Cours d’agriculture (Rozier)/LAINE

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Hôtel Serpente (Tome sixièmep. 151-196).
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LAINE. Espèce de poil qui couvre la peau des moutons, des brebis, des agneaux, & de quelques autres bêtes. Il ne sera question dans cet article que de celle des trois premiers. La masse de laine qui se lève tout d’une pièce lorsque l’on tond l’animal, se nomme toison.

La laine est une matière souple & solide, qui nous procure la plus sûre défense contre les injures de l’air. Les poils qui la composent, offrent des filets très-déliés, flexibles & moelleux. Vus au microscope, ils sont autant de tiges implantées dans la peau par des radicales. Ces petites racines qui vont en divergeant, forment autant de canaux qui leur portent un suc nourricier que la circulation dépose dans des follicules ovales, composées de deux membranes ; l’une externe, d’un tissu assez ferme & comme tendineux ; l’autre interne, enveloppant la bulbe. Dans ces capsules bulbeuses, on apperçoit les racines des poils, baignées d’une liqueur qui s’y filtre continuellement, outre une substance moelleuse qui fournit amplement la nourriture. Comme ces poils tiennent aux houpes nerveuses, ils sont vasculeux, & prennent dans des pores tortueux la configuration frisée que nous leur voyons sur l’animal.

Avant l’invention des toiles de fil, dont l’usage habituel remonte peu au-delà avant Jules-César, les étoffes de laine étoient plus recherchées, parce que rien ne pouvoit les suppléer ; mais aujourd’hui les étoffes de soie & de coton en ont singulièrement diminué la consommation. La qualité de ces objets, plutôt de luxe que d’utilité réelle, ne défendra jamais aussi-bien l’homme contre les injures des saisons, que la laine. De toutes les matières connues, elle est celle qui tient le plus chaud, & l’étoffe qu’on en fabrique, est celle qui dure le plus. La beauté & la bonté de la laine tient à l’espèce du troupeau, au pâturage qui le nourrit, au climat qu’il habite, & à la manière dont il est soigné & conduit : c’est ce qu’il faut démontrer.


Plan du Travail.


CHAP. I. Précis historique du perfectionnement des laines.
CHAP. II. Des moyens de perfectionner les laines.
Sect. I. Du climat.
Sect. II. Du croisement des races de qualité supérieure, avec celles de qualité inférieure.
CHAP. III. Est-il possible de perfectionner les laines en France, & quelles sont les qualités des laines actuelles.
Sect. I. De la possibilité de perfectionner les laines en France.
Sect. II. Des qualités des laines actuelles des troupeaux & des pâturages dans le royaume.


CHAPITRE PREMIER.

Précis historique du perfectionnement des laines.


Il est inutile de remonter au temps des patriarches, quoique leur richesse consistât dans les troupeaux ; de parler de l’empire des Élamites, le peuple le plus ancien dont l’histoire fait mention, des Moabites, des Juifs, &c. nous savons seulement qu’ils possédoient de nombreux troupeaux, & nous ignorons s’ils se sont occupés de perfectionner les espèces, & par conséquent les laines.

Les Phéniciens, peuple toujours actif & vigilant, se livrèrent au travail des manufactures, & les colonies qu’ils établirent dans presque toutes les parties du monde, alors connues, y portèrent le fruit de leurs observations & de leur industrie. Les champs de l’Arcadie étoient déjà couverts, mille ans avant l’Ère-Chrétienne, d’un nombre prodigieux de troupeaux : la laine y étoit tellement estimée, de même que dans l’Afrique, qu’il n’étoit permis d’égorger que les vieilles brebis, & après les avoir tondues. Les Phéniciens transportèrent leurs manufactures dans l’isle de Malthe, où, suivant Diodore de Sicile, on fabriquoit des étoffes de laine fine, vingt-un ans avant Jésus-Christ. On peut raisonnablement penser que les Espagnols & les Portuguais doivent aux Phéniciens l’art de préparer les laines.

Rome eut à peine élevé ses murs, & nommé ses rois, que ses premiers soins se tournèrent du côté des bergeries ; & les troupeaux y furent en si grande considération, qu’on expioit le crime d’homicide par l’amende d’un bélier. Peuple féroce, la vie d’un citoyen n’étoit pas plus prisée chez vous que celle d’un animal !

Columelle, contemporain de l’empereur Claude, avoit en grande recommandation les brebis ; aussi il reproche sans cesse aux dames Romaines, énervées par la molesse asiatique, introduite dans Rome, de ne plus donner aucun soin aux bêtes à laine, & d’avoir perdu de vue l’exemple que Tanaquil, épouse de Lucius Tarquinus Priscus, leur avoit donné, en filant & lissant elle-même la laine pour l’habit royal de Servilus Tullius. Ces habits furent déposés après sa mort dans le temple de la Fortune, & son fuseau dans celui de Sancus. Les Romains ordonnèrent en son honneur, qu’une fiancée se présenteroit, avec son fuseau à la main, devant celui qu’elle devoit épouser, & qu’elle orneroit de festons de laine la porte de la maison de son futur.

Columelle dont on vient de parler, & natif de Cadix, est peut-être le premier qui se soit imaginé de croiser les races : la nation Espagnole lui doit ses belles laines. Ce grand homme, frappé de la blancheur & de l’éclat de quelques moutons sauvages, amenés d’Afrique à Cadix pour les spectacles, apperçut qu’il étoit possible d’apprivoiser ces animaux, & d’en établir la race dans sa partie. Il exécuta son projet, & accoupla des béliers africains avec des brebis espagnoles. Les moutons qu’il obtint avoient le moelleux & le délicat de la toison de leur mère, l’éclat & la blancheur de la laine de leur père.

La nation Espagnole touchoit au moment d’être une des plus puissantes de l’Europe, par le seul avantage de ses laines, lorsque les découvertes de Christophe Colomb la plongèrent dans une espèce de léthargie ; elle préféra l’or du Mexique à ses laines, ou du moins les laines ne furent plus le premier objet de ses soins & de son ambition : l’Espagnol embrassa le signe pour la réalité.

Vers l’an 810, Charlemagne releva la splendeur des laines & des manufactures de France par des établissemens à Lyon, à Arles, à Tours. Bientôt après, forcé de traverser les Alpes pour se rendre en Italie, il en forma de nouvelles à Rome & à Ravenne. Les premières se sont maintenues jusqu’à ce qu’elles ont été transformées en manufactures de soie, mais à peine s’est-on souvenu en Italie des soins & des encouragemens accordés par l’Empereur.

Les villes de l’ancien royaume de Bourgogne, sur-tout celles du Brabant & de Flandres, goûtèrent un repos dont ne jouirent pas celles de France & d’Italie. Comme les arts aiment la tranquillité, les manufactures de Flandres attiroient déjà les regards en 960. Leur plus haut dégré de considération fut en 1267, & l’époque de leur décadence en 1305. La ville de Louvain possédoit seule quatre mille maîtres & cent cinquante mille ouvriers. Les maîtres disputèrent le salaire aux ouvriers, & ceux-ci, après s’être livrés à d’horribles excès, abandonnèrent le pays, afin de se soustraire aux punitions qu’ils méritoient. Les Anglois & les Hollandois tendirent les bras aux fugitifs, & quelques autres passèrent dans les différens états d’Allemagne.

Les étoffes de laine ne tardèrent pas à acquérir de la célébrité en Holande. En 1624 ce peuple fabriquoit vingt-cinq mille pièces de drap de qualité supérieure, que l’on distinguoit par la beauté de leur couleur, & par leur finesse. En 1650 la fabrication annuelle d’une seule province méridionale de Hollande, monta à deux mille six cens pièces de drap.

Si les Anglois & les Suédois ont été jusqu’au seizième siècle assez peu instruits dans la culture des jardins potagers, pour avoir fait venir de l’étranger de la salade, des choux, des navets & autres légumes semblables, il faut convenir que ces nations pensantes ont beaucoup surpassé leurs rivales dans la perfection des laines. Les Anglois, à l’exemple des Romains, attribuent leurs progrès à une de leurs reines, épouse d’Édouard le vieux ; elle éleva les princesses ses filles dans l’exercice de l’art qu’elle avoit elle même appris à la campagne avant son mariage avec le roi en 918 ; depuis cette époque les manufactures se multiplièrent, & on forma en 1080 des communautés à Lincolk, à Yorck, à Winchester. Ce fut en 1331 que les Flammands exilés apportèrent en Angleterre leurs talens & leur industrie, attirés par les privilèges qu’on leur accorda. C’est à cette époque à laquelle il faut remonter pour la célébrité des draps de l’Angleterre. Vers l’an 1582, on exportoit annuellement deux cent mille pièces de drap ; en 1600, on en exporta pour la valeur d’un million ; en 1699, pour deux millions neuf cent trente deux mille deux cent quatre-vingt douze livres sterling, dont la valeur faisoit la cinquième partie de tous les effets exportés pendant cette année. La liberté & la protection spéciale du Gouvernement n’ont pas peu contribué à augmenter & à perfectionner cette branche de commerce.

Cette liberté & cette protection ont été accordées en Hollande, & cependant certains draps d’Angleterre l’emportent en beauté sur ceux de Hollande, de France, de Venise, &c. il faut en chercher la raison dans la production des matières premières, fournies par le pays même.

Le premier trafic de laine dont l’histoire fait mention, fut en 712 & 727, sous le roi Ina, à qui la nation doit de sages loix concernant la multiplication de la bonne race de brebis. Le roi Alfred, en 885, fit encore plus que ses prédécesseurs : enfin la vigilance du gouvernement anglois alla si loin, qu’en 961, le roi Edgard entreprit d’exterminer les loups dans toute l’étendue de son royaume ; les récompenses furent prodiguées, & dans l’espace de quatre années ce projet fut entièrement exécuté. Depuis cette époque, la race de brebis à laine fine s’accrut de telle sorte, que le roi Henri II défendit, en 1172, la fabrication des draps faits avec la laine d’Espagne mêlée avec celle d’Angleterre. Vers l’an 1357, les Anglois vendirent par an à l’étranger cent mille sacs de laine ; ils en exportèrent chaque année, sous le règne de Henri IV, cent trente mille sacs, & on suppute aujourd’hui en Angleterre la valeur de la laine brute à deux millions sterling, & à huit millions sterling celle qui a été manufacturée.

L’émulation devint si forte, que plusieurs habitans de la campagne négligèrent l’agriculture pour entretenir au-delà de vingt-quatre mille brebis ; mais Henri VIII défendit en 1534 à tout colon d’en entretenir plus deux mille. Ce règlement a souffert depuis quelques exceptions.

L’Angleterre, jalouse de conserver la race précieuse de ses brebis, ne permit pas l’exportation des béliers. Édouard III fut le premier qui défendit, en 1638, leur sortie du royaume, afin, dit-il, que la laine angloise ne baisse pas de prix, & que la laine étrangère ne soit pas améliorée au désavantage évident de la nation. Henri VI renouvelle la même défense en 1424, & la reine Elisabeth, par son édit de 1566, ajoute à la rigueur des édits précédens ; elle statue que quiconque exportera des béliers, sera puni pour la première fois de la perte de ses biens, mais qu’il sera puni de mort s’il retombe une seconde fois : ces loix rigoureuses existent encore aujourd’hui, mais la cupidité a souvent surmonté les obstacles.

Tout le monde convient que les laines d’Espagne surpassent en finesse celles d’Angleterre, & que leur prix est bien supérieur. Cette qualité est-elle dûe au climat, ou aux soins qu’on y prend des brebis ? Le climat y contribue sans doute ; mais celui d’Espagne ne lui est pas tellement particulier, qu’on ne puisse en trouver un semblable ; c’est donc plutôt à l’attention continuelle, & presque patriarcale, que les Espagnols ont eu de leurs troupeaux depuis des temps très-reculés, que l’on doit attribuer cette perfection.

De toutes les nations, il n’en est point qui ait plus encouragé le soin des troupeaux : les possesseurs des bergeries ont formé de tout temps en Espagne une société dont les députés s’assembloient dans des lieux indiqués, afin de disposer la marche, & pourvoir aux besoins des troupeaux ambulans, mais sur-tout pour rendre aux propriétaires les brebis mêlées avec celles d’un autre troupeau. Ces assemblées furent ordonnées dans la première loi écrite, connue en Espagne en 466 par Enrico IX, roi des Goths… Le roi Sisnando, au quatrième concile de Tolède en 633, changea le nom de député en celui de conseiller, & peu après les députés devinrent des officiers, des juges royaux, dont les fonctions étoient d’examiner & de prononcer d’après les loix.

On est porté à penser que ce conseil avoit beaucoup d’autorité, puisque Léonore, reine douairière de Portugal, fit en 1499, par son ambassadeur, proposer à ces bergers de passer les limites d’Espagne, & de venir faire paître leurs troupeaux sur le territoire de son royaume, où elle leur promettoit les secours les plus efficaces. Le conseil accepta les propositions de l’ambassadeur, & depuis ce temps les brebis espagnoles passent en Portugal dans un certain temps de l’année, moyennant une légère rétribution. Il est défendu aux bergers d’y tondre les brebis & de les vendre hors de l’Espagne. L’autorité royale vint à l’appui du décret des bergers ; le roi Ferdinand & la reine Élisabeth ordonnèrent en 1500 qu’un conseiller du roi présideroit à ces assemblées.

Les brebis à laine fine sont l’objet spécial des loix & des privilèges. Les pâturages destinés à cette race privilégiée, sont différens suivant les saisons de l’année ; elles passent l’hiver dans les provinces basses & méridionales d’Espagne, comme l’Estramadure, l’Andalousie, la nouvelle Castille, ou dans celles de Portugal, & on les conduit en été sur les hauteurs & les montagnes de la vieille Castille & du royaume de Léon.

Ces troupeaux ambulans ont une liberté pleine & entière pour pâturer sur les endroits par où ils passent, sans payer la plus légère redevance ; les possesseurs du terrein ne peuvent s’y opposer. Les champs labourés, les prairies, les vignes, les jardins potagers même doivent leur être livrés ; les seuls terreins fermés par des murs sont exempts. Comme ces transmigrations se sont au commencement & à la fin de l’hiver, les troupeaux, dit-on, causent peu de dommages.

La bonne race de brebis à laine fine étoit beaucoup diminuée avant l’avènement de Philippe IV au trône d’Espagne ; ce monarque n’oublia rien pour l’augmenter & pour encourager les propriétaires à la multiplier ; il publia à cet effet un édit en 1633, dont voici les articles intéressans.

1*. Pour prévenir les désordres, assurer l’abondance des pâturages, & les avoir à un prix modéré, il sera fait un cadastre général dans tout le royaume, dans lequel on spécifiera l’étendue & les bornes de chaque pâturage particulier. 2°. Il sera défendu d’enclore ou de labourer, ou cultiver aucun endroit sans une permission spéciale qui ne sera accordée qu’en cas de nécessité. 3°. La plantation de nouvelles vignes sera proscrite comme nuisible à l’agriculture, & principalement aux troupeaux. 4°. Si un berger se plaint que le propriétaire d’un champ veut lui vendre trop cher le pâturage, le possesseur & le berger nommeront chacun un député pour régler le prix ; si ces arbitres ne s’accordent pas, un troisième sera nommé par le tribunal le plus prochain, pourvu cependant que le pâturage dont il s’agit ne soit pas sous la jurisdiction de ce tribunal.

Cet édit abolit plusieurs redevances payées auparavant par les troupeaux, lorsqu’on les conduisoit d’un pays à un autre ; il défendit aux bergers de céder leurs prétentions aux pâturages qui leur appartenoient par l’usage incontesté d’une saison, parce que le pâturage n’est point à eux, mais aux troupeaux. Personne ne pouvoit enchérir sur un bail, ni le possesseur affermer son terrein par la voie de l’enchère ; il étoit défendu à celui qui n’avoit point de troupeaux de prendre des pâturages à bail, & s’il en avoit, de ne contracter que pour l’étendue dont il avoit réellement besoin. Les communes ne pouvoient être affermées sous quelques prétextes que ce fût. Si un propriétaire ne payoit pas ses dettes, les créanciers n’avoient le droit de faire saisir que le nombre des brebis excédant celui de cent, & ce nombre devoit toujours lui rester. Le possesseur d’un fonds ne peut le vendre ni l’aliéner sans céder en même-temps le troupeau, & il n’est en droit de renvoyer son fermier que lorsqu’il s’est procuré un nombre suffisant de brebis. Afin de prévenir le haussement du prix des pâturages, il fut fixé & défendu de l’augmenter. Le droit de demander la fixation du pâturage n’appartenoit qu’aux possesseurs de troupeaux, & les champs dépendans du domaine de la couronne, furent soumis comme les autres à la même taxe.

Les troupeaux ont en Espagne la liberté, durant leur marche d’un pays à un autre, de se répandre à leur gré sur les champs incultes & dans les champs cultivés le long des chemins par ou ils passent. Les propriétaires doivent laisser une espace de terre de quatre-vingt-dix varas, afin que les troupeaux trouvent de quoi vivre dans leur marche.

Les bergers jouissent de l’exemption de plusieurs impôts, comme ceux pour l’entretien des ponts, des chemins, des jurisdictions, &c. Si un berger a trouvé une brebis égarée, & s’il la perd de nouveau, il est obligé d’affirmer par serment à celui qui la demande, qu’elle a été perdue de nouveau, & non par sa faute, sans quoi il doit dédommager le demandeur.

Le sel est fort cher en Espagne ; mais comme il est important d’en donner aux brebis, les bergers vont en prendre à un prix plus modéré dans les magasins du roi, sans observer les formalités mentionnées & gênantes pour l’achat & le transport du sel. La diminution du prix est d’un quart, & on délivre dans ces magasins un fanega pour chaque cent de brebis ; le fanega contient deux mille deux cent quatre-vingt-un pouces cubiques de France.

Les bergers ont droit de demander sur leur route, soit en temps de paix, soit en temps de guerre, une escorte militaire pour les garantir de toute violence ; ils peuvent, par-tout où ils passent, abattre du bois pour leur usage sans en demander la permission, & on est obligé de leur procurer des pâturages séparés pour les brebis attaquées du claveau ou de quel qu’autre maladie contagieuse. Si la marche des troupeaux est suspendue par le débordement de quelque fleuve ou de quelque ruisseau, les officiers du lieu sont spécialement chargés de procurer des pâturages à un prix très modique.

De tous les privilèges accordés, soit par le roi Sisnando en 633, soit par les rois ses successeurs, le plus remarquable, sans contredit, est celui que le roi Alphonse XI donna à Villa-Real, le 17 janvier 1335 ou 1347, par lequel il prit sous sa protection spéciale les troupeaux du royaume sous le titre de troupeau royal. Le roi s’exprime ainsi en s’adressant aux tribunaux supérieurs : « Sachez qu’à cause des grands maux, torts, brigandages & violences auxquels les bergers de notre royaume sont exposés de la part des hommes riches & puissants, nous trouverons bon de prendre sous notre protection, garde & puissance, tous les troupeaux, tant les vaches que les juments, les poulins, mâles & femelles, les porcs & les truyes, les béliers & les brebis, les chèvres & les boucs, afin qu’ils soient notre troupeau, & qu’il n’y ait point d’autres troupeaux dans notre royaume. » Les brebis obtinrent bientôt la préférence sur tout autre bétail ; elles sont aujourd’hui la véritable & première richesse de l’Espagne.

Cette nation a, pour ainsi dire, négligé presque toutes les branches de l’économie ; cependant on doit lui rendre justice, & convenir que dans tout ce qui a des rapports à cette partie, elle sert de modèle aux autres nations.[1]

Les soins que l’on prend en Espagne de ces brebis à laine fine, consistent 1°. À les conduire en été dans les pays montagneux & froids, relativement au reste de l’Espagne, & en hiver dans les plaines, de sorte qu’ils sont presque toujours exposés à la même température.

2°. Les troupeaux n’entrent qu’une fois l’année dans des endroits couverts, & c’est au temps de la tonte, dans le mois de mai. Quand imitera-t-on cet exemple en France !

3°. Les bergers rassemblent chaque soir le troupeau, au moment que la rosée commence à tomber, &, à l’aide des chiens, ils réunissent les brebis très-près les unes des autres, & ne les laissent disperser le lendemain, que lorsque la rosée est entièrement dissipée.

4°. Les troupeaux sont divisés en plusieurs classes ; la première comprend les vieilles brebis & les béliers qui doivent les couvrir ; la seconde, les jeunes brebis & les jeunes béliers ; la troisième enfin les plus jeunes brebis. Le temps de l’accouplement fini, on ne les sépare plus qu’en deux classes ; savoir celle des béliers & celle des brebis.

5°. On fait abreuver les troupeaux dans les ruisseaux d’eau claire & coulante, & on les laisse boire autant qu’ils le désirent.

6°. De trois jours l’un, le sel est distribué à tout le troupeau, & quelques propriétaires donnent par an jusqu’à quinze fanega pour mille brebis,

Les propriétaires des troupeaux ont le plus grand soin de se procurer la race de brebis dont la laine est la plus belle & la plus fine, & ils n’épargnent rien pour y réussir. Ils choisissent à cet effet les meilleurs béliers, & les accouplent avec des brebis dont la laine est aussi belle que celle du mâle. Le temps de l’accouplement est fixé sur le temps de la transmigration d’un pays a un autre ; il se fait ordinairement en juin, & cent cinquante jours après les agneaux naissent ; on les laisse téter autant qu’ils désirent, & on ne trait jamais les brebis. Un bélier ne couvre jamais plus de quinze à vingt brebis, & encore, si on a un nombre suffisant de béliers, on diminue celui des brebis. Les béliers ni les brebis ne s’accouplent jamais qu’à la troisième année, & la brebis ne l’est plus à la septième, temps auquel elle commence à perdre les dents de devant. Ceux qui désirent se procurer des brebis & des béliers vigoureux pour l’accouplement, égorgent quelques agneaux, afin que les mâles sur-tout puissent téter deux brebis. On reconnoît un bon bélier aux marques suivantes : s’il est grand, fort & nerveux ; s’il a beaucoup de laine sur les jambes, sur les joues, sur le front ; si la laine est par-tout fine, serrée, blanche ; si le dedans de la bouche & de la langue n’a point de taches noires. On scie les cornes dans la saison de l’accouplement, aussi près qu’il est possible de la tête, en observant cependant de ne point faire saigner l’animal. Un bon bélier est toujours payé à très-haut prix.

7°. Les agneaux naissent dans le temps que les brebis sont aux pâturages d’hiver. Si quelqu’agneau vient à mourir, le berger a soin d’accoutumer un autre agneau à téter la brebis qui a perdu le sien. On coupe la queue à chaque agneau dès l’âge de deux mois, & on ne lui laisse que trois pouces de longueur, afin que cette partie, qui est ordinairement sale, ne gâte point la laine des cuisses, & ne gêne pas dans l’accouplement.

8°. Le propriétaire des troupeaux les divise en petites troupes de mille chacune, & chaque troupe à un nombre suffisant de pasteurs pour la conduire. Le premier berger se nomme pastor majoral, & il a l’intendance du troupeau entier. Pour chaque troupe de mille brebis, il y a un ravadan, un adjudant & un pasteur adjudant ; enfin un zagal. On donne au berger un ou deux gros mâtins, pour garder les brebis contre le loup, un âne, ou un mulet, ou un cheval pour porter les vivres, & vingt chèvres pour traire ; mais dans la saison des agneaux, comme leurs travaux sont plus multipliés, de même que dans celle de la tonte, on leur permet alors de prendre deux gardiens extraordinaires. On compte encore deux personnes occupées à faire le pain, la cuisine, & à pourvoir aux besoins nécessaires pendant la marche.

9°. Lorsque le temps de la tonte est venu, on conduit les brebis dans des maisons particulières, disposées pour cet usage. Cette opération commence à Ségovie dans les premiers jours de mai, ou au commencement de juin ; si le temps est pluvieux, on diffère de quelques jours, parce que la laine est endommagée si elle est mouillée quand on la tond, & l’animal souffre beaucoup s’il pleut sur lui quand il est nouvellement tondu ; il en meurt quelquefois. Les jours destinés à cette opération sont des jours de fêtes & d’allégresse ; ils différent bien peu des solennités observées chez les Juifs. Il est bon de remarquer que les Espagnols, avant de tondre les brebis, les tiennent étroitement serrées dans un endroit fermé, afin de les y faire suer, ce qui augmente le poids de la laine, & peut-être en facilite la tonte. Le tondeur, après avoir lié les pieds de la brebis ou bélier, se tient debout pendant le travail ; il commence le long d’un côté du ventre, avance jusqu’au dos, aux cuisses, au col, & continue également de l’autre côté, de sorte que toute la toison tient ensemble. La laine du ventre, de la queue & des jambes est mise à part, & est nommée déchet ; elle sert dans le pays comme bourre aux usages grossiers. Aussitôt que la brebis est tondue ; on recouvre les incisions faites dans la chair par les ciseaux, avec ces petites lames très-minces, qui se séparent du fer quand on le bat sur une enclume. Un tondeur peut dans un jour lever dix toisons.

Dès que la toison est levée & séparée de la mauvaise laine, on la porte dans un magasin humide, afin qu’elle ne perde pas de son poids ; c’est dans ce même endroit qu’on détache les laines des peaux de moutons morts dans les pâturages, ou tués pour les besoins de la vie ; cette laine est appelée pelada : voici la manière dont on s’y prend pour l’avoir. On mouille les peaux, & ou les amoncèle les unes sur les autres, afin qu’elles s’échauffent & commencent à acquérir un petit mouvement de putréfaction : alors les peaux, prises chacune séparément, & étendues, sont raclées avec une espèce de couteau, dont le côté tranchant, armé de dents, ressemble à un peigne. Celles qui sont trop sèches & qui n’ont pu être humectées, sont tondues au ciseau. Les peaux fraîches sont enduites, du côté de la chair, d’un mélange de chaux & d’eau, après quoi elles sont pliées du même coté, laissées pendant vingt-quatre heures dans cet état, & la laine s’en détache ensuite facilement.

L’assortissement des laines se fait aussitôt après la tonte ; l’ouvrier place la laine sur une table formée par des claies, dont les ouvertures sont assez espacées pour laisser tomber la poussière & les ordures. La laine est divisée en trois parties ; la plus fine, marquée R, est celle du dos & des côtés ; la seconde, moins fine, marquée G, est celle des cuisses & du col ; la troisième, marquée S, est celle de dessous le col, des parties inférieures des cuisses & des épaules. On fait encore assez communément une quatrième division, formée de la laine du dessous du ventre, de la queue & du derrière des cuisses, marquée F, c’est la plus mauvaise de toutes. Ces laines sont mises dans des sacs. On fait, dans les environs de Ségovie, une classe à part des laines des agneaux ; cette espèce est moins chère que celle des brebis & des béliers, & il est défendu d’en fabriquer des draps. Dans quelques endroits de la vieille Castille, on mêle la laine des agneaux à la laine la plus fine R ; à Soria, on mêle la laine la plus fine des agneaux avec celle G, & le reste avec S. On suppute en Espagne que la laine des agneaux fait la dixième partie de la laine d’un troupeau, & celui qui achette la laine avant la tonte, fait son calcul en conséquence.

On a pour laver les laines des canaux ou des réservoirs construits en maçonnerie, & une grande chaudière de cuivre, montée sur son four. L’ouvrier fait tremper la laine pendant deux heures dans l’eau chaude, il la remue & la foule pendant ce temps & la nettoie ; de-là elle est portée dans l’eau claire & courante, & ensuite laissée en monceau sur le pré, jusqu’au lendemain. L’eau s’écoule, la laine se sèche en partie, & pour la sécher entièrement, elle est étendue sur le gazon. Les gens employés au lavage, laissent dans le réservoir au moins une partie des ordures produites par la laine qui vient d’être lavée, parce qu’ils pensent qu’elles font l’effet du savon, & qu’elles servent à dégraisser celles qu’on y met ensuite. La diminution du poids de la laine n’est pas la même dans toutes les contrées de l’Espagne ; à Ségovie, elle est à peu près de cinquante-quatre pour cent, ailleurs de quarante-huit, &c ; cela dépend de la chaleur de l’eau dans laquelle le premier lavage a été fait.

Il est constant que la laine des brebis espagnoles est la plus fine de toutes les laines connues, & que depuis un temps immémorial, les troupeaux ont été très-nombreux & très-soignés dans ce royaume.

Les Suédois, peuple actif & laborieux, à l’exemple des Anglois & des Espagnols, ont cherché à perfectionner la laine de leurs troupeaux, & la rigueur & l’âpreté de leur climat ne les ont point empêché de venir à leur but. Il est certain que la reine Christine fit venir, soit d’Angleterre, soit d’Espagne, diverses espèces de béliers & de brebis ; ces espèces précieuses s’abâtardirent insensiblement par le peu de soins qu’on leur donna ; celles transportées d’Allemagne en Suède réussirent beaucoup mieux, & surpassèrent de beaucoup l’ancienne race Suédoise, mais la laine qu’elles fournissoient étoit grossière, peu serrée & peu propre à la fabrication des étoffes fines, ce qui forçoit la nation à tirer de l’étranger la matière première des draps.

M. Alstroemer le père, zélé pour le bien public, entreprit, non sans beaucoup de risques, d’être utile à sa patrie en parcourant l’Espagne, en y examinant les soins qu’on prenoit des troupeaux, enfin en faisant venir d’Angleterre, en 1715, trente béliers qu’il distribua à ses amis, auxquels il donna en même-temps les documens nécessaires. Depuis cette époque il s’est procuré chaque année des brebis de tous les pays où la beauté, la qualité & la finesse de la laine sont renommées. Les environs de la ville d’Alinysas, la terre royale d’Hogentrop, les environs de Berga furent les dépôts où il plaça successivement des brebis d’Angleterre, d’Espagne, de Portugal, de Sardaigne, du Texel, & même d’Asie & d’Afrique, afin de s’assurer quelle feroit l’espèce qui s’accoutumeroit le mieux à la rigueur du climat de Suède, & à laquelle les pâturages conviendroient le mieux.

Ces essais réussirent parfaitement. Les brebis Angloises furent introduites en 1715, les Espagnoles depuis 1723, celles d’Eyderstadt depuis 1726, les chèvres d’Angola en 1742 ; ces animaux n’ont point souffert du changement de climat, & ils ne demandent que des soins continués pour prospérer & se maintenir. Il est constant que le produit des laines fines fournit aujourd’hui la moitié de celle que l’on y consomme dans la manufacture des draps, & que bientôt la Suède se passera des laines fines étrangères. Il seroit important de savoir si le changement de climat, &c. n’a apporté aucun changement dans la laine, car l’expérience a prouvé que celle des bêtes Espagnoles, transportées en Angleterre, est devenue plus longue, un peu moins fine que la laine d’Espagne, mais qu’elle est plus blanche. Le gouvernement de Stockolm a fait publier & distribuer dans chaque paroisse des instructions pour les bergers, & des commissaires veillent à ce qu’elles soient mises en pratique.

Après avoir fait connoître le perfectionnement des laines dans les différens royaumes d’Europe, il est temps de prouver que le même perfectionnement peut avoir lieu en France. Columelle, bon juge en cette partie, disoit que de son temps les moutons & les laines de la Gaule l’emportoient en bonté sur toutes les espèces connues. Les autres nations se sont occupées de leurs troupeaux, & nos ancêtres les Gaulois & les François, qui leur ont succédé, sont restés bien au-dessous d’elles à cet égard pendant un grand nombre de siècles. Ce n’est guère que sous Louis XIV que le gouvernement fit attention au dépérissement des laines de France.

Le Roussillon & nos autres provinces méridionales ont toujours fourni des laines fines, & bien supérieures à toutes celles du reste du royaume ; elles doivent leur qualité sans doute au renouvellement des espèces, facilité par le voisinage de l’Espagne, & à leur climat, mais non pas à la manière d’y conduire & d’y soigner les troupeaux, qui, en certains endroits, est peut-être la plus absurde de toutes celles suivies en France.

Colbert, sous Louis XIV, à qui la nation doit de la reconnoissance pour la protection spéciale qu’il fit accorder à nos manufactures, & qui négligea un peu trop les progrès de l’agriculture, porta un œil attentif sur le perfectionnement des laines. Il fit venir un grand nombre de brebis & de béliers Espagnols & Anglois, & les distribua dans nos différentes provinces. Les encouragemens furent multipliés, & chaque possesseur de ces races fines eut la liberté de suivre la méthode qu’il jugeroit la plus avantageuse au bien-être de son troupeau. De tels soins méritoient d’être couronnés pas le succès ; mais bientôt, & peu-à-peu, ces bêtes précieuses dégénérèrent & périrent. Colbert manqua le but auquel il vouloir atteindre, parce qu’en distribuant les béliers & les brebis, il n’apprit pas aux propriétaires de quelle manière ils devoient les soigner & les conduire. Les brebis, sans cesse exposées au grand air dans leur pays natal, n’entrant jamais dans les maisons qu’au jour de la tonte, passant l’hiver dans les plaines tempérées, & l’été sur les montagnes, trouvèrent une si grande différence dans le climat, dans les pâturages, & sur-tout dans l’air étouffé & corrompu qu’elles respiroient dans les bergeries où elles furent entassées, qu’il leur fut impossible de résister à une transition aussi subite & aussi peu proportionnée à leur tempéramment ; cependant elles réussirent mieux dans nos provinces méridionales que par-tout ailleurs. Dans la gaule Narbonoise on a conservé le nom de majoral au premier berger, & d’adjudant au second, preuve assez évidente de la communication qu’il y a eu de ce pays avec l’Espagne.

Après la mort de Colbert, en 1682, le système du gouvernement, relatif aux laines & aux manufactures de draps, changea tout-à coup ; la liberté fut anéantie, & la contrainte & les extorsions qui en sont une suite nécessaire, prirent sa place. L’exportation de nos laines fines fut défendue avec sévérité, parce qu’on se figura que celles des provinces méridionales dévoient suffire à la consommation de nos manufactures. Les propriétaires furent obligés de vendre leurs laines aux manufacturiers, & dès-lors ceux-ci devinrent les maîtres du prix. Enfin on contraignit ces malheureux à conduire leurs troupeaux dans le local des manufactures pour y être tondus, ou d’appeler chez eux un commissaire lors de la tonte, ou enfin de faire une déclaration exacte du nombre des toisons ; le tout sous peines de punitions, d’amendes, &c.

Ces gênes, ces entraves, ces découragemens accumulés les uns sur les autres, portèrent la consternation dans l’ame du possesseur des troupeaux ; bientôt ils les négligèrent, enfin les vendirent aux bouchers pour se soustraire à la contrainte. Le gouvernement eut beau donner des interprétations, ajouter des modifications à son premier édit, le mal étoit fait ; ces palliatifs ne dissipèrent pas la crainte, & toute émulation fut éteinte. Tant il est vrai que le gouvernement ne doit s’occuper qu’à assurer la liberté des propriétés, & à multiplier les encouragemens. Le bien s’opère lentement, & le mal très-vite ; le premier, enfant de la liberté, ressemble au grain qui végète & mûrit peu-à-peu, & le second, ou la contrainte, produit les effets de la grêle, qui anéantit en un instant les douces espérances du cultivateur, & qui le ruine.

Sous le dernier règne, le gouvernement fit venir de temps à autre des races à laine fine ; elles ont un peu perfectionné nos laines ; mais comme ces opérations ont été partielles, la masse générale n’en a retiré aucun avantage.

Nous touchons à l’instant heureux de voir un changement total dans cette partie, & cette révolution sera dûe à la patience, au zèle & aux lumières de M. Daubenton de l’Académie Royale des Sciences. Il y a environ quinze ans que cet excellent & modeste patriote s’occupe en silence du perfectionnement de nos espèces de bêtes à laine. Le Gouvernement lui en a procuré de toutes les provinces de France, & de chaque pays étranger où les brebis & les béliers ont de la réputation. Peu à peu il a enrichi les races médiocres, ennobli celles déjà riches ; enfin il est parvenu à avoir des laines superfines, qui le disputent en beauté, en qualité, aux plus parfaites d’Espagne ou d’Angleterre. Les draps fabriqués avec ces laines, sont de la qualité la plus supérieure. Ô homme précieux à la nation, recevez ici le tribut de louanges que vous méritez, & que votre modestie refuse ! Votre nom immortel sera placé avec ceux des bienfaiteurs de la patrie.

M. Daubenton a considéré que le perfectionnement des laines ne seroit général en France qu’autant que les bergers seroient instruits. À cet effet, il vient d’établir une école pour eux, & il leur apprend, l’expérience sous les yeux, que les bergeries sont la première cause de l’appauvrissement de la laine. Son école est établie près de Mont-Bard en Bourgogne, & sa bergerie est une vaste enceinte fermée de murs. On lui doit déjà un excellent ouvrage, par demandes & par réponses, intitulé : Instruction pour les bergers & pour les propriétaires des troupeaux, à Paris, chez Pierres, rue Saint-Jacques. Il promet encore plusieurs traités en ce genre. Il seroit à désirer que cet ouvrage précieux, écrit avec la plus grande simplicité & clarté, fût répandu aux frais du Gouvernement dans toutes les paroisses du Royaume : c’est le seul & unique moyen d’étendre promptement les connoissances. Il ne reste plus qu’à distribuer de bons béliers dans les provinces du royaume aux propriétaires qui auront des bergers à l’école de M. Daubenton.


CHAPITRE II.

Des moyens de perfectionner les laines.


La France est peut-être de tous les royaumes celui où il est le plus facile d’élever un grand nombre de troupeaux, & de qualité supérieure, sans nuire à l’agriculture : ce qui sera prouvé dans le chapitre suivant par l’énumération de la qualité des troupeaux dans nos différentes provinces, & par celle de leur laine. Le particulier n’y aura pas, il est vrai, un troupeau de 1000 bêtes ; mais la multiplicité des petits troupeaux, chacun suivant l’étendue de ses possessions, équivaudra au grand nombre réuni en masse. Deux choses concourent au perfectionnement des laines, 1°. le climat & l’habitude des bêtes d’être sans cesse exposées au grand air ; 2°. le croisement des races supérieures en qualité, avec les races inférieures.


Section Première.

Du climat.


Jettons un coup-d’œil rapide sur la position des provinces de France. La Provence a deux climats bien différens, celui de l’hiver le plus tempéré dans le pays bas, & les montagnes de la haute Provence, fourniront pendant l’été des pâturages abondans & sains. La partie du Languedoc, qui avoisine la mer, est dans le même cas que la Provence. Les montagnes du Velai, des Cevènes, la grande chaîne qui traverse de l’est à l’ouest le Languedoc, &c. offrent des ressources aussi précieuses. Le Roussillon a dans ses parties basses un climat semblable à celui d’Espagne, & les Pyrénées, qui, à mesure que la neige fond, appelle ses troupeaux. Le Comté de Foix, la Gascogne, le Béarn, la Navarre, sont dans la même position. La Guienne, dans sa partie du nord, touche au Limosin, & à l’Auvergne par l’est. La Saintonge, l’Angoumois, trouveront dans ces pays montagneux des pâturages d’été. Le Dauphiné a également sa partie basse & sa partie haute, ainsi que le Lionnois, le Forez & le Beaujolois. Le Bourbonnois, la Bourgogne, la Franche-Comté, l’Alsace, la Lorraine, sont dans le même cas. Partout on trouve de grandes plaines & de très-hautes montagnes. Ces montagnes s’abbaissent, ou plutôt se métamorphosent en coteaux, lorsqu’on s’approche du nord du royaume & du voisinage de l’Océan, soit au nord, soit à l’ouest. Il est donc démontré, par la position géographique de la France, que dans la majeure partie de la France méridionale, il est possible d’établir les transmigrations des troupeaux, sans les faire autant & si longuement, voyager que ceux d’Espagne. Les expériences & les succès de M. Daubenton démontrent encore que les laines acquerront dans le nord de la France une qualité supérieure, sans avoir recours à ces voyages. Ainsi, dans les deux suppositions, la possibilité du perfectionnement des laines, est d’une facile exécution.

Il y aura beaucoup de préjugés à vaincre, d’obstacles à surmonter, de vieux abus à détruire & à faire oublier. C’est l’affaire du temps & de l’exemple ; mais il ne faut pas que le Gouvernement s’en mêle, sinon pour protéger & pour encourager ; & même le peuple est si prévenu contre les encouragemens qu’il propose, que je lui ai vu dans plusieurs endroits, refuser les mûriers qu’il lui donnoit gratuitement pour planter.

M. Daubenton, quoique son mérite fût certainement bien connu, a sûrement été, pendant plusieurs années, l’objet des sarcasmes & des plaisanteries de ses voisins, parce qu’il suivoit une méthode nouvelle ; mais à coup sûr son exemple va produire une révolution dans son canton, & un mot de lui sera un oracle. Voilà comme nous sommes extrêmes pour le bien comme pour le mal ! Il faut que l’exemple & le succès forcent la confiance ; & une fois établie, elle surmonte les plus grands obstacles. Qui peut donc établir & propager cette confiance dans toute l’étendue du royaume ? Sont-ce les livres ? le paysan ne lit pas ; & le cultivateur a si souvent été trompé, & il est si peu en état de distinguer le bon du mauvais, que cette ressource précieuse dans l’origine, est aujourd’hui de nul effet. Ce seront les bergers sortis de l’école de Montbard, qui parleront aux yeux & à la raison, par l’exemple qu’ils donneront dans les provinces : eux seuls doivent produire une révolution générale, & eux seuls peuvent l’effectuer.

La France ne possède aucune province plus approchante de l’Espagne, & plus propre à élever des troupeaux à laine fine, que la Corse. La méthode du parcourt & des voyages à l’Espagnole, y est déjà introduite ; ainsi nuls préjugés à vaincre sur ce point. Les troupeaux y passent l’hiver dans le pays plat & voisin de la mer ; & à mesure que les chaleurs approchent, ils montent dans le Niolo & le Nébio, pays de montagnes assez élevées pour être couvertes de neige pendant neuf à dix mois de l’année. Comme les Arts sont encore dans l’enfance dans cette île, dont les deux tiers au moins sont incultes, les Corses préfèrent les brebis & les béliers à laine noire, brune ou rousse, aux bêtes à laine blanche, parce qu’elles sont naturellement teintes pour la fabrication de leurs étoffes grossières. Jamais les unes ni les autres n’entrent dans les habitations, pas même pour la tonte ; il n’y a donc rien à changer de ce côté-là ; mais la laine y est courte, grossière, jarreuse & très-maltraitée, parce que l’on conduit les troupeaux dans les maquis ou bois taillis très-fourrés, qui déchirent les poils sur le dos de l’animal. Cette île, presque en tout semblable à l’Espagne, relativement à ses deux climats, & par conséquent à ses pâturages, demande que l’espèce de ses béliers & de ses brebis soit entièrement changée ou peu à peu perfectionnée, attendu qu’ils sont d’une stature bien au dessous de la médiocre. Il faudroit encore défendre aux bergers de les conduire dans les maquis, de traire les brebis, dont le lait converti en fromage, fait leur unique nourriture & la principale des propriétaires des troupeaux. Il vaudroit mieux, à l’exemple des Espagnols, donner quelques chèvres aux bergers, & les obliger à laisser tetter les agneaux autant de temps que leurs mères auroient du lait. La dégénérescence ou la petitesse de chaque espèce d’animaux, dépend-elle dans ce pays du climat ou du peu de soin qu’on leur donne ? La grosseur & la grandeur des renards, des cerfs, des biches, des sangliers, sont de moitié moindre que celle des mêmes animaux en France. Il en est ainsi de la race des chevaux qui y vivent dans un état sauvage. Les bœufs seuls & les vaches ont conservé à-peu-près le volume ordinaire des petites races. Mais quand il seroit démontré que le climat nécessite la petitesse des béliers & des brebis, il n’en est pas moins vrai qu’en croisant les races du pays avec des béliers espagnols ou africains, on remonteroit insensiblement la race, & on auroit des laines très fines ; mais il faudroit complètement immoler toute brebis à laine brune, ou noire, ou tigrée. Il y a grande apparence que la race actuelle est la même, & s’est perpétuée sans mélange depuis le temps des Romains. Revenons aux provinces du Continent.

L’exemple & les tentatives qui ont été faites par le passé, sont une leçon bien instructive pour l’avenir. Les races étrangères, transportées à grands frais en France, y sont dégénérées ou péries, non à cause du changement subit du climat, mais par le régime insensé auquel on les a soumises. Ces animaux, accoutumés & vivant perpétuellement au grand air, ont été entassés dans des bergeries presqu’entièrement fermées, où du moins la lumière du jour ne pénètre que par un petit nombre de larmiers, qu’on a encore grand soin de fermer pendant l’hiver, comme si la nature n’avoit pas donné à l’animal une fourrure capable de garantir son corps de la pluie & de la froidure des saisons.

M. Daubenton fait à ce sujet une remarque bien judicieuse ; la voici : « La laine préserve du froid & des fortes gelées toutes les parties du corps des moutons qui en sont couvertes ; mais le grand froid pourroit faire du mal aux jambes, aux pieds, au museau & aux oreilles, si ces animaux ne savoient les tenir chauds. Étant couchés sur la litière, ils rassemblent leurs jambes sous leur corps, en se serrant plusieurs les uns contre les autres ; ils mettent leurs têtes & leurs oreilles à l’abri du froid dans les petits intervalles qui restent entr’eux, & ils enfoncent le bout de leur museau dans la laine. Les temps où il fait des vents froids & humides, sont les plus pénibles pour les moutons exposés à l’air ; les plus foibles tremblent & serrent les jambes, c’est-à-dire, qu’étant debout, ils approchent leurs jambes plus près les unes des autres qu’à l’ordinaire, pour empêcher que le froid ne gagne les aines & les ai selles, où il n’y a ni laine ni poil ; mais dès que l’animal prend du mouvement ou qu’il mange, il se réchauffe, & le tremblement cesse ».

La chaleur & l’action directe des rayons du soleil, sont le fléau le plus redoutable pour les troupeaux. La première, dans les bergeries (Voyez ce mot) jointe à l’humidité & à l’air âcre & presque méphitique qui y règne, leur cause des maladies putrides & inflammatoires. Cet air est si âcre, que la majeure partie des bergers des provinces du midi, ont la peau des mains & du visage parsemés de dartres. La seconde fait porter le sang à la tête de l’animal, il chancelle, tourne, tombe & périt, s’il n’est promptement secouru par la saignée. Dans les provinces du midi, l’ombrage y est fort rare. Où faut-il donc conduire les troupeaux pendant la chaleur du midi, lorsqu’on n’a pas la facilité de les faire voyager sur les hautes montagnes ? Un olivier devient le seul abri contre la violence du soleil ; chaque brebis se pousse, se presse, se joint contre la brebis voisine, & passe sa tête sous son ventre : tel est l’état forcé & pénible dans lequel reste un troupeau pendant près de quatre heures. Afin de remédier à un abus aussi meurtrier & aussi détestable, il faudroit que chaque propriétaire eût une bergerie d’été, ainsi que je l’ai décrit page 221 du Tome II, avec cette différence cependant que je la voudrois environnée de grands arbres à rameaux touffus, & que toute la circonférence fût fermée par des cloisons faites comme des abats-jours. Si on trouve cette clôture trop dispendieuse, on peut la suppléer par des fagots peu serrés, traversés par des piquets que l’on fichera en terre. Il en résulte 1°. une espèce d’obscurité qui éloignera les mouches & les tans, animaux très-incommodes & vrais persécuteurs des troupeaux ; 2°. un courrant d’air sans cesse agissant, & par conséquent une agréable fraîcheur ; 3°. enfin, comme je suppose cette bergerie très vaste, les animaux ne seront pas serrés & pressés les uns contre les autres. Cependant j’aimerois mieux les voir paître sur les hautes montagnes, & employer toutes les parties du jour, dès que la rosée est dissipée & avant qu’elle tombe, à brouter & à se nourrir.

Nous avons fait voir jusqu’à quel point la position de la France permettoit les voyages des troupeaux ; examinons comment il est possible de les effectuer de gré à gré, sans que le gouvernement s’en mêle ; car sa sollicitude réveilleroit peut-être encore les anciens soupçons, les anciennes allarmes du temps passé. Supposons qu’un propriétaire du pays bas ait un troupeau de cent brebis ; supposons un pareil troupeau chez le propriétaire habitant les pays élevés : ils seront d’un grand secours l’un à l’autre s’ils veulent s’entendre & former entr’eux une société, dont la base sera que l’un nourrira les deux cent brebis pendant l’hiver, & l’autre pendant l’été ; enfin que ces troupeaux n’entreront jamais dans les bergeries. Cette association est simple à établir, il ne s’agit plus que d’avoir de bons bergers. Les deux propriétaires y trouveront d’abord le même avantage quant au fumier, puisqu’ils feront parquer, & que le parcage de deux cent moutons pendant six mois, équivaut à celui de cent pendant une année. Un second avantage pour tous les deux, est d’avoir l’engrais tout transporté sur les lieux, aulieu qu’il auroit fallu le charier de la bergerie aux champs, opération très-longue, qui occupe beaucoup d’hommes & d’animaux. Les champs les plus éloignés de la métairie sont par-tout & toujours les plus mal fumés, ou, pour mieux dire, ne le sont jamais, soit à cause de la difficulté, soit par l’éloignement des charrois, tandis que les claies qui forment le parc sont transportées sans peine sur les lieux. Le parcage offre encore la manière de répandre plus uniformément l’engrais, & dans la saison la plus convenable, chacun suivant son climat. La construction & les frais d’entretien d’une bergerie doivent être comptés pour quelque chose ; leur suppression est donc bénéfice réel pour le propriétaire, & les bergeries existantes deviennent un débarras & un objet d’aisance de plus dans sa métairie. (Voyez le mot Parc.) Il est donc possible & très-possible de former des associations, & elles sont en général plus faciles que la location des pâturages sur les endroits élevés, quoiqu’elles soient connues & pratiquées dans quelques unes de nos provinces, telles que la Provence, le Roussillon, le Comté de Foix, le Béarn, la Navarre, &c.

On doit, autant qu’il est possible, éviter les transitions trop subites lorsque l’on fait venir des béliers & des brebis de l’étranger, soit en raison du climat, soit en raison du pâturage ; il est constant que les bêtes à laines Angloises, Hollandoises, &c. réussiront mieux dans les provinces du nord du royaume que dans celles du midi ; de même les béliers & les brebis espagnoles & africaines prospéreront beaucoup plus dans celles du midi que dans celles du nord, à cause de l’espèce d’analogie des climats & des pâturages, sur-tout si on ne ferme pas les animaux dans les bergeries lorsqu’ils sont accoutumés au grand air ; tels sont ceux d’Angleterre, d’Espagne, &c.

Comment sera-t-il possible de déraciner un préjugé peut-être aussi ancien que la monarchie ; comment faire comprendre aux propriétaires & aux bergers que les bergeries sont la ruine de leurs troupeaux, qu’ils se portent infiniment mieux à l’air libre pendant toute l’année, enfin que ce grand air, les rosées, les pluies, la propreté & la lumière du soleil blanchissent, assouplissent les laines, & leur donnent une qualité supérieure en finesse & en moelleux. Une longue dissertation, quoique très-bien raisonnée, glisseroit sur leur esprit ; proposons leur donc des exemples, & répondons à leurs objections.

Personne ne conteste la qualité supérieure des laines d’Espagne, d’Angleterre, de Hollande & de Suède : voilà à peu près les extrêmes pour les climats ; pourquoi n’aurions-nous donc pas en France, pays tempéré, ce que l’art & les soins ont créé & multiplié avec le plus grand succès au nord & au midi de l’Europe ? c’est donc vouloir s’aveugler sur ses propres intérêts, que de refuser d’imiter des exemples couronnés par les succès les plus décidés. En Angleterre les troupeaux parquent pendant toutes les saisons de l’année, quelque temps qu’il fasse ; on y est même obligé d’aller les chercher au milieu de la neige, & de leur porter à manger, ou dans ces cas de les retirer sous des hangars. Combien de fois n’a-t-on pas lu dans les papiers publics les plus authentiques, que les neiges abondantes, subites & imprévues, avoient enseveli des troupeaux entiers pendant un mois & jusqu’à six semaines on a toujours remarqué qu’ils ont peu ou point souffert ; leur chaleur naturelle la fond graduellement, & ils sont toujours sur la terre, où ils trouvent quelques plantes qui aident à les soutenir. Mais pourquoi emprunter des exemples chez les étrangers, tandis que nous en avons de si convaincans en France ! M. le maréchal de Saxe fit jeter dans le parc de Chambort un certain nombre de béliers & de brebis de Sologne ; ils furent livrés à eux-mêmes, ils s’y multiplièrent, leur laine acquit une supériorité très-décidée. La bergerie de M. Daubenton, située dans un pays naturellement froid, n’est qu’une vaste cour ou enclos, fermé par des murailles, où les troupeaux passent tout le temps qu’ils ne peuvent parquer dans les champs ; cependant ils sont composés de races Espagnoles, Angloises, du Tibet, de toutes espèces des différentes provinces du royaume. Que répondre à des points de fait de cette évidence, dont chacun peut se convaincre par ses propres yeux ; il faut nier l’évidence, si on s’y refuse. Souvent les mères mettent bas au milieu de la neige & des glaçons, & leurs agneaux sont par la suite les plus vigoureux du troupeau. Venez & voyez, vous dira M. Daubenton, je n’ai pas de meilleure preuve à vous donner.

Ce seroit le comble de l’erreur de penser qu’on doive tout-à-coup renverser les bergeries, & faire parquer les troupeaux pendant toute l’année ; la chose conçue ainsi est impossible, on seroit presqu’assuré d’en perdre la majeure partie. En effet, comment concevoir qu’une brebis, qu’un mouton, tout en sueur, & accoutumé dans une bergerie à respirer un air dont la chaleur est presque toujours, & même en hiver, de vingt à trente degrés, puissent tout à-coup supporter de six à dix degrés de froid. Il faut donc les y accoutumer insensiblement, & s’y prendre de bonne heure. Pendant toute la belle saison les laisser coucher à l’air ; à l’époque des neiges & des gelées, se contenter de les tenir sous des hangars bien aérés, & dès que le froid se radoucit, les faire parquer. C’est ainsi que peu à peu on les accoutumera à toutes les rigueurs des saisons, & l’hiver suivant, ou le second hiver, les pères, les mères & les petits n’auront plus besoin d’aucun ménagement.

Il est reconnu, dira-t-on, que l’humidité est le fléau le plus cruel pour les bêtes à laine. La proposition est vraie dans toute son étendue, mais c’est l’humidité jointe à la chaleur, telle que celle d’une bergerie bien fermée, dans laquelle on laisse amonceler le fumier, & d’où on ne le sort qu’une à deux fois l’année. On ne niera pas que du fumier qui fermente, il ne s’élève beaucoup d’humidité, & qu’elle ne soit sublimée ou réduite en vapeurs par la chaleur. On ne niera pas que cette humidité ne soit âcre, puisqu’elle produit des cuissons aux yeux & des irritations dans le gosier, & par conséquent la toux à ceux qui y entrent, & qui ne sont pas accoutumés à respirer l’air vicié qui remplit la bergerie ; enfin on ne niera pas que la chaleur n’y soit très-forte, puisque j’ai vu des bergeries où la neige fondoit sur les tuiles à mesure qu’elle tomboit, tandis que le toit voisin en étoit surchargé.

Si on mène paître des troupeaux dans des pâturages humides, s’ils sont exposés à la pluie, enfin si on les ramène ensuite dans les bergeries dont on vient de parler, il est certain que la chaleur du lieu & celle de l’animal chasseront l’humidité de la laine, mais cette humidité s’évaporera, restera dissoute dans l’air de sa bergerie, & comme on ne lui laisse aucune issue pour s’échapper, elle augmentera encore & viciera l’air. Il n’est donc pas étonnant que l’animal souffre, pâtisse, dégénère & périsse ; mais au contraire s’il reste exposé à l’air libre, l’évaporation de sa toison se dissipera, & il respirera un air pur. Des troupeaux entiers sont sujets à être galeux ; la clavelée ou claveau, (Voyez ces mots) ou picotte ou petite vérole des moutons, est pour eux une maladie très-dangereuse, parce que cette maladie de la peau est répercutée par la chaleur dans la masse des humeurs. La gale est infiniment rare dans les troupeaux sans bergerie, & le claveau est pour eux une maladie sans danger ni suite fâcheuse.

Un troupeau parqué sur un sol humide, ajoutera-t-on encore, ou exposé aux grandes pluies, sera nécessairement exposé à l’humidité, & dès-lors sujet à un grand nombre de maladies. Il s’agit ici de s’entendre ; jamais on n’a conseillé de faire parquer les troupeaux dans des lieux bas ou aquatiques ; on doit au contraire réserver les lieux élevés & en pente pour le parcage, dans les temps humides. Les prairies sèches sont excellentes dans ce cas ; mais comme chaque jour on change les claies du parc, le piétinement de l’animal n’a pas le temps de convertir la terre en bourbier, & quand même il seroit dans cette espèce de bourbier, cette humidité lui seroit moins funeste que celle de la bergerie… Les pluies longues & fréquentes imbiberont la toison jusqu’à la peau de l’animal, & l’expérience prouve que lorsqu’elle est mouillée l’animal souffre. Je nie décidément la première supposition ; si on prenoit la peine d’examiner, on ne l’avanceroit pas comme une assertion démontrée. Exposez un mouton, un bélier, une brebis à la plus grande pluie battante d’été, ou aux longues pluies d’hiver, & vous verrez toute la surface de sa toison imbibée & trempée, mais la base sera toujours sèche, parce que le suint que l’animal transpire, immiscible à l’eau, forme une espèce de vernis sur lequel elle glisse ; d’ailleurs, les poils très-serrés, très-rapprochés & couchés les uns sur les autres, représentent les thuiles qui couvrent les toits, & garantissent l’intérieur de la maison. Il y a plus ; lorsque l’animal sent sa toison trop chargée d’eau, il procure, à l’aide des muscles peaussiers, un trémoussement général à la peau, & par conséquent à la laine, qui fait tomber la majeure partie de l’eau dont elle est chargée ; ce trémoussement de la peau dans le mouton, ressemble assez à celui du cheval lorsqu’il veut se débarrasser des mouches qui le piquent.

Étudions donc la nature, & nous verrons qu’elle n’a rien épargné pour la conservation des animaux destinés à vivre au grand air ; nous nous écartons de ses loix, & nos animaux domestiques sont la victime de notre prétendue sagesse. Voit-on dans les villes les vendeuses sur les places, & les paysans dans les champs s’enrhumer, tandis que les habitans casaniers sont affectés du moindre froid ? C’est que les uns sont plus près de la nature que les autres, & l’habitude d’être au grand air soutient la force de leur corps, & les préserve d’une infinité de maux qui affligent les citadins. La santé des troupeaux, leur prospérité & leur perfectionnement, dépendent de l’homme ; une fausse sagesse, une fausse prudence, fondées sur des préjugés absurdes, sont cependant la règle de leur conduite ?


Section II.

Du croisement des races de qualité supérieure avec celles de qualité inférieure.


Le climat n’influe pas absolument & en général sur la qualité de la laine, mais seulement sur le tempéramment de l’animal ; il en est ainsi de sa nourriture. Cette assertion souffre quelques modifications, comme on le verra dans le chapitre suivant. La preuve en est que les brebis de Barbarie, les chèvres & les chats d’Angola, transportés en France, conservent la finesse, la blancheur & le moelleux de leurs poils. Si l’on transporte en Afrique, &c. nos brebis & nos béliers à laines chétives, elles resteront ce qu’elles sont, & leur laine n’y deviendra pas plus belle. Les voyages des troupeaux, à l’exemple des Espagnols, ne changent pas les laines mauvaises en médiocres, ni les médiocres en fines, puisque les troupeaux voyagent perpétuellement en Corse, & ils y sont presque toute l’année dans une égale température d’air ; cependant leur laine est détestable. On voit en Espagne des troupeaux à laine commune, voyager comme ceux à laine fine, & leur laine n’acquérir aucune qualité, quoique le climat & la nourriture soient les mêmes. La maigreur ou l’embonpoint de l’animal, causés ou par le climat ou par la nourriture, influent sur la plus ou moins grande quantité de laine, & non pas sur sa grossièreté ou sur sa finesse. Si les laines des provinces méridionales de France sont fines, elles doivent cette qualité aux brebis espagnoles qui y ont été jadis & qui y sont encore quelquefois introduites, & pas aussi souvent que le besoin l’exige, par la mauvaise tenue des troupeaux.

Dans tout le cours de cet ouvrage, on n’a cessé de faire remarquer l’analogie frappante qui se trouve entre le règne végétal & le règne animal ; elle se présente ici sous un nouveau jour également démonstratif. Des circonstances qu’on ne peut prévoir font que dans un semis, par exemple, de pépins, de pommes, de graines, de renoncules, de jacynthe, &c., on trouve, ce que les jardiniers appellent des espèces nouvelles, ou des espèces déjà existantes, mais perfectionnées ; c’est à ces heureux hasards que l’on doit les pommes de reinette, de Calville, &c, & sur-tout le bezi de Montigné, venu de lui même sans soins & sans culture au milieu des forêts de M. de Trudaine. Il seroit aisé de citer une foule d’exemples semblables relativement aux arbres, & plus encore parmi les fleurs des parterres. Il en est de même parmi les animaux. On peut consulter à ce sujet les ouvrages du Pline françois, & l’on y verra avec quelle diversité la nature a multiplié, par exemple, la famille des chiens, &c. Qu’avec des yeux exercés, un amateur examine un troupeau, il trouvera sûrement dans le nombre quelques individus dont la laine sera un peu plus fine, plus longue & plus étoffée que celle des autres ; cependant il est prouvé qu’ils ont tous eu un père & une mère à peu près égaux en qualité. Supposons actuellement que cet amateur sépare le bélier & la brebis du plus beau corsage, & laine moins grossière, du reste du troupeau, qu’il les fasse soigner & accoupler, il en résultera, à coup sûr, un individu qui tiendra du père & de la mère, & qui sera supérieur en corsage & en laine au reste du troupeau. Si le hasard fait qu’il rencontre chez lui un bélier plus beau que le premier, & qu’il croise sa race avec la brebis choisie, il est encore démontré par l’expérience que l’animal résultant de cet accouplement, sera beaucoup plus grand que la mère, & souvent plus beau que le père. Or, en continuant les mêmes soins, les mêmes attentions & les mêmes accouplemens, on parviendra petit-à-petit à remonter l’espèce de son troupeau. Cette progression n’est-elle pas dans tous les points la même que celle que la nature suit dans le perfectionnement des espèces végétales, soit en formant des espèces hybrides, (Voyez ces deux mots) soit en couronnant les soins du fleuriste qui métamorphose successivement en fleurs doubles les fleurs simples d’une plante, & qu’il perpétue ensuite par la greffe, par les caïeux, ou par les boutures. Mais si à une brebis déjà perfectionnée par le corsage & par la qualité de la laine, vous donnez un bélier à laine grossière & de petite stature, l’animal qui proviendra sera très-inférieur à la mère, & peut-être au père. Il faut, dans les accouplemens, employer toujours les individus les plus beaux.

Il est à-peu-près démontré que les petits ressemblent à leur mère par leurs parties intérieures, mais à leur père par l’extérieur, & principalement par leur surface & par leurs poils. En voici la preuve : si un bouc d’Angola, à poils si fins, si doux, si blancs & si longs, couvre une chèvre d’Europe, à poils grossiers & variés en couleurs, il transmet à son petit l’éclat & la noblesse de sa toison. Si au contraire un bouc d’Europe couvre une chèvre d’Angola, l’individu qui en naîtra aura le poil de son père. Lorsqu’un cheval couvre une ânesse, le mulet ressemble plus au père qu’à la mère par les oreilles, le crin, la queue, la couleur & le port. Au contraire, lorsqu’une jument est couverte par un âne, l’espèce qui en sort tient du mâle par les longues oreilles, par une queue de vache très-courte, par une couleur souvent grise, & une croix noire sur le dos. Les béliers anglois sont souvent, & pour la plupart, sans cornes, parce que, dans le principe, on a choisi par préférence les pères qui n’en avoient pas, & cette privation s’est perpétuée de race en race. La raison a déterminé ce choix : l’animal sans cornes a la tête moins grosse ; la mère le met plus facilement bas, & il ne peut pas blesser les autres. C’est par de semblables accouplemens que l’on parvient à avoir des troupeaux entiers, ou à laine blanche, ou à laine brune, noire, rousse, &c, tout dépend des premiers accouplemens, & des soins que l’on donne aux suivans.

Il suivroit de ce qui vient d’être dit, qu’une belle race une fois établie, soit en mâles, soit en femelles, ne doit jamais se détériorer. Cela est vrai, jusqu’à un certain point, & tant que les animaux se trouveront dans les mêmes circonstances ; mais si au lieu de les tenir toujours en plein air, on presse & on entasse les troupeaux dans une étouffante bergerie ; les maladies de la peau affectent la qualité de la laine qui s’y implante & qui y prend sa nourriture ; une fois viciée chez le père ou chez la mère, les circonstances ne sont plus égales, & la laine perd de sa qualité. La mauvaise nourriture, l’air étouffé & rendu âcre & presque méphitique, agissent fortement sur la constitution de l’animal, & la laine est moins épaisse, & diminue de longueur, parce qu’elle ne trouve plus dans la peau de quoi se substanter. C’est donc toujours la faute du propriétaire, si le troupeau dégénère ; mais en revanche, avec des attentions soutenues, & qui sont plutôt un amusement qu’un travail, il peut remonter son troupeau presque sans sortir de sa province ; & lorsqu’il aura atteint un certain genre de perfection, il doit alors, suivant le climat qu’il habite, faire venir des béliers anglois ou espagnols, leur donner à couvrir ses plus belles brebis, & conserver aux nouveaux nés la même manière de vivre que suivoient les béliers dans le pays d’où on les a tirés. Si avec ces béliers il peut faire venir de belles brebis, le perfectionnement de son troupeau sera plus rapide, & un produit assuré le dédommagera dans peu de ses premières avances. Les peuples amateurs & conservateurs des troupeaux, sont pleinement convaincus de la nécessité d’avoir de beaux & d’excellens béliers ; & un François seroit étonné du haut prix auquel on vend ceux qui sont supérieurs. On a vu en 1758, chez Guillaume Stori, cultivateur Anglois, un bélier de 3 ans, qui pesoit 398 livres d’Angleterre, & qu’il vendit à M. Banks de Harsworth quatorze guinées. Les agneaux qui naquirent des brebis couvertes par ce bélier, ressembloient si fort au père, qu’on payoit au possesseur de cet animal une demi-guinée pour chaque brebis qu’il lui faisoit couvrir, c’est-à-dire, un peu plus de 12 liv. argent de France. M. Robert Gilson avoir un bélier de la même race, & en 1766, on pavoit une guinée entière pour chaque accouplement. En tondant un agneau venu du premier de ces béliers, on tira vingt-deux livres angloises de laine fine. En Espagne on paie encore aujourd’hui un excellent bélier jusqu’à 100 ducats. C’est ainsi qu’en croisant sans cesse les races par des béliers forts & vigoureux, on est parvenu en Angleterre à avoir des laines de vingt, vingt un à vingt deux pouces de longueur, & un bélier à laine de vingt-trois pouces de longueur, a été vendu en Angleterre jusqu’à 1100 liv. De ces exemples on doit conclure, 1°. que le premier point & le plus essentiel, consiste dans la qualité supérieure du bélier ; que c’est lui qui propage la bonne qualité de la laine, & que sans lui elle dégénère. 2°. Qu’on ne doit lui donner à couvrir que des brebis reconnues très-saines, jeunes, c’est-à-dire, de trois ans, & jamais après sept ans. Le mâle ou la femelle, trop jeunes ou trop vieux, affoiblirent le troupeau, au lieu de le perfectionner : douze à quinze brebis suffisent à un bélier qui, dans le temps de l’accouplement, exige d’être largement nourri.

Si on peut faire teter deux mères au même agneau, il est certain qu’il deviendra plus fort que celui qui tétera une seule mère, sur-tout si son père & si sa mère étoient sains & dans l’âge convenable. L’accouplement bien ménagé, perfectionne donc & la charpente de l’animal, & la qualité de sa laine. Des expériences journalières ont prouvé que des béliers de 28 pouces de hauteur, accouplés avec des brebis de 20 pouces, ont produit des agneaux qui dans la suite ont eu 27 pouces de hauteur. Les mêmes expériences démontrent que de l’union des béliers dont la laine avoit 6 pouces de longueur, avec des brebis dont la laine n’avoit que 3 pouces, il résultoit des individus qui avoient une laine de cinq pouces à cinq pouces & demi de longueur. Les mêmes expériences répétées sur des brebis à laine commune & grossière, & couvertes par des bélers à laine superfine, il en est résutré des agneaux à laine fine & quelquefois de qualité supérieure à celle du père. C’est par de pareils procédés & par des soins assidus, que M. Daubenton a amélioré près de Montbard, un troupeau de trois cents bêtes, dont la laine étoit auparavant courte, jarreuse & mauvaise, & sur-tout en le laissant jour & nuit & pendant toute l’année exposé au grand air.

La manière de conduire le troupeau, & le choix des mâles pour l’accouplement, contribuent, comme on vient de le voir, à la forte constitution de l’animal, à l’augmentation de son volume, à la longueur & à la finesse de la laine, mais encore augmentent la quantité de la laine. En voici la preuve : un bélier de Flandres, dont la toison pesoit cinq livres dix onces, allié à une brebis du Roussillon, qui n’avoit que deux livres deux onces de laine, a produit un agneau mâle, qui dans sa troisième année en portoit cinq livres quatre onces six gros.


CHAPITRE III.

Est-il possible de perfectionner les laines en France, et quelles sont les qualités des laines actuelles ?


Section Première.

De la possibilité de perfectionner les laines en France.


La première partie de cette question est décidée par ce qui a été dit dans les chapitres précédens, & je répète que l’école des bergers élevés par M. d’Aubenton, donnera la première & la plus sûre impulsion à une révolution générale, parce que l’expérience est le terme & la confirmation des leçons & des principes que l’élève reçoit. Il ne lui faut que des yeux ; & la nature est le livre qu’il étudie & où il s’instruit. Il est encore démontré que la France est le royaume le mieux situé de toute l’Europe, Elle est modérément froide dans ses provinces du nord, tempérée dans celles du centre, & assez chaude dans celles du midi. Il résulte de cette situation la possibilité d’élever & d’entretenir de nombreux troupeaux, de quelque pays, de quelque contrée du monde qu’on tire les espèces ; il suffit de les placer d’une manière convenable. La transformation des troupeaux à laine commune, s’exécuteroit sans peine & plus facilement qu’on ne détruira les préjugés : toutes les instructions publiées, soit par le Gouvernement, soit par des particuliers, produiront peu d’effets ; la conviction dépend de l’exemple mis sous les yeux, contemplé chaque jour, & non pas considéré dans l’éloignement.

Par qui doit commencer la révolution ? par les grands propriétaires de fonds ; ils doivent envoyer un de leurs bergers à l’école de Mont-Bard, & choisir celui qui paroîtra le plus intelligent. À son retour, il exécutera chez son maître ce qu’il a vu mettre en pratique, & l’exemple de ce berger influera sur toutes les paroisses voisines. Les paysans & les hommes du peuple diront : Il n’est pas surprenant que de tels troupeaux prospèrent, que la laine en soit devenue fine, &c. le propriétaire est un homme riche, qui peut faire de la dépense : il en fait cependant moins qu’eux, puisqu’une cour & les champs lui serviront de bergerie, & même sans sortir de sa province, il perfectionne ses espèces, en accouplant les meilleures.

Il seroit cependant fort à désirer que l’homme riche fît venir de l’étranger des brebis & des béliers ; & lorsque son troupeau seroit monté, qu’il permît & accordât gratuitement l’accouplement de ses béliers avec les brebis des petits particuliers, à la charge par eux de soigner leurs troupeaux de la même façon qu’il soigne les siens. C’est par cette voie que le bien se fera, que l’instruction s’étendra de proche en proche, & qu’enfin on parviendra à une révolution générale.

Les communautés d’habitans, un peu nombreuses, devroient se cotiser pour avoir un berger, & faire les frais pour se procurer des béliers de qualité. Si plusieurs communautés se réunissent, les frais seront moins considérables ; il ne restera plus qu’à s’arranger & à convenir entr’elles du parcage, du pâturage, &c. un berger avec son chien conduit aussi bien un troupeau de deux cents bêtes, qu’un de cent.

La multiplicité des troupeaux nuira à l’agriculture : cette objection ne manquera pas d’être mise en avant. Il ne s’agit pas de couvrir de troupeaux tout le sol du royaume ; mais de perfectionner la laine & les espèces de bêtes qui y existent. Il est plus que probable que chaque propriétaire nourrit autant de bêtes que ses moyens & ses possessions le permettent ; ainsi on ne sauroit en augmenter le nombre ; mais la valeur du produit doublera par la qualité.

C’est une erreur de penser que les communaux & les landes soient nécessaires à la prospérité des troupeaux. À force d’être broutés, piétinés, dégradés, l’animal n’y trouve qu’une maigre & très-rare nourriture ; les mauvaises herbes qu’il dédaigne, gagnent bientôt le dessus, & étouffent à la longue les plantes utiles. Enfin, il est prouvé que dans les pays où il n’y a point de communes, (Voyez ce mot) on élève & on nourrit un plus grand nombre de bêtes, que dans ceux qui en ont de très-étendues.

Il n’en est pas tout-à-fait ainsi chez les particuliers qui ont des friches ou des terreins incultes. Si leur berger n’a pas dans le troupeau des brebis qui lui appartiennent, il ménagera l’herbe ; & après avoir fait brouter une partie du terrein, il n’y reviendra pas de quelque temps, afin de lui donner le temps de pousser. Les troupeaux au contraire ne quittent pas les communes d’un soleil à un autre, & pendant toute l’année.

Que l’on compare actuellement les terres labourées ou en chaume, surtout si on suit ce qui est dit au mot labour, avec les landes & les friches, & l’on verra si le mouton ne trouvera pas dans ces premières une nourriture plus abondante, des herbes plus tendres, plus délicates que sur les secondes. Dès-lors il faut conclure qu’une culture bien entendue vaut infiniment mieux pour les troupeaux, & qu’il est possible d’en augmenter le nombre jusqu’à un certain point, sans nuire à l’abondance des récoltes ordinaires. Les friches, les landes, les lieux incultes, ne sont vraiment utiles aux troupeaux, que parce qu’ils les forcent à marcher & à parcourir un grand espace, afin de se procurer leur nourriture. D’ailleurs si elles conviennent aux petites espèces, elles sont nuisibles, ou du moins peu profitables aux moyennes, & sur-tout aux grosses. Le propriétaire intelligent proportionne la quantité de ses troupeaux à l’abondance & à la qualité des plantes qui doivent le nourrir. Enfin, l’entretien d’un troupeau quelconque de brebis à laine fine, ne lui coûte pas plus à entretenir que celui à laine commune & grossière. Si on a un reproche à faire à la majeure partie des tenanciers, c’est de conserver une plus grande quantité de bêtes blanches que leurs possessions ou leurs moyens ne peuvent en nourrir ; alors tout le troupeau est maigre ou crique ; ils sont obligés de lui faire parcourir les champs des voisins, ce qui est un vol manifeste. Dix brebis bien nourries, bien soignées, rendent plus que quinze à dix-huit brebis affamées ; objet essentiel que ne doit jamais perdre de vue un bon cultivateur.

Il est donc démontre que même sans faire voyager les troupeaux suivant la méthode espagnole, il est de la plus grande facilité d’avoir en France des troupeaux à laine fine. Il est encore démontré que si on peut les faire voyager, ainsi qu’il a été dit dans le chapitre précédent, la laine en sera plus belle. Enfin on n’a qu’à vouloir pour obtenir.


Section III.

Des qualités des laines actuelles, des troupeaux & des pâturages dans le Royaume.


Tout ce qui sera dit dans cette section, est le précis de l’excellent ouvrage de M. Carlier, intitulé : Traité des bêtes à laine, en deux volumes in-4°. Paris, 1770, chez Vallar-la-Chapelle, au Palais. L’auteur a parcouru tout le royaume, & il parle de ce qu’il a vu & examiné avec le plus grand soin. Il commence par les provinces méridionales.

1°. Le Roussillon. Cette province avoisine l’Espagne ; elle est remplie de hautes montagnes, de coteaux & de vallons couverts de gras pâturages : dans certains cantons les laines y sont aussi belles qu’en Espagne. Le Roussillon proprement dit se divise en trois cantons principaux, le Riverai, la Salanque, les Aspres ou la plaine. On donne les noms de Riveral & de terres arrosables, à une étendue de lieux bas, dans lesquels on conduit l’eau des rivières & des ruisseaux par des rigoles & par des canaux, pour arroser les terres & les rendre plus fertiles dans le genre de production qui leur est propre.

La Salanque est aussi un bas terrein, mais qui règne le long de la mer.

Les Aspres & la plaine sont un pays haut & sec, garni d’herbes fines & odoriférantes.

Pendant l’hiver, les troupeaux de ces trois endroits vivent séparément dans leurs territoires respectifs. Il est rare que pendant cette saison, la neige tienne assez long-temps pour empêcher les bergers de mener en pleine campagne. Dans le cas de longues pluies, on nourrit les bêtes à la bergerie avec du fourrage sec.

Lorsque les gelées ou les contretemps détruisent les prairies artificielles, ou qu’il y a disette de bons fourrages, on fait passer les brebis au Riveral.

Aux approches des grandes chaleurs de l’été, & lorsque les herbes de la plaine commencent à se dessécher, qu’il y a disette d’eau, &c. on conduit les troupeaux aux montagnes du haut Conflant & Capsir. Ils y passent six mois dans les pasquiers royaux, au nombre de six à sept milles. Ceux qui ne vont pas à la montagne, se réfugient au Riveral & en Salanque, dans les cantons où les chaleurs sont moins vives & les herbes plus fraîches que dans la plaine & aux Aspres.

Les moutons des Aspres ne sont ni aussi forts, ni aussi corsés que ceux du Riveral & de la Salanque. La longueur des premiers est de trente pouces, & la hauteur en proportion. Tous, jusqu’aux femelles, ont le défaut de porter des cornes. On rejette les bêtes à toison noire.

Le mouton de Salanque ne passe guère l’âge de cinq ans sans dépérir, celui des Aspres & de la plaine vit trois ans de plus, & demeure sain jusqu’à huit ans & au-delà. Le premier est sujet à la pourriture.

La toison du mouton des Aspres est fine, serrée, soyeuse, légère & douce au toucher ; les mèches sont courtes & frisées, d’un pouce à un pouce & demi de long ; elles allongent sans rien perdre de leur qualité quand la nourriture a été bonne.

Les belles toisons des Aspres & d’une partie de la Salangue surpassent en finesse les laines d’Espagne, dites Arragons, Garcies, Andalousie, & le cèdent peu aux Ségovies, lorsqu’elles sont pures & sans mélanges. On les vend dix à douze fols la livre en suint, & trente-six à quarante sols lavées elles ne sont pas d’un blanc parfait, elles tirent un peu sur le jaune, ce que les fabriquans regardent comme une perfection.

Une toison fine pèse trois livres & demi, & quelquefois quarte livres en surge, & cinq quarts étant lavée. Le Roussillon peut produire, année commune, huit mille quintaux surges de laine fine, & quatre mille d’inférieures.

Les troupeaux des gros tenanciers vont de dix-huit cens à deux mille bêtes, & ils les partagent en trois bandes égales. Pendant l’hiver un propriétaire de quatre cens bêtes les divise en trois lots, qu’il fait garder séparément. Après la tonte, on rassemble plusieurs troupeaux pour en composer un seul, lorsqu’on est sur le point de passer à la montagne.

Les pâturages artificiels des terres arrosables du Riveral, & des excellens fonds des Aspres, suffisent non-seulement pour les troupeaux de la plaine, mais encore pour ceux des montagnes pendant quatre mois & demi.

Les autres cantons du Roussillon sont le Valspir, le Conflant & Capsir, la Cerdagne.

Les moutons de Valspir tiennent beaucoup de ceux du Riveral & de la Salangue par le corsage & par la toison ; ils en diffèrent en ce que les derniers passent toute l’année dans leurs gras pâturages, au lieu que ceux du Vaspir vont pendant l’été à la montagne.

Le Conflant se divise en deux parties, le haut qui est montueux, & le bas qui est un pays de plaine, à peu près comme le Roussillon & le Valspir. Le Capsir est rempli de montagnes, de même que le haut Conflant.

Les propriétaires des troupeaux du bas Conflant imitent ceux de la plaine du Roussillon ; ils les gardent chez eux pendant l’hiver & une bonne partie du printemps ; aux premières chaleurs ils les conduisent à la montagne.

La branche du bas Conflant, quoiqu’inférieure à celle des Aspres, vaut mieux que celle du Valspir ; on y voit peu de toisons noires.

Les neiges abondantes qui commencent à tomber vers le mois de novembre, & qui couvrent pendant cinq ou six mois la surface des montagnes du haut Conflant & du Capsir, ne permettent pas aux habitans de conserver chez eux leurs troupeaux, ils vont tous les ans chercher ailleurs des asyles contre la rigueur de la saison qui les prive des pâturages.

Les ménagers du haut Conflant, après avoir donné pendant six mois l’hospitalité aux bergers des Aspres, &c., viennent leur tour la demander à ceux-ci pendant l’hiver.

Aux approches des premières neiges, les bergers du haut Conflant & du Capsir font un choix des bêtes qu’ils se proposent de garder chez eux, & marquent celles qui doivent descendre dans la plaine. C’est un usage reçu de ne retenir que les moutons, & d’envoyer les brebis portières quand leurs moyens & les circonstances locales le permettent, ils mêlent des lots de moutons avec les brebis, mais ils gardent les béliers.

Comme ces pays ne sont pas assez étendus pour contenir le nombre prodigieux de bétail qui arrive de la montagne, ce qui reste, traverse la Cerdagne espagnole & françoise, & va s’établir dans les environs d’Urgel en Catalogne. Dès que les neiges sont fondues, les troupeaux retournent à leur montagne.

Les bêtes à laine du haut Conflant & du Capsir, l’emportent en poids & en longueur de corsage sur celles du Valspir & du bas Conflant. Les moutons du haut Conflant ont la tête & les pieds d’une couleur différente de la toison ; tantôt ces parties sont entièrement rousses, tantôt mouchetées ou tachetées de noir ou de rouge. La moitié porte des toisons grises ou noires, & l’autre moitié une laine blanche sans mélange ; une partie a le ventre chauve, tandis que l’autre l’a garni de laine.

Dans la Cerdagne on gouverne les troupeaux comme dans le Valspir & le bas Conflant ; l’espèce en est la même, si ce n’est que les bêtes ont la taille longue de quarante pouces environ, & qu’elles pèsent quelques livres de plus. On fait plus de cas des ventres pelés que des ventres garnis.

Les laines de Cerdagne, du haut Conflant, du Valspir, différent de celles du bas Conflant & de celles de la plaine du Roussillon, en ce que leurs mèches ont plus de longueur & moins de finesse ; elles valent quelques sous de moins par livre, & ne perdent au lavage que la moitié de leur poids.

II. Le Languedoc a de commun avec le Roussillon d’avoir plusieurs sortes de troupeaux, les uns à laine fine, & les autres à laine médiocre ; il est coupé sur toute sa longueur par une chaîne de montagnes assez élevées. La Clappe de Narbonne & les basses Corbières sont au reste du Languedoc, par rapport aux pâturages, ce que sont les Aspres au reste du Roussillon. Il en est ainsi d’une partie du territoire de Béziers les bêtes de ces cantons prennent plus d’accroissement en corsage & en laine, elles ont la taille plus haute & la laine plus longue. Un bon mouton, long de trois pieds, pèsera, gras, trente-six à quarante livres, au lieu qu’un mouton fin des Aspres ne pèsera pas plus de trente livres.

Les bêtes à laine y pâturent pendant toute l’année, excepté dans les temps de pluie, de neige ou de gelées y alors on les nourrit dans les bergeries. Les hautes montagnes du Gévaudan & des Cevennes, servent comme celles du haut Conflant pendant les mois de juin, de juillet & d’août.[2]

La manière d’engraisser dépend des pâturages : ici on sépare des troupeaux, en divers temps de l’année, les bêtes qui ont pris graisse naturellement dans les vaines pâtures, &c. ; là on retranche des troupeaux d’élèves, les moutons qui sont sur le point de dépérir, ainsi que les vieilles brebis, pour les placer dans des pâturages abondans ; elles y prennent de l’embonpoint en un mois ou six semaines au plus ; la qualité de la chair dépend beaucoup du canton.

Année commune, les ménagers du Languedoc font assez d’élèves pour remplacer les moutons que l’on vend ou qui meurent, & dans les cas de calamité, ils vont se recruter en Rouergue ou en Auvergne[3]. Dans plusieurs territoires, le long de la côte du Rhône, où la difficulté de faire des élèves est habituelle, on vend les agneaux à cinq mois, & on achette des brebis en Provence pour les remplacer.

Le gros mouton du Gévaudan, remarquable par son corps ramassé, pèse, gras, de cinquante à soixante livres ; celui des diocèses de Narbonne & de Béziers, de trente à quarante livres ; il est aussi mieux membré & plus râblé ; il a le cou long & la tête grosse, les jambes de même, les oreilles longues & larges ; sa forte complexion le met à l’abri de bien des maladies. Toutes les espèces du Languedoc se rapportent à trois classes ; la moindre, longue de vingt & quelques pouces, est du poids de vingt à vingt-deux livres ; la moyenne, de trente pouces, est du poids de vingt-huit à trente livres ; la grosse, pesant quarante, cinquante & soixante livres, est longue de trois pieds.

Il n’est pas possible d’asseoir un jugement invariable sur le prix, sur la finesse, sur la longueur & sur la couleur des laines d’un canton, parce que les espèces varient beaucoup, & que l’on prend très-peu de soin des accouplemens. Les belles laines de Narbonne, des Corbières, & du diocèse de Béziers, passent, à plus juste titre, pour être les plus fines du bas Languedoc, & elles égaleroient en finesse celles de Ségovie, si les propriétaires adoptoient la méthode espagnole, & étoient plus soigneux de leurs troupeaux, & sur-tout si les bêtes restoient exposées au grand air pendant toute l’année. Les laines sont achetées par les fabriquans de draps pour les échelles du Levant, sur le pied de treize ou quatorze sols la livre en suint. Les laines communes portent entre deux & trois pouces de longueur ; elles valent neuf à dix sols la livre en suint, mais elles perdent peu de leur poids au lavage.

III, Du Dauphine & de la Provence. Ces deux provinces ont ceci de commun, que leurs meilleures bêtes à laines occupent les territoires voisins de la côte orientale du Rhône. En Provence, en Dauphiné, ainsi que dans le Roussillon & le Languedoc, on distingue deux classes générales de pâturages, ceux d’hiver à la plaine, & ceux d’été à la montagne.

Le climat du Dauphiné, plus tempéré que celui d’Espagne, est en même-temps plus avantageux que celui du Roussillon. La plupart de ces montagnes sont couvertes d’une herbe fine & saine, & dont on ne peut tirer parti que pour la dépaissance des troupeaux.

Les Provençaux connoissent très-bien la propriété de ces montagnes, ils y conduisent tous les ans plus de deux cens mille bêtes, qui y passent sept mois de l’année. Le Gapençois est la partie du Dauphiné la plus abondante en herbe.

Les pâturages des plaines l’emportent en finesse & en qualité sur ceux des montagnes. Les cultivateurs de la province, s’accordent à donner le premier rang aux herbes de la plaine de Bayonne & du nord de Valence. La plaine de Valoire, le coteau du Viennois, le long du Rhône & jusqu’à la côte de saint André, produisent des herbes presqu’aussi saines.

Les pâturages de Provence ne valent pas ceux du Dauphiné, l’herbe en est trop sèche. Il faut en excepter la Crau & la Camargue. La plaine de la Crau est de sept à huit lieues, & elle commence au-dessous d’Arles ; son sol est couvert de cailloux, entre lesquels il croît de très-bonnes herbes.

Les moutons en profitent par préférence au gros bétail, parce qu’ils ont l’instinct de détourner avec leurs pieds & de lever avec le nez les pierres qui les empêchent de pincer l’herbe.

La Camargue est un petit pays situé au-dessous des deux villes de Tarascon & d’Arles ; sa base est baignée des eaux de la mer & des eaux qui s’y déchargent par les sept bouches du Rhône. Ce territoire, meilleur encore que celui de la Salangue & du Riveral du Roussillon, conserve en été un air frais & des pâturages abondans, & les troupeaux n’y souffrent pas de la chaleur.

Les bêtes qui vivent habituellement dans ce pays, porteur des toisons très-nettes, très-blanches, au lieu que celles de la Crau les ont sales & chargées de suint. Le bon mouton de la Crau, engraissé en Camargue, a la viande presque aussi recherchée que celle du mouton de Gange en Languedoc.

Tant que les chaleurs ne sont pas accablantes, & que la santé des bêtes ne souffre pas, on les laisse à la plaine, mais ensuite on les conduit aux montagnes de la haute Provence, du Dauphiné & du Piémont.

Les meilleurs troupeaux de la Provence & du Dauphiné rentrent dans les deux classes de moyenne & de petite taille, depuis vingt-deux jusqu’à trente & trente-six pouces.

Un mouton de la Crau & de la Camargue, de taille ordinaire, est long de trente à trente-trois pouces, & pèse, gras, trente & trente-six livres, dépouillé & vuide. Les bêtes de petite taille, de vingt à vingt-deux pouces, pèsent ordinairement vingts cinq livres.

Toutes les espèces de la Provence se réduisent à six branches principales, qu’on retrouve sans sortir des territoires de Cuers & de Saint-Maximin.

La première comprend les moutons du pays qui ont vingt-sept pouces, & ont un corsage bien proportionné ; la laine en est fine par comparaison avec celle des autres branches… Les raigues & les bigourets appartiennent plus particulièrement au Dauphine, & viennent ensuite… Les ravats de Piémont tiennent le quatrième rang, la chair en est peu délicate & la laine en est grossière… Les motys, autre race du Piémont, & les canins d’Auvergne sont seulement reçus dans les années ingrates ; il est défendu d’en acheter & d’en faire passer dans la province en tout autre temps. Le moty a le corps gros, le nez crochu & la tête semblable a celle du cheval d’Espagne, il s’en trouve dans le nombre qui ont de belles toisons. Les canins d’Auvergne tirent ce nom de leur corps bas & court.

On remarque parmi les troupeaux qui garnissent les territoires des environs de Vence, une race de moutons farouches qu’on nommesublaire ; ils portent des toisons noires, s’engraissent naturellement, & pèsent alors trente-cinq à quarante livres.

Les moutons du Dauphine se réduisent à trois races principales, la bayanne, la raigues & les ravats. La première ressemble beaucoup à celle du Barrois, de Champagne & du Berry ; on la croit originaire d’Espagne. Autrefois elle fournissoit une laine aussi belle, aussi fine, aussi courte que celle de prime de Ségovie ; la race s’est abâtardie en faisant les remplacemens du Vivarais.

Les raigues habitent l’étendue du pays au midi de Valence ; leur laine, plus longue & plus propre au peigne que celle du mouton de Bayanne, approche assez des qualités de Hollande & d’Angleterre ; les toisons pèsent en suint de sept à neuf livres, & se vendent à raison de sept sols la livre. Les. remplacemens se tirent de la foire d’Arles.

Les ravats donnent huit livres de laine en suint, & habitent les montagnes du Briançonnois. Le mouton bigouret est un diminutif des espèces précédentes.

IV. L’Auvergne est de tous les pays le plus commode & le mieux pourvu : les élèves qu’on y fait ne lui suffisent pas. Elle tire du Quercy & du Rouergue des moutons grands & moyens, qui sont distribués dans ceux de ses pâturages qui demeureroient vacans sans ce surcroît. La première est la haute Auvergne & très-montueuse ; la seconde la basse ou plaine de Limagne. On donne le nom de mi-côte à plusieurs territoires mitoyens qui participent de la montagne & de la plaine.

On nourrit dans cette province trois races principales, celle du Quercy & des moutons de Sagala, canton du bas Rouergue. Le mélange des espèces donne beaucoup de métis, provenant des trois races croisées.

Le mouton d’Auvergne, proprement dit, est long de trente pouces, & du poids de trente livres, gras & vuidé ; il vit dans la plaine, & cède à celui du Quercy qui est plus gros & plus fort, étant élevé dans les pâturages abondans de la montagne. Il a la corne petite, le nez uni & plat. Le dixième des toisons est à laine noire ou brune ; le mouton de la plaine vit moins que celui de la montagne, & sa chair n’a pas aussi bon goût.

On distingue trois sortes de pâturages, ceux de la montagne, qui sont plus nourrissans, ceux de la plaine & des terres en chaume, ceux de la mi-côte qui poussent des bruyères & des herbes courtes. Le mouton de la plaine profite à la montagne, lorsqu’on l’y conduit, ce qui arrive rarement, & celui de la montagne dépérit dans la plaine. Les pâturages des mi-côtes sont réputés les meilleurs ; le sel est regardé comme très salutaire à la montagne & nuisible dans la plaine.

V. Le Quercy & le Rouergue. Leurs moutons sont longs de trois pieds, gros & râblés, à laines grossières, à cornes longues & aplaties ; celui de Causse, de race moyenne, est estimé. Près de Rhodés, le mouton a la laine plus courre & plus soyeuse ; il est alongé, menu de corps & bien pris dans sa taille ; on en voit peu dont la tête soit chargée de cornes ; tous ont le front garni d’un toupet de laine.

La branche de Sagala diffère peu de celle de la Limagne en longueur & en poids ; la laine en est un peu plus fine.

Le nombre des élèves que l’on fait tous les ans dans ces deux provinces est fort grand ; si on vouloit les conserver tous dans le pays, on ne pourroit les nourrir : on les fait passer ailleurs par peuplades, & sur-tout pour les boucheries de Paris.

Ces troupeaux sont nourris dans les pâturages des particuliers du pays, & dans les communaux ; quelques-uns y restent pendant toute l’année, & les autres gagnent les montagnes d’Auvergne pendant l’été. Il y monte annuellement plus de vingt mille bêtes des divers cantons du Quercy, & près de trente mille du Languedoc & du Rouergue.

On règle l’usage du sel dans ces montagnes sur les raisons qui déterminent à y conduire ; les troupeaux qui n’y demeurent que cinq à six semaines pour se rafraîchir, en sont privés.

VI. Béarn, Bigorre, Gascogne, Guyenne & Périgord. Les landes, qui tiennent au Béarn d’un côté, & à la Guyenne de l’autre, offrent une variété singulière de pâturages, suivant la qualité du sol. Les landes arides sont inutiles aux troupeaux, mais sur les autres les troupeaux y paissent pendant toute l’année.

En Béarn on distingue trois sortes de pâturages, ceux de la montagne ou des Pyrénées, ceux de la plaine & ceux des landes.

Le Bigorre, situé au pied des Pyrénées comme le Béarn, a les mêmes pâturages, de même que l’Armagnac, le Condomois & le Bazadois qui confinent à la Guyenne.

Les pâturages de la Guyenne consistent en bords de rivières, en champs en partie cultivés, en partie vacans, & en quelques cantons de landes.

Il y a une parfaite conformité entre le corsage & la qualité des toisons du mouton de rivière en Guyenne, & ceux de la grande branche du Quercy, du Gévaudan & des Pyrénées, tant pour le Béarn que pour le Bigorre ; les moyennes & les petites branches de la lande & des plaines, se rapprochent, à quelques différences près. Feu M. d’Etigny, intendant de Béarn, ayant remarqué l’analogie entre les pâturages du Béarn & ceux d’Espagne, se détermina à faire l’acquisition de plusieurs béliers à toison fine, qu’il tira de l’Estremadure ; il les accoupla avec des brebis béarnaises, plus fortes de corsage, mais inférieures en qualité de laine : ces brebis lui donnèrent des agneaux qui participoient de la taille du père & de la mère, & qui étoient couverts d’une laine peu inférieure à celle des étalons étrangers.

VII. La Marche & le Limosin. La première province est peuplée de bêtes à laine, originaires des Bois-Chaux, de Brenne en Berry, & de la petite espèce du Bourbonnois. Nous renvoyons à ce qui sera dit ci-après de ces races. On y voit aussi, par cantons, de la grande race du Limosin & de l’Auvergne.

La seconde est du petit nombre des pays où les pâturages ne reçoivent pas autant de bêtes qu’on pourroit en élever. La grande & la moyenne branche du Limosin, ne diffèrent pas de celle d’Auvergne. La petite, qui est aussi la plus fine pour la toison, tient beaucoup de celle de Caussé en Rouergue. On assure même que dans le nombre des toisons abattues à la tonte, il s’en trouve de comparables à celles d’Espagne, qui étant employées en bonneterie ; donnent des ouvrages qui vont de pair avec les bonnets & les bas de Ségovie. Il est rare qu’on souffre des bêtes à toison noire dans les troupeaux de cette dernière espèce. On les rélègue dans les vallées.

Les territoires du Limosin diffèrent de ceux d’Auvergne, en ce que la petite espèce à toison fine, pâture sur les montagnes, au lieu que les bêtes à laine grossière & à grand corsage, cherchent la nourriture dans les vallons & dans les pays plats.

Abandonnons les pays montueux de France, pour envisager le pays plat, c’est-à-dire, la France septentrionale.

VIII. Le Poitou. C’est de cette province qu’on tire tous les ans des troupeaux considérables pour repeupler, améliorer & renouveller les troupeaux des cantons d’alentour. Le pays est partagé en vignobles & en pays de Castine, qui comprend les terres cultivées, & les friches, sur-tout du côté de la Bretagne & de la mer. Les pâturages du bas Poitou valent mieux que ceux du reste de la province. Plusieurs territoires de l’Élection de Thouars, fournissent des pâturages variés, sains & abondans : on réserve les meilleurs pour les haras. Le Poitou a ses landes, & elles forment en quelque sorte la jonction des brandes du Berry & des friches de Guyenne.

Les bêtes à laine ont dans le Poitou une espèce de patrimoine & de pays héréditaire : elles sont en plus grand nombre, & réussissent mieux qu’ailleurs, dans toute la plaine qui s’étend de Niort à Fontenay, & de Fontenay à Luçon.

On distingue les moutons de Poitou par les noms génériques des territoires qu’ils occupent. On en fait deux classes, dont l’une comprend les moutons de plaine, & l’autre les moutons de marais. Ceux-ci, plus gros & plus forts, pèsent gras, de soixante à quatre-vingts livres, & les premiers de quarante-cinq à cinquante livres au plus. La longueur des moutons de marais excède de quelques pouces la longueur de trois pieds ; celle des autres va en diminuant depuis trente jusqu’à vingt-cinq pouces.

Le mouton de Poitou est bien pris dans sa taille ; il n’est ni court, ni élancé ; il a la tête longue & fine. On en voit peu qui aient des cornes ; les bergers les coupent aux agneaux, lorsqu’il leur en pousse. C’est une opinion dans ce pays qu’il faut châtier de bonne heure pour empêcher les cornes de pousser.

La bonne laine du Poitou étant courre & frisée, rend peu d’étaim. Les bêtes à toisons noires sont aujourd’hui rejetées. Les bonnes brebis portières, bien nourries & bien soignées, vivent huit à neuf ans, & on vend à la quatrième ou à la cinquième année les moutons à l’engrais.

La méthode de parquer pendant l’été a seulement lieu à la plaine. Dans les marais, on a l’attention de séparer les jeunes bêtes qui n’ont pas encore trois ans, d’avec celles d’un âge plus avancé. On réserve aux premières les plus fins pâturages.

Il arrive dans le Maine, aux bêtes transplantées, la même chose qu’aux moutons d’Espagne à toisons fines, lorsqu’on les fait passer en Angleterre. Les mèches des toisons s’allongent & deviennent propres au peigne.

On distingue en Poitou deux espèces de laine, celle du marais & celle de la plaine. La laine de marais, grossière & longue de trois à quatre pouces, est de moindre valeur que celle de la plaine, qui, en général a le mérite d’être fine, courte, frisée & rarement mêlée de jarre. Ses mèches ont depuis deux jusqu’à deux pouces & demi lors de la tonte : elles approchent de celles de Champagne & du Berry. On en tire si peu d’etaim, qu’à peine trouve-t-on dans dix balles de quoi en composer une de laine propre au peigne,

IX. Saintonge & pays d’Aunis. L’aspect du pays est agréable par la variété des collines, des plaines coupées de ruisseaux, & par des rivières qui traversent & qui arrosent les prairies des vallons. Les bords de la mer sont plats & coupés d’une infinité de canaux, pour dessécher les marais à eau douce, ou pour fournir l’eau de la mer aux marais salans. Les troupeaux y trouvent toutes sortes de pâtures & un climat tempéré.

Les troupeaux se partagent en deux classes générales, les uns se nomment moutons de grois, & se rapportent à ceux de la plaine du Poitou, & les autres s’appellent moutons de marais. Le grois est long de vingt-deux à trente pouces, & pèse vingt-deux, vingt-cinq & trente livres : celui de maraisest un peu moins long que celui de Poitou, & pèse de quarante-cinq à cinquante livres au plus.

Les laines de la Saintonge & du Rochelois ne diffèrent pas de celles du Poitou. On vend les toisons l’une dans l’autre à raison de dix sols la livre surge, & de vingt sols la laine lavée. Celles de l’isle de Rhé, longues d’un pouce & demi, & même de deux pouces, ont la réputation d’être plus fines & plus soyeuses : elles se vendent quatre à cinq sols de plus par livre, & rendent plus d’étaim que celles de Poitou.

Les troupeaux sont en trop petite quantité dans l’Angoumois, pour en parler.

X. La Bretagne. En général, les Bretons n’ont aucun soin de leurs troupeaux ; ils vivent comme ils peuvent : on doit cependant en excepter le Comté de Nantes. On y élève trois sortes de bêtes à laine ; le mouton rochelois, celui d’Anjou & de Poitou. Les deux premiers n’ont point de cornes, & ceux d’Anjou sont blancs à un quinzième près des bêtes à toisons noires. Ceux que l’on distingue par le nom de Poitou, noirs ou gris, sont moins forts que les précédens ; ils n’ont guère que vingt pouces de longueur, & peuvent passer pour une race dégénérée. Le mouton de plaine peut avoir deux pieds & demi, & celui d’Anjou trois pieds.

On voit du côté de Missillac, dans les troupeaux qui pâturent sur les landes, des brebis dont la tête est chargée de cornes.

Il y a 10 ans environ que M. Grou, Négociant de Nantes, fit venir de Hollande un troupeau, qu’il établit sur les bords de la Loire, du côté d’Ancenis. Les bêtes étoient longues de trente six à quarante pouces, la tête grosse & longue, les yeux grands, la queue platte, de cinq à six pouces & couverte de poils raz. Leurs toisons composées de mèches de huit à neuf pouces, soyeuses, sans mélange de jarre, pesoient à 8 livres en suint, & ne diminuoient pas d’un quart au lavage. Les brebis portoient deux agneaux. Ces animaux, vigoureux & d’une forte complexion, supportoient l’humidité & le froid pendant l’hiver, sans autre couvert qu’un simple appentis. La chair du mouton gras, pesant depuis quatre-vingt jusqu’à cent livres, étoit beaucoup plus tendre & plus succulente que celle des meilleurs moutons du pays. Les brebis qui n’avoient qu’un agneau rendoient par jour une pinte de lait. Ce troupeau n’exigeoit aucun soin extraordinaire mais il lui falloit beaucoup de nourriture.

Il y a dans le diocèse de Léon des veines de terrein, où les bêtes à laine réussissent, tandis qu’elles languissent plus loin, & qu’elles sont chétives.

Tous les troupeaux de cette partie de la Bretagne se réduisent à deux espèces principales l’une, des gros moutons de marais, qui paissent dans les gras pâturages des bords de la mer & l’autre, des moutons de plaine & de montagne. La chair des premiers est dure & d’un goût peu agréable, & leur laine est grossière. Les autres sont bons suivant les cantons.

À mesure qu’on quitte les côtes de cette partie de la Bretagne pour s’avancer dans la plaine, on ne trouve que des races dégénérées.

X. Maine & Anjou. Il y a dans le Maine peu de plaines découvertes & nues. Le pays est coupé de haies, rempli de landes & de vaines pâtures. Le haut Maine est plus précoce & plus tempéré que le bas Maine : ses plaines arides & sabloneuses pour la plupart, ne produisent que des bruyères assez propres à la nourriture des bêtes à laine. Cette partie est plus spécialement destinée aux bêtes à corne qu’aux troupeaux ; on en voit seulement dans les grands domaines, & encore ils y sont peu nombreux. La race est foible & dégénérée, & ses toisons défectueuses & de peu de poids.

Le climat du bas Maine est plus rude à mesure qu’on approche de l’extrémité de cette province. Le sol en est assez généralement ingrat, si ce n’est dans le canton qu’on nomme Champagne du Maine, où l’on recueille pour l’ordinaire du blé & d’autres grains. Les terres pour le surplus restent communément en jachères pendant trois, six & quelquefois douze ans ; ce qui facilite l’éducation des chevaux, des bœufs & de beaucoup de moutons.

Les bêtes s’y soutiennent mieux que dans le haut Maine, parce que tous les deux ou trois ans on les renouvelle par celles du Berry & du Poitou. La laine de ces régénérateurs, après un séjour d’un an ou de dix-huit mois dans le bas Maine, acquiert une qualité de laine haute, nerveuse, longue & soyeuse, d’où on tire le bel étaim, avec lequel on fabrique les étoffes si connues & si recherchées sous le nom d’étamine du Mans.

Le mouton de bonne race est ordinairement long de vingt-six à vingt-sept pouces, comme celui de plaine de la Bretagne & du Poitou. Les troupeaux ne parquent point, & leur laine chargée de toute espèce de saleté dans la bergerie, en est beaucoup altérée par le mélange avec le suint : elle donne au lavage, un déchet considérable.

L’Anjou est plus uni que montueux. Il y a deux sortes de moutons ; les uns viennent du Poitou, & les autres de la Sologne. Les bêtes qui arrivent dans ces deux provinces pour compléter les troupeaux, produisent des toisons composées de mèches plus longues, à mesure qu’elles se naturalisent dans les pâturages du pays. Les moutons du Poitou se soutiennent à tous égards ; mais ceux de la Sologne perdent quelque chose du prix de leur laine, qui devient plus ferme & plus fonde en s’allongeant.

Le Berry & la Tourraine. La Champagne du Berry est une plaine de quarante lieues de tour. Les terres cultivées ou sans culture se partagent en guérets, en jachères & en friches, dans lesquels on conduit les troupeaux, & en terres ensemencées, dont on a soin de les écarter. Les herbes tendres des guérets, prises en petite quantité, sont bonnes & nourrissantes : elles causent la pourriture ou les maladies de sang aux bêtes qui en mangent outre mesure, pour peu que la rosée les ait humectées.

On donne le nom de Bois-Chaud au reste du Berry, qui consiste en pays couvert de bois entremêlé de brandes ou landes, & de quelques prairies. Les herbes qui y croissent, forment une seconde branche de pâturage ; ils sont bien inférieurs aux précédens en finesse & en goût. Les bonnes landes sont une ressource habituelle pour les troupeaux de bonne qualité, & la lande maigre est le partage du mouton de petite taille, nommé de brandes ou de Bois Chaud.

Le Berry réunit à la faveur de ses pâturages variés, les différentes espèces de bêtes à laine. Les territoires de certaines parties ne sont propres qu’à former des élèves jusqu’à l’âge d’antenois ; dans d’autres ils ne font propres qu’aux engrais.

Les troupeaux considérés sous le rapport de leurs toisons, se divisent en fins, mi-fins & gros. On appelle moutons fins ou de Champagne, ceux qui paissent habituellement dans la plaine de ce nom. Les bêtes de cette première branche, longues de deux pieds neuf pouces à trois pieds, portent une laine fine & blanche, courte, serrée & frisée, d’une qualité équivalente à celle des laines de Ségovie. Elles ont le cou allongé, la tête sans cornes & lainée sur le sommet jusqu’aux yeux, rousse ou blanche de même que les pieds. Le front un peu relevé en bosse ; le nez long & camus ; le ventre des mâles est garni de laine jusqu’à quatre ans : les femelles perdent la laine de cette partie, la première ou la deuxième fois qu’elles mettent bas.

Une bête de Champagne-Berry pèse, grasse, trente quatre à trente six livres, dépouillée & vuidée. Le mouton fin de Berry a plusieurs traits de conformité avec le mouton des Aspres & de la plaine du Roussillon, aux cornes près & à la laine que ces derniers ont plus fine.

On croit que le mouton brion, qui tire son nom de la paroisse où on l’élève, est originaire d’Espagne. Il est plus gros que le mouton de Champagne, sans lui être inférieur du côté de la toison ; il se reconnoît à une touffe de laine qu’il a sur le front. Les meilleures bêtes de cette branche, rendent jusqu’à six livres de laine très-fine.

Un quart des troupeaux de Champagne porte une laine plus précieuse que le reste. Les propriétaires font en sorte que le nombre des seconds prévale sur celui des premiers, parce que ces derniers prennent le gras plus facilement, & qu’ils les vendent quarante sols de plus par paire.

Le mouton mi-fin de Bois-Chaud est de même figure que celui de Champagne ; sa laine moins fine & moins corsée que celle du premier, est ordinairement molle & sans nerf. On y distingue deux sortes de troupeaux, les uns grands & de même taille que ceux de la plaine les autres plus petits & de différentes couleurs. Ils tiennent des lieux où on les mène pacager. Longs de vingt à vingt-quatre pouces, leur poids n’excède pas dix-huit à vingt livres, gras & chair nette.

Le mouton de Faux, nourri ou engraissé en Bois-Chaud, plus gros & plus long de trois à quatre pouces que celui de Champagne, a la laine grossière, jarreuse, & varie de couleur comme le bocager des brandes. Quelques-uns ont le museau & les pieds tachetés de noir ; d’autres portent des cornes. Ils sont originaires de la Marche & du Limosin, où ils retournent après qu’ils ont pris de l’embonpoint.

La bonne laine de Champagne se vend en Berry quinze à dix huit sols la livre en suint, trente-six à quarante sols étant lavée. La laine de Bois-Chaud vaut communément huit à douze sols surge, & le double après le lavage.

La Tourraine élève peu de troupeaux. L’espèce qui y domine est la même que celle des brandes en Bois-Chaud. Cependant la Tourraine le disputoit autrefois au Berry pour le nombre de ses bêtes à laine.

XII. La Sologne & le Gâtinois. La Sologne est un pays sabloneux, ingrat, quoique traversé par des rivières : on donne le nom de mouton de Sologne aux espèces de l’Orbanois, du Blaisois & du Gâtinois, parce que effectivement elles ont toutes des rapports entr’elles. Dans ces derniers pays, l’air y est pur & sain, & le terrein par-tout uni & cultivé. Le bétail blanc y est d’un très-bon rapport, tant pour la laine que pour le gras.

Les pâturages de la Sologne propre consistent en bruyères, en friches & en herbes qui poussent dans les terres de labour qu’on laisse reposer. La taille ordinaire du mouton Sologneau, est de trente à trente-trois pouces. Il a la tête fine, effilée, menue, blanche & quelquefois rousse, sans cornes, à l’exception de quelques béliers. Les marchands préfèrent les ventres garnis aux ventres chauves. Le mouton fin de Sologne, comparé à celui de la Champagne Berry, est plus petit, sa chair plus délicate, sa laine plus courte, plus fine & moins serrée.

Les bêtes de Sologne vieillissent & perdent leurs dents de bonne heure à cause de la dureté de la bruyère, & sur-tout des cailloux auxquels elles touchent pour pincer l’herbe qui est à côté. On élève dans ce pays plus de brebis que de moutons, à cause de la difficulté de la subsistance. On fait deux classes de pâturages, les plus fins sont pour les agneaux, & les autres pour les mères. Les brebis portières le conservent jusqu’à sept à huit ans.

La laine de Sologne a ceci de particulier, qu’elle est frisée à l’extrémité de ses mèches : elle est aussi fine que celle de la Champagne-Berry ; mais elle n’a pas autant de corps, & ne porte que dix-huit à vingt lignes de longueur ; celle qui passe deux pouces est de moindre valeur. On la vent en suint quinze à dix-huit sols la livre ; elle perd huit à neuf onces de son poids au lavage, qui est d’une livre & demie.

Le Gâtinois est une continuation de la Sologne ; il se divise en pâturages de nourriture & en pâturages d’engrais. La race de Sologne se soutient très-bien en certains endroits, & dégénère dans d’autres, ce que l’on reconnoît à la toison, qui est moins fine.

Il y a une race de moutons Gâtinois à grand corsage, originaire du pays. Elle est mise par plusieurs dans la classe des moutons de Faux. En fait de troupeaux, le commerce le plus lucratif du Gâtinois, consiste en bêtes à laines vieilles, maigres ou chétives, qu’on achette pour engraisser & pour revendre. Le mouton Sologneau, qui a pris graisse en Gâtinois, est un manger tendre & exquis.

XIII. La Beauce & le Perche. Dans la Beauce propre, les bêtes à laine reçoivent une éducation complette. Ses plaines immenses & cultivées produisent des herbes très-saines ; les terres y retiennent peu l’eau, & par-tout elles sont dépourvues de bois, d’arbres, de haies & de buissons.

La Beauce se divise en deux parties, la haute & la petite Beauce. La petite & le Perche ont ceci de commun, que le pays change souvent de face, tant en pâturages qu’en aspects.

Les pâturages de la haute Beauce nourrissent une espèce de bêtes à laine pareille à celle des gros moutons de Cerdagne, de Gascogne & du Querci, excepté qu’elles n’ont point de cornes, & que leurs couleurs noires & grises détériorent moins de toisons en Beauce que dans les pays précédens. Leur laine ronde, plus droite que frisée, passe pour être molle, creuse, sur-tout pendant les années sèches, lorsque faute d’une suffisante quantité d’herbages, elles ont souffert la faim. Cette première espèce de mouton est nommée Beauceron, & celle de la petite Beauce, Percheron, parce qu’elle est effectivement répandue dans une grande partie de la province du Perche.

C’est une suite nécessaire de la diversité qui règne dans les pâturages de la petite Beauce & du Perche, qu’il y ait beaucoup de mélange dans les troupeaux, & on a la maladresse en général de ne point faire parquer les troupeaux. Cependant l’exemple donné par MM. Guerier, auroit dû faire changer cette préjudiciable coutume. Ils ont fait passer d’Angleterre en France un troupeau de bêtes à laine à grand corsage : ils l’ont établi auprès de Saint-Martin de Belesme, & continuent encore de le gouverner suivant la méthode angloise. Ils les tiennent continuellement exposés au grand air en hiver & en été ; & dans la crainte que les pluies abondantes, les neiges & les frimats, ne leur occasionnassent des maladies, ils ont fait dresser des appentis, à l’abri desquels ces animaux peuvent le préserver du mauvais temps. Ce troupeau surpasse en beauté & en force, tour ce qu’un choix scrupuleux pourroit trouver de plus parfait dans la grande branche du pays.

La laine de la haute Beauce, longue de quatre à cinq pouces, est ordinairement sale, grasse & luzerneuse, à cause de la malpropreté des bergeries. On la vend huit sols en suint, & le double lavée. Le poids commun de la toison d’une bête, est de quatre livres à deux ans, & de huit à quatre ans.

XIV. Champagne & Brie. Les plaines de la Champagne occupent le milieu de son arrondissement ; ses bordures sont remplies de bois & de collines. On distingue dans ces deux provinces plusieurs espèces de bêtes a laine, dont la dominante est celle qui porte le nom de chaque province. Le mouton champenois ressemble au bauceron de grande branche, à la laine près, que ce dernier a ordinairement plus sèche & plus creuse… Le moyen mouton de Champagne est un diminutif de la grande branche, eu égard à la longueur de la taille & à la grosseur du corsage seulement. La petite branche n’est pas une race indigène ; elle y est introduite de la Bourgogne & du Bourbonnois. La toison qui la couvre est composée d’une laine courte, frisée & fine pour l’ordinaire, à-peu-près comme celle du petit mouton bigoret du Dauphiné.

On élève trois sortes de moutons dans l’Élection de Troye, le champenois de grande branche, le sologneau & le mouton de Bourgogne : ce qu’on nomme mouton de plaine & mouton de montagne dans l’élection de Rheims, se rapporte à la grande & à la moyenne branche de Champagne.

Les troupeaux qu’on élève dans la Brie Françoise, sont une race picarde ; ceux de la Brie Champenoise viennent de différens cantons de la province de Champagne. Les pâturages de la Brie ont la propriété d’adoucir la rudesse de la laine du mouton picard, de rendre plus ferme & plus corsée celle du mouton de Champagne. Le changement devient sensible après un an ou dix-huit mois de séjour. On amène aussi dans la la Brie Champenoise beaucoup de bétail de la Sologne, du Gatinois & de la Beauce. Les meilleurs moutons briards se trouvent dans les environs de Créci & de Coulommiers.

Les laines de Champagne, telles qu’on les récolte sur les lieux, sont de médiocre qualité, molles & creuses. Les toisons fines & courtes qui se trouvent dans le nombre, proviennent des moutons de la Bourgogne & du Bourbonnois, qui ne sont, à proprement parler, que des races d’emprunt. La laine de Brie est préférable à celle de Champagne.

XV. Bresse, Franche-Comté, Bourgogne, Bourbonnois, Lorraine & Alsace.

Bresse & Bugey. La première est divisée en deux parties par la rivière qui se jette dans le Rhône. La moitié, située du côté de la Saône, retient le nom de Bresse, & l’autre qui regarde la Savoie, prend le nom de Bugey. La Bresse est un pays uni & fertile en pâturages. Le Bugey est montueux, & les habitans tirent plus de profit de leurs pâturages, que de leurs récoltes, quoique celles-ci y suffisent aux besoins de la vie. La vraie richesse y consiste dans les troupeaux. Ils passent l’hiver dans la plaine & l’été à la montagne. Cette transmigration n’est pas occasionnée par l’excès des chaleurs, comme en Provence & en Roussillon : ce sont les pâturages qui invitent à la faire. Le départ de la plaine pour aller à la montagne se fait ordinairement vers le temps de Pâque, & le retour a lieu vers la fin de Septembre.

Bourgogne & Franche-Comte. La première estampillée le Duché, & la seconde le Comté de Bourgogne. On remarque dans l’une & dans l’autre les mêmes propriétés, la même division des territoires, la même nature de pâturages, & par une conséquence nécessaire, la même espèce de bétail blanc,

La Franche-Comté se divise, comme la Bresse, en pays plat & en pays de montagne ; ses plaines peuvent être comparées à celles de la Beauce pour les récoltes, mais on n’y élevr pas autant de bêtes à laine que les pâturages en peuvent nourrir. Les pâturages des collines offrent une ressource précieuse pour l’éducation du gros & du menu bétail, & dont on tire le meilleur parti.

Le pays plat de la Bourgogne fournit d’excellentes récoltes sans amendemens. Il n’en est pas ainsi dans les bailliages d’Autun, d’Auxone, de Châtillon sur Seine, dans le Brionnois & dans le Charolois, & même dans une partie du Maconnois ; mais les parcours & les pâturages y sont multipliés.

Le Bourbonnois, placé entre le Berry & la Bourgogne, participe aux propriétés & à la température qui distinguent ces deux provinces ; ses rapports avec le Berry sont un peu plus marqués qu’avec la Bourgogne, tant à l’égard de la culture & des fonds de terre, que relativement au nombre & au gouvernement des troupeaux.

La Lorraine & l’Alsace sont tellement une continuité de la Bourgogne & de la Franche-Comté, qu’on y trouve par-tout les mêmes traces des opérations de la nature, en passant de la plaine à la montagne, & des coteaux aux vallées.

Les Vosges, qui traversent la Lorraine depuis l’Alsace jusqu’à la Champagne, fournissent d’excellens pâturages pendant huit mois de l’année, & dans la Lorraine allemande on parque environ pendant six mois.

L’Alsace est traversée par le Rhin & 1*111, coupée par une infinité de petits ruisseaux, & arrosée de plusieurs petites rivières. La haute Alsace est remplie de montagnes le terrein entre l’Ill & le Rhin est bas, très-humide & souvent inondé, il ne convient point aux moutons ; le centre de la province fournit pour leur nourriture des jachères, des communes & des bois. Ce n’est pas l’usage en Alsace de conduire les bêtes à laine sur les plattes formes des montagnes, ces lieux sont réservés au gros bétail. En Alsace comme en Dauphine, l’élévation des montagnes n’est pas uniforme, il y en a de très-hautes, dont la surface est couverte d’une grande étendue de gras pâturages, qu’on abandonne à l’engrais des bœufs & des vaches pendant huit mois de l’année, depuis la fonte des neiges jusqu’à ce qu’elles recommencent. Les bergers ont la liberté de faire pâturer leurs ouailles sur les monticules & sur les coteaux.

Les pâturages propres à ce bétail sont aussi fort communs dans la partie occidentale de la basse Alsace ; ils consistent en herbes qui croissent sur des hauteurs, sur des landes & dans des terreins plus sablonneux que gras.

Il suit de cette exposition, qu’à partir de la Bresse, on retrouve partout successivement les mêmes aspects, les mêmes expositions, les mêmes natures de terrein, & par conséquent les mêmes facilités de pourvoir aux besoins des troupeaux.

On vient d’observer que toutes les espèces de bêtes à laine du pays, contenues entre le Dauphiné, le Rhin & l’Allemagne d’une part, la Champagne de l’autre, se partagent en moutons de Faux, auxquels les grandes branches de Champagne & d’Allemagne se rapportent ; en moutons Barrois & en moutons de Sologne. Il ne faut pas en conclure, que tout ce qui existe de bêtes à laine dans ces quartiers, soit habituellement renouvellé par des essaims du dehors ; il n’y a pas de cantons où on ne fasse des élèves, pour peu qu’on ait des pâturages & des fourrages ; mais au défaut d’un nombre suffisant de bêtes indigènes, c’est une coutume fondée sur l’économie, d’avoir recours à des espèces homogènes des autres pays. Ces trois races sont celles qui y réussissent le mieux ; elles engendrent des métis, tels que les moutons d’Auxois, qui est une branche dont les individus ont de vingt-sept à trente pouces, tenant de celle du Berry & de la Sologne par la toison, & dont on estime la chair autant que celle du mouton de Sologne.

La Bresse nourrit une grande quantité de bêtes à laine, & principalement dans le Bugey, du côté de Nantua ; on en compte jusqu’à cinq à six mille dans le seul territoire de Valbonne. La plupart des bêtes sont longues de vingt-sept à trente-trois pouces, elles ont la tête garnie de cornes en volutes, & sont une race moyenne de Faux, partie blanche, & partie noire ou brune.

Le mouron originaire de Berry fait race dans le Bourbonnois.

La petite espèce, connue en Champagne sous le nom de mouton Bourguignon, n’est autre chose que le mouton du Bourbonnois.

La race dominante dans le Nivernois est plus haute de corsage, & a beaucoup de ressemblance avec la grande branche du Gâtinois & du Limosin.

Le mouton d’Auxois doit être regardé comme la race principale de la Franche-Comté & de la Bourgogne ; toutes les autres s’y rapportent pour la longueur & pour la qualité, si ce n’est du côté de l’Auxerrois, où le mouton est plus gros & d’une toison plus commune.

Les autres espèces vont en diminuant de vingt-huit à vingt-quatre pouces ; les laines tiennent beaucoup de celles du Dauphiné.

Il y a en Lorraine & dans les Trois-Évéchés quatre branches principales de bêtes à laine ; une petite, connue sous le nom d’Ardennoise, portant une laine fine & peu garnie ; elle est très répandue dans les Vosges. La seconde, appellée petite Allemande, qui est plus grosse, & a le double de laine de la première. La troisième, qui est celle du pays, surpasse en poids les précédentes. La quatrième, qu’on nomme grande Allemande, originaire du pays d’Hanovre, est plus forte que les trois autres en poids & en laine. Les bêtes à toison noire sont rares dans les Trois-Évéchés.

La plus grande partie des moutons de la Lorraine est pareille en corsage au mouton de Vallage de la Champagne, mais leur laine est plus moelleuse & plus recherchée ; le reste est inférieur à cette espèce du côté de la taille, & a beaucoup de rapport avec les petits moutons bocagers des Ardennes,

L’Alsace, autrefois renommée par la quantité de ses troupeaux & par leur bonne qualité, n’en auroit pas aujourd’hui pour sa consommation sans la Suisse & la Lorraine ; la méthode de parquer est presque sans exemple dans cette province.

XVI. Isle de France, Normandie, Picardie & Flandres. & par la grandeur des bêtes à laine qui s’élèvent dans les meilleurs cantons ; cette race, qui cause de la surprise à ceux qui la voient pour la première fois, se soutient à la faveur des gras pâturages qui sont, à tous égards, les plus substantiels de tout le reste du royaume. La Picardie & la Normandie sont des pays très propres à l’éducation du bétail. L’Isle de France se suffiroit à elle-même, si elle n’avoit d’autres besoins à remplir que ceux des villes du second ordre, mais Paris est un gouffre pour la consommation.

L’Isle de France. Les troupeaux y accourent de tous les environs, la consommation de la capitale les y appelle, & l’on peut dire en général que les propriétaires sont peu attentifs aux remplacemens. L’espèce dominante se rapporte à la branche picarde du Beauvoisis ; les autres sont des moutons Bricads, des Baucerons, des Sologneaux, du Barrois, du Cauchois, des Normands, même des Liégeois & des moutons de Faux. Les bergers de l’Isle de France se conduisent, dans le gouvernement des troupeaux, comme ceux de la Picardie.

La Normandie, dans sa partie haute, est abondante en excellens pâturages. La basse est une continuation de la Bretagne, & a beaucoup de rapports avec elle.

Les pâturages de la haute Normandie se partagent naturellement en deux classes. Les herbages des prairies & les pâtures vaines & vagues, auxquelles il faut joindre celles des jachères & des plaines cultivées après la moisson. Cette division en amène une autre, qui est celle des pâturages d’engrais & des pâturages de nourriture. Les principaux cantons de nourriture se remarquent dans le pays de Caux, qui est le premier de toute la Normandie, & d’où le mouton cauchois prend son nom. Les deux Vexins participent l’un & l’autre de la propriété des territoires de l’Isle de France & de la Picardie qui les avoisinent. Le pays d’Auge est sans difficulté supérieur à tous les autres cantons de Normandie par l’abondance de ses herbages ; il n’est pas le seul en Normandie où l’on travaille à l’engrais, mais les pâturages destinés à cet effet y sont plus rassemblés que par-tout ailleurs.

La variété des espèces de bêtes à laine est très-grande en Normandie, tant par la différence des noms, que par la figure & la proportion du corsage. Elles peuvent cependant se réduire à trois branches principales : les cauchois, les moutons vexins & les moutons bocagers ou bisquains. Les deux premières variétés, plus grandes & plus fortes que la troisième, se trouvent fréquemment dans la haute Normandie ; cette dernière se rencontre plus communément dans la basse Normandie.

Le mouton cauchois est une race de Poitou & de Berry à laine frisée, assez ordinairement ronde, longue de trente-six à quarante pouces, forte & médiocre à raison des lieux où cette race est élevée. Il y en a de deux sortes, le franc & le bâtard cauchois. Ce dernier n’a pas d’état certain, il dépend des lieux où il vit, & des espèces avec lesquelles on croise le franc cauchois. Celui-ci a la tête rousse ou blanche, les pieds de même, sa toison est blanche, quelle que soit la couleur de la tête & des pieds. On préfère le cauchois des parties maritimes à celui de l’intérieur des terres ; les moutons de Pré-Salé, du côté de Dieppe, si renommés par le goût délicieux de leur chair, ne sont autre chose que des cauchois, dont les quatre quartiers pèsent cinquante à soixante livres.

La race cauchoise, considérée du côté de la toison, se divise en plusieurs branches, savoir en celles qui ont la laine longue, celles qui l’ont courte, celles qui l’ont grosse ou fine : ces modifications dépendent des pâturages.

Nous avons parlé, à l’occasion du mouton fin de Champagne-Berry, de la préférence qu’on donne aux bêtes à toison moins précieuse sur les superfines, c’est la même chose en Normandie on y fait moins de cas des troupeaux à laine juine ou fine, que de ceux qui l’ont rude & ferme ;

La quantité d’élèves qu’on forme dans les deux Vexins, est inférieure à celle du pays de Caux & des lieux voisins ; les habitans achettent beaucoup de troupeaux des provinces voisines, & les bêtes transportées, profitent & y deviennent meilleures, après un séjour de deux à trois ans, que si elles étoient restées dans leur lieu natal. La toison du mouton Vexin proprement dit, est ordinairement composée de mèches plus droites & plus longues que celles du mouton cauchois.

Le bisquain de Normandie est une petite espèce de vingt-deux vingt quatre & vingt-huit pouces, pareille à celle des moutons de Varrène en Berry ; ils sont de deux sortes, par rapport à leurs toisons, que les uns ont fines & les autres rudes & communes ; la chair en est délicate, après qu’ils ont été engraissés dans des pâturages convenables.

Les moutons normands d’Alençon, du Cottentin, de Valogne, &c., quoique qualifiés par les noms des territoires qu’ils occupent, se rapportent chacun à l’une des trois espèces précédentes, & principalement aux cauchois & aux bisquains. Les excellens moutons de Condé sur Néraut proviennent de la race cauchoise. Le prix ordinaire de la laine est de vingt sols lavée ; la dernière qualité se vend quinze sols, & la tête vaut trente fols ; la laine juine est toujours achetée quelque chose de plus.

La Picardie est comme de plein pied avec la haute Normandie ; toutes les races de bêtes à laine, répandues dans la Picardie, se rapportent 1°. à la branche du Vermandois, qui est la plus forte ; 2°. à celle du mouton picard proprement dit, qui est une race moyenne & commune dans le Beauvoisis 3°. à celle du mouton de Thiérache, qui est la moindre des trois.

Le mouton Vermandois, ainsi nommé de la partie orientale de la Picardie, où il est plus nombreux, a la tête grosse, l’oreille longue & large, le col gros & long, la jambe grosse ; il est long de trente-six à quarante pouces. La force de sa complexion exigeant qu’on lui donne une nourriture abondante, il profite dans les vallées, & se plaît dans les gras pâturages ; il n’a point de canton atitré, on le retrouve dans tous les lieux où les fourrages, où les herbages ne manquent point, depuis les confins de la Thiérache jusques dans le Boulonnois & dans le Ponthieu. Les moutons picards sont de deux sortes ; on distingue les uns par un toupet de laine qu’ils ont au front, & qui ne se trouve point dans les autres ; les derniers engraissent plus promptement, ont la laine plus fine & la chair meilleure.

Les moutons de la Thiérache ont trente pouces, cette race est commune du côté de Guise & de Vervins, elle est basse de taille, ayant la tête grosse, l’oreille large & courte, ainsi que le nez. La plus commune de ces trois races est celle du mouton picard. Les laboureurs, peu attentifs, tachettent aux foires les bêtes de remplacement, & prennent indistinctement toutes les espèces qui se présentent, comme dans l’isle de France : de là vient le mélange des espèces.

Les bergers en picardie, comme dans presque toutes les autres provinces, ont la manie de boucher tellement les ouvertures des bergeries pendant l’hiver, que l’air extérieur ne sauroit y pénétrer, & ils font suer excessivement l’animal avant l’opération de la tonte. Ces deux vices d’éducation sont la source des maladies & des pertes qui découragent par la suite les laboureurs, le tout par entêtement & ignorance sur leurs véritables intérêts.

La chair de ces animaux est assez souvent ferme & peu délicate. La Picardie n’a pas de lieux destinés aux engrais comme la Normandie ; une partie des bêtes s’engraissent naturellement.

La laine du gros mouton vermandois est dure : les toisons du Santerre sont estimées à cause de la netteté & de la transparence des filets qui les rendent propres à recevoir les apprêts du lavage & toutes sortes de teintures. La laine du Beauvoisis est plus rude que celle du Santerre, mais on prétend que les eaux de la petite rivière du Terrein ont la propriété d’adoucir cette rudesse ; celles de Soissons & de Noyon ont le mérite d’être plus douces que les toisons du Laonois & de la Thiérache. Le poids commun des toisons est de quatre à cinq livres non lavées, & la longueur des mèches de cinq à six pouces : ces laines sont plus droites que frisées.

Artois, Hainault & Flandres. L’Artois est presque par-tout uni & plat, & c’est ici que commencent les Pays-bas. La température de l’Artois est par tout assez égale : il y a peu de bois, peu de soins ; les pâturages y sont médiocres dans le pays plat, le surplus se rapporte à ce qu’on voit en Flandres. Plusieurs donnent le nom de mouton d’Artois à une branche de bêtes à laine à oreilles pendantes, plus grosse que le mouton Vermandois, & moins forte que le mouton Flamand, parce qu’elles sont assez communes en Artois ; mais, attendu qu’on trouve dans bien d’autres pays de ces oreilles pendantes, il suffit d’observer qu’on en voit dans l’Artois.

Les bêtes blanches qu’on élevé dans le Hainault sont des branches de l’espèce de Thiérache & de la petite race de Vermandois, longue de trente pouces.

La Flandres est une partie des Pays-bas, supérieure au reste de la France en bétail & en pâturages. Les premiers moutons qu’on fit passer des Indes en Flandres par la Hollande, furent regardés comme un effort de la nature, qui s’étoit surpassée dans ce genre de production. Ces bêtes parurent d’abord un objet de curiosité. L’on ne soupçonna pas qu’il fût possible de les multiplier au point d’en peupler la plus grande partie de la Flandres. Ces brebis donnoient alors sept agneaux ; cette fécondité diminua à mesure que l’espèce se perfectionna. Les brebis flandrines ne donnent plus qu’un agneau, deux au plus, & dans ce cas on prend le parti d’enlever le moindre, afin que celui qui reste profite mieux, & que le tempéramment de la mère ne soit pas affoibli. Lorsque les femelles donnoient cinq agneaux, leur laine étoit moins belle, les élèves moins forts de corsage, moins robustes, & plus sujets aux maladies. Le mouton flamand, soigné & tenu proprement, réunit dans son état actuel toutes les perfections des autres, sans en avoir les défauts. Une démarche libre & ferme, un port avantageux, un corsage bien proportionné dans toutes ses parties, annoncent une bonne constitution, un tempéramment robuste, exempt des maladies si communes aux espèces plus délicates ou plus foibles.

Les autres races se distinguent par un corsage allongé, menu, efflanqué ; d’autres par une raille ramassée : ceux-ci par un large collier, de longues soies, ou par un toupet de laine au-dessus du front : ceux-là par une couleur rousse de la tête & des pieds, par des taches noires ou grises qui détériorent leurs toisons ; par des cornes ou par une qualité de laine rousse & jarreuse, ou enfin par un naturel sauvage ou timide qui les rend difficiles à garder. Le mouton flamand ne poste aucun signe qui le défigure, tout est assorti dans les parties qui le constituent ; sa laine est non-seulement blanche & sans tache, mais cette blancheur est aussi d’un bel éclat.

Les plus grands mourons de Flandres peuvent avoir depuis quatre jusqu’à cinq pieds & demi de la tête à la queue ; la hauteur & la grosseur sont en proportion.

On distingue cinq branches de moutons flamands. On nomme moutons frisés, ceux de la première espèce, moutons grenés ou grenetés ceux de la seconde ; la troisième porte une laine frisée comme la première, mais cette qualité de laine est peu longue & moins fine. On appelle mouton de Dunkerque ceux de la quatrième qualité, parce qu’ils sont communs aux environs de cette ville. La cinquième espèce est celle des moutons raziss que l’on nomme ainsi à cause que la toison en est courte & retapée. Les bêtes de ces cinq espèces ont, à peu près, le même corsage, elles différent seulement par la qualité de leur laine, ce qui fait, qu’immédiatement après la tonte, leur prix est à peu près le même. Le mouton à laine superfine ou frisée le cède peu à ceux d’Angleterre & de Hollande, nuis les, cultivateurs imitent ceux du Berry, c’est-à-dire qu’ils ne conservent dans leurs troupeaux qu’une très-petite quantité de bêtes de cette branche, qui n’est guère que le sixième du total. En Flandres, c’est, une mauvaise combinaison de l’intérêt public & particulier ; les maîtres des troupeaux ne demanderoient pas mieux que de multiplier cette branche, mais ils se plaignent de n’avoir pas un débit aussi réglé de la laine fine que de la laine commune.

Les herbages de Flandres ont une vertu merveilleuse, qu’on ne retrouve pas dans les autres, pays. Cette propriété fait aussi que le mouton flammand ne peut guère réussir que dans cette province. La race de Flandres a ceci d’avantageux pour la propagation, que les brebis & les béliers sont propres à l’accouplement une année plutôt que les espèces ordinaires. Quant au prix des bêtes faites, un mouton razis coûte 18 liv., s’il est en bon état, de même qu’un mouton à laine frisée. Le prix change & augmente à mesure qu’on s’éloigne ou qu’on approche du temps de la tonte. Dans le dernier cas, le mouton frisé augmente de 8 livres, année commune : celui grené de 6. livres, & les autres de 5 livres. La valeur des bêtes, varie selon les années.

Nous n’entrerons pas dans de plus grands détails sur les laines en général, ni sur le temps auquel on doit tondre les bêtes à laine, sur la manière de les tondre, de séparer les laines ; ces objets feront examinés à l’article Mouton.


  1. Note de l’Éditeur. En n’envisageant que le bien-être & la prospérité des troupeaux, les loix espagnoles sont admirables ; mais ne peut on pas dire que des loix qui attaquent & gênent les propriétés des particuliers, qui mettent le prix des pâturages dans les mains des bergers, &c., sont des loix destructives de l’agriculture, qui, ainsi que les arts, ne demandent que liberté & protection. L’état de langueur de l’agriculture en Espagne n’est-il pas plutôt dû à ces loix décourageantes pour le cultivateur, qu’à l’expulsion des Maures, ou à l’expatriation qui eut lieu lors de la découverte de l’Amérique. Pourquoi ce peuple s’expatrioit-il en si grand nombre ? c’est qu’il étoit malheureux dans son pays, & vexé par les loix. L’Espagne a un beau problème a résoudre : lui est-il plus avantageux de réduire le nombre prodigieux de ses troupeaux, & d’encourager toutes les branches de l’agriculture, ou de laisser les choses sur le pied où elles sont aujourd’hui ? En France, par exemple, les troupeaux y sont moins nombreux, la laine moins belle ; excepté dans quelques-unes de nos provinces, ils voyagent peu d’un canton dans un autre ; mais presque tout y est cultivé, &, à coup sûr, le produit des récoltes en tout genre excède infiniment celui que l’on retireroit en admettant la méthode & la législation espagnole sur les troupeaux. On doit dire cependant qu’il est possible d’améliorer nos laines, comme on le verra ci-après.
  2. Note de l’Éditeur. Cette assertion est malheureusement trop générale pour ce qui concerne les diocèses de Narbonne & de Béziers ; il seroit bien à souhaiter que la méthode espagnole fût plus générale, & que les troupeaux ne restassent pas exposés au plein midi de l’été au milieu d’un champ à l’ombre d’un olivier ; l’animal se presse & se serre contre son voisin, afin de glisser sa tête sous son ventre, & la garantir de l’ardeur du soleil : dans cet état de gêne & de contraction, sa transpiration est très-considérable, & elle l’énerve. On ne doit donc pas être étonné du grand nombre de bêtes que l’on perd chaque année ; la chaleur étouffante des bergeries, & la grande activité du soleil, en sont la cause première & infaillible. Si la dixième partie des troupeaux de la plaine gravissaient les hautes montagnes, le local ne fourniroit pas assez de nourriture, parce que les habitans des montagnes & des plaines tiennent autant de bêtes, & trop souvent au-delà de ce qu’ils peuvent en nourrir.
  3. Il vaudroit beaucoup mieux aller en Roussillon, & encore mieux en Espagne : il n’est pas rare, année commune, de voir périr de sept à dix bêtes sur cent.