Cours d’agriculture (Rozier)/ROUTE, CHEMINS

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Hôtel Serpente (Tome huitièmep. 669-686).


ROUTE, (grande) CHEMINS. Espace de terrain sacrifié à la commodité publique, afin que les hommes, les animaux & les voitures puissent communiquer d’un lieu à un autre, avec la plus grande facilité. On distingue trois espèces de chemins ; les routes de postes qui traversent le royaume dans tous les sens ; les chemins de ville à ville, ou secondaires ; enfin les chemins ruraux ou de communication de village à village. On ne parle pas des chemins de servitude qui n’ont ordinairement que cinq ou six pieds de largeur.

Il est rare de trouver les routes actuelles dans le même placement qu’étoient les anciennes ; & c’est avec raison qu’elles ont été changées, élargies ou redressées ; mais en général le nouvel emplacement a été usurpé sur les propriétés des riverains, && n’a pas été payé. Il y a plus ; souvent les propriétaires ont été forcés par la corvée à détruire eux-mêmes leurs habitations, & à voiturer du gravois & des pierres sur l’héritage de leurs pères. Nous touchons au moment heureux où de pareilles opérations vont être anéanties & remplacées par une administration paternelle & provinciale, qui, sous prétexte de l’avantage public, ne ruinera plus les propriétaires. Une infinité de plumes plus éloquentes que la mienne, ont présenté les abus, ont démontré le gaspillage & les horreurs de la tyrannie que l’on exerçoit envers le malheureux corvéable ; d’ailleurs, pourquoi rappellerois-je aujourd’hui le souvenir des maux qui ont déshonoré l’administration. Le bien s’opère lentement, parce qu’une grande masse d’individus trouve sa subsistance dans le désordre, & semblable à l’hydre, si d’un seul coup Hercule n’abat pas toutes ses têtes, il en repousse sans cesse de nouvelles, & il devient plus redoutable qu’auparavant. Puisqu’il se prépare un nouvel ordre de choses, puisque tout bon patriote soupire après une meilleure administration & après la destruction des abus, qu’il soit permis à un homme enflammé de l’amour du bien public, de dire son avis. Il a eu le bonheur d’ouvrir les yeux aux habitans de certaines provinces sur leurs propres intérêts, & les a engagés de demander au souverain & à la nation assemblée, la suppression des étangs & le partage par feux des communes ou communaux &c. Puisse ce qu’il va dire sur les grands chemins être utile à l’administration des états provinciaux, & l’engager à se soustraire à d’anciens préjugés, dont l’exécution étoit sans avantage pour la chose publique, & très-préjudiciable aux propriétaires riverains.

Je ne dirai pas que des chemins de soixante-douze pieds de largeur tiennent à un luxe sans exemple, à un luxe ruineux, & pour la province chargée de son entretien, & pour ses malheureux riverains dont on endommage sans cesse les possessions. Ce luxe peut à la rigueur être, excusable à dix ou quinze lieues du voisinage de la capitale ; mais dans les provinces, cette énorme dimension enlève à l’agriculture un terrain sacrifié en ure perte. Le premier & l’unique but d’une grande route est de faciliter les communications d’un lieu à un autre. Or un chemin de trente-six pieds de largeur, accompagné d’un fossé de six pieds de chaque côté, en tout quarante-huit pieds, offre tous les avantages qu’on doit en attendre. 1°. Un tiers franc du sol est rendu à l’agriculture ; & si on prend la peine de calculer ce que douze pieds de largeur de plus, depuis Lille en Flandre jusqu’à Marseille, & de Marseille à Bayonne, &c. produisent de mille d’arpens de terres labourables, on en sera étonné 2°. L’entretien d’un chemin de quarante-huit pieds, doit coûter un tiers moins que celui d’un chemin de soixante-douze ; mais j’ajoute près de moitié moins, & j’ai de bonnes raisons pour avancer cette assertion. Le détail des preuves m’éloigneroit trop de mon objet.

Admettons qu’une loi prescrite par le souverain, d’après les vœux de la nation, fixe invariablement les chemins de postes à une largeur de quarante-huit pieds, les routes de ville à ville a quarante deux, enfin les chemins ruraux à trente-six pieds, les fossés compris dans ces dimensions ; voyons quels sont les moyens de les rendre utiles & agréables. L’inspection des défauts des chemins actuels fournira la leçon.

On distingue trois parties dans les grandes routes ; le milieu, qui est pavé ou empierré, les côtés, qu’on appelle Bermes, & les fossés ; on doit y ajouter une quatrième partie, ce sont les champs riverains, sur lesquels l’ordonnance prescrit de planter les arbres de bordure. Actuellement choisissons un exemple, soit le chemin de Paris à Orléans, ou tel autre de soixante pieds de largeur, non compris les fossés. Le milieu de ce chemin est pavé sur une largeur de dix-huit pieds ; ceux au nord de Paris sont pavés dans la même proportion. Il reste donc vingt-un pieds de berme de chaque côté ; ces vingt-un pieds ne sont ni pavés ni empierrés, ils sont uniquement formés, 1°. du sol lui-même ; 2°. de la terre des fossés ; 3°. de la terre des champs riverains, si la terre des fossés n’a pas été suffisante pour bomber le chemin. Il est aisé de concevoir que dans l’hiver, & même pendant l’été si la saison est pluvieuse, ces bermes n’offriront que des ornières creusées, entretenues & approfondies par le passage continuel des voitures, & sur-tout des charrettes à deux roues, tirées par quatre ou par six chevaux ou mulets, & chargées de six à huit milliers. On dira sans doute que les conducteurs préféreront de les faire passer sur la partie pavée ; ils y seront forcés lorsque les bermes seront entièrement dégradées ; mais si deux voitures viennent en sens contraire, toutes deux sont obligées de mettre une de leurs roues sur la berme, & les deux autres sur le pavé : or, comme le pavé est bombé, ainsi que la berme, relativement au fossé, il y a donc une des deux roues de chaque voiture beaucoup plus élevée que l’autre ; mais comme le terrain de la berme est supposé pénétré par les eaux pluviales, & par conséquent mou, la roue qui porte sur la berme doit donc y creuser une ornière, & elle l’y creuse en effet plus ou moins profonde, soit relativement à la mollesse du sol, soit en raison du poids & du fardeau dont la charrette est chargée. Dès-lors la charrette perd son équilibre & verse ; c’est ce que l’on voit journellement arriver, surtout pendant l’hiver ; il est impossible qu’une charrette ordinaire qui rencontre une diligence ou une charrette chargée de foin, puisse porter leurs quatres roues sur un pavé de dix-huit pieds de diamètre, d’où il résulte que les conducteurs préfèrent les bermes, soit pour ne pas être sans cesse forcés à détourner leurs voitures, soit pour ménager la ferrure de leurs roues.

Ainsi quand on supposeroit à ces bermes quarante pieds de largeur au lieu de vingt, on n’en seroit pas plus avancé, puisque des ornières affreuses les sillonneroient de toutes parts. Le bon ordre exige donc que le milieu du chemin soit sacrifié aux voitures, & les bermes, aux cavaliers & aux piétons ; mais pour parvenir à ce point si désiré, le milieu de la route, destiné à être pavé ou empierré, ou gravelé, doit être de vingt-quatre pieds, & il restera six pieds de berme de chaque côté pour le passage des piétons. C’est, dira-t-on, augmenter d’une toise la largeur de l’encaissement, & par conséquent la dépense de la confection du chemin & de son entretien, L’objection est sans réplique, mais la solution du problème tient à ceci. Vaut-il mieux empierrer où paver la largeur de trois toises presque en pure perte, ou augmenter d’une toise le pavé & l’empierrement qui suffit & assure la bonté des chemins dans tous les cas possibles, si l’un ou l’autre sont bien entretenus ? D’ailleurs l’augmentation de dépense n’est-elle pas réduite à zéro par l’entretien d’un tiers de moins sur la largeur de la route totale ? Ce problème demande à être mûrement discuté par les administrateurs des états-provinciaux. En voici encore un qui demande également la plus grande attention. Doit-on planter la lisière des routes, & comment doit-on la planter ?

On ne peut nier que le bois de chauffage commence à manquer en France, & son prix qui, depuis vingt ans, a plus que doublé, le prouve assez. Il est donc essentiel qu’une sage administration veille de près sur cet objet. Le terrain sacrifié aux routes, est complètement nul pour l’agriculture ; cependant il est facile qu’à peu de frais il lui soit d’un grand secours, en fournissant non-seulement 4e l’agrément au voyageur, mais encore des productions utiles & du bois aux propriétaires riverains.

François Ier, en 1522, fit un règlement qui obligeoit tous les seigneurs hauts-justiciers & les habitans des campagnes, de planter des ormes le long des grands chemins ; en 1583 le même règlement fut renouvelé, & il fut ordonné de planter des ormes, noyers & autres arbres, suivant la commodité des propriétaires riverains.

« Par arrêt du conseil d’état du roi du 3 mai 1720, il est dit que le roi étant informé de la nécessité qu’il y a de repeupler le royaume d’ormes, d’hêtres, de châtaigniers, arbres fruitiers & autres, dont l’espèce est considérablement diminuée, la majesté a jugé qu’il n’y avoit point de plus sûrs moyens pour y parvenir, que de renouveler la disposition de l’ordonnance des rois ses prédécesseurs, par lesquelles il a été enjoint à tous les propriétaires de terres aboutissantes aux grands chemins, d’en planter les bords de ces différens arbres, suivant la nature du terrain… Par l’art. VI, la distance est fixée à trente pieds l’un de l’autre, & il est enjoint de les armer d’épines… ; faute par lesdits propriétaires, est-il dit dans l’art. VII, de planter lesdits arbres, pourront les seigneurs auxquels appartient le droit de voirie sur lesdits chemins, en planter, à leurs frais dans l’étendue de leur voirie, & en ce cas, les arbres par eux plantés, & les fruits d’iceux appartiendront auxdits seigneurs voyers ».

Dans l’arrêt du conseil du roi du 17 avril 1776, il est dit : « Le roi s’étant fait représenter en son conseil l’arrêt du 3 mai 1720, concernant la plantation des routes, & sa majesté étant informée que l’art. VII de cet arrêt, qui permet aux seigneurs de planter au défaut des propriétaires, ne fixant aucun délai pour mettre ces propriétaires en demeure, les seigneurs voyers, sans leur laisser le temps de planter, s’empressoient de faire eux-mêmes les plantations à fur & mesure que l’on traçoit les chemins, & avant qu’ils fussent finis ; & sa majesté s’apercevant que c’étoit imposer sur les terres des propriétaires, une servitude qui n’est pas méritée, & une peine qui n’est pas encourue ; & qu’au fond, le droit accordé par l’arrêt de 1720, auxdits seigneurs voyers, ne peut naître que de la négligence des propriétaires, qu’après qu’ils ont été mis en demeure ; à quoi voulant pourvoir, le roi étant en son conseil, en confirmant l’arrêt du 3 mai 1720, a ordonné & ordonne qu’à l’avenir, & à compter du jour de la publication du présent arrêt, les seigneurs voyers ne pourront planter les chemins dans l’étendue de leurs seigneuries, qu’à défaut par les propriétaires d’avoir fait lesdites plantations dans un an, à compter du jour où les chemins auront été entièrement tracés, & les fossés ouverts : veut sa majesté que, l’année expirée, les seigneurs voyers puissent planter, conformément à l’arrêt de 1720, &c ».

Ces différens arrêts du conseil sont une preuve que l’administration sentoit toute l’importance de la plantation des arbres sur les bords des chemins, & la punition infligée aux riverains négligens, paroissoit un véhicule assez fort, pour les engager à prévenir les plantations que les grands voyers étoient en droit de faire à leur place. Ces arrêts, ces réglemens sont en pleine vigueur dans les environs de la capitale, & dans les provinces ils ne sont pas mis a exécution. Leur exécution seroit une espèce d’injustice autorisée par le gouvernement ; en effet, qu’on suppose un simple propriétaire & peu aisé, ayant un seul champ bordé par le chemin sur une certaine longueur ; quel arbre plantera-t-il ? Dans le cas qu’il trouve à en acheter, ses facultés lui permettront-elles d’en faire l’acquisition ? Il lui en coûtera au moins dix sous soit pour creuser la fosse de six pieds en carré, sur deux & demi à trois de profondeur, soit pour la combler après avoir planté l’arbre. L’achat d’un noyer, ou d’un ormeau, ou d’un sycomore, &c., de grandeur & grosseur convenables, est au moins de 50 sous ; ainsi, chaque pied d’arbre planté lui reviendra à 3 livres.

Trouve-t-on dans les provinces beaucoup de propriétaires en état de faire cette dépense, pour peu que le nombre d’arbres soit considérable ? Admettons que cette dépense n’excède pas leurs forces ; mais où prendre ces arbres ? Il faut donc les faire venir du voisinage des grandes villes où l’on trouve des pépinières. Les frais de voiture, les droits de douane, car on les perçoit sur les arbres, sont donc à ajouter à ceux de l’achat ; & pour peu que la distance soit considérable, c’est encore 20 sous par pied d’arbre à ajouter à la première mise ; ainsi, un arbre en place revient à 4 livres. Bientôt nous examinerons si le propriétaire retira son intérêt de l’arbre qu’il vient de planter.

Les différentes suppliques présentées à l’administration lui firent reconnoître l’impossibilité où étoient les riverains de trouver de quoi border les grandes routes ; elle se détermina à ordonner d’établir dans chaque province des pépinières royales, dont les fonds furent pris sur les tailles ; & par conséquent la noblesse & le clergé profitèrent largement de leurs produits, sans qu’il leur en coûtât rien. Il faut convenir que dans un très-petit nombre de nos provinces les arbres des pépinières royales servirent à border une certaine étendue de leurs routes ; mais dans celles où les arrêts de 1720 n’étoient pas en vigueur, les arbres furent donnés aux gens riches, qui s’en servirent pour peupler leur parc, pour planter les avenues de leurs châteaux, & le pauvre cultivateur n’en eut point. Il est résulté de ces abus, que plusieurs intendans ont supprimé les pépinières ; que presque toutes les assemblées provinciales ont demandé la suppression de celles qui existent encore. Voilà comme en France, les établissemens les plus sages & les plus utiles deviennent onéreux au pauvre peuple qui paie & qui n’en tire aucun profit. En attendant, les routes ne sont pas boisées. On doit planter ; la loi le prescrit ; ainsi, la solution est donnée sur la première partie du problème. Comment doit-on planter ? ’est ici où la loi peut & doit être modifiée.

La loi prescrit de planter les arbres au-delà des fossés dans les champs riverains. La coutume, dans certaines provinces, dit que ce doit être à six pieds dans le champ & au-delà du fossé, & dans d’autres provinces, on exige que ce soit à neuf pieds du bord du fossé. La confection du chemin, l’usurpation du sol, ont été à la charge du riverain, & la plantation va équivaloir à un nouvel impôt mis sur son champ. Une bordure d’arbres plantés à six ou neuf pieds de distance du fossé, enlève au champ douze ou dix-huit pieds de terre labourable. En effet, pour peu que l’on connoisse les travaux de la campagne, on verra tout de suite qu’il n’est pas possible de croiser les labours, & de faire tourner la charrue autour des arbres, sans égratigner la terre dans toute la circonférence. Si les arbres sont jeunes, les racines seront coiffées, mâchées, mutilées, & l’arbre languira s’il n’en meurt pas ; s’il est assez vigoureux pour résister à cette première attaque, s’il produit de nouvelles racines, elles éprouveront bientôt le même sort que les premières, & il est impossible que l’arbre prospère ; mais admettons qu’il réussisse à souhait, & que la lisière du champ soit plantée en ormeaux, (consultez ce mot) à coup sûr leur ombre, & leurs racines sur-tout, dévoreront la substance des blés ; je ne dis pas à douze ou à dix-huit pieds, mais jusqu’à quarante pieds des bords du fossé. Il suffit d’avoir des yeux pour se convaincre de ce point de fait, & d’examiner près de la capitale les moissons des champs qui avoisinent les routes. Quelque prix que l’on suppose à cet arbre, il ne compensera jamais celui du mal qu’il fait. Si on lui substitue le noyer, on aura, il est vrai, une récolte de noix ; mais cette récolte n’équivaudra jamais à celle du blé, qu’il rend nulle par-tout où porte son ombre. Le mûrier seroit donc à préférer, si ses racines ne s’étendoient pas dans les champs à plus de 50 pieds en traçant entre deux terres, & ne nuisoient autant aux moissons, aux treffles & aux luzernes, que celles de l’ormeau. Disons-mieux, les treffles & la luzerne font nécessairement périr les arbres, lorsque leurs racines pivotantes peuvent prendre le dessus sur celles des arbres. Il existe cependant un seul & unique moyen de prévenir que les racines des arbres ne soient aussi nuisibles ; c’est de ne planter que les arbres auxquels on aura conservé leur pivot ; alors ce pivot (consultez ce mot), tendra sans cesse à s’enfoncer en terre ; tant qu’il en aura le pouvoir, il fournira peu de racines horisontales. Mais où trouver de pareils arbres ? dans aucune pépinière.

Le marchand d’arbres sème les graines ; après la première ou la seconde année au plus tard, il enlève les jeunes plants de la bâtardière, & sa première opération est d’en couper le pivot. Il les replante aussitôt en pépinière, ils donnent de nouvelles racines, & du second ordre ; mais comme ils y sont plantés à 18 pouces de distance, il n’est pas possible de les en tirer sans couper ces racines du second ordre, qui tendoient à pivoter ; enfin l’arbre est, non pas tiré, mais arraché de terre avec des racines mutilées & longues de chaque côte de 8 à 9 pouces, parce qu’on ne veut pas perdre les quatre arbres qui avoisinoient celui que l’on a choisi. Il faut donc que ce chétif empatement de racines mutilées nourrisse un arbre de dix pieds de tige & de sept pouces de circonférence à sa baie. On est étonné ensuite qu’une très-grande quantité d’arbres ne reprenne pas. On doit l’être bien davantage du succès de quelques-uns.

Ces racines mutilées du second ordre en produiront de nouvelles, & d’un troisième ordre, c’est à-dire des racines traçantes, & qui, dans aucun cas, ne pourront pivoter. Voilà la véritable source du mal, & l’origine des dégâts que font les racines dans les champs. Si l’arbre avoit son pivot, il n’y auroit que demi-mal ; & quand même le pépiniériste le fourniroit tel, le cultivateur le supprimeroit, tant il est subjugué par l’empire de l’habitude : l’ignorant pense en savoir plus que la nature, & son savoir est de contrarier toutes ses opérations.

Tant que l’on a eu en France la sottise de regarder l’année de jachère (consultez ce mot), ou de repos, comme une loi fondamentale de l’agriculture, les arbres de lisières sur les chemins ont passablement réussi ; mais aujourd’hui que l’on sent les avantages inappréciables d’alterner, (consultez ce mot) les productions de ses champs, il faut y renoncer, ou du moins sacrifier 12 à 18 pieds sur les bords : ce sacrifice équivaut a un impôt très lourd. Il est impossible d’alterner avec la luzerne, ou avec le grand treffle, sans les sacrifier, ou sans sacrifier les arbres. Tous les champs qui avoisinent les chemins, ne sont pas semés en grains. Dans beaucoup de nos provinces, on ne cultive que la vigne. Comment donc supposer que l’on plantera des ormeaux, des noyers, &c. dans des vignes ? se seroit une opération qui attireroit les railleries de tous les passans. Dans ce cas, il faut donc ou que la loi soit muette, eu que la loi trouve un autre expédient pour boiser les routes. Si les grands voyers, conformément à l’arrêt de 1720, se servent du droit qui leur est attribué ; s’ils plantent pour leur compte sur le champ d’un particulier, il faudroit que l’arbre fût de fer pour resister aux attaques lourdes qu’il aura à soutenir. Près de la capitale, les surveillans, les gardes-chasse & les gardes-bois, sont multipliés à l’excès. Il n’en est pas ainsi dans les provinces ; le grand voyer y multiplieroit chaque année les plantations, tellement en pure perte, qu’il se dégoûteroit bientôt d’accumuler dépense sur dépense, sans jamais en retirer une obole.

Ainsi la loi pèche par ses principes & par ses moyens : 1°. on ne trouve pas dans les provinces à acheter la quantité & la qualité d’arbres nécessaires pour boiser-les routes ; 2°. si on les trouve, la dépense excède les facultés de la plupart des propriétaires ; 3°. les propriétaires souffriront avec peine que des arbres plantés sur les bords de leurs champs, nuisent à leurs récoltes ; 4°. le droit des grands voyers, dont il est question dans les arrêts, est odieux en lui-même, & rendu nul par le fait, au moins pour plus des trois quarts du royaume. Examinons actuellement, s’il est possible de boiser agréablement & utilement les grandes routes, sans nuire aux propriétés des riverains.

Trois objets sont à examiner dans cette question. Le premier, comment doit-on planter ? Le second, par qui doit être faite la plantation ? Le troisième, comment pourvoir à la plantation ?

I. Comment doit-on planter ? Je suppose avec raison que la loi qui prescrit les plantations forcées dans les champs, est supprimée ; elle est vexatoire, & presque par-tout sans effet. Il y a deux moyens de remplacer ces plantations ; 1°. en les-faisant dans les fossés, 2°. sur le bord même de la berme du chemin. Ces deux expédiens trouveront des contradicteurs ; mais je les prie, de be pas juger d’après l’habitude, & de peser les raisons qui vont leur être présentées.,

De la plantation sur le bord des bermes. J’ai dit que la largeur des chemins devoit être de 36 pieds, savoir 24 pavés ou empierrés, & six de chaque côté, formant la berme. C’est sur cette berme, & à deux pieds du bord du fossé, que l’arbre doit être planté. Il restera donc de chaque côté quatre pieds de largeur de terrain destinés aux piétons ou aux cavaliers, & sans ornière : si on suppose que l’arbre acquiert un jour deux pieds de diamètre, la berme aura encore une largeur suffisante & proportionnée à sa destination. L’espace de deux pieds & encore mieux de trois, servira à placer de distance en distance les caissons, c’est-à-dire les matériaux destinés à l’entretien de la voie publique ; & ces caissons supposés de trois pieds de largeur sur une longueur indéterminée, garantirons les arbres du frottement des charrettes, si, toutefois, il prenoit fantaisie aux conducteurs de faire passer une de leurs roues sur la berme. De petits fossés de trois pieds, placés de distance en distance, produiroient au besoin le même effet.

Tout arbre que l’on plantera sur la berme doit nécessairement réussir. Si le chemin est tracé dans une plaine, il a fallu nécessairement le rehausser, & établir une espèce de chaussée. On a commencé à tirer la terre du fossé & à la jeter sur les bords du nouveau chemin, & le milieu a été garni par l’empierrement. On a donc ajouté un ou deux pieds de terre végétale sur la couche qui existoit déja, & personne n’ignore les bons effets produits par la terre rapportée aux pieds des arbres. Ils réussiront donc, s’ils ont été plantés avec de bonnes racines, & s’ils ont été plantés avec soin. L’exemple en est frappant aux abords de la ville de Lyon, sur les routes de Paris, du Bourbonnois, du Forés, &c. Cette méthode commence heureusement à être adoptée dans quelques provinces. Il ne s’agit plus que d’y limiter la largeur excessive, des routes.

Les bords sont la partie qui se dégrade le plus facilement, parce que étant la partie la plus basse, l’eau y coule avec rapidité, & détruit les angles ; mais chaque année on récure les fossés, & la terre que l’on en retire est jetée de nouveau sur le bord du chemin : cette terre préparée par les pluies, enrichie par les substances animales & végétales qui s’y sont pourries, devient un engrais excellent pour les arbres, sur-tout si on a eu le soin de les travailler aux pieds, & de mêler la terre des fossés avec celle que l’on travaille. Tout concourt donc à la prospérité des arbres, & les eaux pluviales rassemblées dans les toiles, entretiennent leur fraîcheur. De tels arbres, plantés a 24 ou 36 pieds, suivant leur espèce, ne sont jamais gênés, leurs racines trouvent de quoi s’étendre au loin, & en tous sens, sans être contrariées & affamées par d’autres racines, ni meurtries & mutilées par la charrue. On dira peut-être que celles qui sont du côté du fossé, seront brûlées par l’ardeur du soleil. De deux choses l’une, ou le fossé reste constamment à sec pendant l’été, où il est quelquefois humecté par les eaux pluviales. Dans le premier cas, les racines, pour se conformer aux lois de la végétation, iront chercher la fraîcheur qui se trouve à une certaine profondeur sous la superficie de l’empierrement ; elles y seront même attirées parce qu’à travers l’empierrement, s’écoulent les urines & la teinture des excrémens, que les animaux répandent en passant. C’est à cet engrais qui se renouvelle sans cesse, qu’est due la couleur noire & la fertilité de la terre dans cet endroit ; on doit encore ajouter que c’est au peu d’évaporation des principes qu’elle renferme, & dont chaque année la masse augmente. Ce n’est point ici une affection hasardée. La fertilité du sol des chemins détruits & rendus à la culture, en fournit la preuve la plus décisive. C’est donc à tort que l’on se persuade que les racines se porteront plutôt vers un lieu où elles doivent souffrir, que vers ceux où elles trouveront leur bien-être… Dans le second cas, cas les fossés sont assez souvent pénétrés par les eaux pluviales, l’objection est sans valeur. Je dis plus, les fossés forcent les racines qui s’en approchent à pivoter : ce n’est que lorsqu’elles sont parvenues à une forte grosseur, qu’elles paroissent à la superficie ; mais cette grosseur reste annonce assez que le reste plonge très-avant dans le sein de la terre. J’oie ajouter que ces grosses racines sont la preuve la plus décisive de la vigueur de l’arbre. On doit donc conclure de ce qui vient d’être dit, que les arbres plantés sur les lisières des fossés & dans les chemins, y réussiront aussi-bien, même mieux que par-tout ailleurs, & infiniment mieux que dans les champs où ils sont plusieurs fois dans l’année attaqués & endommagés par la charrue. Leur ombrage nuira-t-il aux chemins ? Cet article sera examiné ci-après.

De la plantation dans les fossés. Afin de prévenir les objections, il convient d’établir pour principe que l’eau rassemblée en masse, & qui reste telle tant que l’arbre n’est pas feuille, ne lui cause aucun préjudice ; que cette masse ne devient nuisible que pendant l’été, si elle séjourne trop long-temps. J’ai eu sous les yeux pendant six ans des mûriers qui avoient leurs racines couvertes d’eau, & cette eau couvroit le sol à la hauteur de plus d’un pied, depuis le commencement de novembre jusqu’en mars, & quelquefois jusqu’en avril, sans leur nuire. Cependant le mûrier se plaît dans les terrains un peu secs : celui dont je parle, le devenoit au printemps & pendant l’été. Or, si le mûrier subsistoit, des ormeaux (& j’en ai la preuve) auroient encore mieux résisté. Il en est ainsi des peupliers d’Italie, des ypréaux, &c… Au printemps, la terre absorbe une grande quantité d’eau-pour fournir aux besoins de la végétation, & la chaleur de l’été en évapore une si grande quantité, que l’on ne craint pas que les eaux pluviales fassent pourrir les racines. Ceci posé, je dis que l’on doit planter dans les fossés, & que cette plantation concourt à la conservation des chemins. Il n’est pas nécessaire de prévenir que la qualité des arbres doit être proportionnée à celle du sol. Il seroit absurde de planter un saule sur le sommet d’une montagne, & un sycomore dans un fond bas & marécageux. Les extrêmes ne prouvent rien.

Je suppose la plantation fixée à 36 pieds, je réduis cette longueur du fossé à vingt-quatre. Les fossés sont par-tout de six pieds de largeur sur trois pieds de profondeur. À tous les 24 pieds je laisse une terrasse de douze pieds de base, & de huit à son sommet, mais moins haute de six à huit pouces que les bords du chemin. C’est au milieu de cette terrasse que l’arbre est planté. On voit qu’à ses deux extrémités il se trouve une inclinaison de deux pieds de son sommet à sa base, soit afin de maintenir son terrain, soit afin que les eaux partent sur cette terrasse pour s’écouler dans le fossé suivant. L’eau trouvant une pente douce, ne sillonne & n’entraîne pas le terrain.

Si la pente du chemin est rapide, au lieu de douze pieds de base, on lui en donnera quatorze ; & la longueur du fossé se trouvera réduite à vingt-deux & même à vingt, si le besoin l’exige, en raison de la grande pente du chemin. Les talus de ces terrasses seront gazonnés, ainsi qu’un pied de largeur sur la surface de la terrasse qui avoisine les talus. Il suffit de semer la graine de foin, lorsqu’on creuse les fossés ; elle germera & sortira de terre après la première pluie ou au renouvellement de la belle saison, ou enfin en septembre ou octobre, si elle a été semée pendant l’été.

Cet expédient rend les chemins parfaitement libres, & les amateurs de la belle ligne droite, & des bords des fossés tirés au cordeau, n’auront plus d’obstacle à opposer aux plantations sur la lisière des routes.

Il résulte plusieurs avantages de cette nouvelle destination des fossés. Si le chemin est en pente, le fossé devient un ravin, lorsqu’il survient de grosses pluies, & les bords du chemin sont dégradés. Les terrasses au contraire forment autant d’écluses qui s’opposent à l’affouillement des eaux. Comme la superficie est de six à huit pouces plus basse que le sol du bord de la route, l’eau surabondante s’écoule d’une écluse à l’autre par une pente douce & gazonnée, dès-lors l’affouillement est impossible. Le terrain de la surface ne peut pas être entraîné, puisque ses deux extrémités sont gazonnées sur la largeur d’un pied, & leur gazon se lie avec celui de la portion du chemin qui y correspond. Chaque écluse devient un dépôt, un réservoir d’engrais, dont les racines de l’arbre planté profitent, & dans les provinces où les pluies ne sont pas aussi fréquentes que dans les environs de Paris, ces réservoirs d’eau sont de la plus grande utilité & préviennent les funestes effets des grandes chaleurs & des sécheresses de l’été. Dans les fossés actuels, les eaux pluviales s’écoulent aussitôt, & leurs bienfaits ne sont qu’instantanés.

Dans les terreins gras & aquatiques, cette manière de planter n’auroit pas le même avantage, si l’on ne proportionnoit pas l’espèce d’arbre à la qualité du sol ; mais les frênes, les aulnes ou vernes, les saufes, les peupliers du pays, ou ceux d’Italie, ou les ypréaux y réussissent très-bien… Cette eau stagnante, ajoutera-t-on, (comme si les eaux ne s’évaporoient pas pendant l’été, à moins que ce ne soit dans un vrai marécage ) filtrera par-dessous le chemin, & rendra son sol mou & boueux.

L’objection seroit juste, si sur ce sol marécageux on se contentoit de tracer la route, & de placer l’empierrement au niveau du marécage. Ceux qui veillent à la construction des chemins, ont le plus grand soin d’élever des chaussées, & de doubler la hauteur de l’empierrement : en effet on ne voit aucun chemin fait depuis vingt ans où cette précaution ait été négligée.

La plantation dans les fossés laisse la voie publique entièrement libre, ne s’oppose pas à l’écoulement des eaux surabondantes, prévient l’affouillement des terres, entretient & rassemble sans cesse de nouveaux engrais aux pieds des arbres. Je la préfère, à tous égards, à celle sur les bords de la route ; sur-tout si le sol de la terrasse est de bonne qualité, ou si l’on peut le rendre tel & à peu de frais. Je le répète, la nature du sol décide l’espèce d’arbre qui doit y être planté.

Les personnes subjuguées par le préjugé ou par l’habitude, ne manqueront pas d’objecter que les arbres placés ou dans le fossé ou sur la litière de la route, en maintiendront l’humidité & la rendront impraticable, ou du moins très-boueuse. Considérons l’effet de ces arbres dans les différentes saisons de l’année. Pendant l’hiver, ils ne donnent aucune ombre, & cependant les grandes routes sont coupées par mille & mille ornières, à moins qu’elles ne soient pavées ; & n’étant que sur une largeur de dix-huit pieds, il est indispensable que les bermes soient couvertes d’ornières. Les chemins de toutes nos provinces en fournirent l’exemple, quoique leurs bords ne soient pas plantés d’arbres ; & s’il en existe, c’est sur les champs riverains. Les arbres ne concourent donc pas à la dégradation des chemins pendant l’hiver… Au printemps, ils absorbent plus d’eau en huit jours, pour subvenir à leur végétation, qu’il ne s’en évaporeroit en quinze, s’ils n’existoient pas… Pendant l’été, les chemins sont toujours beaux & secs, & les eaux pluviales sont sitôt écoulées ou évaporées, qu’à peine il en reste quelques vestiges après deux ou trois jours… En automne, c’est-à-dire, vers la Toussaint, l’évaporation cesse d’avoir lieu, & à cette époque commence la chute des feuilles, leur ombre n’entretient plus la fraîcheur. Ainsi dans aucune des saisons l’ombré n’est nuisible. Comment pourroit-elle l’être dans le systême actuel des plantations ? Les arbres sont à neuf pieds de distance dans les champs, les fossés ont six pieds d’ouverture ; voilà déjà un espace de quinze pieds, & un arbre qui porte trente pieds d’envergure commence à être un bel arbre, & son ombre ne couvre pas encore même le bord de la route de 60 pieds de largeur ; ces arbres n’ont d’autre mérite, relativement à la voie publique, que de flatter l’œil par leur verdure ; car leur ombre, depuis dix heures du matin jusqu’à deux de l’après-midi, devient inutile aux voyageurs, à moins qu’ils ne marchent dans les fossés : cependant c’est dans le plus gros du jour qu’elle leur feroit le plus de plaisir. Admettons pour un instant que cette ombre entretienne l’humidité sur les routes dans nos provinces du nord. Attribuera-t-on cet effet aux ormeaux qui les bordent ? Mais ces arbres ressemblent plutôt à des roseaux, à des bamboux, à des asperges, qu’à des arbres destinés à ombrager les chemins. Ceux qui sont chargés de leur entretien, aiment les fagots, & sous le spécieux prétexte de la conservation de la route, ils les émondent, les élaguent & ne leur laissent qu’un mouchet de petites branches au sommet du tronc. Si les routes sont boueuses dans ces provinces, en jettera-t-on la faute sur ces pauvres arbres ?

Il seroit plus naturel de dire que l’humidité tient au climat. Je suis d’un avis bien opposé, & je ne crains pas d’avancer, d’après l’expérience, que les arbres, attirent un courant d’air, & que ce courant accélère l’évaporation. Il suffit que le tronc de ces arbres soit dépourvu de branches jusqu’à la hauteur de douze à quinze pieds. Leur partie supérieure oppose jusqu’à un certain point un obstacle à la force du vent, & le contraint de se porter en dessous où il trouve une libre issue. Que l’on examine ce fait sans prévention, & on se convaincra de sa vérité.

Il ne s’agit pas de parcourir les extrêmes & de supposer que les branches des arbres forment un berceau qui couvre tout le chemin.

Il est clair que dans cette supposition, cette ombre totale s’opposeroit à l’évaporation & seroit très-préjudiciable aux routes, sur-tout dans les provinces du nord, tandis qu’elle seroit avantageuse à celles de la plupart de nos provinces du centre du royaume & à toutes celles du midi, où les pluies sont excessivement rares. Dans le premier cas, qu’on s’en rapporte aux émondeurs, & on sera assuré que le mal ne sera que trop tôt détruit ; dans le second, il est aisé d’y remédier en abattant la sommité des branches qui se jettent trop sur la route ; dans le troisième, au contraire, il faut forcer l’arbre à jeter toutes ses branches & à une hauteur proportionnée sur la route.

C’est ainsi que les arbres, simplement considérés comme arbres, rendront la voie publique agréable sans nuire à son entretien. Nous examinerons bientôt s’il ne seroit pas possible de suppléer les arbres stériles par des arbres productifs.

II. Par qui doit être faite la plantation ? Par la partie de l’administration chargée de la confection des chemins. Il y a deux manières d’envisager cette proposition. Les arbres appartiendront à l’administration, ou bien elle les cédera aux propriétaires riverains. Il s’agit ici d’une administration vraiment patriotique, animée de cet esprit d’ordre & de désintéressement qui s’est déja manifesté dans les assemblées provinciales. Si le désir de griveler, d’enrichir des sous-ordres & des familiers de bureau, les plantations coûteront beaucoup, leur entretien sera onéreux, & leurs bénéfices nuls. Je suppose que depuis Orléans jusqu’à Bordeaux, depuis Dijon jusqu’à Marseille, depuis Antibes jusqu’à Bayonne, &c, en un mot tout terrain convenable soit planté en mûriers. Il est clair qu’après vingt ans ; chaque pied de mûrier sera affermé 40 sous ou trois livres, & le prix du fermage augmentera en raison de l’âge & de la vigueur de l’arbre. Ainsi sur chaque cinq toises de longueur de chemin, on retirera six livres des deux arbres plantés sur leurs bords, & cette somme sera suffisante & au-delà pour payer chaque année ce que l’on appelle l’entretien de chemin au parfait. Il est donc possible de trouver dans la seule plantation une très-grande économie & une économie annuelle pour la province. Quand même elle ne seroit que de moitié du prix de ferme que j’avance, elle équivaudroit presque entièrement aux frais de l’entretien parfait. Mais si on adopte cette méthode, & afin d’éviter toute espèce de tracasserie avec les propriétaires riverains, il conviendroit de planter, non dans les fossés, mais, ainsi qu’il a été dit, sur la lisière de la route.

La muriomanie est passée de mode en France ; les propriétaires se sont dégoûtés des plantations faites dans leurs champs, & ont trouvé que le produit des feuilles n’équivaloit pas à celui d’une récolte en grain sur une bande de terre de 18 pieds de largeur qu’il falloit sacrifier pour la cueillir. Ils ont encore reconnu que les racines du troisième ordre (consultez ce mot) dévoroient au loin leurs moissons ; & c’est d’après ces observations qu’une très-grande partie des mûriers ont été supprimés ; dès-lors la récolte de la soie, loin d’augmenter en France, a diminué depuis 12 ou 15 ans. Les mûriers plantés sur la lisière des routes, répareroient & au-delà cette soustraction.

J’avoue que tous les climats, que tous les sols ne conviennent pas aux mûriers ; mais des exceptions locales ne détruisent pas la généralité de ma proposition. Qui empêche, par exemple, qu’on ne leur substitue des noyers, des châtaigniers, des pommiers à cidre, comme dans la Normandie, des poiriers à poiré, comme dans l’Anjou, dans la Picardie &c., & mêmes des cerisiers, & des poiriers & des pommiers à bons fruits d’hiver, comme dans plusieurs cantons de la Suisse. S’ils sont greffés sur franc, on est assuré d’avoir de très-grands & de très-beaux arbres. Mais, dira-t-on, on volera ce fruit ; vole-t-on le raisin des vignes, qui bordent les grands chemins ? & même quelque peu de raisins volés ne diminuent guères la récolte : vole-t-on les noix, les châtaignes sur les arbres qui bordent la majeure partie des routes de France ? on ne volera pas même les cerises, si cette espèce d’arbre est multipliée. D’ailleurs c’est aux fermiers & non à l’administration à y veiller. Le point essentiel est d’examiner l’espèce d’arbre qui convient le mieux au pays, & où les habitans sont certains d’avoir un débouché assuré de leurs produits. Une fois qu’ils se seront habitués à ce genre de ferme, on la verra insensiblement augmenter de valeur jusqu’à ce qu’elle soit parvenue au point où elle doit monter. La concurrence fixera le prix qui convient.

Si on trouve cette idée mesquine & au-dessous de la dignité d’une administration ou des états provinciaux, il faut planter & céder aux riverains la propriété des arbres, dans ce cas plantés dans les fossés, à la charge par eux d’entretenir les terrasses & de replanter les arbres qui mourront après la troisième année. Si on a été judicieux dans le choix de l’espèce d’arbres, si la plantation a été bien faite, il n’en est pas un d’eux qui ne se soumette avec le plus grand empressement à la loi qu’on leur prescrira. Il est à présumer qu’à l’avenir on n’usurpera plus le sol des propriétaires sans le payer. Celui qui a été usurpé jusqu’à ce jour, est aujourd’hui, par les malheurs du temps, regardé comme de bonne prise, & on ne reviendra pas en récrimination ; il est donc réellement aujourd’hui & de fait patrimoine public, dont les administrations provinciales peuvent disposer, & disposer de manière que la confection & l’entretien des routes, payées indistinctement par tous les habitans de la province, soient le moins onéreux possible. En un mot, le bénéfice des plantations concourt au soulagement de l’impôt que paieront tous les ordres par rapport aux grandes routes.

Si au contraire l’administration cède les arbres aux propriétaires riverains, on est assuré d’avance qu’ils seront entretenus avec le plus grand soin. L’idée de la propriété exclusive rend soigneux & vigilant, & l’intérêt devient le grand moteur de leur conservation. — C’est actuellement aux administrations à se décider sur le parti qu’elles doiyent prendre.

III. Comment pourvoir aux plantations ? Il y a deux manières. La première, d’établir des pépinières provinciales ; la seconde est de passer un compromis avec un marchand d’arbres, dans lequel on spécifie les espèces d’arbres, la hauteur & la grosseur de leurs troncs, pour qu’ils soient de recette ; les frais de transport sur les lieux de la plantation, enfin de l’entretien pendant les trois premières années. Chacune de ces deux méthodes a ses avantages & ses inconvéniens.

Dans les pépinières provinciales, on est assuré, si elles sont bien conduites, de trouver la quantité & la qualité d’arbres convenables aux différentes natures de sol & de climats de la province. Les arbres, par exemple, qui conviennent aux routes des Cévennes & du Vélai, réussiroient bien peu sur celles des parties basses du Languedoc. Il en est ainsi en général pour les autres provinces du royaume. Il faudroit donc qu’il y eût autant de pépinières qu’il y a de climats vraiment différens dans une province, c’est-à dire deux, si on trouve une disproportion aussi marquée entre les climats, que l’on vient de l’indiquer. — Mais dans les provinces du nord & du centre du royaume, une seule pépinière suffit, à moins que la distance pour le transport des arbres ne soit très-considérable, ce qui multiplieroit beaucoup les frais. Afin de les diminuer, on choisira, autant que faire se pourra, son placement dans le centre de la consommation.

L’établissement & l’entretien d’une pépinière supposent une dépense considérable. 1°. La location du sol ; 2°. son défoncement & sa première plantation en pourrette ; 3°. l’achat de ces pourrettes ; 4°. les gages d’un jardinier & de ses manœuvres ; 5°. l’achat des outils ; 6°. les frais pour l’enlèvement des arbres, quand ils sont en état d’être replantés ; 7°. enfin les honoraires d’un directeur, si dans la province on ne trouve pas un citoyen assez patriote pour s’en charger sans espérance d’émolumens ; mais on ne peut pas le supposer. Il faut un directeur pour surveiller les jardiniers, ordonner & guider leurs travaux. Si le jardinier en chef est maître absolu, tout ira mal, tout sera négligé ; parce qu’il lui importe peu que l’établissement prospère jusqu’à un certain point, pourvu qu’il touche régulièrement ses gages. En outre, sans cette inspection, il vendra plus d’arbres en cachette, qu’il n’en livrera pour les routes. Il arrivera encore qu’une grande partie du sol sera sacrifiée pour son jardinage, & sous le prétexte de ses besoins ; que tout son temps & celui de ses manœuvres sera employé à la culture des légumes dont il trouvera un bon débit. Je parle d’après l’expérience. Une Pépinière plantée ainsi qu’il a été dit dans cet article, & d’une étendue de vingt arpens, peut annuellement fournir entre six à sept mille pieds d’arbres. Le plus bas qu’on peut estimer le prix d’un arbre qui est resté pendant huit à neuf ans dans une pépinière, est au moins trente sous. Cette donnée servira pour calculer le produit avec la dépense, & juger d’après cette comparaison, s’il est plus avantageux d’entretenir une pépinière, ou de passer un compromis avec un pépiniériste. On est assuré de trouver sans cesse dans un tel établissement de beaux arbres, s’ils ont été bien conduits ; de les avoir avec toutes leurs racines, si on les a enlevés de terre avec les précautions convenables, & s’ils sont plantés avec soin.

Si l’on prend le parti de traiter avec un pépiniériste, on court grand risque d’être trompé, à moins qu’on ne stipule pour base fondamentale dans le traité fait avec lui ; 1°. qu’il reste responsable, jusqu’à la fin de la troisième année, de la reprise des arbres par lui fournis ; 2°. que lors de la livraison il ne lui sera payé que les deux tiers de la somme, & que l’autre tiers répond des arbres à remplacer ; 3°. enfin l’espèce de chaque arbre, ainsi que la quantité, seront spécifiées, de même que la hauteur des tiges, & leur circonférence vers le collet des racines. Sans ces précautions on sera trompé, tant sur l’espèce que sur la valeur. Il faudra donc vérifier chaque arbre avant de le planter, & sans cesse avoir des difficultés avec le prifataire, lorsque l’arbre ne fera pas de recette. De tels arbres, supposés bons & recevables, coûteront beaucoup plus en totalité que ceux que l’on aura tirés de la pépinière provinciale, toujours dans la supposition qu’elle soit bien conduite. Au surplus c’est aux administrations provinciales à calculer le pour & le contre, & à se décider sur le parti qu’elles croiront le plus avantageux.

Une fois que les routes seront plantées, à quoi serviront les pépinières ? elles occasionneront une continuité de dépenses superflues, puisqu’il faudra peu d’arbres de remplacement. Pour répondre à cette question, je commence par prier le lecteur de me pardonner en faveur du motif, si je lui parle de moi & d’une opération vraiment utile à laquelle j’ai le bonheur de contribuer.

La difficulté ou plutôt l’impossibilité de trouver les espèces & la quantité d’arbres nécessaires aux plantations de routes, engagèrent le conseil d’état du roi à ordonner par un arrêt l’établissement des pépinières royales dans toutes les provinces qui n’étoient pas pays d’état. Elles l’ont été en effet ; mais comme dans ces provinces les ordonnances de 1522, de 1720 & de 1776 ne sont pas mises à exécution, le produit de ces pépinières a été donné aux gens riches & puissants, & ils s’en sont servis pour boiser leurs avenues. & leurs parcs ; quelques villes ont obtenu des arbres pour la plantation des promenades publiques ; enfin ces pépinières n’ont pas en général produit le bien que l’administration s’étoit proposée ; leurs abus ont été la cause de leur suppression dans quelques provinces, & de la demande en suppression par presque toutes les administrations provinciales. La pépinière de la généralité de Lyon étoit dans ce cas ; M. Terray des Rosières, intendant de cette généralité, dont chaque jour est marqué par ses aumônes envers les pauvres, & par son amour pour le bien public, eut la bonté de me proposer, à la fin de 1787, de me charger de la direction de cette pépinière. Je lui présentai un nouveau plan de régie, & je lui démontrai que sans augmenter la dépense, sans diminuer le nombre des arbres forestiers à délivrer pour la bordure des grandes routes, il étoit possible de faire chaque année une forte distribution d’arbres fruitiers ; enfin, qu’il n’en coûteroit pas un denier de plus, si on métamorphosait cette pépinière en une école destinée à l’instruction des jeunes jardiniers ; en un mot, s’ils y apprenoient à bien élever & conduire les semis, les pépinières d’arbres forestiers & fruitiers, à tailler ceux-ci d’après les principes fondés sur les loix de la nature ; enfin, si à ces études ils joignoient celle du jardin potager, & l’art de conduire les couches. Le plan de cette école étoit visiblement trop utile pour ne pas être adopté avec empressement par M. Terray ; il le fit agréer au ministère, & il est aujourd’hui autorisé & confirmé par le gouvernement, & les élèves y accourent de toutes parts.

Ce qui a été exécuté à Lyon, pourquoi ne le seroit-il pas dans les autres provinces ? elles se procureroient petit à petit d’excellens jardiniers, qui, de retour chez eux ou chez les maîtres qui ont pourvu à leur éducation, y multiplieroient les pépinières, de manière qu’on ne seroit plus forcé à l’avenir de tirer à grands frais des environs de la capitale, des arbres dont la plupart se dessèchent par la longueur du trajet, & sont très-souvent surpris en route par la gelée. Il est fort rare que, malgré les soins les plus assidus, on en sauve la moitié.

Le règlement sur la distribution des arbres de cette école, peut encore servir de modèle dans les autres ; le lecteur ne sera peut-être pas fâché de le connoître.

1°. Pour se conformer aux intentions de sa majesté, & afin que les propriétaires riverains n’aient plus aucun prétexte d’éluder l’exécution des arrêts de 1720 & 1776 ; sont avertis qu’il sera délivré gratuitement par l’école de la pépinière royale de Lyon, des noyers, des mûriers, des châtaigniers, des ormes, des frênes, des platanes, des sycomores, des cerisiers, des peupliers, & des ypréaux.

2°. Pour se procurer lesdits arbres, les propriétaires riverains des routes feront reconnoître, par l’ingénieur de la province ou par ses préposés, la quantité d’arbres qui leur est nécessaire, en la comptant par trente-six pieds de distance.

3°. Ils spécifieront l’espèce d’arbres qu’ils désirent, & qu’ils estiment être la plus convenable à leur sol.

4°. La demande en sera faite chaque année à l’intendant par l’ingénieur en chef, & dans le courant du mois de septembre.

5°. Lui ou ses proposés seront tenus de vérifier si à cette époque les fosses destinées à recevoir les arbres sont ouvertes ; sans ce certificat de leur part, il ne sera délivré aucun arbre : toute requête, même vérifiée, qui n’aura pas été présentée avant le premier octobre, sera rejetée.

6°. Toutes villes ou communautés qui désireront faire planter des promenades, seront tenues de se conformer à ces réglemens.

Les bienfaits de sa majesté ne s’étendent pas seulement sur les propriétaires riverains des grandes routes. Le sort des cultivateurs peu fortunés n’est pas moins l’objet de ses sollicitudes paternelles ; elle désire que leur patrimoine soit planté en arbres fruitiers des meilleures espèces, & les plus convenables à leur climat.

1°. Il leur sera délivré par l’école de la pépinière royale, des noyers, des cerisiers, poiriers, pommiers, pruniers, tous arbres à plein vent, sur franc, & en espèces choisies.

2°. Il sera adressé tous les ans dans le mois de juillet, & par arrondissement, à chacun de MM. les curés, un état imprimé de la quantité & de la qualité des arbres à distribuer, & un modèle des demandes que MM. les curés sont invités de remplir.

3°. On n’admettra à cette distribution gratuite, établie uniquement en faveur des cultivateurs peu fortunés, que les propriétaires payant au-dessous de quarante livres de toutes impositions.

4°. MM. les curés auront la bonté de joindre à l’état de leurs demandes, les certificats des consuls & collecteurs de taille, qui feront foi que les demandeurs ne sont pas imposés au-delà de la somme indiquée dans l’article ci-dessus.

5°. Afin de prévenir la vente clandestine de ces arbres délivrés gratuitement, MM. les curés & les consuls sont priés de ne présenter aucune requête pour les cultivateurs qui n’auront pas ouvert les fosses avant de faire leurs demandes.

6°. Chaque année, les cavaliers de maréchaussée faisant leur tournée, prendront un certificat des consuls qui attesteront que les arbres auront été plantés, & indiqueront le nom des propriétaires qui ne les auront pas plantés.

7°. Toute requête sera envoyée & reçue par M. l’intendant, avant le premier d’octobre ; cette époque passée, elle sera remise à l’année suivante.

8°. Aussitôt que la distribution aura été arrêtée, il en sera donné avis à MM. les curés, & elle sera rendue publique par la voie de l’impression. Ceux qui n’auront pas été compris dans la première distribution, seront inscrits pour avoir part à la seconde.

9°. Les arbres seront envoyés aux frais du roi dans les chefs-lieux de la généralité, dans le courant de novembre ; MM. les curés voudront bien faire retirer ceux qui auront été destinés pour leurs paroisses, conformément à la distribution dont il leur aura été donné avis.

10°. Il sera remis à chacun de MM. les curés une instruction sommaire sur la plantation des arbres.

D’après ce qu’on vient de lire, il est aisé de conclure que les pépinières ainsi converties en école, procureront le plus grand bien dans chaque généralité, & qu’enfin les grandes routes seront bordées par des arbres utiles ou à la charpente, ou au charronnage, ou à la multiplication des fruits, ou enfin à une belle décoration à l’approche des grandes villes.