Douce Lumière/Texte entier

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Bernard Grasset (p. 1-254).
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MARGUERITE AUDOUX


DOUCE


LUMIÈRE


ROMAN


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VI


BERNARD GRASSET





DOUCE LUMIÈRE






DU MÊME AUTEUR


marie-claire (Fasquelle).

l’atelier de marie-claire (Fasquelle).

de la ville au moulin (Fasquelle).

le chaland de la reine (Cahier du Centre).

la fiancée (Flammarion).




MARGUERITE AUDOUX


DOUCE


LUMIÈRE


ROMAN


« POUR MON
PLAISIR »-VI


BERNARD GRASSET



JUSTIFICATION DU TIRAGE

――――――――――――――――――――――――――――――――

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, LE SIXIÈME DE LA HUITIÈME
SÉRIE DE LA COLLECTION « Pour mon plaisir »,
HUIT CENT TRENTE-QUATRE EXEMPLAIRES DONT,
DIX EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL NUMÉROTÉS
JAPON 1 À 6 ET I à IV ; QUATORZE EXEMPLAIRES
SUR VELIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS ARCHES 1 À 8 ET
I À VI ; VINGT EXEMPLAIRES SUR VELIN PUR FIL LAFUMA,
NUMÉROTÉS VELIN PUR FIL 1 À 12 ET I À VIII
ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES SUR
ALFA NAVARRE NUMÉROTÉS ALFA 1 À 440 ET EXEMPLAIRE
DE PRESSE I à CCCL.


Alfa Exemplaire de presse


CCCXLIX



Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation

réservés pour tous pays, y compris la Russie.

Copyright by Editions Bernard Grasset, 1937





I


Depuis son lever, tout comme les autres jours, elle joue avec son chien. Elle joue à courir dans le verger qui entoure la très vieille maison où, par un clair matin de mai, sa venue au monde apporta aux siens l’angoisse, le deuil et un désespoir sans limite.

Aujourd’hui, elle a sept ans et c’est encore un clair matin de mai. Et si la vieille maison reste grise et triste sous les rayons du frais soleil, le verger brille, embaume et jette au vent les mille et une fleurettes qui se séparent, comme à regret, des fruits naissants.

La fillette court pieds nus, tête nue, bras nus, n’ayant pour tout vêtement qu’une souquenille de grosse toile toute rongée par le bas, et dont les accrocs mal recousus menacent de s’ouvrir, au moindre effort. Elle court le long de la haie d’aubépine taillée à hauteur d’homme et aussi impénétrable qu’un gros mur. Elle court sous les arbres, les contournant l’un après l’autre et parfois, grimpant sur l’une des grosses branches, elle reste là, perchée, à rire au nez du chien qui s’essouffle en des bonds énormes et pleure de ne pouvoir la rejoindre. Parfois aussi tout en courant elle se baisse pour ramasser une poignée de fleurettes qu’elle lance adroitement dans la gueule de son compagnon, rien que pour le voir éternuer, souffler, et rejeter les fleurettes, puis bondir sur elle, la renverser et la pousser du museau jusqu’à ce qu’elle soit debout pour repartir. Elle joue sans bruit, la bouche seulement ouverte pour des rires muets ; car si elle ignore la peur de rester seule dans sa maison isolée, elle craint les gamins qui rôdent dans les champs d’alentour et viennent lui jeter des pierres comme à un vilain animal. À cause d’eux, depuis longtemps déjà elle a pris l’habitude du silence. Il y a encore, derrière la maison, l’entrée du potager qui lui donne des soucis, malgré sa large et forte grille dont les barreaux se terminent en lances pointues comme des fuseaux. Cette entrée-là fait face à une haute et vaste sapinière dont on ne voit pas la fin. Cette grille, elle ne l’a jamais vue ouverte. Cependant elle a dû s’ouvrir autrefois pour laisser entrer et sortir des charrettes dont on voit encore la trace à deux ornières qui se perdent au loin, entre les sapins. Elle ne joue plus de ce côté depuis qu’elle a vu un homme à besace s’acharner contre la serrure massive et rouillée, et cela sans s’inquiéter des aboiements furieux du chien qui disaient clairement que personne n’avait le droit d’entrer par là. La serrure avait résisté, mais l’homme était parti avec des jurons et des menaces qui avaient épouvanté l’enfant et la laissaient sous la crainte constante d’elle ne savait quel danger. Et voici qu’à l’instant même où elle y pensait, et sans qu’aucun bruit de la grille ne l’eut avertie, elle apercevait tout à coup, venant du potager, un jeune garçon qui s’avançait en lui souriant comme à une amie de toujours. Le chien, lancé pour une nouvelle course, s’arrêta net et gronda ; mais il s’apaisa vite ; sa petite maîtresse, comme attirée par le sourire joyeux de l’arrivant, marchait lentement à sa rencontre.

— Tu es donc toute seule avec lui ? demanda le jeune garçon en désignant le chien.

— Oui, dit la petite, il joue avec moi et il n’est pas méchant.

— J’ai bien vu qu’il n’était pas méchant, reprit le garçon, et j’ai sauté par-dessus la grille pour venir jouer avec vous deux.

Et comme si cela eût été une chose convenue depuis longtemps, les deux enfants se prirent par la main et se mirent à courir de toutes leurs forces, suivis du chien qui les dépassait, revenait en aboyant, manquait de les faire tomber, et repartait pour revenir encore. À bout de souffle, ils s’arrêtèrent enfin. Assis près des pommiers dont les fleurs tournoyaient au-dessus de leurs têtes comme de fins papillons, ils jouaient à les attraper. Puis, subitement lassé de ce jeu, le garçon posa des questions précises.

« Pourquoi était-elle seule à la maison ? Comment s’appelait-elle ? Et son chien, comment s’appelait-il ? Et ses parents, où étaient-ils ? »

Les réponses étaient faciles et la petite les faisait au fur et à mesure des demandes. Elle était seule parce que son grand-père travaillait loin du verger. Elle s’appelait Douce et son chien s’appelait Tou. Elle n’avait pas de parents parce qu’elle était née sans père ni mère.

Et pour s’excuser de n’être pas semblable aux autres enfants, elle ajouta très vite :

— Tou aussi est né sans père ni mère. Je l’ai trouvé dans le bois, sur la mousse. Mère Clarisse a dit qu’il était tout frais naissant et qu’il était mon petit frère puisqu’il n’avait pas de parents non plus.

La voix était devenue si grave en disant cela que le garçon n’osa même pas sourire. Et tous deux, comme à l’annonce d’un malheur, firent silence un long moment. Puis le garçon parla de lui-même. Il s’appelait Noël Barray. Il était aussi du village de Bléroux, et demeurait avec ses parents dans une ferme, de l’autre côté de la sapinière, une grande ferme où il y avait beaucoup de chevaux, beaucoup de vaches et beaucoup de moutons, il y avait encore trois chiens, mais c’étaient des chiens méchants qui restaient à l’attache et ne sauraient pas jouer comme Tou. Et depuis que Luc, son grand frère, était parti pour le régiment, il s’ennuyait à la maison où ne venaient pas de petits camarades ; mais maintenant qu’il connaissait Douce et son chien, il viendrait chaque jeudi jouer avec eux.

Le soleil était déjà haut lorsque Noël se souvint qu’il lui fallait être de retour à la ferme pour le repas de midi. Les nouveaux amis l’accompagnèrent jusqu’à la grille du potager par où il était venu. À pleines mains, il empoigna les gros barreaux rouillés, se hissa au faîte, enjamba les lances pointues avec adresse, se laissa tomber de haut, et tout courant, s’en fut parmi les grands sapins.

Après son départ Douce resta longtemps à regarder le sous-bois. Quelque chose, venant du plus profond d’elle-même, la ravissait et la peinait tout à la fois.

Elle souriait à ce sous-bois, elle souriait aux flèches d’or que le soleil lançait à travers les branches, elle souriait au ciel bleu, à la clarté vive et au vent frais. Mais soudain son petit visage se crispa et elle se mit à pleurer bruyamment.

Les jeudis qui suivirent, à la grande joie des trois amis, le jeu continua. Dans le verger il n’était plus question de silence ni de rire muet. Noël et Tou menaient au contraire un vrai tapage, et le rire éclatant de Douce ne s’arrêtait guère. Toute crainte s’était éloignée d’elle. Qui donc pourrait lui faire du mal aux côtés du garçon et du chien ? Les quelques gamins qui s’approchaient encore pour dire des injures et jeter des pierres n’y revenaient pas, ayant appris qu’il ne faisait pas bon se mesurer avec ce Noël Barray, garçon de dix ans, leste et fort, qui sautait les barrières en se jouant et vous rattrapait sans peine quelque avance qu’on eût sur lui.

Aux courses désordonnées s’étaient tout de suite ajoutés les jeux hardis et violents. Douce, légère et souple, suivait avec intérêt tous les mouvements de son camarade. Et derrière lui, elle faisait des culbutes savantes, franchissait des obstacles, grimpait jusqu’au faîte des arbres pour se nicher entre les feuilles ou se balancer entre les branches. Puis Noël se lassa de tout cela. Il parla de la sapinière voisine où l’espace était grand, où il y avait un ruisseau dans lequel on pouvait se baigner et un étang dans lequel on pouvait pêcher. Douce ne demandait pas mieux que de se baigner dans le ruisseau et que pêcher dans l’étang, mais pour cela il fallait sortir du verger, et son grand-père le lui défendait sévèrement, quoique la barrière fût fermée d’un solide cadenas dont il gardait la clé. Noël, que rien n’embarrassait, trouvait tout simple de faire franchir cette barrière à la fillette, mais elle refusait. Elle pouvait être vue de la route et dénoncée, disait-elle. Elle craignait fort ce grand-père taciturne qui ne lui adressait la parole que pour lui défendre une chose ou une autre. Noël ne comprenait pas cette crainte. Il connaissait bien maintenant le vieil homme que tout le monde, à Bléroux, appelait le père Lumière, et que ses propres parents employaient au jardin, et plaignaient pour le grand malheur qui lui était arrivé. Mais, puisque Douce avait si peur d’être vue, il n’y avait qu’à sortir comme lui, par la grille du potager. Et tout de suite il entraîna la petite fille pour l’escalade. Il fallut y renoncer pour ce jour-là, Douce, n’ayant réussi qu’à élargir les accrocs de sa souquenille et augmenter les éraflures de ses jambes et de ses bras. Noël, dépité, ne cessait de dire : « Il te faudrait une culotte. Je t’apporterai une culotte. »

Le désir d’aller dans la sapinière avec son camarade fit que Douce essaya de grimper seule à la grille. La difficulté pour elle était grande cependant. Lorsque Noël apporta la culotte, elle la mit rapidement, rentra sa souquenille dans la ceinture qu’elle serra fortement avec une ficelle. Puis, échappant à Noël qui voulait la soulever de terre, elle prit, ainsi que lui, les barreaux à pleines mains, se hissa jusqu’aux lances qu’elle évita de justesse et se laissa glisser de l’autre côté, un peu étourdie, un peu tremblante aussi de l’effort. mais si fière d’avoir parfaitement imité le garçon.

En les voyant s’éloigner, Tou, qui ne pouvait sauter la grille, poussa de véritables clameurs. Noël tirait Douce par la main :

— Viens ! viens ! disait-il. Laisse-le ! Il saura bien nous retrouver !

Et de fait, Tou, qui ne s’inquiétait pas de dénonciation, avait vite compris que, si la grille était trop haute, il lui restait la barrière d’entrée si souvent franchie déjà. Et peu de temps après, la langue pendante et le souffle court, il rejoignait dans l’eau claire les deux autres qui barbottaient en riant comme de jeunes fous.

Avec les grandes vacances, les journées de baignade, de pêche et de randonnées par les bois se multipliaient. Dans cette grande sapinière où les chemins tracés étaient rares, les trois amis eurent la chance de ne pas être vus. À l’heure de midi, assis au bord de l’étang, les provisions posées sur l’herbe, ils faisaient trois parts. Puis, alourdis de chaleur et de fatigue, bercés par le bruit soyeux et continu des grands sapins, étendus côte-à-côte, insouciants et confiants, ils s’endormaient.

Vers le milieu de septembre, ils durent cesser les jeux et les courses, le père Lumière restant à la maison pour la récolte de son verger et de son potager.

À vivre des journées entières auprès de sa petite fille, le grand-père silencieux s’aperçut vite du changement qui s’était fait en elle pendant ce dernier été. Elle parlait peu, habituée à ne jamais recevoir de réponses à ses questions, mais le regard qu’elle posait sur lui à certains moments montrait une intelligence qui l’étonnait comme une chose tout à fait inattendue. Le nouveau visage de l’enfant ne l’étonnait pas moins. Tout y était clarté, douceur et gaîté. La petite bouche, autrefois serrée comme par une crainte constante, s’ouvrait sans cesse maintenant pour le rire ou le sourire. Elle s’ouvrait de même pour le chant. Ce n’était que des bribes de cantiques entendus à l’église qu’elle chantait, mais d’une voix étendue et si pure qu’elle semblait l’avoir empruntée aux anges du paradis, ainsi que le disait mère Clarisse, la nourrice qui l’avait élevée jusqu’à l’âge de cinq ans. Et surtout, du matin au soir, elle sifflait comme un garçon. Son corps avait changé. Elle n’avait plus ses membres ronds de toute petite, ni cette façon de marcher en sautillant qui lui laissait toujours un pied en l’air. Menue et droite, elle avançait d’une allure ferme, et ses moindres gestes étaient sûrs et bien posés. Il y avait encore cette audace qui lui était venue de demander à tout propos, quoique ne recevant pas de réponses : « Grand-père, est-ce que j’irai bientôt à l’école ? » Avec cela elle devenait une vraie petite ménagère, nettoyant la maison, préparant les repas, et toujours prête à aider le vieillard dans ses travaux du dehors. Au verger, tandis qu’il cherchait la meilleure place pour son échelle, elle étreignait l’arbre et se trouvait tout de suite dans les plus hautes branches, réclamant un panier qu’elle accrochait à sa portée et qu’elle emplissait rapidement. La cueillette finie, elle redescendait avec une légèreté d’oiseau. La dernière branche atteinte, elle la suivait, la courbait et se laissait glisser à terre avec une telle souplesse que le père Lumière ne pouvait s’empêcher de l’admirer.

Cependant cette adresse de l’enfant, tout autant que sa gaîté, faisait naître en lui une sourde inquiétude. Ne l’avait-il pas aperçue ces jours derniers accrochée aux lances pointues de la haute grille et se balançant dans le vide, lâchant tantôt une main et tantôt l’autre, au mépris de tout danger ? La manière dont elle était descendue, en se voyant surprise, lui avait fait comprendre que ce n’était pas la première fois qu’elle se livrait à ce jeu. Passe encore qu’elle eût appris toute seule à grimper et sauter des obstacles plus hauts qu’elle-même, comme ce gros tas de pierres qui était au fond du jardin, sans jamais hésiter ni trébucher, mais ces airs nouveaux qu’on chantait au village et qu’elle sifflait sans retenue tout le long du jour, où les avait-elle entendus ? Ce n’était pas chez mère Clarisse, qui vivait seule, et où il la conduisait le dimanche après la messe, ni ici au verger, où jamais ne venait personne. Mère Clarisse, interrogée, n’avait rien remarqué, sinon que la chère petite, qu’elle aimait par-dessus tout, grandissait et embellissait tous les jours. Elle pensait qu’il serait bon de la mettre à l’école. Elle devait tellement s’ennuyer, lorsqu’elle était seule à la maison. Certes oui, le père Lumière allait mettre à l’école cette gamine qui devenait effrontée autant qu’intelligente. Et le temps venu, Douce, vêtue comme une écolière, se trouva en face de Mlle Charmes, l’institutrice du village de Bléroux.

Mlle Charmes gardait à quarante ans passés un corps bien fait et de beaux cheveux châtains. Seul son visage était un peu fané et comme tourmenté. Il y avait pourtant un sourire facile dans ce visage, mais ce sourire était la plupart du temps si plein d’ironie qu’il valait mieux ne pas le provoquer pour soi-même. Elle avait des gestes autoritaires et précis ; et ses yeux, de la même couleur que ses cheveux, semblaient s’appuyer sur vous, et vous presser comme deux mains.

Elle regarda l’enfant, puis elle dit :

— Elle est grande. Êtes-vous sûr, père Lumière, qu’elle n’ait que sept ans ?

— Sûr, oui bien sûr ! dit le vieux. Sept ans du dernier mai.

Et comme l’institutrice ne paraissait pas convaincue, il reprit, la voix plus dure :

— Le trois mai, au matin les coqs ont chanté sa naissance, et au soir tombant la cloche de l’église a sonné le glas pour son père et sa mère.

Son regard, qu’il tenait fixé sur sa petite fille, devint plus dur encore lorsqu’il ajouta :

— C’est une date que je n’oublierai pas, vous pouvez m’en croire, Mademoiselle.

Et le corps plus tassé, et les pieds plus traînants, le père Lumière s’en retourna vers sa maison.

Pour ce jour de rentrée de classe, il y avait plusieurs élèves nouvelles. Toutes répondaient avec empressement à l’appel de leur nom. Mais à l’appel d’Églantine Lumière, personne ne répondit. Il fallut que Mlle Charmes vînt prendre Douce à l’épaule pour la conduire à sa place :

— C’est à vous, petite ! Il faut répondre !

Tout en se laissant conduire, la fillette avait un air si étonné que la maîtresse, un peu bourrue, lui dit :

— Oui, je sais ! Votre nourrice vous appelle Douce, mais ce n’est pas votre nom. Vous vous nommez Églantine, tâchez de ne pas l’oublier !

Ce nom d’Églantine, dont il lui fallait se souvenir à l’école, elle devait l’oublier souvent dans le cours de son existence. Lorsqu’elle était obligée de s’en servir, il lui apparaissait comme un titre dont elle se parait à certains moments. Mais pour elle son vrai nom était Douce, et ceux qui vivaient auprès d’elle oubliaient aussi qu’elle pouvait en porter un autre.

Assise au dernier banc de la classe, elle ne fit aucune attention à ce qui se faisait ou se disait sur les autres bancs. Elle entendit seulement l’ordre de la maîtresse, à l’heure de la récréation :

— Faites jouer les nouvelles !

Elle se laissa entraîner dans la ronde, mais il lui fut impossible de sauter. Ses jambes étaient devenues aussi lourdes que sa tête, dans laquelle la voix triste et dure de son grand-père redisait sans cesse : « Au frais matin les coqs ont chanté sa naissance, et, au soir tombant, la cloche de l’église a sonné le glas pour son père et sa mère. » Ses compagnes la tiraient et la poussaient en se moquant de sa maladresse. Elle n’y était pas sensible. Un étonnement sans bornes était en elle. Ainsi, comme son ami Noël et les autres enfants, elle avait eu un père et une mère, et pour eux le glas avait sonné, comme il sonnait pour tous ceux qui mouraient au village.

La classe finie, sur la route du retour, où elle traînait les pieds presque autant que son grand-père, elle comprenait bien que, pas plus que lui, elle n’oublierait la date du trois mai avec son frais matin et son soir tombant.

Octobre était bien près de finir lorsque Douce et Noël purent enfin se retrouver. Ce jeudi-là n’avait pas un clair matin ; au contraire, le ciel se cachait derrière un épais rideau gris d’où sortait une pluie si fine qu’on avait peine à y croire. Tard dans la matinée, le père Lumière passa le seuil, et Douce, lui voyant mettre sa pèlerine, essaya de le retenir :

— Il pleut, grand-père ! Voyez, tous les arbres pleurent.

C’était vrai, les arbres pleuraient, et leurs larmes, peu nombreuses pourtant, faisaient quand même du bruit sur les feuilles sèches qui s’amoncelaient à leurs pieds. Le père Lumière s’en allait à regret. Depuis l’entrée de la petite à l’école il ne l’avait plus jamais laissée seule, craignant il ne savait trop quoi ; mais aujourd’hui il lui fallait absolument terminer un travail qui ne pouvait attendre. Douce aussi le voyait partir avec regret. L’idée de passer seule cette journée de pluie lui enlevait toute sa gaîté. En l’accompagnant à la barrière, elle dit encore :

— Il va pleuvoir tout le temps et vous rentrerez mouillé !

Sa petite voix inquiète et les yeux suppliants qu’elle levait sur lui eurent raison de son silence.

— Non, non, le brouillard tombe, il fera beau à midi !

Et, comme elle restait sous la pluie, il commanda :

— Rentre, et ne t’ennuie pas ! Je serai là de bonne heure !

Elle n’eut pas le temps de s’ennuyer. Moins d’un quart d’heure après, Noël arrivait, disant son propre ennui des jeudis passés à guetter du haut d’un arbre le départ du grand-père qui ne s’éloignait jamais, et sa joie de l’avoir vu partir enfin, malgré le mauvais temps. Les arbres avaient pleuré sur lui aussi, car ses vêtements étaient mouillés par place. La joie de Douce n’était pas moins grande. Son intelligence, déjà si vive, s’avivait encore depuis qu’elle allait en classe. Il y avait tant de choses qu’elle entrevoyait, et ne pouvait comprendre. Mais Noël était grand ; il devait tout savoir. Et, heureuse de lui annoncer qu’elle a eu, comme lui, des parents, elle répète les paroles de son grand-père à la maîtresse d’école.

Justement, la veille, on avait parlé de Douce à la ferme des Barray où allait souvent l’institutrice. Noël avait écouté sans en avoir l’air. Et c’est ainsi qu’il pouvait apprendre à sa petite camarade que sa mère était morte en la mettant au monde et que son père, fou de chagrin, s’était sauvé de la maison pour aller se noyer dans l’étang de la sapinière.

Douce lui dit seulement :

— C’était le 3 mai.

Ils ne dirent plus rien, et pendant un moment il y eut sur eux comme une tristesse qui semblait entrer avec la bruine pour assombrir encore la pièce, déjà si sombre, où ils se tenaient. Puis Noël parla de Mlle Charmes.

— Elle ne t’aime pas, tu sais ? Tu lui fais peur avec tes grands yeux. Et puis elle dit que tu es douce jusqu’à la stupidité. Il paraît que tu ne te plains jamais quand les autres te battent. Et par dessus le marché tu n’es bonne à rien, pas même capable de sauter à la corde. Une vraie gnangnan.

Et Noël ajouta avec malice :

— Si elle te voyait sauter la grille, elle ne te trouverait pas si gnangnan !

Les rires revinrent, bruyants et prolongés, comme si la gaîté, lasse d’attendre à la porte, était entrée soudain pour chasser à tout jamais la tristesse.

Noël n’était pas un garçon à rester longtemps au repos. Si la pluie empêchait les courses et les gambades au dehors, elle n’empêcherait pas de remuer au dedans. Il commença de fureter dans tous les coins, puis il entra dans toutes les pièces, suivi du chien tout heureux d’en faire autant. Il s’étonnait de la petite quantité de meubles qui garnissaient cette grande maison :

— Chez nous, disait-il, les armoires et les commodes sont en double partout !

Il parlait d’épais rideaux tombant jusqu’au bas des fenêtres et de larges fauteuils où l’on pouvait dormir comme dans un lit. Ici, il n’y avait aux fenêtres que de tout petits rideaux de calicot, et dans les chambres, sans armoires ni commodes, qu’une ou deux très vieilles chaises de paille et quelques meubles de rebut. Les portes s’ouvraient facilement devant Noël. L’une d’elles cependant résista, quoiqu’elle ne fût fermée qu’au loquet. Il fallut la pousser fortement du genou et de l’épaule avant qu’elle ne s’ouvrit. Il n’y avait, de l’autre côté, qu’un escalier presque droit aboutissant à une autre porte.

— C’est le grenier, là-haut demanda le garçon.

Douce l’ignorait. Jamais elle n’avait vu cette porte ouverte, et jamais l’idée de l’ouvrir ne lui était venue. Elle restait surprise et apeurée de cet escalier qu’elle ne connaissait pas. Elle refusait de monter les marches derrière Noël, mais il la tirait par la main. « Viens ! Allons ! Tu n’as pas peur des rats ? » Et tous deux entrèrent ensemble dans la pièce dont la porte s’était ouverte sans aucune difficulté. Ce n’était pas le grenier ; ils avaient devant eux une grande chambre, blanchie à la chaux, meublée d’un lit, d’une vaste armoire à ferrures ouvragées, et d’une lourde commode, à dessus de marbre blanc, contre laquelle s’appuyait un joli berceau d’osier fin. Le berceau, tout comme le lit, était recouvert d’une toile bise qui traînait jusqu’à terre. Et sur le marbre poussiéreux de la commode, au milieu des bibelots dont il était encombré, se haussait un grand cadre doré contenant la photographie en couleurs de deux jeunes mariés. La mariée, très blonde et de petite taille, montrait un visage enfantin. Elle souriait autant avec ses yeux bleus qu’avec ses lèvres roses, tandis que le marié, très jeune aussi, avait un visage pâle, grave et résolu. Une épaisse mèche de ses cheveux, échappée de la masse, retombait sur son front et faisait penser à une aile brisée. Et, sous les sourcils très allongés vers les tempes, on voyait des yeux immenses dont le regard était comme perdu au loin, des yeux qui semblaient pouvoir s’agrandir encore et envahir tout le visage :

— Le marié a des yeux comme toi ! dit Noël.

Il mit le cadre dans les mains de Douce.

— Tiens ! Vois ! C’est peut-être ton père et ta mère, le jour de leur mariage ?

Il remarqua encore deux lignes d’écriture à l’envers du cadre, mais il ne put les déchiffrer, il y avait trop de poussière dessus. Il regarda encore chaque bibelot et disparut à la recherche du grenier. Douce ne le suivit pas. Elle restait sans pensée devant la jolie créature vêtue de blanc qui lui souriait, appuyée au bras de son compagnon dont les prunelles, sombres et très larges, semblaient regarder une chose visible pour lui seulement.

Le bruit que faisait Noël, en furetant et remuant de la ferraille, la tira de sa contemplation. Elle remit la photographie à sa place, fit plusieurs fois le tour de la pièce, touchant à tout, même à une branche de buis séché, posée sur une petite table, auprès du lit. Puis la fenêtre l’attira. Elle souleva le rideau et fut tout étonnée de découvrir la sapinière si proche. On la voyait bien, la sapinière. On la voyait sur une grande étendue, et, tout là-bas, les arbres, par places, se mettaient en rang comme les petites filles à l’école. La voix joyeuse de Noël éclata soudain :

— Ah ! enfin on voit clair !

Seulement alors, Douce vit que la bruine avait fondu, et que le soleil s’ouvrait un grand passage à travers les nuages.

Ils redescendirent. Ils avaient faim. Midi était loin déjà. Du pain, du fromage et quelques fruits, et tous deux, oubliant le mauvais temps du matin, sautèrent une fois de plus la grille et s’en allèrent vers l’étang. Il était à pleins bords, aujourd’hui, et seuls les grands roseaux des rives se montraient au-dessus de l’eau. Jamais Douce ne l’avait vu si plein, et tout de suite elle pensa qu’il devait être ainsi le jour où son père s’y était noyé. Et tout de suite aussi elle revit le cadre doré et les prunelles sombres du jeune marié.

Le soleil brillait maintenant et faisait briller les gouttes de pluie qui restaient accrochées aux herbes et aux aiguilles de sapins. Il y avait dans l’air une douceur, comme au printemps. De temps en temps on entendait un coup de feu au loin. Et Douce, qui s’était tout d’abord inquiétée de la venue d’un chasseur, avait été rassurée par Noël :

— Cette sapinière est à nous. Papa seul a le droit d’y chasser. Il sait que je viens pêcher ici et il prendrait bien garde.

Tout en parlant, il préparait les lignes apportées le matin et déposées dans une cachette. Mais Douce n’avait pas envie de pêcher. Tout ce qu’elle avait vu et entendu la laissait étourdie, et elle n’apportait d’attention à rien.

— Tu tiens ta ligne comme une oie ! disait Noël en riant.

Il répétait ainsi les mots que Mlle Charmes avait l’habitude de dire à ses élèves maladroites. À peine si Douce riait. Elle était lasse, si lasse qu’elle quitta bientôt la pêche pour aller s’étendre, à quelques mètres, sous un sapin qui gardait à son pied un rond de terre sèche.

Et ce qui devait arriver arriva.

Noël, occupé à dégager sa ligne des herbes, n’entendit le pas de son père que lorsqu’il fut tout près de lui. Troublé par cette arrivée, il eut un regard inquiet vers sa camarade. Mais le père avait déjà vu :

— Qui est cette petite fille ? demanda-t-il.

— C’est la petite Lumière !

— Ah ! fit seulement le père.

Il ôta son fusil de l’épaule, le mit en sûreté et vint s’asseoir auprès de Noël. Il dit son inquiétude à cause de la pluie, et s’étonna que le garçon ne fût pas mouillé.

— Tu n’étais donc pas dehors, ce matin ?

— Non ! Je suis entré chez le père Lumière pour m’abriter. Douce était toute seule avec son chien. Nous avons joué, et, dès qu’il a fait beau, nous sommes venus ici !

— Mais tu n’avais rien emporté à manger ?

D’un léger signe de tête, le garçon désigna Douce :

— Elle a partagé avec moi !

Le père prit la ligne de la fillette ; mais son attention était ailleurs. À tout instant il se retournait pour regarder l’enfant. Elle dormait, ses bras minces repliés sous sa tête. On voyait sa lèvre inférieure qui s’écartait un peu, une lèvre pleine, ronde et rouge comme un petit fruit déjà mûr. Ses cheveux embroussaillés lui recouvraient le front et descendaient jusqu’à ses longues, trop longues paupières, dont les cils bruns faisaient une frange épaisse sur ses joues menues. Elle s’éveilla soudain, et son regard se posa sur le père de Noël qui lui fit un signe amical :

— Approche, petite Lumière !

Il rit, et la petite Lumière rit aussi en s’avançant. Puis, sa ligne posée, le père tira de sa poche des friandises qu’il partagea entre les deux enfants.

Le temps a passé vite. Le rideau gris du matin se tend de nouveau sous le ciel et le soleil s’efface. Et, tandis que le père range les lignes, Noël et Douce, courant et sautant, regagnent le verger où le chien les attend, dressé de toute sa hauteur contre la grille du potager.



II


Douce ne devait plus jamais sauter la grille. L’automne, avec ses brouillards et ses pluies, l’hiver, avec sa neige et ses gelées, séparèrent les deux enfants plus sûrement encore que la présence constante au verger du père Lumière.

Qu’il était dur, ce premier hiver à l’école, pour la petite Eglantine ! Comme elle souffrait du froid aux pieds pendant les heures de classe, et les gronderies répétées de la maîtresse qui, pour lui faire honte de son peu d’application, la laissait seule sur le dernier banc. Jusqu’à son joli nom d’Églantine qu’on avait changé en celui de gnangnan. Et les bourrades de ses compagnes, qui reprenaient les mots de Mlle Charmes pendant le jeu ! « Tu sautes comme une oie ». Et, pendant l’étude, les pincements sournois de Juliette Force, une grande de dix ans, chargée d’apprendre l’alphabet aux dernières venues. Oh ! ces pincements qui lui faisaient fermer les yeux sous la douleur, tandis que la méchante disait :

— Mademoiselle, y a gnangnan qui fait semblant de dormir pendant que je lui montre !

Devant la nouvelle réprimande, Églantine Lumière rouvrait les yeux, et des larmes s’en échappaient sans que son petit visage fit la moindre grimace ; mais sa gorge serrée ne pouvait laisser passer les sons, et c’était tout bas, avec une bouche tremblante, qu’elle répétait les mots après celle qui la pinçait à la fin de la leçon, comme elle l’avait pincée au commencement. La classe finie, d’autres tourments l’attendaient sur la route qu’elle suivait en compagnie de filles et garçons regagnant leur demeure. Toutes les malices étaient bonnes à faire à cette gnangnan qui ne se défendait pas et ne se méfiait jamais. On la poussait brusquement dans un fossé vaseux, ou dans un buisson plein d’épines d’où elle sortait salie et déchirée. Quand vint la neige, elle fut toute désignée pour recevoir les boules, qu’on lui jetait de préférence au visage. Elle pensait à Noël. S’il était là, il saurait bien la défendre. Mais la ferme des Barray était peu éloignée du village, et Noël n’avait rien à faire sur la route qui conduisait au Verger, distant de plus d’un kilomètre. Il y avait bien Marguerite Dupré, une grande qui prenait parfois sa défense, mais alors c’était elle qu’on attaquait, Marguerite Dupré, dont la maison n’était pas très éloignée de celle de la petite, prenait, en même temps qu’elle, le même sentier. Mais, arrivée là, Douce ne craignait plus rien, elle courait plus vite qu’une oie et devançait facilement les méchants. Un jour qu’elle cherchait à gagner rapidement le sentier, une boule de neige, chargée d’un caillou, l’avait frappée rudement au menton. Elle avait poussé un cri aigu et s’était affaissée presque évanouie. Toute la bande alors avait reculé, prête à désigner le coupable à la mère de Marguerite qui accourait pour secourir l’enfant. Mais Tou, qui avait entendu le cri, arrivait plus vite encore. Il lécha le petit menton saignant, et, se retournant vers les méchants, il grogna si fort contre eux qu’ils s’enfuirent tous en débandade.

Le lendemain, la mère de Juliette Force vint se plaindre à Mlle Charmes que gnangnan avait fait mordre sa fille par son chien. Inquiète, la maîtresse appela les deux fillettes :

— Montre un peu, Juliette, où tu as été mordue ?

Juliette fit voir sa main droite, puis la gauche. Elle ne se souvenait plus bien, mais ni l’une ni l’autre de ses mains ne portait trace de morsure.

— Et toi, Lumière, pourquoi lances-tu ton chien sur tes camarades ?

La petite, étonnée de la question, ne répondit pas. Et dans le même instant la maîtresse vit le petit menton tuméfié :

— Qu’est-ce que tu as là ?

— Rien, fit Douce.

— Où t’es-tu fait cela ?

— Je ne sais pas.

Marguerite Dupré parla, sans quitter son banc :

— Mademoiselle, c’est un garçon qui lui a jeté une boule de neige. Elle a crié et son chien est venu. Il nous a fait peur, mais il n’a mordu personne. Maman peut le dire !

À partir de ce jour, Mlle Charmes surveilla du coin de l’œil la leçon d’Églantine. À ses brusques reculs, et à ses violents sursauts elle devina les pincements sournois de Juliette Force. Elle vit les larmes s’échapper du rideau des longues paupières. Et, prêtant l’oreille, elle entendit la petite voix étranglée qui s’efforçait de répéter les mots qu’il lui fallait retenir.

Et, comme une fois de plus Juliette se plaignait du mauvais vouloir de gnangnan, la maîtresse, d’un ton fâché, dit :

— C’est bon, laissez-là ! Elle sera privée de récréation !

Privée de récréation, où elle recevait plus de bourrades que de gentillesses, c’était plutôt là une récompense pour la petite. Dès qu’elle fut seule dans la classe, elle commença de jouer au cheval avec son banc, puis, ses sabots rejetés, elle se mit à courir d’un bout à l’autre du banc, se retournant d’un mouvement preste pour repartir de plus belle. Puis, d’un bond elle fut sur la table, marchant sur l’extrême rebord réservé aux encriers. Cet exercice lui était facile. N’avait-elle pas fait à peu près le même, maintes et maintes fois, sur le tronc lisse du bouleau que Noël avait jeté par-dessus le large fossé qui coupait en deux la sapinière ? La première fois qu’elle avait traversé ce pont étroit, ses deux pieds avaient glissé ensemble, et son corps avait heurté rudement les cailloux du fossé. Elle s’en souvenait, et dans la crainte d’une chute, ici, sur le dallage, elle allait doucement ; puis elle s’enhardit, oublia tout danger et commença de marcher en arrière comme en avant. Elle allait, le corps bien droit, les bras en balancier, ses pieds se posant rapides l’un devant l’autre, évitant adroitement les trous noirs des encriers.

Ce fut ainsi que Mlle Charmes l’aperçut. La surprise autant que la crainte d’effrayer l’enfant, la retint dans l’ouverture de la porte. Elle la vit encore, les poings aux hanches, tourner comme une toupie sur l’étroit espace, avec des sauts en hauteur, ne touchant la table que de l’extrême pointe de ses pieds.

L’étonnement de l’institutrice était si grand qu’elle dit sans le vouloir :

— Oh ! Cette gnangnan !

Douce l’entendit. D’un saut léger, elle fut à terre, chercha ses sabots, s’assit sur le banc et attendit une nouvelle punition.

Il n’y eut pas de nouvelle punition. La maîtresse s’assit elle-même sur le banc et dit sans colère :

— Pourquoi ne veux-tu pas apprendre à lire ?

Douce hésita, baissa la tête et répondit :

— Je ne sais pas.

Mlle Charmes lui prit la main, défit le poignet du tablier, releva la manche au-dessus du coude où se voyaient des taches bleuâtres, et interrogea, comme à une leçon :

— Qui t’a fait ça ?

— Personne.

— Est-ce que tes camarades te pincent ?

— Non.

— Pourtant quelqu’un t’a pincé aujourd’hui, les marques sont toutes fraîches ?

— Non, personne.

La maîtresse regarda longuement celle qu’elle appelait gnangnan. Après ce qu’elle venait de voir, elle ne savait que penser de ces yeux baissés, de ces lèvres serrées, et de l’ennui profond qui s’étendait comme toujours sur ce petit visage, et le faisait morne jusqu’à l’indifférence. Mais lorsqu’elle se leva pour partir, elle vit nettement frémir les ailes du petit nez. Une pitié lui vint. Elle dit doucement :

— Lorsque tes compagnes te font du mal, il faut me le dire, je les punirai.

La petite baissa un peu plus la tête et rabattit sa manche.

Avant de s’éloigner, Mlle Charmes dit encore :

— À partir de demain, ce sera Marguerite Dupré qui te fera lire !

Cette fois, Douce releva vivement le front et ouvrit tout grands ses trop grands yeux sur sa maîtresse. Sa bouche s’ouvrit aussi pour un gai sourire, et son visage en fut si éclairé soudain que la maîtresse en resta comme intimidée. Elle s’éloigna cependant, mais ne put s’empêcher de se retourner vers la petite fille qui la suivait du regard, les lèvres toujours ouvertes. Jamais elle n’avait vu une telle clarté sur un visage d’enfant.

Elle sortit de la classe, toute songeuse, ne sachant pas bien ce qui lui arrivait. Et tout à coup elle comprit qu’elle venait de découvrir la nature vraie de sa jeune élève. Et, dans sa nouvelle surprise, au lieu de dire tout haut comme la première fois : « Oh ! cette petite gnangnan » elle dit tout bas, pour elle seule, avec une sorte de respect :

— Oh ! cette petite Lumière.

Et, par son ordre, le jour même, le vilain nom de gnangnan s’effaça pour toujours devant celui d’Églantine.


La vieille règle usée dont se servait Marguerite Dupré pour faire lire Églantine Lumière, devait être une baguette de fée car, peu de temps après, la mauvaise élève

n’était plus la dernière de la classe.

Au début du printemps, il y eut un grand changement au Verger.

Le père Lumière, obligé de reprendre son travail au loin, et ne voulant plus laisser seule sa petite fille, avait prié mère Clarisse de revenir comme autrefois dans sa maison. Âgée déjà, et gagnant péniblement sa vie à faire des gros travaux dans les fermes avoisinantes, mère Clarisse avait accepté avec joie, heureuse d’un travail sans grande fatigue, plus heureuse encore de retrouver la petite qu’elle avait surnommée Douce, et qu’elle aimait si tendrement.

L’enfant n’en était pas moins heureuse. Elle n’avait pas osé le montrer devant son grand-père, mais, après son départ, elle s’était livrée à une danse désordonnée, à laquelle s’était mêlé le chien, et qui avait fait rire aux larmes mère Clarisse.

Les escapades du jeudi reprirent. Noël entrait maintenant par la barrière, comme tout le monde. « Papa sait que je joue avec Douce. » disait-il, comme si cela lui donnait le droit d’entrer à sa fantaisie et d’emmener sa camarade où il voulait.

Mère Clarisse recommandait :

— Prenez le chien avec vous, et n’allez pas trop loin !

Ils promettaient, mais à la façon dont ils partaient tous les trois on pouvait croire qu’ils feraient beaucoup de chemin avant de s’arrêter.

Souvent mère Clarisse les accompagnait dans la sapinière. Assise bien à l’aise sur un tas de fougères sèches, elle cousait ou tricotait tandis qu’ils jouaient ou pêchaient dans l’étang. À l’heure du goûter, elle emplissait les gobelets des enfants à la toute petite source qui se cachait sous les herbes pour creuser son ruisseau à sa guise. Puis on voyait arriver le père de Noël. Il ne s’arrêtait guère que pour sortir le goûter de sa poche, et faire des recommandations aux enfants ; et, tournant le dos, il disparaissait aussi lentement qu’il était venu.

Les grandes vacances apportèrent leur joie de chaque jour. Aux heures de pleine chaleur, lorsque le jeu devenait une fatigue, mère Clarisse racontait des histoires, ou chantait de très vieilles chansons du pays. Sa voix chevrotante et basse n’allait pas loin quand elle disait :


    Qu’avez-vous donc la belle ?
    Qu’avez-vous à chanter ?


    Ah ! si je chante c’est la tendresse
    De trop aimer mon aimable berger.


Et la chanson se déroulait, simple et claire, fraîche et saine comme l’eau du tout petit ruisseau de la source voisine.

Douce écoutait avec ses yeux autant qu’avec ses oreilles, et Noël n’apportait pas moins d’attention. Tous deux, épaule contre épaule, avec le chien couché par moitié sur leurs jambes, ils en oubliaient le jeu et la pêche. Dès que la mère Clarisse avait fini une chanson, vite ils en réclamaient une autre. Ils ne la prenaient pas au dépourvu, elle en savait tant ! Noël réclamait surtout la chanson du roulier :


    La grand’route comme un ruban,
    tout le long se déroule.


Il reprenait au refrain, d’une voix déjà forte :


              Entendez-vous
              l’essieu crier
              sur le gravier


Il semblait que c’était lui le roulier, il balançait le torse comme s’il marchait allègrement auprès de Cadet, le beau limonier, et ses longs trala-la-la-la avaient la cadence d’un solide attelage marchant au pas, et faisant sonner ses grelots sur la route.

Lorsqu’il se trouvait seul avec Douce, il n’oubliait pas de lui parler de Mlle Charmes :

— Quand elle vient chez nous, elle a toujours quelque chose à dire de toi ! Elle t’aime, maintenant, tu sais ? Hier elle a dit que c’était bien ennuyeux que tu ne saches pas te défendre, parce que les gens qui ne se défendent pas sont toujours malheureux dans la vie !

Douce riait, sans souci de ce que pouvait dire d’elle sa maîtresse. Elle lui savait gré seulement de ne plus l’appeler gnangnan, et de l’avoir séparée de Juliette Force. Auprès de Noël, elle ne pensait qu’au jeu. Agile et légère, elle ne connaissait pas la fatigue. Par contre, elle était imprudente au delà de tout. On eût dit que le danger n’existait pas pour elle. Deux fois déjà, elle s’était engagée dans des fondrières d’où elle ne serait peut-être pas sortie sans le secours de son camarade. Il lui arrivait de grimper à des peupliers si hauts que le garçon tremblait pour elle, et la suppliait de descendre au plus vite. Elle descendait pour ne pas le contrarier ; mais toujours elle se moquait de ses craintes. Il en était de même pour l’étang autour duquel ils s’amusaient à courir. Rien ne pouvait empêcher Douce de se tenir très au bord. Un jour qu’elle avait buté contre une grosse racine, Noël avait poussé un cri en la saisissant au bras. Et mère Clarisse, tout de suite debout, avait entendu :

— Prends garde ! tu pourrais te noyer.

— Mais non ! s’il m’arrive de tomber à l’eau je nagerai.

— Tu ne sais pas nager !

— Oh ! ce n’est pas difficile, il n’y a qu’à remuer les bras et les jambes.

Ce fut au tour de Noël de rire et de se moquer. Elle le laissait rire. Elle était tellement sûre de ce qu’elle disait ! Rien ne lui paraissait impossible. Il lui semblait même qu’elle pourrait voler et planer aussi facilement que ces grands oiseaux dont les ailes lourdes se soulevaient et s’abaissaient lentement et sans bruit.

Elle ne tarda pas, du reste à savoir nager aussi bien que le garçon, quoiqu’elle ne voulut jamais se mettre à plat sur l’eau ainsi qu’il le lui conseillait.

— Je n’aime pas que l’eau vienne jusqu’à ma bouche, disait-elle.

Une après-midi que le père s’attardait à regarder les deux enfants au milieu de l’étang, Noël lui cria :

— Dis-lui, papa, qu’elle nage comme une oie, et qu’il faut absolument que l’on voie ses pieds !

— Elle nage plutôt comme un cygne ! dit en riant le père.

Et de fait, son cou mince et flexible soutenant bien droite sa petite tête, les mouvements souples et lents de ses bras qu’on ne voyait pas beaucoup plus que ses jambes, et son petit jupon de laine grise tout gonflé aux hanches, lui donnaient réellement l’allure de ce bel oiseau nonchalant et fier.

Plusieurs années passèrent sans que rien ne vînt troubler la bonne entente des deux enfants. Tout comme le père de Noël à Douce, le père Lumière faisait bonne figure à Noël lorsqu’il le rencontrait au Verger. Il aimait le regard franc du garçon et son manque de timidité. Il aimait sa bonne humeur toujours présente et la politesse dont il faisait preuve envers les pauvres tout autant qu’envers les riches. Lui qui ne parlait jamais à sa petite fille, il avait toujours quelque chose à dire à Noël. En ce moment il s’intéressait surtout au départ prochain du garçon pour une école d’agriculture en Algérie, d’où il reviendrait beaucoup plus savant que les gens d’ici sur les choses de la terre, et capable de tenir une ferme plus grande encore que celle de ses parents.

Églantine, à l’école, faisait de rapides progrès et cela sans se donner la moindre peine. Jamais on ne la voyait étudier. Elle lisait sa leçon une fois et ne l’oubliait plus. Elle comprenait avant qu’on ait fini de lui expliquer, mais il lui fallait toujours aller au fond des choses. Et s’il lui arrivait de lire ou d’entendre un mot qu’elle ne comprenait pas, elle le tournait et retournait dans sa tête jusqu’à ce qu’elle en ait trouvé la signification.

Elle n’avait pas attendu d’être une grande de dix ans pour apprendre à lire aux nouvelles. Celles-ci riaient au lieu de pleurer, comme elle l’avait fait elle-même au temps de Juliette Force. Mlle Charmes la prenait à part pour la gronder : « Elles ne doivent pas rire pendant la leçon, il faut être sévère, il faut vous faire craindre. »

Églantine ne savait pas se faire craindre. Elle essayait bien de froncer les lèvres et le front, mais cela faisait rire encore plus fort les autres. C’était elle aussi qui apprenait aux petites les chansonnettes de classe. Mlle Charmes écoutait cette voix de fillette, qu’elle ne pouvait comparer à aucune autre, et s’en réjouissait.

Noël, qui continuait de rapporter les propos de la maîtresse, disait :

— Elle n’en revient pas ! Elle dit qu’à vingt ans, tu auras la plus jolie voix de France.

L’hiver était moins rude maintenant pour Églantine Lumière. Vêtue de laine tricotée par mère Clarisse, et ses sabots bien bourrés de paille fraîche, elle pouvait faire le trajet de l’école par tous les temps sans trop souffrir du froid. Et puis, sur la route, c’était à son tour de défendre les petites. Une pitié sans limite la retenait partout où il y avait du secours à donner. Sa pitié s’étendait aux bêtes. Tant que durait la neige, elle emportait des graines plein ses poches, et les jetait aux oiseaux qui se trouvaient sur son passage. Une bonne partie de son pain y passait de même. Il arrivait qu’au repas de midi elle n’en retrouvait plus dans son panier, et qu’il lui fallait manger son fricot tout seul.

Mère Clarisse, en apprenant cela, avait ajouté un autre morceau de pain au fond du panier ; mais ce deuxième s’en allait souvent avec le premier.

Et Noël rapportait encore :

— Elle a dit que tu deviendrais sœur de charité !



III


Voici encore un mois de mai. Églantine Lumière vient d’avoir seize ans, et depuis sa sortie de l’école elle travaille chez le tailleur de Bléroux, où son grand-père l’a placée afin qu’elle pût apprendre à coudre tout en s’occupant du ménage.

Dans cette jeune fille à l’air sage, au visage trop mince et trop pâle, on retrouve l’enfant à la souquenille trouée qui courait pieds nus, tête nue, bras nus, avec son chien Tou et son camarade Noël. Elle ne grimpe plus aux arbres ni ne s’aventure dans les fondrières, mais elle garde dans tous ses mouvements une souplesse et une hardiesse qui étonnent et parfois effrayent les gens de son entourage.

Églantine n’aime guère ce métier qu’on lui impose. Cependant, la facilité qu’elle a de tout faire sans peine l’empêche d’en désirer un autre. Et puis, dans cette maison, elle ne s’ennuie pas. Le tailleur et sa femme sont aimables et gais, et les enfants, joyeux et tapageurs, font sans cesse la guerre au silence. Il y a encore le frère du tailleur, Louis Pied Bot, jeune homme de vingt-cinq ans, de caractère doux, et que son infirmité rend timide. C’est avec lui qu’elle coud finement les doublures de soie et fait les boutonnières perlées. C’est aussi avec lui qu’elle chante à l’église le dimanche. Leurs deux voix s’accordent parfaitement, et rajeunissent celle du vieil harmonium, ainsi que le dit en riant Mlle Charmes. Comme elle l’a fait autrefois pour Louis Pied Bot, Mlle Charmes enseigne la musique à Églantine Lumière. Au grand-père venu s’en assurer, et l’interdire, elle a répondu de son ton autoritaire :

— Pourquoi cesser ? À cette élève-là, on peut tout enseigner.

Elle reproche seulement à la jeune fille une timidité excessive qui l’amoindrit aux yeux des autres, dit-elle, et surtout l’empêche de donner toute sa voix qu’elle devine puissante et splendide. Elle l’encourage aussi :

— Soyez sans crainte, Églantine. Personne ici ne chante comme vous !

Justement, parce que sa voix ne ressemble pas à celle de ses compagnes, Églantine en a honte, comme elle a honte de ses goûts différents, comme elle a honte de son désir de tout connaître, et comme elle a honte de sa beauté naissante. Cette timidité, qu’on lui reproche, s’efface pourtant lorsqu’elle fait seulement de la musique. Elle aime ce vieil harmonium, qui geint du dos et des pédales, et dont les touches capricieuses résistent ou s’enfoncent brusquement sous le doigt. Par les soirs d’été, sa journée finie, elle se rend à l’église pour le seul plaisir de faire résonner l’instrument. Dans la chapelle de la Vierge, où se trouve l’harmonium, il fait sombre. À peine si elle distingue la grande Vierge blanche entourée de lourds flambeaux et de vases dans lesquels s’épanouissent des fleurs en papier d’or et d’argent. Ce que voit Églantine, ce qui retient toujours son attention, c’est un vitrail aux couleurs vives, placé très haut, et sur lequel le couchant s’arrête longtemps, comme pour mieux le reconnaître. Dans ce vitrail, il y a de hauts palmiers sous un ciel très bleu, et, dans le lointain, sur un chemin de sable brillant, un petit âne s’en va portant Marie et son enfant. Un peu à l’écart, Joseph, tout vêtu de blanc, marche le front baissé et les épaules basses. Tout est si net sous les derniers rayons du jour qu’Églantine croit réellement voir le palmier remuer et le petit âne s’éloigner. À cause de ce vitrail, elle chante parfois en sourdine la nativité de Jésus et sa détresse, la surprise des bergers que les anges appellent à l’adoration du nouveau-né, et l’émerveillement de la bergère qui revient de la crèche du petit roi, et dit aux autres :


    Il n’a ni langes ni drapeaux
    Et dans cet état misérable
    On ne peut voir rien de plus beau.


Toujours à cause des palmiers et du ciel bleu, elle chante aussi la très vieille complainte de Joseph vendu par ses frères. Elle dit la haute peine de Jacob lorsque ses fils lui apportent la robe déchirée de son enfant préféré :


    Oh ! Joseph, oh ! mon aimable
        Fils affable
    Les bêtes t’ont dévoré.
    Je perds avec toi l’envie
        d’être en vie…


À cette heure où les gens sont rentrés pour le repas du soir, certaine d’être seule à entendre sa voix, elle peut moduler à son gré la joie la plus vive ou la douleur la plus profonde.

Chaque soir mère Clarisse attend Églantine auprès de la table où fume la soupière et où se gonfle le gros pain bis, entre le fromage et les fruits. Tou, devenu vieux et patient, attend sa maîtresse à l’entrée du Verger et l’annonce par un aboiement qui ressemble à un rire.

Le père Lumière mange à son heure, sans un mot, seul au bout de la table.

Pour rentrer plus vite, Églantine prend le chemin de la sapinière. Un chemin fait de sable gris, et si fin que les pieds n’y laissent pas de trace. Elle ne prend la route que lorsque Louis Pied Bot demande à faire un bout de promenade avec elle pour délasser ses jambes si longtemps croisées sur l’établi. Ce bout de promenade va toujours jusqu’à la maison de Marguerite Dupré. La jeune fille, debout sur le seuil, les regarde venir. On dirait qu’elle les attend. Dès qu’ils sont proches, elle vient à eux pour parler et rire un instant, puis elle rentre, tandis que Louis Pied Bot, le visage pensif, s’en retourne lentement vers la maison de son frère.

Aujourd’hui, malgré ce beau soir de mai, Louis Pied Bot ne parle pas de promenade. Il sait que Noël Barray est revenu ce matin d’Algérie, où il vient de passer sa dernière année d’école. Il l’annonce à Églantine dont le visage prend aussitôt ce rayonnement qui lui fait un teint de fleur et lui met au front comme un reflet de soleil. Elle sait que Noël va la guetter dans la sapinière. Elle sait qu’il la prendra par la taille et la fera tourner en une danse folle, puis qu’il lui saisira solidement la main et la fera courir, jusqu’au Verger, ainsi qu’il l’a fait la seule fois de sa venue en vacances. Cette année, Noël a dix-neuf ans ; mais l’idée ne vient pas à Églantine qu’il est maintenant un jeune homme, ainsi qu’elle est elle-même une jeune fille. Son travail rangé, elle quitte l’atelier et s’engage d’un pas vif dans le chemin où elle voit tout d’abord le chien qui vient à sa rencontre. Il est tout frétillant de joie, il mordille sa robe, et elle comprend qu’il lui dit :

— Noël est là ! Je l’ai vu ! Dépêche-toi !

Ah ! oui, elle se dépêche, et ses grands yeux s’ouvrent plus grands encore pour fouiller le sous-bois, à la recherche de l’arrivant. Elle l’aperçoit enfin, il vient de la direction de l’étang. Elle court, pour arriver plus vite à lui. Mais brusquement elle ralentit. « Ce jeune homme à la poitrine large, au beau visage orné d’une moustache soyeuse et fournie, est-ce là Noël ? » Noël a ralenti du même mouvement. « Cette jeune fille à l’allure distinguée, au buste plein, au visage délicat sous ses cheveux si nuancés, est-ce bien Douce ? »

Mais oui, mais oui, semble dire le vieux chien en allant de l’un à l’autre. Il aboie impatiemment comme s’il leur disait :

— Qu’attendez-vous pour tourner et courir ?

Et dès qu’ils se sont rejoints, il tourne lui-même et saute lourdement.

Les jeunes gens rient, et malgré la gêne qui les sépare, ils ne songent pas à tourner ni à courir. Ils marchent au contraire gravement, n’osant ni parler ni se regarder. Tou a enfin compris que l’heure est au calme, il se glisse entre eux dans l’espace libre et marche sagement.

C’est Églantine qui parle la première :

— Vous veniez de l’étang, l’avez-vous trouvé changé ?

— Non !

Et Noël ajoute aussitôt :

— C’est à cette époque de l’année qu’il est le plus beau !

Peu à peu la parole leur revient. Noël s’informe de ce qui s’est passé à Bléroux pendant son absence, et la jeune fille le renseigne. Lorsqu’ils sont en vue de la grille du potager, Églantine s’arrête, et Noël comprend qu’il ne doit pas l’accompagner plus loin. Cependant il ne se décide pas à s’en aller. Il caresse Tou qui se dresse vers lui et semble l’engager à sauter la grille. Il s’adosse à un sapin, puis à un autre, et de nouveau il parle : il travaillera ici, avec son frère, jusqu’à son départ pour le régiment, et au retour son père lui achètera une ferme dans les environs. Et alors… Sans doute…

Il n’achève pas. Les grands yeux au regard absent lui montrent clairement qu’Églantine n’entend plus rien de ce qu’il dit. Dans le silence qui se prolonge, elle lui tend la main pour un adieu. Il la prend, cette main, et la garde dans la sienne pendant qu’il dit encore :

— J’irai tous les dimanches pêcher dans l’étang. N’y viendrez-vous pas, Églantine ?

L’air toujours absorbée, elle répond de façon vague. Elle ne sait. Elle n’est pas libre de son temps. Tout est changé. Et tout à coup elle rit et dit :

— Comme c’est bête de ne plus être le petit garçon et la petite fille qui se disaient « tu » !

Les grands yeux sont redevenus expressifs, et Noël voit revenir sur les joues pâles les couleurs vives que le jeu y mettait autrefois.

On ne parla que de Noël, ce soir-là, au Verger. À peine si Églantine l’avait regardé, et cependant elle parlait de son visage, de ses cheveux et de ses vêtements comme si elle eût passé une journée entière auprès de lui. Elle ne savait pas si elle était joyeuse de ce retour. La rencontre dans le bois avait été si différente de ce qu’elle attendait ! Mais elle n’oublia pas de dire que Noël irait tous les dimanches pêcher dans l’étang.

— Nous irons le surprendre ! dit mère Clarisse qui ne savait pourquoi des roses fleurissaient, se flétrissaient et renaissaient sur le visage de Douce. Oui, elle irait à l’étang. Elle était curieuse de voir le jeune homme qu’était devenu ce gamin de Noël, qu’on n’avait pas revu depuis plus de deux ans. Elle n’eut pas à se déranger pour cela. Le lendemain même, vers le soir, elle le vit entrer au Verger. Il venait, dit-il, annoncer son retour, avec l’espoir de retrouver dans la maison les amitiés qu’il y avait laissées. Ils parlèrent d’Églantine en attendant le grand-père qui n’était pas encore rentré. Noël s’informait des relations de la jeune fille à Bléroux, de ses goûts et de ses amusements préférés.

Ses relations ? Elle avait Louis Pied Bot et Marguerite Dupré. Ses amusements ? Elle passait beaucoup de temps chez Mlle Charmes qui l’aimait, la faisait chanter et tenir l’harmonium à l’église. Églantine adorait la musique. C’était un goût qu’elle avait comme ça. On ne savait pas d’où cela pouvait lui venir, personne dans sa famille n’avait jamais chanté de cette voix jolie qu’elle avait apportée en naissant. Même quand elle pleurait, étant toute petite, c’était si doux à entendre. Et puis, aussi, elle devenait savante. Mlle Charmes lui prêtait des livres et lui faisait réciter des vers. Ici, à la maison, elle était toujours la même, affectueuse et gaie, bonne à tous, aux bêtes comme aux gens, un peu triste seulement, lorsque son grand-père se détournait d’elle avec trop de mauvaise humeur. Pourtant elle évitait de lui parler pour ne pas le tourmenter. Elle évitait même de se trouver sur son passage tant elle avait le désir de se faire oublier.

Mère Clarisse n’en finissait plus de parler de l’enfant qu’elle avait emportée, un jour, de cette maison où le malheur était entré en même temps qu’elle. Une petite fille si patiente qu’on ne l’entendait jamais se plaindre, contente de tout, souriant à tous.

Noël aurait bien voulu en entendre davantage, mais le père Lumière rentrait, après avoir longuement frotté ses sabots sur le seuil. Il se montra tout heureux de revoir le petit Barray, ainsi qu’il continuait à l’appeler. Et après une demi-heure de causerie ils trinquèrent d’un verre de bon cidre et se séparèrent en vieux amis.

Noël, ainsi qu’il l’avait dit, allait pêcher dans l’étang tous les dimanches. Et le mois n’était pas encore écoulé qu’Églantine passait de longues heures auprès de lui, accompagnée de mère Clarisse. Tout était redevenu comme autrefois. Les jeunes gens reprenaient l’habitude de se baigner dans l’étang, tout comme ils avaient repris leur tutoiement familier, et mère Clarisse ses chansons.

Mère Clarisse avait tout de suite compris que l’amour remplaçait déjà la camaraderie. Cet amour, elle le voyait grandir avec une telle rapidité qu’elle en prenait peur. Elle ne doutait pas cependant que sa chère Douce serait un jour la femme de Noël, ainsi que lui-même l’affirmait de toute sa foi et de toute sa volonté. Églantine s’inquiétait du vouloir de son grand-père, lorsque ce moment-là serait venu. Et Noël se rebiffait contre cette haine d’un grand-père pour sa petite fille. Il n’en admettait pas la raison. Et pour la combattre, il voulut connaître tous les détails du malheur passé. Mère Clarisse pensait comme lui : « quand on connaît bien le passé, disait-elle, on dirige mieux le présent. » Églantine excusait cette haine, ayant fini par se croire vraiment coupable d’être née. Que de fois elle était entrée seule dans cette chambre du haut, où Noël l’avait conduite le premier, et que le père Lumière habitait maintenant, sans y avoir rien changé, à part le berceau qu’il avait enlevé et mis dans le coin le plus sombre du grenier. Que de fois elle avait regardé le portrait de ses parents dans leurs beaux habits de jeunes mariés. Et toujours, sans pouvoir s’en empêcher, elle prenait dans ses mains le cadre doré pour lire au dos ces deux lignes que Noël n’avait pu déchiffrer sous la poussière :

Marc Lumière, mort à vingt-deux ans.

Églantine, sa femme, morte à dix-neuf ans.

Le cadre bien essuyé et remis en place, elle regardait encore son père et sa mère. Elle ne savait quelle ombre les enveloppait et les séparait d’elle, comme s’ils avaient voulu vivre et mourir pour eux deux seulement.

— Pourtant, dit mère Clarisse, ils se faisaient une si grande joie de ta venue au monde ! Et déjà, pour toi, ton père avait choisi le joli nom de ta mère.

Et mère Clarisse dit le chagrin de Jeanne, la grand’mère, qui n’avait pu surmonter sa peine et s’était éteinte juste un mois après ses enfants. Elle dit le terrible emportement du père Lumière, qui, ce jour-là, s’était rué sur le berceau où dormait l’innocente, et sa frayeur, à elle, pauvre femme, devant ce fou furieux qu’elle avait osé braver en se saisissant de l’enfant et se sauvant comme une voleuse à travers la sapinière. Elle dit encore le morne désespoir de cet homme devenu vieux en quelques jours, et qui avait cessé tout travail et laissé son bien à l’abandon pendant cinq années durant, vivant on ne savait comment, enfermé tout seul dans sa maison. L’apaisement venu enfin, il s’était trouvé en face de dettes aussi embrouillées qu’accumulées. Trop faible pour lutter contre qui que ce soit, il avait payé sans marchander, mais pour cela il lui avait fallu vendre aux Barray sa grande sapinière, et les deux meilleures terres qu’il possédait, y compris tout le mobilier si bien fourni du Verger. Après un silence, mère Clarisse ajouta :

— Et maintenant Douce n’a plus d’héritage !

Elle avait dit cela avec un soupir de regret, comme si elle annonçait un nouveau malheur. Et voilà qu’au lieu de s’attrister, les jeunes gens se mirent à rire :

— Plus d’héritage ! répéta Noël en se moquant.

Et les yeux fixés sur ceux de mère Clarisse, il affirma, une fois de plus, son désir et sa volonté de s’unir à Églantine Lumière, pour laquelle il avait un amour si profond qu’il sentait bien que rien jamais ne pourrait le détruire.

Mère Clarisse, qui restait songeuse, dit lentement :

— Demain n’est pas fait comme aujourd’hui !

Et, comme Églantine et Noël riaient de nouveau, elle reprit confiance et mêla son rire au leur.

Tou, couché comme autrefois sur les jambes des jeunes gens, riait à sa manière. Il aboyait à petits coups, joyeusement, et sa langue passait rapide sur l’une ou l’autre main des deux amis. Ce fut de lui qu’on parla ensuite. Justement, ce matin même, il s’était fait à la patte une mauvaise coupure en longeant un chemin tout encombré de tessons, Églantine lui avait fait un solide pansement, mais il souffrait pour marcher et il avait bien fallu le porter un peu pour arriver à l’étang. Noël le taquinait comme il eut taquiné un enfant.

— Tu n’as pas honte, pour un bobo à la patte, de te faire porter par ta maîtresse ?

Mère Clarisse le défendit :

— C’est qu’il n’est plus jeune ! Il a onze ans passés. Douce le sait bien, puisque c’est elle-même qui l’a trouvé dans la mousse, le jour de sa rentrée chez son grand-père.

Après la vente de son bien, le père Lumière avait repris sa petite-fille, ne sachant pas comment il pourrait, dorénavant, payer pour la faire garder. Malgré les supplications de mère Clarisse, et malgré les pleurs de l’enfant, il avait exigé son retour immédiat et définitif au Verger. Toutes deux y revenaient par la sapinière, ainsi qu’elles en étaient parties. Et c’est en courant de-ci de-là que l’enfant avait ramassé ce petit chien qui tenait tout entier dans ses menottes de cinq ans, et qu’elle serrait fortement contre elle, prête à pleurer si on le lui enlevait. Et mère Clarisse, toute à sa désolation, avait seulement dit :

— Garde-le, va ! Ce sera ton petit frère, puisque, comme toi, il n’a ni père ni mère.

Églantine n’avait rien oublié de son retour au Verger. Elle revoyait ce petit chien, rond comme une boule de soie noire, qui gémissait d’une voix si fluette qu’on l’entendait à peine, et qui lui suçait les doigts, le nez, le menton et tout ce qu’il pouvait attraper d’elle. Tout le jour elle l’avait gardé dans la poche de son tablier, lui parlant et le caressant. Puis, la nuit tombée, une grande chienne était entrée dans la maison. Elle avait flairé le petit par tout le corps, et, du bout des dents, l’avait enlevé aux mains de Douce pour l’allaiter. Elle était revenue le lendemain et beaucoup d’autres jours encore. « Ouste ! Ouste ! » faisait le père Lumière pour la chasser, mais elle entrait quand même, et elle allait droit à Douce qui lui donnait aussitôt le petit chien. Brusquement elle cessa de venir et la petite boule noire recommença de gémir. Douce, alors, eut l’idée de lui tremper le museau dans le bol de lait que son grand-père lui donnait chaque soir pour son souper. Aussitôt il avait lappé, lappé, faisant rejaillir le lait de tous côtés, enfonçant son museau jusqu’au fond du bol et se retirant pour se lécher et recommencer. Après quelques essais, il sut boire proprement, et bientôt il trouva du pain émietté dans son lait. Mais Tou n’aimait pas encore la mie de pain. Il la léchait, la pressait contre le bol pour en extraire tout le liquide et c’était Douce qui mangeait le reste. Il n’avait pas tardé non plus à prendre sa part des haricots de midi avec de petites bouchées trempées dans le jus. Douce pouvait se nourrir d’un tas de choses du jardin, au cours de la journée, de carottes crues, de navets frais, qu’elle arrachait à l’insu de son grand-père, et de fruits tombés, mais à ce petit chien il ne fallait que du pain mouillé. Jamais elle ne se séparait de lui. La nuit il dormait au creux de son bras replié. Ah ! oui, il avait bien été le petit frère avec lequel on partage tout. Un temps était venu pourtant, où il avait trouvé chaque jour son écuelle pleine de soupe, dehors, auprès du seuil.

Tou écoutait parler sa maîtresse, remuant une oreille de temps en temps comme pour approuver ses paroles. Elle lui passait la main sur le museau, à rebrousse poil, selon son habitude, et chaque fois sa main rencontrait la langue chaude et caressante du chien. Cependant ce n’était pas celui qui était là qu’elle voyait. Et ses yeux, largement ouverts dans son visage mince, montrèrent un regard comme perdu lorsqu’elle dit :

— Petite boule noire, cher petit frère Tou, comme vous avez mis longtemps à grandir avec si peu de nourriture. Mais, grand Dieu ! comme vous m’aimiez ! Et comme je vous aimais !

Ah ! la bonne causerie de ce beau dimanche de juin. Ce qui venait d’être dit rapprochait encore ces êtres qui s’aimaient jusqu’à l’extrême. Ils firent silence. Et dans le propre silence des choses, ce fut comme s’ils étaient séparés du monde entier. Auprès d’eux les roseaux de l’étang se frôlaient à peine. Et au-dessus d’eux, le bruissement des grands sapins, aussi léger qu’un froissement de plumes d’oiseaux, descendait sur leurs têtes comme une lente et large bénédiction.



IV


Bientôt les dimanches ne suffirent plus aux jeunes gens et ils se retrouvèrent le soir dans la sapinière. Mère Clarisse aurait bien voulu empêcher cela, mais au premier mot le visage d’Églantine avait montré une telle consternation qu’elle n’avait pas osé insister. Cependant, elle exigeait que la jeune fille ne s’éloignât pas du Verger, le grand-père pouvant remarquer son absence, Noël, souvent, venait tard, retenu par les travaux de la ferme. Il apportait avec lui l’odeur de la terre chaude et du foin coupé. Et Douce, dont l’odorat était sûr, devinait toujours à quels travaux il avait passé son temps. Par les soirs obscurs, il faisait entendre un doux roucoulement pour avertir de sa venue. Leurs entretiens étaient courts. Et s’ils menaçaient de se prolonger, Tou venait leur rappeler la prudence.

Dans ce pays de bois et d’eau qu’est la Sologne, les soirs se moquent de la chaleur du jour. Et, le soleil parti, une telle fraîcheur monte de la terre qu’il est parfois nécessaire de se couvrir. Pour l’avoir négligé, le père Lumière tomba gravement malade. Après une semaine de forte fièvre, le médecin déclara qu’il n’y aurait pas de guérison, le cœur du vieil homme étant usé. Églantine offrit aussitôt ses soins. Elle se tenait à l’écart, presque dans l’ombre, évitant le plus possible d’être vue par le malade pour ne pas le mécontenter. Il ne la voyait guère tant sa fièvre était violente. Même lorsqu’elle lui soutenait la tête pour le faire boire, ses yeux ne regardaient que le cadre doré des jeunes mariés. Dans son délire, il les appelait, leur parlait, comme s’ils eussent été en vie. Sa voix s’adoucissait encore lorsqu’il s’adressait à Jeanne, sa femme, et il avait, pour lui parler, des mots tendres qui étonnaient profondément Églantine. Le mal s’aggrava, et les jeunes gens durent cesser de se voir.

Aujourd’hui le médecin avait recommandé une surveillance de toutes les minutes ; la fièvre étant tombée subitement, une faiblesse pouvait emporter rapidement le malade. Ce soir, cependant, il était calme. Églantine écoutait sa respiration redevenue à peu près normale. Malgré cela une crainte affreuse la laissait debout, adossée à la fenêtre, son regard constamment fixé sur son grand-père qui paraissait dormir. Non, il ne dormait pas, mais comme il gardait le souvenir de ceux qu’il avait vus dans sa fièvre, il en voulait à Églantine d’être là, et de mêler sa forme réelle à leur ombre. Et pour ne plus la voir, il tenait obstinément ses yeux fermés.

Dans le silence qui s’étend autour du Verger, le père Lumière s’étonne de ce roucoulement qu’il entend au loin. Pourtant le soleil est couché. Quelque ramier désacouplé qui se désole, sans doute, et qui, dans sa tristesse, ne voit pas venir la nuit. Il écoute. On dirait que le roucoulement se rapproche. D’où vient-il donc ? Ah ! oui, de la sapinière. Cette sapinière où il n’a jamais remis les pieds depuis la mort de son fils. Il écoute encore le roucoulement qui se répète à intervalles réguliers. Et voilà que, dans son cerveau affaibli, cela prend un son de voix humaine et forme des mots. « Je t’attends, je t’attends. » C’est lui qu’on appelle. Qui donc l’attend ? Il sait qu’il est très malade et qu’il peut mourir de cette maladie. N’a-t-il pas entendu mère Clarisse dire à la petite « à la moindre syncope, fais moi signe. » La mort ne lui fait pas peur, au contraire, là seulement il sera en paix auprès de Jeanne et de Marc qui n’ont pas cessé de vivre profondément en lui. Ce sont eux qui l’appellent, ce sont eux qui l’attendent. Dans sa pensée reconnaissante une louange monte vers Dieu qu’il avait oublié. « Gloire à Celui qui peut tout. » La voix du ramier se rapproche et se fait suppliante :

— Oh ! viens, oh ! viens !

Le malade ne doute plus. C’est Jeanne, si bonne, si dévouée, qui vient le chercher. Elle est là, tout près, si près qu’il ouvre les yeux afin de voir le cher fantôme. Mais ce n’est pas Jeanne qu’il voit, c’est Églantine, Églantine qui lui tourne le dos maintenant, quoique toujours debout devant la fenêtre. Elle soulève du coude le rideau, tandis que sa tête aux lourds cheveux fait doucement : « Non, non, non, non. » À qui donc fait-elle ce signe ? Il veut se soulever, mais au mouvement qu’il fait, le rideau retombe et sa petite-fille revient vers lui. Il referme les yeux alors et feint le sommeil. Elle recule sans bruit, et quoique le jour ne soit pas encore éteint, elle allume la lampe tandis qu’un long et douloureux roucoulement s’éloigne. Le père Lumière songe, malgré les battements désordonnés de son cœur « ainsi c’était pour elle, cet appel ! Un amoureux, bien sûr. Je t’attends, je t’attends. Avait-elle donc l’habitude de sortir le soir avec un garçon ? » La fille de son fils était-elle une dévergondée ? Ce n’était pas assez qu’elle ait causé la perte de trois vies, il fallait encore qu’elle enlaidisse la fin de celui qui avait déjà tant souffert à cause d’elle. Mère Clarisse lui reprochait de ne jamais adresser la parole à cette gamine. Eh bien ! il allait lui parler, pour la première et dernière fois. Il allait lui demander compte de cet appel qui ne craignait pas de se faire entendre si près de la maison. Et si elle était coupable, il la flétrirait de telle sorte qu’elle n’oublierait jamais ses paroles. Une colère monte en lui. Son cœur lui bat jusque dans la gorge et l’étouffe. « Ah ! misérable fille ! » Les yeux pleins de rancune, il la cherche dans la pièce où rien ne bouge. Elle est assise sous la lampe, le corps immobile et affaissé. Ses mains, jointes sous le menton, soutiennent sa tête qui incline à gauche et remue comme pour continuer de dire non. Son visage est d’une pâleur intense, ses lèvres sont ouvertes comme si une plainte allait s’en échapper, et de ses longues paupières abaissées coulent des larmes qui font penser à une grosse pluie d’orage.

D’un seul coup, toute la colère du grand-père s’en va. Ce visage douloureux lui en rappelle un autre, en un jour de profonde détresse. Son fils, son Marc chéri avait eu exactement cette expression à la mort de sa femme. Ses mains, jointes sous le menton, sa tête inclinée qui faisait non, non, pour dire que l’affreuse chose ne pouvait pas être, et ses larmes lourdes et pressées qui tombaient sur ses mains et roulaient sur les poignets qu’elles inondaient. Ne retrouvait-il pas encore ce front uni et presque plat, à moitié recouvert par des cheveux bruns aux reflets dorés qui brillaient davantage aux tempes. Oh ! cette ressemblance, il l’apercevait seulement aujourd’hui. Et sa tête remua aussi : « Non ! non ! » Cette petite n’était pas une dévergondée. Un garçon l’aimait, il l’appelait, il l’attendait, et à cause de son malade, elle disait, non, non. Depuis une quinzaine elle le soignait avec un dévouement absolu, ne prenant de repos que dans ce mauvais fauteuil d’osier qu’on avait monté du jardin. Et toujours il la regardait, et son cœur qui cognait dans sa gorge lui semblait plus gros encore, tant il était plein de pitié pour la petite-fille qu’il reconnaissait enfin. Il la vit passer son mouchoir sur son visage et sur ses mains mouillées, il la vit tendre très attentivement l’oreille de son côté, puis il la vit baisser la lampe en veilleuse et s’enfoncer dans le mauvais fauteuil, le corps abandonné et les bras tombant.

Un long temps passa. Églantine s’était endormie. Le père Lumière entendait sa respiration égale et inconsciente. C’était lui maintenant qui veillait sur ce sommeil de jeune fille. Il évitait le plus petit mouvement, sachant qu’elle serait debout au moindre froissement des couvertures. C’était à son tour de rester les yeux grands ouverts.

De tout son courage, il regardait dans le passé. Il revoyait les sourires heureux de sa femme et de son fils. Il entendait la voix enfantine de sa bru lorsqu’elle disait : « moi, c’est un garçon que je veux ! » et la voix toujours un peu grave de Marc : « moi, c’est une fille ! » Il évoquait l’affreux drame, et l’horrible vie qu’il avait menée si longtemps. Puis il y avait eu le retour de la petite porte-malheur, ainsi qu’il la nommait en lui-même. Et son tout jeune chien dont il n’avait pas osé la séparer. Que de fois, au matin, il avait trouvé l’enfant et le chien dormant nez contre nez et les membres mêlés. Et encore, un peu plus tard, le développement subit de cette intelligence qui l’avait alarmé, comme une chose qui n’aurait pas dû être. Et sa propre indifférence devant laquelle la jeune fille, pas plus que l’enfant, n’avait montré d’impatience ni de révolte. Et voici que celle qu’il n’a jamais appelée sa petite-fille allait à l’amour. Et sans ce roucoulement de ce soir rien ne l’en aurait averti. Un remords lui venait. Une angoisse le prenait. Et si celui-là était un malhonnête homme ? Et s’il faisait de la fille de Marc une créature perdue ? Ah ! Comme il se sentait coupable soudainement. Et, s’il était vrai que l’on retrouve les siens dans une autre vie, que dirait-il à son fils, s’il lui demandait compte du bonheur de son enfant sur la terre ? Dans le clair de lune qui entrait par la fenêtre, et faisait tort à la veilleuse, il la regardait, la fille de Marc, il la regardait de tous ses yeux.

Les heures passaient. Minuit déjà s’était enfui, sonné deux fois à l’horloge d’en bas. Dans cette nuit limpide aucun bruit ne venait du verger, pas même un froissement de feuilles. Au loin seulement un chien aboyait. Il aboyait sans méchanceté, avec un léger hurlement d’ennui. Peut-être voulait-il faire peur à la lune dont l’éclat trop vif l’empêchait de dormir.

Et soudain, dans le silence d’alentour, monta de nouveau un faible et très doux roucoulement. Le père Lumière prêta l’oreille, croyant s’être trompé. Non, il ne s’était pas trompé, car Églantine avait entendu aussi malgré son sommeil ; et déjà elle se redressait, le visage tourné vers le lit. Elle se mit debout, frissonna de tout son corps, s’appuya un instant à la commode. Et, lentement, silencieusement, le malade la vit venir à lui. Elle se pencha sur lui, si près qu’il sentît son souffle sur sa joue.

Oh ! ce souffle frais de jeune fille, comme il regrette d’en avoir privé si longtemps son vieux visage. Tranquillisée, Églantine s’en va vers la fenêtre dont elle soulève le rideau. Et cette fois le père Lumière voit bien que la tête aux lourds cheveux ne dit pas non. Du même pas silencieux, Douce gagne la porte, l’ouvre et la referme sur elle, avec une telle adresse que si le vieillard ne l’avait pas vue, il n’aurait pu croire qu’elle était sortie.

L’oreille au guet, le père Lumière entend un frottement rude contre du fer. Cela vient de la grille du potager, il en est sûr. Tremblant et sans forces, il s’en va soulever le rideau à son tour, et, par l’ouverture, il voit un jeune homme descendre le long des barreaux, s’y adosser, et ouvrir les bras dans un élan fou de tout son être. Et tout aussitôt il voit sa petite-fille se jeter éperdument dans les bras tendus. Pas de baisers d’amour, comme il s’y attendait, seulement une légère caresse sur le front, et des larmes que le garçon essuie avec précaution. Tout de suite Églantine parle, et à la façon dont le jeune homme l’écoute, le malade comprend que ce qu’elle dit est grave. Le chien est vite auprès d’eux. Sans quêter la moindre caresse, il s’aplatit à leurs pieds, le museau allongé sur ses pattes, épiant le silence ainsi qu’un fidèle gardien du bonheur. Et tous trois, immobiles et inquiets, sont baignés par le clair de lune comme par une eau pure. Puis Églantine cherche à se dégager des bras qui la retiennent. Elle veut retourner là-haut sans tarder. Et comme le garçon, en signe de regret, renverse tout à coup la tête, le père Lumière reconnaît Noël Barray. Une joie intense l’envahit alors. Noël et Douce, Douce et Noël, voilà ce qu’il pourra dire à son fils, s’il le revoit. Son cœur a cessé de cogner, et ses jambes fléchissent à peine. Il va regagner son lit. Mais avant il remonte la flamme de la lampe. Il faut qu’il fasse clair, très clair dans la chambre pour ce qui lui reste à dire avant de mourir. Au lieu de s’étendre, il reste assis, appuyé à l’oreiller, en attendant celle qu’il nomme maintenant sa douce petite-fille. Elle rentre et s’affole de le retrouver ainsi. À peine si elle le reconnaît, tant le regard qu’il pose sur elle contient de tendresse. Il l’attire à lui, et avec un sourire qu’elle ne lui a jamais vu, il dit précipitamment :

— Va chercher Noël !

Elle rougit, hésite, ne sait que dire, mais il la presse :

— Va vite ! Ne le laisse pas partir. Je ne lui veux pas de mal.

L’instant d’après, ils sont là tous deux. Le père Lumière les regarde longuement, de ses yeux où brille une immense gratitude, puis il dit à Noël :

— Puisque tu l’aimes, prends-là pour femme.

Devant l’air interdit du garçon, il ajoute la voix plus forte :

— Embrasse-la, va, je te la donne.

Et tandis que les jeunes gens, un peu craintifs, se rapprochent l’un de l’autre, le père Lumière tourne la tête vers le cadre doré que la lampe éclaire de toute sa flamme.

Il eut encore une semaine de vie. Noël, pour lui donner plus de joie, avait tout de suite mis l’anneau de mariage au doigt de sa fiancée. Le soir, après son travail, il montait dans la chambre et s’asseyait auprès d’Églantine, sur le bras du vieux fauteuil. Personne ne disait rien, mais le visage flétri du mourant montrait un ravissement qui augmentait celui des jeunes gens.



V


Maintenant l’été brûle, les soirées même sont chaudes. Et sur le seuil de la maison Églantine et Noël s’attardent et forment des projets d’avenir. Dès que Noël aura vingt ans, ce qui arrivera dans quelques mois, il fera part de ses fiançailles à ses parents. Il ne doute pas que la jeune fille ne soit la bienvenue à la ferme. Luc, son frère, qui a pour lui une tendresse profonde, lui facilitera la tâche auprès de leur mère, la seule qui pourrait faire des objections, parce qu’elle désire, pour chacun de ses fils, une fille de riches fermiers ainsi qu’elle l’est elle-même.

Et Noël rit en ajoutant :

— Quant à mon père, il t’aime déjà, tu le sais bien.

Mère Clarisse laisse les fiancés à leur rêve, et s’en va dormir. Elle se fait vieille, le Verger lui donne beaucoup de travail, et ses jambes, vite lasses, ont grand besoin de repos.

Les jeunes gens ne vont plus guère dans la sapinière, le dimanche. Ils aiment à revoir les bois où ils se cachaient étant enfants. Et s’ils n’ont plus l’envie de grimper et sauter, ils sont heureux de s’asseoir sur les feuilles sèches qui, au moindre de leur mouvement, font un grand bruit de soie froissée.

Églantine, sur la demande de Noël, chante ou dit les beaux vers appris par Mlle Charmes. Noël s’émerveille autant de sa mémoire que de sa voix :

— Comment peux-tu retenir tant de choses ?

Et dès qu’elle fait silence il reprend son rêve de bonheur à venir.

Par les longues veillées d’hiver, lorsque le vent souffle en furie, que la neige envahit la cour de la ferme et couvre le toit des étables, ils auront une pièce bien chauffée où ils se tiendront. Églantine, à son choix, aura un piano ou un harmonium. Elle chantera et fera de la musique. Il ne la verra pas, le soir venu, dormir sur sa chaise en attendant l’heure du coucher, ainsi que le fait sa mère. Églantine sera dans la maison comme une plante merveilleuse dont les fleurs ont un éclat que rien ne peut ternir. Et sa pensée lui montre certaine plante d’Algérie, plante droite et fine aux fleurs splendides et sans cesse renouvelées.

Aujourd’hui, en ce plein août, parce que la chaleur les accable, ils s’étendent et s’endorment paisiblement au bord d’un épais taillis, face à une clairière où les chênes, les bouleaux et les sapins vivent en bon voisinage. Ils l’aiment, cette clairière dont tous les arbres leur sont familiers. Il n’en est pas un sur lequel ils n’aient grimpé autrefois. Peut-être, dans leur léger sommeil, rêvent-ils qu’ils sont redevenus enfants et qu’ils jouent à cache-cache dans les plus hautes branches.

Des pas, qui se hâtent et résonnent sur la terre dure d’un chemin proche, les réveillent ; des gens parlent d’un orage qui se prépare, et qu’il ne fera pas bon attendre sur la route. Noël, redressé, cherche d’où vient la menace, mais elle est encore loin, sans doute, car au-dessus d’eux le ciel est pur, et autour d’eux rien n’annonce l’orage. Rien, sinon une chaleur lourde qui les alanguit et leur ôte l’envie de parler.

Du temps passe pendant lequel il ne leur est plus possible de dormir. Et toujours, sur le chemin dur, des pas qui se hâtent comme pour fuir un danger.

Dans le taillis, ainsi que dans la clairière, pas une feuille ne bouge, pas un oiseau ne pépie. De temps en temps seulement, un ramier qui s’ennuie passe d’un arbre à l’autre avec un rapide battement d’ailes. Puis les rayons blanc et or, qui éclairaient si magnifiquement les arbres, disparaissent un à un et brusquement le bois tout entier s’assombrit.

— L’orage approche, dit Noël, qui s’essuie le front, le nez levé vers de gros nuages noirs qui s’amoncellent avec rapidité. Il parle de prudence, il parle même d’une petite maison, au bord de la route, où il est grand temps d’aller s’abriter, car avec un ciel de cette couleur, il faut compter sur la grêle avant peu. Églantine, ainsi qu’elle le faisait autrefois, se moque de sa crainte. Un abri ? Ils en ont un sous ce grand chêne, si large de branches et si épais de feuillage qu’il pourrait abriter tous les gens de Bléroux. Elle sait cependant que la foudre frappe de préférence les grands arbres, mais sa pensée ne s’y arrête pas. Elle garde cette insouciance d’elle-même, et ce mépris du danger qu’elle a toujours montré. Et puis, elle aime le bruit de l’orage au milieu des bois. D’un mot elle retient Noël qui veut se mettre debout :

— Écoute !

Un long frémissement passe dans les feuilles et, à sa suite, les arbres oscillent. Ils oscillent quelques instants, et les voilà qui se penchent et se redressent comme s’ils se faisaient des révérences. Les vieux chênes agitent leurs branches et semblent faire des signes aux bouleaux qui rebroussent leurs feuilles et font penser à des jeunes filles s’abritant sous leur jupe retournée. Et soudain, sans plus de préparation, c’est l’ouragan, avec son tonnerre, sa grêle et ses éclairs. Tous ces arbres, qui avaient l’air, l’instant d’avant, de se balancer par jeu, se courbent et veulent fuir maintenant. Ils s’agitent de façon désordonnée et bruissent comme si chaque feuille avait une bouche pour crier sa peur. Et comme pris de folie devant leur impuissance à fuir, ils se frappent les uns les autres avec rage. Parmi les sifflements et les coups, on entend des déchirures et des craquements, ainsi que le feraient des os brisés et jetés à terre avec force. De gros oiseaux poussent des cris terrifiés et des plaintes aiguës sortent des nids. Dans ce tourbillon de menace et de crainte, le taillis lui-même se courbe et frappe la terre. Il frappe les deux amis aussi, et les chasse vers la maison de la route. Serrés l’un contre l’autre, ils vont face à la tempête, cinglés en plein visage par les éclairs autant que par le vent qui les repousse, et les force d’avancer lentement, cassés en deux.

Ils arrivent enfin ; la femme qui les reçoit rit de les voir si mouillés. Quoiqu’ils soient devenus grands, elle reconnaît bien, dit-elle, le frère et la sœur qui couraient les bois de ce côté, quelques années plus tôt. Elle fait une grande flamme au foyer pour les sécher. Ils prendront bien aussi un peu de lait chaud pour empêcher le froid d’entrer dans leur poitrine. Elle est heureuse de les servir. Ils sont si jeunes. Elle aimerait qu’on fasse de même pour ses propres enfants, s’il leur arrivait pareille aventure. Elle étale et secoue les lourds cheveux d’Églantine. Elle hume le mystérieux parfum qui s’en échappe et s’accentue chaque fois que l’humidité les touche. Toute petite déjà, sa tignasse ébouriffée dégageait ce même parfum, sans que personne ne sache d’où il lui venait, ni à quel autre il s’appareillait.

La grosse pluie ne cesse pas. On dirait que l’orage tourne en rond et qu’il ne peut s’éloigner. Il se fait tard, la femme offre un peu plus de nourriture, et toujours, elle rit du visage consterné d’Églantine qui s’épouvante d’être à cette heure tardive à plus d’une heure de marche du Verger.

La nuit s’est faite tout entière sans qu’il y ait le moindre changement. La femme offre alors, au frère et à la sœur, la chambre de ses garçons, partis au loin faire la moisson. Elle leur montre deux lits, séparés par une fenêtre, où ils pourront dormir un peu. L’orage finira bien par se calmer, et alors, au petit jour, et même avant s’ils le désirent, car il y aura de la lune par ciel découvert, ils pourront retourner chez leurs parents. Elle leur indique une porte de sortie par où il leur sera facile de quitter la maison sans réveiller personne.

Elle rit de nouveau, leur souhaite bonne nuit et s’en va.

Longtemps ils restent dans la chambre sans bouger. Assis sur l’un des lits, ils n’osent ni parler ni se coucher. Noël, qui soutient dans ses bras la tête de sa fiancée, respire sans se lasser le parfum singulier qu’il essaie une fois de plus d’assimiler à certaine plante. Et tout à coup il se souvient de ce qu’en a dit son père, un jour que Douce et lui sortaient de l’étang :

« C’est sûrement le parfum des fées de Bléroux. »

Ce rappel de leur enfance les fait rire et leur apporte un peu de hardiesse. Églantine s’approche de la fenêtre pour s’assurer du mauvais temps, lorsqu’un brusque froufrou la fait reculer. Elle cherche d’où vient le bruit, et voit une petite chose noire accrochée au bas du rideau. Noël, intrigué, approche la lampe, et Douce veut saisir la petite chose noire qui lui échappe, touche le parquet, volète maladroitement, et s’élève jusqu’au plafond qu’elle heurte de ses ailes. Noël crie :

— C’est une hirondelle !

Et il s’efforce de la chasser vers la fenêtre qu’Églantine vient d’ouvrir. La jolie petite bête se cogne encore aux quatre coins de la pièce, frôle la lampe, et, pendant un éclair qui illumine tout, elle disparaît dans la nuit aussi noire que ses ailes.

La fenêtre refermée, Noël, tout ému, dit avec joie :

— Une hirondelle dans la maison, c’est toujours signe de bonheur.

Le visage rayonnant, Églantine vient à lui. Et le même geste affectueux leur fait tendre leurs mains qui s’unissent.

Au petit jour, ainsi que l’avait prévu la femme, le ciel était pur, mais il n’était pas plus pur que le front d’Églantine, ni plus beau que le visage de Noël, tout paré d’amour et d’espoir.

Les jeunes gens ont quitté silencieusement la maison hospitalière, et maintenant, dans le matin tout rafraîchi, ils vont à grands pas sur la terre mouillée. Noël tient si étroitement sa fiancée qu’elle semble faire partie de lui-même. Ni l’un ni l’autre ne parle, leur poitrine respire librement et leur regard se pose en paix sur toute chose. À l’amour violent et profond de Noël se mêle une reconnaissance infinie pour celle qui n’a même pas eu un geste de défense lorsqu’il l’a prise. Pendant un instant, il a pu croire son désir partagé ; mais il a vite compris qu’Églantine n’était pas femme encore. Elle avait donné son corps au premier appel, comme elle avait donné son âme au premier sourire.

Mère Clarisse, inquiète, les attend devant la barrière. Elle les voit venir dans le soleil levant. Un soleil presque blanc, comme recouvert de rosée, et dont les rayons se posent sur leurs jeunes têtes ainsi qu’une fraîche couronne. Mais dès qu’ils sont près d’elle, au regard ardent de Noël, au visage éclatant d’Églantine, elle comprend, et détourne son propre visage. La jeune fille entre la première dans la maison, remet tout de suite à son doigt l’anneau d’or, tandis que Noël, la voix un peu basse, dit à la vieille amie :

— Regardez-nous ! Ne soyez pas fâchée. Nous sommes mariés, à la vie, à la mort.

Il ôte à Églantine l’anneau, le passe à son propre doigt, puis le jette sur la table comme un objet que l’on dédaigne, et, la voix plus basse encore, il ajoute :

— L’anneau qui nous enserre est plus fort que tous les anneaux d’or du monde.



VI

Novembre est venu. Noël a parlé de son amour à ses parents, et avoué ses fiançailles acceptées par le père Lumière, quelques jours avant sa mort. Il a dit aussi son désir de se marier avant de partir au régiment. Ainsi sa femme sera sous la protection des siens, au cas où mère Clarisse, de plus en plus souffrante, viendrait à lui manquer. Son père a écouté sans mot dire, mais sa mère s’est moquée. Elle a ri aux éclats avant de dire :

— Tu parleras mariage à ton retour du régiment !

Et tous les jours, ensuite, elle n’a cessé de rire et se moquer.

À Luc, ce grand frère qu’il aime, Noël a dit toute la vérité, le priant de se joindre à lui pour obtenir le consentement de leur mère. Mais Luc, le sourcil froncé, a parlé raison :

— Cette petite Lumière n’a pas de bien. Et puis elle est si jeune !

Qui sait ce qui peut arriver en l’absence de Noël ? Non, Luc ne fera rien pour hâter le mariage. Il aime trop son frère pour l’aider dans cette affaire qui lui paraît pleine de risques. Il est tout à fait de l’avis de leur mère, il faut attendre.

Églantine n’attache aucune importance à cela. Ce n’est pas elle qui est pressée. Elle est la femme chérie de Noël. Qu’est-ce qu’un mariage reconnu par la famille pourrait y changer.

Chez les Barray la bonne entente s’efface. Quelque chose d’agressif rôde dans la maison, quelque chose qui heurte et blesse Noël à tout moment. Il ne peut plus sortir sans que sa mère lui fasse le reproche d’aller chez sa Lumière. Des mots malsonnants sont dits à l’adresse de cette Lumière. Luc, lui-même, est sombre, et parle à peine à son frère. Par ces journées d’hiver, qui rapprochent et retiennent la famille au foyer, la vie devient de plus en plus difficile. Et pour éviter des ennuis à celle qu’il nomme sa femme, Noël décide de retourner en Algérie pour y travailler jusqu’au printemps.

Après son départ, Églantine reprend ses anciennes habitudes du dimanche. Accompagnée de Marguerite Dupré, elle passe son temps chez la maîtresse d’école à chanter et faire de la musique. Aujourd’hui, dès son arrivée, Mlle Charmes lui a dit :

— Croyez-moi, Églantine, jamais vous n’entrerez comme bru dans la maison des Barray. Tachez de le faire comprendre à Noël.

Églantine la regarde, l’air tranquille, tandis qu’elle ajoute avec plus de force :

— Ni sa mère, ni son frère ne le souffriront. Ces deux-là ne font qu’un par l’entêtement, le mépris des pauvres et l’amour de l’argent. Et ce n’est pas vous, pauvre Douce, qui les ferez changer !

Églantine sourit. Les faire changer ? Elle n’y songe pas. Elle aime Noël, c’est tout. Marguerite Dupré sourit comme elle, tandis que le regard de ses doux yeux bruns s’en va vers la fenêtre d’où l’on voit la maison où travaille et demeure Louis Pied Bot.

Mlle Charmes se met au piano. Elle a sur le visage comme un reflet d’ennui. Les doigts sur le clavier, elle chante à mi-voix :


    L’amour ne fait pas le bonheur
    C’est bien souvent tout le contraire


Elle arrête sa chanson pour reprendre, vers Églantine :

— Vous voilà engagée dans un mauvais chemin, avec cette famille. Tout votre avenir est menacé. Cela vous serait-il si difficile de renoncer à Noël ? Ses parents vous prennent pour une intrigante et finiront par vous haïr. Pensez-y !

Le ton est si sérieux qu’Églantine demande :

— Pourquoi me haïr ?

— Parce que vous n’êtes pas riche et que Noël vous aime.

Le sourire d’Églantine renaît en répondant :

— Eux non plus ne sont pas riches, puisqu’ils travaillent tout le jour comme des pauvres. Qu’ont-ils de plus que moi ?

— Mais ils ont de la terre, beaucoup de terre et vous n’en avez pas.

Églantine ne trouva rien à dire, et c’est Marguerite qui répond à sa place :

— Puisqu’ils en ont beaucoup, qu’ont-ils besoin d’en rechercher d’autre ?

La voix de Mlle Charmes se fait nette comme à l’école :

— Tous ceux qui possèdent de la terre veulent en posséder davantage. Apprenez cela, Marguerite Dupré.

Églantine cependant assure que Noël n’en désire pas tant. Mais Mlle Charmes lui coupe la parole :

— Noël a vingt ans. Il ne voit que l’amour. Mais après quelques années de mariage, vous entendrez ses reproches sur votre pauvreté.

Elle soupire, comme s’il s’agissait d’elle-même, avant d’achever :

— Si vous aviez seulement un peu d’argent !

Elle se remet au piano pour continuer sa chanson qui parle de doux aveux, de rêves d’espoir et d’ineffables tendresses. Marguerite écoute, le regard vers la fenêtre. Mais Églantine, qui tient ses paupières baissées, les relève seulement à la fin du couplet :


    Puis un jour l’espérance même
    De votre cœur s’envolera…

Un peu songeuses, les deux jeunes filles retournent chez elles par la route. Et la rencontre imprévue de Louis Pied Bot ramène la joie sur leur visage. Louis aussi, tout en marchant, parle à Églantine d’un ton sérieux. Des mots à son sujet ont été prononcés devant lui, ce matin même. Il aime bien cette petite camarade qui travaille auprès de lui. Il sait son insouciance de la méchanceté d’autrui, et il tient à la mettre en garde. On la croit cupide et envieuse. On la sait intelligente aussi, et on ne doute pas qu’elle oblige Noël à ce mariage.

Églantine rit de tout son cœur, et devant cette gaieté, Louis Pied Bot oublie les mauvaises paroles et rit comme elle.

Lentement, très lentement, ils vont tous trois jusqu’à la maison de Marguerite. Louis donne une poignée de mains aux deux amies avant de les quitter, mais ce n’est pas la main d’Églantine qu’il retient le plus longtemps.

Au début du printemps, lorsque Noël revint d’Algérie et qu’il déclara que ses sentiments n’avaient pas changé, la mésentente s’aggrava dans la famille. Le père, consulté à part, répondit seulement :

— Je ne peux pas donner tort à ta mère.

Luc, avec des mots qu’il essaya d’adoucir, chercha à faire comprendre à son frère que la vie est dure à ceux qui ne possèdent rien. Leurs parents ont mis tout leur avoir dans cette ferme de Bléroux. De plus, il n’y a pas de place pour deux ménages. Il faudra donc que Noël s’établisse ailleurs. Et qui fera l’apport pour cette autre ferme, si ce n’est une fille de riche fermier ? Il y en a plus d’une, dans les environs, qui serait fière d’entrer dans la famille Barray. Qu’a-t-elle donc, cette Églantine Lumière, pour le retenir ainsi ? Que Noël prenne garde, il y a des liens qui deviennent vite odieux. Qu’il abandonne son idée de mariage avec cette petite. Qu’il n’attende pas, oh ! qu’il n’attende pas qu’elle soit devenue une femme jalouse et tenace qu’il trouvera toujours devant ses pas, et qui brisera tous ses espoirs de bonheur.

Luc prend les mains de son jeune frère comme pour l’imprégner de ses craintes. Les siennes sont glacées, et sur son visage, ordinairement dur et audacieux, Noël aperçoit quelque chose de haineux mêlé à une réelle désespérance. Est-il possible qu’il soit la cause d’un tel désarroi ? Il voudrait donner de l’espoir à ce frère qu’il aime, il voudrait le tranquilliser, mais après un silence, lorsque Luc demande, comme s’il commandait :

— Abandonneras-tu Églantine Lumière ?

Il serre davantage les grandes mains froides et répond sans détourner les yeux :

— Non.

Ils se quittent. Après quelques pas ils se retournent et font, l’un vers l’autre, le même geste de fatalité.

Pour ne pas aggraver le mal qu’il sentait sourdre autour de lui, Noël a pris du travail chez un oncle, frère de son père et fermier dans un village, non loin de Bléroux. Il revient chez ses parents le samedi soir, mais ses dimanches, comme par le passé, appartiennent à Églantine. Il faut les voir partir dès le matin à travers champs et bois. Mère Clarisse bourre leurs poches de pain et de fruits, sachant bien que, dans leur félicité, ils oublieront l’heure du repas. Pour la remercier Églantine, redevenue gamine, tourne autour d’elle en chantant ce qu’elle leur a chanté tant de fois :


    Berger, mon doux berger
    Qu’aurons-nous à souper ?
    Un pâté d’alouettes
    Du vin de nos côteaux
    Un morceau de galette
    Caché sous mon manteau.


Ils ont délaissé l’étang pour la rivière qu’ils longent interminablement. Aux heures chaudes, assis dans l’herbe, le dos appuyé contre un saule, ils reprennent leurs projets d’avenir. C’est surtout Noël qui parle. Ils s’uniront, quoiqu’il arrive, dès son retour du régiment. Luc sera marié, sans doute, à ce moment. Et comme il n’y a pas de place pour deux ménages, ainsi qu’il le lui a dit, il prendra une autre ferme qu’il aménagera avec une partie du bétail dont celle-ci regorge. Luc est bon et juste, et ne demandera qu’à partager. Et, s’il survenait un empêchement à ces arrangements prévus, ils auront l’Algérie, ce beau pays, où il a laissé de vrais amis qui lui trouveront facilement une ferme à diriger. Églantine écoute, acquiesce. Elle fera ce que Noël voudra. Que lui importe l’endroit, pourvu qu’elle vive auprès de lui.

À leurs pieds, cette rivière, qui fuit presque sans bruit, absorbe leur attention et les oblige à de longues minutes de silence. De temps en temps un poisson saute hors de l’eau, comme pour s’assurer qu’ils sont toujours là. Aussitôt un martin-pêcheur, lancé comme une flèche, frôle la berge de ses ailes bleues, et le poisson n’a pas toujours le temps de gagner le fond de la rivière.

Là aussi, Églantine chante de cette voix qui fait dire à Noël que le ciel descend pour lui sur la terre, et où il retrouve, dit-il, le vent, la pluie et le soleil. Elle s’amuse à reproduire les bruits qu’elle imite avec une perfection déconcertante. Pour elle, tout est musique, aussi bien ce qu’elle voit que ce qu’elle entend. Les phrases les plus simples se rangent dans sa tête comme pour former des sons. À l’étonnement de Noël, la première fois qu’ils étaient venus à la rivière, elle avait dit tout de suite, en regardant la longue file de saules qui se faisaient face :


À les voir tout tordus se pencher sur la rive
Avec leur tête nue ou chargée de rameaux
On dirait des vieillards à l’oreille attentive
Écoutant le secret que murmure les eaux.


Il y a encore cette clarté qui rayonne par moments sur son visage et qui se fait plus vive lorsque la nuit les surprend dans les bois. Ce menu visage clair, Noël le regarde à la dérobée et ne sait que penser ; mais il sent bien que son amour en augmente, et dans son cœur, c’est comme une épaisse fumée d’encens qui monte vers celle qui lui donne un si parfait bonheur.

Les prés sont fauchés, les blés sont coupés, et par toute la campagne s’étend un silence plein de sécurité. Églantine et Noël vont de taillis en taillis, prenant tous les chemins qui se présentent, sans se demander où ils mènent. Ils traversent des sapinières touffues, des clairières de vieux chênes, et des boulaies pleines de ronces et de mousse où leurs pieds s’enfoncent comme dans d’épais tapis. Ils jouent à cache-cache comme des enfants, se balancent aux branches et sautent dans tous les ruisseaux. Ils sont ivres de l’air des bois, ivres de liberté, ivres de leur amour.

Un jour qu’ils se reposaient auprès d’une propriété inconnue, une fillette à la voix aigre chanta tout à coup derrière le mur :


    La fille d’un riche marchand
    On dit qu’elle se marie
    Chantait le Rossignolet


Tous deux, en même temps, avaient éloigné de leur bouche le fruit dans lequel ils mordaient. Noël revoyait la face tourmentée de son frère, et la jeune fille croyait entendre les paroles de Mlle Charmes : « Ils ont de la terre, beaucoup de terre ». Attristée un peu, elle répéta tout haut ces paroles en ajoutant :

— Et moi je ne suis pas la fille d’un riche marchand.

Noël la serra contre lui.

— Ils ont de la terre ? Qu’ils la gardent ! Moi j’ai ma femme et j’y tiens.

Le front un peu plissé il reprend :

— Et puis, vivant loin d’eux, ne suis-je pas aussi pauvre que toi ?

Rasséréné il se lève d’un bond, et chante avec entrain la chanson du mendiant des routes :


    Je n’ai qu’une chemise,
    Je la lave souvent
    La pluie fait la lessive
    Et je la sèche au vent.


Églantine s’est mise debout aussi pour chanter avec lui. Et à l’idée d’une si grande pauvreté, tous deux rient à en perdre haleine.

Au moment où ils allaient gagner le bois du gros orage, ainsi qu’ils le nommaient, ils virent au loin sur la route, Luc qui marchait la tête basse et les mains derrière le dos, ainsi qu’un homme très las et découragé. Aussitôt ils courent à lui, l’entourent, les mains nouées pour la ronde, en poursuivant leur chanson :


    Si le Roi de Pologne
    Savait la vie des gueux
    Il quitterait sa couronne
    Pour aller avec eux !


Luc essaya de défaire la ronde, mais eux l’entraînent jusqu’au bois, et, avant qu’il ne soit revenu de son étonnement, Églantine et Noël sont installés sur la même branche de leur chêne préféré.

Ce fut une après-midi de jeux et de rires comme Luc n’en avait jamais connue. Son air soucieux et dur s’était changé en quelque chose d’indulgent et même de confiant. Il regardait les deux autres avec des yeux qui disaient son désir d’être comme eux. Et, vers le soir, lorsqu’il les quitta, il rapprocha les deux têtes joue contre joue et mit un baiser à droite et à gauche, comme s’il n’embrassait qu’un seul visage.

Par la suite, Églantine le trouva souvent sur son passage. Il lui souriait affectueusement et l’accompagnait même pendant quelques minutes dans la sapinière. Et toujours il promettait son appui lorsque Noël serait de retour de son service militaire.

Églantine trouvait aussi La Plate sur son chemin. La Plate a dépassé la quarantaine. C’est une femme grande et maigre qui a toujours vécu à la ferme des Barray. Autoritaire et revêche, elle a l’œil à tout et morigène tout le monde. En ce moment elle a réellement l’air de surveiller Luc, ce qui donne une grande envie de rire à Églantine, qui n’ose pas en faire la remarque. Ce soir, Luc prend le bras de la jeune fille, et l’entraîne au plus vite. Et soudain, la mâchoire grinçante, il parle. Il parle de choses qu’Églantine ne comprend pas très bien. Elle arrête sa marche précipitée. Elle s’assied même sur un tronc d’arbre pour lui permettre de s’expliquer plus clairement. Il s’assied auprès d’elle. Il est essoufflé et inquiet. Il s’excuse de lui parler d’une vilaine histoire, mais à qui donc pourrait-il confier son tourment si ce n’est à la future femme de son frère qui peut tout entendre puisqu’elle est intelligente. Personne ne sait rien et Églantine gardera le secret, ainsi qu’il le lui demande. Cette Plate, qui rôde là-bas et ne les quitte pas des yeux, elle a fait de lui sa chose, alors qu’il n’avait pas encore seize ans. Et depuis, elle le tient. Elle ne le lâchera pas. Et pourtant, il y a dans le pays une jeune fille qui lui plaît, dont les parents ont du bien et avec laquelle il serait heureux de se marier.

Comme si la Plate se doutait qu’il est question d’elle, elle passe et repasse là-bas. Les fortes dents de Luc se montrent et le font pareil à un mauvais chien qui va mordre. Il fait peur à Églantine. Elle éprouve auprès de lui ce recul qu’elle a éprouvé dès leur première rencontre. Mais elle a pour lui une grande pitié. Elle saura bien le consoler. Et puis à le voir souvent en sa compagnie, la Plate prendra peut-être honte et le laissera se marier avec la jeune fille dont il parle.

Un plus gros ennui attendait Églantine au Verger. Tou n’était pas à la barrière comme d’habitude. À son appel il répondit par un aboiement du côté du potager. Elle y court, pressentant elle ne sait quel malheur. Et là, elle trouve mère Clarisse malade et tassée dans le vieux fauteuil d’osier. À peine si elle peut parler. Cela lui a pris tandis qu’elle sarclait, et depuis elle garde une grande faiblesse et des vertiges qui l’empêchent de rester debout.

Églantine a cessé son travail pour la soigner. Le soir seulement, elle va jusqu’à Bléroux pour les provisions. Elle entre chez le tailleur donner des nouvelles, et s’en revient en courant par la sapinière, où elle rencontre Luc qui se montre aimable et veut toujours la retenir. Elle est heureuse de le voir ainsi. Cependant elle ne peut s’empêcher de regarder son front coupé de lignes bizarres et inquiétantes qui lui donnent l’air d’un animal farouche et têtu. Et puis il a toujours ses dents de chien en colère, et ce mauvais regard qui fouille le bois au loin. Malgré cela Églantine lui sourit en lui donnant, au passage, une affectueuse poignée de mains.

Noël a passé deux dimanches au Verger pendant lesquels il a beaucoup parlé du bon vouloir de Luc. Églantine ne doute pas non plus qu’il sera leur allié. Et, forte du secret qu’il lui a confié, et forte de la sympathie qu’il lui témoigne, elle assure qu’elle ne tardera pas à le chérir comme un véritable frère.

Mère Clarisse a l’air de se remettre. Elle va et vient dans la maison et commence à faire quelques pas au dehors. Aussi conseille-t-elle à Églantine de profiter du prochain dimanche pour aller courir les bois. Ils ne rentreront pas tard, voilà tout. Églantine ne demande pas mieux. L’automne est déjà là, et dorénavant il ne faudra plus trop compter sur le beau temps. Et si Luc voulait venir avec eux, cette promenade de toute une journée pourrait lui faire oublier un peu son ennui. Le soir même, elle file à Bléroux avec l’espoir de le rencontrer pour lui parler du projet. Au retour elle l’aperçoit, un peu en avant d’elle. Il va d’un pas rapide, ainsi qu’un homme pressé. On dirait qu’il se rend au Verger. Sans doute ne sait-il pas qu’elle le suit. Elle court après lui, l’appelle à haute voix. Il se retourne et l’attend. À l’idée de lui faire une bonne surprise, elle a un visage ravi et tout fleuri de roses.

Et, impétueuse comme toujours dans ses élans affectueux, elle se jette à son cou pour l’embrasser. Elle ne sait alors ce qui lui arrive. Deux bras forts enserrent sa taille. Un souffle de bête ronfle à son oreille, et elle se sent brutalement jetée à terre. Une terreur la gagne. Luc est devenu fou.

Dans cette sapinière, où personne ne passe, elle n’espère aucun secours ; mais elle se souvient qu’elle a un corps souple. Sans beaucoup de peine, elle échappe aux bras de fer, et la voilà debout. Luc est debout en même temps qu’elle. Et dans son regard, et dans la façon dont il étend la main pour la saisir de nouveau, elle comprend ce qu’il veut d’elle. Déjà il la tient solidement au poignet. Sa peur augmente, et lui ôte ses forces. Une défaillance, qu’elle cherche à vaincre, lui fait plier les genoux et lui rend la vue moins nette. Éperdue, la voix faussée, elle crie cette menace :

— Je le dirai à Noël !

Et soudain, à côté de la face dure et crispée de Luc, elle voit celle de la Plate, ricaneuse, autoritaire, avec des yeux tout chargés de haine. Elle croit rêver. De sa main libre, elle s’accroche à un petit arbuste. Mais déjà Luc desserre les doigts et lâche son poignet. Les faces mauvaises se détournent d’elle, et deux voix de colère se heurtent et s’éloignent.

Lorsque mère Clarisse vit revenir sa Douce chérie avec un visage éteint et des yeux agrandis de crainte, elle crut à un accident :

— Non, c’est Luc ! répondit la jeune fille.

Et, tremblante encore du péril couru, elle dit tout. Presque aussi tremblante qu’elle, mère Clarisse conseilla de ne rien dire à Noël :

— Cela pourrait détruire votre grand bonheur !

Églantine ne le croyait pas. Était-ce sa faute ? Et puis, maintenant qu’elle était dans sa maison, à l’abri de toute surprise, elle ne voyait plus la chose aussi grave. Elle saurait bien excuser Luc auprès de Noël. Il avait eu un moment de folie, elle en était sûre. Est-ce qu’un homme qui a toute sa raison peut montrer un visage aussi bestial ? Et déjà elle riait et disait :

— Jamais plus je ne l’embrasserai ! Il m’a fait trop peur !

Elle prit la route, le lendemain, pour aller à Bléroux ; et cette fois ce fut le hasard qui la mit en présence de Luc. Il rentrait à la ferme, avec un cheval de labour qu’il tenait par la bride. Elle attendit de le croiser pour lui sourire en signe de pardon. Mais ce qu’elle vît sur sa figure l’empêcha de sourire.

Luc, toutes dents dehors, les yeux furieux, lui dit sans s’arrêter :

— Moi aussi, je le dirai à Noël ! Soyez tranquille !

La Plate, qu’elle rencontra peu après, avait dans le regard plus de moquerie que de haine.

Pour ce dimanche, qui devait être un jour de fête, Noël ne vint pas au Verger comme à son habitude. Églantine l’attendit sans trop d’inquiétude. Cependant lorsque le soleil commença de descendre, une angoisse lui serra la poitrine. Mère Clarisse la devina, cette angoisse, et puisqu’elle était assez forte pour rester seule, elle obligea la jeune fille de sortir un peu. Elle pensait qu’une visite à Marguerite Dupré donnerait du contentement aux deux amies. Mais ce ne fut pas ce chemin là que prit Églantine, ce fut celui de l’étang. Ce chemin, elle le prenait chaque fois qu’un souci la tourmentait. Cet étang, pour elle, était un être mystérieux, solitaire et sage, qui vivait de silence, de vent, de pluie et de chauds rayons de soleil qui, à l’heure du midi, le pénétraient jusqu’au fond.

Lorsqu’elle l’avait contemplé un long moment et qu’elle en avait fait plusieurs fois le tour, elle regagnait son logis le cœur apaisé et la pensée sereine.

Aujourd’hui, l’étang semble dormir, il n’y a pas de vent pour en friser la surface, pas de pluie pour en troubler la limpidité. Et à cette heure les rayons du soleil passent bien au-dessus de lui. Églantine va en faire le tour lorsqu’elle aperçoit Noël. Il est là couché au bord de l’eau, dans un endroit où jamais il ne s’était arrêté. Il se lève à l’approche de la jeune fille, et le regard qu’il fixe sur elle est plus sombre qu’une mauvaise nuée. Elle ne sait quelle force la retient tout à coup sur place. Et comme dans un éclair, sur ce visage qu’elle aime, elle retrouve, pour la première fois, les sourcils en accent circonflexe de Luc, et les plis profonds qui sortent de ces sourcils même et montent en éventail jusqu’au faîte du front. C’est lui qui avance, et sa voix n’est pas moins étrange que son regard lorsqu’il demande :

— Est-ce vrai, Églantine, que tu ne m’aimes pas ?

Elle rougit de façon violente, et tout son corps tremble lorsqu’il ajoute :

— Est-ce vrai que tu t’es donnée à mon frère ?

Elle ne peut répondre. La gorge s’est desséchée et son cœur veut s’échapper. Il attend, la regardant toujours. Elle fait un gros effort et répond enfin :

— C’est un mensonge !

Il reprend, les yeux moins sombres :

— Pourtant, tu ne peux nier que tu as couru après lui ! Quelqu’un t’a vue. On t’a même entendu l’appeler.

Elle ne songe pas à nier cela. Elle est toute vérité. En cet instant, la brutalité qui a suivi son appel s’efface de sa mémoire. Elle ne se souvient plus que du mouvement joyeux qui l’a poussée vers Luc, et elle ne trouve rien à dire pour expliquer ce mouvement. Quelque chose aussi la soulève bien au-dessus de la sapinière. Ce mensonge de Luc, elle le voit de haut. C’est une boue malpropre dans laquelle il ne lui est pas permis de poser les pieds. Et le regard vague, elle redit seulement :

— Luc a menti !

Noël lui secoue le bras impatiemment :

— Mais dis quelque chose de sensé, au moins ! Mon frère n’a aucun intérêt à mentir. Il m’aime, lui ! Il m’a affirmé que tu étais allée à lui la première. Dis que tu le préfères à moi !

Il lui fait mal, à lui secouer ainsi le bras. Elle ne se plaint pas. Elle recule seulement et s’embarrasse les pieds dans la fougère qui se courbe et s’étale devant elle comme un frais tapis. Il la saisit aux épaules, qui tiennent tout entières dans ses mains, et qu’il pourrait broyer sans grand’peine. Il essaye de capter ce regard qui erre comme à la recherche d’un secours. Et soudain, dans un grondement de désespoir, il ordonne :

— Parle, Églantine ! Il faut que tu parles ! Je t’aime, moi, comprends-tu ? Je t’aime assez pour te donner à mon frère si tu l’aimes. Mais parle ! Ne reste pas avec ces yeux égarés.

Elle ploie sous la pression des mains, ses paupières s’abaissent à demi, et un pli de souffrance se forme au coin de sa bouche qui ne peut s’ouvrir. Il la courbe sur son bras, lui renverse la tête pour tâcher de voir ce qui se passe sous les longues paupières. Et la voix soudainement changée, il supplie :

— Parle, ma très douce ! De toi je peux tout entendre. À toi je peux tout pardonner.

Le pli de souffrance s’efface un peu, les lèvres d’Églantine s’entr’ouvrent. Va-t-elle parler enfin ? Noël écoute de toute son âme cette voix affaiblie qui répète seulement :

— Luc a menti !

Il l’entoure, la serre violemment contre son cœur. Elle se croit sauvée et tend sa bouche. Mais ce n’est qu’un baiser sur le front qu’elle reçoit, un baiser fait de pitié, et suivi d’une sourde plainte. Puis, sans un mot, Noël la prend par la main et la conduit jusqu’au Verger. Elle est comme raidie et lointaine. Cependant, lorsqu’il va la quitter, elle se ressaisit :

— Écoute Noël, je vais te dire :

Il espère encore. Mais les mots ne sortent pas. Les yeux d’Églantine s’égarent de nouveau, et elle ne sait que redire :

— Luc a menti !



VII


Mère Clarisse ne devait rien connaître de ce qui s’était passé à l’étang. Églantine l’avait retrouvée dans le mauvais fauteuil, étouffant et se plaignant d’un violent mal de tête. La nuit avait été plus mauvaise encore. Et moins d’une semaine après, celle qui avait servi de mère à Églantine Lumière n’était plus de ce monde. La peine que la jeune fille en ressentit l’empêcha de s’enfoncer trop profondément dans l’autre peine. Mère Clarisse, en plus de l’affection dévouée qu’elle avait portée à l’orpheline, avait été l’amie sûre, celle qui conseille au lieu de gronder. Elle avait partagé ses rires d’enfant et ses soucis de jeune fille. Et voilà qu’elle était partie. Elle s’en était allée, sans souffrances vives, le corps devenu insensible et inerte, ses yeux seuls remuant et suivant tous les mouvements de celle qui continuait à lui être si douce. De temps en temps, la parole lui revenait et c’était pour lui dire :

— Douce Lumière ! Douce Lumière !

Elle disait cela d’une voix presque éteinte, mais Églantine l’entendait aussi clairement que si elle l’eût crié. Et chaque fois, elle s’approchait du lit et répondait par un tendre sourire aux yeux qui offraient tout ce qui restait en eux de tendresse.

Et maintenant qu’Églantine est seule dans sa maison, sa pensée revient tout entière à Noël. Deux semaines ont passé sans qu’il soit revenu au Verger. Elle sait, par Louis Pied Bot, qu’il n’est pas allé davantage chez ses parents. Pas un seul instant elle ne pense qu’il peut l’abandonner. Il était en colère l’autre jour, mais Luc ne pourra pas soutenir longtemps son mensonge. Le mensonge ne peut rien contre la vérité. Que Noël revienne. Elle parlera, cette fois. Il comprendra, et tout redeviendra clair.

Malgré cet espoir, ses jours sont sans gaieté, et ses nuits sans sommeil. De plus, la nuit elle a peur, une peur qui la laisse grelottante et lui ôte la faculté de raisonner. Tou, parfois relève la tête et grogne sourdement. Il a même aboyé furieusement, l’autre nuit, en se dressant vers la fenêtre, comme s’il y avait eu quelqu’un derrière. L’idée lui vient de transporter son lit dans la chambre de ses parents. Elle l’installe à l’endroit où était le berceau. Là, si près du grenier, les rats font du tapage, jouant et se poursuivant avec des petits cris ; mais de ceux-là elle sait qu’elle n’a rien à craindre, pas plus que des araignées aux longues pattes qui sortent elle ne sait d’où, attirées par la lueur de la veilleuse. À les voir aller et venir sur le mur, elle se sent moins seule. L’une d’elle, couleur de sable, très grosse et à pattes courtes, loge dans l’encoignure de la porte comme pour en surveiller l’entrée. Lorsqu’au matin Églantine ouvre cette porte, elle prend bien garde de la déranger. Son logis, de même couleur qu’elle, est fait d’un tube ouvert par en bas et pourvu d’une large fenêtre placée bien au milieu. Et, directement sous cette fenêtre, ainsi qu’un jardin devant une maison, l’araignée a tendu une toile spacieuse et solide qu’elle entretient avec soin, et sur laquelle elle semble cultiver des mouches. La présence d’Églantine ne la gêne guère. Si elle lui parle, elle reste immobile à sa fenêtre, faisant seulement bouger ses gros yeux qui semblent voir partout à la fois. Elle s’absente parfois pendant plusieurs jours. Au retour elle fait montre d’une grande activité, nettoyant à fond sa toile, et en réparant soigneusement les déchirures, ainsi qu’une bonne ménagère qui remet tout en ordre après un voyage. Tou aussi s’en approche, il aboie à petits coups contre elle, comme pour rire. Elle ne se sauve pas, elle sait bien qu’il s’amuse.

En ce troisième dimanche que Noël fait défaut, Églantine retourne à l’étang. Tou l’accompagne, et rien qu’à la façon dont il muse en route, elle sait que Noël n’est pas là. Arrivée, elle s’émerveille comme toujours. Jamais l’étang n’est le même. Pour l’instant il semble jouer avec le vent qui le ride au passage en courant du jonc à l’osier. Il garde vers les bords quelques petites places unies et bleues qui lui font comme des yeux gais. Et lorsqu’en son milieu il partage en deux les rides qui le masquent, il a l’air de rire au vent, rien que pour lui montrer la fraîcheur et la pureté de sa bouche. Églantine en fait plusieurs fois le tour avant d’aller s’asseoir à sa place habituelle. Toute resserrée sur son tas de fougère, elle attend. Elle attend ainsi jusqu’à la nuit, puis, comprenant que Noël ne viendra pas, elle cède à son chagrin. Cependant, tandis que ses larmes coulent, la voix de mère Clarisse chantonne à son oreille :


    Berger, mon doux berger,
    Où irons-nous promener
    Par les bois, par la plaine,
    Autour du grand château
    Mets ta cape de laine
    Et viens dans mon bateau.


C’est à cette même place que mère Clarisse chantait autrefois pour les deux enfants. Ce souvenir arrête les larmes d’Églantine. Elle espère une autre chanson, mais c’est toujours la même qui revient, comme revient le même bruissement de l’arbre qui l’abrite, comme revient le même souffle de vent qui la touche au visage, avant d’aller jouer et glisser sur l’eau.

Malgré sa certitude de ne pas voir Noël, elle ne songe pas à regagner sa maison. Son regard ne quitte plus l’étang qui fait une tache claire dans l’ombre. Elle le voit se hausser peu à peu, comme s’il voulait déborder et envahir la sapinière ; puis elle comprend que c’est seulement une épaisse vapeur qui monte et le recouvre tout entier. Mais parce que cette vapeur bouge et se déplace, Églantine en prend de l’effroi. Elle a beau se dire que c’est encore le vent qui siffle si bizarrement dans les joncs et les osiers, tantôt ici et tantôt là, elle ne parvient pas à surmonter son effroi. Et voici qu’autour d’elle d’autres bruits s’élèvent, des frôlements dans les fougères, des courses subites et brèves, des cris aigus qui la font sursauter d’angoisse. Ces bruits, elle les a déjà entendus. Elle n’ignore pas qui les produit. Mais alors elle était avec Noël. Elle voudrait partir, la nuit n’est pas si noire qu’elle ne puisse se diriger entre les arbres. Mais elle est paralysée par la peur. Cette peur, qu’elle croyait avoir laissé au Verger, l’a suivie jusqu’ici et lui serre la nuque comme des doigts durs et froids. Pour lui échapper, elle essaye de penser à Noël, elle essaye de penser à mère Clarisse, mais à peine évoqués ces deux-là s’enfuient, comme pris de peur eux-mêmes.

Longtemps, longtemps, elle tressaille et frémit. Puis le vent cesse de siffler dans les joncs et les osiers, la couverture blanche de l’étang reste immobile et bien bordée, et le silence n’est plus troublé que par le doux balancement des branches qui l’abritent et la bercent lentement. Rassurée un peu, mais toujours incapable de bouger, Églantine prend son chien à pleins bras et essaye de dormir. Elle y parvient, mais son sommeil est si craintif qu’il lui fait ouvrir les yeux à tout moments. Et chaque fois, à travers la cime des grands arbres elle aperçoit un ciel tout chargé d’étoiles. Sa tranquillité s’en accroît. Une lourdeur l’envahit qui fait sa pensée incertaine. Cependant elle sait qu’elle dort très haut dans l’espace, sous une couverture de dentelle sombre, toute brodée de fleurs d’or très brillantes. Là où elle est, la nuit ne peut l’atteindre puisqu’autour d’elle des milliers et des milliers de lampes scintillent. Et puis ce souffle chaud sur sa joue, c’est le souffle de Noël. Il dort auprès d’elle, et leurs bras sont liés de telle sorte que leur réveil seul pourra les délier. Et calme, au-dessus de toute crainte, Églantine s’enfonce dans un sommeil sur lequel s’étend jusqu’au matin le silence le plus profond…

Soudain Églantine entend au loin une voix joyeuse et forte qui lance avec autorité :

— Je viens vers vous !

Plus proche, plus faible aussi, une autre voix répond :

— Que voulez-vous ?

Le silence, dérangé pour une minute, retombe lourdement. Et bientôt, de divers côtés, d’autres voix fortes ou faibles claironnent joyeusement :

— Je viens vers vous !

— Que voulez-vous ?

Puis c’est un bruit monotone et assourdi qui se rapproche. On dirait le roulement léger d’un tambour d’enfant qui ne peut plus s’arrêter.

Ramplanplan, ramplanplan, ramplanplan.

Cela s’approche si près que Tou fait un mouvement qui l’arrache des bras d’Églantine et la réveille. Le haut toit, fait d’une dentelle sombre qu’elle aperçoit tout d’abord, ne l’étonne pas. Elle se croit toujours dans l’espace. Il faut le froid et l’humidité dont ses vêtements sont imprégnés pour la tirer entièrement du sommeil. Elle sait alors que les appels joyeux viennent des coqs d’alentour annonçant la venue du soleil, et que le roulement de tambour vient des pintades cherchant la vie auprès de l’étang, et qui, parce que le chien les inquiète font sans arrêt :

Crac-et-rac, crac-et-rac, crac-et-rac.

En cette fin d’octobre, il fait beau comme au printemps. Louis Pied Bot a repris ses promenades avec Églantine jusqu’à la maison de Marguerite Dupré. Tou les accompagne, car depuis la mort de mère Clarisse il passe ses journées chez le tailleur où il fait la joie des enfants. Ce soir Louis Pied Bot parle de Noël, qui est revenu chez ses parents en attendant son départ pour l’Algérie, où il doit aller faire son service militaire. Aussi, lorsque, en le quittant, Églantine aperçoit un homme couché sous le grand sapin qui touche au jardin des Dupré, se dirige-t-elle aussitôt vers lui. Non, ce n’est pas Noël, c’est Luc. Elle le reconnaît, avant même d’être auprès de lui. Il est là, couché sur le dos, les bras en croix, le col de sa chemise largement ouvert et montrant sa poitrine. Ses lèvres sont serrées sur ses dents, et les plis qui encadrent son front semblent plus creux encore. Il paraît souffrir et attendre un secours qui ne vient pas.

Églantine se penche sur lui et demande, presque suppliante :

— Luc, ne direz-vous pas la vérité à Noël ?

Il la regarde de ses yeux de glace et répond :

— Plutôt que de me faire haïr de mon frère, j’aimerais mieux le savoir mort.

Églantine frissonne profondément. Mort, Noël ? Le temps d’une seconde, elle le voit étendu, sans vie, et c’est une violence inconnue d’elle qui la fait se pencher davantage sur Luc. Elle regarde fixement son col ouvert tandis qu’une fureur gronde en elle.

C’est lui qui mourra !

Si elle avait une arme, elle le frapperait tout de suite. Elle l’ôterait de son chemin comme elle ôte le fumier qui se forme chaque hiver devant sa maison. Mais juste à ce moment une aiguille de sapin sèche et fourchue tombe d’aplomb et reste fichée dans l’ouverture du col de Luc. Et Douce se baisse tout à fait, retire l’aiguille sèche, la jette au loin et s’éloigne.



VIII


Ce matin Églantine est comme étourdie de peine. Noël n’est pas venu au Verger pendant son séjour à Bléroux, et elle sait qu’il doit partir aujourd’hui même, quinze novembre. Toute la nuit elle a espéré, prêtant l’oreille aux bruits du dehors, mais elle n’entendait que le raffût des rats dans le grenier proche. À quoi pouvaient-ils donc jouer ? Aux boules, on aurait dit. Et ces cris, qui éclataient comme des rires ! Jamais non plus elle n’avait vu tant d’araignées. Elles se groupaient, comme pour parler en secret, puis se séparaient et disparaissaient pour revenir plus nombreuses encore. Tout en pensant à ces choses, Églantine s’apprête pour aller à son travail. Elle est sans courage et sans force. Elle tourne dans la chambre, regarde chaque objet comme si elle le retrouvait après une longue absence. Elle touche tous les bibelots qui sont sur la commode, et retourne le cadre pour lire ce qui est écrit derrière. Elle cherche une chose qui lui manque et ne sait pas laquelle. Elle entre même dans le grenier. Le bruit qu’elle a entendu l’intrigue. Que pouvaient-ils bien rouler ainsi ces rats ? Elle ne voit rien par terre. Tout est rangé, sans doute, et mis en place pour les jeux de la nuit prochaine. Elle dérange des caisses, et arrive à son berceau que rien ne protège. Elle ne l’a jamais bien vu, ce berceau. Elle sait seulement qu’il est d’osier clair. Une curiosité lui vient de mieux le connaître.

Lorsqu’elle le touche pour l’amener au jour, un rat énorme en sort, qui saute tranquillement à terre, et reste à quelques pas. C’est une mère, une bête jeune et magnifique au poil lisse et presque doré. Églantine ne pense plus à déranger le berceau. Elle écarte seulement le tas de paille hachée, d’où la bête est sortie, et sous laquelle s’agitent quatre petits au museau gourmand et au poil doré comme celui de leur mère. Elle les recouvre soigneusement, et dit tout haut :

— Ce berceau ne servira-t-il donc qu’aux rats ?

À peine si elle-même y a dormi. Chez mère Clarisse, son berceau fut fait de deux chaises bordées de planches.

Revenue dans la chambre, Églantine s’aperçoit que l’araignée couleur de sable n’est plus dans sa maison. C’est vrai, elle était partie ces temps derniers, Églantine l’avait oubliée ; mais, après tant de jours, elle pense bien qu’elle ne la reverra plus. Il lui en vient une tristesse, comme de la perte d’une compagne. Dans l’encoignure, le tube est affaissé, la toile est déchirée, et le tout ne forme plus qu’une chose légère qui se soulève et s’agite au moindre souffle comme un signe d’adieu.

Dehors le ciel est pur et annonce une journée de gel. Hier déjà le froid était vif comme en hiver. À tourner sans but dans la maison, Églantine s’est mise en retard pour son travail, et maintenant elle se hâte. Mais Tou, au lieu du chemin habituel, prend celui de l’étang. Il va, le nez levé, comme tiré en avant. Il essaye même de courir. Églantine sait ce que cela veut dire. Elle le suit, le cœur tout en désordre, et autant que lui incapable de courir. Une gaieté soudaine lui vient et lui fait tout oublier. Elle ne sait même plus qu’elle est dans la sapinière. Elle marche dans un chemin large et clair où nul obstacle ne lui cache le but qui est plus brillant que le soleil matinal. Mais alors, pourquoi donc ces larmes chaudes qui ruissellent sans arrêt sur son visage ? Elle est sans chagrin pourtant. De plus, mère Clarisse doit l’accompagner, puisqu’elle entend sa voix chevrotante :


    Qu’avez-vous donc la belle
    Qu’avez-vous à pleurer ?
    Ah ! Si je pleure,
    C’est la tendresse
    De trop aimer
    Mon aimable berger.


Noël est là. Il la regarde venir. Églantine voit qu’il est sans colère. Elle voit aussi ses joues creuses, ses yeux bizarrement agrandis, ses prunelles déteintes, et cette pose rigide qui le rend si lointain. D’un seul coup sa gaieté s’envole, et c’est avec une sorte d’épouvante qu’elle s’arrête devant lui. Mais ses jambes sont faibles, et il lui faut s’appuyer au vieux saule qui lui tend son dos bossu et rugueux.

Noël se rapproche et dit tout de suite :

— Je t’aimais trop, vois-tu !

Sa voix affaiblie et sans nuance augmente l’épouvante d’Églantine.

Il reprend :

— Toutes ces vilaines choses que l’on m’a rapportées sur toi, je les aurais oubliées — les gens sont si méchants ! — mais cela, je ne le peux pas.

Il répète plus bas :

— Non, je ne le peux pas.

Tou se glisse entre eux, il touche leurs vêtements d’une patte maladroite et gémit doucement. Un autre gémissement sort du vieux saule, un gémissement rude et sourd, et c’est comme s’il disait à Tou :

— Éloigne-toi, vieux chien ! Ta place, entre ces deux-là, est prise par le mensonge. Les chiens ne connaissent pas le mensonge. Ils ne savent pas qu’il est plus fort que la vérité. Ne le vois-tu pas tourner autour des deux que tu aimes, et les enserrer dans un filet aux mailles si fortes que ni l’un ni l’autre ne pourra les rompre ? Et toi, vieux chien, prends garde ! Parce que tu aimes trop, le mal te guette. Il ne faut pas aimer trop, Prends garde ! je te dis, voici que le mal vient à toi.

Noël dit encore :

— Je n’ai pas pu partir sans te revoir.

Il lui met la main sur la tête, respire péniblement et répète comme pour lui seul :

— Sans te revoir.

Brusquement elle s’accroche à lui et parle enfin :

— Écoute, écoute je vais te dire !

Mais les larmes lui ôtent la parole. Elle tord, elle ploie son jeune corps. Elle veut retenir Noël qui cherche à se dégager :

— Écoute, écoute, Luc a menti !

Les larmes l’étouffent. Accrochée des deux mains aux vêtements de Noël, son visage tendu vers lui, elle implore, elle supplie de toute la détresse de ses trop grands yeux :

— Écoute, écoute, Noël !

Tendrement, longuement, comme l’autre fois, elle reçoit un baiser sur le front. Et Noël s’enfuit tandis qu’à travers les grands sapins, une voix pure et désolée le poursuit :

— Écoute, écoute…

Noël est parti, parti pour la vie. Son intuition de toutes choses le dit clairement à Églantine. Le corps infléchi comme si elle allait tomber, elle regarde une forme presque indécise déjà et qui décroît rapidement. Une affreuse douleur lui broie la nuque et le front. Toujours penchée, elle ne voit plus la forme rapide, mais elle entend le craquement des branchettes foulées. Cela résonne comme de légers cris dans l’air de ce matin glacé. Puis plus rien.

Autour d’elle, un calme se fait, comme si la sapinière s’arrêtait de vivre dans la crainte de la voir mourir.

La douleur de sa tête augmente. C’est une langue de feu qui va de sa nuque à son front en léchant ses joues qu’elle rougit jusqu’à la brûlure. Cette langue de feu, elle la voit s’étirer. Est-ce qu’elle ne va pas s’éteindre ? Non, elle grandit au contraire, et touche les yeux qu’elle va brûler. Mais l’étang est là, miroitant au pied du vieux saule. Et tout de suite Églantine plonge. Elle n’a que ce moyen de faire cesser le feu qui s’est allumé dans sa tête. Remontée à la surface, elle nage, le feu est moins vif. Deux plongées encore, et le feu est éteint. Elle nage de nouveau, et sa pensée, qui s’était éloignée, revient tranquillement reprendre sa place.

Noël est parti. Que faire sans lui ? Il serait bon de mourir, aujourd’hui, dans cette eau froide et de dormir pour toujours, étendue parmi ces herbes qui se courbent devant elle. Mais comment pourrait-elle mourir ici ? Les herbes elles-mêmes ne sauraient la retenir. Noël ne lui a-t-il pas appris à les maîtriser ? Noël, toujours Noël ! Jamais plus l’étang ne les verra nager côte à côte, leurs mains se touchant. Que de fois ils en ont fait ainsi le tour. Elle ferme les yeux, avec l’espoir de toucher une main chaude et ferme. Mais ce qu’elle touche est dur et froid. Ce sont des petits glaçons qui se forment un peu partout et qu’elle disperse au passage. Oui, il ferait bon mourir aujourd’hui. Elle ouvre ses grands yeux. Elle veut regarder la mort en face. Son imagination, jamais à court, la lui montre venant à elle, vêtue d’un ample manteau de velours blanc et riant de toutes ses dents.

Voici l’endroit où son père s’est noyé. Elle regarde l’inextricable fouillis de roseaux entremêlés. Ah ! Il avait bien choisi sa place ! Et, pour la première fois, elle parle à ce père qu’elle n’a pas connu :

— Écoutez, écoutez père ! Recevez-moi. Ainsi que vous, je ne veux pas vivre.

Et les yeux fermés, les bras repliés et les pieds joints, elle se laisse couler.

Mais quelqu’un l’a saisie à l’épaule et la ramène à la surface. C’est sûrement son père qui ne veut pas d’elle. Il est heureux auprès de sa femme. Ne l’a-t-il pas déjà préférée à son enfant ? Allons, elle nagera encore, elle nagera jusqu’à ce que le froid de l’eau ait gagné son cœur. D’une brasse, elle s’éloigne de ces roseaux où personne ne l’attend, lorsqu’un fort clapotement attire son attention. Une chose noire se débat juste à l’endroit qu’elle vient de quitter.

Un cri angoissé court sur l’étang.

— Oh ! Tou qui se noie !

Elle sait maintenant qui l’a saisie à l’épaule. Celui-là seul l’aime, et voilà que les herbes l’ont happé et veulent le garder. Elle plonge, l’arrache aux herbes et regagne avec lui le bord. Le vieux chien tremble affreusement. À peine s’il peut se tenir sur ses pattes. Églantine presse l’épaisse toison noire pour en faire couler l’eau ; puis elle encourage son chien à la marche :

— Viens vite, il fait froid et la maison est loin !

Elle l’entraîne par le collier, le soulève à moitié pour l’aider à courir, mais il tousse et s’arrête à tout instant pour rejeter la gorgée d’eau qui l’étouffe. Elle le gourmande un peu :

— Vite, vite mon chien ! Tu vas prendre froid. Vite, allons ! Vois, la moitié du chemin est déjà faite.

Tou le sait que la moitié du chemin est déjà faite. Il aperçoit là-bas la grille du potager. Il sait aussi qu’il lui faudra passer devant, puisqu’on ne peut pas l’ouvrir, et prendre à gauche ce mauvais sentier plein de ronces qui longe la haie d’aubépine et tourne dans le chemin pierreux qui mène à la barrière d’entrée. Pourra-t-il aller jusque-là ? Il n’en peut plus. Il tremble trop.

— Vite, vite mon chien ! Ne t’arrête pas !

Non, jamais il n’arrivera, malgré l’aide de sa gentille maîtresse. À bout de forces, il trébuche soudain et tombe sur le flanc.

Églantine s’arrête pour tordre le bas de sa jupe que l’eau alourdit, et qui entrave sa marche. Puis, dans un gros effort, elle soulève son chien et l’emporte dans ses bras. Qu’il est lourd, qu’il est lourd, le cher Tou ! Pourra-t-elle le porter jusqu’au Verger ? Elle aussi voit la grille tout éclairée de soleil et qui semble lui crier « Courage ». Elle va avec la conviction que si elle s’arrête encore c’en est fait de son chien. Elle va, elle va, son souffle se raccourcit et se fait bruyant. L’eau restée dans ses cheveux lui coule sur le front, mouille ses paupières et obscurcit sa vue. Elle va. Mais mon Dieu qu’il est lourd, son chien.

Pour voir ce qui peut faire tort à son prochain, il y aura toujours des yeux ouverts, même dans la nuit la plus sombre. Mais dans ce matin clair, personne ne verra cette frêle jeune fille, épuisée d’angoisse et de chagrin, porter dans ses bras le seul ami qui lui reste et qui va mourir.

Tou a honte d’être ainsi porté. Il ferme les yeux, sans doute pour ne plus voir que le frais visage qu’il chérit est devenu couleur de feu. Il secoue ses oreilles, sans doute pour en faire tomber le bruit de cette respiration courte et sifflante qui sort de cette jolie bouche ouverte.

Qu’il est lourd, qu’il est lourd, aujourd’hui, le petit frère !

Églantine arrive enfin, dépose son fardeau près du foyer où finit de brûler une souche. Elle jette sur cette souche des branches de sapin qui pétillent et font une flamme odorante et claire. Une épaisse buée s’élève tout de suite de la toison noire, et bientôt le chien tout entier fume comme s’il allait lui-même flamber. Églantine le bouchonne, le sèche avec des torchons rugueux. Elle le tourne et retourne comme elle ferait d’un tout petit enfant. Elle frotte, à en enlever le poil, ses pattes de derrière, raides et droites qui font penser à deux mâts qu’une tempête couche et redresse, tandis que les pattes de devant s’abaissent et se heurtent comme des mains mortes. Tou, incapable de faire un mouvement de lui-même, la regarde. Elle sait ce que veut dire ce regard-là. Ne l’a-t-elle pas vu à mère Clarisse, à l’heure de son départ définitif ? Elle espère quand même, et offre à son chien du lait chaud plein son écuelle.

Non, Tou ne boira pas le lait. Il étouffe et il tremble plus encore que lorsque sa fourrure était mouillée. Il a eu trop froid. L’eau de l’étang l’a glacé au dedans comme au dehors. Églantine le supplie en vain. Elle lui caresse le museau, lui essuie les yeux d’où semblent couler des larmes. Elle évite ce regard qui suit tous ses gestes. Elle pense seulement à retenir la vie qui veut s’échapper, de son chien. Son appel habituel monte comme une prière :

— Écoute ! écoute !

Tou a encore la force de lécher la main qui reste à sa portée. Il cesse peu à peu de trembler et l’espoir revient à Églantine. Penchée sur lui, elle crie presque :

— Écoute, écoute petit frère !

Il essaye de relever la tête, fait un mouvement comme s’il allait se mettre debout, et retombe lourdement, les yeux à jamais fermés sur le visage de celle qu’il a tant aimée.

C’est au tour d’Églantine de trembler. Ses mains, devenues maladroites, cherchent la place du cœur de cet ami si cher.

Agenouillée, elle écoute et palpe ; mais ce beau cœur de chien est devenu muet comme les yeux de bonté sont devenus aveugles.

Le front bas, elle le regarde, maintenant. Assise sur ses talons, les mains pendantes et ouvertes, comme pour montrer qu’elle n’a plus rien à donner puisqu’on lui a tout pris, elle reste là, immobile. Ses paupières seulement battent parce que ses tempes s’échauffent, comme si dans sa tête le feu allait renaître. Elle ne s’aperçoit pas que ses vêtements fument, comme a fumé la fourrure de Tou. Elle ne voit pas la buée qui l’entoure, monte et s’étend dans la pièce ainsi qu’un nuage gris. Elle ne sait pas que sa chevelure mouillée exhale avec force son parfum mystérieux, ce parfum des fées de Bléroux. Elle n’a d’attention que pour un bruit étrange qui lui paraît tantôt près et tantôt loin. On dirait un grelot fêlé qui sonne quelque part, dans la maison. Cela cogne parfois très fort à ses oreilles et s’arrête brusquement. À chaque arrêt, il lui semble que sa poitrine se vide de son cœur et de tout ce qui fait son souffle. Sa bouche alors s’ouvre comme pour une nausée et son corps vacille ; puis le grelot revient et tout recommence.

Le jour s’en est allé, le feu s’est éteint, la souche n’est plus qu’un petit tas de cendres fines et blanches que des vents coulis soulèvent et emportent vers le haut de la cheminée. Églantine, avec une lenteur qui ne lui est pas coutumière, se redresse. Elle repousse les lourds chenets de fer et s’étend sur la plaque du foyer restée chaude. Et là, le visage tourné vers son chien, le cœur fermé au regret comme à l’espoir, le corps brisé et la pensée inerte, elle replie un coude sous sa tête et s’endort enfin.

Au jour elle est debout, avec un visage rigide où se marque, au front lisse, un pli qui rapproche les fins sourcils. Elle a, de plus, un regard tourné en dedans, que rien ne détourne, pas même le museau de Tou tendu comme pour quêter une dernière caresse.

Ce qu’elle voit, c’est sa douleur, une douleur qui ne l’a pas quittée un instant, même pendant son sommeil. Cette douleur, elle le sait, la suivra partout et ne finira qu’avec sa propre vie. Elle ose la regarder en face, ainsi qu’elle a regardé la mort du milieu de l’étang. Oh ! comme la mort était plus belle dans son manteau de velours blanc.

Elle rallume le feu, prend un peu de nourriture, et la bêche en main commence de creuser la fosse où dormira pour toujours l’ami fidèle. Sa place est auprès de la barrière d’entrée, l’endroit où il se plaisait à rester de longues heures au soleil, depuis qu’il était vieux. La tombe fermée et encadrée de quelques pierres, elle plante au beau milieu, un jeune sapin qui poussait tout seul au bord de la haie d’aubépine.



IX


Dans cette seule journée d’hier, Églantine a vécu un temps considérable. Elle se sent vieille, très vieille, avec une lassitude qui l’empêche de fixer sa pensée sur des choses nécessaires et qu’il faut faire sans tarder. Ah ! oui, elle se souvient. C’est aujourd’hui le mariage d’une cousine des Barray, et il lui faut aller sans faute chanter à la messe qui doit être une grand’messe.

Cette vieillesse, qui l’accable, fait de nouveau s’égarer sa pensée. Des choses et des choses tournent et roulent dans sa tête sans qu’elle puisse les mettre en ordre. Hier se mêle à demain, et tous les projets d’avenir que Noël a faits s’enfoncent dans le passé comme s’ils avaient été réellement vécus. Ah ! comme il y a longtemps que Noël et Tou ne sont plus là. Si longtemps qu’elle ne sait plus, car dans sa mémoire il y a déjà sur eux comme un voile d’oubli. Mais qu’a-t-elle donc fait depuis ? Rien, il lui semble. Elle s’en inquiète. Des réminiscences de contes de fées lui reviennent. Aurait-elle dormi ainsi que la Belle au Bois, pendant des semaines, des mois, des années ? Cependant elle se souvient que la plaque du foyer, malgré sa bonne chaleur, n’a cessé de lui meurtrir les côtes, et qu’elle n’a pas trouvé là un sommeil très profond. Troublée, elle sort du Verger pour voir si quelque chose a changé au loin. Et, tout aussitôt, elle aperçoit Marguerite, déjà parée, qui lui fait signe de se hâter pour la messe. Elle se moque un peu d’elle-même et rentre vite pour mettre sa robe des dimanches.

Dans la sapinière les arbres bruissent fortement dans l’air froid, et des cris d’oiseaux viennent de l’étang. Elle a envie d’aller voir les canards aux riches couleurs qui ne font que passer. Ils n’étaient pas là hier, et n’y seront plus demain. Mais elle entend sonner le premier avertissement de la messe, et elle repousse son désir, ainsi qu’elle ferait de cailloux encombrant son chemin.

Devant la maison de la mariée, des couples en grande toilette sont entourés de tous les gamins du village. Des hommes rient, parlent haut et disent des plaisanteries aux jeunes filles en âge d’être mariées. Luc, monté sur une échelle, dispose au-dessus de la porte de grandes initiales garnies de roses et de jasmin. C’est joli, ces lettres fleuries, Églantine s’arrête pour les regarder. Aussitôt, du haut de son échelle, Luc, moqueur et dur, lui lance par-dessus l’épaule :

— Ce n’est pas de sitôt que vos initiales seront en fleurs comme celles-ci, hein ? Églantine Lumière !

Elle s’éloigne sans répondre. Les rires qu’elle entend la blessent. Elle ressent davantage la raideur de ses membres. C’est sa vieillesse sans doute qui lui rend la tête si faible et les reins si douloureux. Pourquoi Luc se moque-t-il ?

À l’église elle trouve Mlle Charmes faisant des recommandations à une dizaine de petites filles groupées devant l’harmonium. Toutes ont regardé la jeune fille à son entrée, et Mlle Charmes est venue à elle, l’air inquiet, demandant :

— Pourrez-vous chanter, Églantine ?

Mais oui, elle pourra chanter. Elle s’étonne de tous ces regards fixés sur elle. Jusqu’à Louis Pied Bot qui a l’air de ne pas la reconnaître. Elle prend sa place habituelle, à droite de l’instrument, s’y accoude, et, son cahier en mains, elle attend les premiers accords du chant triomphal qui doit saluer les jeunes époux à leur entrée.

Ils viennent, ces accords, en même temps que le bruit des pas mesurés sur les marches de l’église. Et la voix d’Églantine s’élève. Elle s’élève, pure, vaste et si dominante que, une à une, les petites filles se taisent. Louis Pied Bot se tait aussi ; et il ne reste plus pour accompagner cette voix de miracle, que les sons grêles et comme étouffés de l’harmonium.

Églantine, qui n’a jamais donné que la moitié de sa voix, la donne aujourd’hui tout entière. Des gens chuchotent, se retournent et cherchent à voir la chanteuse qui se trouve cachée par un pilier. Elle n’entend ni ne sait rien. Sait-elle seulement qu’elle chante ? Mlle Charmes la voit de profil. Elle admire cette pâleur qui s’éclaire graduellement et va devenir cette sorte de nacre qu’elle connaît bien, et qui va s’étendre sur tout ce visage qui n’a pas encore dix-huit ans.

La messe se poursuit, fervente et solennelle. Louis Pied Bot a repris de l’assurance, les petites filles l’ont suivi, et leurs voix réunies font encore valoir celle d’Églantine. Appuyée à l’harmonium plus qu’elle ne le devrait, elle semble toujours absente. Les longues franges de ses paupières, remontées vers le front, agrandissent encore ses yeux dont le regard ne quitte guère le haut vitrail où Joseph et Marie s’en vont sous les grands palmiers. Elle songe qu’il y a bien longtemps, elle était aussi avec Noël dans ce pays de ciel bleu. Cette femme, assise sur le petit âne gris, c’est elle-même. Et cet homme, qui marche tête baissée et les épaules lasses, c’est Noël.

Mlle Charmes n’est pas surprise de cette voix qu’Églantine livre enfin. Ne l’avait-elle pas entendue déjà, quelques jours après la mort de mère Clarisse ? Ce soir-là, se croyant seule à l’église, la jeune fille avait fait résonner les mauvaises notes de l’harmonium pour un Requiem. Certes, sa voix n’avait pas eu l’ampleur d’aujourd’hui, mais elle était si nuancée et disait si clairement sa peine, que Mlle Charmes était restée dans l’ombre, sans oser révéler sa présence. Maintenant elle comprenait qu’une vocation entraînait Églantine Lumière, qu’elle était faite pour chanter, et qu’elle chanterait quoi qu’il arrive.

Et dans le retroussis méprisant de sa lèvre, on aurait pu lire, à coup sûr :

« Noël Barray, vous n’êtes qu’un sot ! »



X


Des jours et des jours viennent de passer. L’année nouvelle est déjà commencée, et Églantine se prépare à quitter Bléroux.

Au retour de la messe de mariage, sur la route où elle traînait les pieds autant qu’autrefois son grand-père, elle avait dit à Marguerite Dupré la mort de son chien et avoué sa terreur de passer la nuit seule, au Verger. Les parents de Marguerite, heureux d’obliger leur jeune voisine, s’étaient empressés de lui offrir une chambre en attendant qu’elle se fût procuré un autre chien. Après quelques jours, ils avaient dû la garder tout à fait. La faiblesse dont elle se plaignait s’était aggravée au point qu’il ne lui était plus possible de marcher, même en traînant les pieds. De plus, son estomac refusait toute nourriture, et le sommeil l’avait abandonnée. Grâce aux soins dévoués de Marguerite et de sa mère elle avait cependant assez vite retrouvé ses forces. Et si, le dimanche, elle ne faisait plus entendre sa voix aux offices, elle avait repris ses affectueuses visites à Mlle Charmes.




Depuis plus de vingt ans, qu’elle enseigne à Bléroux, Mlle Charmes sait bien des choses sur les gens. Elle a des yeux qui voient très clair et des oreilles qui n’entendent pas moins. Aujourd’hui, pour des raisons qu’elle ne dit pas, elle s’informe des projets d’avenir d’Églantine Lumière. La jeune fille n’a aucun projet. Elle continuera de travailler chez le tailleur, et s’occupera du Verger, ainsi que le faisait mère Clarisse. Et cela jusqu’à la fin de sa vie, puisque Noël est parti pour toujours.

Mlle Charmes interroge avec détours et précautions :

— Dites-moi, Églantine, vous connaissez le secret de Luc ?

La jeune fille fait oui de la tête.

— Avez-vous confié ce secret à Noël ?

Églantine rougit, comme prise en faute. Non, elle ne l’a pas confié.

Mlle Charmes a un mouvement de révolte :

— Comment ! Mais c’est la Plate qui vous a accusée par jalousie. Et c’est par intérêt, que Luc a dit comme elle ! N’avez-vous pas compris qu’il ne permettra jamais qu’on enlève de la ferme une seule tête de bétail ?

Églantine la regarde tranquillement :

Si, elle a compris cela depuis longtemps.

— Et vous ne l’avez pas fait comprendre à Noël ?

Églantine fait non de la tête.

Mlle Charmes prend un ton de reproche :

— Voyons, Églantine, vous n’avez que ce moyen pour vous défendre. Il vous faut l’employer. Une simple allusion par lettre mettra Noël sur ses gardes, et dans quelques mois, il aura dégagé la vérité du mensonge.

Églantine relève ses longues paupières pour répondre :

— Noël aurait trop de chagrin s’il devait mépriser son frère.

Elle ajoute, la voix plus ferme :

— Et puis, j’ai promis à Luc.

Mlle Charmes lève les bras comme devant une chose inimaginable :

— D’où sortez-vous donc, Églantine ? Vous êtes d’un modèle inconnu parmi nous.

Elle regarde une fois de plus la jeune fille dont le visage a perdu tout éclat depuis le départ de Noël. Elle regarde intensément ce visage où la douleur et le sacrifice s’unissent étroitement. Et, la lèvre retroussée avec une pitié faite d’étonnement et d’un peu de mépris, elle dit, l’air résigné :

— Non, vraiment, vous n’êtes pas de ce monde-ci.

Et comme si elle se sentait responsable de cette créature sans défense et si en dehors des choses de la vie, elle l’engage vivement à quitter le pays :

— Il faut partir, Églantine. Il faut partir, pauvre Douce. Peut-être, ailleurs, rencontrerez-vous des êtres semblables à vous-même.

La chaise rapprochée, elle parle longuement :

— Des tailleurs ? il y en a dans toutes les villes. Le Verger ? les parents de Marguerite Dupré s’en chargeront. Ils sont honnêtes et serviables. Et puis Marguerite deviendra sûrement la femme de Louis Pied Bot qui l’aime.

Ces deux-là sont de vrais amis sur lesquels Églantine peut compter. Quant à elle, Mlle Charmes, elle a une vieille, très vieille cousine à Paris, qui recevra la jeune fille en attendant qu’elle ait trouvé du travail et un logis.

Dans les grands yeux, dont le regard est devenu incertain, Mlle Charmes aperçoit l’épouvante de ce départ. Elle quitte sa chaise pour en affirmer avec plus de force la nécessité.

Elle marche dans la pièce, et son pas énergique accompagne ses paroles :

— Il faut partir, Églantine Lumière ! Ceux qui vous ont fait du mal sont plus forts que vous. Ils vous détestent, et, de plus, ils ont peur de vous !

Elle rit soudain, et son rire est inquiétant comme un éclat de colère ; puis cela devient un ricanement lorsqu’elle poursuit :

— Ils sont là toute une famille à l’abri du besoin. Ils ont des terres, des bois, des prés, ils ont du blé plein leur grenier, de la paille et du foin plein leur grange. Ils ont vingt chevaux à l’écurie, cinquante vaches à l’étable et cinq cents moutons dans la bergerie. Pour garder tout cela, ils ont des chiens féroces. Et cependant, voyez-les, ils tremblent à l’idée qu’une jeune alouette, qui ne pense qu’à chanter au plus haut de l’air, pourrait leur prendre quelques grains de mil pour se nourrir !

Elle rit encore, durement, insolemment, comme si elle jetait à la figure de quelqu’un une rancune longtemps dissimulée.

Marguerite et Louis, arrivés ensemble, restaient dans l’ouverture de la porte sans oser entrer, ne sachant de quoi il s’agissait, et tout surpris de la violence de Mlle Charmes. Elle les voit, les fait entrer, les conduit devant Églantine, et, la voix plus calme :

— Dites-lui, vous deux, qu’il faut absolument qu’elle parte ! Faites-lui comprendre qu’il n’y a plus de place pour elle à Bléroux !

Marguerite Dupré voudrait garder son amie auprès d’elle, mais Louis Pied Bol conseille aussi le départ. À son tour, il parle. Il parle doucement, affectueusement, et ce qu’il dit ramène à lui un regard qui s’éclaire, prend confiance, et cède enfin.

Un grand soupir de contentement s’échappe de la poitrine de Mlle Charmes. Elle relève orgueilleusement la tête. Et, avec un geste de dédain vers la ferme, elle dit :

— Ils l’ont mesurée à leur aune ! mais elle a une autre mesure.

Les adieux à ceux qu’elle aime ont été faits la veille. Le tailleur et son frère ont porté à la gare une petite malle. Et ce matin, par un vent humide qui ronfle, tourne et soulève les cailloux de la route, Églantine Lumière s’en va. Elle part de Bléroux seule, et la tête haute, ainsi que le lui a conseillé Mlle Charmes. Des gens sortent de leur maison pour lui souhaiter bon voyage. À peine si elle les entend. Elle a pour chacun d’eux le même sourire qui remercie, et le même mot qui laisse prévoir son retour. En approchant de la ferme elle aperçoit Luc qui se hâte de rentrer comme pour l’éviter. Devant la porte il ne reste que la Plate. Qu’elle est grande, et maigre, et hardie ! Sur son visage Églantine lit sa ruse et sa ténacité. Que Luc doit être malheureux sous sa domination. Cette pensée ne l’attriste pas. Où eut-elle pris de la pitié pour ce méchant, qui lui avait fait à l’âme une plaie si envenimée qu’elle ne devait jamais guérir. Et ce fut comme si elle rendait un soufflet lorsqu’elle dit en elle-même : « Oh ! Luc, vous non plus n’êtes pas près de voir vos initiales fleuries ! Celle qui est là, et qui guette mon départ, ne lâchera pas de sitôt la corde qu’elle vous a mis au pied. »

Elle avance sans cesser de regarder la Plate qui la dévisage de ses yeux trop noirs, et qui répond à son sourire par un rire qui élargit encore une bouche démesurée où il manque des dents.

À peine passée Églantine l’excuse :

— Ah ! celle-là aussi aime trop, sans doute, il faut lui pardonner.

Et sans plus regarder en arrière elle prend le tournant qui mène à la gare. De ce côté, elle est sûre de ne rencontrer personne, puisqu’il n’y a pas de maison. Elle s’arrête sur le pont pour regarder la rivière dont on ne voit plus les rives et qui est devenue aussi large qu’un fleuve. Cette rivière, elle l’a vue plus large encore, et si haute qu’elle effaçait les saules. Mais jamais elle ne l’a vue si embourbée. Elle songe à certains hivers tout blancs où l’eau durcie par le gel faisait sa joie et celle de tous les enfants de Bléroux. Aujourd’hui l’hiver est sans neige, ni glace, fait seulement de vent et de nuages sombres se chevauchant et roulant si bas qu’ils semblent prêts à se mêler à la plaine bourbeuse.

Des rafales rebroussent la nappe d’eau sale, et tentent d’entraver sa course. Elle reflue sous la violence de l’attaque. Elle se hausse, lutte et tourbillonne. Et, redevenue la plus forte, elle passe, tumultueuse, et plus rapide encore, pressée, dirait-on, de dégager ces prés où poussera bientôt une herbe haute, verte et toute fleurie. Églantine les revoit, ces prés parsemés de mille fleurs dès que revient le printemps. Elle sait que la rivière redeviendra étroite et claire, que le ciel reviendra s’y mirer, que le soleil y fera briller les cailloux autant que le ventre blanc des petits poissons. Mais elle sait aussi qu’elle ne reverra jamais plus cela. Elle sait que dans sa vie à venir rien ne refleurira, et que toujours passeront sur son cœur des vagues de boue plus épaisses et plus froides encore que celles qui roulent et se heurtent à ses pieds. Accablée, toute à l’angoisse de ce départ, elle quitte enfin le pont.

Et voici que dans cette avenue, où d’énormes platanes jouent avec le vent, et où elle espérait bien ne rencontrer personne, elle voit venir à elle le père de Noël. Il lui prend les mains, les garde sans prononcer une parole. Elle n’emportera pas le son de sa voix, mais toujours, toujours elle se souviendra du regard fait de pitié, de douceur et de regret qu’il attache sur elle.

Une bourrasque, venue d’en haut, fond sur eux, les désunit, les force de se courber, tandis qu’autour d’eux les dernières feuilles s’échappent des arbres et volent en tous sens comme des oiseaux fous.



XI


Cinq années ont passé depuis la venue d’Églantine à Paris. Elle a maintenant vingt-trois ans. Elle travaille chez un grand tailleur de l’avenue de l’Opéra et habite un tout petit logement, au troisième et dernier étage d’une maison peu importante, dans une rue étroite et toute proche de l’Église Saint-Jacques-du-Haut-Pas.

C’est dans ce même petit logement que la très vieille cousine de Mlle Charmes l’a accueillie, aimée et gardée auprès d’elle, beaucoup plus longtemps qu’il n’était nécessaire. Avertie des dons précieux de la jeune fille, elle avait mis tout de suite son piano à sa disposition, un piano dont elle ne se servait plus depuis elle ne savait quand, et qui avait fait dire à Églantine qu’il était le cousin germain de l’harmonium de Bléroux. Mais si, à son grand contentement, Églantine pouvait faire de la musique autant qu’elle le désirait ; elle s’était vite aperçue qu’elle ne pouvait plus chanter. Sa voix devenait sourde et voilée, et après quelques mois elle s’effaça tout à fait.

Tout d’abord elle n’en eut pas de chagrin. À part ses heures de musique et les bonnes causeries de sa vieille amie, elle vivait dans une sorte de langueur qui la laissait sans ennui comme sans désir d’aucune sorte. Parfois, devant cette indifférence d’elle-même et des autres, elle se demandait si elle était vraiment vivante. Elle s’arrêtait peu à cette pensée. Vivante ou morte, pour elle n’était-ce pas la même chose, puisque le seul être qui pouvait animer sa vie s’était séparé d’elle à jamais.

Sa santé restait médiocre. À la moindre fatigue elle ressentait cet accablement qu’elle appelait sa vieillesse. Et toujours, elle retrouvait l’impression d’avoir vécu une très longue vie pendant la journée du départ de Noël et de la mort de son chien. De plus, habituée au grand air, elle supportait mal l’air raréfié de cet atelier de tailleur où vivaient une trentaine d’ouvrières, dans la poussière constante des étoffes et la buée des fers chauds écrasant tout le jour des coutures et des plis mouillés. Il y avait encore les journées sombres d’hiver, où il fallait travailler sous l’éclairage trop vif des lampes. Sa vue, si perçante et si sûre, se brouillait alors, et ses yeux lui faisaient mal comme d’avoir pleuré. Mais, par-dessus tout, il y avait les matins, où, mal réveillée parce que le sommeil s’était fait attendre, elle allait à son travail moitié endormie encore, marchant de travers sur le trottoir, heurtant les passants et se cognant aux becs de gaz, ce qui la réveillait brutalement, et manquait de la jeter à terre. Il lui arriva même d’entrer dans un tas de sable au milieu duquel un homme remuait de la chaux vive. L’homme, d’un revers de main, l’avait écartée et poussée rapidement au bord du trottoir où le ruisseau coulait en plein à cette heure. Il l’avait aidée à laver ses souliers couverts de chaux. Et, l’air moqueur autant que bougon, il l’avait regardée en dessous pour lui dire :

— Vous ne voyez donc pas clair ?

Le récit de cette étourderie avait longtemps retenu le rire de la vieille cousine de Mlle Charmes. La journée finie, Églantine retrouvait la rapidité de son pas souple pour rentrer au logis où l’attendait une compagne affectueuse et gaie, et un instrument de musique qui lui faisait oublier son mal.

Après trois années d’entente parfaite, la vieille femme était devenue subitement impotente. Et sa famille, en l’enlevant à Églantine, avait enlevé du même coup le piano, et tout ce qui garnissait le logement. De ce jour, dans la grande ville où tant de gens la coudoyaient, Églantine Lumière était restée seule, seule, seule.

Aujourd’hui, c’est dimanche. Et comme beaucoup d’ouvrières parisiennes, Églantine fait la grasse matinée. Elle ne peut dormir cependant. Un bruyant va-et-vient dans l’escalier lui apprend que de nouveaux voisins emménagent à la place des anciens, partis depuis pas mal de temps déjà.

Ces nouveaux voisins lui donnent de l’inquiétude. Comment sont-ils ? Les anciens, des gens d’âge mûr, n’étaient guère gênants. Leur porte, toute proche de la sienne, s’ouvrait et se fermait sans bruit, et la mince cloison qui séparait les deux logements ne laissait passer que de légers heurts de meubles et des mots assourdis. Lorsqu’elle rencontrait le couple, l’homme levait poliment son chapeau et la femme avait un mouvement de tête aimable. Jamais elle ne leur avait parlé. Elle ignorait même leur nom. Malgré cela, elle se sentait en sécurité auprès d’eux, comme s’ils eussent été des amis. Comment seront les autres ?

Le bruit augmente sur le palier et se répand dans le logement. Des chocs font vibrer la cloison. Les déménageurs se hèlent, plaisantent et rient, tandis qu’une voix calme, au timbre agréable, les guide et les encourage.

Églantine s’amuse à reconnaître les bruits : des chaises que l’on traîne, une table que l’on pousse, une armoire que l’on cale et un buffet dont on rajuste les tiroirs. Cela dure toute la matinée. Puis, des remerciements sont échangés, et les déménageurs s’en vont. C’est fini. Cependant Églantine écoute encore, elle n’a pas entendu la porte voisine se fermer. Elle a entendu au contraire une fenêtre s’ouvrir et la voix calme parler à quelqu’un dans la rue. Non, ce n’est pas fini. Voici que des pas pesants et mal assurés montent l’escalier. Voici que sur le palier on dépose un meuble qui doit être très lourd. Il y a un temps de repos, pendant lequel un homme souffle bruyamment, puis le meuble commence à rouler. Il roule lentement, fait trépider le parquet, recule, avance, et enfin se fixe. Il y a alors des piétinements, des froissements de toile, des chutes de courroies, puis le claquement léger d’un couvercle que l’on soulève ; et, tout de suite, une gamme rapide et sonore traverse le mur et fait se dresser Églantine qui reconnaît le son d’un harmonium. Quelques accords suivent la gamme. Un tapotement fait résonner avec insistance une note grave. Et, le couvercle rabattu, la voix calme s’anime, comme satisfaite. Cette fois, derrière les déménageurs, la porte s’est fermée.

Midi vient de sonner par la ville. Malgré cela Églantine reste assise sur son lit, toute son attention fixée sur le logement d’à-côté. Ce qu’elle entend maintenant c’est un pas incertain et lent qui va d’une pièce à l’autre. C’est un ronronnement, comme pourrait en faire la voix basse d’un homme discutant avec lui-même. C’est encore un arrêt brusque, avec la pointe d’un pied qui frappe nerveusement le parquet. Ce pas devient vif, un tabouret fait une glissade, et de nouveau ce sont des gammes, des gammes et encore des gammes, si légères, si rapides, qu’elles ne semblent pas le fait de doigts humains. Enfin le prélude d’un chant triste, et c’est le silence.

De sa séparation avec la vieille cousine de Mlle Charmes, Églantine a gardé un ennui sans bornes. L’impossibilité de faire de la musique, jointe à la perte d’une société aimable, est une peine qui s’appuie à l’ancienne pour l’augmenter et faire, d’une jeune fille intelligente et tendre, une créature solitaire et ne vivant que de mauvais souvenirs. Lorsqu’à l’atelier ses compagnes racontent leurs sorties du dimanche, les promenades en bandes joyeuses par la campagne où l’on s’amuse tant, où l’on respire de l’air pur pour toute la semaine, et où l’on a l’espoir de rencontrer celui qui deviendra le compagnon de sa vie, si elle les écoute avec plaisir, elle ne les envie pas. Pour son dimanche elle a le patronage d’en face, de l’autre côté de la rue, large, carré, planté d’acacias grêles et de marronniers touffus, où des gamins viennent courir et crier. Elle passe des heures à sa fenêtre lorsqu’au printemps les marronniers haussent leurs chandelles roses, et que les acacias laissent pendre leurs grappes, comme pour les offrir aux enfants. Mais ce qu’elle aime surtout, c’est son jardin secret. Un jardin où elle peut entrer de jour comme de nuit, ainsi que fêtes et dimanches, sans risquer, jamais, d’y rencontrer personne. Un jardin de souffrances dans lequel elle se plaît à cultiver des larmes chaudes, des regrets amers, des appels éperdus et des désespoirs sans limite. Elle y cultive encore une pensée active qui s’égare jusqu’à l’angoisse, un cœur tout broyé qui ne veut pas cesser de battre, et une âme désolée qui rôde et crie miséricorde.

Lorsqu’elle sort de ce jardin, ce qui domine en elle c’est le goût du néant.

Et voici qu’en ce beau dimanche de printemps un espoir renaît en elle. Peut-être lui sera-t-il possible de se lier avec ses nouveaux voisins. Cet homme qui touche de l’harmonium avec une telle perfection ne doit plus être un jeune homme. Il est sûrement marié. Il a sans doute des enfants. Dans quelques heures, demain au plus tard, la famille sera au complet. Une famille de musiciens, certainement. Et même, si elle ne peut entrer chez ces gens, ses soirées seront désormais sans ennui. Et aussi ses dimanches. Elle n’aura plus besoin pour entendre de la musique d’aller dans les squares. Ce sont là des endroits où elle ne se plaît guère, il y a trop de monde. Dans cette foule élégante et bavarde, elle se sent toute dépaysée. Ici, elle sera seule, rien ne la détournera de cet agrément qu’elle préfère à tout autre. L’harmonium du voisin sera pour elle ce que disait autrefois Mlle Charmes de son piano « un compagnon fidèle qui chasse les heures pénibles ».

Et parce que sa jeune âme avide de rêve vient d’évoquer le passé, et parce que son jeune cœur a besoin de tendresse, elle suit sa pensée qui l’entraîne à Bléroux où elle retrouve un paradis dans lequel elle entre d’un seul élan. Que Paris est loin, malgré ses églises sonnant les vêpres à toute volée !

Que le patronage est loin malgré ses cris d’enfants, ses marronniers aux chandelles roses et ses acacias aux grappes lourdes, fraîches et parfumées comme des fruits mûrs et délicats.

Dans ce paradis de Bléroux elle n’est pas seule. Sous des pommiers en fleurs, un jeune garçon au beau visage vient à sa rencontre. Un chien à l’épaisse et soyeuse toison noire tourne, saute et l’accable de caresses. Accompagnée de ces deux-là, elle part à l’aventure. Ah ! ces taillis touffus et comme gonflés de silence. Ces sapinières au doux tapis de mousse et au sable brillant. Ces grands chênes aux branches abaissées comme pour une invite à y grimper. Et enfin ces bouleaux, si coquets dans leur jolie robe claire qui se retourne au moindre vent, comme pour montrer qu’en dessous tout est plus clair encore. Ce paradis de Bléroux est plein de ruisseaux à l’eau vive et pure. Il a un ciel d’un bleu frais où le vent, par malice, souffle de place en place un petit nuage transparent. Et dans la clarté, et dans la paix de tout cela, elle entend le rire franc, joyeux et confiant de celui qu’elle aime et qu’elle aimera jusqu’à la fin de sa vie.

Ce soir comme harassée de grand air et de mouvement, le cœur en paix et la pensée sereine, elle retrouvera son lit avec joie et dormira jusqu’au matin.

Pendant plus d’une quinzaine, Églantine a prêté l’oreille à son voisinage, avec l’espoir d’entendre, en même temps que l’harmonium, une voix de femme ou d’enfant ; puis elle a compris qu’il n’y avait ni femme, ni enfant chez son voisin. L’instrument lui-même reste muet. Et une fois de plus l’ennui pour elle reprend la place de l’espoir. Derrière la cloison il n’y a qu’un homme qu’elle ne connaît pas, mais qu’elle entend rentrer chaque soir à des heures différentes. Il marche en frottant ses pieds au parquet. Il marche longtemps comme un homme qui craint le manque de sommeil et n’est pas pressé de se coucher. Tard, très tard, enfin, un craquement spécial apprend à Églantine qu’il s’étend pour dormir. Et à son tour, de toute sa volonté, elle appelle, pour elle-même, le sommeil.

Sans amie vraie, Églantine a cependant à l’atelier une bonne camarade qui l’oblige à la gaieté et la sépare un peu de l’ennui qui fait son front si lourd et sa bouche si fermée. C’est une jolie blonde bavarde et vive, sur laquelle la mauvaise humeur n’a aucune prise. Dans les disputes entre ouvrières, comme dans les reproches des patrons, elle trouve toujours à dire des choses drôles qui détournent la méchanceté, l’inquiétude ou la colère. Les deux jeunes filles cousent souvent après le même vêtement, ce qui les rapproche et permet à la jolie blonde de faire des confidences, que seule Églantine entend. C’est toujours d’amour qu’il s’agît, mais d’amours si légères, si futiles et si vite évanouies qu’Églantine n’en retient que le côté amusant et qu’elle en rit, même quand il arrive à l’autre d’en pleurer.

Cette fois-ci, c’est sérieux car le mariage est proche. Et la jolie blonde répète :

— Il n’est pas beau, mais c’est un garçon remuant !

Parce qu’Églantine rit, tout bas elle ajoute :

— Je n’aimerais pas un mari tranquille, vous savez !

Le jour du mariage, bien avant l’heure de la mairie, Églantine la trouva toute habillée, disposant elle-même son voile qu’elle faisait descendre très bas sur son visage.

— C’est pour avoir l’air timide ! dit-elle.

Et, sous le tulle, Églantine voyait scintiller ses beaux yeux pleins de malice.

Lorsqu’elle eût assujetti des fleurs d’oranger à sa ceinture et mis ses gants, elle commença de tourner dans la pièce en chantonnant ; puis elle déplaça les vases qui ornaient la cheminée, dérangea des chaises, ouvrit des tiroirs, et, malgré sa mère qui la suppliait de rester tranquille, elle recommença de tourner dans la pièce en chantant et faisant des gambades qui entortillaient de façon comique la longue traîne de sa robe dans laquelle ses pieds s’embarrassaient et menaçaient de tout déchirer. À l’arrivée du fiancé, elle prit instantanément l’air d’une petite fille timide et sage, et elle lui dit d’une voix triste :

— Je commençais à m’ennuyer, moi, sous ma moustiquaire !

À cause d’elle, ce jour-là, Églantine oublia de souffrir.

Depuis bien des semaines, Églantine ne prête plus l’oreille vers l’harmonium. Elle commence même d’oublier ce voisin qu’elle ne connaît pas et que sans doute elle ne connaîtra jamais. Cependant, ce soir, tard dans la nuit, elle l’entend soudain parler. Il parle haut et par saccades comme quelqu’un qui se fâche. N’est-il donc plus seul ? Bientôt, derrière la cloison montent des plaintes coupées de silence, et des appels où elle croit distinguer un nom, à travers des supplications de malade qui demande à boire. Inquiète, elle colle son oreille au mur.

C’est bien un malade qui geint, et toujours un nom revient, qu’elle ne peut préciser. Elle hausse la voix et demande si on a besoin de ses soins ; mais il n’y a de réponse que les mêmes plaintes et les mêmes appels. Effrayée un peu, elle va vers la porte du voisin. La clé est à la serrure. Et, comme on ne répond pas, elle entre et se dirige vers la personne qui continue de parler haut. Un homme, presqu’un jeune homme encore, s’agite sur son lit, toutes ses couvertures à terre. Il cligne les yeux devant la petite lampe qu’Églantine avance vers lui. Il fait effort pour se lever et retombe, tandis qu’une de ses mains cherche à atteindre la jeune fille. Elle a peur de cette main, aux doigts exagérément déliés. Elle se tient à distance et regarde ce visage rouge, cette bouche qui respire avec peine, et surtout ce regard qui vacille et ne se pose sur rien. Vite, elle s’en va préparer une boisson, aide à boire le malheureux dont la tête lui semble plus pesante qu’une masse de roc. L’homme boit lentement, les yeux fermés, et, entre chaque gorgée, il implore :

— Christine ! ma petite Christine !

De nouveau il étend la main ; puis il reste tranquille, comme endormi. Au matin, Églantine informe la gardienne de la maison. Et c’est ainsi qu’elle apprend que son voisin se nomme Jacques Hermont, qu’il est organiste, et que Christine est sa petite fille, âgée de quatre ans, qu’il fait élever dans une pension du quartier. En fin de journée, rentrant de son travail, elle apprend que Jacques Hermont, par ordre du médecin, a été transporté à l’hôpital où il lui faudra rester pas mal de temps pour guérir sa mauvaise fièvre. C’est là qu’elle devait le revoir une semaine plus tard, sur l’insistance d’une jeune femme aussi éblouissante de toilette que de beauté, qui était entrée un soir chez elle en disant :

— Je suis Tensia Hermont.

Devant l’air étonné d’Églantine elle s’était expliquée rapidement et clairement. Elle était la femme de l’organiste. Elle savait comment la jeune fille s’était dévouée, et elle venait la prier de se dévouer encore en allant auprès du malade, car, pour elle, l’hôpital était un endroit affreux où jamais elle ne pourrait mettre les pieds. Mais, parce que son mari était malade, fallait-il donc qu’elle soit privée de sa petite, que les dames de la pension refusaient de lui laisser voir quand elle n’était pas accompagnée par le père. Un mot de lui suffirait pour tout arranger. Ce n’était pas lui, elle le savait bien, qui empêcherait sa femme de voir leur petite Christine. Tout en l’écoutant, Églantine songeait qu’elle ne connaissait pas plus Jacques Hermont qu’il ne la connaissait lui-même. Qu’irait-elle faire auprès de lui ? Il s’étonnerait de cette visite qui lui serait sans doute désagréable. Mais la jolie Tensia, prévoyant un refus dans le mouvement de tête d’Églantine, se désolait. Elle tendit une photographie montrant l’enfant et ses parents, et toute suppliante elle dit :

— Tenez, portez-lui ceci ! Il comprendra et vous en sera reconnaissant.

Elle s’inquiète du regard de la jeune fille qui tient la photographie comme si elle allait la rendre. « Il ne faut pas mal la juger, elle aime bien son mari malgré les apparences. Seulement, elle ne peut pas vivre dans la pauvreté. Il lui faut le luxe et le bruit, et c’est pour devenir actrice qu’elle a abandonné son foyer. »

Églantine alors promet de faire ce qu’on lui demande.

Satisfaite enfin, Tensia Hermont retourne vers la cheminée, cherchant une glace ; mais Églantine ne possède qu’un tout petit miroir où elle voit tout juste son visage.

— Comment faites-vous pour vous coiffer ? demande la belle jeune femme.

Églantine se met à rire. Elle n’a pas besoin de glace pour se coiffer, un peigne lui suffit. Et, comme chaque fois qu’elle rit, son visage se transfigure, Tensia qui la regarde lui dit :

— Pourtant, vous êtes belle aussi ! Ne le savez-vous pas ?

Tant que dura la maladie de Jacques Hermont, Églantine, chaque dimanche, accompagna la jeune mère auprès de la petite Christine. Les dames de la pension permettaient même des après-midi de sortie pour l’enfant qui se plaisait à courir dans les larges allées du jardin du Luxembourg. Tensia parlait beaucoup. Elle avait de grands espoirs et le désir d’un avenir brillant pour sa fille. Parfois elle mêlait à ses projets un nom qui n’était pas celui de Jacques. Et, comme pour effacer ce nom, elle disait longuement sa répugnance de la pauvreté.

Christine promettait d’être aussi jolie que sa mère. Son petit visage avait les mêmes traits. Mais son regard était tout autre. Celui de Tensia se posait sur les gens comme pour saisir et garder d’eux quelque chose, alors que celui de l’enfant avait toujours l’air d’une offrande.

Églantine cessa ses visites à la pension dès que Jacques Hermont pût reprendre les siennes. Mais l’hiver arrivait, et les promenades n’étaient pas toujours possibles ; il amenait alors sa fille dans le logement. Tandis qu’elle jouait, perdue au milieu des joujoux qui encombraient la pièce, il faisait de la musique. Et pour toute une après-midi, un bien-être s’installait au cœur d’Églantine. Toujours timide et craintive, elle comprenait que, malgré son désir, elle n’oserait jamais solliciter la permission de toucher à l’harmonium de Jacques Hermont. Qu’était son petit savoir auprès de celui de cet artiste ? Elle trouvait jolie la musique légère qu’il jouait pour plaire à Tensia, mais elle lui préférait de beaucoup les longues sonorités du plain-chant qu’il reprenait après son départ. À l’entendre, elle retrouvait ce goût de chanter qui s’attachait à elle comme une chose indispensable à sa vie. Et puis elle savait bien que c’était cette musique-là, et rien que celle-là, qu’elle aurait chantée si la voix ne lui avait pas fait défaut. Pendant les premiers six mois de sa présence à Paris, forte de l’assurance que lui avait donnée Mlle Charmes, elle s’était rendue chaque dimanche aux offices de l’une ou l’autre de ces églises vastes et sonores où des chœurs d’enfants la ravissaient et où la voix des grandes orgues la pénétrait et l’appesantissait d’une si étrange faiblesse que des larmes s’échappaient de ses yeux sans qu’elle puisse les retenir. Ah ! pouvoir un jour mêler son chant au chant des grandes orgues ! Sa voix perdue, elle avait continué d’aller dans les églises où son oreille s’affinait, mais son espoir d’y chanter s’était enfui très rapidement. D’avoir maintenant auprès d’elle un organiste, dont elle était capable d’apprécier le talent, lui faisait oublier ses regrets. C’était comme une consolation que Jacques Hermont lui apportait. Bouche fermée, elle suivait les sons, les reconnaissait et les modulait. Mais un jour, sans qu’elle y prit garde, sa bouche s’ouvrit toute grande pour suivre un miserere qu’elle aimait, et que l’organiste jouait souvent. Pendant quelques minutes ce fut dans son logement comme un chant échappé des régions inconnues.

À cause de cette voix sans faiblesse ni fêlure, l’instrument d’à-côté s’arrêta. Et Jacques Hermont demanda à travers la cloison :

— Est-ce vous, mademoiselle Lumière, qui chantez ainsi ?

Églantine ne répondit pas tout de suite. Étonnée, troublée, redoutant une moquerie, elle voulut s’excuser, mais une volonté plus forte que la sienne lui souffla cette réponse :

— Reprenez voir le miserere.

Cette fois toute timidité, comme toute crainte, disparaît. Cette voix qu’elle entend et qu’elle suit, est bien celle dont Mademoiselle Charmes faisait si grand cas, celle que Noël aimait par-dessus tout, la même qui avait enchanté si longtemps mère Clarisse, celle enfin qu’en un jour de douleur, pour célébrer l’amour de deux êtres qui unissaient leurs vies, elle avait lancée comme un appel vers elle ne savait quel désert lointain.

L’instant d’après, Jacques Hermont est chez elle. Il la regarde comme quelqu’un que l’on voit pour la première fois. Il est vrai qu’elle n’a pas son visage ordinaire. Dans sa surprise, il lui parle un peu brusquement :

— Qu’avez-vous à faire chez un tailleur avec une pareille voix ?

Arrêté devant elle, près de la porte restée ouverte, il la regarde encore et questionne plus doucement :

— Y a-t-il longtemps que vous chantez ?

En quelques mots, Églantine dit les espoirs de Mlle Charmes à son sujet, ses leçons, ses conseils et son amitié dévouée. Elle dit sa voix perdue dès son arrivée à Paris et sa surprise de la retrouver aujourd’hui. Sans plus rien demander, Jacques lui prend la main et l’entraîne jusqu’à l’harmonium. Elle tâtonne sur le clavier, retrouve peu à peu de l’assurance, et, malgré ses indécisions et ses manques, elle comprend que sa voix a conservé toute son ampleur, ses nuances et ses vibrations pures.

Sous la direction de Jacques Hermont, il ne fallut pas beaucoup plus d’un an à Églantine Lumière pour devenir une chanteuse d’église recherchée parmi les meilleures chanteuses de Paris.

Mlle Charmes, dans son contentement de la réussite de son ancienne élève, voulut s’assurer par elle-même de la qualité de cette voix qu’elle n’avait pas oubliée. Assise à la meilleure place, dans le petit salon de l’organiste, elle écoute chanter Églantine. Elle l’écoute et la regarde. En même temps que la voix magnifique, elle retrouve le visage aux yeux trop grands, ce visage éclairé par un rayon mystérieux qui veille à l’entour et empêche les ombres de s’y poser.

Mlle Charmes ne doit rester que quelques heures à Paris. À peine si elle parle de Bléroux ; un peu seulement du bonheur de Marguerite et Louis Pied Bot qui en sont à leur quatrième enfant, et qui n’oublient pas leur amie absente ; de Noël, elle ne sait rien, pas même s’il est en Algérie. Et soudain, elle interroge d’un ton brusque :

— Êtes-vous sûre qu’il soit intelligent ?

Églantine rougit. Cette question ne s’était jamais présentée à son esprit. Elle répondit simplement :

— Je l’aime.

Heureuse de revoir Mlle Charmes, plus heureuse encore de lui entendre prononcer le nom de Noël, elle sourit. Elle rit même, et l’éclat de ses fines dents augmente tellement la clarté de son visage qu’au moment de la quitter Mlle Charmes lève le doigt pour lui dire, en riant elle-même :

— Douce, prenez garde à votre beauté.

Restée seule, les mains au clavier de l’harmonium, à la voix duquel elle unit sa voix, les yeux largement ouverts et le regard perdu au loin, Églantine laisse passer les heures et oublie le monde.

Reculez un peu, jardin de souffrance ! Effacez-vous, paradis de Bléroux ! La musique apporte à Églantine Lumière des ailes qui la soulèvent et l’emportent vers des paradis nouveaux, toujours plus hauts, toujours plus beaux.



XII


Auprès de la fragile petite fille qu’est Christine, il y a maintenant deux anges gardiens, ainsi qu’elle-même a dénommé Églantine et son père. L’organiste ne quitte l’enfant qu’à ses heures de travail, et Églantine lui donne tous les soins qui peuvent lui faire recouvrer la santé qu’elle a perdue par la faute de sa mère. Entre ces trois êtres, à défaut de gaieté, l’entente est parfaite. Christine rend à Églantine une tendresse toute pareille à celle qu’elle en reçoit. Et Jacques Hermont a pour sa voisine une amitié confiante et sans réserve. Il n’avait pas mis longtemps à deviner que cette jeune fille, triste et secrète, était, ainsi que lui-même, marquée d’une peine d’amour. Il n’avait en rien provoqué ses confidences, et les siennes avaient été courtes.

Le jour où Tensia leur avait annoncé son départ pour l’étranger avec une troupe de comédiens, il avait seulement dit :

« Son cœur n’est pas mauvais, mais elle n’aime rien de ce qui est simple. »

Ce jour de départ, qui datait de plusieurs années déjà, Églantine s’en souvenait comme d’hier. Tensia avait dit et fait mille folies. L’harmonium avait résonné sous ses doigts pour des airs de danse endiablés. Puis, malgré le temps froid et contre la volonté de son mari, elle avait enlevé la robe de laine de la petite Christine pour lui en mettre une de mousseline brodée qui la laissait presque nue. Et, l’enfant dans les bras, elle avait ri sans mesure et dansé sans retenue, en chantant son refrain habituel :


    Versez, versez jusqu’à l’ivresse
    dans la coupe du plaisir.


Arrêtée subitement au milieu d’un tournoiement fou, elle avait déposé la petite dans les bras de son père tout en disant : « Mon pauvre Jacques, je suis désolée de te faire souffrir. » Et elle s’était échappée, comme on s’enfuit.

Jacques avait tout de suite échangé la robe de mousseline pour celle de laine, mais il était trop tard, l’enfant avait pris froid. Elle était restée longtemps très malade, et, depuis, les soins les plus suivis lui étaient nécessaires. De plus, son petit corps se développait mal, son épaule droite avait une déviation qui creusait encore sa frêle poitrine, déjà si creuse.

Ce soir, tandis qu’elle dort dans la pièce à côté, Églantine et Jacques parlent du prochain retour de Tensia. La nouvelle leur en est venue ce matin même. Tensia, qui ignore l’état maladif de son enfant, parle longuement d’étoffes merveilleuses rapportées spécialement pour elle et qui vont la vêtir comme une petite princesse. Pour elle-même, elle parle d’un très beau cheval, comme on en voit peu à Paris, et qui la promènera chaque jour dans les allées du bois de Boulogne.

Jacques Hermont relit tout haut la lettre. Sa voix a perdu son calme ordinaire. Il précipite les phrases ou coupe les mots par moitié. La lettre lue, il étale sous la lampe une grande carte sur laquelle il suit d’un doigt nerveux les villes étrangères où les acteurs se sont arrêtés. Et, pour finir, en riant un peu, il frappe du plat de sa longue main l’emplacement de l’Algérie et dit :

— C’est de là qu’elle rentre.

Il parle de ces pays lointains qu’il connaît pour la plupart, ayant passé une partie de sa jeunesse au côté de son père qui faisait alors ces mêmes tournées comme musicien, et qui, étant veuf, n’avait jamais voulu se séparer de son enfant. Il parle comme un homme un peu ivre, sautant d’un fait à l’autre, et s’embrouillant dans les dates autant que dans le nom des villes. Mais Églantine cesse bientôt de l’entendre. Elle regarde cette main dont les doigts repliés frappent impatiemment la carte. Ces doigts d’organiste, presque cornés du bout, font sur le papier glacé un bruit dur qu’elle voudrait faire cesser. Cette main, qui s’ouvre et se ferme, lui paraît être un nouvel obstacle entre elle et Noël. Elle voudrait consulter longuement la carte et tâcher de découvrir l’endroit où il a bien pu se fixer, mais la main est toujours là, ainsi qu’une menace. Excédée, elle fait un geste pour la repousser, tandis que de ses yeux deux larmes s’évadent et se répandent. À ce geste, l’animation de Jacques s’éteint. Il cesse de parler et replie la carte qu’il va ranger dans le tiroir d’où il l’a tirée. Quand il revient, Églantine a le front appuyé sur la table. Il voit sa nuque trop mince courbée par le chagrin. Il voit ce corps qui s’abandonne. Il entend le son brisé des sanglots que l’on refoule. Et, pris d’une pitié intense pour cette jeune fille dont il surprend le mal profond, il lui entoure l’épaule, ainsi qu’il le ferait pour une sœur chérie ; et, penchée sur elle, très près de son oreille, il murmure :

— N’ayez pas honte de pleurer.

Il se relève en ajoutant :

— Ah ! si nos larmes pouvaient emporter l’amertume de notre cœur.

Déjà Églantine essuie ses yeux. Elle essaye de sourire à Jacques avant de dire :

— C’est que moi, je suis tellement plus riche d’amertume que de larmes !

Jacques Hermont lui rend son sourire. Et, comme malgré lui, lorsqu’elle va le quitter après le bonsoir habituel, il la retient, et la regarde un long moment au visage.

Étendue dans son lit, où le sommeil refuse de venir, Églantine, pour la première fois, a une révolte contre Noël. Est-ce que ce mal qui lui déchiquetait le cœur et lui taraudait l’âme n’allait pas prendre fin ? Est-ce que ce regard ami qui s’était appuyé sur elle ce soir ainsi que la caresse affectueuse des longues mains, n’allaient pas emporter sa peine plus sûrement que des larmes ? Non. Elle le savait, son tourment ne finirait jamais. Depuis plus de dix ans que la séparation avait eu lieu, sa peine restait intacte. Devant cette certitude, sa pensée quitta la France et passa la mer pour faire ce reproche :

— Ah ! Noël, qu’as-tu fait ?

Sans Noël, un autre serait venu à elle, un être simple et pauvre qui l’eût aimée et lui eût donné des enfants. Que lui fallait-il pour être heureuse ? Un chien, un verger, une vieille maison proche d’une sapinière toute bruissante dans le vent et tout en or dans le soleil. Sans doute, de par le monde il ne devait pas manquer d’hommes faits sur le modèle de Louis Pied Bot et Jacques Hermont ; mais il avait fallu que ce fut Noël qui vînt. Noël qui était entré dans sa maison par escalade, comme un voleur, et qui, lui ayant tout pris, l’avait quittée sur un mensonge qu’il ne s’était pas même donné la peine de découvrir et s’en était allé par-delà les mers sans souci aucun du chagrin d’une jeune fille qu’il disait aimer.

— Ah ! Noël qu’as-tu fait ?

Et, redevenue craintive devant ce mal dont elle ne peut guérir, Églantine retourne à son jardin de souffrance, où, parmi les allées sombres et tortueuses, elle reste à errer sans fin.

Tensia ne devait jamais plus danser ni rire dans le logement de son mari. Le jour même de son retour à Paris elle s’était tuée en tombant de cheval dans une allée du Bois.

Églantine et Jacques se sont approchés ensemble du lit de parade sur lequel elle était exposée, vêtue d’une robe tissée d’argent et d’or, et chaussée de fins souliers brillants. Elle gardait une rageuse audace dans ses yeux ouverts et à peine ternis. Sur ce visage si beau il n’y avait aucune douceur, mais dans les traits, tendus vers on ne savait quoi, il y avait un tel désir de vivre, que l’idée vint à Églantine que tout n’était pas fini. Pour s’en assurer elle toucha la main raidie. Tout aussitôt un courant de glace lui monta jusqu’à l’épaule. Ce fut comme si Tensia, impatientée, lui disait : « Mais si ! Vous voyez bien que tout est fini. » Elle recula, ne pouvant supporter ce regard fixe qui semblait un reproche à tout vivant de l’avoir laissée mourir.

La blessure à la tête, qui avait eu raison d’elle, était dissimulée par une sorte de casque, formant couronne, d’où sortaient ses magnifiques boucles brunes cachant en partie ses joues délicates. Ah ! comme il devait l’aimer, celui qui l’avait parée ainsi. Et dans le silence de cette chambre, Églantine, malgré elle, cherchait une autre présence.

Le visage de Jacques marquait plus d’étonnement que de chagrin. Il pouvait soutenir, lui, ce regard fixe et mécontent. Mais, était-ce bien là Tensia ? La Tensia rieuse et frivole au cœur joli, malgré son insouciance et l’amour exagéré de sa beauté ? Non, c’était une jeune femme, très belle certes, mais dure et avide, qui avait dû prendre pour elle seule tout ce qui pouvait donner de la joie aux autres, et n’avait permis à personne d’entraver le moindre de ses caprices. Longtemps, il regarda cette forme rigide sous ses habits de reine. Il se pencha même sur les pieds, aussi brillants que la tête, et, se relevant, il fit de la main un signe d’adieu à cette idole d’or et d’argent. Dehors seulement il dit à Églantine :

— Là où elle va, puisse-t-elle retrouver tout ce qui faisait son bonheur ici !

Par quel invisible messager, la petite Christine fut-elle avertie de la chute mortelle de sa mère ? À l’heure même de cette chute, elle s’était dressée de son lit, pleurant et criant que sa maman ne reviendrait plus jamais, jamais. À la longue, elle s’était calmée mais le lendemain, alors qu’elle semblait avoir oublié son mauvais rêve, elle avait posé des questions si précises, et si au-dessus de ses dix ans, qu’il avait bien fallu lui dire la vérité. Elle n’avait montré aucune surprise. Seule, sa petite figure s’était flétrie et comme vieillie lorsqu’elle avait dit à son père : « Je savais bien que maman était morte. Je l’ai vue tomber de son beau cheval tandis que je dormais. »

Arrivé l’un des premiers à l’église de la Madeleine, pour la messe de l’enterrement, Jacques s’assied sur le banc le plus reculé. Il ne s’intéresse guère à l’entrée des jeunes femmes et des jeunes hommes qui se pressent comme au théâtre afin d’être au premier rang. Pourtant ce n’est pas son chagrin qui le rend indifférent à ce qui se passe autour de lui. Il n’en a pas, lui semble-t-il. Ces cierges, qui brûlent par centaines et illuminent l’église tout entière, ces larmes d’argent tombant sur du drap noir et couvrant les murs du haut en bas, ce n’est pas pour Tensia. C’est pour cette magnifique créature victime d’un accident, pour celle-là seulement, que cette foule élégante avait sans doute aimée autant qu’admirée. Quant à lui, il n’était là que pour entendre Églantine qui devait venir chanter le Dies Irae, accompagnée par un musicien inconnu, un riche étranger, disait-on, qui avait suivi la troupe d’acteurs et était venu lui-même supplier Églantine de donner cette marque d’amitié à celle qui n’était plus.

Jacques Hermont entend les premiers chants sans y apporter grande attention. Il les a si souvent accompagnés lui-même ! Que ce soient chants de douleur ou chants de triomphe, à la longue cela devient un métier que l’on fait sans y penser. Il ne sait pourquoi, aujourd’hui, il a si grande hâte d’entendre la voix d’Églantine. Il la connaît à fond pourtant. Mais il se souvient du Miserere. Il en garde le son dans l’oreille, et retrouve la surprise et l’émotion qui l’ont bouleversé alors. À entendre cette voix ici, dans cette grande église, il lui semble qu’il ne sentira plus ce poids qui lui écrase la poitrine, ni ces chocs qui heurtent ses tempes avec tant de violence. Soudain il s’inquiète de l’heure. Comme elle tarde, Églantine ! Encore quelques minutes, et ce sera le Dies Irae. Pourvu que rien ne l’empêche de venir. Il la revoit telle qu’il l’a vue ce matin, silencieuse et pâle, et le regard si lointain qu’il en paraissait égaré. Avait-elle donc, ainsi que lui-même, passé une de ces abominables nuits qui vident votre cerveau et vous ôtent le goût de vivre ? Pourvu qu’elle ne soit pas malade, pourvu qu’elle vienne !

Elle est venue, et, dès les premières strophes, il y a des chuchotements dans l’église. Des têtes se tournent, des gens se lèvent, comme à la recherche d’une chose qui les surprend.

Maintenant elle va, cette voix sonore et pure. Elle avance par des chemins tracés depuis toujours. Elle monte sans faiblesse ni recul vers un lieu inconnu des vivants et d’où les morts ne sont jamais revenus. Jacques Hermont la suit, comme s’il l’entendait pour la première fois. Il la suit avec une attention ardente, et dans ses modulations il entend distinctement les paroles de repentir qu’elle adresse à un juge redoutable en ce « jour de crainte et de détresse ».

« Coupable je gémis, la rougeur couvre mon front. »

Elle va, elle va toujours, cette voix si belle et si forte. Au Lacrymosa, elle s’élève encore, et sa plainte s’étend comme si elle voulait recouvrir le monde. Puis, suppliante et vibrante, dans le brusque silence des orgues elle lance comme un cri d’angoisse :


    Pie Jesus Domine
    Dona eis requiem.


Jacques Hermont en frémit de tout son être. Ce cri de supplication miséricordieuse, il ne l’a jamais entendu ainsi. Ce cri, il voudrait le pousser lui-même vers un Dieu d’amour et de bonté, implorant le repos éternel pour cette morte qui est là, et qu’il reconnaît enfin pour celle qui fut sa femme.

Par deux fois Églantine Lumière a jeté son appel de miséricorde. Cet appel, c’est celui qu’elle cultive en secret pour sa propre peine. Aujourd’hui la plante mystérieuse a donné sa fleur, une fleur de douleur et de regret qu’elle offre à Tensia, en signe du parfait amour de Jacques et du pardon de Christine.

Malgré les soins les plus assidus, Christine reste frêle et sans force. À travers sa faiblesse et les mauvais jours de fièvre, elle garde cependant son gentil caractère, et, ainsi qu’Églantine, on pourrait l’appeler Douce. Mais, à l’encontre d’Églantine enfant, elle n’aime pas le jeu. Elle évite même de parler, et refuse nettement d’apprendre à lire et à écrire. Elle dit : « Je n’ai pas besoin d’apprendre, puisque vous autres vous savez. » Elle montre une parfaite indifférence pour tout ce qui n’est pas nécessaire dans l’instant. Et à trop s’occuper d’elle on l’ennuie. Sans être très gaie, elle donne de la gaieté aux autres par ses réparties malicieuses et souvent moqueuses. Ce soir, parce que son père lui reproche de ne pas dormir malgré l’heure avancée, elle répond :

— Si tu veux que je dorme, va changer la lune de place ! Je ne peux pas dormir quand elle me regarde.

Tout comme son joli visage retient le regard, ce qu’elle dit retient l’attention.

Parce que la déviation de son épaule s’accentue, ses deux anges gardiens se voient obligés de se séparer d’elle, les médecins ayant ordonné un long séjour à la mer dans l’espoir d’une complète guérison. Tous deux sans se le dire appréhendent cette séparation. Ils ne verront plus la fillette assise ou étendue sur le balcon qui domine le patronage, ils ne la verront plus rire à cœur joie aux disputes des gamins, ou se moquer de leur maladresse. Ils ne l’entendront plus plaindre les acacias et les marronniers, lorsque, dépouillés et malmenés par le vent d’hiver, ils se courbent et se tordent comme le feraient des êtres de misère attachés par le pied. Et ses deux menottes qu’elle levait si haut pour supplier : « Pas si fort ! Monsieur grand vent, pas si fort ! »

Pour l’accoutumer, autant qu’eux-mêmes, à la séparation, Jacques lui parle de Marie-Danièle, une parente éloignée, habitant une petite île de la Vendée où il a passé sa première enfance. Il lui parle des qualités affectueuses de sa parente chez laquelle elle va demeurer. Il lui vante la beauté et l’étrangeté de l’île où elle n’aura pas le temps de s’ennuyer, la mer étant comme une personne agissante et bruyante qui apporte chaque jour du nouveau. Et, comme Christine reste boudeuse, il la menace de la Dame Blanche qui erre autour des villages par les soirs de haute lune. Il la menace même de la fée Gargourite, qui court sur la lande à la recherche des enfants boudeurs, et les emporte dans son trou d’eau où ils deviennent des poissons si méchants et si laids que les pêcheurs qui les prennent dans leurs filets les rejettent à la mer, personne ne voulant les acheter sur le marché. Christine rit à la fin, et pose alors mille questions sur la Dame Blanche et la fée Gargourite.

Au jour du départ les deux anges gardiens sont avec l’enfant sur le balcon. Tandis qu’elle fait ses adieux aux arbres qui ont retrouvé leur jolie robe de printemps, elle leur parle comme à des amis que l’on quitte malgré soi. Elle les prévient que son absence sera longue, et dit son regret de partir. À les voir se balancer mollement vers elle, on dirait qu’ils comprennent son adieu et le lui rendent. Elle agite une dernière fois ses mains, et ils se penchent un peu plus sous le vent léger que le doux mois de mai embaume et réchauffe.

Jacques Hermont, depuis la mort de Tensia, s’il n’a pas perdu sa santé, a perdu le peu de gaieté qui lui restait. Ce n’est pas la Tensia du lit de parade qu’il regrette. Celle-là s’est vite effacée de sa mémoire. C’est l’autre, celle qui est partie un jour, dansant, riant et chantant, et qui ne reviendra plus jamais, jamais, ainsi que l’a dit Christine.

Maintenant surtout que l’enfant n’est plus là pour éclairer les heures sombres, il se laisse aller tout entier à sa peine, et même à son ressentiment. Ce ressentiment devient parfois si violent qu’il ne peut le cacher. Il répète, à l’adresse de Tensia, et sans rien y changer, le reproche d’hier et des jours passés :

« Pourquoi n’a-t-elle pas suivi le droit chemin ? Être aimée de son mari et de son enfant, que faut-il de plus à une femme ? » Et, comme s’il venait de soulever un poids trop lourd pour sa force, il s’assied et revient à cet état morne et comme assommé, plus pénible à supporter pour Églantine que ses reproches et ses accès de colère.

À l’inverse de lui, Églantine continue de souffrir en silence. Jamais encore elle n’a laissé échapper un mot de son secret. Il lui est même impossible de parler de son pays ; et s’il lui arrive de vouloir le faire, les mots refluent comme des oiseaux nés en cage et que l’espace épouvante. Son silence peut durer des jours entiers. C’est alors au tour de Jacques de s’apitoyer. Ce matin à regarder cette bouche si durement close, il n’a pu s’empêcher de dire :

— Ayez pitié de vous-même, Églantine ! Dites seulement un mot de votre peine, afin que les larmes vous apportent un peu de soulagement.

Mais elle a levé sur lui des yeux d’une supplication telle, que c’est à lui que les larmes sont venues, et qu’il s’est éloigné, l’âme bouleversée de pitié.

Dans les moments plus calmes, Églantine s’efforce de rire en parlant de leur mutuelle douleur qu’elle réunit et compare. Celle de Jacques, dit-elle, peut s’échapper par quelques fissures de son cœur, alors que sur le sien quelqu’un a mis un si lourd couvercle que, malgré son désir, elle n’a jamais pu le soulever.

Dans le même temps Mlle Charmes vint augmenter l’ennui d’Églantine au lieu de l’apaiser, ainsi qu’elle en avait l’intention. Tout d’abord sa lettre parlait longuement du mois de mai toujours si beau à Bléroux. Elle parlait plus longuement encore de la vie si simple, si unie et si heureuse de Marguerite et de Louis Pied Bot, et enfin elle parlait de l’Algérie où dans le ménage de Noël venait de naître un troisième enfant. Elle citait même ces mots reçus de là-bas : « Si je savais qu’Églantine Lumière ait elle-même des enfants, je crois que je pourrais être heureux. » Tout de suite après venaient les conseils : Ne pas se confiner dans le regret d’une chose qui ne peut pas être. Est-ce que tout ne recommençait pas ? Elle disait à peu près les mêmes choses que Jacques : « Que faut-il à une femme ? un mari qui la protège, des enfants qui réclament toutes ses forces et toute sa tendresse. Cette Églantine, qu’elle aimait et connaissait bien, possédait justement les qualités qui peuvent apporter le bonheur au foyer. De plus elle touchait à la trentaine, et le temps passait pour elle comme pour tout le monde. Peut-être n’avait-elle pas à chercher bien loin, pour trouver celui qui pouvait lui faire oublier le passé. Enfin elle l’engageait vivement à méditer ce passage composé à son intention :

« Sur votre cheminée il y a un beau vase qui vous plaît infiniment et dont vous prenez un soin extrême. Un jour, sans que vous sachiez comment cela s’est fait, il glisse de vos mains et se brise. Désolée, vous ramassez les morceaux que vous essayez de raccorder, comme si par le fait de votre seule volonté tout allait se réparer. Mais très vite vous vous apercevez que de ce beau vase il ne reste plus que des débris informes. Et malgré votre répugnance pour ne plus voir sa place vide, il vous faut bien le remplacer par un autre. »

Après des adieux affectueux, Mlle Charmes donnait encore cet avertissement :

— Croyez-moi, Douce Lumière, faites attention au temps qui passe.

En lisant cela Églantine eut un rire bizarre. Est-ce que vraiment le temps passait pour elle comme pour tout le monde ? Depuis qu’elle était à Paris, à part son changement de métier, aucun événement n’avait marqué dans sa vie. Les mois avaient succédé aux mois sans qu’elle y prît garde en effet. Et voici qu’elle allait avoir trente ans, mais serait-elle plus vieille à trente ans qu’à dix-huit ? Elle ne le croyait pas. Et puis, qu’est-ce que cela pouvait faire ? Noël n’était-il pas à jamais perdu pour elle ?

Regarder autour de soi, pas très loin, pour trouver celui qui peut donner l’oubli ? Ah ! oui, il y a l’homme aux poches pleines de livres qui vient s’asseoir auprès d’elle, dans le jardin du Luxembourg. Cet homme-là, jeune encore, a un visage de bonté et des yeux pleins de rêve. Il y a aussi le mécanicien, aux traits fins et à l’air timide, qui lui parle de ses inventions et lui montre des dessins compliqués, tout en disant qu’il serait heureux d’être marié à une femme qui comprendrait ses efforts et l’aiderait de toute sa tendresse. Auprès de ces deux-là il lui était arrivé de se dire qu’un mariage sans amour pourrait peut-être lui donner tout de même une vie paisible et agréable. Mais, lorsqu’ils parlent, c’est la voix de Noël qu’elle cherche dans la leur. C’est le regard de Noël qu’elle cherche dans leurs yeux. Il en avait été de même pour d’autres, déjà, qui s’étaient approchés d’elle. Ah ! que tous ces hommes étaient loin. Elle avait même oublié leurs visages, comme elle oublierait, dans peu de temps, elle en était certaine, celui de l’homme aux livres et celui du mécanicien. Elle les évoque, dans l’instant, parce qu’ils lui sont sympathiques, mais à leur place se présente le souvenir très précis d’un jeune garçon au visage frais comme la fleur de pommier que le vent semait sur sa tête et sur ses épaules. Cela ramène son rire bizarre et, tout en froissant avec un peu d’agacement la lettre, elle dit à Jacques qui la regarde :

— Elle est drôle, Mlle Charmes, avec son vase brisé. Elle qui sait tant de choses, ne sait-elle pas que certains vases précieux ne peuvent se remplacer ?

Privés de la petite Christine, Églantine et Jacques se trouvaient privés de leur seule distraction, et rien d’autre n’avait le pouvoir de les éloigner de leur peine.

Depuis que la lettre de Mlle Charmes avait éteint la toute petite lueur d’espoir qui brillait pour elle de l’autre côté de la mer, Églantine ne sortait plus guère de son jardin de souffrance où elle recommençait à cultiver le goût du néant. Et les yeux las et les joues creuses de Jacques Hermont disaient toute sa détresse et son manque de courage pour s’en évader.

Par pitié l’un pour l’autre, dans l’espoir d’oublier un peu, ils en vinrent à se mêler à des fêtes où la gaieté s’exaltait jusqu’à la folie ; mais dans la joie des autres, leur peine montait comme une fumée noire et embrumait tout.

N’étant pas libres le dimanche, ils sortent de Paris pendant les jours de semaine. Ils vont par la campagne, tantôt unis comme un couple heureux, tantôt séparés par un écart qui fait dire aux gens rencontrés : « En voilà deux qui ne sont plus d’accord. » Leur ennui est tel que cela ne les fait même pas sourire. Dans l’été naissant, ils s’attardent sur les routes. Le soleil les quitte pour aller se coucher dans d’épais nuages qui gardent, de loin en loin, comme des croisées ouvertes dans le ciel. La nuit qui vient les rend craintifs. Ils aimeraient ne pas rentrer dans le logement où n’est plus Christine. Ils voudraient rester loin du bruit et de la foule. Lentement, très lentement ils regagnent la gare, où toujours un train les attend, et les ramène à toute allure vers la foule et le bruit.

Rentrés chez eux, attablés sans appétit devant quelques restes, ils reprennent la conversation de la veille. Jacques parle de Christine qui doit s’ennuyer loin d’eux comme ils s’ennuient loin d’elle. Il parle de cette île, en plein océan, où il a conduit Tensia pour le temps de sa lune de miel. Et, comme à un appel, les regrets accourent qui rendent plus amer que le fiel, le pain et le vin du repas.

La table desservie, assis à même le balcon ainsi que le faisait Christine, ils se taisent, comme lorsqu’ils l’écoutaient parler aux arbres. Dans l’air qui fraîchit une paix vient à eux. Les bruits de la ville commencent de s’assourdir. Aucun moineau ne pépie dans les branches, et les hirondelles ont cessé de voler. Seules les chauve-souris passent rapides au-dessus de leur tête, et parfois si près de leur front qu’ils craignent pour leurs yeux. De grands papillons de nuit les frôlent, attirés eux aussi par la lampe basse qui veille au fond de la pièce. Et, venant de la gouttière, un chat — pas toujours le même — se glisse à pas doux entre les barreaux du balcon et quémande une caresse avant de se coucher à leurs pieds. À cause du bruissement continu des arbres d’en bas, ils sont comme dans une forêt où ne viendraient à eux que des bêtes libres et inoffensives.

Face au nord, ils suivent des yeux la ligne claire de l’horizon qui contourne lentement la ville et remonte vers l’est. Encore quelques heures et le jour renaîtra. Et dans le silence qui augmente, Églantine et Jacques, immobiles et proches l’un de l’autre au point de se toucher, s’oublient mutuellement et s’enfoncent dans l’espace, à la poursuite de leurs rêves douloureux.



XIII


En ce premier dimanche d’août, sur la lande roussie de l’île vendéenne, Christine se hâte vers le port où ne tardera pas d’entrer La Ville d’Auray, amenant pour plusieurs semaines les seuls êtres qu’elle aime vraiment, Jacques Hermont, son cher papa, et Douce Lumière dont la tendresse ne lui a jamais fait défaut. Elle marche si vite que Marie-Danièle, qui l’accompagne, la gronde un peu : à ce train là elles arriveront beaucoup trop tôt. Christine sera en nage, et d’attendre sur le quai, où l’air est si vif, elle risquera de prendre froid. Mais Christine tient tête : elles n’ont que le temps, elle en est sûre. Il leur reste encore beaucoup de chemin à faire. À son tour elle fait sa voix grondeuse :

— Aussi, quelle idée d’avoir pris par la lande et les plages, où les pieds s’enfoncent dans le sable, au lieu d’avoir gardé la route où la marche est facile et la distance plus courte.

Marie-Danièle ne se fâche pas de cette mauvaise humeur dont elle n’a pas l’habitude. Elle en rit au contraire. Pour calmer l’enfant, elle donne ses raisons : si elle a choisi ce chemin, c’est parce qu’elle sait bien qu’elles arriveront encore en avance. Elle trouve même qu’il est nécessaire de se reposer un peu sur ce beau rocher blanc que la mer découvre par moitié, comme pour offrir, à ceux qui passent, un siège uni, commode et tout lavé de frais. Christine grimpe sur le rocher, au lieu de s’y asseoir. Haussée de deux fois sa taille elle aperçoit au loin une chose noire qui touche le ciel autant que l’eau et qu’elle reconnaît pour la cheminée du bateau en route. Elle balance un peu, cette cheminée, elle disparaît et reparaît comme pour jouer à cache-cache avec l’enfant. Christine, pour mieux la voir, tient à deux mains ses cheveux que le vent soulève et lui rabat dans la figure. Parce que c’est dimanche, aucune barque n’est sortie du port. Au large, la mer est sans une voile pour arrêter le regard ; rien que cette chose noire qui grandit et vogue vers son lieu de repos. Christine, reprise d’impatience, descend de son rocher blanc, et supplie Marie-Danièle de repartir. Elles arrivent juste pour voir La Ville d’Auray se diriger vers la bouée rouge qui marque l’entrée du port. Ce qui n’était au loin, qu’une cheminée touchant le ciel et l’eau, est maintenant un gros bateau chargé de passagers, tous debouts sur le pont, cherchant à reconnaître un visage ami dans la foule groupée sur le môle.

Un cri sonore de sa sirène, un joyeux bonjour dirait-on, à ceux qui l’attendent, et La Ville d’Auray lourde, basse sur pied, oblique un peu, contourne la bouée et la voilà dans la passe. Elle trébuche en y entrant, roule d’un côté sur l’autre, se relève d’un coup, et droite et fière ainsi qu’un personnage de marque qui se sait attendu, elle avance lentement entre les barques de pêche qu’elle fait danser au passage. Et, soudain silencieuse, son hélice comme endormie, elle vient se ranger à quai, juste devant Christine dont les petites mains tremblent et dont le joli visage se déforme comme pour pleurer.

Sur la route qui la ramène au village, Christine, entre ses deux anges gardiens, parle et rit à en perdre le souffle. Jacques le corps penché, rit avec elle, n’entendant qu’elle, ne voyant qu’elle, et lui posant mille questions. Églantine se réjouit seulement de la musique gaie que fait à son oreille la voix de la fillette. Elle est tout occupée à reconnaître les choses dont parlait Jacques Hermont, lorsqu’il préparait sa fille à venir habiter l’île. Christine, alors, n’entendait que la voix un peu triste de son père. Têtue et boudeuse, elle n’apercevait, à travers toutes les beautés qu’il lui décrivait, que le chagrin d’être séparée de lui.

Églantine, au contraire, avait écouté attentivement. Cette île, située en plein océan, la rapprochait de Noël, lui semblait-il. N’allait-elle pas, comme lui, passer l’eau ? Et peut-être que cette île ressemblait à l’Algérie ? Aussi, tout en tenant la main de Christine, marche-t-elle la tête levée et les yeux à l’affût. Cette lande, si différente de tout ce qu’elle a vu jusqu’alors, la remplit d’étonnement. Ce sol, avec son tapis de joncs, — tapis sur lequel il ne fait pas bon marcher pieds nus, avait dit Jacques — d’où sort de loin en loin un arbre grêle, souvent tordu et toujours penché comme s’il cherchait un appui ; ces pierres énormes aux formes inattendues recouvertes d’une mousse dure, courte et jaune comme de l’or, elle les reconnaît et cherche leurs noms. Celle-ci, biscornue, trouée de partout, aussi volumineuse qu’une maison, et qui semble venir à elle portée par des êtres invisibles, n’est-ce pas la roche aux farfadets ? Et ce drôle de chemin qui se creuse et s’enfonce entre deux haies de jeunes tamaris dont les fines branches s’agitent comme de longues plumes vertes aux brins souples, n’est-ce pas le chemin d’où sort la Dame Blanche par les soirs de lune ? Et encore, ce petit bois arrêté au bord de la route, qui a l’air d’attendre quelqu’un, avec ses ormes groupés, chétifs, pas plus gros que le bras et qui pourtant semblent si vieux, n’est-ce pas là le bois d’amour ? Un tournant brusque, et voici les premières maisons du village où habite Christine. Ces maisons-là, Églantine n’en a jamais vu de pareilles, si blanches avec un toit si rose qu’elles font penser à des fleurs écloses le matin même. En les apercevant, à la descente du bateau, sa surprise avait été grande ; mais, prise tout entière par la joie de retrouver l’enfant, son attention ne s’y était pas arrêtée. Voici celle de Christine, qui ne diffère en rien des autres, à part ses contrevents, tout fraîchement peints d’un vert tendre, qui font paraître les murs plus blancs et les toits plus roses encore. Un beau mûrier lui donne l’ombre l’été et l’abrite, l’hiver, des mauvais vents.

L’intérieur est vaste, simple et propre. Dans la pièce commune : deux lits, deux armoires, un large buffet et une longue table se rangent contre les murs, comme pour laisser plus de place au chien Marsouin qui étale son grand corps au beau milieu, et tient autant de place qu’un homme. Églantine et Jacques doivent partager la deuxième pièce dont les lits sont séparés par un large paravent.

Habituée à ses nuits solitaires, Églantine, dans cette chambre à deux, ne peut s’endormir malgré la fatigue du voyage. Tout l’inquiète. Un léger vertige lui fait croire qu’elle est encore sur le pont de La Ville d’Auray. Et puis la lune n’en finit pas de quitter la fenêtre où elle s’encadre, pour regarder par-dessus le paravent. De plus, un bruit étrange se fait, au loin. On dirait une voix sourde et menaçante dont la colère grandit, en même temps qu’une force méchante cherche à démolir la terre en la frappant à grands coups. Pourtant ce n’est pas le vent qui détonne ainsi, Églantine ne peut s’y tromper. Bientôt, au dehors, des sabotements s’unissent à des appels. Il y a des courses rapides, comme si des gens se hâtaient pour conjurer un danger. Réellement inquiète, Églantine se lève et va vers la fenêtre pour savoir. Mais c’est Jacques qui la renseigne :

— La mer se fait dure, et il y a grande marée.

Elle voudrait bien en savoir davantage, cependant elle ne pose pas de questions, parce qu’elle entend Jacques se tourner contre le mur pour retrouver son sommeil interrompu. Elle-même s’endort enfin, les sabotements et les appels ayant cessé.

Au matin, elle retrouve Christine et son père debouts sur le mur de la petite terrasse. Levés depuis longtemps, ils regardent la mer, hier si calme et si brillante sous le soleil, aujourd’hui d’un vert si sombre sous le ciel gris ; sans les bandes d’écume qui se poursuivent et l’éclairent on pourrait la croire devenue noire. Jacques hoche la tête. Il craint du mauvais temps. Christine ne l’écoute pas. Sautée à bas de son mur, elle tire Églantine par la main :

— Viens, viens la voir sauter sur les rochers !

Et comme elle a déjà pris la manière de parler des gens d’ici, elle ajoute :

— Y a rien que j’aime tant !

D’instant en instant le vent grandissait. Et bien avant l’heure de midi, la tempête était sur l’île. Une tempête qui dura deux jours entiers. Deux jours pendant lesquels Églantine ne quitta pas le bord, se glissant et rampant le long des rochers, attirée partout où le flot battait le plus fort.

Pour l’instant, accoudée à une roche faisant partie d’une masse étagée à vingt mètres au-dessus de l’eau, elle regarde cette mer en furie qui se hausse comme pour escalader la masse et passer sur l’île. Elle rit de sa fureur. Elle rit de la voir reculer pour prendre son élan. Elle rit de la voir bondir, hurler, frapper et toujours se briser à moitié chemin. Elle a envie de lui crier, ainsi que le faisait Christine au vent de Paris : « Pas si fort, voyons, pas si fort ! »

Mais, très vite, son rire cesse. La main en abat-jour pour éviter l’embrun qui lui brûle les paupières, elle regarde se former un affreux bouillonnement au pied même des rochers. Dans le creux apparaissent des choses brunes qui se déplacent, et il lui semble voir des corps emmêlés luttant pour regagner la terre. Une terreur lui vient. Son imagination, qui s’était affaiblie à Paris où tout était toujours si précis, retrouve d’un coup toute sa vigueur. Elle pense à un navire du temps passé qui se serait englouti là, et dont les passagers, réveillés par la nouvelle tempête, reprendraient vie et chercheraient à se sauver malgré tout. La mer fait sa voix plus dure, plus haute et plus menaçante encore, comme si, par ses cris, ses hurlements et ses grondements de bêtes enragées, elle s’efforçait de faire taire les voix plaintives de ceux qu’elle garde dans ses profondeurs. Églantine écoute et regarde avec une attention extrême ; quelque chose va sûrement sortir de ce bouillonnement. Soudain deux vagues se dressent comme pour atteindre le ciel. Crochues toutes deux, l’écume aux dents, elles se font face et se frappent avec un bruit semblable à un coup de canon, puis, réunies, telles deux ennemies allant à leur propre perte, elles s’enfoncent et laissent à leur place un vide profond.

— Baissez-vous ! baissez-vous ! dit précipitamment un jeune garçon qu’Églantine aperçoit tout à coup accroupi auprès d’elle.

Il la saisit par sa robe et l’oblige à se courber ; mais elle ne le fait pas assez vite. Du vide profond monte une vague énorme qui grimpe les rochers, arrive sur elle et la jette rudement sur une roche basse et coupante qui menace de lui fendre la poitrine. Cette fois, Églantine a compris le danger. Elle sait que ce torrent écumeux va faire retour à l’instant même et la reprendre au passage pour la descente. Aveuglée, son front touchant terre, elle lance ses pieds autant que ses mains à la recherche d’un point d’appui. Ses pieds ne rencontrent que du sable, mais ses mains sont tout de suite crochetées par d’autres mains dont elle sent à ses doigts les ongles durs et solides comme des crochets de fer.

Et la vague, dans sa colère de ne pouvoir l’entraîner au gouffre, la couvre de sable et de cailloux, et redescend les rochers en sifflant comme une mauvaise bête.

Redressée et tirée vers une encoignure sans danger, Églantine reconnaît Raymond, le fils de Marie-Danièle. Il rit, quoique son visage soit affreusement décoloré ; mais il ne peut empêcher ses lèvres de trembler lorsqu’il dit :

— C’est à vous qu’elle en veut !

Trempé autant qu’Églantine, il se secoue comme un jeune chien, avant d’ajouter :

— J’étais là bien avant vous, et elle n’était pas si méchante.

Il rit en aidant Églantine à se débarrasser de tout ce qui s’est collé à sa robe mouillée. Il rit en voyant qu’elle a perdu dans la lutte une de ses sandales, et qu’elle garde son pied nu sous elle, ce qui rend son équilibre instable et lui donne l’air d’un grand oiseau s’essayant au repos. Et il rit plus fort encore en apercevant, au bas des rochers, la sandale que la mer tourne et retourne, comme si elle cherchait à reconnaître un objet lui appartenant et qu’on vient de lui rendre. Églantine, à l’encontre de Raymond, reste silencieuse. Pour la première fois elle a craint pour sa vie. Son cœur en reste tout désemparé et bat à torts et à travers. Et puis, la roche qui lui a meurtri la poitrine, l’a également blessée au front où elle ressent des élancements douloureux. Cependant, ainsi que son compagnon, elle ne peut s’empêcher de regarder encore les vagues lutter les unes contre les autres dans une bataille folle qui semble ne devoir jamais finir. Elle ne peut s’empêcher non plus de regarder à la dérobée le garçon, dont le visage intelligent et malicieux a retrouvé sa bonne mine. Et, à l’entendre rire de si bon cœur, elle retrouve elle-même sa bonne mine ; et son propre rire éclate enfin, clair et frais, lorsque Raymond tout joyeux dit sur le même ton que Christine :

— Y a rien que j’aime tant !

Les oreilles bouchées par le vent qui les poursuit et les transperce, ils quittent leur abri. Et, ruisselants, échevelés et rieurs, ainsi que deux enfants retour d’une escapade dangereuse, ils regagnent la maison où Christine et Jacques les reçoivent avec des exclamations bruyantes et variées qui éloignent pour un instant le bruit de la tempête.

Toute la nuit encore le vent hurla, tournant comme un fou autour de la maison, frappant à la porte et aux volets, courant sur le toit dont il faisait craquer les traverses, arrachant les tuiles roses et se glissant par les trous pour composer une musique de terreur et de folie. Églantine pense aux paroles de Raymond : « C’est à vous qu’elle en veut. » Peut-être que le vent lui en veut aussi, et que c’est contre elle qu’il hurle si fort. Son cœur se dérange de nouveau. Elle craint ces tuiles qui roulent et se brisent au-dessus de sa tête. Elle a peur de ces charpentes qui gémissent comme des êtres humains. Serait-elle donc la cause de cette tempête dont s’étonnent même les vieux marins en cette saison d’été ?

Écrasée par une lassitude de tout le corps, elle sommeille pendant les minutes d’accalmie ; mais son sommeil est trop faible pour chasser la peur qui veille et la trouble. Elle ne sait plus mettre les choses à leur place. Qu’est-ce donc que ces éclairs blancs, plus rapides que des flèches, se succédant sans relâche et coupant en deux la fenêtre toujours au même endroit ? Et cette lune, plus pâle que la mort, qui court d’un nuage à l’autre avec une rapidité incroyable, comme pour échapper au vent qui la menace de son grand souffle ? Réveillée par l’affreuse musique du toit, elle reprend conscience, et reconnaît les éclairs blancs du phare et les nuages déchiquetés roulant les uns sur les autres comme des vagues, et fuyant, tel un troupeau pris de panique. Elle voudrait se lever et sortir de la maison ; elle voudrait parler à Jacques ; mais elle comprend que Jacques dort profondément, sans aucun souci du vacarme qui l’entoure.

Le jour suivant, si la mer bruissait encore avec force, le vent s’était enfui, laissant à sa place une pluie drue qui mouillait l’île à fond, emplissant et faisant déborder ses ruisseaux qui se hâtaient de courir à la mer comme au refuge le plus sûr. Puis, brusquement, ce fut le beau temps. Dès lors, Églantine abandonna les rochers pour courir sur la lande, à travers les ajoncs, les fougères et les ronces. Elle retrouvait là tout ce qui avait fait sa joie de petite fille : des fondrières et des haies, des fossés à franchir et des buttes à escalader. Elle rentrait à la maison, les mains saignantes, les jambes couvertes d’éraflures et les pieds pleins d’épines que Christine arrachait patiemment de ses petites mains adroites. Elle refusait obstinément la compagnie de Raymond qui s’offrait à la guider par des chemins où l’on pouvait marcher sans se blesser. C’est que seule, dans ses courses à l’aventure, elle pouvait laisser courir sa pensée autant que ses jambes. Elle avait tout de suite imaginé que Noël était dans l’île, et qu’elle allait le rencontrer, ici ou là. Elle en arrivait, par instant, à croire réellement à cette présence. Une émotion arrêtait net sa marche et la laissait le cœur tout tremblant. « C’est bien Noël qui fait signe, là-bas ? Non, c’est une pierre de forme bizarre. Et cet homme au loin, dormant en plein soleil ? Non, c’est un petit arbre renversé par la tempête. »

Les jambes lourdes, elle s’étend alors, les mains jointes sous sa tête et les yeux fermés, afin que rien ne vienne la détourner de son rêve. Derrière ses paupières closes, tout se détruit et renaît. Son corps devient une plante de la sapinière de Bléroux, transplantée au milieu des mousses d’or et des ajoncs piquants. Dans le cœur de cette plante, une tige d’amour a poussé que des méchants ont brisé sans lui laisser le temps de s’épanouir, mais si cette tige ne doit jamais fleurir, elle garde toute sa sève et ne veut pas mourir. Puis, sous le chaud soleil qui la pénètre toute, Églantine retrouve sa forme ; et elle lui parle comme à un être séparé d’elle-même dont elle a grande pitié :

— Je te le dis, il faut te résigner à ne vivre que de cet amour brisé. Et comment pourrais-tu faire autrement ? Cet amour a poussé ses racines dans ton cœur trop jeune, trop tendre ; elles sont maintenant fortes et vivaces, et rien ne peut les déraciner. Et comment donc feraient d’autres racines pour s’insinuer dans ton cœur ? Celles-ci ont pris toute la place.

Reposée, Églantine reprend sa marche en se moquant de ses divagations et de ses élans vers tout ce qui lui paraît être Noël. Elle s’en inquiète même. N’est-ce pas là une folie commençante ? Elle ne s’inquiète pas moins de ces malaises subits qui précipitent les battements de son cœur, lui donnent des vertiges, lui serrent les tempes et semblent vouloir lui ouvrir les flancs. Cela non plus, n’est pas naturel. Elle essaye de se rassurer en mettant la faute sur l’air vif du large succédant à l’air vicié de Paris ; mais malgré cela elle cherche des signes de dérangement cérébral chez ses parents. Son père, le doux Marc, qui a préféré mourir plutôt que d’être séparé de sa femme ; le grand-père, qui par amour pour son fils n’a vécu que de haine pendant de si longues années ; elle-même, avec ses yeux trop grands, et ses cheveux rebelles, dont les épais bandeaux se soulèvent et s’écartent de ses tempes, ce qui lui donne, au dire de Jacques Hermont, l’air d’un oiseau peureux cherchant toujours à s’envoler sans jamais y parvenir ; ses cheveux au parfum mystérieux et indéfinissable dès que l’eau vient à les toucher. Oui, certainement, les Lumière étaient marqués de folie, comme les Barray étaient marqués d’avarice ; ceux-là, qui ne vivaient que pour la terre, semblaient en porter tout le poids sur leur tête, ce qui rapetissait leur front et y creusait des lignes verticales et profondes, toutes pareilles à celles qui se creusaient au front de leurs bœufs.

Attristée soudain, Églantine va et s’égare dans la lande où les petits arbres courbés s’en vont seuls, comme des maudits.

La première semaine écoulée, on ne vit plus Églantine courir par la lande ainsi qu’un mouton égaré. Elle marchait au contraire très posément, comme accompagnée d’un ami avec lequel elle s’entretenait. Cet ami, c’était Noël, que seule elle voyait et entendait. Elle ne s’inquiétait plus d’une folie possible. Elle s’en réjouissait plutôt, s’efforçant de vivre, comme d’une réalité, de tout ce que créait son imagination. À force de chercher Noël dans l’île, elle l’avait trouvé. Il lui était apparu soudainement à la tombée du jour, debout sur la plus haute pierre de l’endroit où elle avait été en danger. Ah ! comme elle avait couru à sa rencontre. Peut-être était-il là depuis longtemps déjà, il y était sûrement, lorsque la vague l’avait frappée, cherchant à la briser sur les rochers avant de l’engloutir. Les doigts solides auxquels s’étaient si fortement accrochés les siens, étaient certainement ceux de Noël lui portant secours. Comment un frêle garçon de treize ans aurait-il pu la maintenir avec tant de force contre cette eau bouillonnante dont la descente était aussi rapide qu’une pierre qui tombe. Et maintenant, dans la brise qui voltige en tous sens, elle entend parler Noël. Elle reconnaît sa voix affectueuse et tendre, cette voix qu’elle a tant cherchée et jamais retrouvée parmi tant de gens qui l’entouraient à Paris.

Il arrive que Noël la quitte pour quelques heures. Ne faut-il pas qu’il aille voir sa femme et ses enfants ?

Elle attend son retour, assise sur une large pierre tapissée de cette mousse jaune et dure qu’elle aime, sans comprendre la raison de sa couleur. Elle n’a plus peur de la mer ; elle l’a longuement regardée, et Jacques a parlé des lames de fond très dangereuses à certains endroits de la côte, surtout par gros temps. Elle voit maintenant la mer comme une créature intelligente et forte, belle et capricieuse, soumise seulement au vent doux qui vient de la terre et passe sur elle comme une caresse. Pour ce vent-là, seulement, elle la voit mettre sa robe bleue, brodée de blanc, dont les plis traînent sur le sable et sur les rochers. Elle la voit aussi tracer, pour de longues promenades, des chemins, des routes, des carrefours. Ces routes et ces chemins s’en vont vers des buts inconnus d’Églantine, mais qu’elle devine facilement. Noël, pour s’en aller, a sûrement pris ce sentier qui mène droit à ce grand bateau qu’on aperçoit au loin, et dont la fumée s’allonge et reste à la traîne, comme ennuyée de suivre. Un désir subit vient à Églantine de rejoindre ce bateau qui emporte Noël à son foyer. Elle voudrait tant connaître ce foyer. Comment sont les enfants de Noël ? Comment est sa femme ? Très belle, sans doute, et aussi très bonne. Elle ne ressent aucune jalousie contre celle qui a pris sa place. Son amour à elle est si vaste et si profond qu’elle est heureuse de penser qu’une femme belle et bonne peut rendre heureux Noël.

À son tour elle s’engage dans le sentier de traverse. Accompagnée du vent doux et soutenue par la mer, elle marche longtemps sur ce chemin d’eau, le regard fixé sur la fumée qui peu à peu devient un mince nuage parmi d’autres nuages. Lasse enfin, elle s’assied à un carrefour. Des milliers et des milliers de petites étoiles d’argent scintillent autour d’elle, tandis qu’un peu plus loin d’énormes barres d’or se rapprochent en se balançant sous la nappe d’un bleu vert.

Le soleil, las aussi, sans doute, d’un trop long parcours, descend pour se reposer. Comme il descend vite ! On dirait qu’il court au-devant de la nuit. Voici déjà qu’il touche la mer, juste au bout de cette belle route qu’il fait miroiter. Et tout de suite il entre dans l’eau pour le bain du soir. Et lentement, très lentement il se laisse glisser dans les profondeurs qu’il éclaire de quelques rayons ; puis, sans hâte, il éteint sa lampe et s’endort.

Ah ! si Églantine ne craignait pas d’inquiéter Christine et Jacques, comme elle irait dormir auprès de lui, bien étendue sur les herbes du fond, ces herbes couleur de bronze poli qui se balancent d’un mouvement doux et lent.

Mais voici que les routes s’effacent, et que montent, d’en bas, des bois sombres dont la cime effleure la surface de l’eau. La mer a ôté sa robe bleue. Elle frissonne en mettant sa robe couleur d’ardoise tandis que le vent léger regagne la terre.

De retour en même temps que lui, Églantine, assise sur son rocher au tapis jaune, écoute un murmure qui vient du large. Ce murmure qui semble bercer et endormir les vagues, elle le connaît bien et s’en réjouit. C’est la mer qui vient lui parler, comme chaque soir, à l’heure de la veillée. Elle lui parle du soleil clair et du vent doux qui s’en sont allés loin d’elle, et qui, peut-être, mettront longtemps à revenir. Elle parle du passage dans la nuit de grands bateaux dont le falot a l’air d’une étoile en voyage traçant son chemin pour le retour. Elle parle aussi de la lune, triste et pâle, qui vient se mirer dans l’eau avec l’espoir d’augmenter son éclat. Et surtout elle dit la joie silencieuse des amants qui profitent de l’heure tardive pour s’éloigner du rivage dans une toute petite barque, et voguent sous le ciel serein, sans souci de l’air qui fraîchit ni des méchants qui les guettent.

À la mer, qui lui dit tant de choses, Églantine peut parler de son pays.

— Dans notre sapinière, les chemins étaient à peine tracés, et cependant nous les suivions dans l’obscurité sans jamais nous tromper.

Elle dit la beauté d’un verger fleuri où dort, près de la barrière d’entrée, un ami qui fût toujours fidèle, et qui mourut pour la sauver. Elle parle aussi de son étang :

— Il était tout petit, pas plus grand que cette crique qui est à mes pieds. Nous en faisions le tour à la nage, des fois et des fois, sans que l’envie d’un plus grand nous soit jamais venue. Il se trouvait juste au milieu de la sapinière. Les arbres qui l’entouraient étaient forts et droits ; tous se tenaient proches les uns des autres ainsi que des frères, et ils nous protégeaient autant du soleil que de la pluie.

Églantine dit bien d’autres choses encore.

Certain soir elle reste si tard sur son rocher que Christine et Jacques Hermont se mettent à sa recherche et unissent leurs voix pour l’appeler dans la nuit devenue noire.

Reculez, reculez encore, jardin de souffrance ! Et vous, âme désolée, cessez de gémir ! La miséricorde est sur vous ! Églantine Lumière a trouvé une amie. Une grande amie qui berce et console, et à laquelle elle peut parler de Bléroux sans se lasser. Elle en parle à lèvres fermées, et cependant elle est sûre que les mots sortent de sa bouche ; elle les voit et elle les entend ; ils s’envolent, tantôt douloureux et lents comme l’appel de certains oiseaux de mer perdus dans le brouillard, tantôt vifs comme des mouettes qui s’élancent dans l’air pur en criant de joie.

Leurs vacances finies, Églantine et Jacques Hermont devaient quitter l’île ensemble, ainsi qu’ils y étaient venus, mais à l’instant du départ Christine avait montré un chagrin si violent, qu’Églantine, dont la présence à Paris n’était pas indispensable, avait décidé de rester quelque temps encore auprès d’elle. Il lui fallut bien alors abandonner ses rochers pour partager les jeux de l’enfant. Elle passe presque tout son temps dans le petit village où Christine retrouve des camarades qui lui font oublier l’absence de son père. La vue ne s’étend guère dans ce port encaissé entre de hautes roches, et dont l’étroit goulet est bizarrement disposé. Mais Églantine se plaît auprès des pêcheurs qui goudronnent leur barque ou raccommodent leurs filets. Des femmes sont là aussi, qu’elle écoute parler. Elle partage la joie de celles dont le mari vient de rentrer, mais surtout elle partage plus encore le tourment de celles dont le mari, au loin, pourrait ne pas revenir. Et puis, ces pêcheurs, au visage hardi et intelligent, ont des conversations pleines d’imprévu, et savent des histoires pleines d’intérêt. L’un d’eux, Bénoni, vieux marin de tout bateau comme de toute mer, parce qu’il voit Églantine attentive à ses paroles, n’a jamais fini de raconter. Il chante aussi ; mais le plus souvent, il chante une mélopée qu’il entrecoupe de longs silences, et qui semble faite à la mesure de sa voix comme à la mesure de ses gestes. Églantine l’accompagne en sourdine :


    Là une s’en va
       Ça ira
    Là deux revient
       Ça va bien
    La jolie une
    La jolie deux.


Lorsque les pêcheurs sont absents, Églantine s’efforce de jouer avec les enfants. Elle a pris en amitié le petit Tralala, ainsi que le nomme Christine. C’est un joli enfant de sept ans, menu de corps et de visage, qui vient de perdre sa maman, et qu’on voit chaque matin pleurer à chaudes larmes, juché sur la quille d’un vieux bateau renversé. Ce vieux bateau, avec sa chaîne rouillée, ses planches vermoulues et décolorées, semble la carcasse d’un grand poisson échoué sur les galets, attendant on ne sait quelle résurrection qui lui permettrait de regagner la mer. L’enfant, las de pleurer, joue au cheval sur la quille rongée. Et soudain, sans un sourire, sans regarder personne, il chante à tue-tête :


        Tralala-la-la
        Tralala-la-la


À travers les distractions qu’elle s’impose, Églantine continue cependant sa vie mystérieuse. À l’heure du bain, après avoir aidé Christine, elle se retrouve seule avec Noël. Sa nage, qui étonne les marins, lui donne, tout comme dans l’étang, l’air d’un bel oiseau souple glissant avec lenteur d’une vague à l’autre. Elle s’éloigne considérablement de la côte malgré les recommandations des pêcheurs. Autour d’elle les mouettes plongent en criant, comme si elles avaient peur de se noyer. Elle sait que le danger dont on la menace n’existe pas pour elle, puisque Noël est là. Et puis, pour elle la mer se fait tiède et lisse à l’aller comme au retour.

Le dimanche Christine entraîne Églantine à la messe « où elle voit, sans les voir », dit-elle, les anges du paradis. La fillette prie avec une ferveur qui attire l’attention de ses voisines. Elle prie pour le repos de cette jolie maman dont elle garde le souvenir ; elle prie pour son père qu’elle aime si profondément, et dont les lettres journalières disent le regret de ne plus être auprès de son enfant. Églantine ne prie pas ; elle accompagne seulement tout bas les hymnes chantés, mais elle se tait et baisse le front lorsque les jeunes filles, de leurs voix fraîches, entonnent le beau cantique :


        Élève-toi, mon âme, à Dieu


Sa voix pourrait s’élever vers Dieu. Mais son âme, elle l’a donnée avec son amour à Noël ; et cet amour est si grand qu’il lui cache Dieu et les beaux anges de son paradis.

Le retour de la messe se fait en silence. Églantine et l’enfant, serrées l’une contre l’autre sur le chemin, sont plus séparées que si elles marchaient aux deux extrémités de la lande, chacune d’elle parlant en secret à un être aimé que personne ne voit. Un peu avant l’heure du coucher, assise sur le petit mur blanc, Églantine s’applique à écouter la fillette qui parle de son père, seul dans la grande ville et n’ayant, pour compagnons de veille, que les acacias défleuris et les marronniers aux feuilles déjà sèches.



XIV


Pendant son séjour dans l’île, Églantine a vécu une vie de rêve si intense qu’elle ne savait plus parfois si ce n’était pas justement celle-là qui était réelle. Aujourd’hui, dans le train qui la ramène à Paris, Noël l’accompagne encore. Il l’accompagne jusqu’à sa maison, jusqu’à sa porte même, et l’abandonne seulement à la minute où elle se souvient que, d’accord avec Christine, elle n’a pas prévenu Jacques Hermont de son retour. Jacques Hermont n’est pas chez lui. Elle frappe à sa porte et se nomme, mais rien ne bouge dans le logement. Il se fait tard pourtant. L’organiste, sans doute, est retenu en ville pour une soirée de musique. Rentrée chez elle, Églantine enlève ses vêtements et fait couler l’eau de Paris sur son corps devenu brun et ferme. À courir par la lande et les rochers elle a retrouvé toute sa souplesse. Oh ! elle pourrait très bien de nouveau grimper au faite des arbres. Elle s’en réjouit, et par jeu, elle plie et déplie ses membres, fait les culbutes savantes d’autrefois, tourne sur place ainsi qu’une toupie bien lancée, et, les bras ouverts, renverse son buste jusqu’à l’extrême.

L’heure s’avance. Dans l’attente de Jacques Hermont, Églantine va, vient, par la chambre, se penche à la fenêtre, écoute les bruits de la rue avec l’espoir d’entendre le pas de son voisin, regarde à tout instant la pendule et enfin, se met au lit où elle s’endort, l’esprit autant que le corps en repos.

Un bruit, qui avait cessé de lui être familier, la réveille. Elle ne reconnaît pas tout de suite sa propre chambre, se croyant encore chez Marie-Danièle, puis elle cherche à savoir d’où est venu le bruit. Elle heurte sans le vouloir la cloison commune. Aussitôt elle entend :

— Êtes-vous là, Églantine ?

Oui, elle est là. Et, l’instant d’après, Jacques est là aussi, en bras de chemise et les pieds nus dans ses chaussons. Pas très bien réveillée encore, Églantine, à moitié nue, cherche un siège, mais Jacques la retient :

— Remettez-vous au lit, vous pourriez prendre froid.

Et lui-même s’assied au pied du lit, réclamant sans plus tarder les nouvelles fraîches.

Églantine reprend pleinement conscience, et parle avec vivacité. Elle a tant à dire à Jacques Hermont de sa petite Christine ! Elle ne néglige aucun détail. Elle retrouve les mots, les gestes de l’enfant et même ses petites grimaces de dépit ou de satisfaction. Cela met entre eux une gaieté qui les fait rire, ainsi que deux êtres très jeunes exempts de tout souci. Dans leur contentement, ils ne voient pas le jour se lever ; ils ne voient pas non plus les premiers rayons du soleil se glisser dans la pièce, et jusque sur le lit, comme pour mieux éclairer leurs rires et la joie de leurs visages. Avec l’impétuosité de sa jeunesse retrouvée, Églantine dit encore :

— Et tous ces baisers que je vous apporte, j’allais oublier de vous les donner.

D’un geste vif, elle prend la tête de Jacques en imitant la voix de Christine :

— D’abord sur le front, puis sur les yeux, puis sur le bout du nez.

Elle n’en peut dire davantage. Jacques Hermont à son tour lui prend la tête à deux mains pour lui rendre les mêmes baisers. Et brusquement, sans qu’ils l’aient voulu, leurs lèvres se rencontrent. Surpris, ils se reculent et se regardent. Ils se regardent, gênés ; et ce qu’ils voient dans les yeux l’un de l’autre, les laisse immobiles et le souffle en suspens. Puis ils se sourient et du même mouvement leurs lèvres se rapprochent et s’attachent. Et, tandis que le soleil étend sur eux ses doux rayons, leurs corps fléchissent, leurs yeux se ferment et toutes leurs pensées s’envolent.

Chaque semaine une lettre de Christine apporte des nouvelles de l’île. Parmi ces nouvelles, mêlées à l’odeur de la lande et au bruit de l’océan, Églantine cherche en vain la silhouette de Noël, dont la présence fictive là-bas la ravissait et la laissait comme étourdie de bonheur. À Paris, son imagination reste impuissante à recréer le beau rêve. Il lui semble même que le passé, avec sa réalité, commence à s’éloigner d’elle ; et cela lui fait mal, comme si Noël l’abandonnait de nouveau.

Dans les lettres de Christine, il est surtout question de l’hiver qui s’annonce et ramène la mauvaise humeur de la mer. Il semble bien que la bonne humeur de l’enfant soit en péril au moins autant que celle de la mer. Elle se plaint de tout et de tous : de l’école, beaucoup trop éloignée du village ; du vent qui souffle sans arrêt, surtout de ce petit « Nordé » qui passe en sifflant dans le ciel bleu, et vous pique le nez au point de vous tirer des larmes. Et puis, dans le petit port, il n’y a plus de gaieté. Les pêcheurs ne s’y arrêtent que pour embarquer ou débarquer. Ils raccommodent maintenant leurs filets chez eux, à porte fermée. Bénoni ne raconte plus d’histoires, et le petit Tralala joue sur sa carcasse de bateau sans plus jamais pleurer, ni chanter. Même chez Marie-Danièle rien ne va bien. Le bruit que font les ouvriers en remettant les tuiles du toit lui fait mal à la tête, le chien se couche en rond sous la table, où il gêne les pieds, au lieu de s’étaler au milieu de la pièce. Le mûrier bouche le jour de la fenêtre, et Raymond, qui vient d’avoir quatorze ans, parle de s’en aller à Nantes pour apprendre un métier.

Les lettres de Christine ont toujours une écriture informe aux lignes de travers ou se chevauchant. À son père, qui lui en fait le reproche, elle répond qu’elle ne peut pas écrire droit, parce que Paris l’appelle de sa grande voix, et que cette grande voix fait osciller sa plume comme une cloche. En lignes bien droites elle ajoute :

— Ne riez pas, vous deux ! C’est comme lorsque la musique vous tire par l’oreille. Je sais bien, moi, comme vous vous agitez alors.

Jacques Hermont ne s’attriste pas du petit ton rageur de ces lettres ; il en rit au contraire. Et pour faire partager son contentement à Églantine dont les yeux restent tristes, il lui dit :

— Si elle bataille ainsi avec toute chose, c’est qu’elle devient plus forte.

Églantine et Jacques n’avaient pas voulu du tutoiement trop intime. Leurs rapprochements étaient rares, car d’un commun accord, ils luttaient jusqu’à épuisement de leur volonté contre la dure exigence de leur chair. Jacques était celui des deux qui en souffrait le plus ; certains jours, il se surprenait à guetter chez Églantine cette lueur bizarre qui s’allumait dans ses prunelles et crispait ses traits jusqu’à la dureté. À chaque rapprochement Jacques Hermont croyait aimer d’amour vrai ; mais il suffisait que le souvenir de Tensia lui revînt pour qu’il comprît que rien n’était changé. Cependant il ne pouvait s’empêcher de regarder celle qu’il prenait l’habitude d’appeler Douce. N’était-elle pas plus jolie que Tensia lorsque la lueur avait fait place à ce rayonnement qui éclairait son visage délicat ? Un apaisement était sur elle. Tous ses gestes, comme resserrés l’instant d’avant, devenaient faciles. Son buste s’abandonnait, sa taille se pliait sans effort, et ses pieds ne semblaient pas toucher terre tant sa marche était silencieuse. Mais ce que Jacques s’attardait surtout à regarder, c’était une bouche fraîche, presque trop fine, dont les coins se relevaient pour un mystérieux sourire, tandis que le regard s’en allait au loin. Ce regard et ce sourire rendaient grâce à quelqu’un ; mais ce n’était pas à Jacques Hermont. Pourtant, à la voir ainsi, il se réjouissait. D’autres fois il disait son regret : « Pourquoi ne pouvaient-ils s’aimer d’amour et faire leur mutuel bonheur, pour le temps qui leur restait à vivre ?

Devant ce regret Églantine baissait la tête et devenait grave, sachant trop bien que son bonheur à elle était défait pour toujours, et que personne, pas même Jacques, n’était capable de le refaire. Dans ses moments d’abandon, une flamme veillait dans l’ombre, une flamme vivace qui éclairait le passé sans jamais permettre au présent de l’éloigner ni de le surpasser.

Cette fois Christine s’était appliquée, et Jacques, dès la première ligne, fit entendre un rire qui attira Églantine. La lettre disait :

« Et puis, vous savez, mes enfants : j’ai vu la Dame Blanche. Tant de gens l’avaient vue que j’en étais un peu jalouse. Aussi, vite, vite, je viens vous le dire, pour que vous vous amusiez avec moi. C’était l’autre soir, tard, très tard. Il y avait grande marée. Le port était presque à sec, et tout le village était à la pêche dans les flaques et les creux des rochers. Raymond avait même emporté sa lanterne pour mieux voir dans les trous ; il n’en avait pas besoin pourtant, la lune éclairait plus qu’un grand phare, et, tout comme le soleil, elle traçait sur l’eau des chemins à n’en plus finir. C’était beau comme dans les rêves, mais il faisait froid et il nous fallut, Marie-Danièle et moi, rentrer sans attendre les autres qui comptaient bien pêcher jusqu’au retour de la marée. Tandis que Marie-Danièle s’attardait auprès de Raymond, je partis en courant pour me réchauffer, et, comme j’ouvrais la porte de la maison, juste, je vois la Dame Blanche. Elle se tenait toute droite, le dos collé à la porte du fond. Vous savez, la porte verte ? J’ai eu peur, oh ! que j’ai eu peur ! J’ai cru que mon cœur allait se sauver tant il faisait des bonds ; puis, comme je restais sur le seuil, un fort coup de vent a secoué le mûrier, et aussitôt la Dame Blanche s’est mise à danser. Elle dansait comme une dame prise de folie, et pourtant elle n’avait pas de pieds. Elle s’est calmée en même temps que l’arbre reprenait sa tranquillité. À ce moment j’ai compris que c’était l’ombre du mûrier qui s’agitait sur la grande tache blanche que faisait dans la maison le clair de lune, une tache plus blanche encore que le linge lavé par Marie-Darnièle. Alors je me suis mise à rire très fort, aussi fort que j’avais eu peur, tandis que mon cœur se reposait et que ma peur se sauvait bien loin. Marie-Danièle a dû être surprise aussi en arrivant. Elle a fait un pas de recul avant d’entrer, et elle a étendu le bras comme pour me protéger. Elle ne m’a même pas demandé pourquoi je riais, mais elle m’a dit : « Il fallait m’attendre, par cette grande lune tu pouvais rencontrer la Dame Blanche. » Elle ne dansait plus, la Dame Blanche ; elle remuait seulement un peu la tête et les bras, et sa robe traînait de plus en plus par terre. Le grand chien Marsouin, qui arrivait tout trempé d’eau de mer, se coucha en plein dessus. Il savait bien lui, qu’il n’y avait là que le clair de lune. Je le savais bien, moi aussi. Malgré cela, pour gagner mon lit, je levais les pieds très haut pour être plus légère et ne blesser personne.

Je ne sais combien de temps j’avais dormi lorsque Raymond rentra. Il nous réveilla pour nous montrer sa pêche qui était superbe, au dire de Marie-Danièle ; mais je ne la regardais guère. Tout de suite je cherchais la Dame Blanche. Elle avait ramassé sa robe et se tenait, toute petite et mince, étendue au ras de la porte, prête à sortir par-dessous, comme si elle craignait d’être enfermée avec nous pour le reste de la nuit.

Jacques Hermont devient jaloux. Sous prétexte de marcher par les rues, il accompagne Églantine jusqu’à l’église où elle doit chanter, et bien souvent elle le retrouve à la sortie. Jamais pour Tensia il n’avait connu cet état de méfiance qui lui mettait aux yeux une colère lorsque le regard d’un passant s’arrêtait sur sa compagne. Elle-même ne s’apercevait de rien, n’ayant aucun désir de plaire. Elle allait, ainsi que toujours, de son pas rapide, la tête haut levée, comme quelqu’un qui cherche un visage ami dans la foule. Jacques se tenait très près d’elle, et il ne pouvait s’empêcher de lui répéter les paroles de Mlle Charmes :

— Douce Lumière, prenez garde à votre beauté.

D’où lui venait donc cette beauté singulière ? Où avait-elle pris ces yeux qu’on ne voyait à personne ? Ces lourdes paupières qui se relevaient lentement comme avec le regret de laisser voir à tous les trop larges prunelles qu’elles étaient chargées de recouvrir et garder pour un seul ?

Un soir de veillée, après une conversation affectueuse sur l’avenir, où leurs deux vies resteraient liées à celle de Christine, Jacques Hermont osa poser des questions à Églantine. Il devenait jaloux aussi de son passé, ce passé dont il ignorait tout, alors que lui-même avait dévoilé le sien tout entier. Angoissé un peu de ce qu’il allait apprendre, il brusque les questions : Qui était-elle ? d’où venait-elle ? Et qu’était ce mal qu’on devinait rôdant autour de son front, faisant son sourire si amer, et la rendant plus craintive qu’un petit enfant ?

Elle rougit violemment, resta silencieuse pendant quelques secondes, puis se mit à rire. Et tout aussitôt sa réponse prit le ton de la plaisanterie :

Elle était Églantine Lumière. Cela, elle pouvait l’affirmer. D’où elle venait ? Tombée de la lune, sans doute, ou surgie de quelque gouffre. Elle ne savait.

Elle cessa de rire pour ajouter :

— Un chien était mon frère, et un grand verger m’a nourrie de fleurs et de vents.

Jacques Hermont, profondément froissé, recula sa chaise et voulut s’éloigner. Elle le retint, les yeux plus suppliants encore que la voix :

— Ayez pitié, Jacques. Songez que je ne possède au monde que ma souffrance. Laissez-la moi.

Il rapprocha sa chaise et leur soirée s’acheva presque en silence.

Il semblait que ce mal, dont parlait Églantine, était aussi indispensable qu’un bien. S’il lui arrivait de l’oublier un instant, elle restait inquiète comme quelqu’un qui vient d’égarer un objet qu’il lui faut retrouver sur l’heure. Elle n’était jamais bien loin, sa douleur. Au premier signe elle accourait, traînant après elle une chaîne aux anneaux si durement forgés qu’une vie tout entière ne suffirait pas pour la briser.

Ce soir-là, seule chez elle, le cœur douloureux et la pensée torturée, elle se demanda :

« Sans cette souffrance, est-ce que je pourrais vivre ? »



XV


Après plusieurs années passées auprès de Marie-Danièle, Christine est de retour à Paris. La déviation de son épaule reste la même, mais elle a grandi sans autre déformation, et sa santé paraît maintenant solide. Elle garde son joli caractère et sa façon toute particulière de laisser voir la tendresse dont son cœur déborde. Elle n’a pas perdu non plus, sa manière de se moquer et d’imiter avec la plus grande perfection les tics ou les ridicules des gens. Mais surtout elle est devenue d’une gaieté qui ne s’altère jamais et lui fait accepter les désagréments comme de petites choses sans importance. Cependant, à son sujet, Jacques se fait du souci. Non seulement elle est très en retard pour son instruction mais elle refuse de s’instruire davantage. Elle veut être infirmière. Pour cela, dit-elle, il n’est pas besoin d’être si savante. Et pour égayer son père dont le front reste soucieux, elle chante une chanson de l’île tout en s’occupant du ménage :


    Mon père aussi ma mère
    Sous la feuille, la feuille
    N’avaient d’enfant que moi
    Sous la feuille du bois.


Jacques Hermont rit de l’intention malicieuse de sa fille et reprend avec elle le couplet suivant :


    Me mirent aux écoles
    Sous la feuille, la feuille
    Aux écoles du roi
    Sous la feuille du bois.


Elle n’est pas coquette, les belles robes ne la tentent pas. À son père, qui lui conseille de se regarder dans la glace afin de se mieux coiffer, elle répond :

— Les glaces m’ennuient. On y voit trop ses défauts.

Elle revient sans cesse à son idée d’être infirmière. Elle en parle avec un désir qui fait briller ses yeux et met sur son joli visage une douceur qui l’embellit encore. Églantine n’est pas trop surprise de cette vocation. Elle se rappelle que Christine, toute petite, aimait par-dessus tout à soigner ses poupées malades ou blessées. Un jour que, la regardant faire, elle chantonnait, comme autrefois mère Clarisse :


    Quand vous irez visiter les malades
    Portez bouillon et découvrez le lit.


Christine, gravement intéressée, avait réclamé la suite avec insistance :

— Dis, après, quand on a découvert le lit, qu’est-ce qu’on fait ?

Pour avoir la paix, Églantine avait dû continuer son couplet qui parlait de malade à tenir propre et de plaies à panser doucement.

Par la suite, Christine avait souvent réclamé la chanson, et chaque fois elle disait :

— Moi, lorsque je serai grande, je soignerai les malades.

Pour ne pas la chagriner, Jacques Hermont a promis de la mettre infirmière dès qu’elle aura ses dix-huit ans.

Mais déjà, elle exige la permission de suivre des cours. Les veillées à trois sont un enchantement. On reparle de l’île.

Les dix-huit ans de Christine arrivèrent avec le printemps de 1914, et, dès l’été, la guerre déchaînait sa férocité. Jacques Hermont partit avec les premiers soldats, malgré ses quarante-deux ans, et moins d’un mois après, il était de retour, si gravement blessé aux jambes que pour lui conserver la vie, le médecin parlait de les lui couper. Mais Christine avait soigné son père avec une telle adresse qu’elle lui avait évité l’amputation, et avait fait dire au médecin qu’une pareille infirmière ferait merveille auprès de ses grands blessés. Et Jacques, devant la demande répétée de son enfant, avait fini par céder à l’offre du médecin de garder la jeune fille à l’hôpital.

La joie de Christine, ce jour-là, avait été sans bornes. Et ses larmes, à tout instant, avaient accompagné son rire.

Jacques, pourtant, comme s’il regrettait d’avoir cédé, exprimait déjà ses craintes.

— Séparée de nous, pourras-tu suivre le droit chemin ?

Christine savait très bien ce qu’était le droit chemin dont parlait son père, mais dans sa joie, par taquinerie pure, elle obligea Églantine à donner des précisions. Églantine ne savait pas trop quoi dire. Elle essayait de se souvenir de ce que Jacques disait autrefois à propos de Tensia, mais rien ne venait. Sous le regard de Christine, qui se faisait sévère, elle trouva :

— C’est d’abord de se marier jeune.

Christine, la bouche pleine de rire et un doigt menaçant, l’interrompit aussitôt :

— Je connais une Églantine Lumière qui n’a pas suivi le droit chemin, puisqu’elle n’est pas encore mariée à l’approche de ses quarante ans.

Et son regard malicieux allait avec une telle insistance d’Églantine à son père que tous deux s’efforcèrent de rire pour éviter de rougir.

Chaque soir, maintenant, ils la voient revenir à la maison, lasse, très lasse, mais si jolie, si enfantine dans son costume d’infirmière, si heureuse surtout que Jacques ne regrette plus d’avoir donné l’autorisation demandée.

Jacques Hermont reste infirme. Cependant au début de 1916 il a pu reprendre sa place d’organiste. On le voit sortir de sa maison, appuyé au bras d’Églantine qui soutient sa marche lente et difficile. Tous deux ne parlent guère, si ce n’est de Christine dont la santé semble décliner. Christine ne se plaint pas, au contraire, elle prétend n’avoir jamais été aussi forte.

Elle ne rentre plus chez elle comme au début. Infirmière gradée, il lui faut souvent passer ses nuits à l’hôpital. Elle vient seulement de temps à autre passer une heure auprès des siens. Puis, peu à peu, ses visites s’espacent et s’écourtent. Souvent même elle ne prend pas le temps d’ôter son manteau, tant elle est pressée de retourner auprès de ses blessés, dont l’un d’eux, dit-elle, réclame sa présence pour avoir un peu de sommeil.

Quelques mois passent ainsi, et les visites sont remplacées par de courts billets d’excuses promettant une autre visite qui doit toujours être très prochaine.

Pour tranquilliser Jacques, qui commence à s’inquiéter sérieusement de cette absence prolongée, Églantine s’échappe un matin et court à l’hôpital où elle apprend, du médecin lui-même, que Christine a été transportée la veille à la Maternité.

À la Maternité ?

Elle en reçoit comme un dur choc. Et, ainsi que cela lui arrive toujours dans les grandes émotions, sa gorge se serre au point de lui enlever la parole. Incapable de demander autre chose, elle quitte rapidement le médecin. Sa stupeur est immense. Christine, à la Maternité ? Elle s’y rend, craignant tout. À peine entrée dans le couloir indiqué, elle entend des plaintes, de longues et faibles plaintes d’un être très jeune qui serait blessé à mort. À certaines vibrations de la voix, elle a reconnu Christine qu’elle trouve étendue sur un lit étroit, et recouverte seulement d’un drap comme si elle était déjà sans vie. Christine, aussi blanche que le linge qui la recouvre, cesse sa plainte et tend deux petites mains vers Églantine en disant :

— Je t’attendais, je savais que tu viendrais.

Toutes deux se regardent, et la voix affaiblie de Christine reprend :

— Je n’ai pas la force de le mettre au monde.

Elle ajoute, plus bas encore :

— Ils vont me l’ôter.

Apitoyée au delà de tout, Églantine continue de la regarder sans pouvoir parler. Oh ! Ce petit corps tout semblable à celui d’une fillette, comment, en effet, pourrait-il mettre un enfant au monde ? Sur le visage défait qui est là, devant elle, elle croit cependant voir un rayon de joie tandis que la petite voix se fait entendre de nouveau :

— Tu ne sais pas, toi, Douce Lumière, ce que c’est que de porter en soi un petit enfant !

À ce moment seulement, Églantine pense au père de ce petit enfant qui va naître. Sait-il ? Et pourquoi n’est-il pas présent ?

Comme si Christine entendait cette pensée, elle dit avec effort :

— Son père n’est plus.

Le sursaut qui échappe à Églantine lui rend la parole pour demander :

— Tu l’aimais ?

Christine fait une petite moue avant de répondre :

— Il était très malheureux.

Dans le don qu’elle avait fait d’elle-même, Christine s’était dévouée, Églantine le voyait bien. Une pitié intense la retient penchée sur le lit, malgré le geste du médecin qui vient d’entrer dans la chambre et lui fait signe de s’éloigner.

Elle s’éloigne, mais elle ne veut pas quitter la Maternité avant la naissance de l’enfant. Elle attendra cette naissance dans le couloir, là, tout près, adossée au mur pour tenir moins de place. Une intuition, comme elle en a souvent, lui dit qu’elle ne verra jamais cet enfant ; mais elle ne veut pas y croire. Elle s’efforce au contraire d’imaginer ce que sera le petit de Christine, un petit qui sera autant à elle qu’à sa jeune maman. Elle attend. Le lourd silence qui se fait dans la pièce, à côté, l’étourdit ainsi qu’un bruit trop violent. Ses jambes fléchissent, et son cœur lui fait mal, mal comme lorsque Noël l’a laissée seule au bord de l’étang. L’oreille tendue, elle écoute ce silence qui dure trop. Elle fait quelques pas, elle ira jusqu’au bout du couloir et reviendra. Mais l’infirmière sort de la chambre et vient à elle, l’air grave. Elle lui prend le bras comme pour la retenir :

— Ne partez pas, elle est au plus mal. Son enfant a déjà cessé de vivre.

Elle a parlé si bas qu’Églantine a surtout deviné ses paroles. Pourquoi donc, alors, Christine la rappelle-t-elle avec tant d’insistance ?

Effrayée de cette voix d’enfant en détresse, elle dégage son bras des mains de l’infirmière et rentre dans la chambre, malgré le geste d’ennui du médecin.

Christine s’apaise aussitôt. Son regard se pose longuement sur le médecin, puis il revient à Églantine, et la petite voix défaillante supplie :

— Dis-lui qu’il me le laisse !

Incapable de répondre, Églantine acquiesça d’un signe de tête en reprenant dans les siennes les mains glacées de Christine. Elle trouve la force de lui faire le petit sourire qui les avait faites si souvent complices dans les choses qu’il fallait cacher à Jacques, pour éviter les gronderies. Il lui sembla alors qu’une malice enfantine faisait briller les doux yeux. Puis les prunelles noires s’élargirent, devinrent moins sombres, les doigts menus qu’Églantine tenaient tout contre sa bouche devinrent doux et mous. La poitrine de Christine se souleva lentement, s’abaissa plus lentement encore, et ne fit plus remuer le drap.

Le médecin, qui était resté attentif, salua Églantine et s’éloigna.

Dans le sac à main de Christine, parmi ses objets familiers, Églantine a trouvé un papier couvert d’une écriture hachée, comme si la main qui l’avait tracée était blessée ou secouée d’un violent tremblement. Elle finit par déchiffrer :

« Autrefois j’étais un être perdu dans le monde. Mes plaintes n’éveillaient aucun écho. Maintenant toutes mes pensées vont frapper à votre cœur. Je sens que là est la source de ma vie, et j’ai besoin d’y puiser souvent. »

Sous ces mots, Christine avait mis une date. Une date de mort, peut-être ?

Dans la même enveloppe, Églantine a trouvé un autre papier adressé à Jacques. Une lettre que Christine n’a pas voulu, ou n’a pas pu finir, où elle disait :

« Comme vous m’avez gâtée, et comme il faisait bon vivre entre vous deux ! »

Trois lignes restaient en blanc, et on pouvait lire de nouveau :

« Je sais maintenant pourquoi vous aviez si peur de me voir loin de vous. Ah ! comme vous m’aimiez ! »

Encore deux lignes blanches, puis :

« Que les êtres sont malheureux ! »


Jacques n’a pas pleuré. Il n’a pas parlé non plus pendant les deux jours qui ont précédé l’enterrement de son enfant. Au cimetière, seulement, lourdement appuyé au bras d’Églantine, il l’a regardée fixement pour lui dire :

— Il fait encore trop noir, il faut attendre le jour.

Par la suite, il refusa de manger, parce que, disait-il, Christine et Tensia étaient en retard. Il s’asseyait constamment devant l’harmonium, mais ses mains ne savaient plus s’en servir. De temps en temps ses longs doigts couraient encore sur le clavier ; mais très vite ils se repliaient, et c’était avec ses poings fermés que l’organiste frappait les notes du bel instrument.

Dans la maison où il fallut bien le conduire, les médecins ne donnent aucun espoir de guérison. Églantine, à chacune de ses visites, le retrouve plus lointain et plus émacié. Le clair rayon, fait d’intelligence et de bonté, qui semblait hausser son front, est maintenant éteint et remplacé par une expression de crainte indicible. Éteint aussi le souvenir de Christine et de Tensia. Éteint de même celui d’Églantine. Il ne paraît pas la voir ni l’entendre. Il regarde sans cesse autour de lui, comme s’il apercevait un danger, et il ne sait que répéter à toute heure :

— Il fait encore trop noir, il faut attendre le jour.

— Il ne verra pas le printemps, a dit hier, le médecin des fous.


FIN







ACHEVÉ D’IMPRIMER SUR LES PRESSES DE
L’IMPRIMERIE MODERNE, 177, ROUTE DE
CHATILLON, À MONTROUGE (SEINE), LE
VINGT-SEPT OCTOBRE MIL NEUF CENT
TRENTE-SEPT.