Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle/Siège

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SIEGE, s. m. La Gaule, vaincue par Rome, demeura en paix pendant près de trois siècles. Les populations gauloises, enrôlées dans les légions romaines, allèrent faire la guerre en Espagne, en Afrique, en Illyrie, en Asie Mineure ; mais leur pays, depuis le règne de Néron jusqu’aux derniers empereurs d’Occident, jouit de la plus complète tranquillité. Qui eût pensé alors à fortifier des villes qu’aucun ennemi connu ne devait attaquer ? La Germanie elle-même, si longtemps menaçante et dont les hordes avaient pénétré jusqu’au centre de la Gaule à plusieurs reprises, était alliée de Rome et lui fournissait des soldats. La Bretagne n’avait subi le joug impérial que très-incomplètement, mais elle ne songeait pas à prendre l’offensive. L’Espagne était romaine autant que l’Italie. Calme, livrée au commerce, à l’agriculture et à l’industrie, fournissant à Rome ses meilleures légions, éloignée même des intrigues de palais qui, sous les empereurs, ensanglantaient encore l’Italie, la Gaule pouvait croire à la paix éternelle. Aussi la stupéfaction fut-elle grande quand on vit tout à coup apparaître au nord-est les têtes de colonnes des barbares. La défense n’était préparée nulle part. Depuis longtemps les villes avaient franchi leurs anciennes murailles ou les avaient détruites ; les camps fortifiés établis par César, maintenus par les premiers empereurs, étaient abandonnés, effacés par la culture, les villes et les bourgades. Après ce premier flot de barbares, qui passa comme une trombe, sans trouver d’obstacles, et qui retourna d’où il était venu, chargé de butin, les villes gauloises, épouvantés, démolirent les monuments les plus éloignés du centre de la cité, et s’empressèrent d’élever avec leurs débris des murailles munies de tours. L’empire était alors en dissolution, ces travaux des municipes ne purent être faits avec ensemble et d’après une donnée générale. Chacun d’eux se renferma comme il put, et, quand arrivèrent les nouveaux débordements de barbares, ces défenses ne firent qu’irriter ces conquérants inconnus, sans pouvoir leur opposer des obstacles sérieux. D’ailleurs, pour défendre une ville, que sont des remparts, si derrière eux ne se trouvent pas des troupes expérimentées, de bons ingénieurs, des capitaines habiles et de sang-froid, des approvisionnements de toute nature, et si les défenseurs n’ont pris l’habitude de l’ordre et de la discipline ? On ne peut donc dire que les villes gauloises, fortifiées à la hâte au Ve siècle, aient été assiégées, puisqu’elles ne pouvaient se trouver dans les conditions les plus ordinaires d’une défense. Elles étaient investies, prises d’assaut après une résistance inutile, et mises à sac. Ces hordes de Huns, de Wisigoths, de Vandales, n’avaient et ne pouvaient avoir d’autre tactique, en fait d’attaque de places fortes, que l’audace, le mépris du danger, la furie qui fait franchir les obstacles sans tenir compte de la vie du soldat.

L’art si avancé de l’ingénieur romain, soit pour défendre, soit pour attaquer les places, était perdu en Occident, et ne devait reparaître qu’après de longues périodes de guerres et de désastres.

Les sièges entrepris par les Mérovingiens (autant que les textes nous permettent de les apprécier) ne consistent qu’en travaux peu importants de contrevallations, et qu’en assauts répétés. Si les villes résistent tant soit peu, le découragement, les maladies, ont bientôt réduit à néant les troupes d’assiégeants. Cependant les barbares eux-mêmes avaient emprunté aux Romains ou aux Orientaux quelques-uns de leurs moyens d’attaque. Grégoire de Tours[1] parle de béliers qu’Attila aurait employés pour battre les murs d’Orléans. Aétius, comme on sait, le força d’ailleurs à lever ce siège ; mais dans ces temps intermédiaires entre le régime romain et l’établissement féodal en France, il n’est question ni de travaux réguliers d’investissement, ni de mines méthodiquement tracées, ni de ces engins que l’empire d’Orient avait pu emprunter aux Grecs, ni de tranchées de cheminement, ni de ces plates-formes (aggeres) que savaient si bien élever les troupes impériales en face des remparts d’une place forte. Lorsque les Normands firent irruption dans le nord et l’ouest de la Gaule, sous les Carlovingiens, ils ne trouvèrent devant eux que des villes palissadées à la hâte, des forts de bois, des défenses en ruine ou mal tracées. Ils assiégeaient ces places à peine fermées, s’en emparaient facilement, et emportaient leur butin sur leurs bateaux, dans des camps retranchés qu’ils établissaient sur les côtes, près de l’embouchure des fleuves ou dans des îles. Il n’est pas douteux que ces peuples scandinaves, traités de barbares par les chroniqueurs occidentaux, étaient, au point de vue militaire, beaucoup plus avancés qu’on ne l’était dans les Gaules. Ils savaient se fortifier, se garder, approvisionner et munir leurs camps d’hiver : et en cela ils montraient bien leur origine aryane ; les Aryas ayant laissé partout où ils ont passé les traces de ces travaux défensifs, de ces oppida, dont l’assiette est toujours bien choisie. Or, qui sait comment on peut se défendre, sait comment on peut attaquer ; la défense d’une place n’étant autre chose que la prévision des moyens qu’emploiera l’attaque.

Il ne nous reste que bien peu de défenses qui datent de l’époque du premier établissement des Normands sur le sol des Gaules[2], mais dans les contrées envahis et occupées par ces aventuriers, l’art de la fortification se développant plus rapidement et sur des données beaucoup plus intelligentes que partout ailleurs en France, on peut supposer que ces terribles Normands avaient apporté avec eux des éléments d’art militaire d’une certaine valeur relative. Tous les témoignages historiques nous les montrent s’acharnant à l’attaque des places fortes, tandis que les troupes gauloises sont bien vite rebutées par les difficultés d’un siège. Des hommes habitués aux constructions navales et à tous les travaux qu’exige une navigation sur des bâtiments d’un très-faible tonnage, acquièrent une adresse et une rapidité dans les manœuvres qui les rendent aptes aux labeurs des sièges. Encore aujourd’hui nos matelots sont les hommes les plus expéditifs et les plus adroits que l’on puisse trouver, s’il s’agit d’élever un épaulement, de le palissader et de le munir d’artillerie, parce qu’ils ont contracté et entretenu cette habitude de réunir instantanément leurs forces pour un objet spécial. Plus tard, lorsque Guillaume le Bâtard descend en Angleterre, on ne peut méconnaître la supériorité relative de ses troupes, soit pour construire, approvisionner et mettre à flot une flotte, soit pour opérer rapidement une descente ; soit, lorsque l’Angleterre est en partie soumise, pour élever des châteaux et des défenses propres à dominer la population des villes et des campagnes. De toutes les conquêtes faites depuis l’empire romain, aucune ne réussit mieux que celles des Normands. Du jour où ils ont mis le pied dans l’île saxonne, ils ne font que s’étendre, que se fortifier peu à peu, sans reculer d’un pas. Le même fait se présente en Calabre, en Sicile. Or, des résultats si généraux et si rares alors, ne sont pas l’effet du hasard, mais doivent dépendre d’une organisation militaire relativement forte, régulière, d’un art déjà développé, et surtout d’une habitude de la discipline qui était un fait exceptionnel alors parmi les armées occidentales. La discipline n’est jamais plus nécessaire dans les armées que quand il s’agit d’assiéger ou de défendre une place ; aussi, pendant les Xe et XIe siècles, les Normands ont pris un nombre prodigieux de forteresses ; ils ont su les défendre de manière à décourager bien souvent les troupes assiégeantes. On peut en conclure qu’indépendamment de leur bravoure, les armées normandes étaient fortes par la discipline, par l’habitude et la régularité du travail ; partant, qu’elles ont été les premières qui, au commencement du moyen âge, aient attaqué les places avec une certaine méthode.

Le système féodal primitif, incomplet encore, qui se prêtait merveilleusement à la défense morcelée, était impropre à pratiquer l’art de l’attaque des places. En effet, les troupes de gens de guerre que réunissaient les seigneurs féodaux ne devaient qu’un service limité, quarante jours en moyenne ; on ne pouvait entreprendre avec ces corps armés que des expéditions passagères, des coups de main, et cela explique comment la féodalité crut, dès le XIe siècle, être invincible dans ses châteaux. Il fallait des armées pour attaquer et prendre ces places. Il n’y a pas d’armées où il n’y a pas de peuple ; alors le fait ni le mot n’existaient. Les rois de France eux-mêmes, autant qu’on peut donner ce nom aux chefs qui, sur le territoire des Gaules, étaient reconnus comme suzerains par de nombreux vassaux, depuis les Carlovingiens jusqu’à Philippe-Auguste, n’avaient point d’armées permanentes et ne pouvaient entreprendre des sièges longs. Toutes les questions de guerre ne se vidaient jamais d’une manière définitive, et, l’expédition commencée sous les auspices les plus favorables était réduite bientôt à néant par l’abandon de ces grands vassaux, qui ne pouvaient retenir les hommes conduits par eux, sous leurs bannières, passé un certain délai.

Les croisades, entre autres résultats considérables, furent certainement le premier point d’appui de la monarchie française, pour réduire la féodalité sous sa domination. En Syrie, on prit l’habitude de la guerre longue ; les rapports avec Byzance mirent les armées occidentales en possession des moyens d’attaque employés par les armées romaines. Aussi est-ce au retour de ces expéditions, fussent-elles même malheureuses, que nous voyons en Occident l’art des sièges pratiqué par les suzerains, prendre une consistance, s’attaquer à la féodalité pour la réduire peu à peu, château par château, et cela depuis Philippe-Auguste jusqu’à Louis XI.

C’est à dater des premières croisades que l’attaque des places fortes se fait d’après certaines règles, méthodiquement ; mais en même temps l’art de la fortification se développe, et atteint, en France, une perfection extraordinaire.

Si l’on compare nos fortifications de la fin du XIIe siècle et du commencement du XIIIe, avec celles qui furent élevées à la même époque en Italie, en Allemagne, en Angleterre, on ne peut méconnaître la supériorité des fortifications françaises. Cette supériorité de la défense n’était que la conséquence de la supériorité de l’attaque. C’est qu’en effet, le gros des armées des croisés était composé principalement alors de Français, c’est-à-dire des contingents fournis par le Brabant, les Flandres, l’Île-de-France, la Picardie, la Normandie, l’Anjou, le Poitou, le Berry, la Guyenne, l’Auvergne, la Bourgogne, le Lyonnais, la Provence, le Languedoc et la Champagne. Ce sont ces armées de croisés qui, au retour, sont employées à des guerres sérieuses, longues, à des sièges difficiles. Ce sont les troupes de Philippe-Auguste, celles de Simon de Montfort, plus tard celles de saint Louis.

En Syrie, ces armées emploient des ingénieurs lombards, génois et grecs, qui avaient conservé et même perfectionné les traditions des armées romaines. Bientôt, par suite de cette faculté particulière aux peuples de nos pays, nous nous approprions les méthodes de ces auxiliaires, trop souvent hostiles ; nous rentrons en France, et nous employons ces méthodes contre nos ennemis. Or, les ennemis, dans un pays féodal, sont ou peuvent être partout. Aujourd’hui ce seront des Albigeois, demain des grands vassaux ligués contre le pouvoir royal. De toutes parts les forteresses s’élèvent redoutables ; elles ne sont pas plutôt élevées, qu’elles sont attaquées, prises, reprises, augmentées, perfectionnées. Ainsi se constitue un art véritable, dont on s’est peu occupé, il est vrai, mais qui n’en a pas moins eu, sur le caractère et les mœurs de la nation, une influence considérable.

Nous disions tout à l’heure que sous les Mérovingiens, et même jusqu’aux derniers des Carlovingiens, l’art de la guerre, très-borné, n’allait pas jusqu’à savoir attaquer ou défendre une place, et que si des hordes de barbares envahirent si facilement le sol des Gaules pendant les Ve et VIe siècles, cela tenait à la longue paix dont on avait joui sous l’empire des Césars, et à l’incurie des municipes, qui n’avaient ni remparts autour de leurs villes, ni le souci de les munir et de les garder. Les Gaules s’étaient déshabituées de la guerre. Au XIIe siècle, il n’en était plus ainsi ; depuis six cents ans on ne cessait de se battre sur le sol occidental de l’Europe. La féodalité s’était installée dans toute sa puissance, et avec elle la guerre à l’état permanent. Le vieil esprit gaulois, si bien dépeint par César, s’était ranimé au milieu des luttes perpétuelles des premiers temps du moyen âge, et la féodalité, tout oppressive qu’elle fut, trouvait dans ce tempérament du pays des éléments de puissance qu’elle exploitait contre elle-même.

Sur un territoire couvert de châteaux fortifiés occupés par des seigneurs turbulents, audacieux, la guerre était et devait être à l’état chronique. D’ailleurs celui qui possède une arme n’attend que l’occasion de s’en servir, et la provoque au besoin. De même celui qui possède une forteresse ne vit pas sans un secret désir de la voir attaquer, ne fût-ce que pour prouver sa puissance. Dans un état pareil, l’art des sièges ne pouvait manquer de se développer à l’égal de celui de la défense, et les seigneurs revenus de Syrie, où ils avaient acquis des connaissances nouvelles sur cet art, devaient saisir avec empressement toutes les occasions de s’en servir contre leurs rivaux. Mais, pour assiéger une place, il ne suffit pas d’avoir de bonnes troupes d’hommes d’armes, il faut des soldats, des mineurs, des pionniers, des terrassiers. C’est ainsi que peu à peu cette partie de la population qui semblait exclue du métier des armes, se trouvait engagée à en prendre sa part, d’abord comme ouvriers, comme corvéables, puis plus tard comme corps de troupes.

Nous ne parlerons que sommairement des sièges entrepris contre des places fortes avant le XIIe siècle, parce que le peu de documents écrits qui nous restent sur ces opérations sont trop vagues, trop contradictoires même, pour qu’il soit possible d’en tirer quelque chose ressemblant à un art. Il n’est guère question dans ces documents que de moyens analogues à ceux employés par les Romains, mais avec peu de méthode. Au siège d’Angers, contre les Normands, Charles le Chauve employa des engins qu’il avait fait établir par des ingénieurs appelés de Byzance[3] ; mais ces moyens n’ayant produit nul effet, il n’eut raison des assiégés qu’en faisant détourner la Mayenne. Les Francs employaient depuis longtemps des béliers pour battre et saper les murs des places fortes, et des chariots couverts de claies et de planches[4].

Les Wisigoths, les plus civilisés parmi les barbares, fortifiaient et attaquaient les places suivant la méthode romaine ou byzantine.

Les armées occidentales qui envahirent la Syrie à la fin du XIe siècle n’étaient, à proprement parler, composées que de chevaliers, de seigneurs, accompagnés des hommes d’armes sous leur bannière, et d’une foule indisciplinée, sans expérience de la guerre, à peine armée, de femmes, d’enfants, de moines, de marchands, tous gens plus embarrassants qu’utiles qui avaient suivi Pierre l’Ermite. Les trois quarts de cette population d’émigrants plutôt que de soldats étaient morts de misère et de maladie avant la première entreprise sérieuse des Occidentaux, qui fut le siège de Nicée.

Ce fut le 15 mai 1096 que la place fut investie par une première division de l’armée des croisés. La ville de Nicée est en partie garantie par un lac étendu qui baigne ses murs. Alors, en 1096, Nicée était entourée d’épaisses murailles flanquées de tours rapprochées. Les croisés s’approchèrent de la ville vers le nord, disposèrent leurs camps en demi-cercle par quartiers, car ces premières armées des croisés obéissaient à des chefs indépendants les uns des autres, qui tenaient conseil pour toutes les opérations importantes. L’armée réunie comptait, au dire de Guillaume de Tyr, six cent mille fantassins des deux sexes et cent mille hommes d’armes. Les premières opérations du siège se bornèrent à empêcher les habitants de sortir des murs ou de recevoir des provisions ou des renforts : mais le lac qui cernait une partie de la ville était une voie ouverte sur les dehors ; l’armée des croisés n’avait pas de bateaux pour empêcher l’introduction des secours par cette voie, et ne pouvait songer à garder toute l’étendue des côtes du lac, de sorte que le siège, grâce à la bonté des murailles, traînait en longueur. Une tentative fut faite par Soliman pour disperser l’armée assiégeante ; mais les troupes asiatiques ayant été repoussées, les princes francs serrèrent les remparts de plus près, établirent des machines de jet, et livrèrent plusieurs assauts, toutefois sans succès. Ils firent dresser, entre autres engins, une galerie composée de fortes pièces de bois contre le rempart, pour permettre à vingt hommes de saper sa base. Cette galerie fut disloquée par les projectiles des assiégés et les mineurs écrasés. Fatigués de tant d’efforts inutiles, les princes résolurent d’envoyer un nombre considérable d’hommes au bord de la mer pour démonter des navires, les charger sur des chariots et les conduire à Nicée. Cette opération réussit à souhait, et le lac fut bientôt couvert de bâtiments de la flotte chrétienne pouvant contenir chacun de cinquante à cent hommes. Ainsi la ville fut-elle réellement investie et ne put-elle plus recevoir d’approvisionnements. Cependant les assiégeants redoublaient d’activité, augmentaient le nombre de leurs machines, faisaient approcher le long des remparts des béliers couverts de galeries, sapaient les murs. Les assiégés ne restaient pas oisifs, et remparaient en maçonnerie, pendant la nuit, les trous que les mineurs étaient parvenus à ouvrir à la base des murailles. Le découragement commençait à s’emparer de l’armée des croisés, lorsqu’un Lombard qui faisait partie de l’expédition proposa aux princes réunis en conseil, suivant l’usage, de renverser une des tours les plus fortes, si on lui fournissait les fonds nécessaires. En effet, l’argent et les matériaux lui sont donnés ; il construit une machine puissante propre à être appliquée contre les murailles et à l’abri des projectiles. « Aidé de ses ouvriers, dit Guillaume de Tyr[5], l’inventeur conduisit d’abord sa machine dans les fossés, et, les ayant franchis, il l’appliqua contre les remparts avec autant de facilité que d’adresse. Les assiégés, cependant, agissant avec leur activité accoutumée, lançaient d’immenses blocs et des combustibles de toutes sortes, qui ne pouvaient se fixer et glissaient sans cesse sur le comble très-incliné de la galerie ; ils commencèrent à désespérer du succès, et admirèrent en même temps la force de l’engin et l’habileté du constructeur… Les hommes cachés sous cette galerie mobile, à l’abri de toutes les attaques de leurs ennemis, travaillaient sans relâche et avec la plus grande ardeur à démolir la maçonnerie, afin de pouvoir renverser la tour. À mesure qu’ils enlevaient des pierres, ils mettaient à la place des étançons de bois, de peur que l’ébranlement occasionné à la base ne fit crouler la partie supérieure sur la machine et ne l’écrasât… Après qu’on eut enlevé assez de maçonnerie pour faire tomber la tour, les mineurs mirent le feu aux étançons en apportant des matières combustibles entre eux. Alors ils se retirèrent dans le camp en abandonnant la machine. Vers minuit, tous les soutiens qu’on avait posés ayant été consumés, la tour s’écroula avec fracas… »

La brèche ainsi pratiquée, la ville tomba au pouvoir des croisés. Quelques faits sont à noter dans cette narration. C’est un Lombard, c’est-à-dire un de ces Italiens du Nord qui alors avaient su si bien profiter des arts et des connaissances de Byzance, qui entreprend la construction de la galerie de mine en charpente. L’art de l’ingénieur est ainsi livré à l’entreprise, ce que nous verrons longtemps. Cette galerie est combinée de telle sorte que les pentes de sa couverture sont assez inclinées pour chasser les projectiles. On emploie les étançons de bois comme les Romains le faisaient, pour maintenir en équilibre les parties supérieures des murs minés jusqu’au moment où le feu, en consumant les étais, laisse la construction s’affaisser sur elle-même.

Il est évident que cette armée des princes occidentaux, composée aux trois quarts d’une foule sans consistance, sans discipline, remplie de femmes, d’enfants, n’était pas faite pour mener un siège avec fruit, avec ordre et méthode. On ne voit pas, dans le récit de Guillaume de Tyr, un plan arrêté : c’est une succession d’expédients. Mais ces armées, ou plutôt ces amas d’émigrants ne devaient pas tarder à s’instruire dans l’art d’attaquer les places, par une bien dure expérience. Le siège d’Antioche laisse voir déjà des progrès sensibles, progrès qui ne s’accomplissent qu’après des échecs.

L’armée, traversant la Bithynie et la Galatie pendant le mois de juillet 1097, vit périr la plus grande partie de ses bêtes de somme et de ses chevaux de guerre. Beaucoup de ces pèlerins sans armes, de ces femmes qui suivaient le gros des troupes, restèrent sur la route, et moururent de misère et de maladie.

Les croisés ne se présentèrent devant Antioche qu’aux approches de l’hiver. Le conseil des princes décida toutefois que le siège serait mis devant la place sans délai. L’armée comptait encore plus de trois cent mille hommes en état de porter les armes, sans compter la masse flottante qu’elle traînait à sa suite, et au milieu de laquelle il y avait beaucoup de femmes et d’enfants. Cependant, si nombreuse qu’elle fût, cette armée ne put investir complètement la place. « Elle creusa, dit Kemal-Eddin[6], un fossé entre elle et la ville ; son dessein était de se mettre à l’abri des attaques de la garnison, qui faisait de fréquentes sorties. » Guillaume de Tyr ne parle pas de cette ligne de contrevallation, mais il dit que les croisés, en arrivant, coupèrent tous les arbres des vergers voisins de la ville pour établir des barrières autour du camp et des pieux pour attacher leurs chevaux.

Antioche était encore à cette époque une ville populeuse et bien fortifiée. Bâtie sur la rive gauche de l’Oronte, ses remparts étaient percés de plusieurs portes : les unes, au nombre de cinq, donnaient sur la plaine à l’opposite du cours du fleuve ; les autres, au nombre de trois, sur les rives de celui-ci. L’une de ces portes, celle qui était située en aval, à l’occident, donnait sur un pont de pierre traversant le fleuve ; celle située en amont, nommée porte du Chien, avait devant elle une chaussée sur arcs de maçonnerie, traversant un marais. De la porte du milieu, dite porte du Duc, à la porte d’aval, dite porte du Pont, le fleuve baignait les remparts. L’investissement ne put donc s’étendre que sur les côtés oriental, sud et occidental, et une partie seulement du côté nord. Les habitants étaient maîtres du pont, et les croisés, au commencement du siège, n’avaient fait sur la rive droite aucun établissement. Tout le camp, par divisions, suivant les chefs principaux : Bohémond ; Robert, comte de Normandie ; Hugues le Grand ; Raymond, comte de Toulouse ; Godefroy, Baudouin, Renaud, Conon de Montaigu, etc., n’occupait que la rive gauche. Pendant les premières opérations du siège, les soldats de l’armée des croisés traversaient souvent le fleuve à la nage pour aller fourrager sur la rive droite, plus fertile que la rive gauche ; les assiégés ne laissaient pas échapper ces occasions de sortir par la porte du Pont et d’enlever ces partis. Aussi les princes résolurent d’établir sur le fleuve un pont de bois. On prit tous les bateaux qu’on put trouver, soit sur le fleuve, soit sur le lac situé en amont de la ville ; on les relia avec des poutres, et l’on établit sur cette charpenterie un tablier de claies d’osier. Ce pont de bateaux fut jeté à un mille en amont du pont de pierre qui touchait à la porte de la ville. Le quartier des assiégeants qui gardait le pont de bateaux, et qui serrait la place de la porte du Chien à la porte du Duc, était sans cesse exposé aux sorties des assiégeants, qui se répandaient sur la chaussée du marais, et se trouvait ainsi dans une position fâcheuse, adossé au fleuve et ayant sur ses flancs deux issues par lesquelles les assiégés pouvaient l’attaquer. On essaya d’abord de détruire le pont de pierre, mais on ne put y parvenir. Puis on établit un beffroi en charpente, que l’on roula devant ce pont pour le commander ; mais les gens de la ville parvinrent à l’incendier. On dressa trois pierrières qui lançaient des pierres contre la porte du Pont. Mais dès que ces machines cessaient de manœuvrer, les habitants sortaient aussitôt et causaient des pertes à l’armée. Les princes prirent alors le parti de barricader ce pont de pierre avec des rochers et des arbres. Ce dernier moyen réussit en partie ; et, de ce côté, les assiégés ne tentèrent plus des sorties aussi fréquentes. De fait, les croisés étaient autant assiégés qu’assiégeants, ayant chaque jour à se défendre contre les sorties des gens d’Antioche, qui attaquaient leurs ouvrages, détruisaient leurs machines et leurs palissades. Le temps s’écoulait, les fourrages et les vivres devenaient rares, et les maladies décimaient l’armée des croisés. Ceux-ci qui, en arrivant devant Antioche, possédaient encore soixante et dix mille chevaux, n’en avaient plus que deux mille, au plus, trois mois après le premier investissement. La saison des pluies rendait les chemins impraticables ; on était dans l’eau tout le jour, et le sol détrempé n’offrait sur aucun point un refuge contre l’humidité. Cette situation critique fut aggravée encore par l’attaque d’un corps considérable de troupes sorties d’Alep, de Césarée, de Damas, d’Émèse, d’Hiérapolis, auquel s’étaient joints des Arabes nomades. Les croisés, par une manœuvre habile, se portent au-devant de cette armée, ne lui laissent pas le temps de se mettre en communication avec la ville, la battent, lui tuent deux mille hommes, brûlent son camp de Harenc, et lui enlèvent mille chevaux, dont on avait grand besoin. Revenus le lendemain matin devant Antioche, deux cents têtes des Turcs tués pendant le combat sont jetées dans la ville. Mais ces travaux, les attaques du dehors et des assiégés, étaient un enseignement pour les chefs des croisés. Après l’affaire de Harenc, les princes se décident à établir un camp retranché sur la hauteur située vers l’est, en amont de la ville. Plus tard, après une vigoureuse sortie des assiégés, qui mit l’armée des croisés en péril, une bastille est élevée en face du pont de pierre pour intercepter toute communication des habitants avec la rive droite. Cet ouvrage fut fait de pierre, avec les tombes d’un cimetière turc, et un fossé profond le protégea. Cinq cents hommes y furent postés. Les gens d’Antioche ne pouvaient plus sortir que par la porte la plus occidentale, placée entre le pied d’un escarpement et le fleuve. Tancrède établit un second bastillon sur le coteau faisant face à cette porte, de manière à la commander complètement. À ce sujet, Guillaume de Tyr signale un fait curieux. Tancrède est élu par ses compagnons pour ordonner cet ouvrage, d’un établissement périlleux et difficile à cause de la proximité des remparts. Mais ce chef s’excuse en arguant de l’insuffisance de sa fortune particulière. Le comte de Toulouse lui donne alors cent marcs d’argent, et, afin que les ouvriers employés à la construction de ce fort pussent recevoir un salaire convenable, on leur alloue quarante marcs par mois sur le trésor public. Ainsi les ouvrages de siège étaient offerts au plus digne, par voie d’élection entre les chefs. Le directeur élu avait personnellement des frais à faire, probablement des acquisitions de matériaux, des transports, et cette masse de pèlerins qui encombrait l’armée, que Guillaume de Tyr appelle le peuple, n’était que des ouvriers auxquels on donnait un salaire. Cette armée qui traverse toute l’Asie Mineure, suivie d’une multitude, avait avec elle ainsi des charpentiers, des maçons, des forgerons, des corroyeurs, des tailleurs, des armuriers, des huchiers, etc., dont elle payait les services. Il n’est donc pas surprenant que ceux parmi ces gens qui revenaient en Occident rapportassent, après un séjour assez long en Orient, des influences des arts asiatiques.

Antioche ne fut prise cependant que par la trahison d’un de ses habitants.

Il n’en fut pas de même à Jérusalem ; mais l’armée des croisés acquérait en expérience, en discipline, ce qu’elle perdait en nombre.

Ce fut le 7 juin 1099 que les Occidentaux dressèrent leur camp devant la ville sainte. Ils n’étaient pas assez nombreux pour l’investir entièrement et se contentèrent de disposer leurs quartiers du côté du nord et du nord-ouest, depuis la porte de Saint-Étienne, qui, près du mont Moriah, fait face à l’est, jusqu’à la porte de Jaffa, qui est percée près de la tour de David ; car il n’y avait pas à attaquer la place du côté de la vallée du Cédron. C’est aussi sur ce front nord-nord-ouest que Titus avait dirigé ses attaques. Peu après l’arrivée des croisés, le comte de Toulouse, qui commandait l’attaque en face de la tour de David, porta une partie de son camp vers le sud-ouest, au point où le mont Sion s’étend au nord des remparts et où était élevée l’église de Sion. L’armée des croisés occupait ainsi un peu plus de la moitié du périmètre de la ville, mais les assiégés étaient en communication avec la campagne, par la porte de Sion, qui fait face au midi, et par les poternes qui donnent sur la vallée du Cédron.

Cinq jours après leur arrivée, les croisés tentèrent une première attaque, et s’emparèrent des ouvrages extérieurs.

Aujourd’hui les environs de Jérusalem sont complètement dépourvus de bois de haute futaie : alors les croisés ne purent en trouver qu’en petite quantité ; cependant l’armée s’employa à couper et à charrier tous les bois gros ou menus que l’on put découvrir, soit pour établir des tours et des machines, soit pour tresser des claies.

Les ouvriers qui n’avaient point de ressources personnelles reçurent une paye prélevée sur le trésor commun, car le comte de Toulouse seul possédait encore assez d’argent pour employer des hommes à ses frais.

La chaleur, le manque d’eau, firent périr la plupart des bêtes de somme ; on dépouilla leurs carcasses pour employer les peaux à revêtir les engins et les tours mobiles. Les assiégés ne perdaient pas leur temps, et, s’étant de longue main pourvus de bois, de cordes, de fer, d’acier et d’outils, ils travaillaient sans relâche à fabriquer des pierrières, à installer des bretêches, à disposer des poutres sur les remparts.

Des vaisseaux génois mouillèrent, sur ces entrefaites, dans le port de Joppé, apportant des matériaux, des bois, du fer, des ouvriers habiles ; Ce secours arriva fort à propos. Le seigneur Gaston de Béarn fut choisi pour diriger les travaux d’attaque du nord. « Au midi[7] l’armée du comte de Toulouse et tous ceux qui servaient sous ses ordres ne montraient pas moins d’empressement à suivre l’impulsion générale. Ils étaient même d’autant plus animés au travail, que le comte avait plus de richesses que les autres, et qu’il avait reçu dernièrement de nouveaux renforts, tant en hommes qu’en approvisionnements de tous les objets dont il pouvait avoir besoin. Les gens que la flotte avait amenés étaient venus se réunir aux troupes qui formaient son camp, et lui avaient apporté tous les matériaux ou les instruments nécessaires pour les constructions qu’il faisait faire. Ils avaient, en effet, des cordes, des marteaux et beaucoup d’autres outils de fer ; de plus, les excellents ouvriers qui étaient arrivés aussi, avaient une grande habitude de tous les travaux de constructions et de machines, et ils rendirent de grands services aux croisés, en leur enseignant des procédés plus prompts. Les Génois qui avaient débarqué à Joppé étaient commandés par un noble, nommé Guillaume, surnommé l’Ivrogne, qui avait beaucoup d’habileté pour tous les travaux d’art. »

Il est aisé de reconnaître, par le récit de Guillaume de Tyr et des auteurs arabes, qu’à cette époque, c’est-à-dire trois ans après son arrivée en Orient, l’armée des croisés avait fait de rapides progrès dans l’art des sièges. Les ordres sont précis, les conseils plus rapidement suivis d’exécution ; chaque homme est employé ; les secours arrivent régulièrement, et, au lieu d’être gaspillés, comme cela se voit toujours dans les armées indisciplinées, sont employés avec ordre et promptitude.

On ne perd pas inutilement des hommes à tenter des assauts avant que tous les moyens d’attaque soient prêts. Il n’est plus question ici de ces traits de bravoure inconsidérée qui compromettent la vie des soldats sans apparence de résultat sérieux. Toute cette armée se recueille dans un travail assidu pendant six semaines, et les seules actions mentionnées sont des escarmouches entre des fourrageurs et des troupes sorties de la ville.

La veille du jour fixé pour l’attaque, le duc de Lorraine et les deux comtes de Normandie et de Flandre, qui avaient leurs quartiers au nord et au nord-ouest, font une reconnaissance, et constatent que, sur ce point le moins bien défendu par la nature, les assiégés, pendant les préparatifs des croisés, ont singulièrement renforcé leurs défenses. En vrais capitaines, ces chefs changent immédiatement leur plan d’attaque ; pendant la nuit, ils font démonter les engins et le beffroi, qui étaient déjà dressés, et les font transporter et remonter en face du front qui, à l’est, s’étend entre la porte de Saint-Étienne et la tour du coin nord, devant la partie de la ville bâtie sur le mont Bezetha, à la gauche de l’enceinte du temple. Au lever du soleil, les assiégés furent ébahis de ne plus trouver un assaillant ni une machine vers la porte de Damas, et de voir le beffroi et les engins dressés à plus de cinq cents pas du point où ils les avaient vus la veille au soir. À l’opposite, sur le mont Sion, le comte de Toulouse avait fait dresser un beffroi contre les remparts. Une troisième attaque était préparée contre le saillant occidental. Ainsi, la ville était attaquée sur trois points à la fois, distants les uns des autres de mille à douze cents pas. À peine le jour paraissait-il, que les trois divisions de l’armée des croisés s’ébranlèrent à la fois, firent approcher les beffrois contre les murailles et jouer les pierrières. La journée tout entière fut employée, du côté des assaillants, à combler les fossés, à pousser les beffrois, à couvrir les crénelages de projectiles, à faire agir les béliers contre les remparts ; du côté des assiégés, à revêtir les murs de matelas, de poutres, pour empêcher l’effet des projectiles, à jeter des matières incendiaires sur les engins et les beffrois, à réparer les merlons, à faire décliquer leurs machines de jet. La nuit mit fin à l’action, et l’on se garda de part et d’autre avec d’autant plus de soin, que, sur quelques points, les beffrois touchaient presque aux parapets et que les sentinelles pouvaient se battre corps à corps.

Au point du jour, l’attaque recommença sur les trois points à la fois avec plus de furie et de méthode.

Les beffrois sont poussés, les ponts abattus et étayés avec des poutres arrachées aux assiégés. La colonne d’assaut de l’attaque du nord pénètre la première sur les remparts, et s’empresse d’aller ouvrir les portes au gros de l’armée. De son côté, l’attaque du comte de Toulouse réussit, et ses troupes se répandent dans le quartier bâti sur le mont Sion. La ville est gagnée : le siège avait duré trente-huit jours.

On voit que dans ces attaques de places dont nous venons de donner une description sommaire, les assiégeants ne tracent pas des lignes régulières de contrevallation et de circonvallation ; ils se bornent au siège d’Antioche, à planter des palissades et à fortifier quelques points. Au siège de Jérusalem, tous leurs efforts tendent à hâter l’achèvement des engins et des beffrois ; ils ne font ni tranchées, ni galeries de mine. Le sol qui entoure la ville sainte ne se prête guère, il est vrai, à ces sortes de travaux. Cependant les Romains, commandés par Titus, avaient élevé vers le nord et l’ouest de longs aggeres ; dont on reconnaît encore la place, et qui peut-être servirent aux croisés.

Au siège de Tyr, commencé le 15 février 1124, l’armée des chrétiens occidentaux fit creuser un fossé de circonvallation, pour être à l’abri des attaques du dehors et pour assurer l’investissement de la place. Elle attaqua les défenses avec force machines et à l’aide de tours de bois dont la hauteur dépassait celle des remparts. Cependant les assiégés possédaient des pierrières supérieures à celles des assaillants. « Ceux-ci[8], reconnaissant qu’ils n’avaient parmi eux aucun homme qui fût en état de bien diriger les machines et qui eût une pleine connaissance de l’art de lancer des pierres, firent demander à Antioche un certain Arménien, nommé Havedic, homme qui avait une grande réputation d’habileté ; son adresse à faire jouer les engins et à faire voler dans les airs des blocs de pierre était telle, à ce qu’on dit, qu’il atteignait et brisait, sans aucune difficulté, tous les obstacles qu’on lui désignait. Il arriva en effet à l’armée, et aussitôt qu’il y fut, on lui assigna sur le trésor public un honorable salaire qui pût lui donner les moyens de vivre avec magnificence selon ses habitudes ; puis, il s’appliqua avec activité au travail pour lequel on l’avait mandé, et déploya tant de talent, que les assiégés durent croire bientôt qu’une nouvelle guerre commençait contre eux, tant ils eurent à souffrir de maux beaucoup plus cruels. »

Non seulement les Occidentaux profitèrent ainsi, pendant la première période de la guerre de Syrie, des connaissances conservées par les Grecs, mais apportèrent une plus grande étude dans l’art de fortifier les places. Ces villes, telles qu’Antioche, Césarée, Édesse, Tyr, possédaient des murailles antiques, augmentées à la fin du Bas-Empire, qui étaient fort bien entendues ; leurs flanquements très-rapprochés, la hauteur des tours, le bel appareil des remparts, étaient un sujet d’admiration pour les Occidentaux. Ils ne tardèrent pas à imiter et à dépasser ces modèles[9]. Pendant cette dure guerre du commencement du XIIe siècle en Syrie, les croisés, imprudents en campagne, ne possédant pas encore une tactique qui pût leur permettre d’acquérir une supériorité bien marquée sur les troupes des kalifes, souvent battus même, surent conduire avec succès un grand nombre de sièges longs, pénibles. C’est que la nécessité est un maître sévère ; que devant ces places fortes, bien munies, il fallait procéder avec ordre, contracter des habitudes de travail et de discipline que ne pouvait remplacer la bravoure seule ; qu’il fallait se bien garder ; penser aux approvisionnements de toute nature ; posséder cette qualité supérieure du soldat, la patience tenace ; qu’il fallait du sang-froid et de la régularité dans les travaux. Aussi quand ces débris d’armée reviennent en Occident, quel changement dans les allures, dans la façon de conduire les opérations militaires ! Les troupes de Philipe-Auguste ne sont plus ces hordes armées du XIe siècle, ce sont de véritables corps organisés, procédant régulièrement déjà et habiles dans l’art d’assiéger les places les plus fortes. Si Philippe-Auguste a attaqué et pris un si grand nombre de villes et de châteaux ; si le premier, il a pu être considéré comme un roi des Français, possédant une autorité non contestée, n’est-ce pas en grande partie à cette instruction militaire des armées des croisés en Syrie qu’il a dû cette prépondérance[10] ? Les troupes du terrible comte Simon de Montfort n’étaient-elles pas composées en partie de chevaliers et de soldats qui avaient fait la guerre en Syrie.

Sur le siège de Toulouse, entrepris par le comte, il nous reste un document précieux écrit en vers provençaux par un poëte contemporain et témoin oculaire, semble-t-il[11].

Simon de Montfort, forcé de lever le siège de Beaucaire, après avoir perdu devant cette ville ses équipages, ses chevaux, ses mulets arabes, ses engins, se dirige vers Toulouse, plein de colère et de désirs de vengeance. Il convoque tous les hommes du Toulousain, du Carcassez, du Razès, du Lauraguais, en leur donnant l’ordre de venir le joindre. Arrivé devant la ville en ennemi plutôt que comme un seigneur rentrant chez lui, les gens de Toulouse le supplient de laisser hors des murs cet attirail guerrier, et de vouloir bien entrer en ville, lui et son monde, en tunique et sur des palefrois. « Barons, répond le comte, que cela vous plaise ou déplaise, armé ou sans armes, debout ou couché, j’entrerai dans la ville et saurai ce qui s’y fait. Pour cette fois, c’est vous qui m’avez provoqué à tort : vous m’avez enlevé Beaucaire que je n’ai pu reprendre, le Venaissin, la Provence et le Valentinois. Plus de vingt messages m’ont annoncé que vous étiez par serment liés contre moi ; mais, par la vraie croix sur laquelle Jésus-Christ fut mis, je n’ôterai point mon haubert ni mon heaume de Pavie jusqu’à ce que j’aie choisi des otages parmi la fleur de la ville… »

Les gens de Toulouse jurent qu’ils n’ont jamais agi en ennemis. — « Barons, fait le comte, c’est trop à la fois pour moi de votre offense et de vos raisons… »

En dépit des avis, des observations les plus prudentes, le comte prétend que la ville de Toulouse doit dédommager ses troupes des pertes éprouvées devant Beaucaire. « Nous retournerons en Provence quand nous serons riches assez, mais nous détruirons Toulouse de telle sorte que nous n’y laisserons pas la moindre chose qui soit belle ou bonne… — Puisque ceux de Toulouse ne nous ont pas trahis, réplique don Gui, vous ne devriez point les condamner ; sinon par jugement… » L’évêque intervient, engage les gens de Toulouse à sortir pacifiquement au-devant du comte ; l’abbé de Saint-Sernin tient aux bourgeois et chevaliers de la ville le même langage. En effet, on se dispose à recevoir le lion du comte en dehors des murs. « Mais voilà que par toute la ville se répand un bruit, un propos, des menaces : « Pourquoi, barons, ne vous en retournez-vous pas tout doucement, à la dérobée (dans vos maisons) ? Le comte veut qu’on lui livre des otages, il en a demandé, et s’il vous trouve là dehors, il vous traitera comme canaille. » Ils s’en retournent, en effet ; mais tandis qu’ils vont par la ville se concertant, les hommes du comte, écuyers et damoiseaux, enfoncent les coffres et prennent ce qui s’y trouve… » À cette vue, l’indignation s’empare des habitants. Tout à coup, pendant que les gens du comte s’introduisent dans les logis et brisent les serrures, une clameur s’élève du sein de la ville. « Aux armes, barons ! voici le moment ! » Tous alors sortent dans les rues, se rassemblent en groupes ; chevaliers, bourgeois, serviteurs, femmes et vieillards, tous s’emparent de l’arme qui se présente sous leur main ; devant chaque maison s’élève une barricade : meubles, pieux, tonneaux, bancs, tables, sortent des caves, des portes ; sur les balcons s’accumulent des poutres, des cailloux. « Montfort ! » s’écrient les Français et Bourguignons. « Toulouse ! Beaucaire ! Avignon ! » répondent ceux de la ville. La mêlée est sanglante ; les troupes du comte Gui battent en retraite, et cherchent à se rallier sous une grêle de briques, de pavés, de pieux… À grand’peine parviennent-elles à se frayer passage à travers les barricades qui s’élèvent à chaque instant. « Que le feu soit mis partout ! » cri le comte de Montfort, quand il désespère de se maintenir dans la ville insurgée. Saint-Remezy, Joux-Aigues, la place Saint-Estève, sont en flammes. Les Français se sont retranchés dans l’église, dans la tour Mascaron, dans le palais de l’évêque et dans le palais du comte de Comminges. Mais les Toulousains élèvent des barrières, creusent des fossés et attaquent ces postes. Entre la flamme et le peuple soulevé, les troupes du comte se forment en colonne afin de se faire jour ; repoussées, elles se rejettent vers la porte Sardane : de ce côté encore impossible de percer la foule des assaillants. Le comte se retire au château Narbonnais, à la nuit, ayant perdu beaucoup de monde, plein de rage et de soucis.

Toutefois, le lendemain, les habitants se laissent prendre au piège que leur tendent l’évêque et l’abbé de Saint-Sernin. Ils viennent à composition, livrent des otages, et le comte met la ville au pillage, la détruit presque entièrement.

Bientôt le jeune comte Raymond reparaît sur la scène, et rentre la nuit dans sa ville. Le peuple, plein de joie de recouvrer son seigneur légitime, massacre les postes français. Cependant il n’y a plus à Toulouse ni tour, ni galeries, ni murs, ni bretêches, ni portes, ni barrières, ni armes. Les Français se sont réfugiés au château Narbonnais, dont ils n’osent sortir, tant ceux de la ville se rendent redoutables. La comtesse de Montfort est enfermée dans le château, avec son fils, car le comte guerroie en Provence. Elle lui envoie un messager ; s’il tarde à venir, il perdra à la fois Toulouse, sa femme et son fils.

Les hommes de Toulouse occupent la ville ; ils élèvent des barrières, forment des lices, des traverses, des hourds avec archères, des passages obliques bien défilés. Tous, bourgeois, manants, valets, femmes, filles, enfants et serviteurs, travaillent à l’envi à fortifier la ville, creusant des fossés, élevant des palissades et des bretêches. Des flambeaux la nuit éclairaient les ouvriers. Les clochers des églises sont crénelés. Le comte désigne des capitouls pour gouverner la ville.

Gui de Montfort, le frère du comte Simon, arrive bientôt avec une nombreuse troupe. Il se présente au val de Montolieu, là où les murs anciens ont été rasés. « À terre, francs chevaliers ! » crie-t-il aux siens. Aussitôt, abandonnant leurs chevaux, coupant leurs lances, les chevaliers attaquent les gens de Toulouse ; ils pénètrent jusqu’au milieu de la ville. Mais assaillis de tous côtés, accablés sous les tuiles que l’on fait crouler sur leurs têtes, embarrassés dans les barricades, éperdus, séparés, les hommes d’armes de Gui, ayant laissé bon nombre des leurs par la ville, se retirent au jardin de Saint-Jacques, ayant abandonné leurs bagages.

Arrivent de tous côtés des renforts aux Toulousains. Le comte Raymond exhorte ses barons « aux fatigues, aux privations, aux travaux, aux guets, aux taches communes ».

Devant la garnison enfermée dans le château Narbonnais s’élèvent comme par enchantement, des remparts, des tours ; se creusent des fossés avec palissades de pieux aigus. Sur ces entrefaites, le comte de Montfort arrive de Provence, plein de rage, et jurant de faire de Toulouse un désert.

La ville de Toulouse, bâtie sur la rive droite de la Garonne, était reliée par un pont au pays de Gascogne, de Comminges et de Foix.

Son périmètre n’avait pas l’étendue qu’il acquit depuis lors. Vers le nord, l’enceinte s’appuyait à un ouvrage bâti sur la Garonne, et qui s’appelait le Bazacle ou la tour du Bazacle ; se dirigeait vers l’est en passant par la place du Capitole actuel, et retournait vers le sud en longeant l’abside de l’église cathédrale de Saint-Étienne ; descendait au sud-ouest, suivant la rue Mountoulieu actuelle ; puis, à la hauteur de l’ancienne porte Mountoulieu ou Montolieu, se dirigeait droit à l’ouest, pour atteindre le bras du fleuve en amont de l’église de la Dalbade.

De ce côté, au sud, en dehors de l’enceinte et à cent cinquante mètres environ de la Garonne, s’élevait le château Narbonnais, vaste forteresse qui commandait les portes Saint-Michel, Montgaillard et Montolieu[12]. Des prairies, des vergers, des jardins, s’étendaient de ce côté depuis la Garonne jusqu’aux coteaux que longe aujourd’hui le canal du Midi. Sur le fleuve, en amont, existait une tour du coin, qui reliait la ville à une île. Vers l’est, les remparts formaient donc un arc de cercle, et se reliaient au nord à l’enceinte de l’abbaye de Saint-Sernin, qui descendait, en formant un rentrant, vers le fleuve, en aval, jusqu’au point où était établie la tour du Bazacle. Le pont, dont on voit quelques restes, un peu en aval du milieu de la cité, aboutissait à une tête palissadée par les habitants, à une tour et à un hôpital qui, au besoin, pouvait être défendu.

Dans sa colère, Simon de Montfort voulait, dès son arrivée, pénétrer dans la ville ; mais son frère et les chevaliers renfermés dans le château Narbonnais[13] lui firent comprendre, non sans peine, que cette entreprise ne pouvait avoir que de fâcheuses suites. Dédaignant ces bourgeois révoltés, le comte ne prit d’abord aucune mesure ; il se contenta de réunir son monde, fit munir le château Narbonnais, terrasser les courtines pour y placer des mangonneaux, des pierrières, et, sans investir la place par des ouvrages de contrevallation, prétendit la forcer par un vigoureux assaut, du côté de la porte Montolieu. Les gens de la ville l’attendirent, non pas derrière leurs portes fraîchement relevées, mais en dehors, dans la prairie bien palissadée, munie d’ouvrages de bois flanquants et de bons fossés. L’attaque des Français est soutenue par la garnison du château, qui envoie dans la ville et la prairie force traits et pierres. Cependant Gui, le frère du comte Simon, est blessé, bon nombre de barons sont tués, et, sur l’avis de Hugues de Lascy, l’ordre de la retraite est donné.

Le comte Simon, plein d’une sombre colère, est de nouveau rentré dans le château Narbonnais, et silencieux écoute les avis de ses barons et de ses conseillers clercs. L’un d’eux, dom Foucault, parle ainsi : « Pour avoir raison de la ville de Toulouse et en exterminer les habitants, il nous faut faire tels efforts qu’après nous, il en soit parlé de par le monde. Élevons une nouvelle ville, avec des maisons et des défenses. De cette nouvelle ville nous serons les habitants ; il y viendra une nouvelle population. Ce sera une Toulouse nouvelle, une nouvelle seigneurie, et jamais si noble résolution n’aura été prise, car entre cette ville et l’ancienne ce sera une lutte incessante, acharnée, jusqu’à ce qu’enfin l’une détruise l’autre. Et celle des deux qui restera sera la maîtresse du pays. Mais jusque-là ce sera nous qui gagnerons à ce parti, car de tous côtés il nous arrivera des hommes et des femmes, des provisions de toutes sortes… Songeons qu’il nous faut assiéger longuement cette ville pour la détruire. Jamais vous ne l’aurez de la force, car jamais ville ne fut mieux défendue. Dévastons les environs ; qu’il n’y reste ni un épi ni un brin de bois, ni un grain de sel, ainsi réduirez-vous ces gens. — Seigneur, fit le comte, votre conseil est bon. — Pas si bon, reprend l’évêque, car si ceux de la ville possèdent la Garonne et sa rive opposée, il leur viendra de Gascogne de tels secours que notre vie durant, ils ne manqueront de rien. — De par Dieu, seigneur évêque, dit le comte, nous irons moi et plusieurs barons de l’autre bord, mon fils et mon frère garderont celui-ci. » Ainsi fut prise la résolution d’investir complétement la place. L’évêque, le légat, le prieur et l’abbé s’en allèrent prêcher la croisade et recruter des troupes.

De tous côtés on travaille dans la ville à renforcer les défenses ; dans le camp des assiégeants, à élever la nouvelle ville : on l’entoure de fossés et d’ouvrages de terre palissadés, avec créneaux, portes et guettes. On la divise par quartiers. On trace des rues et l’on y fait aboutir des routes bien ferrées pour faciliter les arrivages. Le château Narbonnais en devient la citadelle. Cependant le comte de Montfort, à la tête de la moitié de ses forces, passe la Garonne en amont, à gué. Il s’établit sur la rive gauche. Sans lui laisser de repos, les assiégés se précipitent sur le pont, remplissent les barbacanes qui en forment la tête, et harcèlent les troupes du comte jour et nuit. À Toulouse, viennent encore s’enfermer de nouveaux seigneurs avec leurs compagnies bien armées, le comte de Foix, don Dalmace, des Aragonais, des Catalans. Encouragés par l’arrivée de ces renforts, les gens de Toulouse font une sortie, et contraignent le comte de Montfort à repasser le fleuve et à se concentrer derechef autour du château Narbonnais dans un grand camp retranché. Bientôt l’armée des Français est plus occupée à se défendre qu’à attaquer. Les assiégés font des tranchées en dehors de leurs remparts, des escarpes munies de palissades ; ils dressent des bretêches bien flanquées, afin que les archers et frondeurs puissent faire bonne retraite, s’ils sont repoussés. Ils élèvent derrière les palissades, des pierrières, des calabres, des trébuchets, qui battent sans cesse le château Narbonais. Sur les murs, les charpentiers établissent des hourds doubles. Le champ de Montolieu est une lice où l’on combat tout le jour, si bien qu’on ne sait plus si ce sont des Français qui assiègent Toulouse, ou les Toulousains qui assiègent le grand camp retranché du comte Simon. Un matin d’hiver, dès l’aube, les Français veulent surprendre la ville ; ils se sont armés pendant la nuit, et se précipitent avec furie sur les défenses. Déjà ils ont franchi des fossés pleins d’eau, renversé des palissades. Le château Narbonnais envoie des projectiles contre la place pour appuyer les assaillants, qui cependant finissent par regagner leur camp sans avoir pu rien faire. Ainsi se passent encore deux mois, et la ville se garde et se défend mieux que jamais. De nouveaux croisés, amenés par l’évêque, viennent grossir l’armée du comte Simon. Les Toulousains reçoivent encore des renforts conduits par Arnaud de Vilamur ; ils élèvent chaque jour des défenses plus étendues, gagnent de l’espace, et bâtissent de bons murs de maçonnerie derrière les fossés et palissades bien gardées.

Après une attaque infructueuse contre cette extension des défenses de la ville, le comte de Montfort se voit contraint de reculer son camp d’une demi-lieue, en abandonnant une centaine de baraques et les chaudières des cantines. Les gens de Toulouse attaquent alors le château Narbonnais. Ils sont arrêtés dans cette entreprise par une forte crue de la Garonne. Plusieurs de leurs défenses sont ainsi coupées de la ville par les eaux ; mais sans se décourager, on les approvisionne à l’aide de bateaux, de va-et-vient, de radeaux, de pont de cordes. Le comte Simon profite de cette circonstance pour battre si vivement un de ces ouvrages saillants, situé sur l’autre rive de la Garonne, avec ses trébuchets et ses pierrières, que les défenseurs, dépourvus de munitions et voyant tous les parapets rompus, sont contraints de l’abandonner.

Le comte Simon est entré dans la tour abandonnée, il y plante sa bannière ; mais alors la lutte s’établit dans l’eau, à cheval, en bateaux, sur des claies. On se dispute chaque bicoque autour de la tête du pont. L’hôpital est pris par les Français et crénelé ; ils espèrent ainsi pouvoir tenir les deux sièges, l’un sur la rive droite, l’autre sur la rive gauche, afin d’affamer la ville ; car, grâce aux nombreux renforts qu’il a reçus, le comte Simon a étendu sur la rive droite sa ligne de contrevallation jusqu’à la clôture de Saint-Sernin.

Mais l’argent lui manque, il ne sait plus quels expédients employer pour solder un si grand nombre d’hommes (cent mille, disent les chroniqueurs). Il lui faut brusquer le siège ou le lever honteusement ; c’est alors qu’il imagine de faire construire une gate en charpente, sorte de galerie roulante que l’on poussera jusqu’aux remparts dans le fond du fossé ; gate si bien garnie de fer, qu’elle ne craindra ni les pierres ni les poutres que l’on pourra lancer ou jeter sur elle. Quatre cents chevaliers s’y enfermeront, et feront si bien, qu’ils perceront les défenses et entreront dans la ville.

Le comte a établi son quartier général sur la rive gauche, mais sans cesse les sorties des gens de Toulouse le contraignent à passer le fleuve pour secourir le premier camp. Il s’aperçoit enfin que ses troupes sont trop mal protégées, qu’elles n’ont, sur une longue ligne d’investissement, qu’un seul point d’appui, le château Narbonnais.

Devenu maître de la tête du pont, après que celui-ci a été enlevé par la crue de la Garonne, il se décide à convertir l’hôpital qui l’avoisine en une forteresse, « avec lices et créneaux, mur de défense, palissades extérieures, abatis d’arbres, profonds fossés tout autour remplis d’eau ». Du côté du fleuve, le comte projette une levée de terre qui lui permettra de lancer des projectiles sur les barques qui viennent approvisionner la ville ; du côté de la Gascogne, il jettera un pont sur le fossé avec escalier. Cependant voici les nautoniers et les bourgeois de Toulouse qui traversent la Garonne sur des barques et viennent combattre les ouvriers, les défenseurs de la tête du pont. Toute l’attaque et la défense se portent sur ce point. La partie du pont tenant encore à la ville est munie d’une tour, les Français s’en emparent ; les Toulousains l’assaillent par eau, par terre. Au bout du pont, du côté de la ville, ils ont dressé une pierrière qui bat si bien cette tour restée en flèche, que les gens du comte sont obligés de l’abandonner et y mettent le feu. Une autre fois, voici cent soixante-trois Brabançons et Thiois qui, sortant de Toulouse, passent le fleuve et vont attaquer les postes des Français établis le long de l’eau. Les prenant à revers, ils les jettent dans la Garonne et s’en reviennent dans leurs bateaux.

Dans les parlements que tient le comte de Montfort avec les seigneurs croisés, il se plaint sans cesse de la pénurie d’argent où il se trouve ; il les adjure de brusquer ce siège. — « Mais, lui répond un jour Amaury, vous n’attaquerez jamais les défenseurs de la ville tant de fois en un jour que vous ne les trouviez hors des lices, en pleine campagne, et jamais vous ne les enclorez dans la cité. »

La gate est enfin terminée. On la pousse vers les remparts ; elle est si fort endommagée par les projectiles des trébuchets des assiégés, que les gens qui la remplissent n’osent s’y maintenir. Alors, devant cet engin que gardent les assiégeants pour pouvoir le réparer et s’en servir avec plus de succès, les Toulousains élèvent dans les lices un rempart épais en maçonnerie. Les femmes, les enfants travaillaient sans relâche à cette œuvre pendant que les Français font décliquer leurs machines et envoient force pierres et traits.

On a renforcé la gate, on l’a munie de nouveaux ferrements ; les compagnies de chevaliers y sont rentrées. Devant elle les défenses se sont augmentées en face, en flanc ; elles sont merveilleusement garnies d’hommes armés. Les fossés sont défendus par des palissades ; en arrière, les murs sont protégés par des hourds nouvellement dressés. Des deux côtés on se prépare à une action décisive. Les gens de Toulouse commencent l’attaque : ils sortent de toutes parts contre la gate ; en bateaux, contre les défenses de la rive gauche ; à la plaine de Montolieu, contre les postes établis entre la ville et le château Narbonnais ; du côté de Saint-Sernin, contre l’extrémité de la contrevallation.

Les Français perdent du terrain et abandonnent l’attaque des murs pour se mettre en bataille en plaine. Le comte de Montfort, qui reconnaît le péril et qui voit étendre démesurément sa ligne de bataille, craint d’être coupé ; il donne l’ordre de concentrer soixante mille combattants, se met à leur tête, et fait une charge terrible qui ramène les assiégés jusqu’à leurs défenses. Mais là les projectiles lancés de la ville arrêtent la furie des Français ; les archers et frondeurs toulousains, aguerris, se répandent en tirailleurs sur les flancs de la colonne d’attaque du comte Simon, démontent les cavaliers, et jettent la confusion dans cette agglomération. Le frère du comte est blessé grièvement, et, pendant que Simon de Montfort descend de cheval pour lui porter secours, il est lui-même frappé d’une pierre qui lui brise le crâne. Cette pierre, dit le chroniqueur, avait été lancée par une pierrière tendue par des femmes près de Saint-Sernin. Peu de jours après, une nouvelle attaque ayant encore été tentée sans succès, le siège est levé (1218).

Les restes du comte Simon de Montfort furent transportés à Carcassonne sitôt après la levée du siège et déposés dans l’église cathédrale de Saint-Nazaire. On a retrouvé dans cette église, rebâtie en grande partie au commencement du XIVe siècle, un bas-relief taillé dans le grès du pays, d’un travail très-grossier, qui provient peut-être du tombeau du comte, et qui représente la dernière phase du siège de Toulouse. Les armes et les vêtements des personnages appartiennent d’ailleurs aux premières années du XIIIe siècle. Devant un édifice muni de tours et de créneaux, on voit se développer deux rangs de palissades. Le palis intérieur est composé de pieux serrés les uns contre les autres ; tandis que la défense extérieure est composée de bois entrelacés. Entre ces deux obstacles s’étendent les lices, et le combat a lieu dans cet espace. De part et d’autre, les chevaliers plantent leurs bannières, et la mêlée s’engage autour d’eux. Au-dessous de l’édifice fortifié, dont la courtine est décorée de colonnes, est sculptée une pierrière fort curieuse dont nous présentons (fig. 1) la copie.
Sculpture.pierriere.cathedrale.Saint.Nazaire.Carcassonne.png
La verge de la pierrière est renforcée dans sa partie inférieure par deux contre-fiches, et les trois pièces de bois, leur base, sont serrées entre de larges moises, qui probablement sont de métal pesant. Six anneaux, auxquels sont attachés six cordages, sont fixés à cette base. Les trois brins composant la verge sont encore maintenus par une embrasse possédant des tourillons qui roulent dans la tête de deux poteaux latéraux munis de croix de Saint-André et de contre-fiches. Six personnes, parmi lesquelles on peut voir deux femmes, tirent sur les cordages. Au-dessus des personnages est un plancher. Un servant posté sur ce plancher place une pierre ronde dans la poche de fronde de l’engin. Nous avons présenté, à l’article Engin (fig. 13 et 14), une machine analogue à celle-ci.

L’édifice crénelé que le bas-relief montre au-dessus de l’engin est peut-être l’église de Saint-Bernin. Dans la partie supérieure de ce bas-relief est sculptée une scène représentant un mort porté par des hommes d’armes. Un ange reçoit l’âme qui, sous la figure d’un enfant, sort du cadavre. On peut donc regarder ce bas-relief comme reproduisant l’événement qui termina le siège de Toulouse de 1218.

Deux faits importants ressortent du poëme sur la Croisade contre les Albigeois. Le premier, c’est que le comte Simon de Montfort, pour posséder une armée aguerrie et compacte qui lui permette d’entreprendre et de poursuivre de longs sièges, est obligé de payer cette armée de ses propres deniers, et que, pour se procurer les sommes nécessaires, il pille et rançonne le pays. Les barons, croisés pour le rachat de leurs péchés, ne doivent que quarante jours de campagne ; après quoi ils s’en retournent chez eux, se préoccupant d’ailleurs assez peu du résultat de l’entreprise. Ce n’est pas sur ce personnel que peut compter Simon de Montfort pour réduire une ville comme Toulouse et faire des travaux de siège.

Tout chef militaire qui voulait avoir une armée propre à poursuivre et mener à fin une longue entreprise, telle qu’un siège, devait la payer le service de la milice féodale étant limité. Il fallait donc à ce chef un trésor, et il ne pouvait se le procurer que par la guerre.

En second lieu, ce poëme indique clairement la constitution d’une des municipalités du Midi à la fin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe. Tout se fait dans la ville par les capitouls : l’organisation de la défense, les approvisionnements, la solde et la nourriture des troupes concernent les magistrats municipaux. Le comte Raymond, les nobles qui viennent à son aide, n’ont qu’à se battre ; les résolutions sont prises de concert avec les autorités municipales, et les avis du comte n’ont de valeur qu’autant qu’ils sont ratifiés par ce parlement.

Quand le fils du roi de France vint plus tard pour assiéger Toulouse de nouveau, à la tête de troupes fraîches, ce n’est qu’après une délibération commune dans laquelle le comte donne son avis, que le parti de la résistance est adopté. Alors les consuls répondent des approvisionnements, de la nourriture des troupes et de la mise en état des défenses.

« Ils ordonnent[14] que les meilleurs charpentiers aient à dresser dans toute la ville, aux divers postes, les machines, les calabres et les pierrières, et que Bernard Paraire et maître Garnier s’en aillent tendre les trébuchets, car c’est là leur office. Ils désignent dans tous les quartiers des commissaires, chevaliers, bourgeois ou les plus riches marchands, pour faire fortifier les portes et commander aux ouvriers. Et tous se mettent à l’œuvre, le menu peuple, les damoiseaux, les demoiselles, les dames et les femmes, les jeunes garçons, les jeunes filles et les petits enfants, qui, chantant leurs ballades et leurs chansons, travaillent aux clôtures, aux fossés, aux retranchements de terre, aux ponts, aux barrières, aux murs, aux escaliers, aux montées, aux chemins de ronde, aux poternes et aux salles, aux lices, aux meurtrières, aux flanquements, aux réduits et échauguettes, aux guichets de communication, aux tranchées, voûtes et caponnières. Ils ont confié le commandement de toutes les barbacanes, celles de la Grève comprises, aux comtes et aux plus nobles chefs. La ville est ainsi mise en défense et doublement fortifiée. »

Nous n’avons pas ici à faire l’histoire de ces malheureuses provinces du Languedoc pendant la première moitié du XIIIe siècle. Écrasées sous la cruelle coalition des armées du Nord, livrées à l’inquisition, aux rancunes du clergé catholique, ces municipalités, si florissantes au XIIe siècle, se relevaient pour retomber plus lourdement. En 1240, le jeune vicomte Raymond de Trincavel, dernier des vicomtes de Béziers, et remis en 1209 entre les mains du comte de Foix (il était alors âgé de deux ans), se présente tout à coup dans les diocèses de Narbonne et de Carcassonne avec des troupes de Catalogne et d’Aragon, s’empare des châteaux de Montréal, des villes de Montolieu, de Saissac, de Limoux, d’Azillan, de Laurens, et vient mettre le siège devant Carcassonne.

Il existe deux récits du siège de Carcassonne en 1240, écrits par des témoins oculaires : celui de Guillaume de Puy-Laurens, inquisiteur pour la foi dans le pays de Toulouse, et celui du sénéchal Guillaume des Ormes, tenant la ville pour le roi de France. Ce dernier récit est un rapport sous forme de journal, adressé à la reine Blanche, mère de Louis IX[15]. Cette pièce importante nous explique toutes les dispositions de l’attaque et de la défense[16]. À l’époque de ce siège, les défenses de la cité de Carcassonne n’avaient pas l’étendue ni la force qui leur furent données depuis par saint Louis et Philippe le Hardi. Les traces encore très-apparentes des murs wisigoths réparés au XIIe siècle, et les fouilles entreprises en ces derniers temps, permettent de tracer exactement l’enceinte des remparts de la cité en 1240.

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Voici (fig. 2) le plan de ces défenses, avec les faubourgs y attenant, les barbacanes et le cours de l’Aude.

L’armée de Trincavel investit la place le 17 septembre 1240, et s’empara du faubourg de Graveillant, qui est aussitôt repris par les assiégés. Ce faubourg, dit le rapport, est onie portem Tholosœ. Or, la porte de Toulouse n’est autre que la porte dite de l’Aude aujourd’hui, laquelle est une construction romane percée dans un mur wisigoth, et le faubourg de Graveillant ne peut être, par conséquent, que le faubourg dit de la Barbacane. La suite du récit fait voir que cette première donnée est exacte.

Les assiégeants venaient de Limoux, c’est-à-dire du Midi ; ils n’avaient pas besoin de passer l’Aude devant Carcassonne pour investir la place. Un pont de pierre existait alors sur l’Aude[17] ; c’est celui indiqué en P sur notre plan.

Raymond de Trincavel n’ignorait pas que les assiégés attendaient des secours qui ne pouvaient se jeter dans la cité qu’en traversant l’Aude, puisqu’ils devaient venir du nord-ouest. Aussi le vicomte s’empara du pont, et poursuivant son attaque le long de la rive droite du fleuve en amont, essaya de couper les communications de l’assiégé avec la rive gauche. Ne pouvant tout d’abord se maintenir dans le faubourg de Graveillant, en G, il s’empare d’un moulin M fortifié sur la rivière, fait filer ses troupes de ce côté, les loge dans les parties basses du faubourg, et dispose son attaque de la manière suivante : une partie des assaillants, commandés par Olivier de Thermes, Bernard-Hugon de Serre-Longue et Giraut d’Aniort, campent entre le saillant nord-ouest de la ville et la rivière, creusent des fossés de contrevallation et s’entourent de palissades. L’autre division, commandée par Pierre de Fenouillet, Renaud du Puy et Guillaume Fort, se loge devant la barbacane qui existait en B et celle de la porte dite Narbonnaise en N. En 1240, outre ces deux barbacanes, il en existait une en D[18], qui permettait de descendre du château dans le faubourg[19], et une en H, faisant face au midi. La grande barbacane D servait aussi à protéger les approches de la porte de Toulouse T (aujourd’hui porte de l’Aude).

Il faut observer que les seuls points où le sol extérieur soit à peu près au niveau des lices (car Guillaume des Ormes signale l’existence des lices L, et par conséquent d’une enceinte extérieure), sont les points O et R. Quant au sol de la barbacane D du château, il était naturellement au niveau du faubourg. D’ailleurs tout le front occidental de la cité est bâti sur un escarpement très-élevé et très-abrupt. En reprenant tout d’abord le faubourg aux assiégeants, les défenseurs de la cité s’étaient empressés de transporter dans leur enceinte une quantité considérable de bois qui leur fut d’un grand secours[20]. Ils avaient dû bientôt renoncer à se maintenir dans ce faubourg. Le vicomte fit donc attaquer en même temps la barbacane du château pour ôter aux assiégés toute chance de reprendre l’offensive, la barbacane B (c’était d’ailleurs un saillant), la barbacane N de la porte Narbonnaise, et le saillant I, au niveau du plateau qui s’étendait à 100 mètres de ce côté vers le sud-ouest.

Les assiégeants campés entre la place et le fleuve étaient dans une assez mauvaise position, aussi se retranchent-ils avec soin, et couvrent-ils leurs fronts d’un si grand nombre d’arbalétriers, que personne ne pouvait sortir de la ville sans être blessé[21]. Bientôt ils dressent un mangonneau[22] devant la barbacane D. Les assiégés, de leur côté, dans l’enceinte de cette barbacane, élèvent une pierrière turque qui bat le mangonneau. Pour être autant défilé qu’il était possible, le mangonneau devait être établi en E. Peu après, les assiégeants commencent à miner sous la barbacane de la porte Narbonnaise en N, en faisant partir leurs galeries de mine des maisons du faubourg, qui, de ce côté, touchaient presque aux défenses. Les mines sont étançonnées et étayées avec du bois auquel on met le feu, ce qui fait tomber une partie des défenses de la barbacane. Mais les assiégés ont contre-miné pour arrêter les progrès des mineurs ennemis, et ont remparé la moitié de la barbacane restée debout. C’est par des travaux de mines que, sur les deux points principaux de l’attaque, les gens du vicomte tentent de s’emparer de la place ; ces mines sont poussées avec une grande activité ; elles ne sont pas plutôt éventées, que d’autres galeries sont commencées. Les assiégeants ne se bornent pas à ces deux attaques. Pendant qu’ils battent la barbacane D du château, qu’ils minent la barbacane N de la porte Narbonnaise, ils cherchent à entamer une portion des lices[23], et ils combinent une attaque sérieuse sur le point faible en I[24], entre l’évêché et l’église cathédrale de Saint-Nazaire, marquée en S sur notre plan. Comme nous l’avons dit, le plateau sur ce point s’étendait presque de niveau avec l’intérieur de la ville de I en O ; et c’est pourquoi saint Louis et Philippe le Hardi firent en dehors de l’enceinte wisigothe un ouvrage considérable sur ce saillant. L’attaque des troupes de Trincavel est de ce côté (point faible) très-vivement poussée ; les mines atteignent les fondations de l’enceinte des Wisigoths[25] ; le feu est mis aux étançons, et dix brasses de courtines s’écroulent[26]. Mais les assiégés se sont remparés en retraite avec de bonnes palissades et des bretêches ; si bien que les gens du vicomte n’osent tenter l’assaut. Ce n’est pas tout, un travail de mine est fait aussi devant la porte de Rodez, en B ; les assiégés contre-minent et repoussent les travailleurs ennemis. Cependant des brèches étaient faites sur divers points ; le vicomte Raymond de Trincavel craignait de voir d’un moment à l’autre déboucher les troupes de secours envoyées du nord, il se décide à tenter un assaut général. Ses troupes sont repoussées avec des pertes notables, et quatre jours après, sur la nouvelle de la venue des gens du roi, il lève le siège, non sans avoir mis le feu aux églises du faubourg, et entre autres à celle des Minimes R.

Cette analyse des documents qui nous restent sur le siège de Carcassonne fait connaître qu’alors, au milieu du XIIIe siècle, le travail du mineur était le moyen de destruction le plus habituellement employé contre les places bien fortifiées. Les troupes de Trincavel paraissent procéder avec méthode : elles prennent les positions les plus favorables à l’attaque, elles occupent la garnison sur plusieurs points, et sur plusieurs points faibles ; elles dirigent leurs travaux contre les barbacanes des portes, considérant celles-ci comme plus faciles à forcer qu’un front. Aussi quels soins, quels moyens puissants Louis IX, et plus tard son fils, emploient-ils pour rendre ces portes inexpugnables et pour commander les saillants et les points faibles !

Les assiégeants font ouvrir leurs tranchées de mine dans les maisons qu’ils occupent autour de la cité[27], afin de dérober leur travail aux assiégés. Ils attendent que plusieurs brèches soient faites sur divers points pour tenter un assaut général. Adossés à un fleuve, ayant une forteresse en face, ils se retranchent et s’emparent des points défendables sur la rive. Enfin, ne pouvant emporter la place après une attaque simultanée contre les défenses entamées par la mine, sachant qu’un corps d’armée arrive au secours de la garnison et va se présenter sur la rive gauche de l’Aude et tenter le passage[28], craignant de se trouver ainsi dans un campement dominé par la cité et exposé à une attaque sur les rives du fleuve, l’armée du vicomte lève le siège. Depuis le moment où elle se présente devant Carcassonne jusqu’au moment où elle se décide à retourner vers le sud, cette armée procède donc avec une connaissance pratique de l’art de la guerre assez remarquable, et qui fait un contraste avec ces expéditions folles de la noblesse française pendant le XVe siècle.

En effet, si l’on met en regard les documents militaires du XIIIe siècle et ceux du XVe, loin d’apercevoir un progrès, on signale plutôt une décadence. Sous Philippe-Auguste, sous saint Louis, sous Philippe le Hardi et Philippe le Bel, on voit des armées qui possèdent des traditions, des méthodes ; on reconnaît un ordre, une tactique, soit en campagne, soit devant les places fortes. Il semble qu’après les malheureuses journées de Crécy et de Poitiers, le lien solide déjà qui constitue les armées des XIIe et XIIIe siècles soit rompu en France, que la bravoure seule tienne lieu de l’art militaire. Du Guesclin fait une exception au milieu de ce désarroi. Lui, possède de véritables troupes et sait s’en servir. Mais, après le grand connétable, la confusion ne fait que s’accroître jusqu’au moment où le peuple entre dans l’arène, ou Charles VII et Louis XI constituent des armées royales indépendantes de la féodalité.

Ce ne sont ni les moyens d’attaque, ni les engins puissants qui manquent aux armées de la fin du XIVe siècle et du commencement du XVe : les mineurs du Nord, les engineurs, ouvriers, gens à gages, sont habiles et actifs ; mais l’ordre dans le commandement, l’art de diriger des troupes, de les répartir suivant le besoin, manquent complétement, tandis que certaines expéditions des XIIe et XIIIe siècles indiquent de la part des chefs autant de talent que d’expérience, souvent même des combinaisons profondes. L’investissement du Vexin, l’attaque et la prise du château Gaillard par Philippe-Auguste, sont des opérations militaires conduites avec toutes les qualités que l’on demande à un grand capitaine. Là, pas une fausse manœuvre, rien n’est abandonné au hasard. Le but entrevu dès l’origine est atteint pas à pas, méthodiquement, avec la prudence qui convient à un chef militaire. Les princes, les barons, les chevaliers qui avaient fait la guerre en Orient, en face des armées des califes et même des armées grecques, avaient contracté des habitudes militaires qui se perdirent quand la féodalité demeura en Occident. D’ailleurs le système féodal établi en Orient, en terre conquise, au milieu de races avec lesquelles la fusion était impossible, possède un caractère de force et d’unité, d’ordre et de mesure qu’il ne pouvait conserver en Occident, où les traditions, les mœurs antiques, les restes de l’organisation administrative des Romains, la religion, tendaient à le dissoudre. Le royaume de Jérusalem, celui de Chypre, sont des types purs du système féodal occidental ; ces suzerains ont des armées, ou du moins sont à la tête d’une organisation qui permet d’en former facilement.

La guerre faite en 1228 par les troupes lombardes à Jean d’Ibelin, sire de Baruth et roi de Chypre, les succès de ces troupes et leurs revers malgré leur nombre, sous les coups de l’armée féodale du roi, sont une des preuves éclatantes de la puissance de cette organisation développée en Orient par les barons occidentaux.

On est trop enclin à ne voir dans la féodalité que le fractionnement des pouvoirs parmi des seigneurs n’ayant entre eux que des liens souvent rompus ; on juge la féodalité sur ses derniers moments, alors que, minée par le pouvoir royal, par l’affranchissement des communes, par ses propres fautes et la ruine des grands fiefs, elle n’était plus qu’un rouage nuisible au milieu d’un État qui tendait à se transformer et à devenir monarchique.

Si la féodalité, en Occident, ne put avoir et n’eut jamais des armées, il n’en était pas de même en Orient, là où elle s’était constituée d’une seule pièce et où elle pouvait se développer conformément à son principe. L’unité d’action ressort de cette constitution. La féodalité telle que nous la voyons établie dans les royaumes de Jérusalem et de Chypre, admettait une haute cour dans laquelle tous les liges des suzerains avaient le droit de siéger. Cette sorte de parlement décidait de toutes les questions, non-seulement les procès entre gentilshommes, mais les affaires relatives à la guerre, à la transmission de la couronne, à la tutelle des princes mineurs.

En campagne, rien ne se faisait que d’après le conseil des barons, et le mot que l’on prête à Philippe-Auguste avant la bataille de Bouvines est exactement dans les mœurs militaires du temps. Le général n’obtenait le commandement supérieur, quand il y avait lieu, que par le suffrage de ses pairs, ainsi que nous l’avons vu pratiquer dans l’armée des croisés au siège d’Antioche, et ces barons des XIIe et XIIIe siècles, que l’on se plaît à présenter comme des brutaux, bons pour se jeter tête baissée dans une mêlée, étaient habituellement, au contraire, des hommes lettrés, orateurs, légistes, administrateurs et capitaines.

En 1218, les barons qui assiégeaient Damiette « charmaient les ennuis d’un long blocus en discutant les questions les plus abstraites du droit féodal » ; Philippe de Navarre, capitaine, légiste, diplomate, poëte, qui remit sur le trône de Chypre Ibelin, à l’aide de son épée et de sa haute raison, cite avec une vive admiration « la science d’Amaury II, roi de Jérusalem ; de Bohémond III, prince d’Antioche ; de Raoul de Tibériade, du sire de Baruth, du sire de Sidon et de beaucoup d’autres[29] ». Le père de Richard Cœur-de-Lion lisait Végèce sous sa tente ; et si le code féodal en vigueur dans les possessions des Francs en Syrie, à Chypre, nous fait connaître combien ces barons des XIIe et XIIIe siècles étaient instruits et prévoyants, les forteresses qu’ils ont élevées dans ces contrées mettent en lumière leur intelligence utilitaire[30].

En France, si l’on étudie avec quelque soin des places fortes telles que Coucy, Château-Gaillard et tant d’autres bâties entre la fin du XIIe siècle et le commencement du XIIIe, on reconnaît bien vite un art très-complet, au point de vue de la défense. Or, est-il possible d’admettre que des hommes si intelligents pour préparer la défense ne le fussent pas autant lorsqu’il s’agissait d’attaquer. C’est au contraire la puissance et la sagacité de l’assaillant qui développent la prévoyance et l’énergie de la défense. Les barons du XIIIe siècle n’auraient pas cherché et trouvé ces ressources défensives s’ils n’y eussent été contraints par l’habileté de l’attaque. Il faut donc reconnaître qu’un siège, à cette époque, n’était pas une opération livrée au hasard et à la bravoure de gens de guerre, indisciplinés, procédant sans ensemble et sans méthode. Les plans d’attaque n’existent plus, les descriptions sont laconiques ou faites habituellement par des gens qui n’étaient pas militaires ; mais les forteresses attaquées sont en partie debout, et leur bonne ordonnance, la prévoyance qui éclate sur tous les points, indiquent assez quelle était l’étendue des moyens offensifs.

Nous avons dit, au commencement de cet article, qu’il n’y a pas d’armée là où il n’y a pas de peuple. À l’origine du système féodal, il n’y a que des guerriers, tous à peu près égaux, et au-dessous, une plèbe qui n’a aucun intérêt à partager les dangers des nouveaux conquérants. Mais quand l’organisation féodale est arrivée à son apogée, les choses ne se passent plus ainsi, et les guerres d’Orient contribuèrent beaucoup à entraîner les populations dans les travaux militaires ; bien mieux, de roturiers elles firent des chevaliers, et des chevaliers des seigneurs, parfois des seigneurs couronnés. L’art de la guerre, par la féodalité, devenait ainsi une carrière ouverte au génie, n’apparût-il que dans les rangs inférieurs de la société.

Si de nos jours un siège est une opération souvent longue, difficile et périlleuse, qui demande un chef habile, prudent, patient et tenace, cependant les travaux préliminaires, tels que l’ouverture des tranchées, l’établissement des places d’armes et des batteries, se font à une assez grande distance des ouvrages attaqués. Avant l’emploi des bouches à feu, il n’en était pas ainsi. La place investie était aussitôt attaquée, et un siège commençait dès qu’on forçait les lices ou les barrières, qu’on attachait les mineurs aux escarpes et qu’on établissait des chats, des galeries ou des tours de bois mobiles pour renverser ou dominer les défenses. L’attaque devait être immédiate, rapprochée et partant active, incessante, pour ne pas laisser aux assiégés le loisir de détruire des ouvrages qui ne pouvaient être faits habituellement qu’après des combats acharnés au pied des murs, entre les lices ou devant les palis. Si les remparts étaient trop élevés ou trop bien garnis de hourds pour qu’il fût possible de tenter des échelades ; s’ils étaient assez épais pour résister à l’effet des projectiles lancés par les engins ou au bélier, il fallait en venir à miner. L’art de miner paraît s’être développé dans les guerres de Syrie, et avoir été particulièrement pratiqué par des hommes du Nord ; flamands, brabançons, boulonnais. Il est certain que cet art était poussé très-loin dès le commencement du XIIIe siècle.

Il y avait diverses sortes de mines et divers modes de miner. La place assiégée était-elle bâtie sur un escarpement de rocher, ou en terre pleine, ou entourée de fossés remplis d’eau, le travail du mineur se modifiait suivant ces situations différentes. Il fallait aborder le rempart, la tour ou la courtine. Si la défense était élevée sur un escarpement de rocher, des galeries de bois, s’emboîtant et sortant les unes des autres par travées comme les tubes d’une longue-vue, étaient peu à peu dirigées contre la paroi du roc. Arrivé là, le mineur s’attachait au rocher, et commençait à creuser en cheminant obliquement et en montant jusque sous les fondations ; sous ces fondations et au point de leur assise sur le roc, il traçait des zigzags horizontaux, en ayant le soin d’étayer la galerie de mine derrière lui. Quand on jugeait qu’il y avait une assez grande étendue de rempart minée, les ouvriers se retiraient après avoir amoncelé des fagots dans la galerie et mettaient le feu à ces bois ; les étais se calcinaient, et la muraille s’affaissait. Dans ce cas, l’assiégé ne pouvait ignorer que ses remparts fussent minés, puisqu’il voyait s’avancer peu à peu le chat jusqu’au roc sur lequel la défense s’appuyait. Il essayait de détruire par le feu ou par des projectiles pesants ce chat, cette galerie qui gagnait le pied du rempart ; mais, s’il n’avait pu la détruire, si les ouvriers étaient à l’œuvre, il n’avait d’autre ressource que de contre-miner. Souvent les mineurs du dehors et ceux du dedans travaillaient à quelques pas les uns des autres sans se rencontrer.

Si les défenses étaient établies en terre pleine, avec fossé sec et contrescarpe, les assiégeants ouvraient leurs galeries de mine à une assez grande distance, dans des maisons de faubourg, derrière des murs ou des plis de terrain ; ils allaient chercher le sol sous le fossé, le traversaient en tunnel, arrivaient sous les fondations des remparts, et commençaient leurs galeries et chambres étançonnées. Alors les assiégés pouvaient ignorer si on les minait, et sur quels points étaient dirigés les mineurs. Ils cherchaient à découvrir la présence de ceux-ci en plaçant sur les chemins de ronde de petits bassins pleins d’eau : quand on voyait la surface du liquide se rider, on en tirait la conséquence que les mineurs travaillaient sous ce point, et l’on contre-minait. Si la place était entourée d’eau, pour attacher le mineur aux remparts, on comblait peu à peu le fossé au moyen de boyaux de tranchées par lesquels on apportait des matériaux ; on formait ainsi une chaussée sur laquelle le chat était successivement allongé jusqu’au moment où l’on atteignait l’escarpe. Alors s’attachait le mineur. Cette façon de procéder, comme la première, désignait à l’assiégé le point où l’on sapait ses murailles ; s’il ne pouvait s’opposer à cette sape, il se remparait en arrière. Quelquefois l’assiégeant n’essayait pas de pratiquer une brèche en faisant tomber quelques toises de maçonnerie, mais il creusait une galerie de mine sous les fondations, puis montant peu à peu, en s’étayant jusqu’au niveau du sol intérieur de la place, il ne laissait sur sa tête qu’une croûte bien blindée ; puis, attendant la nuit, il faisait tomber le blindage et débouchait par cette issue dans la place. Ces sortes de mines étaient pratiquées, autant que faire se pouvait, à proximité d’une porte, afin que les quelques hommes déterminés qui s’élançaient les premiers du fonds de la mine pussent se jeter sur la garde de la porte, lever les herses, et ouvrir les vantaux à une colonne d’attaque toute prête et masquée, à l’extérieur.
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La figure 3 indique la façon dont sont creusées les galeries de mine sous les maçonneries des tours en A et des courtines en B pour faire brèche. Ces galeries sont tracées en zigzag, en laissant substituer les parements intérieurs et extérieurs. Les étais sont posés en manière de chevalements, comme on le voit en D. Ces étais brûlés, le poids de la maçonnerie supérieure venant à charger sur le parement extérieur déliaisonné, s’écrase, et l’ouvrage s’écroule en glissant par le pied, de façon à former un talus permettant à une colonne d’assaut de s’élancer sur les décombres. La coupe de la tour A montre en a la galerie de mine passant sous le fossé avec une inclinaison vers le dehors pour éviter que les mineurs ne soient noyés, dans le cas où — comme cela se pratiquait — les assiégés ayant assez d’eau à leur disposition, auraient cherché à remplir les galeries. Les étais brûlés, la maçonnerie de la tour ne pouvait manquer de s’écrouler, ainsi que l’indique le trait bc, le pied de la bâtisse glissant en c. En C, est une galerie directe, destinée à déboucher dans la place sans faire brèche. Dans un assez grand nombre de places fortes des XIIe et XIIIe siècles, on peut constater l’emploi de ces moyens, soit par la façon dont les remparts se sont écroulés, soit par les restes mêmes des galeries de mine incomplètement rebouchées[31]. Pour parer à ces dangers, les constructeurs militaires établissaient souvent le rez-de-chaussée des tours sur un plein massif[32], ou, s’ils faisaient les parements avec de la pierre de taille d’une médiocre dureté, ils avaient le soin de composer les massifs en cailloux, en moellons très-durs, ou bien encore, si l’ouvrage avait une grande étendue, comme une forte barbacane ou une très-grosse tour, ils pratiquaient tout au pourtour de la maçonnerie, sous le talus, une galerie de contre-mine dans laquelle venaient déboucher les mineurs ennemis et où ils étaient reçus comme on peut l’imaginer.

C’est ainsi qu’était conçue la chemise du donjon de Coucy.

Nous avons donné le plan d’ensemble de ce château dans l’article Château (fig. 16), et ce plan fait assez comprendre quelle était la destination de cette chemise : elle isolait complétement le donjon, tout en ménageant à sa garnison une sortie sur les dehors, sortie bien masquée, bien défendue. Un plan de détail (fig. 4) explique la disposition de cette sortie.

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Au-dessus du talus, la chemise a 4m,92 d’épaisseur (deux toises et demie), et au niveau du fossé A du donjon, 8m,45[33]. Tout l’espace ab est donc occupé par le talus. C’est sous ce talus qu’est pratiquée la galerie B de contre-mine. Les assiégés y arrivent, soit de l’intérieur du château par l’escalier C ; encore faut-il ouvrir le vantail D barré et lever la herse H ; soit par le fond du fossé A du donjon. La poterne P permettait d’aller de cette galerie B, en traversant le grand fossé F sur le ponceau de bois p, jusqu’à une autre poterne extérieure percée dans le mur de la baille et munie d’un pont-levis ; ce ponceau était commandé par la grande courtine G du château[34] et crénelé en E contre le grand fossé. Ainsi l’assiégeant se fût-il emparé de ce fossé, qu’il ne pouvait empêcher la garnison du donjon de se mettre en communication avec les dehors ; car la poterne extérieure est elle-même commandée par une des tours du château. Il ne faut pas omettre de dire que le grand fossé F est creusé dans le roc et qu’il a 25 mètres de largeur environ. Si l’assiégeant, maître de la baille, était parvenu à s’établir dans ce fossé sous des galeries blindées, à couvert des projectiles lancés du chemin de ronde de la chemise, et qu’il voulût ruiner cette chemise, il ne pouvait guère le faire qu’au niveau même du fond du fossé. Alors, ayant creusé la maçonnerie à un mètre de profondeur, il rencontrait sur sa tête la galerie de contre-mine.

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La coupe (fig. 5) faite de O en M sur le plan précédent montre en effet en l le fond rocheux du grand fossé, et en R la galerie de contre-mine de la chemise sous le talus. En S (voyez sur le plan), est une source abondante au niveau du sol de la galerie, creusée en forme de puits (voyez en S′ sur la coupe). En supposant que les assiégeants eussent miné sous la galerie de contre-mine, il était aisé aux assiégés d’empêcher de mettre le feu aux étais de la mine.

Ces soins, ces précautions infinies, sont la preuve de la valeur et de l’habileté des mineurs à cette époque[35]. La galerie de contre-mine ne diminue en rien la force de la chemise ; puisque cette galerie est ménagée sous le talus. Au milieu de l’arc de la chemise, la galerie est en communication directe avec le chemin de ronde supérieur par un escalier construit sur plan barlong[36].

Les assiégeants tenaient avant tout, quand ils avaient affaire à une place importante, à s’emparer des barbacanes, parce que les barbacanes prises, il devenait impossible aux assiégés de tenter des sorties, et qu’alors les travaux du siège pouvaient se poursuivre sans avoir à craindre leur destruction. Les pierrières, mangonneaux, trébuchets, n’ayant guère qu’une portée de 150 mètres, il fallait, pour établir des batteries de ces engins, s’assurer d’abord que les assiégés ne pourraient venir instantanément les briser ou les incendier. D’ailleurs les barbacanes, formant des saillants considérables, donnaient par conséquent des flanquements qu’il fallait tout d’abord enlever aux assiégés. Quand les barbacanes, étaient prises, quand les lices, étaient occupées ou enfilées par des ouvrages extérieurs, l’investissement était effectif et les opérations du siège étaient menées régulièrement. Les assiégés, à l’aide d’engins dressés sur des plates-formes ou sur des tours, ou derrière les courtines, ne pouvaient empêcher la poursuite des travaux des assiégeants, qui se garantissaient par des épaulements, des mantelets, et qui, derrière des clayonnages, postaient des archers et des arbalétriers occupés sans cesse à couvrir de projectiles les crénelages des chemins de ronde. Les premières opérations des assiégeants, devant une place bien garnie et bien défendue, consistaient donc à s’emparer d’abord des barbacanes. Ayant les barbacanes, on avait les lices ; ayant les lices, la garnison ne pouvait plus sortir de la place, et alors commençaient les travaux de mine pour faire brèche, ou encore l’approche des beffrois destinés à jeter une colonne d’attaque sur les chemins de ronde[37].

En 1216, Louis, fils de Philippe-Auguste, avait été mettre le siège devant le château de Douvres, à la tête d’un nombreux corps d’armée. Devant le château de Douvres était une barbacane bien palissadée de troncs de chêne et entourée d’un fossé. Louis laissa une partie de ses troupes en bas, dans la ville, et alla s’établir sur la falaise devant la forteresse, afin de compléter l’investissement. « Lors fist Looys drecier ses pierières et ses mangouniaux pour jeter à la porte et au mur ; si fist faire .i. castel de cloies moult haut, et un cat por mener au mur ; ses mineours fist entrer el fossé, qui minèrent la piere et la tierre dessous le roilleis. Puis les fist assaillir as chevaliers de l’ost ; si fu tantost la barbacane prise…[38] » Pour prendre la barbacane du château de Douvres, on élève en face un bastillon de clayonnages rempli de terre, suivant l’usage. On obtient ainsi un commandement sur les ouvrages de la barbacane ; on place une batterie d’engins sur ce bastillon, puis on fait avancer un chat dans le fossé, jusqu’au pied du talus portant la défense en bois, et l’on mine sous ces défenses. La barbacane prise, Louis fait miner une des deux tours de la porte, qui s’écroule. La colonne d’assaut s’élance ; mais les assiégés la repoussent avec vigueur, puis barricadent la brèche et y accumulent des troncs de chênes, des chevrons, des madriers, si bien que la place ne tombe pas au pouvoir des Français. Nous voyons toujours les assiégeants établir devant les places ces bastillons, ces châteaux terrassés, revêtus de palis ou de clayonnages, pour dresser leurs batteries d’engins. C’est l'agger des Romains. Au siège de Toulouse, le château Narbonnais (terrassé en partie par Simon de Montfort) en tient lieu. Parfois même ces bastillons deviennent de véritables lignes avec leurs courtines et leurs flanquements, le tout terrassé. C’est de là que partent les tranchées qui aboutissent au fossé et permettent de faire avancer les chats. Ces chats, dont nous avons parlé ailleurs déjà[39], étaient montés hors de la portée des engins des assiégés, amenés sur des galets ou rouleaux jusqu’au bord du fossé, puis poussés sur des remblais jusqu’au pied des remparts. Ainsi les assiégeants avaient-ils une galerie bien couverte par de forts madriers garnis de lames de fer, de peaux fraîches ou de terre mouillée, qui permettait aux mineurs de s’attacher au pied des murs, et plus tard, quand les mines étaient prêtes, aux hommes d’armes de se précipiter dans la place. Ces chats, comme nous l’avons dit plus haut, se composaient parfois de deux et même de trois travées rentrant les unes dans les autres, comme l’indique la figure 6, en A.
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Ainsi, après avoir fait une tranchée en pente dans la contrescarpe du fossé (voyez l’ensemble B, de a en b), après avoir fait de la terre de cette tranchée un agger à droite et à gauche en C, on faisait approcher le chat A avec sa travée de doublure D, celle-ci posée sur des galets comme le corps principal ; puis, par l’orifice antérieur, on apportait peu à peu des remblais dans le fossé, on faisait rouler la galerie intérieure au fur et à mesure de l’avancement du remblai, et ainsi jusqu’à ce que l’orifice antérieur de la galerie intérieure eût touché le pied du rempart ou le roc. Pendant ce temps, du terre-plein des bastillons extérieurs, les assiégeants faisaient pleuvoir sans trêve une grêle de grosses pierres sur le point attaqué ; les hourds H étaient mis en pièces, et les archers et arbalétriers couvraient les crénelages de projectiles. La rapidité avec laquelle, à l’aide des mangonneaux, on détruisait les hourds, la facilité que l’on avait à les incendier, firent adopter les mâchicoulis de pierre avec crénelages également de maçonnerie. Ce système de défense paraît avoir été d’abord adopté en Orient, car on en voit sur des défenses chrétiennes de Syrie qui datent de la fin du XIIe siècle, c’est-à-dire un siècle environ avant leur emploi en Occident. Mais il ne faut pas oublier que les Orientaux possédaient des engins supérieurs aux nôtres, et que l’efficacité de leur tir dut faire adopter promptement, par les Occidentaux établis en Syrie, les chemins de ronde avec gardes de pierre. En adoptant les mâchicoulis avec crénelages de pierre couverts, pour résister plus efficacement aux machines de jet, on renonçait aux meurtrières percées à la base des remparts, et au contraire on tenait à donner à ces soubassements une très-forte épaisseur, une parfaite homogénéité et une grande dureté, pour présenter aux mineurs des obstacles plus sérieux. Les châtelets terrassés, ou bastillons, étaient parfois assez élevés pour permettre aux armées assiégeantes de commander les défenses des assiégés. Pour élever un bastillon, on profitait des dispositions du terrain. Aussi, dans l’établissement des places fortes, avait-on la précaution de planter en face des approches accessibles ou dominantes, une ou plusieurs tours plus élevées que les autres. Ces tours étaient souvent voûtées à tous les étages, avec une plate-forme au sommet pour permettre de disposer des batteries d’engins qui commandaient les alentours ; ce qui n’empêchait pas les constructeurs de forteresses d’élever des ouvrages avancés beaucoup plus étendus qu’on ne le suppose généralement, afin de retarder d’autant les approches des points attaquables. Quand on examine avec attention les alentours des châteaux et places fortes des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, on retrouve encore des traces de terrassements à des distances de 100 et 150 mètres des remparts, et ces terrassements, qui n’avaient qu’un très-faible relief, étaient couronnés de palissades. Ces terrassements avec leurs fossés étaient assez forts cependant pour qu’après quelques assauts infructueux, on dût avoir recours à la mine pour s’en emparer.

Nous trouvons dans un roman du XIIIe siècle : Messire Gauvain, par le trouvère Raoul[40], une description assez curieuse d’un siège de château par les gens de la dame de Gautdestroit. Les assiégeants commencent à reconnaître la place ; ils trouvent un point faible où les murs sont bas, où le fossé est comblé et les maçonneries dégradées. Ils s’établissent en face de ce point, et font leur rapport au chef (la dame de Gautdestroit). Alors on fait arriver les troupes, on charrie les mangonneaux et les pierrières, et l’on investit la forteresse entièrement. Une pierrière est dressée en face de la courtine faible ; deux mangonneaux sont élevés devant un pont-levis pour le détruire, ainsi qu’un hourdage. Les assaillants bâtissent encore un castillet de dix toises de hauteur[41]. Dans le hourdage de bois qui le couronne s’est posté le chef avec ses archers, des lansquenets et des arbalétriers. Cinq jours sont employés à dresser ces ouvrages et à monter les engins. Après quoi on attaque les lices, puis les remparts. Pendant les assauts, les engins jettent force pierres sur les défenseurs du château[42]. Ceux-ci repoussent l’assaut en jetant pierres et carreaux, charbons brûlants et eau chaude. L’assaut n’ayant pas réussi au gré des assiégeants, la nuit[43], plus de vingt mineurs descendent dans le fossé pour percer la muraille : ils parviennent à en faire tomber trois toises ; mais aussitôt les gens du château apportent de gros troncs d’arbres, élèvent un hourdage en dedans du mur écroulé, etc.

Il est nécessaire peut-être de présenter avec plus de précision ces dernières opérations d’un siège régulier au XIIIe siècle. Réunissant donc les divers documents écrits que l’on possède, les figurés épars dans les manuscrits ou bas-reliefs, et surtout les restes, soit des forteresses attaquées, sur les points d’attaque, soit des ouvrages élevés par des assaillants, on peut prendre une idée assez exacte des travaux considérables que nécessitait la prise d’une place forte bien défendue.

Dans les fortifications du XIIIe siècle, les tours sont espacées entre elles de 50 mètres au plus, c’est-à-dire de la portée droite d’un carreau d’arbalète. Les fossés ont de 10 à 15 mètres de largeur, s’ils sont remplis d’eau, quelquefois plus, s’ils sont secs. La hauteur des courtines, du sol du crénelage au niveau de la crête de la contrescarpe, varie de 8 à 12 mètres. Les tours dominent toujours les courtines. Il arrive que les courtines atteignent une hauteur plus considérable, mais cela est rare[44].

Quand on attaquait une enceinte bâtie dans de bonnes conditions, bien flanquée, munie de hourds, garantie par des fossés, on choisissait un saillant, ainsi que cela se pratique encore aujourd’hui ; mais le point de l’attaque, celui où l’on voulait faire brèche et livrer l’assaut, était rarement une tour. Les tours étaient fermées à la gorge ; les mineurs qui parvenaient à y pénétrer s’y trouvaient entourés, et devaient percer l’autre partie du cylindre pour s’introduire dans la ville. On dirigeait donc l’attaque perpendiculairement à une courtine entre deux tours. Il fallait alors détruire les flanquements de cette courtine, c’est-à-dire les défenses des tours à droite et à gauche.

Les barbacanes et les lices prises, la garnison enfermée dans la défense principale, la place investie, on cheminait par des tranchées jusqu’à la contrescarpe du fossé. Comme les tours avaient des commandements considérables, il fallait défiler les tranchées par des épaulements et des palissades ou des mantelets, d’autant plus élevés, qu’on approchait davantage de la contrescarpe. Ces tranchées ayant atteint le bord du fossé en face du point d’attaque, on apportait des fascines, des clayonnages, et l’on se faisait une première couverture à l’aide de ces matériaux contre les projectiles des assiégés ; on plaçait là deux pierrières qui, bien que dominées, envoyaient des blocs de pierre sur les hourds ou par-dessus les murailles, occupaient les assiégés, et pouvaient détruire leurs engins disposés derrière les chemins de ronde, soit sur le sol de la place, s’il était élevé au-dessus du sol extérieur, soit sur des plates-formes de charpente dressées derrière les courtines. Sur ce point affluaient alors des bois, des claies, des fascines, de la terre, et toujours, en se couvrant par un épaulement antérieur, on élevait un bastillon rectangulaire, terrassé entre les clayonnages jusqu’à la hauteur convenable pour battre les tours voisines et la courtine. Le bastillon élevé avec des pentes pour y monter, on le garnissait, en face de la courtine attaquée, d’un haut mantelet de bois de charpente et de claies, revêtu de grosses toiles, de feutre, de peaux fraîches, pour arrêter les carreaux des assiégés et amortir les pierres ou les feux lancés par leurs engins. Sur la plate-forme du bastillon, deux pierrières étaient dressées. Or, en prenant la dimension d’une pierrière, d’après la donnée de Villard de Honnecourt[45], on trouve, pour le patin de cet engin, 12 mètres de longueur et 7 à 8 mètres de largeur. Pour placer deux engins de cette taille, il fallait que la plate-forme (en la supposant carrée) eût 24 mètres de côté. Ces deux pierrières battaient les deux tours flanquantes sans relâche, détruisaient leurs hourdages, et des arbalétriers postés, soit sur cette plate-forme, soit sur les épaulements des tranchées, tiraient sur tous les défenseurs qui se présentaient pour réparer les dommages ou tirer à découvert. Une ou plusieurs pierrières étaient, en outre, chargées de détruire la batterie d’engins que les assiégés ne manquaient pas d’établir en arrière de la courtine. Cependant, sous le bastillon, avait été réservé un passage, un couloir dans lequel était amené un chat, comme celui présenté figure 6. Si l’assiégeant, avec ses engins, était parvenu à détruire les hourds des défenseurs, à cribler les crénelages, à brûler même les ouvrages de bois en les couvrant de projectiles incendiaires, alors, pendant la nuit, on faisait sortir le chat de son couloir ; il était roulé sur des terrassements et des fascines jusqu’au pied de la courtine, et les mineurs y étaient attachés. L’assiégé n’avait plus que la ressource, ou de contre-miner, ou de se remparer en arrière, soit de l’issue de la galerie de mine, soit de la brèche, si les mineurs faisaient tomber une partie de la muraille.

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En supposant que nous ayons à suivre ces diverses opérations sur le terrain (fig. 7) : En A, est tracée la courtine attaquée, flanquée de ses deux tours espacées l’une de l’autre de 50 mètres. En B, est le fossé. Les assiégeants ont cheminé jusqu’en C par les tranchées D. Là ils ont commencé à dresser le bastillon E. Comme en pareil cas il faut se hâter, cet ouvrage est élevé par étages, en n’employant que des bois courts, faciles à manier[46]. En G, est figuré un angle du bastillon commencé. De gros pieux a de 3 à 4 mètres de longueur sont fichés en terre, reliés par des entretoises horizontales g et par des goussets h. Entre ces sortes de châssis sont attachés les panneaux de clayonnages H, également fichés en terre. Quand toute la partie antérieure I (en face de l’ennemi) est ainsi établie, on apporte de la terre, des branches, des fascines, dans l’espace clayonné, puis on monte un second rang de piquets et de clayonnages b ; on continue à garnir de terre. À mesure que l’ouvrage s’avance sur le devant, on le complète en arrière, et on le monte à la hauteur voulue, ainsi que la rampe K, qui conduit à sa partie supérieure. Sur cette plate-forme sont posés de forts madriers, puis les pierrières en batterie, destinées à détruire les défenses des tours. Pour battre les engins des assiégés M, une petite plate-forme est supposée établie en L. Le chat est amené dans la galerie O, ménagée sous le bastillon. Bien abrité, il peut attendre le moment où on le coulera en O′, dans le fossé, sur des remblais jetés par son orifice antérieur. Une vue cavalière (fig. 8) fera, pensons-nous, complétement saisir cet ensemble de travaux, qui ne pouvaient se faire qu’avec beaucoup de monde et assez lentement.
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Pendant des semaines, des hommes de corvée n’étaient occupés qu’à abattre et charrier du bois, à façonner des claies, à tresser des cordages, à fendre du merrain. Les chefs militaires donnaient habituellement ces travaux à l’entreprise, comme nous l’avons vu plus haut, et ces entrepreneurs ont des noms roturiers.

Mais une entreprise telle qu’un siège d’une place forte importante était longue, dispendieuse ; la défense, depuis le milieu du XIIe siècle jusque vers le milieu du XIVe, conserve évidemment une supériorité sur l’attaque. Jusqu’à cette dernière époque, le système d’attaque des places ne se modifie pas d’une manière sensible. Le temps des grands sièges est passé en France, et les deux batailles de Crécy et de Poitiers se livrent en rase campagne. Mais, sous Charles V, Bertrand du Guesclin ne s’en tient plus guère aux traditions, et, comme tous les grands capitaines, adopte un système d’attaque nouveau alors, et qui lui fait obtenir des résultats surprenants. Du Guesclin laisse de côté les moyens lents qui découragent les troupes et exigent un attirail considérable, des terrassiers, des approvisionnements énormes de bois, des charrois difficiles dans des provinces où les routes étaient rares et mauvaises. Grâce à son coup d’œil prompt, à sa bravoure personnelle, à la confiance de ses troupes dévouées et aguerries, composées en grande partie de routiers habitués aux fatigues, il ne s’embarrasse pas d’investir méthodiquement les places ; il se présente sur un point qu’il sait choisir, dresse ses machines, attaque les abords avec furie, pousse les assiégés l’épée dans les reins, et, sans leur donner le temps de se reconnaître, les fatigue et les déconcerte par des assauts successifs, pendant qu’il couvre les remparts d’une pluie de projectiles. Quelquefois il prend les villes par des coups d’audace.

À la tête des gens de Guingamp, il se présente devant le château de Pestien, place très-forte et bien munie. Il vient droit aux bailles, fait appeler le châtelain et le somme de se rendre. Le châtelain le raille, et lui répond qu’il ne saurait livrer place aussi forte et où il peut tenir un an.

«Chastelain, dit Bertran, vous serez deslogiez ains qui passe .III. jours, tout mal gré qu’en aiez[47]

Dès l’aube, le lendemain, tout est préparé dans le camp de du Guesclin pour attaquer. Les arbalétriers, couverts de leurs pavois, sont ordonnés devant les lices. Dans un bois proche de la place ont été concentrés mille hommes de corvée et cent chars attelés, pour préparer les engins nécessaires et les transporter au point indiqué. Près des fossés s’avancent les arbalétriers, qui commencent un tir nourri contre les crénelages. Des échelles apportées de Guingamp sont disposées derrière les lignes d’arbalétriers.

D’autre part, les gens du château ne restent pas oisifs. En vingt endroits ils ont fait, sur les chemins de ronde supérieurs, des dépôts de tonneaux et de barils remplis de terre et de cailloux, de pains de chaux vive[48].

Bertrand, présent partout, encourage son monde à tenir bon :

« Or avant ! bonne gent, soiez fier et esmaux ;
Assailliez fièrement, ce sera nos hostaux ;
Anuit y logerai, ains que couche solaux[49]. »

Il fait forcer les défenses de la baille devant lui. On apporte alors les échelles ; les archers et arbalétriers assiégeants redoublent leur tir : nul ne peut se montrer entre les merlons sans être frappé[50]. Les bourgeois de Guingamp comblent les fossés de fascines. Sur les échelles se précipitent les soldats armés pour l’assaut, portant attachés sur leur tête pavois, écus nervés.

En même temps Bertrand fait briller et jeter bas la porte du châtelet[51], force cette première entrée, et se présente sur la chaussée qui, de ce châtelet, conduit à la porte du château, dont la herse est abaissée. Sur cette chaussée se trouvent les défenseurs. Bertrand fait avancer ensemble vingt arbalétriers pour couvrir ses assaillants. Ceux-ci s’avancent avec leurs échelles, les plantent contre les défenses de la porte ; les hommes d’armes attaquent les restes des défenseurs du châtelet. Cinquante soldats ont déjà gagné les crénelages, et un écuyer de Normandie, s’adressant à du Guesclin :

« Sire, votre pennon, pour Dieu, je vous en prie ! »

Il le plante sur le parapet. La herse est levée, et les assaillants se précipitent sous la porte[52]. Mais le châtelain se jette en désespéré avec quelques hommes contre les gens de Bertrand, il en tue plusieurs ; puis, avisant une charrette, il la fait rouler en travers du passage. Appelé par un soldat devant Bertrand, il rend la place. Ce n’est pas la seule occasion où du Guesclin emploie ces procédés expéditifs pour s’emparer d’une forteresse, ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs de réunir avec une prévoyance rare tout ce qui est nécessaire pour faire un siège en règle. Nous voyons même qu’en attaquant le château de Pestien[53] par eschelades et de vive force, il a eu le soin de réunir à son corps d’armée cent chariots et mille ouvriers, et qu’il emploie toute une nuit à couper du bois et à préparer des engins.

Au siège de Meulan, du Guesclin s’empare hardiment de la baille, des ouvrages avancés, sans travaux préparatoires, et il force la garnison à se retirer dans le donjon qui commandait le pont sur la Seine. Les soldats de Bertrand ne peuvent la prendre de vive force. Ordre est donné de miner cette tour. Les mineurs ont avec eux des hommes de garde pour les défendre au besoin, si l’assiégé évente la mine ; mais les précautions sont si bien prises et la terre enlevée avec de telles précautions, que la garnison n’a pas connaissance du travail souterrain. La mine est enfin vidée, étayée de bois graissé[54] ; le feu y est mis, et la moitié de la tour « en chéy au lez devers le mont ».

Il est évident qu’aux yeux des gens de guerre de son temps, du Guesclin, qui faisait bon marché des routines et qui emportait en vingt-quatre heures des places que l’on supposait pouvoir tenir pendant plusieurs mois, était (qu’on nous passe le mot) un gâte-métier. C’est ce que disaient les vieux généraux de la coalition, des officiers de nos armées républicaines : « On ne se bat pas comme cela ! »

Ce n’était pas seulement les commandants ennemis qui voyaient dans du Guesclin un capitaine gâtant l’art de la guerre, ses frères d’armes manifestaient aussi parfois cette opinion. Mais du Guesclin, par sa franchise, sa finesse, sa loyauté, et surtout ses succès éclatants, enlevait à ces défiances ce qu’elles pouvaient avoir de funeste. La noblesse n’était pas encore, à cette époque, dominée par la vanité jalouse qui plus tard fut si préjudiciable au royaume de France. Elle savait au besoin reconnaître la supériorité d’un chef doué d’un véritable génie, et se soumettre à son autorité. D’ailleurs, l’habile capitaine, qui sait attendre son heure, reprend bien vite la place due à son génie. Tout chevalier, et bon chevalier qu’il était, du Guesclin porta un coup aussi rude à la chevalerie, déjà fort abattue, qu’aux forteresses qui lui servaient de refuge.

Il suffit de voir comment fut conduite la petite armée qui gagna la bataille de Cocherel, pour reconnaître la supériorité militaire de du Guesclin. Bien que Charles V, à peine roi, non encore sacré, l’eût nommé, après la mort du roi Jean, mareschal pour li, ce n’était pas là un titre qui pût lui donner une autorité sérieuse sur les gentilshommes qui composaient sa petite armée, et parmi lesquels on comptait des grands seigneurs, tels que le comte d’Auxerre. Aussi, à peine entré en campagne pour s’opposer à la marche du captal de Buch qui, ayant réuni ses troupes à Évreux, prétendait surprendre le jeune roi à Reims pendant son sacre, les chefs de l’armée de du Guesclin se posent en donneurs d’avis. C’est d’abord Godefroy d’Anequin qui donne le sien, puis le sire de Beaumont[55]. Du Guesclin, qui suivait l’arrière-garde, laisse dire ; on se dirige sur le passage du captal, peu lui importe le reste. Celui-ci tenait beaucoup à dérober sa marche :

« Et faisoient grant paix, sans noise et sans cri,
Pour l’amour de Bertran qui redoubtoient si. »

D’après Froissart, le captal s’informe, auprès d’un héraut d’armes qu’il rencontre sur sa route, de la marche des Français. Le héraut répond que ceux-ci ont grand désir de le rencontrer, qu’ils ont pris le Pont-de-l’Arche et Vernon, et doivent être près de Pacy[56]. Le trouvère Cuvelier ne parle pas de ce fait ; mieux informé de ce qui se passe dans l’armée française que des gestes de l’armée du captal, il présente la troupe de du Guesclin envoyant des coureurs en avant qui ne découvrent rien. Mais Bertrand[57], arrivé à Cocherel et ayant fait traverser l’Eure à ses gens, malgré le rapport négatif des coureurs, se montre cette fois comme commandant et dit aux éclaireurs : « Vous n’êtes bons qu’à piller sur les grands chemins ; si j’eusse couru moi-même, j’aurais bien su trouver les Anglais. C’est ici leur chemin, ils y passeront, et nous les attendrons. » En effet, les Anglais se présentent bientôt sur les coteaux, vers Jouy.

L’armée de du Guesclin se trouvait postée alors dans des prairies qui ont environ 1500 mètres de largeur entre l’Eure et les coteaux assez escarpés qui bordent la rive gauche de cette rivière. Les Français avaient donc celle-ci à dos et étaient maîtres du pont qui conduit au village de Cocherel ; sur les coteaux, des bois ; sur les pentes, des haies. L’armée du captal se trouvait ainsi dans une position inabordable. Descendre en plaine, attaquer les gens de du Guesclin, ce n’était pas une manœuvre prudente, car, en examinant les localités, on reconnaît qu’entre les prés occupés par les Français et la colline, il y a une dépression et des coupures naturelles. Pendant deux jours et deux nuits, les armées s’observent. Du Guesclin s’oppose à toute attaque, le captal en fait de même de son côté. Cependant les batailles sont bien ordonnées de part et d’autre, et chacun demeure à son poste. La seconde nuit Bertrand réunit les seigneurs : « Dès l’aube, dit-il, faisons passer notre harnais et notre bagage de l’autre côté de l’Eure, nous, bien ordonnez suivant nos batailles, nous les accompagnons sur les flancs et les couvrons en queue, comme si nous battions en retraite. Nous voyant ainsi tourner le dos et prêts à passer une rivière, les Anglais ne pourront résister au désir de nous attaquer et descendront la montagne. Nous, alors, ayant laissé filer tous les bagages et les valets, nous ferons face en arrière, et nous nous jetterons sur les Navarrois et les Anglais fatigués par une longue course[58]. » Les choses se passèrent ainsi que du Guesclin l’avait prévu ; mais il avait affaire à forte partie, et les gens du captal soutinrent vivement l’attaque. Alors une troupe de deux cents lances est détachée de l’armée des Français, elle tourne vers la montagne, cachée par des bosquets, puis, ayant percé des haies, elle se précipite sur les derrières du captal. Cette manœuvre décide de la journée[59].

Quand on compare cette bataille aux malheureuses affaires de Crécy, de Poitiers, d’Azincourt, on sent la main d’un vrai capitaine, prévoyant, sachant attendre, ménageant ses moyens, mais n’hésitant plus au moment de l’action.

C’était avec cette prévoyance avant l’action, et cette décision au moment suprême, que du Guesclin enleva un si grand nombre de places fortes en si peu de temps. Mais aussi ces succès, en apparence si faciles, firent que l’on modifia le système de défense. On donna beaucoup plus de relief aux ouvrages, et principalement aux courtines ; on élargit les fossés, on couronna les tours et les murs de mâchicoulis continus de pierre qui rendaient les échelades impossibles. On augmenta sensiblement les ouvrages extérieurs, en leur donnant plus d’étendue et de meilleurs flanquements. Puis l’artillerie à feu commençait à jouer un rôle dans les sièges, et sans diminuer la hauteur des commandements, en augmentant même leur relief, on traçait autour des places fortes des ouvrages de terre pour y placer des bouches à feu[60]. En 1378, les Anglais assiégeant Saint-Malo avaient quatre cents canons, dit Froissart[61]. Toutefois ces canons (en admettant que Froissart ait entendu désigner par ce mot des bouches à feu) n’étaient que d’un faible calibre, et ne donnaient qu’un tir parabolique, car ils ne purent que lancer des projectiles dans la ville, sans même tenter de faire brèche. Le commandant en chef de l’armée anglaise, le duc de Lancastre, voyant qu’il n’avançait point ses besognes avec cette quantité d’engins, et que les assauts ne pouvaient réussir, prit le parti de faire miner. « Les mineurs du duc de Lancastre ouvrèrent soigneusement nuit et jour en leur mine pour venir par dessouz terre dedans la ville et faire renverser un pan de mur, afin que tout légèrement gens d’armes et archers pussent entrer dedans. De cette affaire se doutoit grandement Morfonace (le commandant Français) et les chevaliers qui dedans étoient, et connoissoient assez que par ce point ils pouvoient être perdus ; et n’avoient garde de nul assaut fors que de celui-là ; car leur ville étoit bien pourvue d’artillerie et de vivres pour eux tenir deux ans, si il leur besognoit. Et avoient entre eux grand’cure et grand’entente comment ils pourroient rompre cette mine, et étoit le plus grand soin qu’ils eussent de la briser : tant y pensèrent et travaillèrent qu’ils en vinrent à leur entente, et par grand’aventure, si comme plusieurs choses adviennent souvente fois. Le comte Richard d’Arondel devoit une nuit faire le gait atout une quantité de ses gens. Ce comte ne fut mie bien soigneux de faire ce où il étoit commis, et tant que ceux de Saint-Malo le sçurent, ne sais par leurs espies ou autrement. Quand ils sentirent que heure fut et que sur la fiance du gait tout l’ost étoit endormi, ils partirent secrètement de leur ville, et vinrent à la couverte à l’endroit où les mineurs ouvroient, qui guères n’avoient plus à ouvrer pour accomplir leur emprise. Marfonace et sa route, tous appareillés de faire ce pourquoi ils étoient là venus, tout à leur aise et sans défense, rompirent la mine, de quoi il y ot aucuns mineurs la dedans éteints qui onques ne s’en partirent, car la mine renversa sur eux[62]… »

La mine, avec étais auxquels on mettait le feu, fut longtemps employée encore après l’emploi de la poudre à canon. L’idée de se servir de la poudre comme moyen de faire brèche ou de faire sauter des ouvrages, ne vint que beaucoup plus tard, vers le milieu du XVe siècle. Dans l’œuvre de Francesco di Giorgio Martini, architecte siennois, né vers 1435 et mort vers 1480, il est question de mines avec emploi de poudre à canon. Des plans indiquent les moyens de placer les fourneaux, de disposer les galeries et les mèches[63]. Quant aux engins à contre-poids, trébuchets, mangonneaux, pierrières, on les employa simultanément avec l’artillerie à feu vers la fin du XIVe siècle et le commencement du XVe. Froissart parle souvent, dans les sièges de la fin du XIVe siècle, de machines de jet, dont les effets étaient beaucoup plus désastreux que ceux produits par des bouches à feu d’un faible calibre[64]. On ne cessait d’ailleurs de perfectionner ces engins, comme si l’artillerie à feu ne pouvait être bonne qu’à remplacer les grandes arbalètes à tour.

Pour pouvoir prendre la ville de Bergerac, les Français, en 1377, envoient chercher à la Réole une grande machine de guerre que l’on appelait truie, « lequel engin étoit de telle ordonnance que il jetoit pierres de faix ; et se pouvoient bien cent hommes d’armes ordonner dedans, et en approchant assaillir la ville[65] ». Cet engin était donc à la fois un beffroi, un chat et une pierrière. Monté sur châssis et galets, il projetait des pierres contre les remparts ennemis tout en approchant du pied des murs ; il n’avait pas besoin d’être soutenu par des mangonneaux de position, et arrivé contre le rempart, les soldats qui le remplissaient se jetaient sur le parapet et sapaient en même temps la base de la muraille. « À lendemain la truie que amenée et achariée ils avoient, fut levée au plus près qu’ils purent de Bergerac, qui grandement ébahit ceux de la ville[66]… »

En 1369 déjà, les Anglais traînaient avec eux une artillerie que l’on employait dans les sièges, tout en se servant des grands engins. « Si exploitèrent tant (les Anglais) qu’ils vinrent devant le châtel de la Roche-sur-Yon qui étoit beau et fort et de bonne garde, et bien pourveu de bonnes pourvéances et d’artillerie. Si en étoit capitaine, de par le duc d’Anjou, un chevalier qui s’appeloit messire Jean Blondeau, et qui tenoit dessous lui au dit château moult de bons compagnons aux frais et dépens dudit duc. Si ordonnèrent les dessus nommés seigneurs (anglais) et barons qui là étoient, leur siège par bonne manière et grand’ordonnance ; et l’environnèrent tout autour, car bien étoient gens à ce faire ; et firent amener et charrier de la ville de Thouars et de la cité de Poitiers grands engins, et les firent dresser devant la forteresse, et encore plusieurs canons et espringalles qu’ils avoient de pourvéance en leur ost et pourvus de longtemps et usagés de mener[67]. »

Le perfectionnement de ces engins, l’artillerie à feu qui permettait de battre les crêtes des défenses à une distance assez longue, avaient peu à peu amené les constructeurs de places fortes à étendre les ouvrages extérieurs et même à les établir en terre pour mieux résister aux projectiles. Déjà Christine de Pisan indique les fausses braies comme nécessaires à la bonne défense des places[68]. Au commencement de la guerre, sous Charles VI, dans les sièges, il n’est plus question de ces beffrois, de ces grosses machines dont l’emploi était si chanceux. Les places sont investies, les assiégeants élèvent des bastilles à l’entour, tracent des fossés de contrevallation ; commencent à établir des épaulements munis de canons, et même encore d’engins à contre-poids, d’arbalètes à tour, essayent de faire brèche, et tentent l’assaut quand ils ont pu parvenir à ruiner un pan de mur ; ou font des boyaux de tranchée, comblent des fossés et emploient la mine. Le siège de Melun, décrit par J. Juvénal des Ursins[69], indique ces diverses opérations. Le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne viennent assiéger la ville de Melun et la font complétement investir[70]. Elle est défendue par le sire de Barbazan, de braves gentilshommes et une population dévouée. Les Anglais tracent leurs lignes de contrevallation et de circonvallation ; ils munissent de pieux et de fossés les bastilles qui sont élevées de distance en distance. « Si furent d’un costé et d’autre les bombardes, canons et vuglaires assiz et ordonnez, qui commencèrent fort à jetter contre les murs et dedans la ville : les compagnons aussi de dedans d’autre costé tiroient pareillement de grand courage coups de canon, et d’arbalestres, et plusieurs en tuoient. »

Sur divers points les Anglais étaient parvenus à faire brèche ; des pans de murs s’étaient écroulés dans les fossés. Cependant le roi d’Angleterre refusait toujours d’ordonner l’assaut. Quand un seigneur allemand, de Bavière, arriva sur ces entrefaites et se mit du côté des Bourguignons. « Il s’émerveilloit fort de ce qu’on n’assailloit point la ville, et en parla au duc de Bourgongne, lequel luy respondit que autres fois il en avoit fait mention, mais que le roy d’Angleterre n’en estoit pas d’opinion. »

Le duc bavarois obtint cependant du roi que l’assaut serait donné. On fait amas d’échelles, de fascines pour combler les fossés. Barbazan laisse les assaillants descendre au fossé et s’amasser sur un point, puis il fait apparaître une grosse compagnie de braves gens qui, sur les remparts ruinés, couvre les assaillants de projectiles pendant qu’il les fait prendre en flanc par une troupe secrètement sortie d’une poterne percée au niveau du fond du fossé. Les Bourguignons et les Allemands firent retraite, non sans laisser beaucoup des leurs, car, pendant qu’ils cherchaient à remonter le long de la contrescarpe, des arbalétriers en grand nombre, paraissant tout à coup sur la crête des murailles, leur envoyaient force viretons.

Les assiégeants firent donc miner, puisqu’ils ne pouvaient emporter la place de vive force. « De quoy se doubtoient bien ceux du dedans ; pour laquelle cause ils firent diligence d’escouter és caves, s’ils oirroyent rien, et s’ils n’entendroient point que on frappast sur pierres, ou quelque bruit ou son. » En effet, dans une des caves voisines des remparts, Louis Juvénal des Ursins entend le travail des mineurs ; il s’arme d’une hache et se dirige vers l’endroit où il suppose que vont déboucher ces mineurs. « Louys où vas-tu ? » lui demande Barbazan. « À l’encontre des mineurs. — Frère, tu ne sçais pas encore bien ce que c’est que de mines, et d’y combattre, baille-moy ta hache. Et luy fit la-dessus coupper le manche assez court, car les mines se tournent souvent en biaisant, et sont estroites, voila pourquoy de courts bastons y sont plus nécessaires ; luy-même y vint avec autres chevaliers, et escuyers, lesquels apperceurent que les mines de leurs ennemis estoient prestes, pour ce on fit hastivement faire manières de barrières, et autres habillemens et instrumens pour résister à l’entrée ; et pour ce que ledit seigneur vid la volonté dudit Louys, il voulut qu’il fut le premier à faire armes en ladite mine : ceux de dedans mesmes envoyèrent quérir manouvriers pour contreminer, lesquels avoient torches et lanternes, aussi avoient les autres. Quand ceux du dedans eurent contreminé environ deux toises, il leur sembla qu’ils estoient près des autres : si furent faites barrières bonnes et fortes, et les attachèrent : pareillement les autres apperceurent qu’on contreminoit, et tant qu’ils se trouvèrent et rencontrèrent l’un l’autre, lors les compagnons manouvriers se retirèrent d’un côté et d’autre. »

Une succession de combats singuliers se livrent au débouché de la mine. Une barre est posée en travers, et les hommes d’armes se défient et combattent à l’arme blanche de chaque côté de la barre. Le roi d’Angleterre et les principaux seigneurs viennent assister à cette sorte de joute, donnent des éloges aux vainqueurs et en font plusieurs chevaliers. « Et (le roi d’Angleterre) louoit la vaillance de ceux de dedans, lesquels s’ils eussent eu vivres, jamais on ne les eust eu, ny ne se fussent rendus. »

Ces joutes au fond d’une galerie de mine ne sont point de la guerre, et ce curieux épisode fait comprendre comment, pour la noblesse féodale, l’affaire n’était pas tant de délivrer le royaume de la domination étrangère que d’acquérir le renom de braves chevaliers et de prendre part à de belles « appertises d’armes ». Assiégeants et assiégés se connaissent, vivent ensemble après le combat. Quand fut rendue la ville de Melun, plusieurs des défenseurs se sauvèrent, « à aucuns on faisoit voye, les autres avoient amis et accointances du costé des Bourguignons… Or combien qu’ils s’attendoient de s’en aller simplement un baston en leur poing » qui furent jetés dans des culs de basse-fosse à la bastille Saint-Antoine et au Châtelet. Ceux-là n’avaient point d’amis dans le camp des assiégeants, mais ils s’étaient bravement battus pour le parti du dauphin qui les abandonnait.

Pendant cette triste période, la guerre de sièges n’existe pas pour les Français. Tout se résout en joutes et en marchés honteux. Des seigneurs prennent parti, tantôt pour le duc de Bourgogne, tantôt pour le dauphin, suivant qu’ils pensent y trouver gloire ou profit. Ou encore à la tête de quelques hommes d’armes, ils tiennent la campagne, pillent le pays, se souciant assez peu des Bourguignons ou des Armagnacs. Au contraire, les Anglais et les Bourguignons avaient des armées bien munies, bien approvisionnées. Ils prenaient villes et châteaux, soit de vive force, soit à la suite de sièges poursuivis avec persistance. Ce n’était plus le temps du bon connétable du Guesclin, qui savait si bien maintenir la discipline parmi ses troupes et ne souffrait point de négligences. Qui d’ailleurs pouvait avoir confiance en ces seigneurs faméliques, arrogants, ne se soumettant plus à la dure existence des camps, préoccupés de leur bien-être et de se ménager des accointances dans tous les partis, ruinant les pays qu’ils eussent dû protéger, toujours prêts à trahir ou tout au moins à abandonner une entreprise ?

« Que diray-je doncques de nous ? » écrit maître Alain Chartier[71], « ne quelle espérance pourray-je prendre en nos entreprinses et armées, se discipline de chevalerie et droicturière justice d’armes n’y sont gardées ? Autre chose ne se puet dire, fors que en ce cas nous allons comme la nef sans gouvernail, et comme le cheval sans frein… car chacun veult estre maistre du mestier, dont nous avons encores peu de bon apprentis. Tous peuent à peine souffire à grever par guerre les ennemis, mais chacun veult faire compaignie et chief à par soy. Et tant y a de chevetains (capitaines) et de maistres, que à peine trouvent-ils compaignons ne varletz… Maintenant sçavoir ceindre l’espée, et vestir le haulbergeon, souffist à faire un nouveau capitaine. Or advient que sont faictes entreprinses, ou sièges assis, où le ban du Prince est crié, et le jour souvent nommé pour les champs tenir. Mais plusieurs y viennent pour manière, plus que pour doubte de y faillir ; et pour paour d’avoir honte et reproche, plus que pour vouloir de bien faire. Et si est en leur chois le tost ou le tard venir, le retour ou la demeure. Et de telz en y a, qui tant ayment les ayses de leurs maisons plus que l’honneur de noblesse dont ilz les tiennent, que lors qu’ilz sont contrains de partir, voulentiers les portassent avec eulx ; comme les lymaz qui toujours trainent la coquille où ils herbergent… Ceste ignorance ou faulte de cueur est cause des durtez et rapines, dont le peuple se complaint. Car en deffault de ceulx dont on se devroit aider, a fallu prendre ceulx qu’on a peu finer et faire la guerre de gens acquis par dons et par prieres, au lieu de ceulx que leur devoir et leaulté y semonnoit. Si est faicte la guerre par gens sans terre et sans maisons, ou la greigneur part, que necessité a contrains de vivre sur autruy ; et nostre besoing nous a convaincus à le souffrir… Et quand les vaillans entrepreneurs, dont mercy Dieu encores en a en ce royaulme de bien esprouvez, mettent peine de tirer sur champs les nobles pour aucun bienfaire, ilz délaient si longuement à partir bien enuis, et s’avancent si tost de retourner voulentiers, que à peine se puet riens bien commencer ; mais à plus grant peine entretenir ne parfaire. Encore y a pis que cette négligence. Car avec la petite voulenté de plusieurs se treuve souvent un si grant arrogance, que ceulx qui ne sçauroient rien conduire pas eulx, ne vouldroient armes porter soubz autruy ; et tiennent à deshonneur estre subgectz à celuy, soubz qui leur puet venir la renommée d’honneur, que par eulx ilz ne vauldroyent de acquérir… »

Ce triste tableau n’est point chargé, mais ce n’est qu’un côté de l’histoire de ces temps de misères. Derrière cette noblesse nonchalante, égoïste, et qui ne savait plus porter les armes que dans les tournois, le peuple des villes commençait à reprendre une prépondérance marquée. Il ne lui manquait qu’un chef, qu’un drapeau autour duquel il pût se grouper. Jeanne d’Arc fut un instant comme le souffle incarné de ces populations à bout de patience et prétendant reprendre en main leurs affaires si tristement conduites par la féodalité. Autour d’elle l’idée de patrie, de nationalité s’élève, et fournit bientôt un appui solide à la royauté. Le siège d’Orléans de 1428 marque le commencement de cette ère nouvelle, et ce fait militaire clôt, pour ainsi dire, la succession des entreprises guerrières de la féodalité.

Ce fut le 12 octobre que l’armée anglaise se présenta devant Orléans par la Sologne. Le sire de Gaucourt était gouverneur de la ville. Quelques chevaliers s’y enfermèrent à la première nouvelle du danger qui la menaçait : c’étaient le seigneur de Villars, capitaine de Montargis ; Mathias, Aragonais ; les seigneurs de Guitry et de Coarraze, Xaintrailles et Poton son frère ; Pierre de la Chapelle, de la Beauce, etc. Le bâtard d’Orléans, Dunois, arriva le 25 octobre : avec lui, le seigneur de Sainte-Sévère, le seigneur de Breuil ; messire Jacques de Chabannes, sénéchal du Bourbonnais ; le seigneur de Caumont-sur-Loire ; un chevalier lombard, Théaulde de Valpergue ; un capitaine gascon, Étienne de Vignole, dit la Hire. L’importance de la place eût dû appeler un bien plus grand nombre de chevaliers, mais beaucoup préféraient rester à la cour du dauphin, réfugié au château de Loches, et qui semblait attendre là ce que le sort déciderait de sa couronne.

Les habitants d’Orléans étaient déterminés à se défendre. Les procureurs de la ville proposèrent aux bourgeois une taxe extraordinaire ; beaucoup donnèrent plus que leur taxe. Le chapitre de la cathédrale contribua pour 200 écus d’or[72]. Mais un fait plus remarquable indique les tendances des villes de France à cette époque funeste. Orléans, passant pour être la clef des provinces méridionales, beaucoup de municipalités y envoyèrent des secours en argent et en nature : Poitiers, la Rochelle, firent don de sommes considérables[73] ; Albi, Montpellier, des communes de l’Auvergne, du Bourbonnais, Bourges, Tours, Angers, firent parvenir à Orléans du soufre, du salpêtre, de l’acier, des arbalètes[74], du plomb, des vivres, de l’huile, des cuirs, etc.

Depuis 1410, Orléans se préparait en prévision des éventualités de la guerre. À dater de cette époque (environ), les comptes de la ville sont divisés en dépenses communales et dépenses de forteresse. Les procureurs[75], choisis par les habitants, étaient chargés de la gestion de ces fonds, et il faut reconnaître que cette administration municipale procéda avec une intelligence rare des intérêts généraux du pays, bien qu’alors le système de centralisation ne fût point inventé. Certes, la ville d’Orléans, en se préparant à une défense énergique, entendait garantir ses biens propres, mais elle n’ignorait pas que sa soumission pure et simple au roi d’Angleterre eût été moins préjudiciable à ses intérêts matériels que les chances d’un long siège. Les villes tombées au pouvoir de la couronne d’Angleterre étaient peut-être moins malheureuses que celles qui tenaient pour la couronne de France, impuissante à les protéger et à réprimer les abus des gens de guerre de son parti. Ce n’était donc pas un sentiment de conservation d’intérêts locaux qui dirigeait la ville d’Orléans et toutes celles restées fidèles à la royauté française, lorsqu’elles prétendaient résister aux armes de Henri V, mais un mouvement national, le patriotisme le plus pur et le plus désintéressé. Depuis plus de dix ans la France était ruinée par la guerre civile et la conquête. Les campagnes dévastées, la famine partout, le pillage des gens de guerre, Armagnacs, Bourguignons, Anglais, organisé, semblaient avoir dû réduire ces contrées à la misère et au découragement ; et cependant des villes, des bourgades mêmes, sans espérance de recevoir des secours du pouvoir royal, enseveli dans une forteresse, ou de leurs seigneurs, prisonniers des Anglais, ne comptant que sur leur patriotisme et leurs bras, prétendaient opposer une barrière à la domination étrangère, qui déjà était considérée par les trois quarts de la France comme un pouvoir légitime. Si en 1814 notre pays n’eût pas été énervé par le système d’absorption de la vie locale dans le pouvoir central, inventé par Louis XIV et perfectionné depuis, croit-on que les étrangers auraient pu aussi aisément faire cantonner leurs troupes sur le territoire ? Alors, que pouvait opposer une ville, du moment que les troupes impériales l’avaient évacuée ? présenter les clefs aux ennemis. Sachons donc reconnaître ce qu’il y a de grand et de fort dans cet esprit du moyen âge, au milieu de tant d’abus, car il a fourni le ciment qui nous constitue en corps de nation. Quand nous voyons des procureurs d’une ville, pendant dix-huit ans, employer avec économie toutes les ressources dont ils disposent à munir leur cité ; quand, au lieu de se décourager le jour où leur seigneur légitime est tombé au pouvoir de l’étranger, ils redoublent d’efforts pour défendre cette ville ; quand, seuls, abandonnés de leurs chefs naturels et du suzerain, comprenant qu’ils sont la clef d’une moitié du royaume, ayant sur les bras, non-seulement des troupes étrangères, mais encore des milices de villes voisines, ils n’écoutent que la voix du patriotisme, et, sans hésitation aucune, montent sur leurs remparts bien munis par leurs soins ; quand nous voyons cela, nous serions parfois tentés de dire, « Ramenez-nous à ce moyen âge qui savait faire de tels hommes et leur donner de pareils sentiments, et surtout, avant de le couvrir de dédains, faisons aussi bien, à l’occasion. »

Dès 1410, disons-nous, les procureurs de la ville d’Orléans font réparer les murs et la tour de la porte de Bourgogne[76] ; déjà la ville possédait des canons. En 1412, des barrières, au nombre de quinze, sont établies en avant des portes de la ville. Ces barrières étaient de bois, disposées de manière à loger des portiers et des guetteurs.

En 1415, après la bataille d’Azincourt, la ville est mise en état de défense. Vers cette époque, la ville était divisée en huit quartiers. « Chaque quartier avoit son chef ou quartenier qui commandoit à dix dizainiers. Ces derniers recevoient les rapports des chefs de rue. » Les chefs de rue étaient chargés de la police, et devaient, au premier appel, réunir leurs hommes à l’une des extrémités de la rue. En 1417, les murs d’enceinte de la ville furent également divisés en six parties, avec chacune un chef de garde, lequel avait sous ses ordres cinq dizainiers et cinquante habitants. Cette garde se renouvelait tous les jours par sixième. En cette même année on convertit une partie des meurtrières des tours en embrasures pour y placer des canons. « On pensa dès ce moment à faire faire et à mettre en état les pavas (pavois, grands boucliers) de la ville. Ils avaient trois pieds et demi de hauteur », étaient faits avec des douves barrées par dessous et recouverts de cuirs ; « des courrois servaient à passer les bras pour s’en couvrir le dos en montant à l’assaut ».

Des boulevards (boloarts) furent disposés en avant des portes, outre les barrières. Ces boulevards étaient des ouvrages de terre avec pieux aigus (fraises) d’une toise de long, posés presque horizontalement au-dessus du fossé sur l’escarpe. Ces pieux étaient reliés par des planches à bataux. On entrait dans les boulevards latéralement, par des ponts-levis posés sur chevalets. En 1428, les boulevards furent exhaussés (leur relief était de onze pieds), garnis de banquettes avec parapet et embrasures de fascines ou de pierre.

Dès 1417, une inspection à domicile faite par dix-huit commissaires (quatre procureurs de ville, quatre notaires, quatre bourgeois, quatre sergents et deux personnes non désignées) dut constater si chaque habitant était pourvu du harnois militaire exigé par les règlements de ville[77]. Vers la fin de cette année 1417, le prince des Vertus, frère du duc d’Orléans prisonnier en Angleterre, vint inspecter les ouvrages de terrassement.

En 1418, de nouvelles bombardes et des canons sont essayés hors de la ville, et l’on fait venir des pierres dures pour les tourner en boulets[78].

En 1419, les chaînes sont régulièrement tendues chaque nuit dans les rues de la ville, au moyen de treuils placés dans les rez-de-chaussée des maisons. Des cloches de signaux sont posées sur les portes, et les guetteurs reçoivent des cornets. On fait l’essai d’une grande pierrière (couillard) placée sur le pont en face du châtelet. Les poternes basses (sous les ponts-levis) sont mises en état. Jehan Martin, artillier, fournit huit grandes arbalètes d’acier, à manœuver par quatre hommes chacune. Des escaliers de bois sont disposés pour monter de la ville sur les chemins de ronde des courtines.

En 1420, du côté de la Loire, les remparts n’avaient point de parapets ; des mâchicoulis y furent posés avec parapets couverts.

En 1422, les habitants, sous peine d’amende, sont tenus de venir travailler aux fossés ; les amendes produisent 500 livres.

En 1428, les fossés sont encore approfondis et élargis (ils avaient quarante pieds de largeur et vingt pieds de profondeur). D’autres parties anciennes des remparts qui n’avaient plus de parapet sont munies de mantelets de bois avec forts poteaux scellés dans la maçonnerie.

Au mois de septembre de la même année, le recensement ordonné par le commandant de la ville fit connaître que le nombre des hommes en état de porter les armes s’élevait à 5000. Les habitants sont invités à s’approvisionner de vivres. Les faubourgs sont rasés jusqu’à une distance de cent toises des remparts (200 mètres). Les habitants s’imposent volontairement, et ils mettent le feu au faubourg des Portereaux situé sur la rive gauche de la Loire, en avant de la tête du pont. Ils renforcent le boulevard des Tournelles. Le 21 septembre, un grand canon est fondu par Jehan Duisy ; mis en batterie, ses boulets forcent les Anglais, qui commencent à se loger en aval sur la rive droite, à se retirer vers Saint-Laurent. Une fabrique de poudre est établie dans la rue des Hôtelleries. Jehan Courroyer est nommé chef des canonniers.

Pour l’intelligence de ce qui va suivre, il est nécessaire de présenter ici un plan de la ville d’Orléans avec son enceinte au XVe siècle et ses abords (fig. 9).
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L’armée anglaise se présenta donc, comme nous l’avons dit, le 12 octobre 1428, devant la tête du pont d’Orléans, du côté de la Sologne. Les maisons du faubourg des Portereaux et le couvent des Augustins sis en A avaient été détruits par les habitants pour que les ennemis ne pussent s’y loger. Les Anglais dirigèrent leurs attaques contre le châtelet des Tournelles B[79] et le boulevard qui le couvrait. Après trois jours d’attaques, le fort n’étant plus tenable, les Orléanais l’abandonnèrent en l’incendiant et en coupant une arche du pont en C. Ils se fortifièrent dans le châtelet de la Belle-Croix construit sur le pont même à la hâte et en bois ; et dans la bastille Saint-Antoine située en D[80]. Les Anglais réparent le fort des Tournelles[81], où leur commandant, le comte de Salisbury, fut tué d’un boulet de pierre lancé de la tour Notre-Dame, en E[82]. Ne se trouvant pas assez en force pour continuer le siège, le 8 novembre ils se retirèrent vers Jargeau et Beaugency, en se contentant de laisser une garnison dans le châtelet des Tournelles. Les Orléanais mirent à profit ce répit : on abattit tous les édifices et maisons des faubourgs sur la rive droite ; églises, couvents, hôtels, tout fut brûlé et rasé de manière à ne laisser en dehors des remparts qu’un espace vide et déblayé. Cependant la garnison anglaise du fort des Tournelles avait reçu des bombardes, et envoyait dans la ville des projectiles qui pesaient jusqu’à 192 livres. Deux grosses pièces mises en batterie à la poterne du Chesneau, en F, et une coulevrine montée sur le boulevard de la Belle-Croix, causaient des dommages sérieux aux Anglais : les deux canons de la poterne du Chesneau lançaient des boulets de pierre de 120 livres.

Le 30 décembre, les Anglais revinrent en force[83] du côté de Beaugency, s’emparèrent des restes de l’église de Saint-Laurent (voy. en G) après un combat très-vif, et s’y fortifièrent. Pendant toute la durée du siège la grande bastille de Saint-Laurent fut le quartier général de l'armée des assiégeants. Le 6 janvier, ceux-ci avaient élevé la bastille Charlemagne en H, dans l’île de ce nom, et le boulevard de Saint-Privé, en I, de manière à commander le cours du fleuve en aval et à donner la main à la garnison du fort des Tournelles. Les Orléanais toutefois ne laissaient pas investir leur ville sans combats. Chaque jour était signalé par des sorties, des entreprises, soit pour combattre des partis anglais, soit pour disperser leurs travailleurs.

Pendant les mois de février, mars et avril, les Anglais étendirent leur investissement. Ils élevèrent successivement, sur la rive droite, les bastilles de la Croix-Boissié, en K ; des Douze pierres, ou de Londres, L ; du Pressoir des Ars, M ; d’entre Saint-Ladre et Saint-Pouair, en N, sur la route de Paris. En amont de la Loire, sur la rive droite, à l’extrémité de l’île Saint-Loup SL, et commandant la voie romaine d’Autun à Paris, a, ils firent un gros boulevard. Puis en O, sur la rive gauche ; en amont du fort des Tournelles, le 20 avril, ils achevèrent une dernière bastille dite de Saint-Jean le Blanc. Ainsi, les Orléanais ne pouvaient qu’à grand’peine recevoir des secours par la campagne, entre la route d’Autun et celle de Paris, dans la direction P.

Grâce à cet investissement encore incomplet[84], le 29 avril, Jeanne d’Arc put entrer dans la ville avec un convoi de vivres et de munitions sorti de Blois. Ce convoi avait pris par la Sologne, et traversa la Loire en face du port de Chessy, situé en amont à 2 kilomètres environ d’Orléans. De là il poursuivit sa marche par Boigny et Fleury, et entra dans Orléans par la porte de Saint-Aignan, R. Tout le monde sait comment, huit jours après l’arrivée de la Pucelle, les Anglais furent obligés de lever le siège ; leurs troupes, démoralisées, n’osaient sortir de leurs bastilles. Il ne s’agissait plus en effet pour eux de combattre des gens de guerre, mais un peuple tout entier, plein de fureur et se précipitant tête baissée sur les obstacles. Après trois jours de combats, les Anglais sont obligés d’abandonner leurs bastilles de la rive gauche, ils perdent le boulevard et le fort des Tournelles, et d’assiégeants deviennent assiégés dans les ouvrages qu’ils avaient élevés sur la rive droite. Désormais le peuple entre dans la lice, et le rôle des armées féodales va s’amoindrissant chaque jour.

Nous avons vu qu’à Toulouse, au commencement du XIIIe siècle, c’est le peuple de la ville qui résiste aux troupes de Simon de Montfort, c’est la municipalité qui organise la défense. Jusqu’au siège d’Orléans, sur le sol de la France, il ne se présenta plus un fait semblable. On comprend facilement que ce réveil des populations urbaines dut exciter l’étonnement et même les colères de la féodalité. Pour les chevaliers français Jeanne était au moins un embarras ; c’est au peuple qu’elle s’adresse, c’est le peuple qu’elle excite à la défense du territoire. Pour les gentils-hommes anglais, la Pucelle était une instigatrice de révoltes, une révolutionnaire. Ils sentirent toute la gravité de cette influence nouvelle qui soulevait des populations au nom de la défense du sol. Elle fut condamnée au nom de cette raison politique qui croit toujours qu’avec des supplices ou des proscriptions on peut étouffer des principes nouveaux[85]. Les Anglais ne furent pas les plus coupables dans cette honteuse procédure, à laquelle présida l’évêque de Beauvais, mais bien la noblesse et le clergé de France, qui virent dans cette étrange fille comme l’âme du peuple se soulevant enfin, en face des trafics odieux qui ruinaient le pays et perdaient le royaume.

La guerre civile à l’état permanent avait d’ailleurs mis les armes entre les mains de tous. Les paysans pillés, les manants sans ouvrage et sans pain, à leur tour endossèrent la brigantine, et coururent la campagne et les bourgades, mettant à leur tête quelque noble ruiné comme eux ou quelque capitaine de soudards. Ces compagnies désolèrent tout le nord et l’est de la France, sous le nom d'écorcheurs, pendant la plus grande partie du règne de Charles VII, et formèrent le premier noyau des troupes à la solde du roi. Lorsqu’en 1444, le 1er juin, une trêve de deux ans fut conclue entre le roi français et Henri VI, il eût fallu ou licencier ces troupes, ce qui eût été une nouvelle plaie pour le royaume, ou les payer pour ne rien faire, ce que l’état des finances du roi ne permettait pas. Pour les occuper fructueusement, le siège de Metz, ville libre, fut résolu sous le prétexte le plus futile. Mais les Messins, qui possédaient une organisation toute républicaine, se défendirent si bien, qu’après six mois de blocus, car la ville ne put être attaquée de vive force, la paix fut conclue moyennant finances. C’est tout ce que demandait Charles VII[86].

Voici quelle était l’organisation à la fois civile et militaire de la ville de Metz :

Un président de la république messine ou maître échevin, nommé le 21 mars de chaque année par le primicier de la cathédrale, les abbés de Gorze, de Saint-Vincent, de Saint-Arnould, de Saint-Clément et de Saint-Symphorien. Le maître échevin avait en mains le pouvoir exécutif ; mais, sorte de doge, son pouvoir était contrôlé par le conseil des Treize, qui étaient spécialement chargés des fonctions judiciaires. Il y avait aussi le trésorier de la cité, élu chaque année le jour de la Chandeleur. Les affaires militaires étaient sous la direction de sept élus. Sept autres habitants avaient la surveillance des fortifications, des portes et des ponts. La perception des impôts, les questions de finances et l’édilité étaient sous la main de vingt et un magistrats, sept pour chaque objet. On comptait vingt amans, véritables notaires.

Mais cette république messine n’était nullement démocratique ; elle avait, comme celle de Venise, son patriciat qui se composait de six associations de familles privilégiées, désignées sous le nom de paraiges[87], et peu à peu toutes les charges électives furent dévolues aux membres de ces six associations.

La ville entretenait un corps permanent de gens de guerre à cheval et à pied[88]. Au moment du siège, en 1444, les hommes d’armes soldés étaient au nombre de trois cent douze, les arbalétriers engagés beaucoup moins nombreux. Tout bourgeois ou manant ne faisant pas partie des paraiges était requis de prendre les armes pour la défense de la cité. Cette milice était organisée par corps de métiers, et chacun de ces corps avait une portion de l’enceinte avec une tour à défendre. Les hommes des paraiges devaient non-seulement marcher en personne à la défense de la cité, mais fournir un nombre d’hommes d’armes déterminé. Les habitants campagnards du territoire de la cité se trouvaient dans les conditions faites aux bourgeois et manants.

Pendant le siège, les maîtres bombardiers étaient au nombre de dix. À l’approche des troupes des rois de France et de Sicile, les magistrats firent brûler et raser les riches faubourgs de la cité, et munirent puissamment la place. Pour compléter l’investissement de la ville, les armées royales durent faire le siège des châteaux, villages et bicoques du territoire messin, ce qui leur prit beaucoup de temps et aguerrit la population. Ce siège n’est-il aussi qu’une suite de combats, d’escarmouches, d’embuscades entre les défenseurs et les assiégeants. Ces derniers placent quelques pièces en batterie, envoient des boulets dans la place, mais ne font point de travaux d’approche et se contentent de resserrer le blocus pour affamer la ville. Il est présumable que les rois qui n’entreprenaient cette guerre, l’un René d’Anjou, que pour ne pas rendre aux Messins les grosses sommes par eux prêtées, l’autre, Charles VII, que pour faire vivre ses compagnies d’écorcheurs sans bourse délier et pour se faire donner une bonne somme d’argent, n’étaient point désireux de livrer la ville de Metz au pillage : c’eût été tuer la poule aux œufs d’or. La résistance de la ville de Metz, les détails de son gouvernement pendant le siège, l’ordre qui y règne, la bravoure des habitants, la bonne contenance des milices, n’en sont pas moins un des signes de ce temps.

Ce sont des bourgeois qui, dans toutes ces attaques et défenses de villes au XVe siècle, sont chargés de l’artillerie. Bombardiers, coulevriniers[89], ils fabriquent les pièces et les servent. Quelques-uns sont propriétaires de ces nouveaux engins et se mettent au service de leur ville avec leur pièce.

Dans les opérations du siège d’Orléans, les Anglais ne font pas d’approches : ils élèvent des bastilles, ils tentent de les réunir par un fossé de contrevallation ; ils sortent de ces forts pour combiner leurs attaques, ils s’y réfugient s’ils sont poursuivis ; mais nous ne les voyons pas creuser des boyaux de tranchée pour arriver à couvert au pied des remparts. Cependant, ainsi qu’on a pu le voir dans le cours de cet article, bien avant cette époque, les armées assiégeantes faisaient de véritables approches. Un peu plus tard, les troupes du duc de Bourgogne, quand elles assiègent une place, cheminent vers les fossés au moyen de tranchées. « Le seizième jour de juillet (1453), le duc de Bourgogne se partit de Courtray : et ala devant Gavre : et l’assiégea : et l’environna de toutes pars : et fit descendre bombardes, mortiers, et engins volans : et furent les aproches faicts, si près que faire se peut : et à la vérité la place de Gavre ne fut guères empirée de bombardes ne d’engins, fors de dessus des pans, et des tours, qui furent abatus… Et (le capitaine de la place) fit une saillie par le plus obscur de la nuit, et frapa hardiment sur les premiers qu’il trouva es tranchées et es aproches (qui furent en petit nombre et ne se doubtoyent de rien), et finalement mit iceux en fuite et desroy : et fit un grand effray sur l’artillerie[90]… »

Après la bataille de Montlhéry (1465), quand le comte de Charolais se dirige sur Paris, le roi (Louis XI) « avoit assemblé à Paris grosse armée, et grans gens d’armes… et par une noire nuict envoya les francs archers normans, faire un tranchis sur la rivière : et étoit iceluy tranchis garni d’artillerie, tellement qu’il batoit du long de la rivière et du travers : et se pouvoit on tenir à grand peine à Couflans : mais le duc de Calabre et le comte de Charolois visitèrent (reconnurent) en leurs personnes ledict tranchis : et prestement firent aporter grandes cuves à vendanger… et de ce firent gros boulovars, garnis de bonne artillerie, et tellement battoyent du travers de la rivière, que les normans, qui estoient es tranchis, n’osoyent lever la teste[91]… » Ainsi, vers le milieu du XVe siècle, faisait-on déjà des approches, des tranchées avec batteries, et l’artillerie était-elle devenue assez maniable pour qu’il fût possible de la monter promptement sur des épaulements, des boulevards de campagne, qui ressemblaient fort à nos redoutes. Les Anglais avaient une nombreuse artillerie au siège d’Orléans, et ils ne pensaient pas que les assiégés pussent y répondre[92] ? Cela expliquerait pourquoi ils ne crurent pas devoir tout d’abord faire des approches et établir des batteries. Leurs bombardes ne pouvaient qu’envoyer des boulets de pierre dans la ville par-dessus les remparts, mais non faire brèche. Il semble au contraire que les artisans français qui firent les premières pièces de métal fondu se soient préoccupés d’obtenir un tir direct, et par conséquent de faire brèche.

Leurs canons, mis en batterie au boulevard de la Belle-Croix et sur les tours du bord de l’eau, à Orléans, endommagent très-fort le châtelet des Tournelles occupé par les Anglais, et, au siège de Jargeau, les canons français détruisent des ouvrages.

Pendant le règne de Louis XI, de gros boulevards circulaires sont élevés aux saillants de quelques places[93], pour obliger les assaillants à ne commencer leurs travaux d’attaque qu’à une assez grande distance des remparts. Vers cette époque, beaucoup de tours anciennes sont terrassées pour recevoir des pièces en batterie, et leur base est entourée de douves avec escarpe et parapet, afin de les garantir contre les boulets ennemis et d’obtenir un tir rasant. À la place des barbacanes élevées pendant les siècles précédents, on établit de gros boulevards en terre qui battent au loin les approches. Ces dispositions devaient apporter dans l’art d’attaquer les forteresses des changements considérables. C’est alors qu’on commence à former, devant les places assiégées, des camps reliés par des fossés et des parapets d’où partent des boyaux de tranchées qui permettent de cheminer à couvert jusqu’à la contrescarpe des fossés. Par contre, les défenseurs étendent les travaux extérieurs pour battre ces tranchées. Peu à peu ces travaux s’éloignent du pied des vieux remparts conservés comme commandement. Ce sont d’abord des boulevards circulaires ou carrés réunis par des fronts de terre avec fossés et palissades. Puis ces boulevards changent de forme ; ils prennent la figure de grands bastions avec épaules. Entre eux, ce ne sont plus des lignes continues, mais des flèches également en terre qui protègent leurs intervalles. Ces flèches sont parfois doubles déjà à la fin du XVe siècle, et ressemblent à de véritables tenailles.

C’est en France où l’abandon des méthodes de la fortification du moyen âge est le plus rapide. L’esprit militaire du pays comprend que l’étendue de la défense est plus efficace que son accumulation, et pendant qu’en Italie, et en Allemagne surtout, on continue à édifier de gros boulevards circulaires, à croire à l’utilité des obstacles accumulés, on trace déjà, de ce côté-ci des Alpes et du Rhin, des fronts étendus avec de larges flanquements et des bastillons en flèche destinés à gêner les travaux d’approches. En 1500, l’Allemagne persiste encore à élever des défenses successives et à maintenir des commandements élevés[94] ; mais nos ingénieurs rasent les vieilles tours, remplissent de terre leur base conservée, et, en dehors, se contentent d’ouvrages terrassés bas, avec fossés et boulevards très-distancés. Ces ingénieurs de la fin du XVe siècle comprenaient très-bien déjà qu’avec l’artillerie à feu, il faut éviter que l’assaillant puisse faire converger son tir sur un point. Au commencement du XVIe siècle, cependant, après les guerres du Milanais, des ingénieurs italiens font de beaux travaux, bien entendus comme détail plutôt que comme ensemble. Les boulevards qu’ils élèvent à cette époque sont dignes d’admiration, quoique ces ouvrages aient toujours le défaut de l’accumulation des moyens défensifs et des courts flanquements.

Devant ces perfectionnements de l’art de la fortification, il s’agissait de s’établir solidement et de procéder à l’aide de moyens très-puissants. Mais tel est l’empire de la tradition, que le principe de certains systèmes d’attaque persiste en dépit des nouveaux engins adoptés. Si l’assiégeant ne fait plus des beffrois roulants, ni même des plates-formes atteignant ou dépassant le niveau des crénelages de la place attaquée, il continue longtemps encore à élever de gros boulevards en terre d’un relief considérable pour battre à distance les remparts et pour enfiler les courtines. L’artillerie ne possédait pas alors de projectiles creux, ou du moins ces sortes de projectiles n’étaient-ils employés que rarement et ne produisaient-ils que peu d’effets, à cause de la faible portée des bombardes au moyen desquelles on les lançait. Le tir à ricochet n’avait point été méthodiquement pratiqué ; il fallait voir les points à battre, et nécessairement établir des batteries de siège ayant un commandement considérable. Dès 1500 on élevait, autour des places, des bastions ou boulevards, avec épaules. Les bouches à feu couvertes par ces épaules ne pouvant être démontées par des batteries de ricochet, force était, s’il fallait éteindre leur feu, de dominer le niveau supérieur du boulevard pour envoyer des projectiles plongeants par-dessus les épaules. Aussi, dans les rentrants, établit-on, au commencement du XVIe siècle, des casemates où les pièces se trouvaient à l’abri ; puis, sur les boulevards ou derrière les rentrants des épaules, des cavaliers dont les pièces pouvaient répondre aux bouches à feu mises en batterie sur les gros boulevards des assiégeants. Ces méthodes furent suivies et perfectionnées pendant tout le cours du XVIe siècle[95]. L’Alsace fut une des contrées où ces travaux furent étudiés et exécutés avec un soin remarquable, à dater de la fin du XVIe siècle. Le traité du célèbre ingénieur Daniel Speklin, imprimé à Strasbourg en 1582, indique une suite d’observations pratiques d’une grande valeur. Speklin cherche déjà à soustraire les batteries établies derrière les épaules des bastions au tir de ricochet[96] ; il donne des moyens ingénieux pour remparer les brèches et arrêter les colonnes d’assaut. D’ailleurs il ne revêt que les ouvrages inférieurs, et ses cavaliers, ses traverses sont de terre. Il évite l’emploi de la maçonnerie pour les commandements élevés ; ce qui, à cette époque, est un progrès très-notable, puisqu’on établissait et que l’on conservait encore, en Allemagne et dans le nord de l’Italie, de grosses tours revêtues pour commander les ouvrages extérieurs. Il cherche à masquer les revêtements, et ses tracés ont une ampleur qui les distingue de la plupart de ceux qui furent suivis jusqu’à Vauban.

L’artillerie enfin changea les conditions de l’attaque, et par conséquent de la défense ; et il est intéressant d’observer comment celle-ci mit un temps considérable à se rendre un compte exact des effets du canon. Pendant toute la première moitié du XVIe siècle, la défense, encore sous l’empire des traditions du moyen âge, n’adopte que des moyens évidemment insuffisants, de petits expédients ; il semble qu’elle ne peut se résoudre à, admettre les effets puissants de l’artillerie. Mais les guerres de la fin du XVIe siècle furent une expérience cruelle. C’est pendant ces luttes que l’art de la défense se transforme réellement et laisse de côté les vieux systèmes, en cherche de nouveaux ; que des ingénieurs, à la fois militaires et constructeurs, forment un corps spécial en état de lutter contre l’artillerie à feu qui se perfectionnait rapidement. Au commencement du XVIIe siècle, en effet, l’artillerie était à peu près arrivée au point où les guerres de la Révolution et de l’Empire l’ont trouvée. En face de cette arme ayant atteint si promptement un développement considérable, l’art de la fortification se transformait lentement. Il fallait des hommes de génie pour la mettre au niveau des engins de destruction qui modifiaient si profondément l’art de la guerre, pour trouver un système pratique et qui n’entraînât pas les États et les villes dans des dépenses impossibles. Vauban sut résoudre ce problème.

Aujourd’hui il est posé de nouveau par une artillerie dont la puissance est plus que doublée. Peut-être les guerres cesseront-elles le jour où l’on reconnaîtra qu’il ne saurait être fabriqué une pièce de canon à laquelle on ne puisse opposer une cuirasse impénétrable, ni élever un obstacle qui ne soit aussitôt culbuté par un projectile. Ces deux puissances de l’attaque et de la résistance étant neutralisées, les gouvernements, faut-il l’espérer, n’auront plus pour ultima ratio que le respect de l’équité et l’appel aux sentiments moraux et aux intérêts matériels des peuples.

  1. Livre II, chap. VII.
  2. Ces défenses ne sont que des camps retranchés, des lignes propres à protéger un promontoire, une côte, contre les attaques venant de l’intérieur du pays.
  3. Chronicon mon. S. Serg, Andegav.
  4. Hist. Franc. Greg. Turon., lib. VII.
  5. Hist. des croisades, liv. III.
  6. Auteur de l'Hist. d'Alep. (Voyez les Extraits des historiens arabes relatifs aux guerres des croisades, Reinaud, § I.)
  7. Guillaume de Tyr, liv. VIII.
  8. Guillaume de Tyr, liv. XIII.
  9. Voyez les plans, dessins et photographies recueillis par M. C. Rey, sur les fortifications des croisés en Syrie pendant le XIIe siècle.
  10. Voyez la description d’un des sièges les plus longs et difficiles, entrepris par Philippe-Auguste, à l’article Château.
  11. Hist. de la croisade contre les Albigeois, Collect. des docum. inéd. de l’histoire de France, publiés par les soins du Ministre de l’instruction publique (Paris, 1837).
  12. Aujourd’hui Mountoulieu.
  13. Il n’est guère possible aujourd’hui de se rendre compte de la position du château Narbonnais, dont il ne reste pas le moindre vestige. Mais cet ouvrage, enfermé dans l’enceinte de la ville vers la fin du XIIIe siècle, laissait encore voir, il y a un siècle, ses enceintes extérieures. Des plans que possède la ville de Toulouse, et que M. Esquié, architecte du département de la Haute-Garonne, a bien voulu nous faire calquer, donnent cette enceinte, qui comprenait toute la surface du palais actuel de la Cour impériale, et était bornée, du côté de la Garonne, par la rue de l’Inquisition, au nord par la place de la Vigerie et la rue des Fleurs. Au sud, les murs du château formaient la défense de la ville ; et donnaient, au XIVe siècle, sur une barbacane qui exista jusqu’à la fin du dernier siècle. Mais du temps de Simon de Montfort, il y avait au moins cent mètres entre le château Narbonnais et l’enceinte de la ville.
  14. Voyez les vers 9 421 et suiv.
  15. Nous avons donné la traduction de ce rapport dans l’article Architecture Militaire.
  16. Le rapport du sénéchal Guillaume des Ormes, et le récit de Guillaume de Puy-Laurens, ont été publiés et annotés par M. Douët d’Arcq, dans la Biblioth. de l’École des chartes, t, II, 2e série, p. 363.
  17. Ce pont est entier encore aujourd’hui ; c’est le vieux pont, dont la construction date en partie du XIIe siècle. Il ne fut que réparé et muni d’une tête de pont sous saint Louis, ou sous Philippe le Hardi, à la fin du XIIIe siècle.
  18. Reconstruite sur une plus grande échelle par Philippe le Hardi. Mais nous avons retrouvé les fondations de l’ouvrage antérieur, actuellement sous l’église neuve de Saint-Gimer.
  19. Toute la défense du château date du XIIe siècle.
  20. « Et inde multam fustam habuimus, quæ fecit nobis magnum bonum. »
  21. « Habebant tot balistarios… »
  22. Voyez Engin.
  23. Non désignée dans le rapport de Guillaume des Ormes.
  24. « Item minaverunt ad cornu civitatis, versus domum episcopi. »
  25. « Venerunt subtus quemdam murum sarracenum, ad murum de liceis. »
  26. La porte de l’enceinte des Wisigoths existe encore, mais ne donne aujourd’hui que sur les lices de saint Louis. Elle est de construction romane et restaurée au XIIIe siècle. C’est cette porte que Besse nomme la porte des Amandiers ou des Ameliez, à cause du petit bois d’amandiers qui se trouvait dans son voisinage.
  27. « Et inceperunt minare de domibus suis, ita quod nihil sciebamus ; antequam ad licias nostras venerunt. » À cette époque, en 1240, la cité de Carcassonne était entourée de faubourgs considérables, faubourgs qui furent démolis après le siège, sur l’ordre de saint Louis.
  28. Au mois d’octobre, date du siège, l’Aude est habituellement guéable dans les environs de Carcassonne.
  29. Voyez, à ce sujet, la Notice sur la vie et les écrits de Philippe de Navarre, par M. Beugnot, Biblioth. de l’École des chartes, 1re série, t. II, p. 1.
  30. Consulter, à l’égard de ces forteresses, les mémoires publiés par M. Emmanuel Rey.
  31. Notamment aux remparts de la cité de Carcassonne, aux remparts de la baille du château de Coucy, au château (vieux) de Chauvigny.
  32. Telles sont établies les tours de la cité de Carcassonne, reconstruites sur les anciennes tours des Wisigoths.
  33. Le fossé du donjon est dallé sur maçonnerie établie sur le roc calcaire.
  34. Voyez, pour ces dispositions qui se rapportent à l’ensemble de la défense, l’article Château, fig. 16, 17 et 18.
  35. La construction du donjon de Coucy et de sa chemise date de 1225 environ.
  36. Voyez Château, fig. 16 et 17.
  37. Voyez Architecture Militaire, fig. 15 et 16 ; Engin, fig. 32.
  38. Hist. des ducs de Normandie, manuscrits de la Bibliothèque impériale, publiés par Franç. Michel (Société de l’histoire de France), 1840.
  39. Voyez Architecture Militaire (le musculus des Romains).
  40. Ce poëme a été publié par M. C. Hippeau, 1852, Aug. Aubry édit.
  41. Vers 2 877 et suiv. :

    « Un castelet ont contrefait,
    Qui bien ot .x. toisses de haut.
    Sur le castel, en l’escafaut,
    Ot mis la ames ses arciers :
    Lanceors et arbalestriers
    Y ot por cels dedens grever.
    .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   . »

  42. Vers 2 900 et suiv. :

    « Cil dehors fisent caines tendre
    Et font eskieles, por monter
    Droit as mur les font aporter.
    Si sont en contremont drecies
    Et lor perieres adrecies
    Et lor mangounialx font jeter,
    Lors veissiez pieres fonder
    Et assaillir mult aigrement.
    Et cil dedens hardiement
    Se desfendent à lors crenials
    Et jettent pierres et quarrials
    Et carbons caux et eve caude,
    Qui cels de fors art et eschaude.
    .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   . »

  43. Vers 2 928 et suiv. :

    « Au soir, quant li jors fu salis,
    Qu’il furent las et la nuis vint ;
    Vinrent li mineur plus de .xx.,
    As fossés, por le mur percier,
    As bordons et as pins d’acier.
    Si sont del mur mult aprocié,
    Qu’il l’ont en pluisors lius blecié
    Et esfondré. Icele nuit
    Qui qu’il en poist, ne qui c’anuit,
    Trois toisses en ont abatu.
    .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   . »

  44. Il n’est question ici que des enceintes. Dans les châteaux, les courtines auxquelles étaient adossés des bâtiments étaient parfois beaucoup plus élevées ; mais les défenses des châteaux sont plus variées que celles des enceintes de villes.
  45. Voyez Engin, fig. 9 et 10.
  46. Cette méthode était adoptée déjà par les Romains.
  47. Chronique de Bertran du Guesclin, par Cuvelier, trouvère du XIVe siècle, vers 3097 et suiv. (Collect. des docum. inéd. sur l'hist. de France).
  48. « On se doit garnir de grant foison de dures pierres et caillous, et mectre sur les murs et sur tours à grant quantité, et emplir plusieurs grans vaisseaulx de chaulx ; et quant les ennemis approchent, ceuls vaisseauls doivent estre lanciez jus des murs et respandue celle chaulz, laquelle entre ès yeulz des assaillans, et les rent comme avugles. » (Christine de Pisan, Le livre des fais et bonnes meurs de sage roy Charles, chap. XXXVI.)
  49. Chron. de Bertran du Guesclin, vers 3133 et suiv.
  50. « Aux créneaux ne s’osoient amonstrer, ce créez,
    Pour le trait qui venoit, qui doit etre doublez. »

  51. « La porte par devant l’ost arse et dépécie. »

  52. Il est nécessaire de faire une observation. Le trouvère Cuvelier appelle la herse une barbaquenne :

    « La barbaquenne estoit tout aval abaissie.
    .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
    La barbaquenne fu encontremont sachie (tirée)
    .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
    Et que la barbaquenne, qui fu de fer pesant,
    Estoit levée amont, lors viennent accourant. »

    On sait que le mot de barbacane est habituellement donné à un ouvrage avancé servant à couvrir une porte. Or, ici, il ne peut y avoir de doute sur la signification donnée par le poëte à ce mot : c’est une herse, et non un pont-levis. Quand l’eschelade a réussi, les soldats de Bertrand tirent la barbaquenne en contremont, ce qui signifie qu’ils la lèvent : or, ils n’auraient pas levé le pont-levis étant dans la ville, pour empêcher leurs compagnons d’entrer ; et les défenseurs, le châtelain à leur tête, ne se seraient pas précipités au-devant des assaillants en voyant le pont-levis levé amont, puisque ce pont, levé, les en eût séparés. C’est donc bien d’une herse qu’il s’agit ici. Le mot de barbaquenne appliqué à une herse est-il plus ancien que le même mot appliqué à un ouvrage avancé ? lui est-il postérieur ? C’est ce que nous ne saurions décider. Le mot barbacane appliqué à un ouvrage extérieur est employé dès le XIIe siècle. (Voy. Gloss. du Cange.)

  53. Aujourd’hui Pestivien (Côtes-du-Nord), 25 kilomètres de Guingamp.
  54. Chron. de Bertran du Guesclin, vers 4 012 et suiv.
  55. Chron. de du Guesclin, vers 4145 et suiv.
  56. Chron. de Froissart, liv, 1er, part. 2e, chap. CLXV.
  57. La narration du trouvère Cuvelier paraît plus explicite en ce qui regarde l’armée de du Guesclin que celle de Froissart. En effet, du Guesclin, en partant de Rouen pour aller à la rencontre du captal, sur la route d’Évreux, devait passer à Pont-de-l’Arche, à Vernon, mais ne dut pas pousser jusqu’à Pacy, puisqu’il arrête sa troupe à Cocherel et traverse l’Eure sur ce point.
  58. « Et cil ont respondu (les barons) : « Cilz consulz si est bons
    Tout ainsi sera fait et trestous l’ottrions.
    Dont on fait assavoir à chascun ses façons ;
    Tout ainsi c’on aprent us enfans lor leçons,
    Ainsi fu à chascun faite division. »

    Ce passage est curieux : il fallait un capitaine de la trempe de du Guesclin pour pouvoir ainsi imposer un ordre donné avec netteté à une armée composée en grande partie de seigneurs plus disposés à suivre leur fantaisie que les commandements d’un chef.

  59. Froissart raconte un peu différemment l’issue de la bataille de Cocherel. Il parle bien du mouvement tournant, mais il prétend que, pendant la mêlée, le captal fut enlevé par une troupe de Gascons de l’armée française, qui s’étaient conjurés à cet effet. Cela est un peu romanesque, mais Froissart recueille volontiers les renseignements qui peuvent être favorables aux Anglais. Cette manière de conspiration, qui décide du gain de la journée, laisse d’ailleurs au captal de Buch son rôle de grand capitaine. Il est d’abord entraîné, au dire de Froissart, à attaquer les Français par l’ardeur de ses officiers qui n’écoutent pas ses conseils de prudence, puis il est enlevé pendant l’action, ce qui lui ôte, pour ainsi dire, toute la responsabilité de la défaite de Cocherel.
  60. Dès 1340, des bouches à feu de position étaient montées autour des places fortes. «…S’en vinrent (les Français) devant le Quesnoy, et approchèrent la ville jusques aux barrières, et firent semblant de l’assaillir ; mais elle étoit bien pourvue de bonnes gens d’armes et de grand’artillerie qu’ils y eussent perdu leur peine. Toutes voies, ils escarmouchèrent un petit devant les barrières, mais on les fit retraire ; car ceux du Quesnoy descliquèrent canons et bombardes qui jetoient grands carreaux… » (Froissart, liv. I, part. 1re, chap. CXI.)
  61. Livre II, chap. XXIX.
  62. Froissart, liv. II, chap. XXXV.
  63. Voyez l’édition de ce curieux ouvrage, publiée pour la première fois à Turin, en 1841 : Trattato di archit. civile e militare di Franc. di Giorg. Martini… pubb. per cura del cavaliere Cesare Saluzzo, etc. 2 vol. de texte ; atlas.
  64. Il faut remarquer que du Guesclin ne paraît pas s’être servi de bouches à feu, soit pour la défense, soit pour l’attaque des places. Il semblerait que ces engins imparfaits ne lui inspiraient aucune confiance.
  65. Froissart, liv. II, chap. v.
  66. Froissart, liv. II, chap. vii. — Christine de Pisan, dans le Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles, décrit cette sorte d’engin (chap. xxxv) : « Quant l’on ne peut prendre le chastel par vigne (chat), ne par mouton (galerie avec bélier), l’en doit considerer la mesure des murs, et doit-on faire chasteaulx et tours de fust, et pareillement couvrir de cuir cru et mener au plus près des murs qu’on peut ; et par tel chastel de fust, on peut assaillir en deux manieres : c’est par pierres lancier à ceulx qui sont au chastel ; et aussi par pons leveys, qu’on fait qui vont jusques aux murs du chastel assigié ; l’eus fait uns petit édifices de fust, par quoy l’en meine ces chasteaulx et tours de fust près des murs ; ceulx qui sont au plus hault du chastel doivent gecter pierres à ceulx qui sont sus les murs, et ceulx qui sont au moyen estage doivent avaler les pons leveys et envayr les murs ; et ceulx qui sont en l’estage de desoubz, se ilz peuvent approchier les murs, ils les doivent foyr et miner… »
  67. Froissart, liv. I, chap. cclxxx.
  68. Le Livre des fais, etc., chap. xxxv.
  69. En 1420. — Hist. de Charles VI.
  70. Item. « Le roy Henry fist clorre son host, tout autour, de bons fossez, et n’y avoit que quatre entrées, où il y avoit bonnes barrières que on gardoit par nuit ; par quoy on ne povoit sourprendre l’ost du roy Henry. » (1420.) (Mémoires de Pierre de Fenin.)
  71. Le Quadrilogue invectif, édition d’André Duchesne, 1617. Alain Chartier fut secrétaire des rois Charles VI et Charles VII.
  72. Symphorien Guyon, t. II, p. 188.
  73. Comptes de la commune. Poitiers, 900 livres tournois ; la Rochelle, 500 livres tournois.
  74. Comptes de la commune. La ville de Montpellier envoie en 1427 à Orléans quatre grandes arbalètes d’acier pesant chacune 100 livres, plus cinq balles de salpêtre et de soufre pesant 750 livres. On reçoit d’Auvergne et du Bourbonnais 198 cloches (carreaux) d’acier pour faire des arbalètes.
  75. Plus tard les procureurs ou procurateurs furent désignés sous le nom d’échevins.
  76. Voyez Mém. sur les dépenses faites par les Orléanais en prévision du siège et pendant sa durée, etc., extrait des comptes de la ville d’Orléans, par Vergnaud-Romagnesi. Aubry, 1861.
  77. Ce harnois militaire se composait de : la heuque (jaquette), ceinte par une courroie de cuir, ou avec des attaches de cuir appelées orties ; du bacinet (casque de fer poli sans visière ni gorgerin) ; d’arcs, d’arbalètes, d’épées, de guisarmes, de haches d’armes, de pies et de maillets de plomb. La ville fit faire à cette époque quatre-vingt-seize frondes à bâton, et en 1418, mille fers de traits d’arbalètes fortes.
  78. Les tailleurs de pierre livrent 422 de ces boulets, qui pesaient de 4 à 64 livres.
  79. Voyez Pont .
  80. Voyez, pour tous les détails du siège : le Journal du siège d’Orléans, le Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, avec notes, etc., publié par J. Quicherat (t. IV, p. 94), et l'Histoire du siège d’Orléans, par M. Jollois (Paris, 1833). Dès le commencement du siège, le peuple d’Orléans prend part à la défense. À l’attaque du boulevard des Tournelles, le Journal du siège cite les chevaliers français qui s’y distinguèrent : « Pareillement, ajoute-t-il, y feirent grand secours les femmes d’Orléans ; car elles ne cessoient de porter très diligemment à ceulx qui deffendoient le boulevert, plusieurs choses nécessaires, comme eaues, huilles et gresses bouillans, chaux, cendres et chaussetrapes. »
  81. « Ce meisme jour du dimenche que les Tournelles avoient esté perdues, rompirent les François, estans dedans la cité, ung autre boulevert très fort. Et d’autre part rompirent les Anglois deux arches du pont devant les Tournelles, aprez qu’ils les eurent prinses, et y firent ung très gros boulevert de terre et de gros fagotz. »
  82. Distance, 520 mètres.
  83. Leur armée pendant la durée du siège était de 10 à 11 000 hommes. Les forces des Orléanais, vers la fin de janvier 1429, étaient à peu près égales.
  84. Il faut reconnaître que les Anglais, qui n’eurent jamais plus de 11 000 hommes devant Orléans, ne pouvaient fermer complétement les abords. D’ailleurs, en présence d’assiégés qui chaque jour faisaient des sorties, ils étaient obligés de laisser beaucoup de monde dans les bastilles. Les quelques fossés de contrevallation qu’ils avaient tenté de creuser avaient été bouleversés par les Orléanais.
  85. « Très haut et très puissaut prince et nostre très redoubté et honoré seigneur, nous nous recommandons très humblement à vostre noble haultece. Combien qui autreffois, nostre très redoubté et honoré seigneur, nous ayons par devers vostre haultece escript et supplié très humblement à ce que celle femme dicte la Pucelle estant, la mercy Dieu, en vostre subjeccion, fust mise es mains de la justice de l’Eglise pour lui faire son procès deuement sur les ydolatries et autres matières touchans nostre saincte foy, et les escandes réparer à l’occasion d’elle survenus en ce royaume ; ensemble les dommages et inconvéniens innumérables qui en sont ensuis… ; car en vérité au jugement de tous les bons catholiques cognaissans en ce, si grant lésion en la sainte foy, si énorme péril, inconvénient et dommaige pour toute la chose puhlique de ce royaume ne sont avenues de mémoire d’omme, si comme seroit, se elle (la Pucelle) partoit par telles voyes dampnées, sans convenable reparacion ; mais seroit-ce en vérité grandement au préjudice de vostre honneur et du très chrestien nom de la maison de France, dont vous et vos très nobles progéniteurs avez esté et estes continuelement loyaux protecteurs et très nobles membres principaulx… » (Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, publié par J. Quicherat, t. I. — Lettre de l’université de Paris au duc de Bourgogne, p. 8.) — L’université de Paris, en réclamant la mise en jugement et la condamnation de Jeanne d’Arc, agissait au nom des principes conservateurs. En effet, où allait-on si une pauvre villageoise pouvait impunément se faire suivre de tout un peuple au seul nom de l’indépendance nationale, et détruire ainsi toutes les combinaisons politiques des seigneurs français et anglais pour se partager le territoire ? Mais à côté de ce style amphigourique et des interrogations captieuses adressées à la Pucelle par ses juges, quelle grandeur et quelle noble simplicité dans ses réponses. « Interroguée s’elle dist point que les pennonceaulx qui estoient ensemblance des siens estoient eureux : respond, elle leur disoit bien à la fois : Entrez hardiment par my les Anglois et elle mesme y entroit. »

    Quand fut prise la ville d’Orléans, « si mandèrent (les Anglois) hastivement ces choses au duc Jean de Betfort, régent, qui de ce fut moult dolent, et doublant que aucuns de ceulx de Paris se deussent pour ceste desconfiture réduire en l’obéissance du roy et faire esmouvoir le commun peuple contre les Anglois… » Le commun peuple ne tenait plus compte des usages de la guerre ; plus de prisonuiers, il fallait exterminer les étrangers. «… Si furrent illee (il la prise de Jargean), prins prisonniers Guillaume de la Poule, comte de Suffort, Jean de la Poule son frère ; et fut la déconfiture des Anglois nombrée environ cinq cent combattans, dont le plus furent occis, car les gens du commun occioient entre les mains des gentilshommes tous les prisonniers anglois qu’ils avoient pris à rançon. Par quoy il convint mener à Orléans par nuict, et par la rivière de Loire, le comte de Suffort, son frère et autres grands seigneurs anglois, pour saulver leurs vies. » (Chroniq. de la Pucelle. Témoign. des chroniq. et hist. du XVe siècle. (Procès de condamn. et de réhabil. de Jeanne d’Arc, publié par J. Quicherat, t. IV.)

  86. Voyez le Siège de Metz en 1444, par MM. de Saulcy et Huguenin aîné. Metz, 1835.
  87. Nous trouvons une organisation semblable à Toulouse au XIIIe siècle (Croisade contre les Albigeois, vers 5 733 et suiv. :

    « Si vos cobralz Toloza per so que la tengatz
    Totz paratges restaura e reman coloratz.
    .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
    Etotz pretz e paratges pot esser restauratz,
    Que he la defendrian si vos sol i anatz. »

  88. Soldoyeurs montés, soldoyeurs à pied.
  89. Voyez le Journal du siège d’Orléans, l’attaque de Jargeau, etc.
  90. Mém. d’Olivier de la Marche, chap. xxvii.
  91. Ibid., chap. xxxv.
  92. L’artillerie des Orléanais était en effet beaucoup moins nombreuse que celle des assiégeants, mais il semble qu’elle fût mieux servie. D’ailleurs l’artillerie anglaise ne se composait guère que de bombardes à tir parabolique, tandis que les Orléanais possédaient quelques pièces envoyant de plein fouet des boulets de métal.
  93. Voyez Architecture Militaire, fig. 48 et 49.
  94. Comme à Nuremberg, par exemple (voyez Tour).
  95. Voyez le bel ouvrage de Buonaiuto Lorini, le Fortificationi, Venetia, 1609, et aussi Francesco Tensini, la Fortificatione, guardia, difesa et expugnatione delle fortezze, Venetia, 1645. — La fortification démontrée, par Errard de Bar-le-Duc. Paris, 1620.
  96. Voyez, page 33, la figure qui indique qu’alors le tir de ricochet était déjà usité.