Cours d’agriculture (Rozier)/TRÈFLE

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Hôtel Serpente (Tome neuvièmep. 471-479).


TRÈFLE. Nom générique d’une famille qui comprend au moins cinquante espèces très-distinctes, & toutes plus ou moins utiles pour la nourriture des animaux employés à la culture de nos champs ; il seroit superflu de s’occuper de toutes ces espèces.

Trèfle des prés ou Triolet. Von-Linné le nomme trifolium pratense, & le classe dans la diadephie décandrie. Tournefort l’appelle trifolium pratense purpureum, & le place dans la quatrième section de la dixième classe des herbes à fleurs irrégulières & en papillon, & qui portent trois feuilles sur un même pétiole.

Fleur. Rouge & en papillon. Quoique la corole soit d’une seule pièce, en quoi elle diffère spécialement des autres trèfles dont la fleur est de plusieurs pièces on y distingue un étendard réfléchi, des ailes plus courtes que l’étendard, & une carenne plus courte que les ailes. Le calice est d’une seule pièce en forme de tube, à cinq dentelures, & il persiste après la chute de la fleur.

Fruit. Légume court, un peu plus long que le calice, à une seule valvule contenant un petit nombre de semences presque rondes.

Feuilles. Trois à trois sur de courts pétioles, ovales, entières, finement dentelées, quelquefois terminées par un style, souvent marquées d’une tache blanche ou noire, placée dans le milieu de la foliole en demi-cercle.

Racine. Longue, ligneuse, rampante, fibreuse, pivotante.

Port. Les tiges d’un pied environ, grêles, cannelées, quelquefois velues, les fleurs au sommet, en épis obtus qui paroissent velus & qui sont entourés de feuilles florales, membraneuses, nerveuses ; les feuilles sont alternativement placées sur les tiges.

Lieu. Les prés. La plante est trisannuelle.

Ce n’est pas sans raison que j’ai décrit cette plante ; presque tous les auteurs qui ont écrit sur les prairies artificielles, en ont fait une espèce très-distincte de celle qu’on appelle dans les provinces méridionales de France, Le grand trèfle de Piémont ou grand trèfle d’Espagne, & dans celles du nord, le grand trèfle de Hollande, & que Tournefort désigne, d’après Ray, par cette phrase : Trifolium purpureum mojus foliis longioribus, floribus saturatioribus, & qu’il ne regarde lui-même que comme une simple variété du premier. Ces différentes dénominations ont induit plusieurs auteurs en erreur, & ils ont décrit la même plante sous les noms différens de trèfle d’Espagne, de Piémont & de Hollande, comme si elle présentoit autant d’espèces distinctes. Cet abus de dénomination a jeté les cultivateurs dans la confusion, & ils ont fait, à grands frais, venir de chacun de ces pays la graine qui provenant d’une plante plus ou moins bien cultivée, ou qui a végété dans un sol plus ou moins fertile, leur a présenté une différence quelconque ou dans l’amplitude des feuilles, ou dans le volume & la couleur plus ou moins foncée des fleurs. L’expérience la plus constante & la plus soutenue a démontre que ce grand trèfle n’est qu’une simple variété du trèfle à fleur pourpre des prés, & qu’il n’en diffère que par un peu plus d’embonpoint. Afin de mieux constater cette vérité, j’ai fait venir de Hollande & de Piémont la graine de ce grand trèfle ; je lai semée dans différens sols, dans différentes expositions, afin de constater la dégénérescence de l’espèce, en multipliant les semis avec la graine que j’ai récoltée.

Je suis à la fin parvenu à réduire la plante à la simple forme du trèfle rouge de nos prés ; ensuite, pour ne rien laisser à désirer, afin de me convaincre du perfectionnement de l’espèce par la culture, j’ai pris de la graine de ces belles plantes successivement dégénérées ; je les ai semées dans des pots, dans des caisses remplies d’excellent terreau, & au troisième semis, en continuant toujours les mêmes soins, j’ai obtenu des plantes aussi belles & aussi fortes que les premières provenant de la graine de Hollande ou de Piémont. Je puis donc dire & affirmer que le grand trèfle n’est qu’une simple variété de celui de nos prés à fleur pourpre. Ce point est essentiel à observer, afin d’éviter à l’avenir toute erreur provenant de la confusion de nom.

Plusieurs auteurs disent encore que ce grand trèfle fournit une prairie artificielle qui dure pendant quarante-cinq & soixante ans ; mais qu’elle se dégrade insensiblement pendant les dernières années, & qu’enfin elle périt. Je ne sais si dans certains cantons privilégiés, ce grand trèfle n’y est pas soumis à la loi de la nature comme dans tous les autres ; il est certain que par-tout ailleurs cette prairie ne subsiste que pendant trois années, & même encore à la dernière, la plante est maigre, chétive & épuisée. Il est probable que quelques fleurs que la faulx a épargnées, ont donné leur graine, que cette graine mûre est tombée sur terre, qu’elle a germé & produit de nouvelles plantes. C’est sans doute que cette génération inattendue a trompé ceux qui observent mal, & les a porté à confondre les nouveaux avec les anciens trèfles. Je ne nie pas le fait, puisque des auteurs qui ont de la réputation, l’avancent ; mais il me sera sans doute permis de suspendre mon jugement jusqu’à ce que je m’en sois assuré par moi-même ; quoi qu’il en soit, je persiste à dire que la grande valeur du trèfle de Piémont n’est réelle que pendant deux années, qu’à la troisième elle est très-détériorée ; enfin, qu’il ne vit que pendant trois ans, après lesquels la racine se dessèche, & il ne vit plus que par ses enfans.

Il seroit superflu de s’occuper ici du trèfle des prairie ou triolet, ce seroit l’abus le plus grand de le semer seul dans un bon fonds susceptible d’irrigation. Le fromental est cent fois préférable & plus lucratif. Si le sol est sec & maigre, tout au plus y seroit-il utile pour faire paître le bétail. Le fromental y réussiroit encore mieux. D’après un usage qui n’a aucun principe juste pour base, on sème le trèfle avec le fromental. Consultez l’article Pré, Prairie, & vous vous convaincrez de l’inutilité du mélange de différentes plantes, & jusqu’à quel point elles se nuisent les unes aux autres. Si le pays est naturellement humide & tempéré, ou si les pluies y sont fréquentes, reléguez les triolets dans les champarts, & conservez le bon terrain pour le trèfle. Si, au contraire, le pays est sec & chaud, je le répète, le triolet produira moins que le fromental.

Il n’en est pas ainsi du grand trèfle appelé de Piémont, d’Espagne, ou de Hollande, c’est la plante la plus précieuse & qui donne la meilleure prairie artificielle ; c’est la plante par excellence pour alterner les récoltes. Elle porte avec elle son engrais, & les blés qu’on sème après leurs destructions sont toujours superbes.

Depuis que j’ai publié l’article alterner, un grand nombre de cultivateurs m’ont fait l’honneur de m’écrire, qu’ils avoient abandonné les prairies qui ne sont pas soumises aux irrigations continuelles ; qu’ils en avoient converti le sol en terres labourables, & que par la culture du grand trèfle ils avoient, non-seulement suppléé à la quantité de fourrages qu’ils récoltoient auparavant, mais même qu’ils l’avoient doublé ; enfin, que leurs domaines leur rapportent plus d’un tiers franc qu’en suivant l’ancien régime de culture. Combien ne pourrois-je pas citer de cantons, & même de provinces où les fourrages étoient rares & chers, & qui élèvent aujourd’hui un nombreux bétail, & par conséquent les fumiers y sont aussi communs qu’ils étoient peu abondans auparavant. Cette révolution heureuse devient l’origine de la prospérité des campagnes. Nous allons considérer le grand trèfle, relativement aux deux méthodes de culture qui lui conviennent.

CHAPITRE PREMIER.

Du grand trèfle, considéré comme prairie artificielle.

La racine de cette plante est pivotante ; donc, elle se plaît dans les terres douces, légères, & qui ont du fond ; elle pousse un grand nombre de feuilles ; donc, elle aime un sol substantiel. Ces deux qualités du sol sont indispensables, lorsqu’on désire récolter la graine que l’on destine à être ensuite semée ; parce que si cette graine est de mauvaise qualité, ainsi que le sol, la plante s’abâtardit, & après plusieurs dégénérations consécutives, ce grand trèfle revient à son premier état, c’est-à-dire, au trèfle des prés ou triolet.

À moins que le pays ne soit dépourvu de fourrage, il n’est pas avantageux, dans les terrains de médiocre qualité, d’établir une prairie artificielle en grand trèfle ; le sainfoin ou esparcette doit lui être préféré, (consultez ce mot) sur-tout si le pays est sec & peu favorisé par les pluies.

Dans tous les sols féconds de France, on peut former des prairies artificielles avec le grand trèfle, & ne les conserver dans cet état que pendant deux ans, à moins qu’à la fin de la seconde année on ne fume largement le sol, ou avec des engrais bien consommés, ou avec du gyps ou plâtre. Ces engrais raniment la plante, & on est en droit d’espérer des récoltes assez abondantes pendant la troisième année, & nulles pendant la quatrième, à moins, comme il a été dit, que la graine resemée d’elle-même, n’ait produit de nouvelles plantes.

Je ne présume pas, en général, que cette culture réussisse dans la basse Provence, le bas Languedoc & le bas Dauphiné ; en un mot, dans les pays à oliviers, la chaleur y est trop forte & les pluies trop rares. Cependant on peut l’essayer dans les terrains naturellement humides ; il vaut beaucoup mieux, dans ces climats, y cultiver la luzerne, qui s’y trouve dans son pays natal ; elle est beaucoup plus productive, y réussit à merveille dans les bons fonds, & s’y perpétue en bon état pendant dix années consécutives. Dans les climats tempérés du royaume, je préférerois également la luzerne, au trèfle, pour prairie artificielle, quoique celle-là y subsiste moins longtemps en bon état que dans les pays méridionaux. La culture du grand trèfle, comme prairie artificielle, est vraiment utile dans les cantons où les terres sont divisées en trois soles, royes ou saisons, parce que, dans les divisions du sol, on en réserve une partie pour prairie artificielle.

Le grand trèfle aime une terre substantielle, douce, légère, profondément labourée, afin que sa racine, naturellement pivotante, puisse s’enfoncer promptement. C’est de la prompte grosseur, longueur & profondeur qu’acquiert cette racine, que dépend la prospérité de la plante pendant les trois années qu’elle subsiste.

Pour qu’une tréflière réussisse à souhait, il convient, dès que les semailles sont faites, époque à laquelle on peut disposer des bestiaux de labourage, de donner aux champs qu’on lui destine deux labours croisés ; mais j’exige en outre, comme condition essentielle, que la charrue passe deux fois de suite dans le même sillon, afin de soulever la terre à une plus grande profondeur. Les cultivateurs qui ont le bon sens de se servir de charrues à roues, à soc profond, à large oreille, ne se dispenseront pas de ce second coup de charrue dans le même sillon, & ils répéteront la même opération en croisant le labourage. Je multiplie, il est vrai, la dépense ou le travail ; mais la prospérité de la tréflière pendant trois années, les dédommagera largement de leurs premières avances ; & les fromens que l’en sèmera ensuite sur la tréflière défoncée, prouveront encore mieux que les premiers travaux n’ont pas été faits à perte.

Je prescris ce premier labour double avant l’hiver, comme un travail de nécessité absolue, afin que la terre profite mieux ces gelées pendant tout l’hiver. La gelée est le meilleur cultivateur connu ; plus elle est forte, & mieux elle souleve la terre, & elle la soulève plus ou moins profondément, suivant son intensité. L’hiver de 1788 à 1789, en fournit la preuve la plus complète ; il émietta tellement la terre jusqu’à quinze pouces de profondeur, qu’au mois d’octobre suivant je trouvai encore, dans un sol naturellement compacte, ses molécules atténuées comme du sable, malgré les pluies du printemps, de l’été, & du commencement de l’automne. On peut donc se figurer sans peine, avec quelle rapidité la racine du trèfle plongera dans une terre ainsi ameublie, & combien, par cette profondeur, elle mettra la plante à l’abri des sécheresses.

Si on veut, ou si on peut, après l’hiver, répéter les deux labourages dans le même ordre qu’auparavant, & surtout si le froid a été rigoureux, la terre ressemblera à celle d’un jardin, & il est impossible que le succès du trèfle ne soit pas ensuite complet. Si on n’a pas la facilité ou les moyens de faire passer la charrue deux fois dans le même sillon, il convient de multiplier les labours, afin que la terre soit rendue douce. S’il existe des parties réunies ou mottes, des femmes, des enfans les brisent avec la tête des pioches, ou avec des maillets de bois, après on passera & repassera sur le champ la herse, dont le derrière est armé de fagots d’épines, afin de niveler le sol exactement, & de détruire entièrement les mottes. Ces précautions sont indispensables avant de semer. Ce qu’on vient de dire sur les labours s’applique également à la culture à la bêche, (consultez ce mot) soit avant, soit après l’hiver. Elle s’enfonce à dix pouces de profondeur, & jamais le travail de la charrue n’égalera celui de la bêche, pour diviser & émietter la terre, si l’ouvrier s’en sert comme il convient.

Le bon choix de la graine est d’une nécessité absolue. Si elle est mauvaise ou défectueuse, on aura inutilement bien travaillé son champ ; au lieu de dix livres de graines que l’on sème communément par arpent, il convient d’en semer quinze de celle qu’on achète chez les marchands. Le cultivateur attentif ne laisse rien au hasard ; il choisit une pièce de terre dans son jardin, la sème en trèfle, la cultive avec soin, lui prodigue les engrais afin de perfectionner la graine. Au temps fixe de sa maturité, il coupe la plante, la laisse sécher, la bat, sépare les semences de leurs enveloppes, les conserve avec soin dans un lieu sec, jusqu’au moment de les répandre sur ses champs ; ses espérances alors ne sont pas trompées, & la beauté de sa tréflière le dédommage par la suite des petits embarras qu’une utile prévoyance lui a suscités.

Si le cultivateur ne peut pas cultiver la plante pour en obtenir des semences, qu’il parcoure les tréflières de son voisinage, & achète, à quelque prix que ce soit, celle du champ où la plante aura été la mieux nourrie ; celle de la seconde année de semis est à tout égard préférable à celle de la troisième, qui commence nécessairement à dégénérer, quand même le champ auroit été fumé, soit avec le plâtre, soit avec d’autres engrais. La plante est dans sa plus grande vigueur à la seconde année ; c’est aussi l’époque où la graine doit être cueillie.

Comme la semence du trefle est petite & menue, il convient, pour la semer, de la mêler, par parties égales avec du sable très-sec. Le bon semeur, dont la main est assurée, n’a pas besoin de cette précaution. Une tréflière semée trop épais ne rend pas autant que celles où les plantes sont à une distance proportionnée. Après la semaille on passe & repasse sur le sol la herse armée de fagots : cela suffit pour enterrer la graine ; si elle l’est trop, elle ne pousse pas.

Tous les auteurs s’accordent & indiquent le mois de mars pour l’époque des semailles. Leur conseil est bon en général, mais il exige plusieurs modifications : par exemple, dans les provinces de France, un peu méridionales, ou dans les cantons devenus tels par leur position physique, on doit semer en février, dès que les grands froids sont passés, afin que la racine de la plante ait le temps de pivoter avant le retour des grandes chaleurs. Si l’hiver a été doux, si la chaleur est assez forte, pourquoi retarder les semailles ? la graine, comme graine, lorsqu’elle est enterrée & avant de germer, ne craint pas les gelées tardives ; d’ailleurs, elle ne germera que lorsque la chaleur ambiante ou atmosphérique en correspondance avec celle du sol, sera au point convenable au développement du germe. Chaque espèce de graine est soumise à une loi de la nature, & sa germination ne s’opère que lorsque la chaleur est au point convenable. D’après cette grande & importante vérité, démontrée par l’expérience, il est donc clair qu’on ne peut pas indiquer une époque fixe, ni la fête de tel saint ; mais que chaque cultivateur doit étudier la manière d’être du climat qu’il habite, &, d’après, cette étude & la marche de la saison, se décider à semer.

L’époque à laquelle on doit faucher le trèfle, est celle où il est en pleine maturité ; si on la devance, les feuilles sont trop herbacées ; si on la retarde, elles sont trop coriaces, trop sèches, moins nourrissantes, & on fatigue la plante en pure perte. Consultez l’article prairie, & vous trouverez la preuve de ces assertions.

CHAPITRE II.

Du trèfle, considéré comme excellent moyen d’alterner les récoltes.

Je ne répéterai pas ici ce qui a été dit à l’article Alterner ; il faut le consulter : je dirai seulement que depuis qu’il est publié, plusieurs particuliers m’ont écrit avoir presque doublé le produit de leurs fonds, en suivant la marche que j’ai indiquée. Puisse leur exemple être suivi de proche en proche & assurer le bien-être des cultivateurs ! J’oublierai alors toute la peine que le Cours d’Agriculture m’a donné, & j’aurai la satisfaction de pouvoir me dire que j’ai été utile à ma patrie.

Dans une assez grande partie du royaume, la méthode de semer le grand trèfle sur les fromens, s’établit, & les opinions sont partagées sur cette pratique. Les uns soutiennent qu’après les trèfles les terres sont épuisées, & le blé en est moins beau. D’autres, au contraire, affirment & prouvent par l’expérience que le trèfle n’appauvrit pas le sol, & concourt singulièrement à l’abondance des blés. Les deux partis ont raison, & ils disputeront encore pendant des siècles, tant qu’ils ne chercheront pas à s’entendre & n’établiront pas des principes & des bases fixes. Entrons dans quelques détails.

Le trèfle a une racine pivotante & presque entièrement dépouillée de chevelu ; ce n’est donc pas de la partie supérieure du champ labouré dont il tire sa subsistance, c’est de la partie inférieure où il plonge son pivot. Dès-lors, si le sol est compacte, fort & tenace, & si on s’est contenté de le labourer, ou plutôt de l’égratigner seulement à quelques pouces de profondeur, suivant la détestable coutume de la majorité de nos provinces, (consultez l’article Labour) il est clair que le pivot ne pourra le pénétrer, sur-tout si la première saison, après le semis, est Sèche ; dès-lors ce pivot tracera entre la couche de terre remuée & celle qui ne l’est pas ; mais trouvant un obstacle à suivre la première loi qui lui est indiquée par nature, il poussera des racines latérales & chevelues, qui absorberont pour se nourrir tout l’humus (consultez ce mot) renfermé dans la couche labourée. Mais si avant de semer le blé, on laboure à sillons profonds, ainsi qu’il a été dit ci-dessus, il en résultera deux grands avantages : 1°. Le blé en profitera ; 2°. le trèfle plongera sans peine son pivot, n’absorbera pas l’humus de la couche supérieure ; enfin, il craindra moins dans la suite les funestes effets de la sécheresse. C’est donc en raison de la méthode, que l’on a suivi pour labourer, sans avoir égard à la qualité du sol, & à la manière de pousser de la racine, que le trèfle absorbe plus ou moins l’humus de la couche supérieure, & que les blés réussissent plus ou moins bien après les trèfles. (Consultez l’article Racine, il est ici essentiel.)

Outre ces principes tires des loix de la végétation du trèfle, il en est encore un autre aussi essentiel. (Consultez l’article Amendement, & sur tout page 500 du tome premier.) Le trèfle enrichit ou appauvrit le sol, suivant que sa culture est dirigée. (Consultez encore l’article Prairie, & sur-tout le chapitre des Prairies artificielles.) Les uns & les autres dispensent d’entrer ici dans de plus grands détails & de multiplier les répétitions.

La coutume ordinaire est de semer le trèfle sur le blé qui a été semé avant l’hiver, & c’est en général au mois de mars qu’on répand la graine de trèfle. Cette époque ne sauroit être fixée ; elle dépend du climat : il faut donc l’avancer ou la retarder, suivant la manière d’être de la saison.

On doit concevoir qu’il y a, suivant cette méthode, beaucoup de graines perdues. Si les pluies ont été abondantes, la superficie de la terre doit être dure, & la graine s’enfouira difficilement : il est donc important de passer le rouleau sur tout le blé ; cette opération le chaussera & elle enterrera la graine. Sans cette précaution, les fourmis ne tarderont pas à en faire de fortes provisions. D’ailleurs, si après la semaille il ne survient pas de la pluie, si on éprouve une sécheresse, plus de la moitié de la graine ne germe pas. On ne s’aperçoit de ces défauts que lorsque le blé est moissonné. Si les vides sont par places ou par cantons, on doit les attribuer aux déprédations des fourmis ; si le manque est général, ou doit l’attribuer à la mauvaise qualité de la graine, ou à la sécheresse qui s’est opposée à la germination.

Un moyen bien simple préviendra ces inconvéniens, & il s’applique naturellement dans tous les climats susceptibles de la culture du grand trèfle. Je conseille, d’après l’expérience confirmée au moins vingt fois par le plus heureux succès, de saisir le jour où la neige commence à fondre, & de semer sur cette neige la graine du trèfle. L’eau de la neige fondante, entraîne avec elle la graine, & l’enfouit dans la terre soulevée par la gelée, & qui, par le dégel, offre ces interstices multipliés. On objectera peut-être que si, après le dégel, il survient de fortes gelées, la graine en souffrira, s’altérera, & dans la suite ne germera pas. J’ai la preuve la plus complète du contraire ; voilà ma réponse à toutes les objections ; mais si, dans ce cas, on ne veut pas s’en rapporter à ma parole, qu’avant l’hiver on jette, par exemple, dans le coin d’une cour, d’un champ, de la bonne graine de trèfle, on la verra germer au printemps, malgré les alternatives des pluies, des gelées, du froid & du chaud qu’elle aura éprouvé dans le cours de l’hiver.

On voit souvent des hivers sans neige, & le moment de semer passeroit si on l’attendoit toujours ; mais il est excessivement rare que l’hiver soit sans gelée. On choisit donc à la fin de janvier, ou dans le courant de février, le jour auquel commence le dégel, & on sème aussi-tôt. La terre soulevée reçoit la semence, & l’enfouit à mesure qu’elle se tasse. En suivant l’une ou l’autre méthode, on est assuré que les fourmis, au moment qu’elles sortiront de l’état d’engourdissement où les tenoit le froid, n’enlèveront pas les graines, & les graines germeront toutes, parce qu’aucune ne restera à découvert sur la superficie du sol.

On se persuaderoit à tort que la végétation du trèfle doit nuire à celle du blé. L’expérience la plus décisive prouve le contraire, & le prouve de la manière la plus tranchante. Il n’en seroit pas ainsi si on semoit le trèfle en même-temps & pêle-mêle avec les blés marsais. (Voyez ce mot) La chaleur du mois de mars est en général suffisante pour la germination du trèfle ; dès-lors il y auroit un combat entre le trèfle & le blé ; le plus fort atténueroit le plus foible. Au contraire, en répandant la semence sur les blés confiés à la terre en septembre ou octobre, ou même en novembre, ceux-ci ont déjà acquis de la force ; ils domineront le trèfle sans lui porter un préjudice extrême. La plante de trèfle n’acquiert que quelques petites feuilles jusqu’au moment où l’on moissonne le blé, mais dès qu’elle n’est plus ombragée, dès qu’elle jouit de tous les amendemens météoriques, (consultez ce mot) elle fortifie à vue d’œil, pour peu que des pluies bienfaisantes viennent à son secours : enfin, suivant le climat & la saison, elle est en état d’être fauchée ou en septembre, ou en octobre de la même année ; c’est donc retirer d’un champ deux récoltes.

L’année d’après, cette terre, suivant la détestable coutume de la majeure partie de la France, seroit restée en jachères ; on l’auroit labourée si souvent, qu’il n’y seroit pas restée une seule herbe ; mais au lieu de cette nullité réelle de produits, cette terre, ce champ, donneront au moins deux superbes coupes d’excellent fourrage, souvent trois, & même quatre, suivant le climat & la saison.

L’avidité de l’homme l’engage à ne rien perdre, & par ignorance il ne voit que le moment présent ; plus il récolte, & plus il s imagine gagner. Il ne réfléchit pas que c’est trop demander à la terre, & que ce trèfle qu’il admire, & dont la récolte sourit à sa vue, a absorbé par sa végétation, & pour nourrir ses feuilles, une grande partie de l’humus, que la terre renfermoit, & que par conséquent les blés qu’il sèmera ensuite, ne trouveront plus l’humus nécessaire à leur prospérité. Alors il dira le trèfle épuise la terre, & il aura raison ; mais s’il laisse la troisième pousse se développer jusqu’à la plénitude de la fleuraison ; si à cette époque il enterre par un fort coup de charrue à versoir toute la plante, alors le trèfle, loin d’avoir appauvri le sol, l’enrichit d’avantage par sa dépouille, & lui rend beaucoup plus d’humus qu’il n’en a absorbé. Cette vérité est prouvée & démontrée jusqu’à l’évidence par l’expérience des différens pays.

C’est encore une inconséquence impardonnable, une ignorance complète des principes, de faire manger sur place & en verd la dernière pousse des trèfles. L’animal est nourri, il est vrai, mais aux dépens de l’engrais naturel & nécessaire que la plante auroit rendu au sol.

Si on a la facilité de se procurer, à bon prix, du plâtre en poudre, ou de la chaux réduite en poudre à l’air, on fera très-bien, au commencement de l’hiver, après l’année du semis, de répandre l’un ou l’autre sur la tréflière, & non pas après l’hiver comme on le pratique ordinairement ; je demande que cet engrais salin soit jeté au plus tard en décembre, afin que dissous par la neige, par les pluies d’hiver, il pénètre le sol, se mêle avec les substances graisseuses, huileuses, animales, & que de leurs mélanges & combinaisons, se forment les matériaux de la sève (consultez ce mot) qui doit vivifier la plante pendant le printemps & pendant l’été. Cet engrais salin ne sera pas entièrement épuisé, il en restera encore une quantité suffisante, qui s’unira avec les débris du trèfle enfoui par la charrue. On est assuré d’avoir en abondance pour le printemps suivant tous les matériaux combinés d’une excellente sève.

Il faut vouloir s’aveugler, ou être entièrement subjugué par les préjugés de l’habitude, si le cultivateur se refuse encore à alterner les récoltes de ses champs ; comment peut-il encore laisser un sol vide pendant quinze ou seize mois, tandis qu’il lui produira, dans les deux années, au moins trois fortes coupes d’excellent fourrage, & en outre ce champ se bonifiera de plus en plus à mesure qu’on alternera ses produits ? Ce seroit en pure perte sacrifier le tiers réel du produit ; mais ce tiers équivaudra à la moitié dans les cantons où les fourrages sont rares ou chers. J’aime à croire, & ma consolation est de penser que petit à petit les prairies artificielles rendront à la culture des grains tout le sol des prairies qui n’est pas susceptible d’être arrosé à volonté. Je vois ce changement s’opérer petit à petit, de proche en proche, & je mourrai content, lorsque dans la France entière l’art d’alterner sera universel & porté à sa perfection.

Pour enterrer la troisième pousse des trèfles, la bêche (consultez ce mot) est à préférer à la charrue ; c’est encore une excellente pratique à introduire. La charrue enterre l’herbe moins exactement ; malgré ce petit inconvénient, on ne risque rien de semer le blé par-dessus après avoir croisé le labourage, ainsi qu’il a été dit dans le chapitre précédent.

On fauche le trèfle & on le fanne comme les herbes des prairies ; mais il convient de l’enlever de dessus le champ lorsqu’il est encore imbibé de la rosée, afin que les feuilles restent plus adhérentes aux tiges ; cette légère humidité sera bientôt dissipée, soit pendant le transport du fourrage, soit pendant le temps qu’on le porte & qu’on le range dans la fenière.