’ils labouroient moins fréquemment que nous. Virgile s’est éloigné, dans ses préceptes sur la culture, de la méthode de ses contemporains : il prétend que deux labours sont insuffisans pour disposer une terre à être ensemencée. Si l’on veut avoir des moissons abondantes, il pense qu’on ne doit point se borner à deux ni à quatre, mais agir selon le besoin des terres. Caton paroît n’en prescrire que deux, lorsqu’il dit : « Une bonne culture consiste, premièrement, à bien labourer ; secondement, à bien labourer ; troisièmement, à fumer ».

Les anciens agronomes étoient dans l’usage de donner le premier labour très-légèrement, persuadés que les racines des mauvaises herbes étoient mieux exposées à l’air, & plutôt desséchées par l’ardeur du soleil. Les labours suivans n’étoient guère plus profonds ; leur charrue, peu propre à fouiller la terre, ne pouvoit ouvrir des sillons que de cinq à six pouces de profondeur. Quoique leurs instrumens de labourage fussent moins propres que les nôtres à la culture des terres, ils avoient cependant soin de proportionner l’ouverture du sillon à la légèreté ou à la ténacité du sol. Dans un terrein léger & friable, le labour étoit superficiel ; profond dans un terrein dur, & autant que la charrue pouvoit le permettre. Virgile insiste beaucoup sur cette méthode, afin de ne pas donner lieu à l’évaporation de l’humidité nécessaire à la végétation, en faisant de profonds sillons dans un sol large. Dans un terrein fort & argileux, il veut qu’on ouvre de profonds & larges sillons, pour développer les principes de fécondité, qui seroient nuls pour la végétation, sans cette pratique.

Suivant l’opinion des anciens, toutes les saisons n’étoient point également propres à labourer les terres. Virgile condamne les labours faits pendant les chaleurs de l’été & pendant l’hiver, comme étant très-nuisibles à la fertilité : le temps le plus favorable, selon lui, étoit lorsque la neige fondue commençoit à couler des montagnes. La saison des labours dépendoit encore de la qualité des terres. Le même auteur prescrivoit de labourer après l’hiver un sol gras & fort, afin que les guérets fussent mûris par les chaleurs de l’été ; quand, au contraire, il étoit léger, sablonneux ou friable, il prétendoit qu’il falloit attendre l’automne pour le labourer.

Columelle n’étoit pas du sentiment de Virgile ; il vouloit, au contraire, qu’une terre forte, sujette à retenir l’eau, fût labourée à la fin de l’année, pour détruire plus facilement les mauvaises plantes.

Les anciens agronomes ont ignoré la méthode de cultiver les plantes annuelles pendant leur végétation : toute leur culture, à cet égard, se reduisoit au sarclage ; à faire paître par les moutons, les sommités des fromens trop forts en herbe, avant l’hiver ; à répandre du fumier en poussière, lorsqu’ils n’avoient pas pu fumer leur terre avant de les ensemencer.

III. Des engrais. Les anciens croyoient rendre raison de la cause de la stérilité d’une terre autrefois fertile, en disant qu’elle vieillissoit. Parmi eux, quelques-uns avoient imaginé que, dans cet état de vieillesse, elle étoit incapable de donner des productions comme auparavant. C’étoit le sentiment de Tremellius ; il comparoit une terre nouvellement défrichée, à une jeune femme qui cesse d’enfanter à mesure qu’elle avance en âge. Columelle s’élève fortement contre cette opinion, capable de décourager les cultivateurs ; une terre, suivant lui, ne cesse jamais de produire par cause de vieillesse ou d’épuisement, mais parce qu’elle est négligée.

La méthode de bonifier les terres par le moyen des engrais, est presqu’aussi ancienne que l’art de cultiver. Tous les auteurs agronomes prescrivent cette pratique, comme étant très-propre à augmenter la fertilité de la terre, & capable d’empêcher son dépérissement. L’histoire de la Chine nous apprend que Yu, le premier Empereur des Yao, fit un ouvrage sur l’agriculture, dans lequel il parloit de l’usage des excrémens de différens animaux. La méthode de les améliorer en les fumant, d’arrêter leur dépérissement, de prévenir la décomposition du terreau, si nécessaire à la végétation, s’est établie successivement : dès qu’on s’est apperçu qu’un champ, après plusieurs récoltes, cessoit d’en produire d’aussi abondantes, on a eu recours aux engrais pour lui rendre sa première fertilité. Pline assuroit que l’usage de fumer les terres étoit très-ancien : dans son dix-septième livre, chap. 9, il dit que, selon Homere, le vieux roi laertes fumoit son champ lui-même. Le fumier fut d’abord employé en Grèce par Augias, roi d’Élide : Hercule, après l’avoir détrôné, apporta cette découverte en Italie, où l’on fit un Dieu du roi Stercutus, fils de Faunus.

Dans le détail des engrais, Virgile recommande principalement les fèves, les lupins, la vesce ; il est persuadé que le froment vient avec succès après la récolte de ces sortes de grains, capables de bonifier la terre, loin de l’épuiser, comme feroient d’autres espèces de légumes. Les chaumes brûlés après la moisson, sont encore, suivant son opinion, très-propres à fumer les terres, parce leurs cendres y laissent de nouveaux principes de fertilité.

Columelle distingue trois sortes d’engrais, dont l’usage lui avoit paru le plus capable de bonifier les terres ; 1°. les excrémens des oiseaux ; 2°. ceux des hommes ; 3°. ceux du bétail : la fiente de pigeon étoit, selon lui, le meilleur ; ensuite celle de la volaille, excepté celle des canards & des oyes. En employant Les excrémens humains, il avoit soin de les mêler avec d’autres engrais ; sans cette précaution, leur grande chaleur auroit été nuisible à la végétation. Il se servoit de l’urine croupie pendant six mois pour arroser les arbres & les vignes ; le fruit qu’ils donnoient ensuite en grande abondance, étoit d’un goût excellent. Parmi les fumiers des bestiaux, Columelle préféroit celui des ânes à tout autre ; celui des brebis & des chèvres, à la litière des chevaux & des bœufs : il proscrivoit absolument le fumier des cochons, dont plusieurs agriculteurs de son temps faisoient usage.

Varron employoit, avec succès, le fumier ramassé dans les volières des grives : les anciens, très-friands de cette espèce d’oiseaux, les nourrissoient pour les engraisser, comme on fait aujourd’hui des ortolans : cette sorte d’engrais étoit répandue principalement sur les pâturages dont l’herbe étoit ensuite très-bonne pour engraisser promptement le bétail. Caton, afin de bonifier les terres, y faisoit semer des lupins, des fèves ou des raves ; il employoit aussi le fumier du bétail des fermes, sur-tout lorsque la litière des chevaux, des bœufs, étoit faite avec les longues pailles de froment, de fèves, de lupins, ou avec les feuilles d’yeuse, de ciguë, & en général avec toutes les herbes qui croissent dans les sausaies & les marais.

Pour fertiliser les terres froides & humides des plaines de Mégare, les grecs employoient la marne, nommée, selon lui, argile blanche. Dans la Bretagne & dans la Gaule, cet engrais étoit aussi connu & employé ; ce n’étoit qu’après le labourage qu’on le répandoit : souvent même il falloit le mêler avec d’autres fumiers, pour qu’il ne brûlât pas les terres.

Les anciens avoient coutume de répandre les engrais avant de semer, ou lorsque les plantes étoient levées : la première méthode étoit la plus suivie. Lorsque les circonstances n’avoient pas été favorables pour fumer avant les semailles, immédiatement avant de sarcler, on répandoit le fumier en poussière. Columelle conseille de transporter les engrais, & de les répandre dans le mois de septembre, pour semer en automne ; dans le courant de l’hiver ; & au déclin de la lune, quand on ne sème qu’au printemps. Dans cette dernière circonstance, il falloit laisser le fumier en tas dans les champs, pour ne le répandre qu’immédiatement avant le premier labour. Selon le besoin des terres, il suivoit la méthode d’un de ses ancêtres ; elle consistoit à mêler la craie avec les terres sablonneuses, & le sable avec les crayeuses. Il observoit cette pratique pour les terreins en vigne, comme pour ceux à froment : rarement il fumoit les vignes, persuadé que les engrais, en augmentant la quantité du vin, en altéroient la qualité. Quand un cultivateur n’avoit pas les fumiers nécessaires pour l’exploitation de ses terres, il conseilloit d’y semer des lupins, & de les enterrer avec la charrue avant qu’ils fussent parvenus à maturité.

IV. Des jachères. Quoique les anciens fussent persuadés que les molécules de la terre, extrêmement atténuées par les labours, étoient l’aliment pompé par les racines des plantes, pour fournir à la végétation, ils s’apperçurent cependant que la trituration des parties terrestres n’étoit pas toujours un moyen efficace pour procurer aux végétaux la nourriture nécessaire à leur accroissement. Malgré la fréquence des labours, ils observèrent que les plantes languissoient dans un terrein presque stérile après plusieurs productions. Quelques agriculteurs crurent avoir trouvé la cause de ce phénomène, en disant que la terre vieillissoit. Après avoir observé un terrein abandonné & laissé sans culture, produire cependant de mauvaises herbes, ils imaginèrent qu’au bout d’un certain temps, la terre reprenoit sa première fertilité, & qu’elle étoit capable de produire des végétaux comme auparavant. Suivant cette opinion, la terre susceptible d’épuisement par des productions trop fréquentes, pouvoit se lasser de fournir des sucs aux végétaux. L’épuisement & la lassitude furent donc considérés comme la suite & l’effet d’une culture trop continue, & d’un labourage trop fréquent.

Pour obvier à ces inconvéniens, & éloigner le terme de la vieillesse de la terre, les anciens ne crurent pas que le secours des engrais pût suffire. Il fallut donc établir des jachères ou temps de repos absolu : pendant cet intervalle, plus ou moins long, relativement à la qualité des terres, elles n’étoient ni labourées ni ensemencées ; toute culture cessoit, afin de ne point les forcer à donner leurs productions. Virgile a fait, des jachères, un principe important d’agriculture : quoiqu’il conseille les fréquens labours pour diviser & atténuer la terre, il exige cependant qu’après avoir été moissonnée, elle soit, pendant une année entière, sans être cultivée. Si l’on ne veut pas perdre la récolte d’une année, le seul parti qu’il y a à prendre, selon lui, consiste à l’ensemencer de lupins, de fèves, de vesces ou autres légumes, après la récolte desquels il n’y a point d’inconvénient d’ensemencer une terre en froment, parce que ces sortes de légumes, loin de l’amaigrir, la bonifient.

Columelle n’adopte point le systême des jachères : selon son sentiment, une terre bien fumée n’est jamais exposée à s’épuiser ni à vieillir. Aucun des agronomes anciens n’a aussi bien connu que lui les moyens propres à prévenir le déperissement des terres.


CHAPITRE III

Méthode adoptée par M. Liger, dans la Maison Rustique.


L’Auteur de la Maison rustique n’est point jaloux d’établir une méthode particulière, ni de proposer de nouveaux principes touchant l’exploitation des terres. Il dit « que l’on ne peut donner d’autres règles à suivre, que l’usage des lieux qu’il faut croire fondé en bonnes expériences ; si mieux on aime éprouver la fertilité de son fonds, mais sans épargner les engrais, & sans vouloir opiniâtrement forcer ou épuiser la terre. »

Les principes sur lesquels M. Liger est persuadé qu’on peut établir une bonne méthode de cultiver, se réduisent :

1°. À labourer fréquemment les terres fortes & grasses, afin de les ameublir & de détruire les mauvaises herbes.

2°. À donner peu de labours aux terres légères ou sablonneuses ; parce qu’ayant peu de substance & d’humidité, un labourage trop répété les altéretoit.

3°. À ne point labourer lorsque la terre est trop sèche : si elle est légère, sa substance se dissipe ; si elle est forte, la charrue ne peut point y entrer.

4°. À améliorer les terres par des engrais & par le repos, afin de leur faire recouvrer les sels que les végétaux ont consommés.

Nous ne nous arrêterons point à développer les autres principes de culture de la Maison rustique ; ce seroit présenter au lecteur, le tableau des opérations qu’il peut voir par lui-même, dans la plupart des campagnes.

M. Liger a adopté toutes les recettes merveilleuses, qui promettent les récoltes les plus abondantes, lorsqu’on s’en sert pour préparer les grains avant de les semer. La grande confiance qu’il a dans ces liqueurs prolifiques, dont quelques agronomes ont fait usage pour hâter le développement du germe, & fortifier sa végétation, l’a porté à croire qu’on pouvoit s’en servir avec succès, non-seulement pour toutes sortes de végétaux, mais encore pour les animaux, en mettant tremper dans ces liqueurs l’herbe ou les grains dont on les nourrit. « L’effet de ces liqueurs prolifiques, est, dit-il, d’ouvrir les conduits des germes contenus à l’infini dans la graine de toutes les plantes, & d’y attirer & animer la sève nécessaire pour mettre au jour tout ce qu’il y a de ressources naturelles. » Voici les avantages qui résultent des procédés qu’il conseille de suivre, en faisant usage des liqueurs prolifiques.

« 1°. Jamais la terre ne se repose ; 2°. elle peut même porter tous les ans du froment ; 3°. point de fumier à y mettre ; 4°. un seul labour suffit ; 5°. on ne sème qu’à demi-semence, ou les deux tiers au plus ; 6°. il faut moins de chevaux ou bœufs pour labourer ; 7°. les blés résistent mieux aux pluies, aux vents, &c. ; 8°. ils sont moins sujets à la nielle, & ne craignent point les brouillards ; 9°. dans les bonnes terres, les tiges font des rejetons, & poussent de nouveaux tuyaux pour la seconde année ; sur ce pied-là, sans labourer ni semer, on a une seconde récolte : 10°. En suivant les procédés que nous indiquons, on fait la récolte quinze jours plutôt ».

D’après cet exposé, il est facile de juger quel degré de confiance mérite un auteur qui annonce des choses si étonnantes ; cependant ce même homme a très-bien vu dans une infinité d’objets de détails, & son ouvrage mérite d’être lu attentivement.


CHAPITRE III.

Systême de Culture de M. Tull, Agriculteur Anglois.


M. Tull assure qu’il a dirigé ses opérations, & fait ses expériences sur la culture des terres, selon les principes du mécanisme de la végétation. Cette connoissance l’a obligé d’introduire une nouvelle méthode de cultiver, qu’il croit plus utile que l’ancienne, parce qu’elle est plus analogue à leur végétation. Avant d’entrer dans le détail de ses principes de culture, il est à propos de connoître son opinion sur le mécanisme de la végétation en général, afin de juger de la liaison qui se trouve entre sa pratique & la théorie qu’il établit.

I. Du mécanisme de la végétation. L’auteur considère les racines des plantes comme les seuls organes destinés à porter les sucs nécessaires à leur accroissement ; les feuilles, comme des organes par lesquels elles transpirent, c’est-à-dire, rejettent une surabondance de sève, qui pourroit devenir nuisible à leur végétation. Les racines sont donc les seules nourrices qui fournissent aux plantes l’aliment qui leur convient. C’est par cette raison que les labours, les engrais, les arrosemens, agissent principalement sur les racines, & ont un rapport immédiat avec cette partie des végétaux.

L’auteur anglois distingue deux sortes de racines dans toutes les plantes en général, relativement à la direction qu’elles prennent dans la terre. Il nomme les unes pivotantes, & les autres rampantes. (Voyez le mot Racine)

Une racine qui s’étend, multiplie, suivant M. Tull, les bouches qui fournissent à la nourriture de la plante. Pour avoir la facilité de s’étendre, il faut qu’elle se trouve dans une terre dont les molécules aient entr’elles peu d’adhérence. L’extension des racines est donc, selon notre auteur, absolument nécessaire à la végétation & à l’accroissement de la plante : si elle n’avoit pas lieu, la terre qui les entoure étant bientôt épuisée, seroit incapable de leur fournir les sucs qu’elles pompent continuellement.

L’auteur anglois n’a pas assez connu l’office des racines. (Voyez ce mot) Sur cette marche des racines, M. Tull établit la nécessité des labours, afin de prévenir, par une culture fréquente, la cohérence des molécules de la terre, qui seroit un obstacle à leur extension. Les labours ont encore un autre avantage relatif aux progrès de la végétation : les instrumens de culture rompent souvent les racines primitives ; elles ne s’alongent plus, il est vrai, mais elles en produisent quantité d’autres qui s’étendent dans la terre nouvellement remuée, comme autant de nouvelles bouches ou suçoirs, qui portent dans le corps de la plante une abondance de sève dont elle étoit privée auparavant, parce qu’il n’y avoit pas assez de canaux pour lui donner issue.

Les feuilles sont sans doute très-utiles aux plantes : M. Tull, convaincu de cette vérité, n’hésite point à ses considérer comme des organes, sans lesquels la plupart ne pourroient subsister. En conséquence de ce principe, il condamne l’usage des cultivateurs qui font paître par les moutons, les blés, sous prétexte qu’ils sont trop forts en herbe : mais, comme la culture n’a pas un rapport immédiat avec cette partie des végétaux, il laisse aux physiciens à discuter si les feuilles ne sont que les organes par lesquels la plante se décharge de la Surabondance de la sève ; ou si elles ne contribuent pas aussi à la végétation en recevant, à l’orifice des canaux qui sont à leur surface, l’humidité de l’atmosphère (Voyez l’idée qu’on doit en avoir, au mot Feuille)

II. De la nourriture des plantes. M. Tull considère la terre, réduite en parcelles très-fines, comme la principale partie de la nourriture des plantes, puisqu’elles se réduisent en terre par la putréfaction. Les autres principes, c’est-à-dire, les sels, l’air, le feu, l’eau, ne servent, selon lui, qu’à donner à la terre une préparation qui la rend propre à servir d’aliment aux plantes. (Voyez le mot Amendement) Les sels, par exemple, en atténuant les molécules de la terre, afin qu’ils soient ensuite aisément pompés par les canaux des racines des plantes ; l’eau, en étendant, divisant, combinant ses parties par voie de fermentation ; l’air & le feu, en donnant le degré d’activité convenable, qui combine les parties pour les faire entrer en fermentation. La surabondance de ces principes est contraire à la végétation ; au lieu qu’une grande quantité de terre n’endommage jamais les plantes, pourvu qu’elle ne soit point trop compacte.

Avec la quantité d’eau & le degré de chaleur, qui sont nécessaires à la végétation des plantes, relativement à leurs différentes espèces, M. Tull croit que le même sol peut nourrir toute sorte de végétaux, puisqu’on élève dans nos climats des plantes étrangères, qui se trouvent par conséquent dans une terre tout-à-fait différente de celle où elles sont nées. De quelque nature que soit la substance qui sert à la végétation, il est persuadé qu’elle est la même pour chaque espèce. Cette matière homogène, qui contribue à la végétation de toutes les plantes qui diffèrent essentiellement entr’elles par leurs formes, leurs propriétés, leur saveur, prend nécessairement diverses formes, toutes analogues aux différentes espèces. Si chaque plante végétoit par des sucs qui lui fussent propres exclusivement, il seroit donc très-inutile de laisser reposer un terrein qui auroit donné quelques productions : en variant l’espèce des plantes, chacune prendroit la portion de substance qui lui est analogue, sans nuire à celle qui doit lui succéder ; mais l’expérience apprend, suivant M. Tull, 1°. qu’une terre où l’on a fait une récolte, n’en produira qu’une seconde médiocre, quand même l’espèce de grain seroit changée, si on l’ensemençoit tout de suite sans réparer les pertes par des labours faits à propos ; 2°. que les plantes de différentes espèces se nuisent réciproquement dans un même terrein. Or, si les sucs étoient particuliers à chaque espèce, cet inconvénient n’auroit point lieu. Par cette conséquence, M. Tull paroît ne plus se ressouvenir de la distinction qu’il a faite de la forme des racines. Le petit trèfle nuit-il au fromental dans un pré ? Sa conclusion est trop vague.

Dans l’exploitation des terres, plusieurs cultivateurs ont coutume de semer de l’orge ou de l’avoine, après avoir recueilli du froment, & non pas cette dernière espèce de grain : il ne suit pas de cette pratique, dit M. Tull, que la terre soit épuisée des sucs propres au froment, & qu’il ne lui reste que ceux qui sont analogues à l’avoine, à l’orge. Ces plantes, moins délicates, n’exigent pas que la terre soit préparée par plusieurs labours, comme il seroit nécessaire qu’elle le fût pour recevoir du froment ; de sorte qu’elles viennent bien après deux labours, qui ne suffiroient pas pour semer du blé. Si l’on avoit tout le temps nécessaire pour faire les labours, qui sont indispensables quand on veut préparer la terre d’une manière convenable à être ensemencée en froment, cette espèce de grain y réussiroit aussi bien que les autres. On est donc obligé de semer l’espèce de grains qui exige le moins de culture, quoique la terre ne soit pas épuisée des sucs qu’il faut pour la végétation des plantes plus utiles.

Une terre en friche produit, pendant les premières années qui suivent son défrichement, des récoltes très-abondantes : pourquoi cette abondance, puisqu’elle devroit être épuisée par les mauvaises herbes qu’elle a nourries lorsqu’elle étoit en friche ? M. Tull répond, qu’on ne doit point attribuer l’abondance des récoltes aux sucs particuliers à l’espèce de plantes qu’on y cultive, dont les mauvaises ne s’étoient point emparées, parce qu’ils n’étoient point analogues à leur végétation, mais à la bonne culture donnée à cette terre pour développer les principes de sa fertilité.

De ce raisonnement plus captieux que solide, M. Tull conclut, 1°. que tout terrein fournit aux différentes espèces de plantes les sucs dont elles ont besoin seulement du plus au moins, relativement à leurs qualités ; 2°. que tous les végétaux se nourrissent des mêmes sucs, & qu’on doit attribuer la variété des saveurs de leurs fruits aux modifications de la séve dans les organes de la plante ; 3°. que les végétaux se nuisent réciproquement dans un même terrein, parce qu’ils cherchent tous à prolonger leurs racines, pour aspirer les stucs nourriciers, analogues à toutes les espèces.

M. Tull, considérant les molécules de la terre, comme les parties qui contiennent les sucs propres à la végétation de toute sorte de plantes, est persuadé qu’on ne peut mettre les racines dans la position favorable d’en profiter, que par une bonne culture de préparation, & par des labours fréquens, lorsque la plante prend son accroissement. Convaincu, que les terres, en général, sont assez fertiles par elles-mêmes, il pense que les cultivateurs doivent moins s’occuper à les pourvoir, par le secours des engrais, des substances nécessaires à la végétation, qu’à les cultiver, afin que les labours procurent aux racines la facilité de recueillir les sucs répandus en abondance dans presque toutes les terres.

Exposé de la manière d’exploiter les terres selon la méthode de M. Tull.

I. Des labours & des instrumens nécessaires. M. Tull ne croit pas qu’une même charrue soit propre à exécuter les labours, dans toute sorte de terres, sans distinction de leurs qualités, ni de l’espèce de culture qui leur convient. Toutes les charrues ne lui ont pas offert des instrumens capables de remplir son objet à cet égard : il en a imaginé deux avec lesquelles il prétend diviser mieux la terre, faire des labours plus profonds ; l’une est destinée à cultiver les terres fortes ; l’autre, celles qui sont légères. (Voyez-en la description au mot Charrue)

Pour rendre la terre fertile, l’agriculteur anglois insiste sur la nécessité de multiplier les labours, soit de préparation, soit de culture : il assure qu’ils sont également avantageux aux terres fortes & légères. Voici comment il s’explique à ce sujet. « Une terre forte est celle dont les parties sont si rapprochées, que les racines ne peuvent y pénétrer qu’avec beaucoup de difficulté. Si les racines ne peuvent point s’étendre librement dans la terre, elles n’en tireront point la nourriture qui est nécessaire aux plantes, qui après avoir été languissantes, seront absolument épuisées. Quand on aura divisé ces terres à force de labours, qu’on aura écarté leurs molécules les unes des autres, les racines pourront alors s’étendre, parcourir librement tous ces petits espaces, & pomper les sucs qui sont nécessaires à la végétation des plantes, qui croîtront avec beaucoup de vigueur. Par une raison contraire, les labours sont également utiles aux terres légères : leur défaut étant d’avoir de trop grands espaces entre leurs molécules, la plupart n’ayant pas de communication les uns avec les autres, les racines traversent toutes ces grandes cavités, sans adhérer aux molécules de terre ; par conséquent, elles n’en tirent aucune nourriture, & souvent même elles ne peuvent point s’étendre faute de communication. Quand on est parvenu, par des labours réitérés à broyer les petites mottes, on multiplie les petits intervalles aux dépens des grands ; les racines qui ont alors la liberté de s’étendre, se glissent entre les molécules, en éprouvant une certaine résistance qui est nécessaire pour se charger du suc nourricier que la terre contient, mais qui n’est pas assez considérable pour empêcher l’extension des racines ».

M. Evelyn, qui pense, ainsi que M. Tull, que la seule division des molécules de la terre suffit pour la rendre fertile, assure que si l’on pulvérise bien une certaine quantité de terre, qu’on la laisse exposée à l’air pendant un an, en ayant attention de la remuer fréquemment, elle sera propre à nourrir toutes sortes de plantes ; d’où M. Tull conclut, mal à propos, que la grande fertilité ne dépend que de la division des molécules : par conséquent, plus on laboure une terre, plus on la rend fertile. On ne doit donc pas se borner, principalement pour les terres fortes, aux trois ou quatre labours qui sont d’usage avant d’ensemencer ; il y a des circonstances où il est nécessaire d’en faire un plus grand nombre : alors les terres produisent beaucoup plus que si elles avoient été fumées. L’auteur assure que l’expérience a toujours confirmé la vérité de ses principes touchant la fréquence des labours.

Des différentes façons de labourer les terres, c’est-à-dire à plat, par planches, par billons, M. Tull préfère cette dernière, comme étant la plus avantageuse au produit des terres. (Voyez le mot Billon)

Il distingue deux sortes de labours : ceux de préparation & ceux de culture. Les premiers sont faits pour disposer la terre à recevoir la semence : les seconds, pour tenir ses molécules dans un état de division, tandis que les plantes croissent, afin que leurs racines ayent la facilité de s’étendre. Il exige au moins quatre labours de préparation, avant de semer : le premier doit être fait sur la fin de l’automne ; les sillons doivent être très-profonds, autant que la qualité du terrein peut le permettre ; le second, au mois de mars, si la saison est favorable ; le troisième en juin, & le quatrième au mois d’août. Ces quatre labours, ajoute-t-il, peuvent suffire dans les terres qui ne produisent pas beaucoup de mauvaises herbes ; mais si elles deviennent abondantes, il faut labourer plus souvent afin de les détruire. Dans les terres fortes, glaises, argileuses, il ne veut point qu’on y mette la charrue, si elles sont trop humides, parce que les pieds des chevaux la pétrifient & la durcissent considérablement : il y a moins d’inconvéniens à labourer les terres légères, lorqu’elles sont humides. Cependant il croit que les meilleurs labours sont ceux qu’on fait dans un temps où la terre n’est ni trop sèche, ni trop humectée. Il vaut mieux labourer quand la terre est trop-sèche, que lorsqu’elle est trop humide : dans la première circonstance on ne peut point nuire à la fertilité du sol ; on peut, il est vrai, risquer de briser les charrues ; mais en employant celle à quatre coutres, on n’est point exposé à ce danger ; au lieu que, dans la seconde circonstance, on durcit exactement la terre, qui permet alors difficilement aux racines de s’étendre.

Par la manière dont M. Tull divise une pièce de terre pour l’ensemencer, il est facile de donner des labours de culture aux plantes, pendant qu’elles croissent. Il se sert pour cet effet de la houe à chevaux, qu’il fait passer dans les plates-bandes qui sont entre les billons. Il donne le premier labour de culture au mois de mars, & plusieurs autres jusqu’à la moisson, relativement à la dureté du terrein, & aux mauvaises herbes qu’il peut produire.

II. De l’ensemencement des terres. Peu satisfait de la manière ordinaire d’ensemencer les terres, & persuadé qu’une partie de la semence, ou est enterrée trop profondément, ou ne l’est pas assez ; enfin, qu’elle n’est point distribuée régulièrement, notre auteur a imaginé un instrument qu’il nomme dril, c’est-à-dire semoir, qui fait des sillons où les grains sont placés à une distance convenable les uns des autres, & enterrés à la profondeur qu’on a jugée à propos. Cet instrument distribue la quantité de semence nécessaire, enterre les grains en couvrant les sillons. (Voyez sa description au mot Semoir) Toutes les espèces de grains ne levant point quoique placés à la même profondeur, on dispose le semoir de façon que les grains sont enterrés autant qu’il est nécessaire pour avoir la facilité de germer. M. Tull désire qu’on fasse soi-même des expériences pour s’assurer à quelle profondeur il faut placer la semence pour qu’elle germe & lève facilement. Il propose les plantoirs avec des chevilles qui les traversent à un, deux, trois, quatre pouces, &c. de leur extrémité qui entre dans la terre : la cheville qui arrête le plantoir, détermine la profondeur du trou. Après s’être assuré, par ces expériences, à quelle profondeur les grains doivent être enterrés pour lever ; on dispose le semoir de façon que les grains sont placés précisément à la profondeur qu’on a jugée convenable.

En divisant une pièce de terre par billons, on forme des planches dans lesquelles on sème trois ou quatre rangées de grains, en laissant entre les planches ou billons, un espace qu’il nomme plate-bande, sans être semé, afin de pouvoir cultiver les plantes à mesure qu’elles croissent. La largeur de cet espace varie selon l’espèce des plantes : pour le froment, il est assez communément large de cinq à six pieds. Le semoir devant être disposé pour distribuer plus ou moins de grains dans les billons, relativement à chaque espèce, il veut qu’on observe la place que doit occuper une plante forte & vigoureuse de l’espèce de grain qu’on sème, parce qu’il prétend qu’en suivant sa méthode, les végétaux parviennent au meilleur état où ils puissent arriver.

Afin de prouver par des faits la vérité de ce principe, M. Tull rapporte une expérience qu’il a faite pour s’assurer de la bonté de ses procédés, en suivant sa nouvelle méthode d’ensemencer. Il avoit planté des pommes de terre, selon l’usage ordinaire, dans la moitié d’un champ maigre, mais bien fumé : l’autre moitié fut plantée par planches, & labourée quatre fois pendant que les pommes étoient en terre. Ces pommes de terre parurent d’abord mieux réunir dans sa partie du champ semée à l’ordinaire : dans la suite, celles qu’on avoit plantées & cultivées selon sa méthode, profitèrent tellement, que la récolte est fut très-abondante ; tandis que les autres ne méritoient pas qu’on prît la peine de les arracher. Ce n’étoit pas le cas de tirer de ces expériences des conséquences pour les blés. Il seroit trop long de démontrer leur fausseté.

L’espace laissé par M. Tull, entre les planches, devant être labouré pendant que les plantes croissent ; il conseille de le laisser plus considérable pour les plantes hautes en tige, & pour celles qui restent long-temps en terre, que pour celles qui sont basses, ou qu’on recueille plutôt. Le froment, par exemple, eu égard à la hauteur de sa tige & au temps qu’il demeure en terre, exige un plus grand espace que les autres grains : il laisse ordinairement six pieds de plate-bande, entre les billons de cette espèce de grain. Après l’hiver, il fait donner un labour de culture avec la houe à chevaux, au terrein qui sépare les planches ou les billons : la terre qui s’étoit durcie, s’ameublit par cette culture, de sorte que Les racines ont la facilité de s’étendre. En donnant trois ou quatre labours aux plantes pendant qu’elles croissent, M. Tull prétend qu’elles profitent considérablement ; les tuyaux ayant la nourriture dont ils ont besoin pour se développer, se fortifient & produisent des épis très-fournis de grains. M. Tull fait toujours donner le dernier labour dans le temps que le grain commence à se former dans l’épi, persuadé que c’est le moment où il a besoin d’une plus grande quantité de substance, dont il seroit privé sans le secours des labours de culture.

L’auteur ne regarde point le choix de la semence comme une chose indifférente au produit qu’on en attend ; il est dans l’usage de préférer celle qu’on a recueillie dans un terrein meilleur que celui qu’on veut ensemencer. Il choisit les grains d’une terre bien cultivée, préférablement à ceux d’une autre qui l’est mal. Au reste, il assure qu’en suivant sa nouvelle méthode, on est dispensé dans la suite de changer de semence ; parce que sa manière de cultiver est la plus propre pour détruire les mauvaises herbes, & pour faire produire aux plantes des grains d’une bonne qualité.

Suivant cet exposé, il est donc certain que M. Tull regarde les engrais comme très-inutiles pour contribuer à la fertilité des terres ; il croit que les seuls labours suffisent à la production des récoltes très-abondantes.

Pour ensemencer les terres dans une saison convenable, M. Tull se règle sur leurs différentes qualités : quand elles sont légères, il fait les semailles presqu’aussitôt que la moisson est finie. Il n’ensemence, au contraire, les terres fortes que dans le courant du mois d’octobre ; 1°. parce qu’il leur fait donner des labours de préparations, à larges & profonds sillons ; 2°. parce que si elles étoient ensemencées plutôt, la terre se durciroit ; les racines auroient alors beaucoup de peine à s’étendre. Il ne sème point trop tard, afin que les plantes aient le temps de se fortifier & de résister aux rigueurs de la saison.

M. Tull prévient l’objection qu’on peut lui faire relativement à la nouvelle méthode qu’il fait dans l’exploitation des terres, qui ne sont jamais une année sans donner une récolte en grains hivernaux ou en grains de mars. Pour semer des grains hivernaux, il a établi en principe, qu’il falloit préparer la terre par quatre labours faits dans des saisons où la terre doit être vide : en suivant cette méthode, il ne seroit donc pas possible de semer tous les ans du froment dans la même pièce de terre. M. Tull répond, qu’il n’exige ces quatre labours de préparation, que pour les terres qu’il veut soumettre à sa nouvelle méthode. Ses principes adoptés & mis en pratique, la terre des plates-bandes, qu’on a labourée pendant la végétation des plantes dans les billons, se trouve bien ameublie par tous les labours de culture qu’on a faits ; de sorte qu’elle est en état d’être ensemencée après un ou deux labours de préparation, qui disposent la terre en billons ou en planches. Si l’on veut, au contraire, semer des grains de mars, on a encore plus de temps pour préparer la terre, puisqu’on ne sème qu’après l’hiver.

M. Tull pense qu’il faut employer plus de semence dans les terres légères, que dans celles qui sont fortes, parce qu’elle talle davantage dans ces dernières que dans les autres. Si le blé est trop épais dans une terre forte, il est exposé à verser : quand il est trop clair dans un terrein léger, les mauvaises herbes prennent le dessus & l’étouffent. Il se règle encore sur la légèreté & la ténacité du sol, pour enterrer la semence plus ou moins profondément : il ne la recouvre que d’un pouce dans une terre forte, & de deux ou trois, quand elle est légère, parce qu’elle est plus sujette que la première à laisser évaporer l’humidité nécessaire au développement du germe & à la végétation des plantes.

À la fin de l’hiver, on fait labourer les plates-bandes, en ayant l’attention de faire verser la terre du côté des plantes : quelquefois on fait donner un labour, même avant l’hiver, dès que les plantes ont poussé quelques feuilles. Si la terre est trop battue quand le blé commence à monter en tige, on donne un second labour ; un troisième, lorsque le grain est prêt à se former dans l’épi : souvent on laboure une quatrième fois, sur-tout si les mauvaises herbes poussent avec vigueur. Il proportionne le nombre des labours à la qualité du terrein : il fait labourer plus souvent ceux qui sont sujets à produire beaucoup de mauvaises herbes, & moins ceux qui en produisent peu. Un terrein léger est plus souvent cultivé qu’un autre qui est fort, pour le mettre plus en état de profiter de la pluie & des rosées.

Lorsque la moisson est faite, les plates-bandes sont changées en planches ou en billons, pour être ensemencées tout de suite : ayant reçu plusieurs labours de culture pendant la végétation des plantes, la terre se trouve suffisamment remuée pour être en état de recevoir la semence. La place qui a été moissonnée sert de plate-bande, & l’année suivante elle est ensemencée : de cette manière, la terre n’est jamais en jachère. Quoiqu’elle ne soit point entièrement ensemencée, puisqu’il y en a plus de la moitié qui reste vide, elle produit autant que si elle étoit remplie.

Voilà les procédés suivis par M. Tull, dans sa méthode très-compliquée & très-dispendieuse. Notre but a été de donner une idée générale de ses principes, dont chacun peut faire l’application qu’il jugera convenable, en faisant la différence de son climat à celui d’Angleterre.


CHAPITRE IV.

Systême de Culture de M. Duhamel du Monceau.


Les principes de culture de M. Duhamel, se réduisent en général à ces objets ; 1°. au choix des instrumens de labourage ; 2°. à la fréquence des labours, & à la manière de les exécuter ; 3°. à l’épargne de la semence ; 4°. à la façon de cultiver les plantes pendant qu’elles végètent, &c. M. Duhamel est persuadé, que pour faire une culture convenable, il faut choisir des instrumens de labourage propres à cultiver les terres, suivant qu’elles l’exigent, relativement à leur qualité. Il croit qu’une charrue légère, qui pique peu, qui est propre à cultiver un terrein léger, ou qui a un fonds de terre peu considérable, ne feroit qu’un mauvais labour dans un sol fort, argileux, qui demande à être fouillé à une grande profondeur ; ce qu’on ne peut exécuter sans une forte charrue, autrement dite, à versoir. (Voyez le mot Charrue)

L’usage du semoir paroît à M. Duhamel une invention très-utile pour se procurer d’abondantes récoltes, en épargnant la semence. Par le moyen de cet instrument, elle est distribuée de manière que tous les grains lèvent & produisent des plantes vigoureuses, étant placées à une distance convenable les unes des autres. Suivant cette manière de semer, & à l’exemple de M. Tull, il adopte la culture par planches.

Pour procéder avec ordre, dans l’exposition des principes de culture que suit M. Duhamel dans l’exploitation des terres, nous les considérerons, 1°. suivant leur état inculte, ou en friche ; 2°. dans l’état de culture où elles sont entretenues par les labours.

Section première.

Des Terres non cultivées.

Sous le nom de terres incultes, M. Duhamel comprend toutes celles qui ne sont point dans l’état de culture ordinaire, c’est-à-dire, qui n’ont jamais été cultivées, ou qui ne l’ont pas été depuis long-temps. Il range ces terres en quatre classes ; 1°. celles qui sont en bois ; 2°. celles qui sont en landes ; 3°. celles qui sont en friche ; 4°. celles qui sont trop humides.

I. Des bois. Pour ensemencer une terre, il faut la fouiller : c’est le cas où se trouvent les bois ; mais ils offrent des obstacles qu’on ne peut vaincre sans des travaux considérables. Autrefois on se contentoit d’y mettre le feu ; aujourd’hui, plus éclairé sur ses propres intérêts, on enlève les grosses racines, & la vente de leur bois paye les frais de l’opération.

Aussitôt après on égalise le terrein autant qu’il est possible, pour donner ensuite un labour, en automne, avec une forte charrue, afin que les gelées d’hiver brisent les mottes, fassent mourir les mauvaises herbes. Au premier printemps, on donne un second labour, après lequel on sème des grains de mars, qui produisent une récolte très-abondante. On continue à cultiver ces sortes de terreins, comme ceux qui sont en bon état de culture.

Si ces sortes de terreins en bois sont encore remplis de genêts, d’aubépine, de bruyères & d’autres broussailles, un labour avec une forte charrue ne suffit pas pour les mettre en bon état. Dans ces circonstances, M. Duhamel fait fouiller la terre, pour arracher les racines, avant d’y faire passer la charrue, qu’on risqueroit de briser à cause des obstacles qu’elle rencontreroit, à tout instant, de la part des racines & des broussailles. Cette opération très-coûteuse, exécutée à bras, est faite à peu de frais en employant la charrue à coutres sans soc : il la fait passer deux fois dans toute l’étendue du terrein, en ayant attention de croiser les premières raies au second labour : par ce moyen, toutes les racines sont coupées. Un second labour avec une forte charrue, renverse aisément la terre, parce qu’il n’y a pas d’obstacle qui s’oppose à la direction qu’elle suit dans sa marche. Ces terres, qu’on pourroit appeler vierges, relativement aux grains, fournissent, pendant plusieurs années, d’excellentes récoltes sans le secours des engrais, & elles peuvent en produire de semblables, lorsque la terre commence à diminuer de force, en minant ce terrein ; c’est-à-dire, en lui donnant une culture à la bêche, & en faisant une espèce de fossé de dix-huit à vingt pouces de profondeur : on le comble à mesure qu’on creuse le suivant, & ainsi successivement, l’un après l’autre. Cette opération, longue & coûteuse, rend à la terre sa première fertilité. Aux cultivateurs effrayés par cette dépense, M. Duhamel propose l’observation suivante : « qu’on fasse attention que les frais d’une telle culture sont une avance faite, dont on sera amplement dédommagé par les récoltes qui la suivront. Les fumiers qu’on auroit été obligé de mettre pendant plusieurs années, seroient un objet de dépense au moins aussi considérable que la façon de cette culture ; & ils ne bonifieroient pas le terrein avec autant d’avantage ».

II. Défrichement des landes. L’auteur nomme landes, les terres qui ne produisent que des broussailles en général ; c’est-à-dire, du genêt, de la bruyère, des genévriers, &c. Il veut réduire ces sortes de terreins en état de culture, par le moyen du feu, ou en coupant & arrachant toutes ces plantes. Si l’on n’a pas un grand intérêt à profiter du bois, le feu est le meilleur moyen & le plus court : voici les raisons qu’il en donne. 1°. Les cendres de toutes ces mauvaises productions améliorent le terrein. 2°. Le feu, qui a confirmé toutes les plantes jusqu’aux racines, est cause qu’elles ne repoussent plus, quand même il en resteroit quelques-unes dans la terre. 3°. En consumant toutes ces mauvaises plantes, il brûle aussi leurs graines, qui auroient germé l’année suivante. Il y a bien des précautions à prendre, quand on veut brûler des landes voisines des bois : souvent il arrive que le feu s’étend & gagne la forêt.

Après avoir brûlé toute la supercificie d’une lande, les racines des plantes subsistent. M. Duhamel conseille de les arracher avec la pioche. Lorsque cette opération est faite, on donne un labour après les premières pluies d’automne, en ouvrant de larges & profonds sillons ; on sent aisément ses motifs.

Au printemps suivant il fait donner un second labour, après lequel on sème des grains de mars. La seconde année, il fait préparer la terre par trois labours, pour y semer du froment. Quand le terrein est fort & d’une bonne qualité, il ne conseille de semer du froment que la troisième année, parce qu’il seroit à craindre qu’il ne poussât beaucoup en herbe, & ne versât ensuite avant la moisson. Ce n’est qu’à force de labours qu’on entretient ces terres en bon état de culture, en détruisant peu à peu les racines des plantes qui restent toujours, quelque soin qu’on prenne de les arracher.

M. Duhamel suit une autre méthode, lorsqu’il veut profiter du bois des landes, soit pour brûler, ou pour en faire des fagots qu’on enterre dans les fossés des vignes, afin de les fumer. Après avoir coupé toutes les plantes, pour éviter l’opération longue & coûteuse de la pioche, il fait passer la charrue à coutres sans socs, tirée par quatre à cinq paires de bœufs, selon que le terrein oppose plus ou moins de difficultés ; des personnes qui marchent derrière, ramassent toutes les racines coupées. Le terrein étant labouré dans toute sa longueur, on le laboure en largeur, afin de croiser les premières raies, & de détacher les racines qui auroient pu rester entre les sillons du premier labour. En automne ou au printemps, on fait les autres cultures à l’ordinaire, avec une forte charrue à soc.

III. Des terres en friche. L’auteur comprend sous ce nom les prés, les luzernes, les sainfoins, les trèfles, & généralement toutes les terres couvertes d’herbes, qui n’ont point été labourées depuis long-temps. Pour les réduire en état de culture ordinaire, afin de les ensemencer, il ne suffit pas de couper le gazon, il faut encore le renverser sens dessus dessous, afin qu’il puisse bonifier le terrein. La charrue ordinaire paroît peu propre à produire cet effet, quand même elle seroit assez forte pour surmonter, sans se briser, les obstacles qu’elle rencontre dans un sol si difficile à ouvrir. Pour se dispenser de la culture à la bêche, longue & dispendieuse, M. Duhamel conseille d’employer la charrue à coutres sans socs, en la faisant passer deux fois en croisant à la seconde les premières raies. Une forte charrue entre ensuite aisément ; elle renverse, sans beaucoup de peine, les pièces de gazons coupées par les coutres. Ce labour fait en automne, les mottes sont brisées par la gelée, & la terre est en état d’être ensemencée au printemps. Après la récolte des grains de mars, on donne plusieurs labours, afin de préparer la terre à recevoir du froment.

L’auteur observe qu’il n’est pas toujours avantageux de semer du froment, la même année qu’on a réduit une prairie en état de culture réglée : si la terre est d’une très-bonne qualité, il vaut mieux attendre la troisième année, parce que le froment, qui demande plus de substance que les autres grains, se trouvant dans un sol neuf capable de lui en fournir beaucoup, pousseroit si considérablement en herbe, qu’il verseroit. Il remarque encore que cette plante, étant plus vivace que celle des autres grains, resteroit plus longtemps verte, le grain mûriroit par conséquent trop tard : pour éviter cet inconvénient, il y fait semer de l’avoine, des légumes ou du chanvre pendant les deux premières années.

À l’égard des prairies maigres, remplies de mousse, situées sur un mauvais sol ; des terres qui ont été en jachère pendant plusieurs années, parce qu’elles sont peu fertiles, & dont la surface est couverte de gazons, M. Duhamel propose de les écobuer ; (Voyez ce mot) pour les brûler, afin que les cendres du gazon & des plantes fertilisent le terrein. Cette opération, qu’il regarde comme très-utile, quand elle est faite à propos, peut être nuisible, si on ne la fait pas avec beaucoup de précautions. Lorsque le feu est trop vif, il calcine la terre, consume les sucs propres à la végétation ; elle n’est plus alors qu’un sable stérile, ou une brique réduite en poussière, incapable de fertiliser.

IV. Des terres humides & pierreuses. Lorsqu’une pièce de terre est humide, parce qu’elle a un fonds de glaise ou d’argile, qui ne permet pas à l’eau de se filtrer, ou qu’elle est située de façon à recevoir les eaux des champs limitrophes, elle forme une espèce de marécage qui produit toutes sortes de plantes aquatiques, qu’on a bien de la peine à détruire entièrement. M. Duhamel exige qu’auparavant de labourer un terrein de cette espèce, on procure un écoulement à l’eau.

Lorsqu’un terrein a de la pente, il est très-aisé de le procurer, & chacun sait que les fosses en sont le moyen ; & la terre qu’on en retire à la longue, devient un excellent engrais.

Après cette opération, les joncs & toutes les plantes aquatiques, privées de leur élément, se dessèchent visiblement. Lorsque le terrein est bien desséché, l’auteur conseille de l’écobuer pour le brûler ; ou d’y passer la charrue à coutres sans soc, avant de lui donner un labour de culture, pour le disposer à être ensemencé.

Si le sol est d’une qualité à retenir l’eau, & qu’il ne soit marécageux que pour cette raison, il ne suffit pas de l’entourer de fosses, il faut encore en creuser quelques-uns de distance en distance dans l’étendue du terrein, en les faisant aboutir à celui qui est le plus bas. Quand on veut que la pièce de terre ne soit point coupée par tous ces fosses, il faut les combler avec des cailloux, en remettant ensuite la terre par-dessus ; mais alors on sera obligé de les rouvrir tous les cinq ou six ans, parce que la terre qui sera placée dans tous les vides que laissoient entr’eux les cailloux, ne permettra plus à l’eau de s’écouler. Après toutes ces opérations, l’on réduit aisément ces sortes de terreins en état de culture ordinaire, si toutefois le champ vaut la dépense nécessaire pour son dessèchement.

Section II.

Des Terres en culture.

Exploiter une terre, c’est la mettre en état, en la travaillant, de donner les productions dont elle est capable. Pour cet effet, on laboure, on met des engrais, l’on sème, on cultive. M. Duhamel ne croit pas que les labours tiennent lieu d’engrais dans toutes les circonstances.

I. Des labours. Selon M. Duhamel, l’objet du cultivateur doit être de rendre ses terres fertiles, afin que leurs productions le dédommagent de ses soins & de sa dépense. Il ne connoît que deux moyens capables de produire cet effet : l’un par les labours, l’autre par les engrais. Quoiqu’il soit persuadé de l’utilité de ceux-ci, il lui paroît bien plus avantageux de rendre une terre fertile par les labours, lorsqu’elle est d’une qualité à n’avoir pas besoin d’autre secours. Pour qu’un terrein soit en état de fournir aux plantes les sucs qui contribuent à leur accroissement, ses parties doivent être divisées, atténuées, afin que les racines ayent la facilité de s’étendre. Le fumier, suivant M. Duhamel, produit en partie cet effet par la fermentation qu’il excite ; mais il pense que l’instrument de culture l’opère d’une manière plus efficace : outre qu’il divise la terre, il la renverse encore sens dessus dessous ; par conséquent, les parties qui étoient au fond sont ramenées à la surface, où elles profitent des influences de l’air, de la pluie, des rosées, du soleil, qui sont les agens les plus puissans de la végétation ; les mauvaises herbes qui épuisent la terre sont détruites & placées dans l’intérieur, où elles portent une substance qui accroît les sucs dont les plantes ont besoin. Une terre où l’on se dispense de quelques labours, soit de préparation ou de culture, sous prétexte des engrais qu’on y met, se durcit à la surface : elle ne peut donc point profiter de l’eau des rosées, de la pluie qui coule sans la pénétrer. M. Duhamel observe que le fumier expose à des inconvéniens qu’on n’a point à craindre des labours ; 1°. la production des plantes fumées est d’une qualité bien inférieure à celles qui ne le sont point ; 2°. les fumiers contiennent beaucoup de graines qui produisent des mauvaises herbes ; ils attirent des insectes qui s’attachent aux racines des plantes & les font périr. Toutes ces considérations l’ont décidé à multiplier les labours dans les terres d’une bonne qualité, au lieu de les fumer. Aussi, en recommandant les engrais, il conseille toujours de les réserver pour les terres peu fertiles & de labourer fréquemment celles qui ont un bon fonds.

En établissant pour premier principe de culture la fréquence des labours, l’auteur observe, que la plupart des cultivateurs imaginent qu’elle est nuisible à la fertilité de la terre, qui perd une partie de sa substance quand elle est trop souvent cultivée. Il répond à cette futile objection ; 1°. que l’évaporation n’enlève jamais que les parties aqueuses & non point celles de la terre ; 2°. que dans bien des circonstances cette évaporation est utile ; 3°. en supposant que les labours donnent lieu au soleil d’enlever les parties humides nécessaires à la végétation, les pluies qui arrivent, après que la terre a été remuée, lui rendent d’une manière plus avantageuse l’eau qu’elle a perdue. Il conclut donc que la fréquence des labours est très-utile pour rendre les terres fertiles, pourvu qu’ils soient faits à propos.

M. Duhamel distingue, ainsi que M. Tull, deux sortes de labours ; ceux de préparation & ceux de culture. Pour ces derniers il a imaginé des charrues légères qu’il nomme des cultivateurs, capables de remplir assez bien son objet. (Voyez-en la description à l’article Charrue)

Pour préparer la terre à être ensemencée suivant M. Duhamel, on ne sauroit faire des labours trop profonds. Cependant, dans la pratique, il a soin de proportionner la profondeur des sillons à la qualité du terrein, qui doit être relative au fonds de bonne terre plus ou moins considérable. En général, il fait labourer les terres fortes avec des charrues qui prennent beaucoup d’entrure, c’est-à-dire, qui piquent à une profondeur considérable, &, pour celles qui n’ont pas de fonds, des labours légers suffisent.

Lorsque la terre est sujette à retenir l’eau, il fait labourer par planches ou par billons plus ou moins larges, afin de procurer l’écoulement des eaux qui resteroient à la surface, si l’on ne donnoit pas une pente à leur cours. Quand elle n’est point exposée à cet inconvénient, les labours sont faits à plat, & on ouvre, de distance en distance, de grands sillons qui donnent issue aux eaux.

II. Des labours de préparation & de culture. Avant d’ensemencer une terre en grains hivernaux, principalement en froment, M. Duhamel exige qu’elle ait reçu quatre labours de préparation. Le premier doit être fait avant l’hiver, afin que la gelée brise les mottes, pulvérise la terre, fasse mourir les mauvaises herbes : ce premier labour s’appelle guèreter. Le second nommé binage, est fait dans le courant de mars, pour disposer la terre à profiter des influences de l’atmosphère, & sur-tout des rayons du soleil. Le troisième appelé rebinage, est fait au mois de juin, pour détruire les mauvaises herbes qui ont poussé depuis le binage. Le quatrième nommé labour à demeure, est fait immédiatement après les moissons. M. Duhamel ne croit point que ces quatre labours suffisent dans toutes les circonstances, ni pour toute sorte de terreins. Si le printemps est chaud & pluvieux par intervalles, l’herbe pousse avec vigueur : il ne faut pas alors s’en tenir aux labours d’usage ; il est à propos de les multiplier afin d’arrêter la végétation des mauvaises herbes.

Pour semer les grains de mars, il exige que la terre soit préparée au moins par deux labours, & condamne la méthode des cultivateurs qui sèment après un seul labour fait en février ou en mars. Il prétend que la terre ne peut être bien disposée sans un labour fait avant l’hiver, immédiatement après les semailles des hivernaux, & par un second fait après l’hiver, « L’expérience, ajoute-t-il, prouve évidemment la nécessité de deux labours, puisque les avoines, les orges, faites après un seul labour, ne sont jamais aussi belles que quand-la terre a été préparée par deux ».

Un des grands avantages de la méthode de cultiver adoptée par M. Duhamel, consiste à pouvoir cultiver les plantes annuelles pendant leur végétation. Lorsque le printemps est favorable, celles qui ont résisté à la gelée poussent vigoureusement ; c’est donc alors, dit-il, qu’il faut aider à leur accroissement par des labours de culture. Quoique la terre ait été bien ameublie par le labourage de préparation, elle a eu le temps de se durcir, & de former à la superficie une croûte qui la rend impénétrable à l’eau. Pour obvier à cet inconvénient & rendre facile la culture des plantes annuelles, M. Duhamel a imaginé de diviser une pièce de terre par planches, comme on le verra dans la suite, afin de pouvoir donner quelques labours aux plantes pendant qu’elles croissent. Il fait ordinairement donner le premier labour de culture après l’hiver, afin de disposer la terre à profiter des pluies, des rosées : à mesure que la mauvaise herbe pousse, on en donne un second pour la détruire ; lorsque le grain commence à se former, on fait le troisième labour de culture, parce que c’est le temps où la plante a besoin d’une plus grande partie de substance pour parvenir à donner des épis longs & bien fournis en grains. Le nombre des labours de culture est relatif à la qualité des terres sujettes à produire plus ou moins de mauvaises herbes ; M. Duhamel les multiplie en proportion de ce défaut ; mais non pas dans le temps pluvieux.

Cet auteur n’est pas du sentiment des anciens, qui ne labouroient point les terres, lorsqu’elles étoient sèches, humides, gelées ; il pense, au contraire, qu’un labour de préparation, fait pendant la sécheresse, ne peut point être nuisible : dans cette circonstance, on détruit les mauvaises herbes avec bien plus de succès. Un labour fait pendant la sécheresse, loin d’épuiser la terre, la prépare au développement des principes de la fertilité, en la mettant dans l’heureuse disposition de profiter des influences bienfaisantes de l’atmosphère, dont elle seroit privée tant que sa surface formerait une croûte impénétrable à l’eau. Quoique l’auteur observe que les labours faits pendant la sécheresse ou pendant la gelée, sont utiles à la terre, il préfère ceux qu’on exécute par un temps ni trop sec ni trop pluvieux.

III. Des engrais. Les terres sur lesquelles il n’est pas possible de multiplier les labours, ont besoin d’engrais. L’auteur s’est occupé des moyens de les employer utilement : il pense qu’un temps pluvieux est la circonstance la plus favorable aux transports des fumiers, parce que la terre ne perd rien de leur substance, qui s’évapore facilement, si le soleil est trop vif. Comme on n’est pas toujours libre de choisir le temps le plus convenable à leur transport, dans pareille circonstance, il faut mettre tous les fumiers en tas, les couvrir de terre, afin d’empêcher l’évaporation, & les répandre seulement avant de labourer : sans cette précaution, il ne resteroit que de la paille à enterrer, qui ne seroit pas d’un grand secours pour améliorer le terrein. Quand les fumiers sont transportés, dans l’intention de les enterrer tout de suite il faut les étendre à mesure qu’on laboure, pour les couvrir avant la pluie ; autrement l’eau qui les délaverait, entraîneroit la meilleure partie de leur substance.

M. Duhamel conseille de transporter les engrais avant le labour à demeure, de les étendre tout de suite & de les enterrer. Il y a des cultivateurs qui étendent les fumiers seulement avant de semer, & les enterrent avec la semence. Cette méthode est vicieuse, parce qu’il y a des grains qui peuvent se mêler avec des tas de fumier où ils pourrissent, quand ils ne sont pas dévorés par les insectes qui s’y trouvent.

Section III.

Comment une pièce de terre doit être préparée, pour semer selon la méthode de M. Duhamel.

La nouvelle méthode d’ensemencer les terres, introduite par M. Duhamel, se trouve conforme à celle de M. Lignerolle : voici de quelle manière le terrein est disposé.

« Supposons, dit M. Duhamel, une pièce de terre bien labourée à plat & fort unie, prête à recevoir la semence, à prendre la forme qu’on voudra lui donner ; supposons encore que la terre soit assez bonne, qu’elle ne soit point trop difficile à travailler, & qu’on veuille y faire des planches de quatre tours de charrue, ou de huit raies, qui produiront sept rangées de froment : comme c’est la première fois qu’on ensemence cette pièce suivant la nouvelle culture, il faut la disposer de façon qu’il y ait alternativement une planche de guéret & une ensemencée ; ce qui servira tant qu’on la cultivera suivant la nouvelle méthode. En commençant par laisser à une rive de la pièce la planche de guéret, il faut compter 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 raies de guéret : voilà la planche qui restera en guéret cette année, & qu’on ensemencera l’année prochaine ; parce qu’il faut dix raies de guéret pour faire une planche de quatre tours, formant huit raies de planches, qui produisent sept rangées de blé. Pour ensemencer, on compte 1, 2, 3, 4, de ces dix raies ; on fait répandre du blé à la main sur les deux cinquièmes raies qui doivent former le milieu de la planche ; ainsi les cinquièmes raies le trouvent, adossées par les quatrièmes, en même temps qu’on forme une estréageure : par ce tour de charrue, ou par les deux traits, la semence qu’on a répandue, se trouve enterrée sur le milieu de la planche, & quoiqu’on ait répandu du grain dans les deux raies 5, il n’en résultera à la levée, qu’une forte rangée qui équivaudra à deux.

» Après avoir fait répandre du grain dans les deux sillons qu’on vient de former, on pique un peu moins dans le guéret ; on fait un second tour de charrue qui recouvre le grain qu’on vient de semer, & on forme deux nouvelles raies.

» Ayant fait répandre du grain dans les raies à mesure qu’on les forme, & ayant fait un troisième & quatrième tour, la planche est entièrement formée par huit raies, qui ne doivent donner que sept rangées de froment, les deux premières n’en produisant qu’une, qui est, à la vérité, plus forte que les autres.

» Il est bon de faire attention à 1°. qu’afin que les planches aient leur égout dans les raies qui les séparent, il faut qu’elles fassent un ceintre surbaissé : c’est pour cela qu’on pique profondément les raies 4, 4, & qu’on en renverse la terre sur les raies 5, 5, pour former ce qu’on appelle l’ados d’une planche ; & on pique de moins en moins les raies 3, 3, 2, 2, 1, 1 afin que la pente soit bien conduite depuis l’ados, jusques & comprise la dernière raie.

» 2°. qu’il faut huit raies de guéret pour quatre tours de charrue, formant huit raies de planches, qui ne produisent que sept rangées de froment ; parce que, comme il a été dit, l’ados n’en produit qu’une forte, qui équivaut à deux. Si l’on veut faire les planches plus étroites, on ne prend que huit raies de guéret pour trois tours de charrue, formant six raies de planches, qui ne produisent que cinq rangées de froment. Si on ne prenoit que six raies pour deux tours de charrue, formant quatre raies de planches, on n’auroit que trois rangées de blé : ces planches sont très-étroites, & bordées de deux sillons. Quand il n’y a que l’ados formé de deux raies poussées l’une contre l’autre par-dessus les deux du milieu qu’elles couvrent, on forme ce qu’on nomme un billon, qui ne porte qu’une rangée de froment. On conçoit que la charrue à versoir opère le labour, d’abord en poussant deux raies l’une contre l’autre, qui forment l’ados, & deux fonds de raies de chaque côté, qui fournissent des enréageures pour former successivement le nombre des raies qui doivent composer une planche, de quelque largeur qu’elle soit, laquelle finit & est bordée par deux fonds de raies ou sillons, dans lesquels on enréage, quand on bine, pour remettre la terre où on l’avoit prise au premier labour : ainsi elle change de place, comme quand on laboure avec les charrues à tourne-oreille.

» Les soins dont on vient de parler pour les premières façons, n’ont pas lieu lorsqu’on guérète ou lorsqu’on bine : comme alors il n’est point important de donner un égoût aux eaux, on ne fait point d’ados, & on pique également dans toute la largeur des planches.

» Le grain qui se trouve répandu sur les deux raies dont l’ados d’une planche est formé, doit réussir, parce qu’il étend ses racines dans le guéret sur lequel on le répand, & dans la terre des deux raies qu’on creuse pour former l’ados ; de sorte que le grain jouit presque de la terre de quatre raies. Le grain des deux rangées qui suivent immédiatement, est encore bien pourvu de terre, puisqu’il jouit du revers des deux premières raies de l’ados, & des deux secondes raies qui le couvrent. Les troisièmes rangées, qui sont les cinquièmes de la planche, quoique moins relevées que les précédentes, fournissent encore assez de substance au grain, parce qu’il est assis sur un bon guéret, & recouvert de la terre qu’on prend aux dépens de la dernière qui reste pour couvrir la septième & dernière rangée. Ces rangées, qui terminent les deux côtés de la planche, sont par conséquent les plus mal situées, & les moins fournies de guéret : on s’en apperçoit à la récolte, car elles sont les plus foibles de toutes ; ainsi elles ont plus besoin que toutes les autres des secours qu’elles ne peuvent recevoir qu’en pratiquant la nouvelle culture, par l’adoffssement qu’on peut leur donner aux dépens de la planche voisine qui reste en guéret. Les labours que les plantes de ces rangées reçoivent au printemps, suffisent pour leur donner autant de vigueur qu’à celles du milieu des planches. Cette pratique s’étend également sur tous les autres grains, la luzerne, le sainfoin, &c. ».

Section IV.

De la Culture des plantes pendant leur végétation.

M. Duhamel est persuadé que rien ne contribue plus aux progrès des végétaux, que des labours faits à propos pendant l’accroissement des plantes. L’expérience lui a découvert trois principaux moyens, afin d’obtenir des récoltes abondantes : ils consistent, 1°. à faire produire aux plantes beaucoup de tuyaux ; 2°. à faire porter un épi à chaque tuyau ; 3°. à cultiver de façon que chaque épi soit entièrement rempli de grains bien nourris. Comme on ne peut, dit-il, opérer ces effets que par des labours réitérés, ce n’est pas en suivant la manière ordinaire d’ensemencer, qu’on les obtiendra, parce qu’il n’est pas possible de cultiver les plantes pendant leur végétation.

Si on veut que les plantes profitent des labours de culture, il est important de les faire dans des circonstances favorables. M. Duhamel pense, ainsi que M. de Châteauvieux, que le premier labour de culture a pour objet ; 1°. de procurer l’écoulement des eaux ; 2°. de préparer la terre à être ameublie par les gelées d’hiver. Il est donc essentiel de faire ce premier labour avant que la terre soit gelée : en conséquence de ce principe, M. Duhamel est du sentiment de donner une culture au blé, dès qu’il a trois ou quatre feuilles, en ayant la précaution de border les planches par un petit sillon, pour recevoir les eaux. Après les grands froids, ou, au plus tard, lorsque les plantes commencent à pousser, il fait donner un second labour : si l’on attendoit plus long-temps, il ne seroit point aussi avantageux ; il ne serviroit tout au plus qu’à faire alonger les tuyaux des plantes, sans les faire taller. Ce second labour est très-utile pour faire produire aux plantes plusieurs tuyaux chargés d’épis.

Avant que les blés soient défleuris, M. Duhamel, à l’exemple de M. de Châteauvieux & de M. Tull, fait donner plusieurs labours pour fortifier les plantes, alonger les tuyaux, donner de la grosseur aux épis, & détruire les mauvaises herbes. Il ne détermine point le nombre de ces labours, ni le temps convenable pour les faire : ils dépendent, selon lui, de l’état des terres, qu’on ne doit point labourer dans cette saison, si elles sont trop humides. Quand la saison est favorable, on peut multiplier les labours à son gré : il considère celui qu’on fait immédiatement avant que l’épi sorte du tuyau, comme le plus indispensable pour faire croître l’épi en grosseur & en longueur. Lorsque les fleurs sont passées, alors il est nécessaire de faire donner le dernier labour de culture, afin que le grain puisse prendre toute la substance dont il a besoin, pour être aussi beau à la pointe de l’épi qu’au commencement.

Les labours de culture n’étant point praticables dans les planches entre les rangées de froment, il faut, dit M. Duhamel, se contenter de labourer les plates-bandes, en ouvrant les raies aussi près des dernières rangées, qu’il est possible. Il seroit à désirer, ajoute-t-il, qu’on pût trouver la manière de faire passer un cultivateur entre les rangées de froment ; ces plantes deviendroient bien plus vigoureuses. En attendant qu’on ait trouvé ce moyen, il ne faut point négliger d’arracher les mauvaises herbes : ce travail peu difficile ne porte aucun dommage au froment, comme il arrive dans la manière ordinaire de cultiver & de semer.


CHAPITRE V.

Systême de Culture de M. Patullo.


L’extrait que nous donnons de la méthode de cultiver suivie par M. Patullo, est le même qu’on trouve dans M. Duhamel ; nous l’avons mis à la suite du sien, afin qu’on pût juger de la différence des deux méthodes suivies par ces auteurs.

1°. On essaiera, dit M. Patullo, de défricher en automne, afin que les gelées d’hiver mûrissent la terre & fassent périr les herbes.

2°. Au printemps, aussitôt que la terre sera ressuyée, on donnera un second labour.

3°. On y transportera les amendemens convenables à la nature du terrein.

4°. Sur le champ on donnera un troisième labour profond, & on hersera, s’il est nécessaire, pour briser les mottes.

5°. Dans le mois d’août on donnera un quatrième labour.

6°. On semera en octobre du froment, dont on aura lieu d’espérer une bonne récolte.

7°. Aussitôt après la moisson on retournera les chaumes.

8°. Dans le mois de mars on donnera un second labour, & on semera de l’orge, qu’on recueillera comme les avoines dans le mois d’août.

9°. Aussitôt après cette récolte, on retournera le chaume d’orge, & l’on passera la herse pour briser les mottes.

10°. On donnera un second labour en septembre, pour semer du froment en octobre.

Voilà la méthode de M. Patullo pour les terres fertiles. À l’égard des terres sablonneuses, graveleuses & légères ; il suffit dit M. Patullo,

1°. De leur donner trois labours ; après le second on portera les engrais ; après le troisième on semera du froment qu’on enterrera avec la charrue.

2°. Aussitôt après la récolte, on brûlera les chaumes, on donnera un labour léger, & on sèmera des turnips ou gros navets.

3°. Après la récolte des navets, on donnera un profond labour, & l’on sèmera des pois blancs.

4°. Après la récolte des pois, on labourera la terre & on sèmera des navets, comme on avoit fait l’année précédente.

5°. Au printemps suivant, ayant préparé la terre par un ou deux labours on y sèmera de l’orge.

6°. Après la récolte de l’orge, on labourera la terre, on la hersera, & on sèmera en septembre du trèfle, si la terre est peu humide ; on profitera des gelées d’hiver pour y voiturer des engrais, qu’on répandra sur le trèfle.

7°. Dans l’automne de la troisième année, on labourera le trèfle ; on donnera, au printemps, un second labour, & on sèmera de l’orge.

8°. Après la récolte de l’orge, on donnera deux labours, & on sèmera du froment.

9°. On pourra faire, dans l’année suivante, une seconde récolte de froment avant la récolte des menus grains, ou bien on suivra les récoltes, comme il a été dit plus haut ; mais à la fin de la troisième année, on sèmera du trèfle, ou, suivant la qualité du terrein, d’autres herbages.


CHAPITRE VI.

Systême de Culture, établi dans un ouvrage intitulé, le Gentilhomme Cultivateur.


Section Première.

Du Labourage.

Le labourage est confédéré par l’auteur, comme la principale & la plus essentielle des opérations d’agriculture : qu’on ne soit donc point étonné, dit-il, des différentes espèces de charrues inventées pour perfectionner cette partie, ni de la variété des préparations données à la terre relativement à ses qualités, pour la rendre fertile, & propre à la végétation des plantes dont nous attendons les productions. Tous les sols ne se prêtent pas aux mêmes méthodes de cultiver ; s’il ne falloit les travailler qu’en suivant des principes uniformes, l’agriculture ne seroit plus un art, mais un simple jeu, peu fait pour mériter les soins des hommes célèbres qui se sont appliqués à nous tracer la vraie route que leur avoit indiquée l’expérience.

I. Principes d’après lesquels L’auteur établit l’utilité des labours. Pour rendre la terre fertile, il faut rompre & diviser ses parties. On opère la division de ses molécules, de deux manières ; 1°. par l’instrument de culture qui fouille la terre & divise ses parties ; 2°. par les fumiers dont la fermentation empêche la réunion des molécules, séparées par le labourage. Ces deux manières sont communément combinées ensemble : souvent la première est employée toute seule, mais jamais la seconde. Notre auteur estime qu’il est bien plus avantageux de contribuer à la fertilité de la terre par les labours que par les fumiers, dont il est rare d’avoir la quantité nécessaire dans les grandes exploitations ; au lieu qu’il est toujours en notre pouvoir d’augmenter les labours à notre volonté. L’auteur, sans donner dans l’excès de M. Tull, qui bannit absolument les engrais de l’agriculture, observe qu’il est à propos d’en faire un usage très-modéré, & de les remplacer par des labours, autant que les terres peuvent se prêter à cette pratique ; parce qu’ils corrompent en quelque sorte le goût naturel des productions, comme l’expérience nous en convainc tous les jours dans les plantes potagères.

Lorsque la terre est améliorée par le labourage, elle n’est point exposée à l’épuisement causé par les mauvaises herbes ; toutes ses parties reçoivent successivement les influences de l’atmosphère, lorsqu’un labour les remet au fond pour ramener les autres à la surface, afin qu’elles profitent des mêmes avantages ; elles y portent des principes certains de fertilité qui n’altéreront point le goût primitif des productions des plantes, dont elles aident merveilleusement la végétation.

Les terres légères ont des interstices trop grossiers entre leurs molécules ; de sorte que les racines qui s’étendent dans ces cavités, ont peine à toucher leur surface & par conséquent à pomper les sucs nourriciers. L’effet du labourage, dans ces espèces de terres, consiste donc à opérer une plus grande division de molécules, que celle qui existoit déjà. Il faut observer, ajoute notre auteur, que les racines dans leur extension, doivent nécessairement éprouver une certaine résistance, afin d’attirer les sucs nourriciers ; sans cette pression réciproque des racines & des molécules la végétation languit, parce que les racines panant sur les parties terrestres sans toucher leur surface, elles ne peuvent point enlever les sucs dont les molécules sont chargées. Sans les labours, les terres légères seroient par conséquent peu propres à la végétation.

Quoique le fumier, par la fermentation qu’il excite dans l’intérieur de la terre, divise aussi ses parties, ce seroit une erreur, selon l’auteur, de le croire aussi avantageux que les labours dont l’effet est bien plus certain : il porte à la vérité, des principes de fertilité très-utiles à la végétation ; mais aussi il est sujet à des inconvéniens nuisibles aux productions de la terre : ainsi qu’il a déjà été dit plusieurs fois ; la méthode la plus ordinaire d’améliorer les terres, étant d’avoir recours au fumier, notre auteur indique un moyen assuré de faire mourir les insectes qui y sont ; pour cet effet, avant de commencer le tas, on met une couche de chaux vive, & à mesure qu’il avance, on répand de temps en temps quelques couches de la même chaux ; en ayant cette précaution, on détruit les insectes & les graines des mauvaises herbes, qui poussent en quantité dans les terres bien fumées.

L’auteur considére la herse, dans les mains du laboureur ignorant, comme l’instrument d’agriculture le plus dangereux, lorsqu’il en fait usage pour se dispenser des labours qu’il devroit au contraire multiplier ; il imagine que cet instrument rompt & divise suffisamment la terre, sans faire attention que les chevaux, dont il se sert, font plus de mal avec leurs pieds, que la herse ne fait de de bien.

II. Des moyens d’entretenir la terre en vigueur par le labourage. Selon les principes de l’auteur, lorsqu’on veut conserver un terrein en vigueur par le labourage, il est essentiel de multiplier le nombre des labours, afin d’accroître, ou pour mieux dire, de développer les principes de fertilité : mais il faut observer de mettre un intervalle de temps convenable entre chaque labour ; sans cette précaution, on les multiplie sans que la terre en reçoive aucun avantage. Un terrein médiocre, bien labouré, est bien plus fertile qu’un autre d’une qualité meilleure, mais qui n’est point amendé par les labours. Une terre nouvellement rompue & suffisamment ameublie, est, comme une terre neuve, pour tous les usages auxquels on veut l’employer ; d’où il conclut que les labours produisent les mêmes effets que les engrais. Les sols légers suivant ses observations, deviennent plus serrés & plus lourds, lorsque la terre est bien rompue & divisée par les labours, dont l’effet est de donner plus d’adhérence à ses parties après leur division. Les terres fortes, au contraire, deviennent plus légères, par la même opération qui raffermit celles qui sont trop friables ; leurs molécules étant divisées par la culture, elles perdent en partie la ténacité & l’adhérence qui s’opposent à l’extension des racines.

L’auteur entre dans ce détail, pour faire comprendre au cultivateur qui ne veut employer d’autres moyens pour améliorer ses terres, que le seul labourage, combien il est essentiel de les multiplier s’il veut réussir dans son entreprise : sans cette connoissance, cette méthode, très-avantageuse, peut être nuisible à ses terres.

Suivant la méthode ordinaire de cultiver, l’effet du premier labour, suivant lui, est peu sensible ; celui du second l’est un peu plus : ce n’est qu’après avoir fait l’un & l’autre, qu’on doit regarder la terre comme préparée à être labourée. Le troisième & le quatrième labour commencent à produire des avantages réels, & tous ceux qu’on donne ensuite, deviennent infiniment plus efficaces que les premiers pour rendre la terre fertile. Il est certain, ajoute notre auteur, que rien n’est plus propre à faciliter & à augmenter les effets de engrais, que les labours donnés à un terrein nouvellement fumé. Au bout de trois ans, une terre qui a été fumée, se trouve communément épuisée ; en lui donnant un double labour moins dispendieux que le fumier, on la remettra en vigueur pour six ans ; & plus on augmentera le nombre des labours, plus elle pourra se passer du secours des engrais.

Quoique l’auteur approuve la fréquence des labours, pour maintenir les terres dans un état propre à la végétation, il pense cependant que le meilleur moyen est de joindre les engrais aux labours, c’est-à-dire, après qu’un terrein a été long-temps fertile par les labours, il faut le secourir par les engrais, afin de le ranimer : quand, au contraire, il a été porté à un grand degré d’amélioration par les fumiers, il convient alors de multiplier les labours ; cette alternative est, ajoute-t-il, la vraie méthode de conserver les bons effets, tant des labours que des engrais. Il ne trouve aucune raison qui puisse empêcher le cultivateur de se comporter autrement, parce que les labours & les engrais ne produisent pas des effets qui soient opposés les uns aux autres.

III. De la manière de labourer, relativement à la qualité des terres & à leur position. Selon les principes du Gentilhomme cultivateur, on ne peut point établir une méthode uniforme de labourer les terres, parce qu’elles varient infiniment dans leurs qualités & leurs positions. Communément on regarde un labour profond, comme très-avantageux pour rendre un sol fertile ; cependant il y a des circonstances où il seroit nuisible. Toutes les terres n’ont pas autant de fonds les unes que les autres ; elles n’exigent donc point d’être fouillées à la même profondeur. La charrue doit piquer beaucoup dans les terres nommées pleins-sols, parce qu’on ne craint point de ramener à la surface une sorte de mauvaise qualité ; mais lorsque le sol n’a que quelques pouces de profondeur, & qu’on trouve ensuite une terre non-végétale, on doit prendre garde à ne point faire piquer la charrue trop avant, & à ne pas ramener à sa superficie la mauvaise terre.

Les terres humides exigent une culture plus analogue à leur qualité. Il y a deux principales sortes de sols sujets à être refroidis par l’humidité ; ceux qui se trouvent sur des montagnes où il y a un lit de glaise au-dessous de la superficie & ceux qui, situés horizontalement, sont fort profonds & très-fermes. « La cause du mal dans-ces terreins est très-évidente : les eaux des pluies filtrant à travers la terre molle qui forme la superficie sont retenues par la glaise qui se trouve en-dessous, & dont les parties sont si intimement liées & compactes, qu’elles sont impénétrables aux eaux ; de sorte que de nouvelles pluies succédant, les eaux en sont retenues par les précédentes : le sol étant alors engorgé ; elles remontent vers la superficie, se mêlent avec la terre molle, qui abreuvée se gonfle & se lève au-dessus de son niveau ». Voici de quelle manière l’auteur procède dans la culture de ces sortes de terreins.

Le labourage n’est que d’une foible ressource dans ces sortes de terres ; on ne peut donc point se dispenser de couper des tranchées en travers du terrein, afin de donner une pente à l’eau pour qu’elle puisse s’écouler : on ferme ces tranchées en les comblant avec de grosses pierres recouvertes ensuite de terre, afin que la charrue puisse y passer comme sur une surface horizontale.

Lorsqu’on a lieu d’espérer de retirer quelqu’avantage, en réduisant ces sortes de terres en état de culture réglée, pour l’entreprendre avec succès, il faut labourer en dirigeant les rayons transversalement, & leur donner une pente oblique. Si les rayons étoient dirigés transversalement en ligne droite, ou de bas en haut & toujours en ligne droite, on conçoit combien ces méthodes seroient défectueuses : en suivant la première, l’eau n’auroit point d’écoulement, puisque les guérets la retiendroient ; par la seconde, on lui procureroit un écoulement trop précipité, de sorte qu’elle entraîneroit toute la substance de la terre.

Pour rendre l’écoulement plus parfait, notre auteur exige qu’il n’y ait point de cavité dans les sillons, & que leur extrémité soit l’endroit le plus bas de toute leur longueur. Quant au degré d’obliquité qu’il convient de donner, soit aux rayons & aux sillons, il doit toujours être relatif à la position du terrein, c’est-à-dire, l’obliquité doit être moins sensible pour une terre dont la pente est très-considérable, que pour une autre qui l’est moins.

Quoiqu’un terrein situé sur le plan incliné d’un coteau ou d’une montagne, ne soit point sujet à retenir l’eau, on ne doit pas se dispenser, en le labourant, de tracer des raies transversales, afin de donner un écoulement aux eaux trop abondantes, & d’empêcher qu’elles n’entraînent les terres.

Lorsqu’un sol profond & ferme est horizontal, en le labourant transversalement, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, il est sujet à être froid & humide, parce que l’eau y séjourne long-temps. Pour remédier à ces inconvéniens si nuisibles à la végétation, il faut, en le labourant, le disposer en rayons obliques. L’auteur fait, à ce sujet, des observations pour détourner les cultivateurs de la méthode de labourer transversalement, afin de leur faire adopter la pratique des rayons, comme la plus propre à favoriser les productions de la terre. 1°. Le labour transversal, dit-il, est plus ordinairement désavantageux qu’utile, parce qu’il ne procure pas un écoulement aux eaux, indispensable dans les terres humides. 2°. Le cultivateur craint de perdre du terrein, s’il ne suit pas sa méthode de labourer transversalement ; mais il est certain qu’un champ labouré en rayons, a plus de superficie que quand il est labouré à plat. « Si, par cette méthode, nous donnons deux pieds sur seize pour un sillon vide, la différence de surface, qui se trouvera entre le terrein labouré à plat, & le terrein labouré en raies, se trouvera à l’avantage du fermier ; parce que toute la surface étant ainsi élevée en rayons, est en état de porter du blé, & que le fermier, par conséquent, gagnera autant de terrein de plus ». (Voyez ce qui est dit au mot Billon) Outre qu’on gagne une augmentation réelle en labourant en payons, l’auteur est persuadé que, par cette méthode, on rend le sol sec & chaud, parce que les rayons se servent réciproquement d’abri les uns aux autres, & se garantissent des vents froids : d’ailleurs, il ajoute que si le terrein se trouve épuisé, après avoir beaucoup produit, on a l’avantage de se procurer un terrein neuf, très-fertile, en remettant les sillons en rayons.

Section II.

De l’Exploitation des terres en friche, pour les disposer à être ensemencées.

L’auteur, à l’imitation de M. Duhamel, comprend, sous le nom de terres en friche, celles qui sont en bois, en bruyères, en prairies artificielles ou naturelles ; en un mot, toutes celles qui n’ont point été ensemencées depuis long-temps ; ce qui nous dispense d’entrer dans de plus grands détails sur la manière de les cultiver. Notre auteur s’éloigne seulement du systême de M. Duhamel, relativement aux prairies artificielles ou naturelles, converties en terres à blé : il les regarde avec raison comme de vraies jachères, relativement au blé, parce que leurs racines n’ont pas épuisé la surface ; & il conseille que la première récolte soit en turnips, & non en grains, qui verseroient dans une pareille terre.

Section III.

De la manière de préparer un terrein en état de Culture réglée, ayant de l’ensemencer en froment.

Le Gentilhomme cultivateur n’entre point dans le détail du nombre des labours qu’il convient de donner à la terre avant de l’ensemencer ; il se contente de vanter les bons effets du labourage, afin d’exciter les cultivateurs à remuer souvent la terre, pour l’améliorer & la rendre propre à la végétation des plantes. Il observe cependant, que quoiqu’il soit très-avantageux de détacher les parties de la terre, de les ameublir, afin qu’elles s’imprègnent aisément des rosées, des pluies, de l’air, il convient de conserver au terrein une certaine consistance ou fermeté analogue au grain qu’on veut y semer ; autrement les plantes seroient exposées à être renversées par le vent, leurs racines n’étant point assurées. Pour obvier à cet inconvénient, il approuve la méthode de faire passer le rouleau, ou de faire parquer les moutons sur un champ semé en froment, quand on a lieu de présumer que le sol n’a pas toute la consistance qu’il faut pour tenir les racines dans un état de fermeté.

Il ne faut jamais trop surcharger les terres d’aucune sorte d’engrais ou d’amélioration. Lorsqu’elle est trop fertile, rarement elle produit une récolte abondante en grains : la paille y abonde, & le cultivateur a manqué son objet. Si le terrein est trop riche, c’est une sage précaution de le dégraisser, en y semant de l’avoine, avant d’y mettre du froment. Il considère la marne, la chaux, la craie, le sel, comme les meilleurs engrais que la terre puisse recevoir avant d’être ensemencée, lorsqu’ils sont administrés avec intelligence & avec modération ; parce qu’ils n’apportent point dans la terre les semences d’aucune mauvaise herbe, comme la plupart des fumiers, souvent remplis d’insectes qui rongent les racines des plantes, & les font mourir.

Le trèfle est un des meilleurs préparatifs que puisse recevoir un terrein où l’on se propose de semer du froment : cette plante n’exige pas assez de culture ni d’engrais pour que les mauvaises herbes puissent monter en graine, & se multiplier par leurs semences. Lorsque la terre a besoin d’être améliorée par des engrais, on peut les transporter sans danger en octobre & en février : l’herbe étant coupée avant ce temps, il ne reste plus de mauvaises plantes dont on doive craindre de faciliter la végétation. Les turnips procurent les mêmes avantages, parce qu’outre les principes de fertilité qu’ils laissent dans la terre, les labours de culture qu’on est obligé de leur donner, l’ameublissent parfaitement, & détruisent toutes les mauvaises herbes. Après une récolte de fèves, de pois, on peut espérer de recueillir du froment en abondance. Les lentilles, & plusieurs autres grains & herbes, quand ils sont enterrés avec la charrue, fournissent à la terre un engrais admirable qui la prépare parfaitement à recevoir du froment. Il ne faut pas semer du froment après avoir recueilli de l’orge ordinaire ; elle rend le terrein trop léger, & lui enlève une grande partie de sa substance.

Quant à la manière de préparer la terre par les labours, l’auteur croit s’être suffisamment expliqué, lorsqu’il a dit, que la façon de labourer devoit varier suivant les différentes natures des sols. Il adopte, comme M. Duhamel, la culture des plantes pendant leur végétation.


CHAPITRE VII.

Systême de Culture de M. Fabroni.


Section première.

Des Principes sur lesquels on devroit établir la Culture.


M. Fabroni, dans ses réflexions sur l’agriculture, considère les principes sur lesquels cet art est établi, comme étant presqu’inventés pour s’opposer aux progrès des végétaux : il prétend que les soins prodigués par le cultivateur, loin d’être simplement inutiles, contribuent, au contraire, à leur donner une existence foible & languissante. Pour voir la nature dans toute sa force & sa beauté, il nous invite à porter nos regards dans les lieux les plus incultes, dans les forêts les plus antiques : c’est-là que les végétaux, qui ne sont point soumis aux procédés barbares du cultivateur, y jouissent de la vigueur qui leur est propre dans leur état naturel : les plantes cultivées dans nos possessions y dégénèrent par un excès de soins qui ne sont point analogues à leur manière de végéter.

Pour perpétuer les végétaux, la nature, suivant M. Fabroni, avoit sagement établi que les débris des individus qui se pourrissent, fourniroient les sucs nécessaires au développement des graines de chaque espèce qui leur succède. La preuve en est évidente dans les forêts : les végétaux y croissent avec beaucoup de facilité, parce que la terre végétale n’est formée que des plantes décomposées par la putréfaction : l’agriculture, au contraire, arrache celles qui fourniroient de la terre végétale ; par ce moyen, les plantes que nous cultivons par préférence, sont privées d’un secours si utile à leur végétation.

Les principes de culture les plus suivis, sont, suivant M. Fabroni, des préjugés dont il faut se défaire, si l’on veut rendre à la terre sa fertilité primitive : mais, en changeant de méthode, il faut prendre la nature pour modèle, en dirigeant nos soins à former beaucoup de terreau : c’est le seul moyen d’avoir des droits à l’abondance des productions de la terre, que nous épuisons par notre culture excessive. Le secret de la nature, pour former la terre végétale, consiste dans la multiplication & la reproduction continuelle des végétaux, & non pas dans les labours, les jachères, ni dans les fumiers. Suivant M. Fabroni, en faisant produire à nos terres le plus grand nombre possible de végétaux, nous pourrons nous flatter d’avoir trouvé le véritable moyen d’abolir le repos, d’épargner beaucoup de labours, & de nous passer des engrais.

M. Fabroni observe que la nature, en produisant les végétaux, a soin de mêler, dans un même sol, les espèces de différente grandeur : de cette manière, les sucs qui se dégagent de la terre, pour nourrir les plantes, ne sont point perdus, à mesure qu’ils s’élèvent à différentes hauteurs. D’après ces voies suivies par la nature, notre auteur conclut que le blé ne doit point être seul en possession d’occuper nos campagnes, quoiqu’il soit une des plus riches productions que nous puissions cultiver. Il est persuadé qu’en ne semant & ne moissonnant que du blé, nous agissons contre nos vrais intérêts, en même temps que nous nous éloignons des véritables principes d’agriculture. « La vigne, dit-il, le mûrier, tous les arbres fruitiers, & même les légumes, doivent partager avec les céréales le droit de végéter sur nos terreins. C’est alors seulement qu’il nous sera inutile de rechercher s’il y a une juste proportion entre les prés, les champs & les vignes : nos terres doivent être à la fois vignes, champs & prés. » Cette manière de cultiver a le plus grand succès, suivant notre auteur, en Italie & dans le Tirol, où l’on voit de vastes campagnes, dans lesquelles les arbres de toute espèce, la vigne, toute sorte de grains, les légumes, les herbes des prés, &c. végètent en même temps.

M. Fabroni, pour exciter le cultivateur à suivre la méthode qu’il voudroit introduire, ne se contente pas de nous offrir le tableau de la pratique suivie en Italie & dans le Tirol ; il perce dans l’antiquité la plus reculée, pour nous montrer les avantages de ses principes. Quand on a lu les ouvrages de Pline, on n’ignore pas la prodigieuse fertilité du terroir de Tucape : selon notre auteur, elle étoit une suite des principes de culture qu’il veut établir. Ce pays, dont l’étendue n’avoit qu’une lieue de diamètre, étoit situé dans des sables, entre les Syrtes & la ville de Neptos : ses habitans étoient parvenus, par leur industrie, à changer la nature de ce terrein sablonneux, & l’avoient rendu très-fertile. « Ils avoient, dit M. Fabroni, d’abord mêlé les herbes aux arbres, & ils les avoient distribués suivant l’ordre de leur hauteur. Le palmier, le plus grand de tous les végétaux, étoit en premier lieu ; le figuier étoit planté sous son ombrage ; l’olivier venoit ensuite ; après celui-ci, le grenadier ; & enfin la vigne. Au pied de la vigne, on moissonnoit le blé ; à côté du blé, on y cultivoit les légumes ; & après les légumes, les herbes potagères ». Notre auteur observe, d’après le récit de Pline, que toutes ces productions multipliées donnoient une abondance dont on ne peut pas se former une idée, quand on ne connoît que les procédés de notre agriculture. En parlant de la fertilité de Tucape, Pline ne fait aucune mention des labours, des fumiers, ni des jachères : si ce peuple heureux, vivant dans l’abondance, eût fait usage de ces moyens, l’auteur latin étoit trop exact pour les laisser ignorer.

La manière dont les plantes attirent les sucs nécessaires à la végétation, devroit, suivant M. Fabroni, servir de règle pour établir les principes qu’il convient de suivre en agriculture. Il est persuadé que la plupart des auteurs anciens & modernes se sont trompés touchant la nutrition des plantes. Les uns ont considéré les racines, comme les seuls organes qui pompoient, & transmettoient au corps de la plante, les sucs nourriciers : d’autres ont pensé que les substances terreuses, atténuées par les labours, fournissoient la seule nourriture analogue à la végétation. Ces erreurs, selon lui, ont donné lieu aux labours, aux jachères, aux engrais, afin de prévenir l’épuisement de la terre, ou de réparer ce qu’elle avoit perdu de sa substance. Notre auteur, au contraire, par une suite d’expériences qu’il a faites, est persuadé que toutes les parties extérieures des végétaux reçoivent des sucs qu’ils transmettent au corps de la plante ; que les véritables principes de leur vie sont l’air inflammable, l’élément de la lumière absorbés par les feuilles, l’eau & l’air fixe, (voyez ces mots) pompés par les racines & les autres parties extérieures des plantes. L’air fixe & l’air inflammable proviennent du gas aériforme, qui se développe des substances en putréfaction. Suivant ces principes, M. Fabroni croit que la meilleure méthode d’agriculture, doit consister à mêler dans un même terrein tous les végétaux possibles ; les grands, les petits, afin que l’air fixe & l’air inflammable, qui échappent aux uns, ne soient pas perdus pour les autres.

Section II.

Des Labours.

Parmi les moyens qu’on a imaginé pour réparer le dépérissement de la terre, empêcher sa stérilité, faciliter la végétation des plantes, les labours ont paru, à presque tous les agronomes, très-propres à remplir en partie ces objets. M. Fabroni s’élève contre cette méthode, qu’il croit nuisible à la végétation. Il ne voit d’autres effets des fréquens labours, que d’accélérer la décomposition de la terre végétale, & de changer en déserts les campagnes les plus fertiles. Pour prouver les suites funestes des labours, il fait le parallèle de l’agriculture romaine ancienne avec la moderne. Les anciens romains se plaignoient que leurs terres vieillissoient, qu’elles étoient fatiguées, & qu’elles devenoient progressivement stériles. Ces mêmes terres sont aujourd’hui aussi fertiles que des terres neuves. « On ne peut, dit M. Fabroni, rendre raison de ce phénomène, qu’en se rappelant que les anciens romains labouroient excessivement leurs terres, & que ceux à qui ces mêmes terres sont confiées aujourd’hui, les labourent le moins qu’ils peuvent. Ce fait devroit lui seul nous faire revenir de notre erreur, & nous porter à la réforme de la plus grande partie de nos labours ».

Le but que se proposent les agriculteurs en donnant à la terre de fréquens labours, est de l’ameublir, d’atténuer ses molécules, de détruire les mauvaises herbes. M. Fabroni prétend, 1°. qu’il y a dans la nature des moyens très-efficaces d’atténuer la terre, sans le secours de la charrue, ni des autres instrumens de culture. « Qu’on observe, dit-il, que la terre des prés fertiles & des bois anciens est toujours meuble & légère. Cette souplesse, cette légèreté qu’on s’efforce en vain d’imiter par le labour, dépend du nouveau terreau qui se forme chaque année à la chute des feuilles, des branches ou des fruits, & qui empêche que celui de l’année précédente, frappé par les pluies ne se resserre & ne se durcisse. Le grand nombre aussi des plantes qui y végètent, & qui pénètrent de tous côtés la terre qui les environne, contribue beaucoup à la rendre très-souple, puisqu’elles agissent comme autant de petits coins, & la divisent beaucoup mieux que les labours répétés avec le soc ou avec tout autre instrument. » 2°. Les labours ne détruisent qu’imparfaitement les mauvaises herbes ; la figure du soc, suivant M. Fabroni, n’est pas bien propre pour cet usage ; il ne fait que les déplacer ou les couvrir de quelques pouces de terre, ce qui ne les empêche pas de végéter.

En fatigant souvent la terre par de fréquens labours, M. Fabroni est persuadé qu’on accélère l’évaporation des principes nourrissans, qui se seroient détachés peu à peu pour entretenir la végétation des plantes ; qu’on enlève par ce moyen peut-être les trois quarts de l’aliment destiné aux végétaux. Quoique M. Tull, dont tout le systême de culture est établi sur la fréquence des labours, ait observé que de deux portions d’un même champ, celle qui avoit reçu un plus grand nombre de labours, donnoit une récolte plus abondante, M. Fabroni ne regarde point cette expérience comme décisive en faveur du labourage ; il ne considère dans la suite de cette méthode qu’un effet trompeur, qu’on doit attribuer à l’inégalité de la surface du champ rendue telle par les labours fréquens ; en conséquence de cette inégalité, le terrein offroit donc une plus grande surface aux rayons du soleil, qui ont augmenté en proportion l’évaporation ordinaire des principes volatils. L’abondance de la récolte étoit par conséquent, suivant M. Fabroni, une suite nécessaire de l’évaporation des sucs nourriciers & non pas des labours.

Pour ménager le terrein & ne pas accélérer sa sterilité, M. Fabroni est du sentiment de labourer très-peu ; quoique les labours paroissent d’abord contribuer à la fertilité & à l’abondance des végétaux, il est persuadé que leur effet apparent a séduit MM. Tull & Duhamel : s’ils avoient répété l’expérience dont nous venons de parler, pendant plusieurs années de suite sur le même terrein, il croit que la portion du champ la plus labourée auroit acquis une fertilité très-grande dans les premières années ; mais s’épuisant peu à peu par l’évaporation forcée qu’auroient occasionnée les labours, elle auroit été réduite dans la suite à une stérilité totale ; tandis que la moins labourée n’auroit encore donné aucune marque de dépérissement.

Dans l’état actuel de l’agriculture, M. Fabroni ne reconnoît que deux labours véritablement utiles pour préparer la terre à être ensemencée en froment. Le premier est celui qu’on doit donner immédiatement après la moisson, pour renverser & enterrer les chaumes qui servent d’engrais en bonifiant le terrein ; le second, celui qu’on fait pour disposer la terre aux semailles. Il prétend même qu’on pourroit absolument se dispenser du premier, qu’il suffiroit d’arracher le chaume à la main, tout de suite après la moisson, & de le répandre sur toute la superficie du champ : en se décomposant par une fermentation lente, il fertiliseroit le sol d’une manière peu sensible, il est vrai, mais plus durable qu’étant enfoui. Il est inutile & même souvent très-nuisible, selon M. Fabroni, de sillonner la terre à une trop grande profondeur.

Voici les raisons sur lesquelles il se fonde pour improuver la méthode des profonds labours : 1°. la plupart des plantes annuelles n’enfoncent pas leurs racines à plus de six pouces : par conséquent, si l’on ameublit la terre pour leur procurer une libre extension, il suffit de donner aux sillons six pouces de profondeur. Les meilleurs terreins n’ont qu’un pied environ de terre végétale : en faisant des sillons de dix-huit pouces de profondeur, sous prétexte de ramener à la surface la terre qui n’est pas épuisée par les productions des végétaux, on s’expose à enfouir la terre fertile ; à ramener à la superficie du gravier, du sable ; enfin une terre qui n’est pas végétale. Voilà les inconvéniens du labourage trop profond.

Section III.

Des Jachères.

Les jachères, selon le sentiment de M. Fabroni, sont nuisibles aux progrès de l’agriculture, & inutiles pour la fin même qu’on se propose. En établissant les jachères, on a eu principalement en vue d’accorder un temps de repos à la terre, fatiguée par les productions des végétaux qu’elle a nourris, & de la préparer ensuite, par de nouveaux labours, à être ensemencée. Notre auteur pense que le repos est un moyen infructueux, d’entretenir la terre dans la fertilité ; il croit, au contraire, qu’on ne parvient à la rendre plus fertile, qu’en lui faisant nourrir continuellement le plus grand nombre possible de végétaux.

M. Fabroni ne comprend pas comment on a pu se décider à établir des jachères, dans l’espérance de faire acquérir à la terre de nouveaux principes de fertilité : ne devoit-on pas être convaincu, qu’il n’y a point de terrein plus couvert de végétaux, qui nourrisse un plus grand nombre de plantes que les bois & les prés qui ne sont jamais en jachère ? À l’aspect de tant de productions, il est étonné que les agriculteurs n’aient point conçu l’erreur ridicule de leur opinion sur les jachères. Suivant ses principes, elles sont donc inutiles pour la fin qu’on se propose ; 1°. puisque la terre n’est fertile qu’autant qu’elle nourrit continuellement beaucoup de plantes, dont les débris forment un terreau qui entretient sa fertilité ; 2°. la terre n’a pas besoin de ce temps de repos, pour qu’on puisse lui donner les labours nécessaires avant les semailles, puisqu’il pense que deux suffisent, & qu’on pourroit même en retrancher un sans inconvénient. Notre auteur, après avoir prouvé combien les jachères sont inutiles, relativement à l’objet qu’on se propose, prétend encore qu’elles sont nuisibles aux progrès de l’agriculture. Elles privent le cultivateur d’une portion considérable des fruits de la terre ; il est évident qu’en les adoptant, il renonce à la moitié ou au tiers de la récolte qu’il pourroit espérer ; mais l’effet le plus dangereux qu’elles produisent, est, selon lui, de hâter le dépérissement de la terre. Il appuie son sentiment à ce sujet, de celui de Desbiey qui prétend avoir appris par l’expérience, que les sortes de l’espèce de celles des landes, se perdent entièrement par l’usage des jachères.

En agriculture, l’expérience & le succès sont, suivant M. Fabroni, la meilleure méthode qu’on puisse proposer. Dans plusieurs pays, on fait d’abondantes récoltes toutes les années, sans que les cultivateurs accordent jamais à la terre un temps de repos. En Chine le terrein, dit-il, n’est pas d’une meilleure qualité que le nôtre, cependant on y fait plusieurs récoltes dans une année, & jamais la terre n’est en jachère. En Europe, dans une grande partie de l’Angleterre, du Brabant, de la Flandre, de la Normandie, du Tirol, du Piémont, de la Lombardie, de la Toscane, &c. on recueille, tous les ans, à peu près le même produit, sans laisser reposer la terre. Notre auteur rapporte tous ces exemples, pour prouver que son opinion sur les jachères n’est pas un systême hypothétique fondé sur des idées peu vraisemblables ; mais sur l’expérience qui nous apprend tous les jours qu’on peut changer les terreins les plus stériles en campagnes fertiles : pour opérer ce changement, il faut les forcer à produire le plus grand nombre des végétaux possible, sans accorder à la terre aucun repos.

Section IV.

Des Engrais.

Selon les méthodes établies de cultiver les terres, les engrais ont une influence très-grande dans la végétation & dans le produit des récoltes : à mesure qu’on cultive du blé dans un champ, il devient, suivant M. Fabroni, de plus en plus stérile. Les engrais viennent heureusement à son secours pour réparer ses pertes, en suppléant en quelque façon au terreau qui se décompose.

En adoptant la manière de cultiver que propose M. Fabroni, les engrais seroient absolument inutiles : lorsque la nature est en liberté, il est persuadé que la végétation continuelle, le dépérissement des végétaux anciens, leurs débris répandus sur la terre, sont les seuls moyens qu’elle employe pour procurer l’abondance dans le règne végétal. Quand il y a un très-grand nombre de plantes dans un terrein, M. Fabroni a observé que la couche de terre végétale est plus épaisse que lorsqu’il y en a peu ; par conséquent, il doit produire selon cette proportion : il conclut de ce principe, que pour rendre les terres fertiles, & supprimer les engrais, il faut multiplier les végétaux afin qu’ils produisent beaucoup de terreau.

Dans l’état actuel de l’agriculture, M. Fabroni considère les engrais, comme absolument nécessaires pour remplacer le terreau, que nous ne pouvons point nous procurer par les végétaux, tant que nous serons attachés à notre méthode de cultiver. Pour employer les engrais avec avantage, il est important de connoître les principes qui nourrissent les plantes, & les différens organes qui absorbent l’aliment qui leur est propre. Selon M. Fabroni, il résulte de la connoissance qu’il a de ces principes, que le meilleur des engrais est celui qui peut fournir le plus d’air fixe aux racines, & d’air inflammable aux feuilles. Il ne parle point de l’eau ni de la lumière, parce que la nature fournit elle-même abondamment ces deux principes.

Les trois règnes de la nature offrent des substances qui contiennent plus ou moins d’air fixe & d’air inflammable, lequel se développe par la fermentation, par la putréfaction, ou par quelqu’autre voie. Selon M. Fabroni, les engrais tirés du règne animal sont les plus défectueux : la fermentation qu’ils excitent n’est que momentanée ; l’effet qu’ils produisent dure par conséquent très-peu. Ils ont encore l’inconvénient de favoriser la multiplication des insectes, qui font souvent beaucoup de mal aux germes & aux racines des plantes. Il préfère ceux qu’on tire du règne minéral, parce que leur effet moins actif est plus durable. Leur défaut est de durcir & de resserrer le terrein ; ce qui est cause qu’ils ne sont pas propres à toute sorte de terres. Ceux du règne végétal sont les meilleurs de tous, suivant notre auteur ; ils sont destinés, par la nature même, à réparer le terreau qui se décompose, & à fertiliser nos terres.

M. Fabroni considère la craie, comme le meilleur des engrais minéraux : elle fournit promptement, & en grande quantité, les principes qui fertilisent les terres, & contribuent efficacement à la végétation des plantes. Il croit qu’on ne peut employer la chaux comme engrais, qu’autant qu’elle est capable de produire les mêmes effets que la craie ; de même, les marnes, &c. dont on se sert pour améliorer les terres, ne remplissent cet objet qu’en raison du plus ou moins de craie qu’elles contiennent.

Il n’y a point d’engrais qui réunisse autant d’avantages que les cendres. (Voyez ce mot, & ce qu’il faut en penser) M. Fabroni est persuadé qu’elles conviennent à toute sorte de terres : elles les rendent fertiles pendant plusieurs années, sans autre secours. Leur effets ne consistent pas seulement à ameublir la terre, & à y porter des principes de fertilité ; elles sont encore très-propres pour empêcher la multiplication des vers, des insectes ; pour détruire la mousse, les lichens qui étouffent l’herbe des prés ; pour garantir les blés de plusieurs maladies, principalement de la nielle & du faux ergot. Pour employer les cendres avec succès, M. Fabroni est du Sentiment de les mêler avec différens amendemens fossiles, suivant le nature du sol qu’on veut fertiliser : voici comment il conseille de faire ce mélange. « Pour les terres légères & chaudes, on devroit les mêler avec une certaine portion d’argile ; pour les terres fortes, il le faudroit avec de la craie ; pour les terres sablonneuses, de l’argile pourrie ; & pour les argileuses, du gravier & de la craie. La méthode d’en faire usage, seroit celle de les répandre sur le sol avec la semaille, ou bien d’en couvrir la semaille. Pour les vignobles, on ne doit les employer que lorsque les vignes, (Voyez ce mot, & ce qu’on doit penser des engrais) ont poussé les feuilles. Quant aux prés, le mieux est de les jeter sur le sol, au commencement du printemps ».

Quoique M. Fabroni ait démontré l’excellence des cendres pour amender les terres, il n’approuve point l’usage qu’on a de brûler les plantes à moins qu’elles ne soient dures & ligneuses. Lorsqu’on se contente d’enterrer les végétaux, ou qu’on les laisse simplement sur le terrein ; pénétrés par l’humidité, frappés par la chaleur du soleil, ils se décomposent par une fermentation lente : alors le gas nourricier qu’ils contiennent en abondance, est tout mis à profit, parce qu’il ne s’échappe que peu à peu. La seule circonstance, où l’incinération puisse être utile, est, suivant M. Fabroni, lorsqu’on met le feu aux chaumes après la moisson : souvent même il arrive que le terrein n’en reçoit pas un grand avantage, parce que les cendres sont dispersées par le vent, ou entraînées par les pluies.

En faisant l’analyse des différentes méthodes de culture qui sont en usage, notre but a été, 1°. de présenter un tableau des systêmes des agronomes qui ont écrit sur cet art ; 2°. de montrer les progrès qu’on a faits dans l’agriculture ; 3°. d’offrir le parallèle de l’agriculture ancienne avec la moderne ; 4°. de soumettre au jugement des lecteurs instruits dans la manière de cultiver, les principes sur lesquels chaque auteur a établi sa méthode. M. D. L. L.


CHAPITRE VIII.

Des Principes d’après lesquels il paroît qu’on peut se régler sur la culture des Terres


Je n’entrerai dans aucun détail sur la comparaison ou l’utilité des systêmes d’agriculture qui ont eu de la célébrité, & que M. de la Lause vient de présenter dans le plus grand jour. Le lecteur jugera facilement en quoi mes principes s’en rapprochent ou s’en éloignent, & prononcera sur les uns comme sur les autres. Je puis peut-être avoir bien vu, & peut-être m’être trompé : l’article Culture, tel que je le présente aujourd’hui, a servi de base à tous ceux que j’ai imprimés jusqu’à ce jour, ainsi qu’à plusieurs mémoires sur des objets particuliers d’agriculture, qui ont paru à différentes époques.

On doit juger avec quel plaisir j’ai lu les Réflexions sur l’état actuel de l’Agriculture, imprimées à Paris en 1780, sans nom d’auteur, chez Nyon l’aîné, à cause de la conformité de plusieurs principes de l’anonyme avec les miens. J’ai appris, depuis, que l’auteur étoit M. Fabroni, Toscan de nation, aussi bon physicien, qu’excellent cultivateur.

Je n’ambitionne point la gloire de créer un systême, ni de l’élever sur le débris des autres : ce que je vais dire, est le résultat de mes lectures, de mes observations, de mes méditations & de mes expériences. Si le lecteur trouve ce résultat conforme aux loix de la saine physique, appliquées à l’agriculture, j’aime à croire qu’il se conduira d’après ces principes. Cependant, malgré la justesse dont ils me paroissent, & malgré la précision des conséquences que je crois devoir en tirer, je l’invite à ne point bouleverser sa manière de cultiver, parce que sa persuasion doit naître de ses propres expériences : alors il saura positivement, & non sur parole, si mes principes sont conformes à la marche de la nature.

Section première.

Principes de la Végétation.

I. L’eau, le feu, l’air & la terre concourent à la végétation.

II. L’eau est son véhicule ; le feu, son moteur ; l’air, son agent ; la terre, la matrice dans laquelle elle s’opère.

III. L’eau, considérée comme élément, n’est pas pure ; comme sève, elle est très-composée. Sans humidité, point de végétation.

IV. Le feu est ici regardé comme chaleur & comme lumière. Sans chaleur, la végétation est nulle ; sans lumière, elle languit, les plantes s’étiolent & meurent. (Voyez ce mot)

V. L’air, comme atmosphérique, est le réservoir de toutes les émanations de la nature ; c’est-là où elles se combinent. Après avoir été air atmosphérique, il devient air fixé dans les plantes. Suivant leur nature, il est ou air inflammable, ou air mortel, nommé air fixe ; (voyez les mots Air fixe & Air inflammable) & souvent l’un & l’autre, incorporés dans la même plante.

VI. La terre, en général, est un composé du débris des pierres, des végétaux & des animaux : elle est fertile, si ces débris sont en proportions convenables ; infertile, si les uns ou les antres dominent en trop grande abondance.

VII. La terre, comme terre en général, ne contribue à la végétation, qu’autant qu’elle sert de matrice à la semence, & de lien aux racines. (Voyez les belles expériences de M. Tillet, décrites au mot Amendement.) L’eau seule, combinée & aidée par des agens, produit la végétation.

VIII. Les débris des animaux & des végétaux forment seuls la terre végétale ou humus. C’est la seule terre parfaitement soluble dans l’eau ; c’est la terre calcaire, (voyezce mot) la plus pure, la plus atténuée & la plus élaborée.

IX. Elle est disséminée plus ou moins abondamment dans la terre matrice, suivant la quantité de débris animaux ou végétaux, portés dans son sein par des causes quelconques, ou sur sa superficie

Section II.

Comment s’opère la Végétation.

On vient de voir quelles sont les substances qui continuent la végétation ; il s’agit actuellement d’examiner comment elles se combinent pour les produire. L’analyse chymique des plantes démontre jusqu’à l’évidence la plus palpable & la plus matérielle, que l’on en retire, 1°. de l’air ; 2°. de l’eau ; 3°. de l’huile ; 4°. des sels ; 5°. de la terre. Si ces substances existoient dans la plante analysée, elles existoient donc auparavant, en partie dans la terre, & en partie dans l’atmosphère, puisque c’est dans ces deux immenses réceptacles qu’elle a végété. Leur existence est hors de toute contestation.

I. La terré végétale, ou humus, quoique soluble dans l’eau, ne pénétreroit pas dans les infiniment petits calibres des racines, si elle ne formoit de nouvelles combinaisons avec d’autres substances ; & quand même elle y monteroit seule avec l’eau, cela ne suffiroit pas pour la végétation.

II. Les autres substances, à combiner avec la terre soluble, sont les différens sels contenus dans la terre & les substances graisseuses & huileuses, fournies par la décomposition des plantes, des insectes, & de toute espèce de matière animale.

III. Les premières contiennent surtout de l’air ; & les dernières, outre l’air fixe, de l’air inflammable.

IV. La lessive faite à la manière des salpêtriers, prouve qu’il existe un sel dans la terre ; que le sel qu’on en retire est neutre & à base calcaire, autrement dite alcaline ; mais un sel neutre est toujours le résultat de la combinaison d’un sel acide & d’un sel alcali : il y a donc dans la terre plusieurs espèces de sels, puisque la lixiviation fournit un sel neutre. Le sel acide est, en général, dû aux plantes, & le sel alcali aux animaux.

V. Les substances graisseuses & huileuses sont multipliées naturellement en proportion de la plus ou moins grande quantité de plantes qui végètent, & qui ne sont pas chaque année enlevées de dessus la terre. Telles sont les prairies, &c.

VI. Chaque plante nourrit au moins une espèce d’insecte qui lui est particulière, souvent plusieurs espèces & quelquefois un très-grand nombre. On compte près de cent espèces d’insectes qui vivent sur le chêne.

VII. Tout insecte, pendant sa vie, produit plus de trois fois son volume en excrémens. Tout insecte commence par être un ver ou chenille ; ce ver se dépouille plusieurs fois de sa peau, avant de se métamorphoser en chrysalide, d’où il sort en insecte parfait. Quelles quantités de dépouilles sur les champs couverts de plantes ! que de vers, que d’insectes vivent dans cette terre, & se nourrissent des racines, tandis que les oiseaux à bec long, y vivent aux dépens de toutes espèces d’insectes ! Fouillez les entrailles d’une terre inculte, à peine y trouverez vous quelques vers, les oiseaux même s’y reposeront seulement en parlant, parce qu’ils n’y trouveront pas leur nourriture. Voilà les matériaux employés par la nature, & qu’elle combine.

VIII. L’eau, l’air, les sels, l’huile, la terre soluble ou humus, se combinent dans la terre matrice. L’eau dissout l’humus & les sels ; chargée de l’un & des autres, elle devient miscible à l’huile & à la graisse, & leur mélange seroit impossible sans les sels qui sont le moyen de jonction de l’huile & de l’eau.

IX. Une semblable eau chargée de sel, & unie avec une huile ou une graisse, forme un vrai savon, dans lequel est incorporé l’humus, ou terre soluble, ou terre végétale, en raison de la grande atténuité de ses parties.

X. Toute substance savonneuse est susceptible de la plus grande solubilité & de la plus grande extension, sans discontinuité de les parties. La bulle de savon que l’enfant souffle avec un chalumeau de paille, en est la preuve ; & c’est une infiniment petite goutellette d’eau qui produit une bulle souvent de six pouces de diamètre.

XI. De cette perpétuelle combinaison préparée par les mains de la nature, dans son immense & inépuisable laboratoire, la sève est enfin formée.

XII. La sève est donc une substance savonneuse, qui porte dans la plante les élémens ou principes qui la constituent, & qu’on en retire par l’analyse.

XIII. Les trois principes les plus matériels n’auroient point entr’eux un lien d’adhésion sans l’air fixe, 1°. qu’ils contiennent, chacun séparément, avant de s’unir, & qu’ils combinent entr’eux par leur union ; 2°. par le même air fixe répandu dans l’atmosphère, que la plante absorbe à mesure qu’elle végète. L’Éternel formant notre atmosphère, l’a établi pour le réceptacle de toutes les émanations des corps qui végètent & qui se décomposent d’une manière quelconque.

XIV. La sève ou eau savonneuse, ou eau de végétation, aidée par la chaleur, soit naturelle de la terre, soit par celle de l’atmosphère, qui aiguillonne & augmente la première, rencontre les racines, & humecte leurs pores absorbans ; l’huile lubréfie leurs petits canaux ; la terre soluble, dans l’état de la plus grande, de la plus grande atténuation, monte avec eux, enfin l’air fixe finit par donner de la consistance à ces fluides dans la plante.

XV. Ces fluides sont encore trop grossiers, ils demandent à être épurés. dans la plante, & à se combiner en sucs qui soient propres à son accroissement.

XVI. Si les fluides affluoient sans cesse & dans les mêmes proportions, loin de porter la vie à la plante, ils la feroient périr par l’engorgement général de ses canaux : la nature prévient ce désordre de l’économie végétale.

XVII. La chaleur du jour fait monter la sève dans les plantes, y excite une forte transpiration, & par une abondante sécrétion, le végétal se débarrasse d’une fluidité aqueuse & superflue : une grande partie, & la partie la plus élaborée des principes huileux, salins & terreux, restent dans la plante. Si une cause quelconque suspend ou arrête cette sécrétion, il en résulte, pour le végétal comme pour l’animal, les plus grands désordres ; souvent il en périt.

XVIII. La fraîcheur de la nuit produit un effet opposé : la sève montée dans le tronc & dans les branches, descend alors vers les racines, & dès qu’elle commence à descendre, les feuilles absorbent, par leur partie inférieure, l’humidité répandue dans l’atmosphère, ainsi qu’une partie considérable de l’air fixe qu’il contient. C’est par ce mécanisme bien simple & bien merveilleux, que la nature purifie l’air que nous respirons.

XIX. C’est donc par une ascension & une descension continuelles de la sève, & sur-tout par ses sécrétions que la sève s’élabore ; que par les dépôts successifs des principes qui la composent, elle parvient à établir la croissance & le volume de la plante.

XX. Les principes terreux constituent plus particulièrement sa charpente ; les huileux sont les principes de l’odeur qu’elle répand, & de son ignition, à cause de l’air inflammable qu’ils contiennent ; les huileux & les salins combinés, les principes de la saveur ; enfin l’air fixe, le lien de toutes les parties. Plus un bois est léger, moins il renferme d’air fixe, & peut-être plus d’air inflammable ; tels sont les bois blancs.

XXI. On pourroit conclure de ce que je viens de dire que toutes les plantes devroient avoir la même odeur, la même saveur, puisqu’elles sont formées par les mêmes élémens ou principes constituans. La nature a deux moyens pour établir leur étonnante diversité. Le premier consiste dans les sécrétions ; telle plante laisse échapper moins d’eau par sa transpiration ; la carde poirée, par exemple : l’autre, plus d’eau, & retient plus de sel ; telles sont les plantes dont la fleur est en croix. Celle-ci retient & conserve plus d’huile ; tels sont l’oranger, le millepertuis, le gayac : la fraxinelle, la capucine, retiennent plus d’air inflammable, puisqu’il s’allume à l’approche de la flâme d’une bougie, &c. Les arbres ont plus de parties terreuses que les plantes ; & les plantes annuelles, moins que les biennes ; enfin, celles-ci, moins que les arbustes, les arbrisseaux & les arbres. Le second moyen est dans la semence. L’Auteur de tous les êtres a imprimé à chaque espèce sa saveur propre, & les loix d’après lesquelles elle doit végéter. Comme toute la plante, & le chêne même le plus élevé, est contenu en miniature dans le grain destiné à sa reproduction, il n’est donc pas étonnant que cette semence communique le principe qui modifiera la sève dans tout l’individu. La nature ne complique pas la marche de ses opérations ; elle a placé le principe de saveur à l’orifice des racines de chaque plante. Lorsque l’amande d’une pêche, d’un abricot, &c. commence à végéter, mâchez la radicule, & vous y reconnoîtrez le goût du noyau ; elle sera même plus amère, parce qu’une partie de son principe sucré, développé avant sa germination, a servi à la produire : répétez la même expérience, lorsque cette radicule aura acquis plus d’étendue, & le même goût sera encore sensible. Mais pourquoi telle plante retient-elle plus d’eau, plus d’air, plus de sel, &c. que telle autre ? Nos connoissances ne sont pas encore assez étendues pour donner la solution de ce problême, qui est peut-être le secret de la nature.

XXII. Voilà donc le levain placé à l’orifice des racines, & à l’entrée de tous les pores absorbans de la plante. Ce levain opère sur les sucs qui y affluent, comme le levain sur la pâte, ou comme la salive opère sur les alimens que nous prenons, afin de les assimiler dans notre substance.

XXIII. La sève, comme on l’a démontré, est un fluide dans l’état savonneux, & le levain ou liqueur contenue dans la radicule est dans le même état ; de manière qu’il se trouve entre le fluide de la sève, & celui de la radicule, une affinité respective & la plus grande analogie. De-là naît la facilité d’appropriation de la sève par les racines les plus capillaires, & par leurs pores absorbans.

XXIV. Le but de toute végétation est de préparer le grain qui doit reproduire la plante : c’est-là son chef-d’œuvre, & le maximum de la nature. Ce grain est donc la partie la mieux élaborée, & composée des sucs les plus précieux de la plante.

XXV. Cette perfection des sucs s’oppose à l’entromission de tous ceux que la sève présente à l’orifice des racines, parce qu’il n’y a pas assez d’assimilation entr’eux ; une partie est rejetée, l’autre est admise dans le torrent, pour être ensuite épurée & mise en mouvement continuel par l’ascension & la descension de la sève, servir à l’édifice de toute la plante ; enfin à la formation des semences : l’air inflammable & l’huile sont les principes dominans de ces dernières.

XXVI. Il est facile à présent de concevoir pourquoi dans la terre de la même caisse, la laitue douce, l’oseille acide, le fédum acre, la jonquille parfumée, la rue puante, végètent & ont chacune le goût & l’odeur qui leur sont propres, puisque ces modifications dépendent des levains des racines.

XXVII. Mais veut-on perfectionner les fruits d’un arbre, ou changer leur manière d’être ? la greffe opère ce miracle. Si on se sert d’un écusson pris sur le même arbre, la sève sera simplement perfectionnée, parce qu’à l’insertion de l’écusson au bois, il s’est formé un bourrelet dont le calibre des canaux est plus petit que ceux par lesquels la sève montoit auparavant. Dès-lors ces canaux étroits & qui n’ont plus leurs lignes directes, ne reçoivent qu’une sève mieux préparée ; aussi la nature a eu grand soin de pourvoir les fruits d’une queue très-petite, proportion gardée avec leur grosseur, afin que les sucs les plus épurés y parvinssent seuls. Voilà le fruit perfectionné & non pas changé en un autre.

XXVIII. Pour changer la nature du fruit, ou plutôt pour la suppléer par une autre, il faut choisir l’écusson de la greffe sur un autre sujet. Prenons pour exemple un abricotier greffé sur un prunier. La sève absorbée par les racines, y reçoit le levain du prunier ; & si, dans la partie inférieure de l’arbre au-dessous de la greffe, il y a des boutons à fruit, ils donneront des prunes ; ce qui est dans l’ordre naturel ; mais cette sève en montant & pénétrant dans les tuyaux de la greffe de l’abricotier, est obligée de changer de manière d’être, & de se modifier suivant le levain qu’elle trouve à leur orifice, & par son changement elle donnera des abricots : il faut cependant qu’il y ait une certaine affinité entre la greffe & le sujet, autrement elle ne réussiroit pas ; c’est pourquoi la greffe du poirier manque nécessairement sur le cerisier, comme celle de l’amandier sur le pommier &c.

Conclusion : l’humus est la seule terre végétale, l’autre est terre matrice. Toutes les substances qui concourent à la végétation, doivent être réduites à l’état savonneux pour constituer la sève ; & la sève, uniforme pour toutes les plantes, s’élabore dans leurs calibres, en raison des levains savonneux qu’elle y trouve. Il y a même de plantes dont les sucs conservent toujours leur état savonneux ; la saponaire ou savonnière, employée en Suède au blanchiment du linge, en est une preuve ; beaucoup d’autres plantes offrent le même phénomène.

Section III.

Application de ces Principes à la Culture.

I. Des labours & des engrais. La culture a deux moyens de multiplier la terre soluble & de faciliter son union avec les substances réduites à l’état savonneux. Ce sont les labours & les engrais, sous ce mot engrais je comprend les herbes.

II. Les labours sont ou seuls ou unis aux engrais.

III. Par les labours, on s’est proposé de diviser les molécules de la terre ; 1°. afin de multiplier le nombre de celles destinées à recevoir les impressions des météores ; 2°. afin que les racines eussent plus de facilité à s’étendre, & que touchant par un contact immédiat un plus grand nombre de mollécules, elles absorbassent la substance savonneuse qu’elles contiennent.

IV. Par les engrais, on a voulu rendre à la terre des principes de fertilité, épuisés par les végétations précédentes, c’est-à-dire, lui fournir les matériaux de la substance qui deviendra savonneuse.

V. Les auteurs se sont persuadés de pouvoir suppléer les engrais par la fréquence des labours ; ils ont manqué leur but & à la longue, épuisé leurs terres.

VI. Ceux qui ont trop accordé aux engrais, ont eu de chétives récoltes pendant les premières années, sur-tout si elles ont éprouvé la sécheresse ; & d’excellentes dans les années subséquentes, parce que la combinaison savonneuse avoit eu le temps de se préparer & de s’exécuter.

VII. Les premiers se sont hâtés, sans s’en douter, de produire la combinaison savonneuse, d’actionner la terre végétale ou humus, de l’approprier & de la faire consommer par es plantes qui ont végété sur cette terre si divisée ; mais comme cette terre végétale a été absorbée, & que les labours multipliés n’étoient pas capables de la renouveler, ils ont appauvri leur sol.

VIII. Les seconds, au contraire, ont trop multiplié les substances animales, & il ne s’est pas trouvé dans la terre, & tout à la fois, une quantité suffisante de sels pour les réduire à l’état savonneux. Si cette multiplicité d’engrais, auparavant accumulés en un tas, avoit été unie par exemple avec la chaux, la marne &c., pendant le temps de sa fermentation, alors la combinaison auroit déjà été faite en grande partie, & il n’auroit plus fallu, lors de leur mélange avec la terre, que son humidité ou quelque pluie pour les dissoudre, puisqu’ils étoient déjà dans un état de combinaison savonneuse.

IX. Les engrais purement salins, tels que la marne, la craie, la chaux, le sel de cuisine & tous les sels quelconques, produisent de bons effets, si la terre qui les reçoit a déjà une suffisante quantité de substance animale ; mais si cette dernière en est dépourvue, ou si elle est en trop petite proportion, leur usage devient funeste. (Voyez l’expérience du jardinier de milord Robin Manner, décrite au mot Arrosement, tome II page 10, seconde colonne. Tout engrais purement salin produit en général le plus mauvais de tous les effets sur les champs situés à quelques lieues de la mer ; à moins que le climat n’en soit très-pluvieux. Partout ils exigent des engrais animaux & végétaux, & ces engrais doivent y être répandus lorsque l’on donne le premier labour aux terres, & non au moment de les ensemencer suivant la coutume de plusieurs endroits ; on comprend sur quoi ce principe est fondé.

X. On sait que la marne produit peu d’effet sur les terres pendant les premières années ; mais si on ajoute avec elle des engrais animaux, son action est vive & prompte.

XI. Ces observations donnent la solution du problême proposé deux ou trois fois par différentes académies : Les labours peuvent-ils suppléer les engrais ? C’est à l’état auquel la terre est réduite à décider leur nécessité.

XII. À quelle profondeur, combien de fois, & quand faut-il labourer ? Si la terre est bonne, elle sera assez divisée à sept ou huit pouces de profondeur ; puisque les racines des blés ne pénètrent pas plus avant ; pour les luzernes à un pied. Les labours multipliés coup sur coup ne sont utiles qu’autant qu’ils divisent les molécules de la terre ; mais ils troublent & dérangent les combinaisons & les unions des principes qui s’exécutent. Le nombre & le temps le plus propre aux labours, sont d’en faire 1°. un aussitôt après que la moisson est levée, & qui enterre le chaume ; 2°. un à l’entrée de l’hiver, s’il se peut, par un temps sec ; c’est l’époque de répandre l’engrais & de l’enterrer par ce labour ; 3°. un après l’hiver ; 4°. deux labours croisés avant de semer. Voilà pour les partisans des jachères. Tous ces labours doivent être faits à la charrue à versoir, (V. ce mot) Les terres essentiellement compactes, comme les argiles, en demandent un plus grand nombre (Voyez les mots Argile & Charrue.) Il s’agit ici des cas ordinaires & non pas des grandes exceptions.

Voilà déjà un grand point éclairci ; il s’agit de s’occuper actuellement de la multiplication de l’humus ou terre végétale ; puisque c’est de cette sorte que dépend l’abondance des récoltes, subordonnées cependant aux saisons.

Section IV.

De la formation de l’Humus ; de la destination des mauvaises herbes & des jachères.

I. De l’humus. 1 °. On a dit que l’humus étoit la terre calcaire par excellence, qui avoit déjà servi à la charpente des animaux & des végétaux, & qu’ils avoient rendus à la terre matrice par leur décomposition.

2°. Comme il n’est pas facile de se procurer la quantité d’engrais animaux nécessaires à l’exploitation d’une grande métairie, il faut donc recourir aux végétaux pour les suppléer.

3°. Alterner ses champs est le moyen le plus simple, le plus économique & le plus sûr. (Voyez le mot Alterner qui est très-essentiel à l’objet présent, afin d’éviter les répétitions.)

4°. Toutes les provinces du royaume ne sont pas susceptibles de ce genre de culture ; il peut cependant être adopté dans la majeure partie. Les provinces méridionales ont sans cesse à combattre contre la sécheresse ; elles sont donc privées de la ressource de semer des grains quelconques, aussitôt après la récolte du blé &, même des raves, &c. Dans les mois de septembre & d’octobre, comme dans plusieurs autres cantons : la terre y est si sèche pendant l’été, que la charrue la sillonne avec beaucoup de peine. Quel parti faut-il prendre pour y créer l’humus ? Je ne connois qu’un seul expédient, donner, après qu’on aura ensemencé tous ses champs, deux forts coups de charrue au terrein destiné à relier en jachère ; l’ensemencer avec tous les mauvais grains de froment de seigle, d’orge, d’avoine, &c., qu’on aura séparés des bons au temps du battage ; enfin herser comme à l’ordinaire. Ces plantes semées épais végéteront avant l’hiver ; pendant l’hiver elles serviront de pâturages aux troupeaux, & du moment qu’elles approcheront de leur époque de fleuraison, il faut les enterrer par un coup de charrue à versoir. C’est le cas de faire passer la charrue deux fois dans le même sillon, afin d’enterrer l’herbe le plus qu’il sera possible. Voilà la matière de l’humus toute préparée pour les besoins de la récolte suivante. Les meilleures semailles dans les provinces méridionales, sont celles qui ont lieu du 15 octobre au 15 novembre. On peut encore, si l’on veut, semer des fèves, des vesce, des pois & autres légumes semblables, dès qu’on ne craint plus les gelées tardives enterrer les plantes au moment où la fleur va épanouir ; cette seconde méthode est moins sûre dans ce pays que la première, parce que le printemps y est quelquefois si sec, que leur végétation est bien peu de chose : dans l’un & dans l’autre cas, on perd à la vérité la semence, mais l’herbe qui en provient, formant un bon engrais & servant à la nourriture du bétail, dans un temps où elle est rare, ne dédommage-t-elle pas de la petite perte de la semence ? Dans les autres provinces, au contraire, où les pluies sont moins rares, c’est le cas de semer des raves après la récolte des grains, des panais, des carottes &c. ; & après les avoir fait pâturer par le bétail pendant tout l’hiver, de retourner les plantes au premier printemps & de les enfouir dans la terre. On peut également semer dans ce premier printemps, le lupin, la dragée, à la manière de Flandre ; enfin, toute la nombreuse famille de plantes légumineuses, n’importe quelle herbe que ce soit, pourvu que ce soit de l’herbe & en quantité.

5°. Si vous alternez vos récoltes par du trèfle semé sur le blé même, ou par des luzernes, ou par des esparcettes, ou par des prairies, chacun suivant sa position & son climat, il est clair que la terre végétale ne manquera pas, lorsque le champ sera semé en grains.

6°. Il est encore bien démontré que, quand même il n’y auroit point eu de décomposition des débris des plantes, le grain réussiroit très-bien après la luzerne, le trèfle, pris pour exemple, parce que la racine de ces plantes, étant pivotante, va chercher la nourriture profondément dans la terre, & ne consomme pas la terre végétale qui se trouve depuis sa superficie jusqu’à six pouces de profondeur : c’est la raison pour laquelle du blé, semé après un autre blé, trouve cette couche supérieure de terre dépouillée en grande partie de son humus. J’ai dit, & je persiste à dire que la seule inspection de la forme des racines d’une plante suffit à l’homme instruit pour diriger sa culture.

II. Des mauvaises herbes. 1°. Ce nom est impropre, puisque toutes les herbes quelconques, par leur décomposition, forment l’humus. Cependant ces herbes deviennent effectivement mauvaises par la négligence du cultivateur qui les laisse grener & sécher sur pied. Alors elles s’approprient en pure perte la portion de terre végétale, & en privent les grains utiles : d’ailleurs leurs semences végétant, l’année d’après, avec le grain, lui portent un véritable préjudice, & l’affament : voilà en quoi ces herbes méritent d’être appelées mauvaises. La luzerne est une bonne herbe ; mais si elle végète avec le blé, elle lui nuit moins par sa racine que par ses fanes, & parce qu’elle le prive du bénéfice de l’air avant qu’il soit monté en épi. C’est donc la circonstance, ou le petit nombre des herbes, qui les rend mauvaises ; mais, dans quelque circonstance que ce soit, le chiendent, (Voyez ce mot) est toujours nuisible, parce que repoussant sans cesse, & pullulant à l’excès, il absorbe tous les sucs de la terre.

2°. Cette manière de multiplier l’herbe d’une ou de deux ou de trois espèces, détruit les mauvaises. Celles-ci sont en petit nombre, proportion gardée avec celles qui ont été semées ; elles doivent donc mal végéter : outre cela, sans cesse tenues à l’ombre par les autres herbes semées très-épais, elles languissent & s’étiolent ; enfin le soc de la charrue leur prépare le même sort qu’aux plantes voisines ; il les enfouit toutes avant qu’elles aient pu grener pour se reproduire. Il est rare de voir la moindre herbe sur un champ cultivé de cette manière : voilà donc ces mauvaises herbes, si redoutées, devenues utiles, enfin détruites & converties en humus. Si elles végètent ou repoussent de nouveau, les labours donnés jusqu’au moment des semailles les détruisent & ne leur laissent plus le temps de grener ; de manière que les blés semés sur labours sont nets, à moins qu’il ne se trouve avec eux des graines étrangères, lorsqu’on les sème.

3°. Je vais hasarder une assertion qui me paroît très-vraisemblable, quoique je ne puisse pas encore la prouver par l’expérience ; elle n’avoit pas échappé aux anciens ; ils disoient que telle plante n’aimoit pas le voisinage de telle autre, sans en donner la raison, ou du moins une bonne raison. Ne seroit-ce pas à cause de la disproportion qui se trouve entre les sucs & autres principes rejetés par la transpiration ? Une plante se plaît plus dans un sol que dans un autre ; le saule se plaît plus au bord d’un fossé rempli d’eau bourbeuse, qu’auprès d’une rivière dont l’eau est claire, limpide, & le cours rapide : ne seroit-ce pas parce que cette eau bourbeuse lui fournit plus d’air inflammable que l’autre, & qu’il a besoin de beaucoup de cet air pour la végétation ? De ces exemples, ne pourroit-on tirer l’explication pourquoi telle plante étrangère aux blés leur nuit plus que telle autre plante ? Sans recourir, pour cause essentielle du dépérissement, à la privation des sucs que ses racines occasionnent, je crois que c’est autant à l’absorption des principes répandus dans l’atmosphère, dont elle affame sa voisine, & que, dans d’autres cas, les plantes se nuisent nécessairement par leurs transpirations qui ne sont point analogues. Je m’occupe de ces expériences : serai-je assez heureux pour en retirer quelque principe certain ?

III. Des jachères. 1°. La longueur du repos laissé à la terre n’est pas la même dans tout le royaume. Dans quelques endroits, après une récolte de froment, on sème du seigle, & quelquefois du froment, suivant la qualité de la terre : dans d’autres, il y a une intermittence d’une année entière ; enfin cette intermittence est quelquefois de plusieurs années consécutives, lorsque le terrein est maigre : c’est donc sur sa qualité qu’on se décide.

2°. Je ne vois dans aucun pays, dans aucun sol quelconque, l’utilité de la pleine jachère, le sol fût-il autant dénué de principes qu’on le suppose. Il vaut mieux semer de l’herbe commune, & l’enterrer ensuite, que de laisser la terre complètement nue. Voyez les expériences citées au mot Amendement, T. I, pag. 481, & ce qui est dit, pag. 501 du même mot.

3°. Les trop vastes possessions & les petits moyens d’exploitation ont donné l’idée des jachères ; mais lorsque je jette les yeux sur la petite portion de terrein qui appartient à un paysan, je vois qu’elle ne chôme point, tandis que celle du grand propriétaire, son voisin, ne produit des récoltes que tous les deux ans, quoique le sol soit le même. Le paysan, à force de petits soins multipliés, se procure des terres nouvelles, des engrais, & l’étendue de son champ n’excède pas la force de son travail. Vastes propriétaires ! cultivez comme lui, cultivez moins, cultivez mieux, & vous trouverez la solution du problême des jachères. Souvenez-vous de l’adage de Columelle : « Le champ doit être plus foible que le laboureur ; si le fonds est plus fort, le maître sera écrasé » ; c’est-à-dire, qu’il ne retirera pas de son sol tout ce qu’il est en droit d’en attendre.

4°. Les jachères sont inconnues en Chine, dans la Flandre françoise, en Artois, &c. & aujourd’hui dans un grand nombre de cantons d’Angleterre, depuis que la culture des turnips, des carottes, &c. y a été introduite. Si votre terre est bonne, semez du trèfle, (voyez ce mot) sur vos blés même, & jamais la terre ne reposera : si le fonds est de médiocre qualité, du sainfoin ou esparcette, de la luzerne ; enfin des prairies, si le climat le permet. Enfin, la terre ne doit rester nue, que le moins de temps qu’il est possible.

Conclusion.

De ce qui a été dit sur l’humus, sur les herbes, sur les jachères, il en résulte nécessairement ces conséquences ;

1°. Que les labours contribuent seulement, d’une manière indirecte, à créer la terre végétale ;

2°. Qu’ils aident sa combinaison avec les autres substances dont la sève est formée ;

3°. Que de trop fréquens labours, donnés à des intervalles trop rapprochés, sont non-seulement inutiles, mais nuisibles, puisqu’ils mettent obstacle à la combinaison des principes ;

4°. Que le but des labours est de diviser les molécules de la terre, afin de faciliter l’accroissement des racines & de faciliter à cette terre l’absorption des principes répandus dans l’atmosphère ;

5°. Que les labours seuls, ou unis aux engrais, doivent tenir la terre soulevée au point qu’elle ne retienne ni trop ni trop peu d’eau, mais la quantité proportionnée à la nature de chaque plante. C’est, à mon avis, le point le plus essentiel de l’agriculture, & après la formation des principes de la sève, celui qui doit le plus occuper le cultivateur.

Je sais que ces principes contrarient presqu’ouvertement les méthodes reçues. Je ne me cache pas que je heurte de front des coutumes transmises de père en fils, depuis un grand nombre de siècles : cependant j’ose dire que j’ai pour moi une sorte de raisonnemens conformes aux loix de la nature ; l’exemple des prairies, soit naturelles, soit artificielles, converties en terres à blé ; enfin, l’exemple de plusieurs peuples qui ont senti la nécessité & les avantages d’alterner, ou de faire croître des herbes pendant l’année appelée de jachère, lorsque le climat ou leur position ne leur permettoit pas d’alterner. Si on me prouve que mes principes sont faux, & qu’on veuille m’en faire connoître de meilleurs, j’abandonnerai les miens pour adopter les autres ; & je les adopterai avec la plus grande reconnoissance pour celui qui m’aura instruit.