Cours d’agriculture (Rozier)/RENONCULE DES JARDINS

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Hôtel Serpente (Tome huitièmep. 574-585).


RENONCULE DES JARDINS, Il est inutile de la décrire, elle est trop connue, ou plutôt il est impossible de donner une idée précise de toutes les variétés que les semis ont produites. On peut dire que les cultivateurs de chaque province, de chaque pays, ont des variétés qui leur sont particulières ; les seules belles & tranchantes servent aux échanges & voyagent d’une province dans une autre.

Le père d’Ardenne de l’Oratoire, fit en 1753 imprimer à Avignon, chez Chambeau, un Traité des Renoncules ; c’est l’ouvrage le plus entier & le mieux fait sur cette plante. J’invite les amateurs qui désireront de grands détails, à se le procurer.

La première époque marquée de la gloire des renoncules, dit l’auteur, est celle du règne de Mahomet IV. Cara Mustapha, son Visir, connu par le siège de Vienne en 1662, fit préférer l’amour des fleurs à celui de la chasse. Le Souverain devenu fleuriste, obtint bientôt de Candie, de Chypre, de Rhodes, de Damas, tout ce que ces pays possédoient de curieux & de singulier en ce genre ; les Bostangis connoissant le goût du Sultan, multiplièrent leurs soins, & les jardins du sérail renfermèrent les plus belles fleurs, pendant long-temps & exclusivement ; mais la soif de l’or tenta les Bostangis, ils se laissèrent séduire par les ambassadeurs qui envoyèrent des griffes de renoncules à leur cour, &c plusieurs riches négocians de Constantinople à leurs amis. Marseille en devint le premier dépôt, & M. de Malcaval s’attacha à leur culture ; c’est ainsi que les renoncules ont voyagé de proche en proche, & les amateurs en ont multiplié par les semis les variétés à l’infini. Le patient & laborieux Hollandois en a fait une branche de commerce, ainsi que des autres fleurs.


De la culture des Renoncules.

On distingue trois sortes de renoncules de jardin, la simple, la semi-double & la double. La simple n’est composée que de cinq feuilles diversement colorées, & dont les pétales sont beaucoup plus amples & plus variés que ceux de la renoncule des champs ; c’est la plante la moins éloignée de son premier type. La semi-double, que certains amateurs préfèrent à la double, commence à perdre quelques-unes de ses étamines qui se convertissent en pétales, de manière que plus elle prend de pétales & moins il reste de parties de la génération. Quand la semi-double est de qualité requise, c’est-à-dire, quand la forme de ses pétales & leurs couleurs annoncent que la semence produira des fleurs encore plus belles, l’amateur la laisse grainer, & se sert de cette graine pour les semis. La double est un vrai monstre, un être privé de parties de la génération ; Les étamines & les pistils ont tous été convertis en pétales ou feuilles de la fleur ; de cette soustraction ou métamorphose, il résulte qu’on ne peut multiplier l’espèce par la semence ; mais la racine nommée griffe, produit des griffes secondaires, & la griffe qui a porté fleur périt. On ne trouve à sa place, quand toute la plante est desséchée & lorsqu’on la retire de terre, qu’un cadavre pourri.


1. De la terre qui convient aux Renoncules.

La plupart des fleuristes attachent une grande importance à la composition de la terre destinée aux renoncules, & chacun fait une recette particulière qu’il dit être supérieure à toutes les recettes connues ; mais sans s’amuser à des combinaisons longues, coûteuses & pas meilleures les unes que les autres, la base fondamentale se réduit à ceci. Ayez une terre très-légere, très-substancielle, & vous aurez celle qui convient aux renoncules ; la meilleure pour base est celle d’un jardin potager cultivé, & bien cultivé depuis longues années ; comme chaque fois que l’on en refait une planche, on l’enrichit de fumier, cette terre devient à la longue une espèce de terreau. Si à cette base on ajoute en quantité proportionnée le terreau qu’on tire des couches ruinées, on l’enrichira encore ; mais comme le fumier & par conséquent les couches sont très rares dans les provinces, on peut se procurer avec un lit de fumier, un lit de feuilles d’arbres ou d’herbage quelconque, & un lit de cette terre, un terreau très-bon ; ayant de l’employer tout doit être parfaitement consommé. Si on l’arrose une fois ou deux avec du jus de fumier, il deviendra encore plus actif. Il convient de tenir, cette préparation à l’abri de la pluie, mais non pas du grand air, ni du soleil, parce que l’un & l’autre la bonifient ; (consulter le mot Amendement) mais comme les corps ne se dissolvent, ne se combinent & ne se recomposent que par la fermentation, & qu’il n’y a point de fermentation sans humidité, il faut donc humecter le tas, dès qu’on s’aperçoit qu’il se dessèche ; humecter n’est pas le noyer d’eau ; sa quantité s’opposeroit à la fermentation ; cette remarque est essentielle ; il vaut mieux y revenir à plusieurs fois, sur-tout pendant l’été, époque à laquelle la chaleur unie à l’humidité accélère la décomposition des corps. J’ai dit que les feuilles peuvent suppléer le terreau des couches ; mais toutes les feuilles n’ont pas la même propriété, au moins pour les renoncules. J’avois fait rassembler & pourrir beaucoup de feuilles de noyer ; je mêlai leur résidu avec ma terre, & presque toutes mes renoncules périrent ; une grande partie échappa dans la terre où le mélange avoit été peu considérable ; je crois que les feuilles de châtaigniers ne vaudroient pas mieux à cause de leur astriction ; le point essentiel, le point unique est de concentrer dans la terre qu’on destine à la culture des renoncules, une grande quantité d’humus, ou terre végétale, ou terre soluble dans l’eau, parce que c’est la seule qui entre dans la composition des plantes, & forme leur charpente. Les animaux, & les végétaux par leur destruction sont les seuls qui fournissent cet humus, base fondamentale & unique de toute végétation. Si on peut se procurer une quantité suffisante de bois pourris & réduits presqu’en poussière, de ce terreau qu’on trouve dans les troncs d’arbres, ce mélange sera excellent avec la terre des jardins. La tourbe décomposée est encore très-bonne, & c’est à la grande quantités que les Hollandois ont la facilité de se procurer, qu’ils doivent le perfectionnement de toute espèce de fleurs, parce que cette tourbe devient un vrai terreau.

Lorsqu’après un certain laps de temps on juge que les substances végétales & animales du monceau ont été complettement décomposées par la fermentation, on passe le tout au crible à mailles larges, & on amoncèle le tout de nouveau, jusqu’au moment où la saison invitera à planter les renoncules ; par cette opération la terre des jardins est mélangée avec les débris végétaux & animaux, & par le nouvel amoncellement chaque partie s’assimile avec sa voisine & devient une masse de terre analogue. Le moment de planter ou de semer étant venu, on repasse la totalité par un crible à mailles très-serrées, afin qu’il ne reste ni gravier, ni grumeaux, ni substance qui ne soit pas décomposée.

Quelques-uns préfèrent l’usage de la terre neuve, par exemple celle que l’on tire des fondations d’une maison, des fouilles d’une cave &c. qu’ils mélangent ensuite avec des fumiers ; ce procédé devient plus dur, il faut plus long-temps travailler cette terre pour la rendre meuble & la charger d’humus. Qu’on s’en tienne à ce qui est le plus simple ; mais l’homme aime ce qui est compliqué, & ne trouve beau & bon que ce qui est difficile ; toute terre noire & douce est en général très-bonne & sert de base ; des gazonnées, bien pourries, tiendront lieu & feuilles & produiront le même effet.


II. De l’époque de la plantation Renoncules.

Quelques fleuristes amateurs, & tous les jardiniers n’oublient jamais d’attendre la nouvelle lune pour les plantations de leurs renoncules : s’agit-il d’avoir des fleurs bien doubles, c’est la pleine lune qu’on doit choisir ; je leur répéterai l’adage d’Olivier de Serres,


Que l’homme étant par trop lunier,
De fruits ne remplit son panier.


Ce vieux proverbe est juste dans tous les points ; nous avons assez fait connoître la puérilité des observations des quartiers de la lune, pour ne pas insister plus au long sur cet objet. (Consultez le mot Géroflée) Il n’en est pas de même pour le climat. Le père d’Ardenne, qui habitoit Avignon, trouvoit très-extraordinaire que des écrivains indiquassent les mois de février ou de mars pour l’époque des plantations, tandis qu’il assigne les mois de septembre ou d’octobre ; c’est en général le défaut des écrivains de s’imaginer que ce qu’ils pratiquent dans un canton doit avoir lieu pour tous les autres. Afin de prévenir contre de telles erreurs, je dis que dans tous les climats du royaume, vraiment méridionaux comme ceux de Nice, Toulon, Marseille, Montpellier, Narbonne, &c. ; on doit planter en octobre, afin d’avoir des fleurs à la fin de février ou de mars, parce que l’hiver y étant pour l’ordinaire très-tempéré & souvent nul, les griffes ne souffrent point pendant cette saison. La renoncule craint la grande chaleur ; elle hâte sa végétation, & lorsqu’elle l’éprouve à un degré un peu fort, la plante file, la griffe s’amaigrit, & la fleur est rachitique. S’il survient quelques gelées, on en est quitte pour couvrir les carreaux avec de la paille ou avec des paillassons faits exprès, ou enfin avec des planches ; elles ne craignent pas les petites gelées dès que les feuilles sont hors de terre ; mais si le froid saisit les griffes lorsqu’elles sont en lait, c’est-à-dire, quand commence la germination, elles souffrent beaucoup. S’il survient de la neige & qu’on n’en garantisse pas les feuilles, & les boutons s’ils paroissent, elle leur nuit de même & infiniment plus que les petites gelées. Si l’intensité du froid augmente, il faut alors doubler les couvertures & multiplier les soins. Pendant ma première année d’habitation près de Beziers, j’attendis la fin de février pour planter mes renoncules ; au moment de leur fleuraison, elles furent dévorées par la chaleur & par le soleil, malgré les arrosemens que je leur prodiguai ; cette leçon m’apprit mes dépens à consulter l’influence du climat.

Dans celui de Lyon, par exemple, on peut planter au milieu ou à la fin de février, si l’on espère n’avoir plus de grands froids. Les renoncules plantées en mars ou avril, fleurissent presqu’auisitôt que les premières ; mais l’expérience a prouvé que plus la plante demeure en terre (toute circonstance égale), avant de donner sa fleur, & plus sa fleur est belle. Il en est de ces plantations tardives, comme des semences de blé marsais, qui sont presqu’aussitôt mûrs que les blés hivernaux ; mais c’est aux dépens de la grosseur du grain ; d’ailleurs s’il survient des froids quelques jours après que les griffes sont en terre, de la paille, ou une bonne couche de fumier jeté sur les planches, les en garantiront. Celui qui s’amuse de la culture des renoncules est toujours assez soigneux & veille à leur conservation.

Dans la Flandre, par exemple, où les hivers sont plus longs, on peut attendre le mois de mars pour planter. La chaleur du printemps y est plus tempérée & moins active que dans les deux climats cités, ainsi la végétation y est moins rapide, elle s’exécute avec moins de secousses, & la plante profite de sa marche uniforme.

Ces observations ont lieu particulièrement pour les renoncules appelées fines, car les grossières, comme les pivoines, les orangées, &c. peuvent, dans les climats à chaleur douce, être plantées en avril, en mai, & même pendant tous les mois de l’année, excepté ceux de la rigoureuse saison d’hiver.

D’après ce qui a été dit de l’action de la chaleur sur la renoncule, il est aisé de conclure que les fleurs ne réussissent pas parfaitement chaque année. La chaleur est-elle trop forte quand elles commencent à germer, alors elles se hâtent & s’épuisent à pousser des feuilles ; est-elle trop forte quand la plante pousse son dard, cette tige se rabougrit & la fleur est mesquine ; il ne reste alors plus rien à espérer pour l’amateur, sinon qu’il sera plus heureux une autre année. Les pluies trop fréquentes à l’une de ces époques, contrarient beaucoup la végétation, surtout si elles sont froides & de longue durée, alors la griffe fuse & pourrit, Le P, d’Ardenne rapporte qu’un jardinier lui apprit un moyen de prévenir ce funeste accident ; il consiste à faire un lit de sable sur la planche qui doit contenir ses renoncules, il pose la griffe sur ce sable un peu grossier, répand par dessus autant de sable qu’il en faut pour la couvrir, & ce sable tient lieu de filtre à l’eau surabondante. Je n’ai pas répété cette expérience, ainsi je ne puis rien conclure : le problème à résoudre se réduit à savoir si la pourriture commence dans la griffe même ou dans les racines qu’elle a poussées ; j’ai très-bien remarqué, & à différentes reprises, que les nouvelles racines étoient pourries avant que la griffe fût attaquée du même mal ; c’est aux fleuristes de profession à décider le problème.

Avant de planter, on doit commencer à régaler le sol des planches après qu’il a été retourné & soulevé ; mais comme cette terre est très-meuble, elle occupe beaucoup d’espace, ainsi elle se tassera par la suite. C’est à quoi il convient de faire attention ; les planches trop larges sont difficiles à débarrasser des mauvaises herbes qui nuisent beaucoup aux renoncules ; trois pieds de largeur suffisent, & le cultivateur placé dans un des sentiers qui les bordent, étend avec facilité son bras jusque sur le milieu, & sarcle sans peine toute la moitié de la planche. Le sentier opposé lui sert à sarcler l’autre partie.

Les fleuristes ne sont pas d’accord entre eux sur la distance qu’on doit laisser entre des griffes en les plantant ; les uns prétendent, & c’est le plus grand nombre, que les fanages doivent se confondre, tapisser le sol & le faire paroître vert comme un pré ; à cet effet ils plantent à trois pouces en tout sens : d’autres qui agissent d’après le raisonnement & non par routine, espacent de six pouces chaque rayon, & ils ont raison : sur la longueur de la raie, l’espace est de six, cinq ou quatre pouces suivant la grosseur de la griffe. Si le fleuriste consultoit la nature, il diroit, lorsque je plante telle espèce de renoncule isolée, la longueur & la largeur de ses feuilles occupent une circonférence de tant de pouces, car cette longueur & largeur varient beaucoup suivant la nature des espèces & la force de la griffe ; mais lorsque les feuilles se croisent, se chevauchent, elles se nuisent mutuellement. En effet, on les voit s’élever, se tordre & occuper le moins d’espace possible, afin de jouir, autant qu’il est en leur pouvoir, des bienfaits de la lumière & de l’air ; donc je dois placer les griffes à une distance suffisante pour que les feuilles & toute la plante soient à leur aise : ce raisonnement fondé sur les lois de la nature, détruit tous les préjugés que les fleuristes, comme les cultivateurs, se transmettent des uns aux autres. En espaçant ainsi, les fleurs seront plus belles & toute la plante mieux nourrie, puisque les racines trouvant de quoi s’étendre, ne seront plus affamées par les voisines, & les feuilles libres dans leurs positions, ne seront ni étiolées, ni d’un jaune marqué qui annonce leurs souffrances & leur état de débilité. Il résulte d’un espacement proportionné, qu’on a la facilité de piocheter le terrain toutes les fois qu’il a été tapé par de grandes pluies, & sur-tour quand la plante est au moment de lancer son dard. Ces petits labours lui font beaucoup de bien ; il faut seulement avoit soin de soulever d’une main les feuilles, & de l’autre de travailler légèrement le sol.

Lorsque le terrain de la planche réduite à trois pieds de largeur, est bien régalé, on plante dans le milieu, & sur sa longueur, un piquet à chaque bout, auquel on attache une ficelle qui sert de cordeau. C’est contre cette ficelle, & à la distance de six ou cinq pouces, qu’on place la griffe, son œil tourné vers le ciel ; cette rangée finie, on en recommence une autre, & ainsi de suite, jusqu’à ce que les cinq rangs que la planche doit contenir, soient finis. En plaçant la griffe, on ne l’enterre point ; mais lorsque que la plantation de cette planche est terminée, on apporte avec des corbeilles de la terre préparée, que l’on répand également & doucement sur toutes les griffes, à la hauteur d’un pouce. Cette méthode assure que les griffes ne seront pas trop enterrées, qu’elles le seront toutes également si on s’est servi d’une mesure pour les placer ; qu’elles seront alignées dans tous les sens ; enfin que le coup d’œil en sera plus agréable lorsque le sol sera couvert de verdure & de fleurs en même-temps. Le milieu de la planche doit être bombé relativement à ses bords, & ses bords plus élevés de quelques pouces que le plafond du sentier.

Voici encore des questions élevées entre les amateurs des renoncules. Doit-on, ou ne doit-on pas faire tremper les griffes avant de les planter, & dans quelle eau ? Ces Messieurs ne s’entendront jamais, s’ils ne font pas attention aux circonstances, & il est aisé de concilier leurs opinions. Lorsque la griffe a été levée de terre, après que son fanage a été entièrement desséché, on la laisse encore pendant quelque temps dans un endroit à l’abri des injures de l’air, dans un grenier par exemple, étendue sur des planches afin qu’elle perde l’humidité surabondante qui lui reste de son eau de végétation. Après qu’elle est reconnue pour être sèche, elle est nettoyée des immondices qui l’environnent. On coupe avec des ciseaux le reste de ses tiges & très-près de l’œil ; je dis couper & non arracher, parce que l’arrachement est dans le cas d’écorcher l’œil en tout ou en partie. Les fleuristes ont encore grand soin de supprimer les débris de l’ancienne griffe qui occupent ordinairement son milieu dans la partie inférieure. Enfin, ainsi préparée & nettoyée, elle est fermée dans des boîtes & tenue au sec ; car si elle contracte une certaine proportion d’humidité, elle germe ; on peut au contraire la conserver pendant plusieurs années très-saine, & très-bonne à planter si on a pris les précautions qu’on vient d’indiquer. Voilà donc la griffe dépouillée de toute humidité superflue, il ne lui reste plus que son eau principe, qui est entrée dans sa composition, & qui la maintient telle, ainsi que tous les autres corps.

Supposons actuellement que le sol qui doit la recevoir soit peu humide, que la saison soit chaude, je dis que l’on fera très-bien de la faire tremper pendant vingt-quatre heures. Elle s’imbibera d’eau, tous ses doigts se gonfleront, elle attirera de cette eau toute l’humidité qu’elle auroit puisée dans la terre jusqu’au moment de sa germination ; (j’en ai vu germer en très-peu de temps dans l’eau par un temps chaud) tandis que simplement confiée à la terre, il lui auroit fallu un certain nombre de jours pour parvenir au point de gonflement, & avoisiner l’instant de la végétation.

Les sectateurs du parti opposé disent qu’il vaut beaucoup mieux arroser la griffe dès qu’elle est plantée dans le sol dont il est question. On leur répond que si la mouillure est légère, il faudra plusieurs jours avant que l’eau ait pénétré jusqu’à la griffe, & c’est un temps perdu ; si la mouillure est forte, on craint l’effet des gelées assez ordinaires en février ou en mars, suivant le climat ; une terre humide ou mouillée en reçoit bien plus fortement les fâcheuses impressions. D’ailleurs une forte mouillure tasse trop la terre, & les jeunes racines n’ont plus autant de facilité à la pénétrer, que lorsqu’elle reste long-temps soulevée.

Si le sol est humide, si la saison est peu chaude, & à la pluie, il est clair que l’infusion de la griffe dans l’eau lui devient très-nuisible. À l’époque de la germination, elle n’a besoin que d’une certaine quantité d’eau, le trop & trop long-temps continuée la fait pourrir, à moins que la chaleur n’accélère le développement des feuilles. Lorsque la griffe est en lait, c’est son moment critique. Concluons ; c’est donc aux circonstances à déterminer si on doit ou si on ne doit pas mettre tremper les griffes. J’aime mieux (toutes circonstances égales) tenir ma terre à couvert, afin de la préserver de la grande humidité ; l’employer légèrement humide, mettre tremper mes griffes, planter, comme il a été dit, & arroser ensuite peu à la fois, & autant que le besoin l’exigera, & ce besoin est subordonné à la saison.

Dans quelle eau doit-on mettre tremper ? Les uns ont vanté les préparations où la base étoit de l’eau de fumier, dans laquelle on faisoit pourrir des raclures de corne, où l’on ajoutoit du nitre, des cendres & semblables autres ingrédiens. On s’imaginoit que plus la préparation étoit compliquée & meilleure elle étoit ; l’expérience prouve que plus les principes salins & graisseux sont rapprochés, sans avoir été recombinés par la fermentation, & réduits à l’état savonneux, plus ces principes raccornissoient les graines & privoient la terre de sa fécondité. (Consultez les expériences citées au mot Arrosement) Il en est de ces préparations comme de celles que l’on a si fort vantées pour les grains de blé que l’on doit semer. Ces arcanes, ces secrets, ces recettes tiennent à la charlatanerie, & rien de plus ; l’eau simple suffit au gonflement des doigts des griffes : elle leur communique l’humidité nécessaire à une plus prompte germination, & c’est tout ce qu’il faut.


III. Des soins depuis que la griffe est plantée, jusqu’à sa dessiccation.

Un amateur qui désire que ses planches n’offrent aucun vide, tient toujours en réserve dans une partie de son jardin un certain nombre de plantes de renoncules qu’il confie à la terre en même-temps que les autres : si le froid ou quelque autre accident en ont fait périr quelques unes, il cherche dans la place qui paroît vide, si la griffe est simplement paresseuse à pousser, ou si elle a péri ; dans ce dernier cas, il la remplace aussitôt par une de celles qu’il a tenues en réserve, & il l’enlève de sa première place, & la replante avec soin ; & si elle est simplement paresseuse, il la recouvre de terre & peu de jours après elle poussera ses feuilles : si enfin elle persiste à rester, il la supprimera parce que les autres la gagneront de vitesse, & leurs feuilles s’étendront sur le terrain que les siennes devroient occuper ; elle restera toujours foible & déshonorera la planche. On auroit tort de vouloir remplacer une griffe nouvelle & qui n’auroit pas germé, celle-ci subiroit le même sort que la trop paresseuse.

Doit-on chaque année planter les griffes de renoncules ? les amateurs ne sont pas d’accord sur ce point ; les premiers disent que c’est imiter la marche de la nature qui fait chaque année germer les graines, produire leurs feuilles & leurs fleurs ; donc suivant eux, on doit planter chaque année : les seconds leur répondent avec raison, votre assertion seroit juste si les circonstances étoient égales ; mais ici elles ne le sont pas. Il faudroit pour qu’il y eut parité, que la griffe n’eût pas été levée de terre lorsqu’elle est sèche ; il est certain qu’elle auroit poussé l’année d’après du moment que la chaleur de l’atmosphère auroit été en proportion avec celle dont la griffe a besoin pour germer & végéter. L’expérience de tous les pays prouve que si on ne lève pas de terre la griffe, elle dégénère de sa beauté, de sa forme & sur-tout de sa couleur. Puisque la perfection de la plante contraint de tirer la griffe, on est donc forcé de s’écarter de la marche de la nature. Pendant le repos les sucs se perfectionnent dans la griffe, elle se mûrit, se nourrit d’elle-même, & ensuite elle est plus belle. Ce dernier raisonnement est plus spécieux que réel. Son perfectionnement tient plutôt à ce qu’elle trouve, lorsqu’on la replante, une terre neuve, douce, meuble & bien préparée, tandis que les autres végètent dans le même sol. J’ai la preuve la plus démonstrative que des renoncules qui ont reposé pendant quatre ans de suite, réussissent très-bien après. Il est vrai que toutes les griffes ne germent pas, parce que l’œil de plusieurs se trouve desséché ou fusé ; mais le nombre n’en est pas bien considérable : je ne sais si on peut prolonger plus loin leur repos. Les fleuristes ont la fureur de séparer toutes les griffes de manière qu’il ne reste qu’un seul œil à chaque griffe, sous prétexte que la fleur en sera plus belle ; c’est une erreur : il s’agit seulement d’espacer du plus ou moins en plantant, suivant la grosseur de la griffe, ou de plusieurs naturellement réunies & qu’on n’a point séparées. La griffe unique ne donne qu’une ou deux fleurs ; les griffes groupées & non divisées en donnent plusieurs, le coup d’œil général en est bien plus agréable, & les fleurs en sont tout aussi belles & forment des groupes charmans. Revenons à la conduite de la plante.

Il est essentiel, ainsi qu’on l’a observé, de préserver la griffe de la trop grande humidité, sur-tout dans le moment qu’elle pousse ses premières feuilles, ainsi que de la neigé & des petits froids, qui lui font moins de mal qu’elle. Aussi-tôt que les feuilles sont hors de terre, c’est le cas de donner un petit labour avec la pochette, & de bien prendre garde que la terre ne soit jetée sur le cœur de la plante. À mesure que la chaleur de la saison augmente, c’est le cas de donner de fréquens arrosemens, sur-tout dans les climats méridionaux, & de redoubler ces arrosemens lorsque la tige s’élève de terre. La meilleure eau sera celle qui reste exposée au gros soleil pendant toute la journée, & dont on se sert pour arroser après le soleil couché. Il est inutile de recommander de sarcler les herbes parasites, de fréquens petits labours les détruiront & aucun ne sera en pure perte pour l’accroissement & la perfection de la fleur.

L’amateur aime à jouir le plus qu’il peut du fruit de ses travaux, & il a raison ; les pluies abiment les fleurs & les font passer trop vite ; les grands coups de vent renversent les tiges ; enfin le grand soleil précipite la fleuraison ; les tentes assez élevées pour qu’on puisse se promener librement par dessous, sont ce qu’il y a de mieux, elles ont l’avantage de prévenir tous les inconvéniens, & celui de laisser circuler un libre courant d’air autour des plantes ; mais les fleuristes ne sont pas assez riches pour se procurer ces tentes & leurs supports. Ils se contentent de planter un piquet à chaque coin & sur la même ligne au milieu de la planche, sur lesquels ils fixent des paillassons ; dès que le soleil est couché, il les enlèvent pour les replacer de nouveau le lendemain au soleil levant.

Les fleurs des renoncules parfaitement doubles durent beaucoup plus long-temps en bon état que celles des semi-doubles, & celles-ci que des renoncules simples ; si on demande à la plupart des amateurs à quoi tient ce phénomène, ils seront bien embarrassés d’en trouver la solution. Qu’ils ouvrent le grand livre de la nature, & ils y liront une explication bien simple. Les fleurs doubles sont des monstres ; la rose à cent feuilles, & un très-petit nombre d’autres plantes sont une exception à cette loi, parce que ce sont des espèces premières, tandis que les renoncules des jardins sont des espèces perfectionnées ; les parties de la génération ont été dans ces monstres métamorphosées en pétales ou feuilles de la fleur, ainsi la nature n’attend pas d’elles la fécondation des graines ; mais comme son but principal est la régénération des êtres, les pétales ne s’épuisant pas pour cette production, conservent leur force & prolongent leur durée ; la nature les a destinés à défendre, à protéger les parties de la génération ; dès que l’acte de fécondation est accomplis leur mission finie, ils se dessèchent, tombent, & le germe reste. C’est pourquoi les feuilles de la renoncule qui a grainé, restent bien plus longtemps vertes que celles des renoncules à fleur double ; la perfection de la graine a encore besoin de ces feuilles, & dès qu’elle est mûre, leurs fonctions cessent ; elles se flétrissent. (Consultez les mots Fleurs, Feuilles.) Par la même raison les renoncules à fleurs semi-doubles tiennent le milieu, pour leur durée comme fleurs, entre les fleurs doubles & les fleurs simples ; celles-ci, toutes dans l’ordre de la nature, se hâtent d’accomplir la loi première, la fécondation de la graine & sa maturité. Si sur une plante quelconque en fleurs, on en choisit une parmi celles qu’elle porte, & qu’on en retranche, aussi-tôt après son épanouissement, les étamines & les pistils, cette fleur subsistera plus long-temps que les autres fleurs voisines & ouvertes en même temps qu’elles, l’art dans ce cas imite le procédé de la nature, & dès que les fleurs doubles sont passées, dès que la fécondation des semi-doubles & des simples est accomplie, la plante tarde peu à se dessécher. Celle des fleurs doubles est la première, parce qu’elle n’a point de graine à nourrir ; il en est ainsi de la durée du chanvre mâle, (consultez ce mot) avec la durée de la tige femelle, ou qui porte la graine. Aussi-tôt que la fleur est passée les fleuristes négligent les pieds, ils ne les arrosent plus quoique la chaleur soit forte, & ils ont tort : on a déja dit que la partie de la griffe qui a donné sa fleur se décompose & périt ; mais les nouvelles griffes, enfans de la première, ont encore besoin de quelques secours, petits à la vérité. On ne doit donc pas laisser la plante se dessécher trop rapidement par la chaleur ; elle doit être tempérée par de légers arrosemens, jusqu’au moment où l’on s’aperçoit que la fane se dessèche d’elle-même ; à cette époque on fera très-bien, si on le peut, de garantir le sol de la planche de toute humidité, de le préserver des pluies, soit avec des planches, soit avec des nattes, &c. afin d’enlever de terre la griffe lorsqu’elle est sèche ; sa dessiccation n’est pas encore parfaite, mais elle le sera quand on aura pris les précautions indiquées ci-dessus.

Plusieurs fleuristes commencent la séparation des griffes au moment qu’ils les tirent de terre ; cette méthode est défectueuse, & ne peut avoir lieu pour la plupart qu’en brisant les doigts des griffes à cause de leur entrelacement les uns dans les autres. Il convient d’attendre leur dessiccation parfaite ; alors elles se séparent aisément, & on laisse ensemble celles qui offrent trop de résistance.

Revenons actuellement sur nos pas, & parlons des semis. On ne laisse grainer que les semi-doubles, dont les couleurs & la forme donnent l’espérance d’avoir une belle suite ; quelquefois les couleurs d’une fleur simple déterminent à la laisser grainer ; mais il faudroit réitérer plusieurs semis des graines provenues de la première ; la fleur semi-double a déja de grandes avances sur la simple. On ne veut aujourd’hui que de bizarres fleurs, à couleurs singulières, & il faut convenir que les semi-doubles que l’on cultive dans les environs de Paris, à Caen en Normandie, &c. offrent un grand nombre de belles variétés. C’est sur de telles plantes qu’on laisse mûrir la graine ; lorsqu’elle est à son point on en fait deux lots ; le premier est semé tout de suite, & le second au renouvellement de la saison l’année d’à près.

Pour le premier semis on choisit de larges terrines qu’on remplit de terreau pur, passé au tamis de crin ; on répand également la graine par dessus, & on la recouvre sur une épaisseur de deux à trois lignes avec le même terreau & avec le secours du même tamis ; ces terrines demandent à être placées dans un lieu bien aéré, frais, à l’abri des pluies & du soleil ; on fait par dessus la terrine un petit lit de paille hachée très-menu qui brise lors des arrosemens le coup de l’eau. La grille des arrosoirs doit être percée de trous très-fins, & fort éloignés les uns des autres : plusieurs fleuristes préfèrent d’arroser avec une espèce de goupillon. Le terreau demande à être maintenu frais, mais non pas très-humide. Lorsque les graines ont germé, on continue les mêmes soins, & à l’entrée de l’hiver, on porte les terrines dans un lieu où pénètre la lumière du soleil & où il ne gèle point. Au renouvellement de la saison, on lève de terre ces jeunes griffes & on les plante de nouveau dans un terreau bien enrichi, à la distance d’un pouce ou deux, & pendant toute la saison on leur prodigue les soins qu’elles demandent ; l’exposition la plus convenable pour ces plantes délicates, est celle du solejl levant, & jamais celle du nord, ni du couchant ; il est aisé d’en sentir la raison. Le second lot de graines qu’on sème au retour de la belle saison, doit être traité comme le premier, & devient une ressource assurée, si le premier semis à péri. Après la seconde année, les griffes provenues du semis, fleurissent, leurs fleurs sont encore de très-médiocre grosseur ; c’est à la troisième que le fleuriste fait son choix, & rejette impitoyablement toute plante qui ne donne aucun signe de perfection. La voie des semis est longue, il est vrai ; mais c’est par cette voie que les véritables amateurs augmentent chaque année le nombre des belles variétés ; une seule bien tranchante les dédommage amplement de toutes leurs peines ; il ne s’agit plus que de lui assigner un nom, il est au choix du possesseur.

Je ne rapporterai point ici le nom de toutes les renoncules. Il varie d’un lieu à un autre. D’ailleurs, on peut consulter à ce sujet les catalogues que les hollandois font passer chaque année aux amateurs. J’observerai seulement que lorsque le fleuriste dispose une planche de renoncules, il doit éviter de placer trop près les unes des autres les griffes dont la fleur est de même couleur, & encore moins les ranger par couleur sur une même ligne. C’est la bigarrure, & l’étonnante variété des couleurs qui fait la beauté d’une planche. Il est pardonnable aux seuls fleuristes marchands de classer ensemble chaque espèce, afin de n’avoir point de choix à faire lorsqu’il sortira la griffe de terre. Comme les grandes couleurs sont décidées, à quelques nuances près, le fleuriste mettra un certain nombre de petits piquets sur lesquels il fera des entailles, depuis un jusqu’à six, ou des plombs numérotés avec lesquels il désignera la couleur dominante, en plantant un de ces numéros ou un de ces piquets au pied de chaque plante. Lorsqu’il tirera de terre les griffes, il les jettera dans la corbeille correspondante au numéro de la grande ; ainsi, en multipliant les corbeilles en aussi grand nombre qu’il y a de qualités différentes de renoncules, il aura la plus grande facilité de disposer les couleurs, dans la plantation de l’année suivante. Les couleurs bizarres sont aujourd’hui de mode ; cependant il faut convenir que lorsqu’un certain nombre de ces griffes est réuni, il flatte peu la vue, tandis qu’une fleur de couleur foncée & rembrunie, reçoit & prête à une fleur blanche, jaune, & rose, un nouvel éclat. C’est par le contraste des couleurs, par leur opposition, que la totalité produit un coup-d’œil superbe & enchanteur. Je ne parlerai pas de la culture des renoncules dans les pots, dans les terrines, &c. elle est la même que celle de pleine terre ; mais elle n’y réussit jamais aussi bien.