Cours d’agriculture (Rozier)/PAVOT

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Hôtel Serpente (Tome septièmep. 454-468).


PAVOT. Tournefort le place dans la seconde section des fleurs en rose, dont le pistil devient une capsule à une seule cavité, & il l’appelle papaver. Von-Linné lui conserve la même dénomination, & le classe dans la polyandrie monogynie.


CHAPITRE PREMIER.

Des espèces de pavots cultivés.


Pavot coquelicot, ou ponceau, ou pavot rouge papaver erraticum, Rheas Dioscoridis. Tourn. Papaver Rheas Lin.

Fleur ; en rose, à quatre pétales arrondis, dont la couleur est d’un rouge vif ; ils sont planes, ouverts, grands, plus étroits à leur base ; le calice arrondi, lisse & un peu velu.

Fruit ; capsule, petite, arrondie, plate en dessus, surmontée d’une couronne, percée en dessous de plusieurs trous, à une seule cavité contenant un très-grand nombre de semences ; cette couronne, tracée par des rayons, excède à peine les bords de la capsule.

Feuilles ; ailées, profondément découpées & velues.

Racine, en forme de fuseau, simple, blanche.

Port. Tiges quelquefois d’une coudée & plus, solides, rameuses, couvertes de poils ; les fleurs naissent au sommet, plusieurs sur la même tige.

Lieu ; dans les champs, dans les blés ; la plante est annuelle ; & suivant les climats, fleurit en mai, juin & juillet.

Pavot somnifère ou pavot des jardins. Papaver hortense semine albo aut nigro, sativum Dicscoridis. Tourn. Papaver somniferum. Lin.

Fleur ; semblable à la précédente ; mais trois ou quatre fois plus grande.

Fruit ; capsule lisse, renflée, ronde, surmontée d’une couronne, formée par des rayons marqués d’une nervure dans le milieu, & accompagnée d’une membrane ; leur nombre varie beaucoup ; la couronne excède d’une à deux lignes les bords de la capsule. Les semences extrêmement petites, noires, ou blanches, ce qui ne constitue que des variétés, sont tellement abondantes, qu’on en a compté jusqu’à 32000 dans une seule capsule. Feuilles ; amples, découpées, embrassant la tige par leur base, charnues, dentées, sinuées à leurs bords.

Racine ; en forme de fuseau noirâtre.

Port ; tige herbacée, forte, solide, noueuse, lisse, cylindrique, haute de trois à quatre pieds. Les feuilles naissent de ses nœuds, alternativement & moins découpées à mesure qu’elles approchent du sommet qui porte les fleurs.

Lieu. Il croit naturellement sur les rochers de l’Europe la plus méridionale ; la plante est vivace.

Les pavots à semences blanches ou à semences noires, ne forment qu’une même espèce. Le pavot blanc dont on se sert en médecine, est une simple variété de l’autre, dont elle diffère par les feuilles de ses fleurs, qui sont ordinairement blanches & plus petites ; la capsule plus grosse & plus renflée, & la graine blanche.

Le pavot des jardins est ainsi nommé, parce qu’on l’y cultive avec soin. Cette plante a une figure pittoresque & un port superbe ; les fleurs varient dans toutes les nuances à partir du blanc, du rose le plus tendre, jusqu’au rouge le plus vif & le plus foncé. Il ne manque plus que d’avoir des pavots à fleurs jaunes, bleues & vertes pour rassembler à la fois toutes les couleurs. Avant l’épanouissement, les boutons à fleurs sont inclinés contre terre ; mais aussitôt que leur calice s’ouvre, que leurs pétales se développent, ils se redressent afin de mieux offrir à la vue l’éclat des couleurs de la fleur & la beauté de sa forme. Chaque fleur dure peu ; le jour la voit naître & la voit presque se flétrir. On est dédommagé de cette jouissance que l’on regrette, par le développement successif des autres fleurs portées sur la même tige. Aucune fleur ne décore mieux ni plus agréablement un grand parterre ou de vastes plate-bandes ;

Le pavot semé dans les champs, offre à peu près la même variété de couleurs, mais ses fleurs sont simples. Qu’il est agréable à cette époque, de voyager en Picardie, en Flandre, &c. les campagnes paroissent transformées en parterres les plus variés.

On doit, aux soins multipliés des fleuristes, & à leur constance dans l’amélioration des espèces, la sublime métamorphose du simple coquelicot des champs en superbes coquelicots. Ils ont rendu cette plante parasite, si multipliée dans les blés, & dont la destruction tient si fort au cœur des propriétaires, digne de figurer, même avec plus d’éclat que la renoncule, dans les parterres les plus recherchés. Comme le coquelicot ne s’élève qu’à la hauteur de douze à dix-huit pouces, il présente la plus agréable des bordures ; figure à merveille dans les jardins de peu d’étendue ; & si dans de très-longues plate-bandes, on le dispose en masse, de distance en distance, entre un groupe de grands pavots, il est impossible de se figurer un plus beau coup-d’œil. Si les feuilles, les tiges & les fleurs des pavots ne répandoient pas une odeur nauséabonde lorsqu’on les touche, si leurs fleurs étoient parfumées comme la rose, le pavot seroit, sans contredit, la première des fleurs.


Section Première.

De la culture des pavots dans les jardins

Les pavots craignent peu le froid ; ce qui donne la facilité de les semer en deux saisons. La terre la plus douce & la plus substancielle, est celle qui leur convient le mieux ; & ils deviennent superbes dans une terre préparée comme pour les renoncules. On doit se ressouvenir, en semant les pavots, que c’est à force de soins, & par la quantité de bonne nourriture, qu’ils ont successivement passé des champs dans les jardins, & que si on négligé un des moyens par lesquels ils sont parvenus à cette grande perfection, ils dégénéreront peu-à-peu, & reviendront à la longue, à leur état sauvage. (Consultez les mots Dégénération, Espèce)

Si on sème avant l’hiver, si la rigueur du froid ne porte aucun préjudice au semis, il est démontré que les fleurs seront beaucoup plus belles que celles produites par les semis de février, ou de mars, ou d’avril suivant le climat : la première époque du semis est au milieu de septembre ou en octobre.

Comme la graine de pavot est très-fine, comme les oiseaux à bec long, ainsi qu’une infinité d’insectes en sont très-friands, on doit semer un peu épais & sarcler ensuite à mesure que les pieds se trouvent trop rapprochés. Les cloportes, (voyez ce mot) sont des destructeurs acharnés à détruire la plantule lorsqu’elle sort de terre ; & eux seuls suffisent pour dévaster un semis. Leurs ravages sont moins à craindre dans les semailles faites après l’hiver,

La graine extrêmement fine ne demande pas à être enterrée, mais simplement recouverte. On doit semer en place, parce que les pavots ne souffrent pas la transplantation, à moins qu’on ne les enlève avec toute la terre attachée à leurs racines, de manière qu’ils ne s’aperçoivent pas avoir changé de place. L’espace à laisser d’un pied à l’autre des grands pavots, est de dix-huit à vingt-quatre pouces, & celui de dix à douze pouces entre chaque coquelicot : peu de jardiniers observent cette distance, & ils ont tort. Le volume de la plante & le nombre de ses tiges, proportion gardée, est toujours en raison de l’espace qu’on laisse.

Les fréquens petits binages produisent deux bons effets : le premier, de tenir le sol sans cesse travaillé, & le second, de détruire les herbes parasites & de supprimer les pieds des pavots surnuméraires. Cette suppression successive doit avoir lieu jusqu’à ce que la plante occupe la place que l’on désire ; lorsqu’elle est assurée, lorsque la tige commence à s’élancer du milieu des feuilles radicales, c’est alors l’époque à laquelle on doit donner le dernier binage, & s’occuper de la suppression totale des pieds surnuméraires que l’on conservoit dans la crainte de quelques accidens. On est assuré, si on se conforme à cette culture, & si l’on arrose suivant le besoin, d’avoir des plantes de la plus belle venue, des fleurs superbes & de la graine excellente pour les nouveaux semis.

Le véritable amateur suit ses plate-bandes, il visite chaque pied lorsqu’il est en fleur, & il marque les plus beaux afin d’être conservés pour graine. Ceux dont les couleurs ne sont pas bien caractérisées, dont les formes ne sont pas agréables, sont impitoyablement sacrifiés dès que la fleur est passée. Insensiblement les feuilles, les tiges & les capsules, jaunissent & se dessèchent, ce qui annonce la maturité de la graine. Alors, inclinant doucement les têtes, il en fait tomber la graine sur une feuille de papier, comme la plus parfaite, & il abandonne celle qui reste attachée contre les parois de la capsule. Il suppose avec raison, que la première graine mûre est la plus parfaite. L’expérience m’a prouvé que cette graine, tenue fermée dans un papier, se conserve pendant trois ans, & qu’après ce laps de temps elle est très-bonne à semer. Cependant on doit préférer la graine de l’année, recourir à une plus vieille si le semis de la première a été perdu par une cause quelconque : on doit encore observer que les têtes de pavots à fleurs doubles, sont au moins de moitié plus petites que celles des pavots à fleurs simples, & contiennent moins de semences. La capsule à perdu ce que les pétales ont absorbé pour leur multiplication.


Section II.

De la culture des pavots dans Us champs.

Elle a deux objets : l’un de produire la graine destinée à donner l’huile appelée d’œillet ou d’œillette, & l’autre, de fournir les têtes de pavot, employées en médecine.

I. De la culture du pavot ou œillet. La racine du pavot est pivotante ; la plante aime donc les terrains qui ont du fond, & dont la terre a été soulevée jusqu’à une certaine profondeur. La végétation de la plante est rapide dès quelle commence à être animée par la chaleur ; elle aime donc une terre fertilisée par l’engrais, afin que le pavot ne manque pas de nourriture à l’instant où il en a le plus de besoin.

On opposera, à de telles assertions, que le coquelicot croît dans les champs les plus mauvais, parmi les blés, que le pavot somnifère, végète sur les lieux les plus âpres des pays méridionaux de l’Europe : cela est très-vrai ; mais ici il s’agit de se procurer une récolte abondante, & la différence qui se trouve aujourd’hui entre le pavot cultivé & le pavot naturel, est extrême ; il est donc clair qu’on doit travailler relativement au but que l’on se propose, & de la manière indiquée par l’état de la racine & par la constitution de la plante.

Le pavot peut devenir une des plantes les plus utiles, lorsqu’il s’agit d’alterner & de supprimer les années de jachères ou de repos. (Consultez ces mots) Plus on approche des provinces du midi, & plus les semailles doivent être hâtives, parce que les chaleurs de mai & de juin pressent trop la végétation ; & il en est des pavots semés en février ou mars, comme des blés marsais, qui ne sont jamais aussi gros, aussi nourris que les blés hivernaux. Il est donc avantageux, dans ces pays, de semer de bonne-heure, c’est-à-dire en septembre ou en octobre. Au contraire, dans les provinces du nord du royaume on peut attendre sans autant de risques, les mois de février ou de mars ; mais l’œillette qui y sera semée avant l’hiver, en vaudra beaucoup mieux. On ne craint pas que les troupeaux endommagent cette plante.

Lorsque l’on veut semer en septembre ou en octobre, on donne deux labours croisés aussitôt que la récolte des grains est sortie des champs. Il est avantageux d’en brûler le chaume avant de labourer, non à cause du médiocre engrais, produit par l’incinération, mais afin de faciliter le labourage, & pour que ce chaume, qui n’aura pas eu le temps de pourrir avant le mois de septembre ou d’octobre, ne s’oppose pas au nivellement des terres au moment de semer. Autant qu’il est passible, on choisit pour labourer, un temps où la terre ne soit ni trop sèche, ni trop humectée, afin que la charrue ne la soulève pas en mottes. Si la nécessité y contraint, on laissera, pendant quelques jours, la terre trop humectée & tirée des sillons, se ressuyer, & des enfans & des femmes armés de petites masses à longs manches, en briseront ensuite les mottes ; les mêmes femmes & les mêmes enfans suivront la charrue, & répéteront la même opération si la terre est trop sèche. Le point essentiel est de diviser la terre le plus que l’on pourra, &, s’il se peut, de la rendre meuble comme celle d’un jardin.

Avant de semer, on passe la herse (consultez ce mot) à plusieurs reprises différentes, jusqu’à ce que la terre soit bien unie ; ensuite on forme une nouvelle herse avec des fagots, avec des épines, afin que toute la surface soit bien unie. On sème ensuite à la volée & clair ; enfin on passe & repasse la herse de fagots. Lorsqu’après le semis, il survient une pluie douce, la graine s’enfonce d’elle même, & on est assuré qu’elle lèvera dans peu de jours.

Il est impossible, en semant, de disposer les graines, comme on le feroit dans un jardin ; ainsi, dès que les plantes commencent à prendre une certaine consistance, on supprime de gros en gros, en sarclant les plants trop confus. Après l’hiver, on serfouit & on farcie plus rigoureusement ; enfin, par un petit & dernier sarclage & binage au moment de l’élancement des tiges, on ne laisse que les pieds nécessaires à une distance à peu près de quinze à dix-huit pouces. Il ne s’agit pas ici, comme, dans les jardins, d’atteindre à la sublime perfection de la fleur ; il faut songer à multiplier le produit de la récolte, & par conséquent à ne laisser entre chaque plante que l’espace nécessaire, afin de ne pas trop en diminuer le nombre.

Au moment de la récolte, le propriétaire arrive sur son champ, suivi de tous les valets, femmes & enfans de la métairie, qui apportent avec eux des draps en nombre proportionné à celui des pavots. Commençant par un bout du champ, on étend un drap au pied des plantes, on les incline, on les secoue sur ce drap, afin de faire tomber dessus toute la graine qui est mûre ; après cette première opération, un valet arrache la plante de terre, & il observe de la tenir toujours très-droite, afin qu’il ne tombe aucune graine. De plusieurs plantes réunies, il en forme des faisceaux & les place droits sur le champ, appuyés les uns contre les autres. Deux ou trois jours après la récolte entière, on étend de nouveau des draps aux pieds des faisceaux accumulés, & sur ces draps on secoue de nouveau les têtes, & on brise les capsules ; enfin la métairie suffisamment fournie de bois pour le chauffage, de bois pour le service du four, on met le feu aux faisceaux.

Quelques propriétaires, afin de hâter la récolte, inclinent les tiges sur les draps, en coupent les sommités, & les emportent à la métairie. Les tiges restent sur le champ, & le feu les réduit bientôt en cendres, si on n’aime mieux les arracher, les emporter & les conserver pour la litière du bétail.

De quelque manière qu’on fasse la récolte, le point essentiel est d’empêcher qu’il ne reste aucun débris de la capsule, mêlée avec la graine ; parce que, portés au moulin, ils absorberoient en pure perte une quantité d’huile assez considérable ; afin de prévenir cet inconvénient, on se sert de cribles percés de petits trous, qui permettent a la graine de passer, & les débris restent dans le crible.

La graine de pavot demande les mêmes soins pour la conservation & pour l’empêcher de fermenter, que celle de colsat, (consultez ce mot) & on la porte au moulin dès qu’elle est sèche.

II. De la culture du pavot blanc. Elle ne diffère pas de celle du pavot des champs ; on s’y est adonné dans quelques-unes de nos provinces méridionales, non dans la vue d’en retirer de l’huile, mais uniquement afin d’en recueillir les têtes & y conserver la graine. Les cultivateurs n’attendent pus que les têtes soient complettement mures ; ils les coupent un peu avant que s’ouvrent les soupapes placées au dessous de la couronne, & par lesquelles les graines s’échapperoient. On assemble plusieurs têtes auxquelles on a laissé trois ou quatre pouces de tiges, afin de pouvoir les lier & les suspendre facilement dans un lieu à l’ombre & exposées à un grand courant d’air. Lorsque leur dessiccation est complette, lorsque la coque a acquis une couleur d’un blanc sale, tous les paquets sont rangés & renfermés dans des caisses. C’est ainsi qu’ils sont expédiés en foire de Beaucaire, & qu’ils y sont vendus comme pavots blancs du Levant. Cet accessoire du commerce ne laisse pas d’être considérable.


CHAPITRE II.

Des propriétés alimentaires des pavots.

L’huile que l’on retire du pavot dit œillet, est douce, agréable, elle sent la noisette, ne se coagule pas, même aux degrés 10 & 15 de froid, division de Réaumur ; elle contient beaucoup d’air ; elle se conserve très-longtemps sans rancir ; enfin, après l’huile d’olive appelée fine, c’est la meilleure & la plus agréable pour les apprêts de toute espèce d’alimens, cuite ou à froid. Son seul défaut est de ne pouvoir servir à brûler dans la lampe. De toutes les huiles connues c’est celle qui adoucit le mieux l’huile d’olive lorsqu’elle a une saveur forte & piquante.

Qui croiroit qu’une huile si saine & si douce ait été, pendant un laps de temps considérable, prohibée en Erance ? Le funeste hiver de l’année 1709 fit périr presque tous les oliviers &. les noyers du royaume ; il fallut recourir aux huiles tirées des graines, telles que celles du colsat, de la navette, de la cameline, &c. ; (consultez ces mots) mais elles ont toutes une odeur forte &. une saveur désagréable. L’huile d’amandes se conserve tout au plus pendant quelques semaines d’été sans rancir ; elle est d’ailleurs trop chère, ainsi que celle de noisette, pour servir aux usages journaliers du peuple : celle de faine, voyez Hêtre, suffit à la petite consommation de quelques provinces, enfin celle du coquelicot & du pavot blanc ou noir pouvoit suppléer celle que l’on venoit de perdre. L’introduction de cette huile & la culture du pavot qui commençoit à prendre faveur en France, dérangèrent les spéculations de quelques négocians qui tiroient de l’étranger une quantité d’huile d’olives proportionnée á la consommation immense de la capitale & des principales villes du royaume. Il fallut persuader aux consommateurs que l’huile de pavot étoit assoupissante & dangereuse, puisque c’étoit de la capsule qui renferme la graine, qu’on tire l’opium. (Consultez ce mot) Un raisonnement aussi spécieux vola de bouche en bouche, l’œillette fut décriée, & les seuls marchands surent à quoi s’en tenir ; ils la coupèrent par tiers, par quart ou par moitié, avec l’huile d’olive étrangère qu’elle adoucissait, & ils vendirent ce mélange au public pour l’huile la plus douce & la meilleure.

Ce Rit environ en 1715 ou 1716, que l’on conçut & repandit des soupçons sur la qualité de cette huile. Des plaintes furent portées à M. le lieutenant général de police de Paris. Ce magistrat consulta, en 1717, la faculté de médecine de Paris qui nomma, le 28 juin de la même année, des commissaires pour procéder à l’examen le plus scrupuleux de la qualité de cette huile. Les expériences furent faites en présence de plus de quarante docteurs assemblés, & ils répondirent au magistrat, que cette huile ne contenoit rien de narcotique ni de nuisible à la santé, & que l’usage devoit en être permis… Cum sensuissent, est-il dit dans les registres de la faculté, tom. XVIII, page 150, doctores nihil NARCOTINE aut SAMTATI INIMICI in se continere IPSIUS USUM tolerandum esse existimarunt.

D’après une décision aussi formelle, survint, le 17 janvier 1718, une sentence du châtelet, qui ordonne à tous marchands « de mettre, tant dans leur étalage que sur les cruches qui contiennent lesdites huiles, des écritaux indicatifs conçus en ces termes : huile de pavot dite d’œillette, & leur fait très-expresses défenses de vendre l’huile de pavot pour l’huile d’olives ; pareillement de mêler & de mixtionner & changer l’huile d’olives avec l’huile de pavot, à peine, pour la première fois de contravention, d’amende de 3000 liv. envers le roi, &c. »

L’avidité du gain ferma encore les yeux sur la juste rigueur de la loi, les mixtionneurs ne virent qu’un bénéfice excessif, & ils continuèrent leurs manipulations frauduleuses. Les choses restèrent ainsi jusqu’au commencement de 1735. Sur des plaintes faites à cette époque, survint une nouvelle sentence du châtelet, du 11 mars de cette année, qui ordonne aux gardes épiciers « de mêler l’essence de térébenthine dans une botte[1] mixtionnée d’huile de pavot saisie sur un marchand, &c. »

Ces sentences ne suffisoient pas aux désirs de ceux qui demandoient la suppression de l’huile d’œillette. Le 6 juillet 1741, survint une autre sentence du châtelet sur la requête des maîtres-gardes épiciers, par laquelle, pour prévenir la fraude & la mixtion, il est ordonne « que toutes les huiles d’œillets seront conduites au bureau des maîtres-gardes épiciers, & que là, en leur présence, pour empêcher que l’huile d’œillette soit vendue pour huile d’olives, il sera jeté dans chaque baril d’huile d’œillette, une livre d’essence de térébenthine. Voilà donc l’huile d’œillette pure totalement défendue par la loi, quoique la loi ne la déclare ni dangereuse ni mauvaise. Ainsi les spéculateurs n’avoient encore gagné leur cause qu’à demi ; mais le 22 décembre 1754, parurent des lettres-patentes enregistrées en parlement le 29 janvier 1755, dans desquelles il est dit : » Sur ce qui nous a été représenté que l’huile de pavot, appelée communément huile d’œillette, ayant de de tout temps été reconnue d’un usage pernicieux, il avoit été ordonné qu’elle ne pourroit être débitée dans le commerce sans être auparavant gâtée par l’essence de térébenthine, mais que les soins que l’on a pris pour procurer l’exécution de ces réglemens, ont été éludés, soit par le déguisement des vaisseaux, soit par les entrepôts de cette marchandise, ce qui peu causer des effets extrêmement dangereux. Voulant, &c. ordonnons, 1°. qu’à compter du jour de la publication des présentes, l’huile de pavot, dite d’œillette, sera mélangé avec l’essence de térébenthine dans le moulin même de la fabrication, en jetant une livre & demie de ladite essence dans chaque baril pesant net deux cents livres d’huile d’œillette, » &. à proportion dans les vaisseaux de la plus grande ou plus petite contenance, … &c. » Le reste des lettres patentes explique à quelles nouvelles entraves cette branche de commerce sera assujettie, afin de prévenir toute mixtion avec l’huile d’olives… Voilà des lettres-patentes contradictoires au décret de la faculté de 1717, aux arrêts & sentences de 1718, 1735, 1741 & 1745 ; elles prouvent que les grands spéculateurs de Paris, sur les huiles d’olives, soit nationales, soit étrangères, ne perdoient jamais leur objet de vue, & qu’ils aimoient mieux sacrifier les intérêts de la nation entière aux leurs propres. C’auroit été à la faculté de médecine, toujours à consulter, sur les objets de santé, à demander la suppression d’une substance qu’elle auroit regardée non-seulement comme dangereuse, mais encore comme extrêmement dangereuse, & ayant, de tout temps, été reconnue d’un usage pernicieux.

Les cris réitérés des spéculateurs, les lettres patentes obtenues par eux répandirent enfin l’alarme, l’huile de pavot fut réputée très-pernicieuse, excepté par ceux qui la débitoient mêlée clandestinement avec l’huile d’olives. Malgré les défenses les plus rigoureuses, la mixtion n’a pas cessé d’avoir lieu ; ce qui a été perpétuellement prouvé par les saisies faites dans Paris, de ces huiles sans addition d’essence de térébenthine ; les registres de police en font foi. Ainsi ces lettres patentes n’ont servi qu’à gêner une branche de commerce très-lucrative, à dégoûter le cultivateur, & à favoriser le monopole à tel point, que l’huile de pavot qui revenoit, rendue à Paris, à 8, 9 ou 10 sols la livre, étoit vendue pour huile d’olive, ou mêlée avec elle, 10, 22, 24 & même 30 sols la livre. Un bénéfice au moins de cent pour cent étoit, certes, très-propre à exciter la cupidité.

Le hasard, & ensuite les circonstances m’obligèrent à faire des recherches sur la mixtion de l’huile de pavot avec l’huile d’olives & sur la nature de cette première, enfin à établir la marche des prohibitions. La lumière tremblante des bougies ou des chandelles me fatigue la vue au point que je suis obligé de me servir de lampe, mais afin d’éviter l’odeur désagréable de la fumée des huiles de graines, je ne brûle que de l’huile d’olives la moins odorante. Il me parut singulier que plus l’huile étoit achetée à haut prix, & devant être par conséquent la plus douce, moins elle brûloit & plus la mèche se chargeoit de champignons ; enfin que cette huile, malgré les froids rigoureux des hivers de Paris, ne figeoit pas, mais qu’elle se troubloit seulement. Après avoir comparé cette huile avec de l’huile fine d’Aix, dont j’étois assuré parce que je l’avois faite venir en droiture, le goût & le froid de la glace démontrèrent une différence frappante, je m’apperçus enfin qu’il y avoit du mystère. Après avoir mélangé séparément presque toutes les huiles de graines connues, avec la véritable huile d’Aix, aucune n’approchoit, pour la saveur, de celle que j’examinois ; ce qui me rappela des expériences que j’avois autrefois faites sur les graines du coquelicot & les graines de pavots cultivés dans mon jardin, qui m’avoient donné une huile très-douce, très-suave, & dont je me déterminai à faire, usage, non-seulement pour les valets de la métairie, mais encore pour moi. J’envoyai demander, en 1772, de l’huile de pavots chez un très-grand nombre d’épiciers de Paris ; celle qu’on m’apporta successivement de plusieurs endroits avoit, une odeur affreuse de térébenthine. Je me rendis chez plusieurs épiciers, & surtout chez le fournisseur de l’huile que j’examinois, pour lui demander de l’huile de pavot. Nous n en vendons point de pure ; la loi la défend avec raison, parce quelle est narcotique & très-dangereuse, & comme elle ne peut & ne doit servir qu’à la peinture, la loi permet quelle soit mixtionnée avec l’essence de térébenthine. Telle fut sa réponse ; mais comme je savois à quoi m’en tenir sur les véritables propriétés de cette huile, cette réponse me dévoila tout le mystère.

Afin de mieux constater jusqu’à quel point la mixtion frauduleuse avoit lieu, & surtout afin de me mieux convaincre encore, par une suite d’expériences, que l’huile de pavots ne contenoit rien de narcotique, rien de dangereux, je procédai, avec la plus scrupuleuse attention, à une suite d’expériences en présence de plusieurs habiles chimistes de Paris.

Dès que la salubrité de cette huile m’eut été démontrée jusqu’à la dernière évidence, & après m’être assuré qu’elle se conservoit douce & sans odeur, aussi long-temps que l’huile d’olive, je présentai, au mois de juillet 1773, au magistrat de police, un mémoire dans lequel j’exposais les avantages qui résulteroient pour le peuple, pour le commerce & pour l’agriculture, de la vente libre de l’huile de pavot ; il ordonna un soit communiqué aux maîtres gardes épiciers opposans peur leur corps ; enfin de consulter, de nouveau, la faculté de Paris, & ce fut au mois d’août 1773 que les mémoires pour & contre lui furent remis. La faculté, sagement lente dans ses opérations, après avoir répété un grand nombre d’expériences, donna, le 12 février 1774, un décret qui confirma le sien de 1717. Voilà donc cette huile déclarée, une seconde fois, par les juges légitimes, saine, nullement pernicieuse, & ne contenant rien de narcotique. Le collège des médecins de Lille en Flandres, où la consommation de l’huile pure de pavot étoit journalière, donnèrent une semblable décision le 16 septembre 1773. Enfin, à force de soins, de démarches & de sollicitations, je parvins à obtenir de nouvelles lettres patentes qui permirent, dans tout le royaume, la fabrication & la vente de l’huile pure de pavot.

Je prie le lecteur de me pardonner l’épisode que je viens de lui présenter : certes ma plume n’a pas été guidée par la petite vanité de parler de moi, mais j’ai voulu constater, autant qu’il est possible, des faits positifs, & m’opposer sur-tout à ce que la cupidité de quelques particuliers ne parvienne pas, de nouveau, à surprendre la religion du magistrat, enfin, détruire une erreur trop long-temps accréditée par l’intérêt & par la loi qui défendoit l’usage de cette huile.

La masse d’objections faites contre cette huile se réduit à deux chefs ; 1°. c’est du pavot qu’on retire l’opium ; l’opium est un puissant narcotique : donc l’huile qu’on extrait de la graine est narcotique ; 2°. l’huile de pavot est dessiccative, & en raison de cette propriété, elle ne doit être employée que dans la peinture.

1°. La graine & l’huile de pavot ne contiennent pas un atome de substance somnifère ou narcotique, ce qui est confirmé par l’expérience de tous les temps & de tous les lieux, faite soit sur les hommes soit sur les animaux. Les romains se servoient de cette huile pour les préparations des gâteaux qu’on mettoit sur table au second service ; ils fasoient une espèce de massepain avec le miel, la farine & la graine de pavots. L’usage de l’un & de l’autre étoit si commun, que Virgile donne pour épithète au pavot le nom de vescum. Mathiole, Dioscorides, & après eux toutes les pharmacopées connues, désignent très-clairement que les graines ne participent en rien à la qualité narcotique des capsules. En Italie, & à Gènessur-tour, on fait de petites dragées avec les graines de pavot, & les dames les aiment & en mangent beaucoup. Les oiseleurs de Paris préparent avec ces semences, une pâte dont ils nourrissent les rossignols. Dans les pays où la culture du pavot est établie en grand, le marc qui reste après l’expression de l’huile, sert de nourriture aux vaches, aux cochons & aux oiseaux de basse-cour ; cependant ce seroit sans contredit dans ce marc que devroit résider la plus grande quantité de substance somnifère : les hommes & les animaux ne sont donc pas incommodés par la graine ! le sont-ils par l’huile ? pas davantage. C’est d’Allemagne que la culture de cette plante est insensiblement parvenue dans la Flandre autrichienne, & de là dans les provinces du nord du royaume, & l’huile qu’on en retire est presque la seule employée dans les alimens. Or, si cette huile n’est pas nuisible en Allemagne, dans la Flandre, &c. elle ne l’est donc pas pour avoir traversé les barrières de Paris ; elle ne l’est donc pas dans le reste du royaume où l’on ignoroit les loix prohibitives. Conclure de ce que les médecins proscrivent les têtes de pavot comme narcotiques, que l’huile qu’on retire des semences l’est aussi, c’est donc une preuve complette d’ignorance & du peu de connoissance que l’on a des plantes & des substances différentes contenues dans chaque partie. La fleur de violette est adoucissante ; sa semence est hydrologue & même est émétique : donc on devroit proscrire la fleur de violette, dans tous les cas où il convient d’adoucir. Ces raisonnemens sont de la même force, & c’est jouer sur le mot. Citons encore un exemple à la portée des personnes même les moins instruites. Qu’elles prennent une orange au point de sa maturité, elles verront que l’écorce jaune contient une huile essentielle, si elles en prennent une partie, & qu’elles la pressent entre les deux doigts, afin de la faire jaillir contre une glace de miroir : si elles goûtent cette huile, elles la trouveront forte, caustique, & très-âcre. Cette première écorce enlevée, on en trouve une seconde, blanche, sans saveur & sans odeur. Sous ces deux enveloppes réside la substance pulpeuse du fruit, remplie d’un suc abondant, doux, sucré & parfumé ; enfin dans le centre, des pépins très-amers ; cependant toutes ces parties se touchent, sont contiguës, & néanmoins elles ont des saveurs, des odeurs & des propriétés diamétralement opposées : il est donc rigoureusement démontré qu’il est absurde de juger de la qualité d’une plante par la propriété d’une seule de ses parties. À quoi seroient réduits les malheureux nègres de nos îles, si la fécule de la cassave (voy. ce mot) étoit un poison aussi terrible que l’eau qu’on retire par l’expression de cette racine ?

II. De la qualité sécative. Il est à peu près reconnu que de toutes les huiles, celle d’olives est la moins sécative ; mais si elle étoit, par cette raison, la seule susceptible de servir à la préparation des alimens, elle coûteroit au moins cent sols la livre en France, & le double dans les royaumes du nord. Heureusement les huiles de pavots, de colzat, de navette, de cameline, de noix, &c. fournissent au moins les trois quarts de la consommation qui a lieu en Europe. Le peuple même des parties élevées des provinces de Languedoc & de Provence, ne connoit gueres que l’huile de noix ; celui du Dauphiné, du Lyonnais, du Forez, du Beaujolois, de la Bourgogne, de l’Orléanois, de la Saintonge, de l’Angoumois, de la Guyenne, &c. &c, n’employe en général que celle-là. Toutes les provinces du nord du royaume fournissent à leurs habitans les huiles tirées des graines ; l’Allemagne entière n’en connoit pas d’autre, & cependant ces huiles sont sécatives & partout employées pour les couleurs. L’estomac & les entrailles de cette multitude innombrable d’habitans ne sont pas desséchés, & personne au monde, excepté à Paris, ne s’est avisé de dire que leur usage fût nuisible & dangereux.

Les gens intéressés à la prohibition de ces huiles, oublient d’ajouter que pour rendre ces huiles sécatives, on les fait cuire à feu lent & pendant long-temps, afin que l’air de combinaison qu’elles contiennent, entraîne, en s’échappant, une partie de leur eau de composition ; enfin, que l’on est obligé d’ajouter à ces huiles, pendant leur cuisson, un nouet contenant de la litharge en quantité proportionnée à celle de l’huile : voilà ce qui les rend sécatives & en forme une espèce de vernis.

L’exemple de tous les peuples de l’Europe prouve donc la salubrité des huiles qu’on ne peut retirer que des substances émulsives ; enfin, que quoiqu’elles puissent devenir sécatives par art, & dès-lors propres à l’emploi des couleurs, elles n’en sont pas moins saines, & suppléent, parfaitement, quant au fond, l’huile d’olive ; elles sont moins délicates, il est vrai, que l’huile fine de Provence, mais l’huile de pavot, par-dessus toutes les autres, mérite la préférence : je dis plus, elle est, à tous égards, supérieure à l’huile d’olive qui commence à prendre un goût fort.


CHAPITRE III.

Observations sur les avantages qui résulteroient de la culture & de la protection accordée à la culture du pavot & à la fabrication de son huile.


J’ai insisté, dans le chapitre précédent, sur les qualités douces & salutaires de l’huile de pavot, afin de détruire une erreur malheureusement trop enracinée & trop générale. Puissent les personnes qui aiment le bien public s’unir avec moi pour le même objet, & mettre dans leur discours autant de chaleur que les intéresses ont mis de vivacité à sa proscription ! Alors l’agriculteur s’adonnera à une culture très-avantageuse, & le peuple y gagnera, car le prix auquel les huiles d’olives & le beurre sont aujourd’hui montés, ne lui permet guères d’en faire usage, & cependant c’est sa subsistance plutôt que celle de l’homme opulent, que l’homme sensible & le bon citoyen doivent tâcher de lui procurer.

La seule ville de Paris, depuis 1770 jusqu’en 1774, consommoit, année commune, deux mille bottes d’huile d’olive pesant net onze cents livres d’huile ; c’est donc quatre millions deux cent mille livres d’huile d’olive. Je ne sais quelle étoit la proportion des huiles de graines & de pavot sur-tout, introduites dans la capitale ou mixtionnées avec l’essence de térébenthine pour se conformer à la loi, ou introduites clandestinement : cette dernière devoit, à coup sur, faire la plus grande partie. Ainsi, en supposant à seize, dix-huit ou vingt sols la valeur d’une livre d’huile, on voit le motif des spéculations, L’intérêt des spéculateurs & à quelle somme se montoient les avances.

Actuellement, que l’on suppose une consommation proportionnée à celle de Paris dans les autres villes du royaume, & on sera étonné de son immensité ; mais comme on y fait un grand usage des huiles de graines ou de noyaux, on peut donc, pour taxer au plus bas, réduire cette consommation à moitié ou au tiers, & quelle que soit la réduction, il résulte toujours qu’il se consomme une quantité prodigieuse d’huile.

Si on ajoute à cette consommation alimentaire celle de l’huile d’olive employée à la fabrication des savons, & sur-tout pour le dégraissage des laines, objet très-considérable, l’étonnement augmentera encore : cependant toutes ces huiles sont vendues dans le royaume pour huile de Provence, de Languedoc, de Roussillon, quoique les seules lisières de les provinces soient plantées d’oliviers. Il est de fait & démontré que ces trois provinces ne fournissent pas la dixième partie de l’huile d’olive que l’on consomme en France ; on est donc obligé de tirer d’Italie, & sur-tout depuis Gènes jusqu’à Nice, une masse très considérable d’huile pour les apprêts ; & de Grèce, de Morée, d’Afrique, &c. celle destinée à la fabrication du savon. Si on doute de ces faits, on peut consulter les douanes établies dans nos différens ports de mer, & je ne crains pas d’avancer qu’il sort annuellement du royaume vingt-cinq à vingt-huit millions consacrés à l’acquisition des huiles étrangères.

Est-il possible d’empêcher de conserver dans le royaume le numéraire que l’on exporte, non en totalité, mais au moins pour les deux tiers !

Les blanchisseuses de Paris, de Flandre, &c. prouvent que le linge est très-bien lavé par le savon noir fait avec les huiles de graines ; il conserve, il est vrai, l’odeur fatigante de chou ou de rave, & la communique au linge ; mais si on suit le procédé que j’ai indiqué au mot colzat si on prépare les graines par la lessive alcaline, &c. la mauvaise odeur disparoîtra. L’exemple démontre que le savon fait avec l’huile d’olive n’est pas d’une nécessité absolue, & qu’il peut être suppléé par celui des graines ; cette pratique a lieu dans toutes nos provinces du nord : il convient donc de l’étendre dans celles du centre & du midi du royaume.

Le dégraissage des laines consomme inutilement beaucoup d’huile d’olive ; plus elle est rance, & meilleure elle est pour cet usage. Dans les provinces où les pâturages sont abondans, on se sert de beurre, & dans plusieurs contrées du nord, de l’huile tirée des graines : il ne s’agit donc plus que d’étendre insensiblement cette pratique dans tout le royaume, en multipliant & en favorisent la culture des graines huileuses. Alors le prix de l’huile d’olive baissera nécessairement, & dans les provinces du midi on s’attachera à bien fabriquer l’huile d’olive ; (consultez ce mot) celle-ci servira alors pour la table & pour les apprêts, & peut-être qu’elle suffira toute seule à la consommation du royaume : si elle ne suffit pas, l’huile de pavot, si douce & si bonne, viendra au secours, & je répète qu’après l’huile d’olives de première qualité, elle est préférable à toutes les autres. Les provinces du midi n’ont qu’une certaine étendue de terrain propre à la culture de l’olivier : ailleurs il souffre & périt. Les troupeaux & la négligence du cultivateur détruisent peu à peu ces arbres précieux ; les grands froids de certaines années en ont fait mourir un très-grand nombre ; nulles pépinières pour remplacer les vides, & tout, en un mot, concourt à faire sentir la nécessité de favoriser la culture du pavot.

On a raison, en général, de dire que l’introduction d’une nouvelle culture préjudicie aux anciennes du pays. Ceci est un objet de comparaison & de calcul : à la longue, celle qui rend le moins est sacrifiée à la plus productive, & c’est dans l’ordre ; mais la culture des graines huileuses ne porte préjudice à aucune autre culture, puisqu’on ne lui sacrifie que les années de repos des terres, vulgairement appelées jachères, (consultez ce mot) & qu’on appeleroit encore mieux la destruction de la bonne agriculture.

On auroit tort de conclure de ce qui vient d’être dit, que je conseille & alterner, (consultez ce mot) par la culture des graines huileuses, les sols pauvres, maigres, en pentes trop rapides, &c. ce seroit aller aux extrêmes ; mais la raison répugne à voir la moitié des fonds d’une métairie sacrifiée en pure perte & ne rien produire pendant une année. Venez en Flandre, en Artois, partisans des jachères ; transportez-vous en Angleterre, en Lombardie, & vous vous convaincrez par vos propres yeux s’il est bon d’alterner ; vous y verrez des cantons sablonneux & autrefois médiocres, rendus très-fertiles en alternant. Le pavot réussit à coup sûr dans les provinces naturellement chaudes ; son origine dans les contrées les plus méridionales de l’Europe le prouve : il réussit également dans celles du nord. La culture des Flamands, des Artésiens, fournit la démonstration la plus complette de son succès : ainsi en partant des deux extrêmes, il est clair que cette culture réussira également dans les provinces du centre du royaume. Cultivons donc le pavot pour les usages alimentaires ; les autres graines fourniront les huiles destinées à brûler, ou à dégraisser les laines, ou à fabriquer des savons ; alors la France se passera des huiles étrangères.


CHAPITRE IV.

Des propriétés médicinales des pavots.


Les fleurs & les têtes de coquelicot sont en usage en médecine : fraîches, elles ont une odeur virulente ; sèches, elles sont sans odeur. Les fleurs sont réputées anodines, diaphorétiques, pectorales-adoucissantes ; les capsules produisent l’effet de celles de pavot, mais avec moins d’activité : les semences donnent une huile aussi douce, aussi saine que l’huile de pavot, mais la capsule ne grossit jamais assez pour que cette plante mérite d’être cultivée. L’eau distillée de la fleur du coquelicot, & que l’on vend dans les boutiques, n’a d’autre propriété que celle de l’eau simple, de l’eau de rivière, &c. Le sirop préparé avec ces fleurs, n’a pas des vertus supérieur à l’infusion, des fleurs édulcorées avec le sucre : les graines sont simplement émulsives, & n’ont aucune vertu assoupissante.

Le pavot à graines blanches ou noires produit le même effet : le préjugé préfère celui à graines blanches. Les feuilles, les capsules & les tiges, servent à la préparation de l’opium. (Consultez ce mot) Toute la plante est âcre, amère, résineuse, & son odeur & sa saveur sont nauséabondes : les semences au contraire, sont tinodores & insipides, elles nourrissent légérement & sont adoucissantes. L’huile qu’On en retire par expression est employée en médecine aux mêmes usages que l’huile d’olive, ainsi que dans les préparations pharmaceutiques. La capsule qui renferme les graines est narcotique & antispasmodique ; ses effets sont moins sensibles &e moins dangereux que ceux de l’opium : le sirop produit le même effet ; il est appelé sirop diacode ; sa dose est depuis demi-once jusqu’à trois onces.


  1. Tonneau dans lequel l’huile est envoyée. Chaque botte, déduction faite du bois ; pèse net 1100 liv. La seule ville de Paris consomme plus de 2000 bottes d’huile par année.