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Cours d’agriculture (Rozier)/ARROSEMENT, ARROSER

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Hôtel Serpente (Tome secondp. 5-11).


ARROSEMENT, ARROSER. Les élémens semblent se faire la guerre entr’eux. Dès que l’un domine, il tyrannise les autres ; cependant ce n’est que par leur accord parfait que la végétation se soutient. La terre est le réceptacle de leurs opérations ; elle est purement passive, & les trois autres sont les agens. Si la partie aqueuse domine, l’air & la chaleur ont une action qui pousse les végétaux à la putréfaction avant qu’ils aient atteint le point de leur croissance ; & si elle est trop abondante, il n’y a point de végétation. Si au contraire la chaleur & l’air n’agissent pas de concert, la végétation est nulle. Si l’eau à son tour est évaporée, l’action de la chaleur dessèche, oblitère les canaux de la séve ; les tiges sont sans vigueur, elles s’inclinent & se fanent ; les feuilles retombent ; enfin la plante se dessèche, périt calcinée & réduite en poussière. Il faut donc que l’action des élémens soit combinée. Sans la chaleur la terre est inanimée ; sans humidité il n’y a point de dissolution, & la meilleure terre ressemble au rocher ; sans le secours de l’air, point de fermentation.

La main de l’Éternel a placé la nuit pour tempérer l’ardeur dévorante d’un jour d’été ; la rosée bienfaisante s’attache aux feuilles ; ces feuilles absorbent une partie de cette eau précieuse qu’elles avoient fournie par leur transpiration, & qui s’étoit élevée du sein & de la surface de la terre lorsque le soleil dardoit ses rayons ; enfin, des pluies douces & chaudes rendent à la terre une humidité précieuse, principe de végétation : mais lorsque l’action du soleil a été trop long-tems soutenue, l’industrie humaine, attentive à conserver & multiplier ses jouissances, est forcée de venir au secours d’une terre aride ; elle implore ses soins, il faut l’arroser, la rafraîchir, lui recombiner un de ses élémens dont elle a été dépouillée. Il y a deux manières générales d’arroser, ou avec des arrosoirs, ou par irrigation, (voyez ces deux mots, & sur-tout le mot Irrigation ; il exige un article étendu à cause des prairies.) La troisième méthode, pratiquée par les curieux, est celle d’aspersion ; elle s’exécute avec une espèce de goupillon, afin de ne donner que peu d’eau à la fois, & afin que cette eau ne resserre pas trop la terre qui recèle dans son sein des semences délicates. Elle est rare pour la pleine terre, & presque toujours elle se borne aux vases, aux caisses & aux terrines, &c.

L’arrosement artificiel le meilleur, est celui qui imite le plus complètement la pluie. Voilà la loi dont on ne doit pas s’écarter. Comment faut-il arroser ? quand faut-il arroser ? avec quelle eau faut-il arroser ? sont autant d’objets à examiner.

1º. De la manière d’arroser. Le jardinier, armé de deux arrosoirs garnis de leur pomme ou grille, marchera rapidement dans le sentier qui borde ses planches, ses quarreaux ou ses tables : ces différens mots sont usités suivant les provinces du royaume. La pomme de l’arrosoir sera bombée & parsemée de trous très-petits, afin que les filets d’eau auxquels ils donneront passage, aient peu de volume, & les trous seront espacés de cinq à six lignes. S’ils étoient plus rapprochés, les filets se réuniroient dans leur chute & tapperoient la terre.

On vient de dire que la marche du jardinier, lors du premier arrosement, devoit être précipitée, afin de donner très-peu d’eau en commençant, & il faut que la terre ait eu le tems de l’imbiber avant de lui donner un second arrosement, sur-tout si cette terre est sèche. Sans cette précaution, l’eau ruisselleroit de la table dans le sentier, ou se rassembleroit dans les petites cavités de la table, qu’elle rendroit encore plus profonde en y resserrant la terre.

Un quart-d’heure après ce premier arrosement, on donne le second ; la marche du jardinier est plus lente, plus posée, & il a soin d’arroser également par-tout. Il en sera ainsi du troisième & du quatrième si le besoin l’exige. Lorsque l’eau contenue dans l’arrosoir est presque toute écoulée, il n’en reste pas assez pour presser avec force contre les trous de la grille & sortir en manière de jets ; alors les différens filets d’eau se réunissent, & plus les trous en sont gros, plus le courant qu’ils forment par leur réunion est considérable. Ce courant précipite trop d’eau à la fois dans le même endroit, & y rend la terre plus serrée que dans le reste de la table.

Comme le jardinier a communément plusieurs tables à arroser, il passera sur une seconde, & même sur une troisième, avant de recommencer sur la première. Le tems employé à l’arrosement de ces deux tables, & celui nécessaire pour aller chercher l’eau, permettront à la terre de bien imbiber la première eau. Il en sera ainsi pour les arrosemens suivans.

Il résulte de cette méthode, 1º. que le jardinier ne perd point de tems ; 2º. que les jeunes tiges ne sont point couchées, les racines délavées & décharnées ; 3º. que les feuilles inférieures ne sont point enfouies dans la terre, ou recouvertes par celles que l’eau fait ressauter ; 4º. sur-tout la plante ne passe pas rapidement d’une extrême sécheresse, à un arrosement qui la noie. On verra alors les plantes remercier pour ainsi dire la main qui leur rend la vie, ou qui entretient leur vigueur.

2º. Quand faut-il arroser ? Ayez égard aux saisons, & la question sera décidée. En hiver si on arrose sur le soir, il est à craindre que le vent ne change dans la nuit, & n’amène la gelée avec lui ; alors l’arrosement est décidément nuisible. Une autre raison fait proscrire les arrosemens du soir ; c’est la longueur & la fraîcheur de la nuit ; mais à mesure que le soleil s’élève, que ses rayons prennent plus de perpendicularité, & par conséquent plus de force, c’est le cas de commencer à arroser dans la soirée, & le moment le plus favorable est celui où le soleil se couche. En cela vous imiterez l’ordre de la nature, puisque ce moment est celui où la rosée commence à tomber. Si pendant l’été on arrose dans la matinée, le soleil aura bientôt pompé l’humidité répandue sur la surface de la terre, & elle n’aura même pas le tems de pénétrer jusqu’aux racines des plantes, pour peu qu’elles soient profondes. La terre se durcira, formera une croûte, se gercera, & même par ces gerçures, le peu d’humidité renfermée dans la terre s’évaporera. Si on arrose vers le midi, outre les inconvéniens dont on vient de parler, il est à craindre que le soleil ne brûle les feuilles. La moindre goutte d’eau réunie en globule fait l’office d’une loupe ; elle rassemble les rayons ; & au point du foyer, la partie qui y correspond est sur le champ calcinée. Mais comme ces globules sont souvent très-multipliés, on ne sera plus surpris du desséchement presque subit d’une ou même de toutes les feuilles. On voit beaucoup d’exemples pareils dans les provinces méridionales, si on n’arrose pas par irrigation.

En hiver, au contraire, il faut arroser lorsque le soleil a dissipé la fraîcheur de la surface de la terre ; ses rayons plongeant alors sur une ligne oblique, n’ont pas la même activité des rayons de l’été. L’humidité sera très-peu évaporée ; & par une chaleur douce, elle aidera la fermentation des sucs, leur dilatation, enfin leur ascension dans les plantes.

Règle générale ; on peut dire d’un jardin potager, ou d’un parterre, qu’il est bien entretenu, lorsque le fond de terre ne souffre jamais, par les soins de celui qui le cultive, ni de la sécheresse, ni de la trop grande humidité. Cette règle exige cependant une exception. Certaines plantes demandent beaucoup plus d’eau que d’autres. Le céleri, par exemple, exige beaucoup d’arrosemens ; les ails & les oignons très-peu ; mais le premier ne doit pas être noyé, & le sol des seconds ne doit pas être aride. C’est donc de l’entretien d’une humidité convenable que dépend la bonne végétation.

Si un jardinier arrose par boutade, tantôt une planche, tantôt une autre, & néglige & laisse dessécher les tables voisines, il est sûr d’attirer dans celle qu’il vient de noyer, les taupes-grillons, nommés dans quelques endroits, courterolles, courtillières, les mulots, les taupes, les vers, les limaces, les escargots, & toute la légion des insectes destructeurs. Ces animaux cherchent la fraîcheur, les uns pour creuser plus commodément leurs routes souterraines, les autres pour dévorer les insectes enfouis dans la terre. Ceux-ci abandonnent l’herbe desséchée & flétrie, & se précipitent sur celle qui leur fournit une nourriture plus succulente & plus analogue à leur goût ou à leurs besoins ; ceux-là soulèvent la première couche de cette terre ramollie, s’enfoncent, y déposent leurs œufs, ou bien s’enterrent pour y subir une nouvelle métamorphose.

Il n’est pas possible de fixer le nombre des arrosemens, ni leur proportion ; c’est le climat qu’on habite, la chaleur qu’on y éprouve, le sol qu’on y travaille, la plante qu’on y cultive, &c. qui doivent le décider. Il est constant qu’un sol sablonneux en exige beaucoup plus qu’un terrain argileux ; (voyez le mot Argile) c’est au jardinier prudent & sage à les régler.

Les arrosemens trop fréquens nuisent beaucoup à la bonté des légumes. Aidés par la chaleur, ils poussent plus promptement, acquièrent plus de volume. Il en est ainsi des fruits ; mais c’est toujours aux dépens du goût & de la qualité. Aussi on dit avec raison que les légumes, les herbages, &c. que l’on mange dans les grandes villes, sentent l’eau & le fumier : peu importe au jardinier qui les a vendus ; il est payé, sa table est bien vite replantée de nouveau, & c’est tout ce qu’il demande.

3º. Avec quelle eau doit-on arroser ? L’eau peut être considérée relativement à son degré intrinsèque de chaleur, ou aux principes qu’elle contient.

1º. Du degré de chaleur de l’eau. On a beaucoup discuté si l’arrosement fait avec l’eau chaude ou l’eau tiède étoit avantageux ou nuisible. Le problême est résolu par lui-même, si on ne s’écarte pas de la loi de la nature. Plongeons la boule d’un thermomètre (voyez ce mot) dans une planche d’un jardin, à la profondeur de deux ou trois pouces. Au soleil levant d’un beau jour d’été, l’esprit-de-vin ou le mercure montrera le degré de chaleur de la terre, qui sera, je suppose, le degré dix-huit. Dans un endroit nullement abrité des rayons du soleil, à midi, le mercure sera à 20, à 22 ; à trois heures, à 24 ou 25 ; à sept heures du soir, à 19 ou à 20 ; enfin le lendemain à la même heure, à 18. Ces proportions de degrés doivent être regardées comme générales, & non pas prises à la rigueur.

Supposons actuellement que l’eau dont on se sert pour arroser, soit l’eau d’une fontaine qui vienne de loin par des canaux très-profonds. Si on plonge dans cette eau un thermomètre dont la graduation soit régulière & égale au premier, on trouvera que la chaleur de l’eau de cette fontaine n’excèdera pas onze à douze degrés ; & si elle est ce qu’on appelle parfaitement bonne, ou froide, elle aura précisément dix degrés & un quart de chaleur.

Il est aisé de tirer actuellement les conséquences sur les effets qui résultent de cette différence de température entre l’eau, la terre qu’on arrose, & les plantes qui végétent : elle sera pour le matin, environ de sept degrés ; à midi, de 10 ; & à trois heures de l’après-midi, de 14. On peut juger par soi-même de l’impression fâcheuse que les plantes éprouveront par l’arrêt de leur transpiration : (voyez ce mot) organisées à peu près comme l’homme, elles sont sujettes aux mêmes maladies. Eh ! qui ignore les suites fâcheuses d’une transpiration arrêtée ?

Si on arrose avec de l’eau dont la chaleur soit de 60 à 80 degrés, & que celle de la terre soit de 18, & même de 25 & 30, il est constant que ce passage subit, cette alternative de froid & de chaud, relativement à la différence des degrés, attaquera la plante, détruira sa texture extérieure qui renferme & défend toute son organisation, & agira encore bien plus fortement sur celle des racines, beaucoup plus tendres & plus poreuses, que sur celle des tiges ou des feuilles. La nature ne connoît point d’extrêmes dans la marche de la végétation. Imitons-la donc.

L’eau pour l’arrosement doit être d’une température égale à celle du terrain qu’on veut arroser, à quelque heure que ce soit de la journée. Je ne parle pas de l’hiver lorsqu’il gèle, puisqu’on n’arrose plus alors. Pour cet effet, tirez le soir l’eau qui doit servir pour le lendemain matin ; elle se mettra pendant la nuit, à la température de l’atmosphère. Tirez le matin celle dont vous vous servirez quelques heures après, & à trois heures de l’après-midi, celle destinée pour l’arrosement du soir au soleil couchant. Ce genre d’arrosement suppose dans le jardin un ou plusieurs dépôts d’eau découverts afin d’accélérer le travail ; si le jardin en est dépourvu, c’est au maître vigilant à les faire construire sans délai. Une fosse d’une certaine étendue, dont le fond & les côtés seront corroyés avec de l’argile sur un pied d’épaisseur, évitera la dépense de la maçonnerie, & la maçonnerie même ne retiendra pas l’eau, à moins qu’elle ne soit faite en béton ou en pouzzolane. (Voyez ces mots)

2º. Quels principes doit contenir l’eau destinée aux arrosemens ? La meilleure eau est celle qui cuit parfaitement les légumes & dissout complétement le savon ; l’eau séléniteuse (voyez ce mot) est la plus mauvaise, parce qu’elle est pétrifiante. Les eaux qui coulent des mines, qui tiennent du cuivre en dissolution, sont exécrables & tuent les plantes. L’eau des rivières est très-bonne. Je ne sais trop ce qu’on entend par ce mot eau crue, si souvent employé par les jardiniers, & qui ne signifie rien ; car plus l’eau est réduite à ses propres principes, plus elle est pure comme eau. C’est un abus de mot, ou une expression appliquée mal à propos, & j’ai toujours vu que cette eau crue étoit ou séléniteuse, ou sortoit d’une source dont le degré de chaleur n’excédoit pas dix à onze degrés ; alors n’y ayant point de proportion entre sa chaleur & celle de l’atmosphère, de la terre, de la plante, &c. on l’a appelée crue.

Je ne veux pas dire que l’eau grasse, que l’eau savonneuse, &c. soient préjudiciables à l’arrosement. Ceci demande une explication. Si avec cette eau on arrose les feuilles & les tiges de la plante, elle nuira, parce qu’elle bouche leurs pores. Prenez de l’huile ou une eau très-grasse ; imbibez les feuilles, les tiges mêmes d’un arbrisseau naturellement plus robuste qu’une plante potagère ; l’arbrisseau languira, les feuilles s’inclineront, & il ne tardera pas à périr. Cette eau, au contraire, & en petite quantité, répandue sur la terre, sert de base à la combinaison savonneuse, presque le seul aliment des plantes, ou au moins le seul qu’elles pompent par leurs racines.

Une mare, des fosses, des citernes, &c. au fond desquelles on aura jeté quelques brouettées de fumier, corrigeront cette prétendue crudité des eaux, sur-tout si ces eaux restent pendant un tems convenable exposées au soleil, & c’est le grand point.

Quelques amateurs croient faire merveille en ajoutant du sel quelconque à l’eau destinée pour les arrosemens. Si ce sel est en petite quantité, il s’unira avec les principes graisseux & huileux renfermés dans la terre, & formeront ensemble le principe savonneux ; si le sel surabonde & n’est plus en proportion avec les substances graisseuses, &c. il brûlera, corrodera les plantes. C’est par cette raison que l’eau de mer fait périr les plantes qu’elle arrose, excepté celles dont la conformation permet de germer, de végéter & de fructifier dans cette eau. Une seconde expérience va confirmer ce que j’avance ; c’est le jardinier de milord Robin Manner qui parle. « L’été étant très-sec, je marquai avec de petits pieux quatre morceaux de terre dans les endroits d’un pâturage que les bestiaux avoient abandonné faute d’herbe. J’arrosai neuf soirées consécutives ces quatre morceaux de terre ; le premier avec deux pintes d’eau de source, sans mélange ; j’employai pour le second la même quantité d’eau, à laquelle j’ajoutai une once de sel commun : au troisième je donnai la même quantité d’eau, à laquelle je joignis le double de sel, & pour le quatrième morceau de terre, j’employai le triple de sel sur la même quantité d’eau. L’herbe vint en plus grande quantité & d’un verd plus foncé sur le second morceau, que sur le premier. Les touffes d’herbe, sur le troisième, étoient dispersées çà & là, & les endroits où j’avois prodigué l’eau étoient tout-à-fait stériles. Le quatrième morceau étoit généralement plus brûlé & plus stérile que le troisième. Il est cependant à remarquer qu’au printems suivant le quatrième morceau se trouva plus chargé d’herbes que les autres, parce que les pluies d’hiver avoient produit l’entière dissolution des parties salines. » Ce jardinier auroit dû ajouter, la combinaison de ces parties salines avec les substances graisseuses, d’où il en résulta une plus grande abondance du principe savonneux. (Voy. le mot Amendement, pag. 478.)

Les fleuristes cherchent en vain à métamorphoser la couleur des fleurs qu’ils cultivent, par le moyen des arrosemens. Que de tentatives sans succès ils ont faites pour avoir des œillets noirs, des roses, des renoncules, &c. & ils n’ont pas observé que dans la nature il n’existe pas une seule fleur réellement noire ! Leur art ne s’étendra pas plus loin que celui de la nature. Une autre cause s’oppose au succès si sollicité & si attendu. L’eau qui s’élève de la terre vers la plante monte dans un état de sublimation, de distillation qui n’entraîne aucun atôme colorant, & l’extrémité des vaisseaux capillaires dont la racine est pourvue, fait l’office d’éponge ou de filtre, & rien d’étranger ne sauroit parvenir dans les routes que la séve parcourt.