Cours d’agriculture (Rozier)/FROID

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Hôtel Serpente (Tome cinquièmep. 737-746).


FROID, Physique, Économie animale & végétale. Le mot de froid est pris sous deux acceptions différentes, & qui méritent toutes les deux une sérieuse attention. Nous entendons par ce mot, l’état accidentel de la matière & des corps, qui excite en nous la sensation du froid, ou nous voulons parler de cette sensation, de ce sentiment que nous éprouvons à l’approche d’un corps froid. Nous verrons que cette sensation n’est que relative, & nous en donnerons quelques détails après que nous aurons considéré le froid dans les corps & hors de nous.

Qu’est-ce donc que le froid ? Est-ce un être physique comme la chaleur, ou n’est-ce que sa négation, sa privation ? il est peu de points de physique aussi importans, & qui aient paru aussi difficiles à résoudre. Tant qu’on a voulu raisonner du froid, abstraction faite de ses idées, on s’est perdu en conjectures, on a bâti des systêmes & des hypothèses qui se sont évanouies tour à tour au flambeau de la vérité & de l’expérience. Pour ne pas tomber dans les mêmes défauts & nous égarer dans notre route, nous allons examiner ses effets généraux ; d’après leurs considérations nous tâcherons de connoître sa nature.

Plan du travail sur le mot Froid.
Section première. Froid considéré physiquement.
§. I. Effets généraux du Froid.
§. II. Du Froid naturel ou atmosphérique.
§. III. Du Froid artificiel.
Sect. II. Froid considéré par rapport à l’économie animale.
§. I. Causes externes du Froid animal.
§. II. Causes internes du Froid animal.
§. III. Effet du Froid sur l’économie animale.
Sect. III. Froid considéré par rapport à l’économie végétale.


Section première.

Froid considéré physiquement.


§. I. Effets généraux du froid. Comme les effets du froid sont entièrement opposés à ceux de la chaleur & du feu, on peut consulter ces deux articles. En général, tous les corps sont dilatés par la chaleur, le froid, au contraire, les condense, il les rend plus compactes, & par conséquent plus spécifiquement plus pesans. Plus le froid est vif, plus le degré de condensation est grand. Les corps les plus durs, comme les métaux & les pierres, sont soumis à cette loi. L’eau & les liqueurs y obéissent aussi jusqu’au moment qui précède leur congélation ; mais en se gelant & lorsqu’elles sont gelées, elles semblent s’éloigner de la règle commune, puisqu’elles se dilatent sensiblement, & diminuent de pesanteur spécifique ; c’est pour cette raison que la glace surnage l’eau dans laquelle elle s’est formée. Les huiles, les graisses, la cire, les métaux même en fusion, excepté le fer, suivant M. de Réaumur, rendus fluides par l’action du feu, se condensent à mesure qu’ils se refroidissent ; le froid devient un espèce de lien pour certains corps, il leur donne de la fermeté & de la consistance : s’il augmente la solidité des corps durs, il diminue la fluidité des liquides, & il les rend même presque tous solides. Tels sont les effets généraux du froid ; il en produit de moindres, mais qui dérivent des principaux, & qui dépendent & de son intensité, & des diverses circonstances.

D’après tous ces effets, il est assez naturel de conclure que le froid n’est qu’une diminution de la chaleur, & que le froid absolu seroit sa privation totale, la négation du feu & de la chaleur. Cette explication est infiniment plus simple, p ! us naturelle, & résout mieux tous les phénomènes que tous les systèmes que l’on a imaginés, dans lesquels on a considéré le froid comme un être physique & particulier, & dans ceux-mêmes où on a regardé le froid comme une propriété de certains corpuscules frigorifiques absolument différens par leur nature & leur configuration, des molécules ignées qui, dans ces systèmes, tétoient les principes de la chaleur.

Tout s’expliquant de soi-même dans la théorie que nous avons adoptée, nous allons parler des causes qui opèrent le refroidissement des corps, ou, ce qui est la même chose, qui en diminue la chaleur. Ces causes sont très-multipliées ; les unes purement naturelles agissent d’elles-mêmes & en certaines circonstances, & les autres attendent pour avoir leur effet, qu’elles soient mises en action par l’industrie humaine, comme pour la chaleur. De-là deux divisions du froid, le froid naturel & le froid artificiel.

§. II. Du froid naturel ou atmosphérique. La chaleur naturelle, comme nous l’avons démontré au mot Chaleur, étant produite par les rayons du soleil, tout ce qui pourra diminuer ou arrêter leur action, contribuera à donner du froid. Il s’agit ici du froid atmosphérique qui se communique plus ou moins à tous les corps. Trois grandes causes paroissent y influer principalement ; la situation particulière des lieux, la nature du terrain, l’élévation ou la suppression de certaines vapeurs, & les vents.

1°. Situation des lieux. Tous les pays placés au même degré de latitude devroient avoir la même température, puisqu’ils sont également éloignés des pôles ; mais il s’en faut de beaucoup que cela soit exact, & très-souvent deux régions voisines diffèrent essentiellement par la température, & l’une est plus froide que l’autre. Il n’en faut pas chercher d’autres causes que son élévation & sa position. (Voyez le Chapitre troisième du mot Agriculture, Tom. I, pag. 282). Plus le terrain est élevé, plus le froid qu’on y éprouve est considérable. À mesure qu’on s’éloigne de la surface de la terre, les couches de l’atmosphère perdent de leur chaleur, parce qu’elles deviennent plus rares & plus légères. (Voy. Atmosphère). Ces couches étant plus rares, les rayons du soleil y éprouvent moins de frottement, & acquièrent moins de chaleur. C’est la cause principale de la froidure qui règne perpétuellement sur les hautes montagnes, & d’après ces principes, il n’est pas étonnant que les sommets des montagnes du Pérou, quoique placées sous l’équateur, soient perpétuellement couvertes de neige & de glace. De plus, dans les pays de montagnes, le soleil n’éclaire chacune des faces d’une montagne que pendant peu d’heures, & ses rayons sont presque toujours reçus fort obliquement sous ces différentes faces ; tout le côté de la montagne exposé au nord ou au levant, est toujours plus froid que celui qui regarde le midi ou le couchant. Les pays situés vers le milieu des grands continens, sont en général plus élevés que ceux qui sont plus voisins de la mer, aussi fait-il plus froid dans les premiers que dans les derniers, toutes choses égales d’ailleurs.

2°. Nature du terrain & des exhalaisons. Tous les pays qui sont abondans en salpêtre & en sel ammoniac naturel, sont sujets à des froids subits, même dans les saisons chaudes. Le soleil & la chaleur de l’atmosphère faisant évaporer tout ce qui se trouve à la surface de la terre, les molécules salines s’élevant & se mêlant avec l’humidité qui est dissoute dans l’air, le refroidissent subitement. Ces accidens sont en général assez rares, ainsi que les contrées qui sont imprégnées de ces sels. Un terrain froid, c’est-à-dire habituellement humide, communique en partie sa température à l’air. On éprouve cette différence sensiblement, lorsque l’on passe d’un terrain léger & sablonneux, à un terrain marécageux.

Nous avons vu au mot Chaleur que la terre jouissait d’un certain degré de chaleur qu’elle devoit à l’action des rayons du soleil. Cette chaleur faisant continuellement effort pour s’exhaler au dehors, entraîne avec elle nécessairement des vapeurs qui participent de sa température. Ces vapeurs sont donc plus ou moins chaudes, & en plus ou moins grande quantité elles affectent l’atmosphère, & l’on conçoit facilement que cette quantité doit varier suivant les différens changemens qui arrivent dans l’intérieur même de la terre ; que si quelques circonstances viennent à les supprimer, la température varie, la chaleur diminue, & le froid augmente.

3°. De toutes les causes prochaines qui affectent l’air & le rendent froid, celle qui a, sans contredit l’influence la plus marquée est les vents. Le vent n’étant que l’air en mouvement, & transporté d’un endroit à un autre, doit nécessairement participer de la température des lieux d’où il vient ; ainsi, s’il a traversé des régions plus froides que celle où il arrive, il lui communique une partie de son froid. Le vent du nord & celui du levant sont froids assez généralement pour la France ; la raison en est simple ; celui du nord vient des régions boréales, beaucoup plus froides que celles où sa direction le porte, & le vent d’orient passant par-dessus les Alpes, dont les sommets sont perpétuellement couverts de neige & de glace, se refroidit, & n’a pas le temps de changer de température avant que de venir jusqu’à nous. On remarque souvent en hiver, que lorsque le vent passe subitement du sud au nord, un froid vif & piquant succède tout à coup à une assez douce température ; voici pourquoi : quand le vent du sud règne en hiver, l’air est plus échauffé par ce vent, qu’il ne le seroit par l’action seule des rayons du soleil ; cependant la chaleur, dans ces circonstances, est encore assez foible, puisque dans les provinces méridionales de la France, le vent étant au sud dans les mois de décembre, de janvier, & de février, le thermomètre de Réaumur ne s’élève guère le matin qu’à six ou sept degrés au-dessus de la congélation l’après midi à dix ou onze degrés. La seule privation du vent du sud doit donc causer, dans l’atmosphère, un refroidissement, qui sans être fort considérable, ira bientôt jusqu’à un terme fort approchant du terme de la glace dans des pays qui ne sont pas extrêmement froids ; ajoutez encore que le vent du nord augmente le refroidissement, & nous verrons clairement pourquoi le froid est déjà assez vif lorsqu’à peine le vent du nord a commencé à souffler.

Un des principaux effets des vents secs & froids, est de hâter l’évaporation, & l’évaporation produit du froid, comme l’ont prouvé un grand nombre d’expériences.

Des observations exactes ont appris que le plus grand froid, en général, se faisoit sentir chaque jour, environ une demi-heure après le lever du soleil. La chaleur imprimée à un corps ne se conservant que quelque temps, la terre & l’air le refroidissent depuis trois ou quatre heures après midi jusqu’au soir, & plus encore pendant la nuit ; ce refroidissement doit continuer même après le lever du soleil jusqu’à ce que cet astre dont l’action est très-foible à l’horizon, ait acquis, par son élévation, assez de force pour communiquer à l’air & à la terre plus de chaleur qu’ils n’en perdent par la cause qui tend toujours à les refroidir. Or, c’est ce qui n’arrive qu’au bout d’une demi-heure, ou environ, la hauteur du soleil commençant alors à être un peu considérable. Au reste, les vents, sur-tout, peuvent causer d’assez grandes irrégularités. On a vu quelquefois, mais rarement, le froid de l’après midi surpasser celui de la matinée ; ce qui venoit d’un vent qui s’étoit élevé vers le milieu du jour.

Telles sont les principales causes qui influent naturellement le plus sur le refroidissement de l’atmosphère, & qui diminuent sa chaleur. On a trouvé plusieurs moyens de les imiter, & de produire un froid artificiel. Quoiqu’ils soient un peu étrangers au plan général que nous avons adopté dans cet ouvrage, cependant, comme quelquefois on pourroit désirer de produire quelques degrés de froid, nous allons en donner les principaux moyens.

§. III. Du froid artificiel. Le plus simple de tous les moyens est l’application d’un corps plus froid ou moins chaud que celui que l’on veut refroidir ; on en sent facilement la raison, d’après la loi de la propagation de la chaleur. (Voyez ce mot). C’est ainsi que pour rafraîchir du vin, de l’eau, ou d’autres liqueurs, on les met dans de la glace ou de la neige, ou même de l’eau plus froide que la température actuelle de l’air.

Comme le mélange intime de certaines substances fluides ou solides produit de la chaleur, ainsi celui de certaines substances produit le froid. Si on jette dans une suffisante quantité d’eau un sel, comme l’alcali volatil concret, du nitre, du vitriol, du sel marin, du sel ammoniac ; ces sels, en se dissolvant dans l’eau, la refroidiront au-delà même du degré ordinaire de la congélation, si la froidure de cette eau en approchoit déjà. Le sel ammoniac est le plus efficace de tous les sels ; une livre jetée dans trois ou quatre pintes d’eau, fait descendre la liqueur du thermomètre de Réaumur, de 4, 5, ou 6 degrés, plus ou moins, selon le degré de froid que l’eau avoit déjà. L’effet de ces sels est plus énergique si on les mêle avec de la neige ou de la glace pilée, le froid est infiniment plus considérable. La manière si connue de faire geler des liqueurs en été, malgré le chaud de la saison, est une suite de cette propriété des sels mêlés avec la glace. Deux parties de sel marin mêlées avec trois parties de glace pilée, font descendre, dans les jours les plus chauds, la liqueur du thermomètre de Réaumur à quinze degrés au-dessous de la congélation ; le sel ammoniac ne donne que treize degrés de froid, le salpêtre que onze ; mais la potasse qui est un sel alcali, en donne jusqu’à dix-sept & dix-huit. Toutes les liqueurs, soit spiritueuses, soit acides, versées sur de la glace pilée, produisent encore des degrés de froid plus considérables.

L’acide marin & l’acide nitreux sont les deux liqueurs qui occasionnent le plus grand froid, sur-tout le dernier ; si, refroidi jusqu’au degré de congélation, on le verse sur de la glace pilée, le thermomètre qui est plongé dans le mélange, descendra avec vîtesse jusqu’au dix-neuvième degré ; en refroidissant l’acide & la glace à ce point, il descendra jusqu’à vingt-cinq, & Fahrenheit, avec une préparation semblable, est parvenu à le faire descendre jusqu’au trente-deuxième.

On voit que rien n’est plus facile que de produire même un très-grand degré de froid artificiel ; mais ce froid n’existe que dans le vase où on le produit. Il refroidit jusqu’à une petite distance tout l’air qui l’environne ; & il ne subsiste pas très-long-temps. La durée nécessaire pour que le mélange ait repris la température de l’atmosphère, est aussi celle de sa durée ; il faut donc en profiter tout de suite si on la produit dans le dessein d’en tirer parti.


Section II.

Froid considéré par rapport à l’économie animale.


Nous avons considéré jusqu’à présent le froid, comme isolé de nous & simplement dans les corps qui nous environnent ; il va nous occuper maintenant, comme diminution de notre chaleur propre & sensation de l’ame ; & dans ce sens, le froid est une modification des corps qui altère le degré de la chaleur vitale, lorsqu’ils nous affectent par une mesure de chaleur moindre que celle de la nôtre. Ainsi tous les corps qui nous toucheront & qui seront au-dessous de notre chaleur propre, nous paroîtront froids. S’ils nous touchent long-temps, une partie de notre chaleur nous quittera pour se porter sur eux, & nous en perdrons autant que nous leur en communiquerons, jusqu’à ce que l’équilibre soit établi. Il ne faut pas croire, pour cela, que ces corps acquièrent exactement le degré de chaleur égal à celui qui nous anime intérieurement ; ce n’est pas ce que nous voulons dire : notre chaleur intérieure surpasse de beaucoup l’extérieure, parce que cette dernière est diminuée sans cesse par le contact de l’air ambiant toujours plus froid. C’est le degré de cette chaleur extérieure que les corps contractent en nous touchant.

Comme tous les hommes ne jouissent pas exactement du même degré de chaleur intérieure, la sensation que nous éprouvons par l’impression d’un corps froid, n’est pas la même pour tous. Bien plus, le même homme peut juger différemment d’un corps, ayant constamment de la même température, si les organes affectés par cs corps, sont différemment disposés, qu’on expose en hiver une main à l’air, jusqu’à ce qu’elle soit froide ; qu’on chauffe l’autre main au feu ou dans son sein, & qu’on ait à côté de soi un vase rempli d’eau tiède, aussitôt qu’on plongera la main chaude dans l’eau, on la trouvera froide respectivement au degré de chaleur qu’on sent dans cette main ; plongez, après cela, la main froide dans la même eau, vous la trouverez chaude, parce qu’elle a en effet plus de chaleur que cette main n’en sentoit avant d’être plongée. L’eau n’a pas changé de température, c’est la différence de celle des deux mains, qui la fait trouver froide ou chaude. La même raison est cause de la différence que nous trouvons dans une cave (voyez ce mot) en été & en hiver ; une cave, en général, conserve le même degré de chaleur dans toutes saisons, & le thermomètre s’y soutient toute l’année au dixième degré. Si nous y descendons l’hiver, l’atmosphère étant à 0 ou au-dessous, nous la trouverons nécessairement chaude, parce que nous passons d’un air plus froid à un plus chaud. Au contraire, dans l’été, que l’air a quinze ou vingt degrés de chaleur, la cave nous paroîtra très-froide, parce que sa température sera bien au-dessous de celle de l’atmosphère dans laquelle nous étions auparavant.

La sensation du froid est donc relative à l’état présent de nos organes, & c’est à leur chaleur actuelle & à leur plus ou moins de délicatesse, qu’il faut attribuer les différentes sensations que les corps qui nous touchent nous font éprouver. L’action toujours agissante de la chaleur intérieure qui se renouvelle sans cesse dans l’état de santé, oppose un effort continuel à la diminution ou à l’introduction du froid qui arrêteroit infailliblement le cours de la vie en suspendant celui des liqueurs.

Deux causes, les unes externes & les autres internes, luttent à chaque instant contre la chaleur vitale, & tendent, à la détruire & à produire ce que nous nommerons ici le froid animal.

§. I. Causes externes du froid animal. La principale cause externe, celle à laquelle se rapportent toutes les autres, est le froid de l’atmosphère. Quoique le froid soit relatif, nous regardons comme son premier degré, celui de la température des caves au dixième degré de Réaumur, où l’eau est également éloignée d’être convertie en glace & de devenir tiède, & nous supposerons que tous les degrés au-dessous sont degrés de froid. Tant que la chaleur de l’atmosphère n’est pas diminuée jusqu’à ce degré moyen, quoique moins considérable que celle du corps humain en état de santé, si elle vient à baisser insensiblement jusqu’à ce degré, on ne s’en apperçoit pas beaucoup & l’on n’en est pas beaucoup affecté, parce que la chaleur vitale n’éprouve presqu’aucun changement. Il faut une différence plus marquée pour que nous nous en apercevions, parce que, comme nous le verrons plus bas, la chaleur intérieure augmente en proportion que l’extérieure diminue, & cette augmentation se fait en raison de celle du resserrement que le froid cause à la surface du corps.

L’application de l’eau ou de tout autre corps qui est moins chaud que notre propre corps, produit nécessairement en nous des sensations qui affectent plus ou moins l’économie animale ; ces sensations sont des constrictions, des resserremens, non-seulement dans les vaisseaux de la partie ainsi affectée, & même de toute l’étendue de la peau ; mais encore dans l’intérieur, dans les viscères d’où peuvent naître les mêmes vices qui sont les suites des impressions immédiates du froid.

§. II. Causes internes du froid animal. Nous avons vu au mot chaleur, que la circulation du sang, le mouvement du cœur, le développement du phlogistique que le sang contient, étoient les causes productrices de la chaleur animale : tout ce qui pourra s’opposer à ses effets, occasionnera le froid animal. Ainsi les obstacles à l’action du cœur & des vaisseaux sanguins, la circulation du sang ralentie par son épaississement, la rareté du phlogistique, la trop grande consistance des humeurs qui s’opposent à leur cours, leur volume trop diminué par de grandes évacuations, les hémorragies, surtout, qui laissent échapper trop considérablement la partie rouge du sang, & le nombre de ses globules, tout ce qui empêche la distribution exacte du fluide nerveux, & en conséquence le mouvement des organes vitaux, même de ceux qui sont soumis à la volonté, comme dans les parties paralysées qui sont toujours froides ; enfin, tout ce qui peut diminuer ou suspendre l’agitation & le frottement de la partie élastique de nos humeurs entr’elles & contre les vaisseaux qui les contiennent, telles sont les causes internes principales du froid que nous éprouvons & qui est toujours un premier degré de maladie.

Ces différentes causes internes sont certaines & fréquentes ; il en est cependant quelques autres d’une nature différente, & qui produisent des sensations de froid très-marquées & souvent très-vives, sans qu’il y ait aucune diminution d’agitation dans les solides & les fluides ; au contraire, même souvent avec des mouvemens violens dans les principaux organes de la circulation du sang, du cours des humeurs avec toutes les dispositions nécessaires pour la conservation de leur fluidité. Il arrive alors quelquefois, que les parties supérieures du corps sont brûlantes, tandis que les inférieures sont glacées ; qu’un côté du corps est refroidi, pendant que l’on sent beaucoup d’ardeur dans le côté opposé ; qu’on éprouve une espèce d’air froid se répandant sur un membre, comme par un mouvement progressif, tandis que l’on est fatigué de bouffées de chaleur, qu’il se fait des transports d’humeurs, des engorgemens dans d’autres parties avec les symptômes les plus violens. On ne peut attribuer la cause de semblables phénomènes, qu’à l’action des nerfs, qui, par l’effet d’un cours irrégulier des esprits animaux, sont tendus & resserrent les vaisseaux dans quelques parties. Les humeurs, devenues surabondantes par la construction des vaisseaux, sont comme repoussées dans d’autres parties qui n’opposent point de résistance extraordinaire où elles sont portées avec beaucoup d’agitation ; tandis que leur course est presqu’arrêtée dans les vaisseaux resserrés. Il s’établit alors dans ceux-ci, une disposition telle qu’elle peut être produite par le froid externe, & faire éprouver à l’ame une sensation absolument analogue.

C’est encore à l’action des nerfs resserrans plus ou moins les vaisseaux capillaires, & occasionnant par conséquent une distribution irrégulière du fluide nerveux dans toute l’habitude du corps & dans les organes du mouvement, qu’il faut attribuer ce froid subit répandu par tout le corps, avec pâleur, frisson, tremblement dans les membres, sueur froide &c., qui saisissent quelquefois tout d’un coup des personnes qui ont toute leur chaleur naturelle, comme il arrive dans les violentes passions de l’ame.

§. III. Effets du froid sur l’Économie animale. Tant que le froid atmosphérique n’est pas bien considérable, il ne fait éprouver au corps qu’une sensation légère de constriction & de resserrement dans les parties affectées ; mais si le froid augmente au point que cette constriction puisse former résistance au cours des fluides, il s’ensuit des effets très-nuisibles à l’exercice des fonctions nécessaires à la santé, & même quelquefois à la vie. Le cours des humeurs est d’abord considérablement ralenti, & s’arrête même totalement dans les parties les plus exposées à l’impression du froid, & dans lesquelles la force impulsive est plus affoiblie à cause de l’éloignement du cœur : ainsi la surface du corps en général, & particulièrement les extrémités, les pieds, les mains, le nez, les oreilles, les lèvres, sont les parties les plus susceptibles d’être affectées par le froid. La peau se fronce, se resserre sur les parties qu’elle enveloppe immédiatement ; elle comprime de tous côtés les bulbes des poils ; elle rend ainsi ces bulbes saillantes ; elle reste soulevée sous la forme de petits boutons dans les portions qui les recouvrent, comparées à celles des interstices de ces bulbes. On donne communément à cet état de la peau le nom de chair de poule ; la peau devient ensuite sèche & roide, parce que ses pores étant resserrés, ne permettent point à la matière de la transpiration insensible de se répandre dans sa substance pour l’humecter, l’assouplir, & que les vaisseaux cutanés, ne recevant presque point de fluide, elle perd la flexibilité qui en dépend. Si le froid augmente, & que l’on continue à être exposé à sa rigueur, les ongles deviennent de couleur livide, noirâtre, à cause de l’embarras dans le cours du sang des vaisseaux qu’ils recouvrent ; c’est par cette même raison que les lèvres, & différentes parties déliées de la peau, paroissent violettes, attendu que les vaisseaux sanguins y sont plus nombreux & plus superficiels. Tout le reste des tégumens est extrêmement pâle, parce que le resserrement des vaisseaux cutanés empêche le sang d’y parvenir. Le sentiment & le mouvement s’engourdissent insensiblement dans le visage, dans les pieds & dans les mains ; parce que la constriction des solides, pénétrant jusqu’aux nerfs & aux muscles, gêne le cours des esprits animaux, & empêche le jeu des fibres charnues. Les mouvemens musculaires, qui servent à la respiration, se font difficilement par la même cause ; ce qui contribue à l’oppression que donne le froid.

Le premier engourdissement général extérieur passe insensiblement de proche en proche à l’intérieur. Le resserrement de tous les vaisseaux commence à avoir lieu, & forme un obstacle au cours des humeurs ; les humeurs elles-mêmes, en se coagulant, deviennent plus épaisses, & par conséquent moins propres à la circulation. La circulation interrompue, la dissolution s’établit bientôt au sein de la torpeur, & avec elle, la mort, sous l’apparence d’un doux sommeil, vient terminer une vie, que le malheureux qui la perd voit s’évanouir presque sans douleur. En effet, on a toujours remarqué que ceux qui périssoient par le froid, éprouvoient une espèce de sommeil & de léthargie, dans lesquels ils mouroient.

La nature a fourni à tous les animaux un pouvoir puissant, qui les met en état de résister jusqu’à un certain point aux atteintes du froid ; c’est la force avec laquelle ils peuvent produire différens degrés de chaleur, qui passant de l’intérieur à l’extérieur, du centre à la circonférence, rétablit pendant quelque temps l’équilibre que le froid tend à détruire. Mais d’après tout ce que nous avons dit, on sent facilement que cette force a des bornes, qu’elle s’épuise nécessairement, & par l’acte même qui la met en jeu. Comme les animaux, sans soustraire l’homme de cette classe, jouissent de ce pouvoir, à différens degrés, il n’est pas étonnant que tous résistent au froid, plus ou moins. Les animaux, dont la chaleur surpasse à peine la température de l’atmosphère, comme les serpens, les grenouilles, ne peuvent supporter de grands froids ; leur chaleur naturelle & renaissante est bientôt éteinte ; au lieu que ceux dont le degré de chaleur est très-considérable, sont en état de lutter davantage ; le feu qui circule dans leurs veines subsiste long-temps, & il s’anime de plus en plus, à mesure que le froid veut le détruire, jusqu’à ce que l’aliment qui le nourrit & le soutient soit totalement épuisé. (Voy. le mot Chaleur).


Section III.

Du froid considéré par rapport à l’économie végétale.


Le froid paroît agir différemment sur les individus du règne végétal. Les plantes & les arbres ne sont pas également victimes de ses rigueurs, & il en est un très-grand nombre qui résistent aux froids les plus rigoureux & les plus long-temps continués. Il n’y a presque que les plantes tendres qui périssent du froid, encore faut-il convenir que ce ne sont que les annuelles ; car les bisannuelles & les vivaces semblent défier les frimats. Si elles perdent quelques feuilles & quelques branches, le tronc & la tige restent intacts, la végétation se soutient, & les bourgeons répandus çà & là, semblent n’attendre que la douce influence de la première chaleur du printemps pour se développer & s’épanouir. Les animaux périssent à un degré de froid bien inférieur à celui qui est nécessaire pour faire périr un arbre. Quand le froid l’affecte enfin au point de le faire fendre, cette fente n’est qu’une maladie locale, la végétation n’en continue pas moins ses effets. On a vu, à la vérité, dans certaines années, des espèces entières d’arbres périr par les gelées, comme il est arrivé aux figuiers, aux orangers dans certains hivers ; la rigueur du froid a été plutôt cause de leur mort que sa longueur, & il leur est arrivé ce qui leur arriveroit nécessairement si on les transplantoit dans un climat dont la température ne leur conviendroit pas. Je croirois assez volontiers qu’une plante, un arbre, ne gèlent que lorsque la gelée a pénétré la terre assez profondément pour pouvoir attaquer les principales racines ; jusque-là la plante ne périt pas entièrement par le froid, & il ne lui faut que le printemps pour reprendre sa force & sa vigueur. Cette idée sera mise dans son jour au mot Végétation, où nous examinerons encore la cause qui s’oppose si opiniâtrement à la gelée entière des sucs qui circulent dans l’intérieur de l’arbre. (Voyez le mot Végétation, ainsi que celui de Chaleur, Section V, & celui de Gelée.) M. M.