Cours d’agriculture (Rozier)/JACHÈRE

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Hôtel Serpente (Tome cinquièmep. 712-720).


JACHÈRE, État d’une terre labourable qu’on laisse ordinairement reposer de deux, de trois ou de quatre années l’une, pour être ensuite cultivée & ensemencée de nouveau.

La nature du terrain prescrit le temps que la terre doit rester en jachère. Ce mot trop général pris abstractivement, exige quelques détails.

La jachère ordinaire est l’année de repos que l’on donne à la terre sur laquelle on vient de lever la récolte, c’est-à-dire, que pendant l’année suivante elle ne produira aucun grain, mais elle sera travaillée & disposée à produire l’année d’après. Ce repos peut être de deux ou de plusieurs années si le sol est maigre, & on ne le labourera que dans l’année qui doit précéder celle de la récolte. Quelquefois on fait porter à la terre deux à trois récoltes consécutives en grains, & on la laisse reposer ensuite. Si on sème trois fois de suite, les deux premiers semis sont en froment & le dernier en seigle ou en avoine. On a pour but deux objets en laissant la jachère ; le premier est de faire acquérir au sol, soit par les labours, soit par les influences des météores, (voyez le mot Amendement), les principes épuisés par les récoltes précédentes. Le second est de détruire les mauvaises herbes par les fréquens labours.

La terre s’épuise-t-elle ? est-il nécessaire de laisser une année de jachère, afin de détruire les mauvaises herbes ? Ces deux problèmes sont difficiles à résoudre si on les envisage dans leur généralité, & je dirai même que dans ce sens il est impossible de les résoudre, parce que la différence des terrains, des climats, des expositions & d’une infinité de circonstances locales, ne peut s’estimer. Dans la généralité, la jachère est indispensable tant qu’on cultive suivant la méthode reçue, à moins qu’on n’ait une très-grande provision d’engrais. Ils suppléent alors à la soustraction des principes végétatifs que chaque récolte enlève. Quel est donc le moyen de se passer des jachères ? c’est d’alterner les cultures, (voyez ce mot). Peut-on partout alterner ? c’est encore un problème à résoudre, dont la solution tient au climat. Il est essentiel de lire les articles Alterner, Amendement, le dernier Chapitre du mot Culture, & le mot Engrais. Pour présenter la question dans tout son jour, il convient d’examiner les avantages qu’on retire des jachères, & ceux qui résultent de leur suppression totale.


Section Première.

Des inconvéniens de la suppression des Jachères.


Parlons le langage des partisans des jachères ; 1°. la terre s’épuise & est nécessairement épuisée après les récoltes consécutives de froment, & même alternatives de froment & de seigle. Il est donc essentiel de la laisser reposer pour qu’elle reprenne de nouveaux principes, capables de fournir à la bonne végétation de la récolte qu’on espère après l’année du repos. Cette assertion prise en général & en particulier, est vraie & très-vraie. Plusieurs récoltes consécutives de plantes graminées épuisent la terre, parce que toutes ont des racines très-fibreuses & peu profondes ; & plus le nombre de ces racines est multiplié, plus le sol de la superficie est émietté & exténué. En un mot, on a fait absorber par ces graminées tout le terreau, ou terre végétale, ou humus contenu dans le sol, sans lui donner le temps d’en composer de nouveau. Il est donc clair que si on demandoit à ce sol épuisé une nouvelle & abondante récolte, ce seroit exiger la chose impossible.

2°. Les grains d’hiver, comme froment & seigle, couvrent la superficie de la terre dans nos provinces du nord ou dans les pays élevés, depuis le milieu de septembre jusqu’au milieu ou à la fin de juillet, & souvent une partie du mois d’août. Après les avoir coupés, il ne reste plus que deux mois pour le travail des terres. Si la sécheresse s’est fait sentir pendant l’été, si elle continue jusqu’en septembre, comment pourra-t-on soulever la terre avec la charrue ? Chaque sillon n’offrira qu’une longue suite de mottes, que des labours multipliés coup sur coup déplaceront sans briser ; les sillons seront nécessairement peu profonds, & la terre du dessous ramenée en dessus par la charrue, n’aura pas eu le temps de se cuire ni d’absorber les précieuses influences des météores. Il n’y aura eu, par conséquent, ni fermentation, ni décomposition, ni recombinaison des principes, & le terrain de dessous qui formoit auparavant celui de la superficie, & dont les principes ont été absorbés par les récoltes précédentes, ne sera plus dans le cas d’en fournir de nouveaux à la récolte suivante. Ces assertions sont encore très-vraies.

3°. Dans les provinces méridionales, il est impossible de ne pas laisser subsister l’année de jachère, puisque souvent, & même assez régulièrement, chaque année il n’y tombe pas une seule goutte de pluie depuis le mois de mai jusqu’à l’époque de l’équinoxe, à moins qu’il ne survienne des orages. La terre y est quelquefois jusqu’à deux pieds de profondeur, les charrues ou les araires dont on se sert dans ces provinces ne sont pas en état, je ne dis pas de sillonner la terre, mais d’égratigner sa superficie. Le cultivateur est donc forcé d’attendre jusqu’à l’entrée de l’hiver, que la terre soit humectée par les pluies, & de labourer son champ coup sur coup, de semer à la hâte, & encore il ne pourra pas se flatter d’avoir une bonne récolte, puisque dans nos provinces méridionales on doit y semer aussitôt que dans les provinces froides, afin que les blés ayent le temps de pousser beaucoup en herbes & en racines, avant l’hiver. Si vous semez tard, les premières chaleurs du printemps surprennent la plante, qui n’a pas eu le temps de taller, de plonger ses racines ; enfin, sur dix récoltes consécutives, préparées de cette manière, on est assuré d’en avoir au moins neuf mauvaises, & très-mauvaises. Il n’y a rien à répondre à ces objections.

4°. Je suppose qu’on veuille semer des blés de mars dans les provinces dont il est question, on aura le temps, il est vrai, & la facilité de labourer & de préparer les terres pendant l’hiver, mais les chaleurs & la sécheresse surprendront les plantes lorsqu’elles commenceront à monter en épi, & on ne récoltera qu’une paille courte, maigre, sèche, & à peine retirera-t-on la semence. Les tristes expériences faites en ce genre ont fait abandonner la culture des mars dans les provinces méridionales… On ne peut nier ces faits.

5°. Les grains de mars, dans les provinces du nord, occupent la terre jusqu’au milieu du mois d’août ; il ne reste donc que six semaines au plus pour travailler le sol du champ, & cet espace est trop court, sur-tout si on possède une certaine étendue de terrain. Tout est fait à la hâte, & par conséquent tout est mal fait ; ainsi, soit au midi, soit au nord, du royaume, la jachère est indispensable.

6°. Si on supprime les jachères, que deviendront les troupeaux pendant le printemps & pendant l’été ? où trouveront-ils leur nourriture ? Il ne leur restera d’autres pâturages que l’herbe flétrie & couverte de poussière sur les bords & dans les fossés des grands chemins, & pour dernière ressource, celle des terrains incultes. Cependant le parcours des troupeaux est de la plus grande importance pour l’engrais des terres, sur-tout dans les provinces où la paille & les engrais sont rares & chers.

Je crois avoir présenté dans toute leur force, les objections contre la suppression des jachères. Il est facile de les multiplier encore, mais ce que l’on ajouteroit rentreroit dans un des six points. Voyons actuellement les réponses, qu’elles méritent, & s’il est vrai qu’elles tirent toutes leurs forces, du défaut de s’entendre, & de ce qu’elles portent sur une supposition qui n’existe pas.


Section II.

Des inconvéniens des Jachères, & de l’utilité de leur suppression.


Les partisans négatifs disent : On a établi dans la majeure partie de nos provinces le système des jachères ; 1°. d’après des suppositions erronées ; 2° parce que les moyens de cuture ne sont point en proportion de l’étendue des champs à cultiver ; c’est-à-dire, qu’il faudroit huit paires de bêtes de labourage où l’on n’en met que quatre, parce que la moitié des champs repose. On suppose, en outre, qu’il faille, chaque année, semer des blés, & c’est précisément ce que nous, partisans de la suppression, n’entendons pas, ne conseillons pas, & ce que nous désapprouvons dans toute la signification du mot. Il convient de répondre article par article, afin de réduire la question à sa juste valeur, & suivre une marche réglée dans la discussion.

1°. Vous avez raison de conclure, disent les négatifs, aux partisans des jachères, que la terre s’épuise par plusieurs récoltes consécutives ; qu’il en résulte la soustraction continuelle des principes que la végétation des blés absorbe ; enfin, qu’il ne reste plus d’humus ou terre végétale, dont les principes avoient été formés par les météores, par la fermentation & par la décomposition des substances animales & végétales. Sur ce point nous sommes d’accord avec vous, & nous n’avons d’autre but, d’autres désirs, que de former cette terre végétale, afin d’enrichir la terre matrice ou terre morte, dont tout l’effet est de servir de point d’appui aux racines des plantes, & de retenir l’humidité nécessaire à la fermentation, à la décomposition de chaque substance, & à la recombinaison de toutes tes substances en une seule qui devient la matière de la sève, & le germe & la vie de toute espèce de végétation : c’est précisément ce que nous opérons par notre manière de cultiver. En effet, jetez un coup-d’œil sur les champs de la Toscane, du Piémont, de l’Angleterre, des Flandres françoise & autrichienne, du pays d’Artois, & voyez si la terre n’est pas toutes les années couverte d’une récolte quelconque ; mais nous opérons & nous travaillons d’une manière différente de la vôtre.

L’expérience la plus décisive a démontré que plusieurs récoltes consécutives en blé, épuisent la terre, parce que ces plantes n’ont que des racines fibreuses ; des expériences aussi authentiques & aussi démonstratives ont prouvé qu’après une récolte en blé, si on sème des grains dont la racine pivote au lieu d’être fibreuse, cette seconde récolte réussit très-bien, parce que leurs racines vont chercher la nourriture à une profondeur où celles des plantes graminées ne sauroient pénétrer, & qu’elles n’ont point appauvri la couche supérieure du terrain, parce qu’elles n’ont point de racines fibreuses près du collet. Il en résulte que cette terre supérieure non épuisée, & remise en dessous, par la charrue, suffit l’année d’après, c’est-à-dire, la troisième, à la nourriture des racines fibreuses & des graminées.

Nous convenons qu’à la longue nous épuiserions la terre, si chaque année nous enlevions tout le produit sans rendre à la terre des matériaux propres à former la substance de la sève. Par notre méthode, au contraire, nous lui rendons plus de principes que les plantes n’en avoient absorbé. Tout le monde sait que Boyle mit une branche de saule dans un vase plein de terre, le tout pesé exactement ; après cinq ans, cette branche avoit acquis un poids de 165 livres, & la terre n’avoit pas perdu deux onces du sien. Cette plante avoit donc puisé sa subsistance ou de l’eau dont elle avoit été arrosée, ou de l’air ou de l’humus qui s’étoit formé pendant ces cinq années, & enfin, de tous les trois ensemble. On verra bientôt pourquoi on rapporte ici cette expérience.

Si le sol est bon & riche, nous lui demandons, dans l’année que vous le laissez en jachère, une récolte ou de chanvre ou de lin, de choux colza, de caméline, de navette, de pavot à huile, de gaude, de chardons à bonnetiers, &c. ; s’il est médiocre, une récolte de pois ou de fèves, ou de lentilles, de haricots, de navets, de carottes, de courges, de melons, d’oignons, &c. ; s’il est mauvais, nous le semons avec des lupins, des navets, ou avec une herbe quelconque, que l’on détruit au moment de sa pleine fleur. Toutes ces plantes & une infinité d’autres, qu’il est inutile de citer, sont aux champs, ce que la branche de saule étoit pour le vase de Boyle ; c’est-à-dire, que si on les y enfouit en tout ou en partie, elles rendent à la terre beaucoup plus qu’elles n’en ont reçu. Il faut nier le résultat de l’expérience de Boyle, si on se refuse à admettre cette conséquence ; mais comme l’expérience est facile à répéter, celui qui en doutera, doit au moins suspendre son jugement jusqu’à ce qu’il ait constaté le fait. En voici une plus simple ; suspendez un oignon de scille ou de squille à un plancher, pesez-le exactement, pesez-le de nouveau lorsqu’il aura poussé sa longue tige, enfin, quand il sera en fleur, & vous vous convaincrez de l’augmentation de son poids. Comme il n’est pas toujours possible de se procurer l’oignon dont il s’agit, on peut le suppléer par l’oignon des jardins. L’expérience, il est vrai, sera moins tranchante, mais elle le sera encore assez pour convaincre les plus incrédules.

Il est donc bien démontré que les plantes rendent à la terre plus qu’elles ne reçoivent, & il est encore également démontré que plus un champ est couvert d’herbes, plus est considérable le nombre d’insectes que chaque plante nourrit ; les prés en fournissent la preuve. Il est également démontré qu’un champ alternativement cultivé en grains & en prairies, est plus productif, toutes circonstances égales, que celui uniquement destiné aux grains, parce que la faulx a beau couper l’herbe très-près de terre, il en reste toujours qui se fane & pourrit ; des feuilles attaquées par les insectes pourrissent ; l’hiver, la gelée surviennent, une multitude de feuilles & d’herbes annuelles pourrissent ; enfin une prairie, par ses débris & par la dépouille des insectes fournit perpétuellement à la terre les matériaux de l’humus ou terre végétale. Cela est si vrai, que la première couche de terre au dessous de l’herbe est devenue noire, tandis que partout ailleurs, lorsqu’une plante effrite la terre, elle en détruit le glutens le liant, & cette terre prend une couleur plus blanche qu’elle ne l’avoit auparavant. Il ne faut que des yeux pour juger de ces faits. La conséquence à tirer, est que par les jachères, on détruit toutes les herbes, & par conséquent le principe le plus multiplié des matériaux de la sève.

On objectera que le chanvre & le lin, laissent très-peu de débris de végétaux, & on aura raison ; mais on ne fait pas attention que les racines de ces plantes sont pivotantes, & par conséquent, elles n’effritent & n’appauvrissent pas la terre de la couche supérieure, mais seulement de la couche inférieure : cela est si vrai, que si l’on sème le même champ en chanvre ou en lin, ces plantes réussissent très-mal ; le lin sur-tout, puisque le procédé dit qu’il faut attendre dix ans avant de semer le lin dans le même endroit. On aura beau labourer & foncer, à un pied de profondeur, une luzernière & en semer une nouvelle, on ne doit s’attendre à aucune réussite, parce que le fonds de terre est épuisé par les racines qui pivotent très profondément. On ne fait pas assez d’attention à la différence des racines pivotantes & fibreuses ; cependant cette distinction est la base de l’agriculture. Au milieu d’une prairie bien entretenue & dans sa vigueur, on voit prospérer une plante de patience, (voyez ce mot) ; l’herbe qui l’environne ne souffre pas de son voisinage, parce que la première a une racine pivotante, & la seconde, une racine fibreuse ; mais supprimez l’herbe à racine pivotante, plantez à sa place une à racine fibreuse, elle végétera mal, languira & périra, parce que les plantes de la circonférence à racines fibreuses, épuiseront sa subsistance avant qu’elle ait eu le temps de prendre son accroissement.

Les règles de la bonne économie prescrivent de ne semer le lin & le chanvre, que dans des sols riches & qui ont du fonds ; elles prescrivent en outre de bien fumer & de bien amender le champ avant de semer ; mais comme il n’est pas possible que ces plantes absorbent tout l’engrais, celui qui reste, remplace bien au-delà les sucs nutritifs que les plantes se sont appropriés ; ainsi, la récolte de blé, qui succédera à celle du chanvre ou du lin, sera au moins aussi belle que si le champ eût resté en jachère. On aura donc eu deux récoltes, tandis qu’on n’en auroit qu’une, en suivant le système des jachères.

2°. On convient qu’il est très difficile, chaque année, de semer le même champ en blé, à moins que ce ne soit un champ très-fertile ; parce que, suivant les provinces, la plante occupe trop long-temps la terre, & on n’a pas le loisir de lui donner les labours exigés, avant de semer de nouveau.

Il s’agit de s’entendre ; biner, terner, quaterner, &c. la même récolte dans le même champ, n’a jamais été enseigné par les partisans de la suppression des jachères, puisque c’est le moyen le plus sûr de détruire la terre végétale ; &, au contraire, ils ne cessent de répéter qu’il faut absolument en créer le plus qu’il est possible. Suivons leurs opérations : aussi-tôt que le blé est enlevé de dessus le champ, ils font donner un coup de charrue aussi fort que la circonstance le permet ; si la terre est trop douce, ils diffèrent jusqu’après la première pluie. Leur intention étoit de se procurer un fourrage d’hiver. Après quelques labours, ils sèment à la fin d’août, des raves, des navets, des carottes ; leurs feuilles servent en novembre, décembre, janvier, février, mars & avril, suivant le climat, à faire pâturer les troupeaux. Si la gelée fait périr les racines de ces plantes, elles rendent à la terre, en pourrissant, plus de principes qu’elles n’en ont reçus, & le troupeau a eu un pâturage en vert, objet essentiel en cette saison. Le bon cultivateur défend l’entrée du champ au troupeau, du moment qu’il s’aperçoit que la plante se dispose à monter en tige pour fleurir & grainer. Lorsqu’elle est en pleine fleur, il la renverse & l’enfouit par un fort coup de charrue : c’est ici le cas de la branche de saule, de l’oignon de scille, dont on a parlé plus haut. Ainsi, depuis le mois de mai, jusqu’au moment de semer, le cultivateur a tout le temps nécessaire pour tourner & retourner sa terre, & lui donner les labours nécessaires à la récolte suivante.

Si le sol est bon, il sème en février sur le blé en herbe, le grand trèfle, appelé d’Espagne, (voyez le mot Trèfle) ; il végète lentement tant que le blé est sur pied ; mais dès qu’il est abattu, s’il survient un peu de pluie, on est assuré d’avoir une bonne coupe en septembre ou en octobre, & l’année suivante, pour peu que la saison favorise, trois coupes très fortes, & même quatre, si on veut conserver en trèfle ce champ pendant deux années consécutives en plein rapport : la racine pivotante, le débris des feuilles & les dépouilles des insectes, font que la couche de superficie s’enrichit loin de s’appauvrir.

Si le champ est maigre, on le sème après l’hiver, en sainfoin ou esparcette, que l’on laisse subsister pendant deux ou trois ans, & on parvient à la longue à le bonifier & à lui faire produire deux ou trois années de suite des récoltes en seigle.

Si le champ est maigre, & malgré cela précieux à cause de sa proximité ou de la métairie ou d’une ville, après l’avoir labouré convenablement à la fin de l’hiver, on le sème en lupin, (voyez ce mot), qu’on enterre lorsqu’il est en pleine fleur.

Enfin, lors du battage des grains, on rassemble tous les rebuts, & on sème pêle-mêle, froment, seigle, orge, avoine, &c. au temps ordinaire des semailles, & voilà un fourrage d’hiver pour les troupeaux. Dès que l’épi commerce à monter, dans les pays où les sécheresses sont à craindre, on laboure & on enterre l’herbe ; & dans ceux où les pluies ne sont pas rares, on attend que les tiges soient plus élevées pour les enterrer.

C’est ainsi que, modifiant les semailles, suivant la nature des champs, suivant les besoins des métairies, la terre ne reste jamais en jachère.

3°. Les partisans de la suppression des jachères ne peuvent se dispenser de convenir qu’il est très-difficile dans les provinces vraiment méridionales du royaume, de ne pas admettre les jachères à cause des longues & excessives sécheresses du printemps & sur-tout de l’été. En effet, dans les grandes métairies, si on n’a pas donné les deux premiers labours pour soulever les terres, à la fin de l’hiver, où la terre est encore humide, on court grand risque d’être forcé d’attendre jusqu’en septembre, & quelquefois en octobre, pour labourer convenablement ; alors tout est fait à la hâte, & par conséquent très-mal. D’ailleurs, dans ces provinces, on n’est pas, en général, accoutumé à donner des labours avant l’hiver, de sorte que la terre se trouve tapée, serrée au point que les animaux ont une peine incroyable à la soulever en février, ou en mars. Malgré cela, on peut encore y mettre à profit l’année de repos. Il s’agit, à cet effet, de labourer après la récolte du blé, si une pluie bienfaisante vient ouvrir la terre ; labourer & croiser de nouveau dans le commencement de septembre, pour avoir fini les labours le dix ou le quinze de ce mois, & semer aussi-tôt les rebuts des grains. Des champs ainsi préparés fourniront des pâturages d’hiver, qu’on détruira à la fin de février, afin de profiter de la fraîcheur de la terre, pour la soulever & la croiser par deux forts coups de charrue. On peut encore y essayer les navets & les carottes.

4° Insister sur la culture des grains d’hiver ou de mars, est contraire aux principes des partisans de la suppression des jachères ; ainsi cette objection est nulle, & porte à faux. Il en est ainsi de l’objection du n°. 5.

5°. Celle du n°. 6 est plus spécieuse que réelle. Que deviendront les troupeaux si on supprime les jachères ? Il s’agit encore de s’entendre, & tout sera simplicité. Dans une métairie, il est rare qu’on n’ait pas des champs de qualités différentes, de bons, de médiocres & de mauvais ; c’est sur ce point qu’on doit décider des cultures intercalaires.

Les partisans du système contraire, conviennent qu’un des buts de la jachère est de détruire les mauvaises herbes. Les moutons trouvent donc très-peu de nourriture dans un champ labouré avant & après l’hiver ; & trois à quatre fois depuis cette dernière époque jusqu’au moment des semailles. La jachère est donc presqu’inutile à cet égard.

La culture alternante laisse le même avantage depuis le moment de la récolte jusqu’en septembre, si on sème les mauvais grains pour fourrage d’hiver, ou les carottes ou les navets ; mais pendant l’hiver, saison toujours stérile, voilà un pâturage abondant tout trouvé. Laquelle des deux méthodes est la plus avantageuse pour les troupeaux ? La question paroît décidée.

Comme tous les champs à alterner, ne le sont pas à la même époque ; que plusieurs ne sont semés qu’après, l’hiver, les troupeaux ont donc jusqu’à cette époque les mêmes avantages de part & d’autre, en supposant toutes les circonstances égales. Ces deux champs, mis en comparaison, depuis la fin de l’hiver jusqu’au moment des semailles, se trouvent au même niveau, & les troupeaux ne rencontrent pas une nourriture plus abondante sur l’un que sur l’autre.

En supposant qu’une partie des champs ait été convertie en trèfle, si le sol est bon, & en sainfoin s’il est de qualité médiocre ou mauvaise, le problème se réduit à savoir si la récolte de l’un ou de l’autre de ces fourrages n’équivaut pas à quelques herbes éparses que les troupeaux auroient trouvées sur ces champs. Enfin, rien n’empêche qu’on ne leur donne un peu de ce fourrage, & qu’on ne garde l’excédent, ou pour la consommation de la métairie, ou pour vendre.

Ce qui a donné lieu aux jachères, est la trop grande étendue des possessions & le peu de moyens des propriétaires. Si on jette un coup d’œil sur le champ d’un petit particulier, on verra qu’il est parfaitement bien travaillé, fumé, &c., parce que le champ n’est pas au-delà de ses forces, & sur-tout, parce que le besoin l’oblige à le semer chaque année d’un grain ou d’un autre, attendu que c’est sa seule ressource.

Tout devient extrême pour l’homme qui adopte un système ; il se laisse entraîner malgré lui à son imagination, il adopte comme des réalités, les chimères qu’elle lui présente. Des écrivains ont voulu tout à coup convertir les champs du royaume, moitié en grains, moitié en prairies artificielles : ils ont eu raison jusqu’à un certain point. Il seroit à désirer que les choses fussent ainsi. Peuvent elles l’être ? je ne le crois pas. Le climat, l’exposition, la nature du sol, &c., y mettent obstacle dès qu’on veut trop généraliser. C’est au propriétaire à examiner si les pâturages d’hiver ne sont pas suffisans ; si l’esparcette qui doit occuper la terre pendant deux ou trois années, rendra autant que deux récoltes ou en blé ou en seigle, dans le cas que les pâturages soient abondans dans le canton ; &c. ; en un mot, il y a mille & mille modifications locales, qui doivent entrer en considération. Malgré cela, je ne cesserai de répéter : Multipliez l’herbe comme herbe pure & simple, non pas pour la récolter lorsque les circonstances s’y opposent, mais pour la détruire pour engraisser la terre en formant ce précieux humus, d’où dépend toute la végétation. Cependant, si les circonstances locales permettent de récolter, ce seroit la plus grande de toutes les absurdités & le comble de l’entêtement, de rejeter un bénéfice aussi certain. Je conclus qu’alterner autant & de la manière qu’on le peut, est la plus sûre & la mieux démontrée des méthodes avantageuses de l’agriculture, & que, loin d’appauvrir & d’épuiser la terre, on l’enrichit.