Cours d’agriculture (Rozier)/TAILLIS

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Hôtel Serpente (Tome neuvièmep. 370-373).


TAILLIS. Certaine étendue de terrein couvert de bois que l’on coupe par le pied, ou de temps en temps, ou à des époques fixées, au dessous de l’age de 40 ans.

Je n’ai cessé, dans le cours de cet ouvrage, de recommander la plantation des bois, & même de la regarder comme une excellente spéculation. Plusieurs de nos lecteurs ont approprié cette assertion générale aux cantons qu’ils habitent, & ils l’ont trouvée exagérée ; je les remercie sincèrement des observations qu’ils ont eu la bonté de me communiquer. Ce seroit la plus grande des folies de sacrifier les gras pâturages, de la Normandie, par exemple, à des taillis, à des forêts. La folie seroit égale si on dénaturoit les terres à froment, les bons champs à seigle dans les plaines, & même les coteaux exposés du levant au midi, & bien abrités du vent du nord, dans les cantons où la chaleur est assez soutenue pour que les vignes donnent du vin de qualité. Dans l’assertion générale tout est relatif, soit à la population du canton, soit à la facilité des consommations, soit à la fertilité du sol. C’est une affaire de calcul à laquelle le propriétaire intelligent doit se livrer avant de commencer aucune entreprise en ce genre. Les sables de grès de la forêt de Fontainebleau, ou le sol pauvre de la forêt de Compiegne, embranchement de la forêt noire, &c. sont-ils intrinsèquement propres à fournir autre chose que du bois ? Dans la totalité, quelques portions de terrein font sans doute exception à la proposition générale ; mais si on calcule ce qu’il en coûtera pour défricher la totalité, & quels feront les produits dix ans après le défrichement, il sera bien prouvé que ce sol rendra plus en bois qu’en culture réglée. Actuellement que l’on suppose deux forêts à la porte de Paris ou de telle autre grande ville très-peuplée & très-pécunieuse, il est certain qu’elles n’existeront pas long-temps, qu’elles seront défrichées successivement. Dans cette supposition, les bras ni les engrais ne manqueront pas, & le riche propriétaire ne plaindra pas les fonds qu’il enfouit, soit pour avoir le plaisir de créer, (c’en est un très-grand) soit afin de se procurer des jouissances agréables ou utiles… Que si le sol de ces forêts est acquis morceau par morceau par de petits cultivateurs d’une paroisse nombreuse, tout mauvais qu’il est, il rendra plus entre leurs mains que dans celles des grands propriétaires, parce que, travaillant pour eux & par eux-mêmes, ils ne plaindront ni peines ni labeur, & ils paieront moins cher leurs prisataires, ou journaliers, on valets, aucun moment ne sera perdu & tout sera à leur avantage. Il résulte de ces données que la proposition générale est vraie, & que les modifications qui naissent, soit des localités, soit des circonstances, loin de la détruire, la confirment.

Je n’ai cessé d’inviter à boiser les sommets des montagnes, jusqu’à une certaine distance, parce que toute autre culture y est abusive, par-tout si la pente est rapide & prolongée. Consultez ce qui a été dit au mot défrichement. Les sommets boisés sont une mine inépuisable de terre végétale pour les bas ; abattez-y les forêts, dans peu ils n’offriront plus que des rochers secs & décharnés. Toute la terre qui les recouvroit sera entraînée dans les vallées ; à la longue, le sol des vallées diminuera en bonté, parce qu’elle ne sera plus entretenue par l’humus ou terre végétale des parties supérieures.

Les grands tenemens de forêts & de taillis prouvent en général, deux choses, ou que le pays est peu peuplé, ou que le sol en est mauvais. Si au contraire le sol est bon, & si les bras ne manquent pas dans les cantons, il est absurde de ne pas mettre ce sol en culture réglée. Jamais taillis ni forêts ne rendront autant que le blé, sur-tout si on alterne les champs avec le grand trèfle consultez ces mots) ; en suivant ce procédé on se procure chaque année une excellente récolte sans épuiser la terre ; mais si le sol est maigre, s’il est pentif, si la disette de bras se fait sentir, semez des glands ou telles autres graines propres au climat, consultez l’article forêt, multipliez les taillis en châtaigniers, mûriers, chênes, fayards, bouleaux, bois blanc, suivant la nature du sol. En parlant de chacun de ces arbres, on a indiqué la manière de les multiplier, & à l’article châtaignier, on trouvera tous les détails sur la manière de faire les taillis.

Quoique je ne cesse d’inviter à ne pas laisser un seul coin de montagne, un seul mauvais terrein sans taillis ou forêt ; il ne faut pas croire que le produit en sera considérable ; cependant il est assuré puisqu’on n’auroit retiré aucun bénéfice d’un sol pareil ; une fois semé, il ne demande plus aucune culture, & après vingt à vingt-cinq ans il donne un produit réel, tout modique qu’on le suppose, il vaut mieux l’avoir que rien du tout, & on aura conservé une mine de terre végétale.

M. Duhamel, dans son traité de l’Exploitation des bois, cherche à déterminer en général le produit du taillis de chênes venus dans un bon fonds, & il s’explique ainsi :

Six cents arpens de taillis dont chaque coupe réglée a vingt ans, seroit de trente arpens ; chaque arpent estimé à 120 liv. les trente arpens, produiront… 3600 liv.

Supposez que de tout temps on eût réservé dans ces taillis 24 baliveaux, de l’âge, avec huit modernes & huit anciens par arpent ; on vendroit dans chaque coupe de trente arpens, trois cent-soixante modernes, à raison de 12 liv. par arpent, parce qu’on continueroit d’en réserver huit, & qu’on suppose qu’il pourroit en être péri quatre par la violence des vents & par la chûte des arbres exploités : ces trois cent-soixante modernes, estimés ci-devant à trois sols la pièce, produiront la somme de… 540 liv.

On vendroit aussi huit anciens de quatre âges par arpent, qui seroient remplacés par autant de modernes, avec huit anciens de trois âges, que l’on continueroit à laisser en réserve : il se trouveroit dans chaque coupe de trente arpens, deux cent quarante anciens à ôter ; lesquels, suivant l’estimation ci-devant de 8 liv. 10 sols la pièce, produiroient… 2040 liv.

Trente arpens de taillis en coupe de vingt ans avec douze modernes, avec huit anciens de quatre âges par arpent, produiront donc annuellement, non-compris les branches… 6180 liv.

Actuellement admettons pour très-exact le compte présenté par M. Duhamel ; & pour ne rien laisser à désirer, admettons encore que la valeur des branches porte le produit net à 7000 liv. ; cette somme qui est la représentation du produit annuel des six cents arpens, donnera un peu moins de 11 liv. 15 sols par arpent ; car à 11 liv. 15 sols, le total monteroit à 7050 liv. Mais comme M. Duhamel estime le sol bon, & que tout arpent de sol bon, mis en culture réglée, produira plus que 11 liv. 15 sols, il est donc clair qu’il n’y a aucun bénéfice a sacrifier de tels terreins à l’entretien des taillis, à moins que dans le canton il manque des bras pour cultiver la terre. Si actuellement on considère l’emploi de ce terrein de six cents arpens, relativement à l’avantage public, on verra, 1°. que dans l’espace de vingt années, on n’aura employé pendant trois ou quatre mois seulement, que de quinze à vingt personnes au plus pour l’exploitation du taillis ; 2°. que trente familles au moins auroient vécu & élevé leurs enfans sur cette même étendue de terrein supposé bon.

On a donc raison de conclure que les taillis doivent être relégués sur les montagnes & coteaux à pentes rapides, ou dans les terreins de très-médiocre qualité. Les uns & les autres ne manquent pas en France, & pour peu que les corps administratifs encouragent & surveillent ces plantations, le bois ne manquera jamais. Cependant, malgré cette assertion générale, j’inviterai sans cesse les grands tenanciers à se procurer sur leurs fonds, non-seulement leur bois de chauffage, mais encore ceux propres à la charpente, aux cerceaux, &c. ; ne pas acheter est un vrai bénéfice, couper au besoin en est un second ; couper à propos & voiturer dans la morte saison, donne le troisième ; avoir par avance ses bois de rechange & bien secs, assure le quatrième, &c.