Description d’un parler irlandais de Kerry/4-2

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Quatrième partie, chapitre II. Les déterminants du nom.


CHAPITRE II
LES DÉTERMINANTS DU NOM

§ 98. Les déterminants du substantif sont :

1º La particule vocative.
2º L’article.
3º Les démonstratifs, composés de l’article.
4º Les adjectifs possessifs et pronoms infixes.
5º Certains nominaux (cf. § 82 sq.).
6º Les noms de nombre (§ 77 sq.).
7º Les prépositions, qui complètent la flexion casuelle du nom.

La particule ə (a) se place devant le substantif au vocatif : ə vʹikʹ o: (a mhic ó) « mon garçon ». La plupart des types de flexion ne possédant pas de forme vocative distincte, ce cas n’est le plus souvent caractéristique que par la particule ə, qui elle-même est sujette à tomber dans le discours d’autant plus aisément que la mutation qu’elle détermine suffit à en remplir la fonction : va:rʹə (a Mháire), « Marie ! ».

§ 99. L’article. Il n’y a pas d’article indéfini ou partitif : əra:n (arán) « du pain ».

La flexion de l’article défini consiste principalement dans les mutations qu’il fait subir à l’initiale du substantif qu’il détermine :

singulier masculin féminin
Cas dir. ən, ə (an) ən‛, ə‛ (an) 
Gén. ən‛, ə‛ (an)  (na)
Dat. ənⁿ, əⁿ (an) ou ə‛ (an)
pluriel
Cas dir. dat.  (na)
Gén. nəⁿ (na).

Singulier. On a ən devant voyelle, ə devant consonne (dans la prononciation courante) à toutes les formes, sauf au génitif féminin. Le cas direct masculin préfixe t à l’initiale vocalique suivante. Le cas direct féminin et le génitif masculin aspirent l’initiale non dentale, transforment s, ʃ, en t, . Le datif des deux genres nasalise ou aspire capricieusement, s, ʃ, sont transformés en t,  ; les occlusives dentales sont ou nasalisées, ou maintenues capricieusement : ən tahərʹ ou ə tahərʹ (an t‑athair) « le père » ; ən ou ə tʹαχtənʹ (an tseachtmhain) « la semaine », de ʃαχtənʹ ; tʹigʹ ə tɑgərtʹ (tigh an tsagairt) « la maison du prêtre » ; lʹeʃ ən αr ou lʹeʃ ə vʹαr (leis an bhfear) « avec l’homme » ; sə tʹinʹə (san teine) « dans le feu » ; ɑs ə dʹigʹ (as an dtigh) « hors de la maison » ; er ə drɑ:gʹ (ar an dtráigh) « sur le rivage » ; sə dɑun (insan domhan) « au monde » ; χu:nʹə (san chúinne) « dans le coin » ; bruəχ nə fαlʹə (bruach na faille) « le bord de la falaise ».

Pluriel. nasalise au génitif : ɑs χo:rʹ nə ni:nʹə (os chómhair na ndaoine) « en présence des gens, en public ».

Duel. ə dɑ: vro:gʹ (an dá bhróig) « les deux souliers » ; l’article duel étant toujours suivi de dɑ: non aspiré.

§ 100. Ce n’est pas ici le lieu de discuter la valeur de l’article. Pour en expliquer l’emploi dans le parler il nous suffira de le définir comme un indice de référence à ce qui précède ou à ce qui suit, que l’on place devant un substantif qui n’est pas déterminé par lui-même ou par ses compléments pour indiquer qu’on a en vue un objet précis dont l’identité ressort d’éléments supposés connus par ailleurs : tʹigʹ (tigh) « une maison (peu importe laquelle) » laisse l’esprit indifférent entre toutes les maisons possibles ; tʹigʹ mɑhər (tigh m’athar) « la maison de mon père », le fixe sur une maison donnée; ə tʹigʹ (an tigh) « la maison » nous avertit qu’il doit se fixer sur une maison sans nous dire laquelle, nous invitant à nous référer pour l’identifier soit au contexte soit à notre expérience générale. C’est une détermination en blanc.

C’est ainsi qu’on aura dans un récit l’article non seulement pour présenter un personnage déjà mentionné, mais même pour introduire un personnage nouveau : χnukədər ə buəχəlʹ e tʹαχt χu:hə (chonnacadar an buachaill ag teacht chúcha) « ils virent le jeune homme venant vers eux », alors qu’il n’a pas encore été question de celui-ci, l’article référant à la suite du récit : « le jeune homme qui va jouer un rôle dans ce conte » ; de même Tomás, p. 86 : Níor ró fhada gur chuala an tsrann ghránna age m’chúl « au bout de peu de temps j’entendis le grognement affreux derrière moi ».

C’est par cette même valeur que s’explique l’article suivant le substantif en apposition au prédicat dans is ətʹ ə rœd e: (§ 150), l’article référant au démonstratif qui permet d’identifier l’objet en question.

§ 101. Dans ces conditions on ne saurait avoir l’article devant un nom déterminé par lui-même ou par ses compléments. On ne l’a pas devant un nom propre, même lorsque celui-ci est suivi de la particule démonstrative, qui normalement requiert l’article devant le nom qu’elle détermine : ʃɑ:n sə gʷinʹə (Seán so againne) « notre Jean ». Mais on l’a devant la forme adjective du nom de famille, lequel n’est pas pour l’irlandais un nom propre mais un patronyme : ə kahəsəχ (an Cathasach) « le Casey » ; tʹigʹ ə χɑhɑ:nəgʹ (tigh an Chathánaigh) « la maison de O Cathain ». Les noms de lieu prennent nu ne prennent pas l’article selon les usages fixés pour chacun : ə nʹe:rʹənʹ (i n‑Eirinn) « en Irlande », mais sə vrɑiŋʹkʹ (san bhFrainnc) « en France ».

On n’a pas davantage l’article devant un nom déterminé médiatement, par exemple par un génitif lui-même déterminé : tʹigʹ mʹikʹi (tigh Mici) « la maison de Miki », toˈsɑχ nə trœdə (tosach na troda) « le début de la dispute ». Ainsi dans le groupe nominal la détermination du complément s’étend-elle automatiquement au substantif qui le régit, si bien que, là où il y a relation d’appartenance, l’expression de la détermination du possesseur contrarie celle de l’indétermination du possédé. On verra comment le parler obvie à cet inconvénient en opposant à mɑk ə ri: (mac an rí) « le fils du roi », mɑk lʹeʃ ə ri: (mac leis an ri) « un fils du roi » (§ 139). Naturellement, lorsque le génitif régi n’est pas déterminé le substantif qui le régit peut prendre l’article: B. O. II, 278: an mac ri a bhi le h‑ais leis « le fils de roi qui était à son côté » ; αn ə tʹi: (bean an tighe) « la maîtresse de (la) maison », mais is olk ə vʹαn tʹi: i: (is olc an bhean tighe í) « c’est une mauvaise maîtresse de maison » (§ 140).

L’article peut servir à substantiver un adjectif, mais ce procédé, peu développé, ne se rencontre guère qu’au pluriel (§ 12).

§ 102. Les particules démonstratives énumérées § 85 apparaissent aussi comme déterminants du substantif (précédé de l’article). Il n’y a pas là, à vrai dire, d’ « adjectifs » démonstratifs : ces particules suivent le substantif comme pourraient le faire un adverbe ou une locution prépositionnelle ; pas plus que ceux-ci elles ne sont sujettes aux mutations initiales qui affectent l’adjectif épithète ; ə fʹαr sə (an fear so) « cet homme-ci » est comparable aux groupes de type ə tʹigʹ hɑul (an tigh thall) « la maison de l’autre côté » (§ 86).

Lorsque le nom suivi du démonstratif est par lui-même déterminé nous avons vu qu’il ne prenait pas l’article (§ 101) ; on ne peut donc regarder ən comme partie intégrante du démonstratif.

Aux trois « adjectifs » démonstratifs ‑sə, ‑ʃo (so, seo) « hic », ‑sən, ‑ʃinʹ (san, sin) « iste », ‑u:d (úd) « ille », on pourrait en ajouter bien d’autres, si l’on faisait entrer en ligne de compte les adverbes démonstratifs qui, tous, peuvent s’ajouter au substantif.

Les formes ‑sə, ‑ʃo, d’une part, ‑sən, ‑ʃinʹ, d’autre part, tendent à se confondre quant au sens, la forme ‑sə, ‑ʃo tendant à supplanter ‑sən, ‑ʃinʹ et même parfois ‑u:d. Ainsi dans le manuscrit de Tomás, p. 23 : an mháighistreás... ag teasbáint na marceanna so dóibh « la maîtresse d’école... leur montrant ces marques ci (= là) », passage où l’éditeur a corrigé so en úd. De même p. 25 : do bhí breithniú déanta ar gach ní aca so agam « j’avais examiné toutes ces choses ci (= là) », où l’éditeur corrige en aca-san.

§ 103. Possessifs. Le possessif est une particule proclitique invariable, non susceptible d’accord avec le substantif, et modifiant l’initiale de celui-ci.

Sg. 1 : mo‛ (mo), m (m’) ; 2 : do‛ (do), t (t’) ; 3 : ə (a), aspirant quand il renvoie à un possesseur masculin (angl. his), sans action sur l’initiale quand il renvoie à un possesseur féminin (angl. her). Les formes m, t, apparaissent devant voyelle, et aussi devant consonne après préposition terminée par une voyelle.

Pl. 1 : ɑ:rⁿ (ár) ; 2 : vu:rⁿ ou u:rⁿ (bhúr) ; 3 : əⁿ (a).

ə χɑpəl (a chapall) « son cheval (à lui) » ; ə kɑpəl (a capall) « son cheval (à elle) » ; ə gɑpəl (a gcapall) « leur cheval ».

Comme le pronom personnel, l’adjectif possessif est susceptible d’être renforcé par une particule emphatique enclitique : celle-ci se place après le substantif déterminé par le possessif. Pour les formes, voir § 76.

L’adjectif possessif se combine avec la préposition qui le précède (voir chapitre iii, sous chaque préposition). Certaines de ces combinaisons sont spéciales aux groupes préposition + possessif + substantif verbal. Ainsi ǥɑ: (ghá ou dhá) ou ɑ:, qu’on rattache cette forme à eg (ag) ou à do (do) : ǥɑ: ou ɑ: vuələ (ghá bhualadh) « le frappant ». L’adjectif possessif représente ici l’objet du procès et joue dans nombre de constructions le rôle d’un véritable pronom infixé (cf. § 205 sq. et voir, pour les formes, sous les différentes prépositions, § 107 sq.).

On a des formes aspirées des possessifs mo et do dans er wɑnəm (ar mh’ anam) « sur mon âme », hanam on dʹiəl (th’ anam ’on ndiabhal) « ton âme au diable ».

Les substantifs commençant par une labiale conservent, dans la prononciation de certains sujets, l’initiale non modifiée après m (forme de mo après préposition terminée par une voyelle), et renforce même en cette position m initiale en b (voir Phonétique, § 309) ; lʹem bɑ:hərʹ (lém mhâthair) « avec ma mère ».