Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/1/Chapitre 1

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Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 394-415).
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CHAPITRE I.
DESCRIPTION DE LA RUSSIE.

L’empire de Russie est le plus vaste de notre hémisphère ; il s’étend d’occident en orient l’espace de plus de deux mille lieues communes de France, et il a plus de huit cents lieues du sud au nord dans sa plus grande largeur. Il confine à la Pologne et à la mer Glaciale ; il touche à la Suède et à la Chine. Sa longueur, de l’île de Dago, à l’occident de la Livonie, jusqu’à ses bornes les plus orientales, comprend près de cent soixante et dix degrés ; de sorte que quand on a midi à l’occident on a près de minuit à l’orient de l’empire. Sa largeur est de trois mille six cents verstes du sud au nord, ce qui fait huit cent cinquante de nos lieues communes[1].

Nous connaissions si peu les limites de ce pays dans le siècle passé que, lorsque en 1689 nous apprîmes que les Chinois et les Russes étaient en guerre, et que l’empereur Cam-hi[2] d’un côté, et de l’autre les czars Ivan et Pierre, envoyaient, pour terminer leurs différends, une ambassade à trois cents lieues de Pékin, sur les limites des deux empires, nous traitâmes d’abord cet événement de fable.

Ce qui est compris aujourd’hui sous le nom de Russie, ou des Russies, est plus vaste que tout le reste de l’Europe, et que ne le fut jamais l’empire romain, ni celui de Darius conquis par Alexandre : car il contient plus de onze cent mille de lieues carrées. L’empire romain et celui d’Alexandre n’en contenaient chacun qu’environ cinq cent cinquante mille, et il n’y a pas un royaume en Europe qui soit la douzième partie de l’empire romain. Pour rendre la Russie aussi peuplée, aussi abondante, aussi couverte de villes que nos pays méridionaux, il faudra encore des siècles et des czars tels que Pierre le Grand.

Un ambassadeur anglais qui résidait, en 1733, à Pétersbourg, et qui avait été à Madrid, dit, dans sa relation manuscrite, que dans l’Espagne, qui est le royaume de l’Europe le moins peuplé, on peut compter quarante personnes par chaque mille carré, et que dans la Russie on n’en peut compter que cinq ; nous verrons au chapitre second si ce ministre ne s’est pas abusé, Il est dit dans la Dîme, faussement attribuée au maréchal de Vauban[3], qu’en France chaque mille carré contient à peu près deux cents habitants l’un portant l’autre. Ces évaluations ne sont jamais exactes, mais elles servent à montrer l’énorme différence de la population d’un pays à celle d’un autre.

Je remarquerai ici que de Pétersbourg à Pékin on trouverait à peine une grande montagne dans la route que les caravanes pourraient prendre par la Tartarie indépendante, en passant par les plaines des Calmoucks et par le grand désert de Gobi ; et il est à remarquer que d’Archangel à Pétersbourg, et de Pétersbourg aux extrémités de la France septentrionale, en passant par Dantzick, Hambourg, Amsterdam, on ne voit pas seulement une colline un peu haute. Cette observation peut faire douter de la vérité du système dans lequel on veut que les montagnes n’aient été formées que par le roulement des flots de la mer, en supposant que tout ce qui est terre aujourd’hui a été mer très-longtemps. Mais comment les flots, qui dans cette supposition ont formé les Alpes, les Pyrénées, et le Taurus, n’auraient-ils pas formé aussi quelque coteau élevé de la Normandie à la Chine dans un espace tortueux de trois mille lieues ? La géographie ainsi considérée pourrait prêter des lumières à la physique, ou du moins donner des doutes.

Nous appelions autrefois la Russie du nom de Moscovie, parce que la ville de Moscou, capitale de cet empire, était la résidence des grands-ducs de Russie ; aujourd’hui l’ancien nom de Russie a prévalu.

Je ne dois point rechercher ici pourquoi on a nommé les contrées depuis Smolensko jusqu’au delà de Moscou la Russie blanche, et pourquoi Hubner la nomme noire, ni pour quelle raison la Kiovie doit être la Russie rouge.

Il se peut encore que Madiès le Scythe, qui fit une irruption en Asie près de sept siècles avant notre ère, ait porté ses armes dans ces régions, comme ont fait depuis Gengis et Tamerlan, et comme probablement on avait fait longtemps avant Madiès. Toute antiquité ne mérite pas nos recherches ; celles des Chinois, des Indes, des Perses, des Égyptiens, sont constatées par des monuments illustres et intéressants. Ces monuments en supposent encore d’autres très-antérieurs, puisqu’il faut un grand nombre de siècles avant qu’on puisse seulement établir l’art de transmettre ses pensées par des signes durables, et qu’il faut encore une multitude de siècles précédents pour former un langage régulier. Mais nous n’avons point de tels monuments dans notre Europe aujourd’hui si policée ; l’art de l’écriture fut longtemps inconnu dans tout le Nord ; le patriarche Constantin, qui a écrit en russe l’histoire de Kiovie, avoue que dans ces pays on n’avait point l’usage de l’écriture au ve siècle.

Que d’autres examinent si des Huns, des Slaves et des Tatars ont conduit autrefois des familles errantes et affamées vers la source du Borysthène. Mon dessein est de faire voir ce que le czar Pierre a créé, plutôt que de débrouiller inutilement l’ancien chaos. Il faut toujours se souvenir qu’aucune famille sur la terre ne connaît son premier auteur, et que par conséquent aucun peuple ne peut savoir sa première origine.

Je me sers du nom de Russes pour désigner les habitants de ce grand empire. Celui de Roxelans[4], qu’on leur donnait autrefois, serait plus sonore ; mais il faut se conformer à l’usage de la langue dans laquelle on écrit. Les gazettes et d’autres mémoires depuis quelque temps emploient le mot de Russiens ; mais comme ce mot approche trop de Prussiens, je m’en tiens à celui de Russes, que presque tous nos auteurs leur ont donné ; et il m’a paru que le peuple le plus étendu de la terre doit être connu par un terme qui le distingue absolument des autres nations[5].

Il faut d’abord que le lecteur se fasse, la carte à la main, une idée nette de cet empire, partagé aujourd’hui en seize grands gouvernements, qui seront un jour subdivisés, quand les contrées du septentrion et de l’orient auront plus d’habitants.

Voici quels sont ces seize gouvernements, dont plusieurs renferment des provinces immenses.

DE LA LIVONIE.

La province la plus voisine de nos climats est celle de la Livonie. C’est une des plus fertiles du Nord. Elle était païenne au xiie siècle. Des négociants de Brême et de Lubeck y commercèrent, et des religieux croisés, nommés porte-glaives, unis ensuite à l’ordre teutonique, s’en emparèrent au xiiie siècle, dans le temps que la fureur des croisades armait les chrétiens contre tout ce qui n’était pas de leur religion. Albert, margrave de Brandebourg, grand-maître de ces religieux conquérants, se fit souverain de la Livonie et de la Prusse brandebourgeoise vers l’an 1514. Les Russes et les Polonais se disputèrent dès lors cette province. Bientôt les Suédois y entrèrent : elle fut longtemps ravagée par toutes ces puissances. Le roi de Suède Gustave-Adolphe la conquit. Elle fut cédée à la Suède, en 1660, par la célèbre paix d’Oliva, et enfin le czar Pierre l’a conquise sur les Suédois, comme on le verra dans le cours de cette histoire[6].

La Courlande, qui tient à la Livonie, est toujours vassale de la Pologne, mais dépend beaucoup de la Russie. Ce sont là les limites occidentales de cet empire dans l’Europe chrétienne.

DES GOUVERNEMENTS DE REVEL, DE PETERSBOURG ET DE VIBOURG.

Plus au nord se trouve le gouvernement de Revel et de l’Estonie. Revel fut bâtie par les Danois au xiiie siècle. Les Suédois ont possédé l’Estonie depuis que le pays se fut mis sous la protection de la Suède, en 1561 ; et c’est encore une des conquêtes de Pierre.

Au bord de l’Estonie est le golfe de Finlande. C’est à l’orient de cette mer, et à l’embouchure de la Neva et du lac Ladoga, qu’est la ville de Pétersbourg, la plus nouvelle et la plus belle ville de l’empire, bâtie par le czar Pierre, malgré tous les obstacles réunis qui s’opposaient à sa fondation.

Elle s’élève sur le golfe de Cronstadt, au milieu de neuf bras de rivières qui divisent ses quartiers ; un château occupe le centre de la ville, dans une île formée par le grand cours de la Neva : sept canaux tirés des rivières baignent les murs d’un palais, ceux de l’amirauté, du chantier des galères, et plusieurs manufactures. Trente-cinq grandes églises sont autant d’ornements à la ville ; et parmi ces églises il y en a cinq pour les étrangers, soit catholiques romains, soit réformés, soit luthériens : ce sont cinq temples élevés à la tolérance, et autant d’exemples donnés aux autres nations. Il y a cinq palais ; l’ancien, que l’on nomme celui d’été, situé sur la rivière de Neva, est bordé d’une balustrade immense de belles pierres tout le long du rivage. Le nouveau palais d’été, près de la porte triomphale, est un des plus beaux morceaux d’architecture qui soient en Europe ; les bâtiments élevés pour l’amirauté, pour le corps des cadets, pour les colléges impériaux, pour l’académie des sciences, la bourse, le magasin des marchandises, celui des galères, sont autant de monuments magnifiques. La maison de la police ; celle de la pharmacie publique, où tous les vases sont de porcelaine ; le magasin pour la cour, la fonderie, l’arsenal, les ponts, les marchés, les places, les casernes pour la garde à cheval et pour les gardes à pied, contribuent à l’embellissement de la ville autant qu’à sa sûreté. On y compte actuellement quatre cent mille âmes. Aux environs de la ville sont des maisons de plaisance dont la magnificence étonne les voyageurs : il y en a une dont les jets d’eau sont très-supérieurs à ceux de Versailles. Il n’y avait rien en 1702 : c’était un marais impraticable. Pétersbourg est regardé comme la capitale de l’Ingrie, petite province conquise par Pierre Ier ; Vibourg, conquis par lui, et la partie de la Finlande perdue et cédée par la Suède en 1742, sont un autre gouvernement.

ARCHANGEL.

Plus haut, en montant au nord, est la province d’Archangel, pays entièrement nouveau pour les nations méridionales de l’Europe. Il prit son nom de saint Michel l’archange, sous la protection duquel il fut mis longtemps après que les Russes eurent reçu le christianisme, qu’ils n’ont embrassé qu’au commencement du xie siècle. Ce ne fut qu’au milieu du xvie siècle que ce pays fut connu des autres nations. Les Anglais, en 1533, cherchèrent un passage entre les mers du nord et de l’est pour aller aux Indes orientales. Chancelor, capitaine d’un des vaisseaux équipés pour cette expédition, découvrit le port d’Archangel dans la mer Blanche. Il n’y avait dans ce désert qu’un couvent avec la petite église de Saint-Michel l’archange.

De ce port, ayant remonté la rivière de la Duina, les Anglais arrivèrent au milieu des terres, et enfin à la ville de Moscou. Ils se rendirent aisément les maîtres du commerce de la Russie, lequel, de la ville de Novogorod où il se faisait par terre, fut transporté à ce port de mer. Il est, à la vérité, inabordable sept mois de l’année ; cependant il fut beaucoup plus utile que les foires de la grande Novogorod, tombées en décadence par les guerres contre la Suède. Les Anglais obtinrent le privilége de commercer sans payer aucun droit, et c’est ainsi que toutes les nations devraient peut-être négocier ensemble. Les Hollandais partagèrent bientôt le commerce d’Archangel, qui ne fut pas connu des autres peuples.

Longtemps auparavant, les Génois et les Vénitiens avaient établi un commerce avec les Russes par l’embouchure du Tanaïs, où ils avaient bâti une ville appelée Tana ; mais depuis les ravages de Tamerlan dans cette partie du monde, cette branche du commerce des Italiens avait été détruite ; celui d’Archangel a subsisté, avec de grands avantages pour les Anglais et les Hollandais, jusqu’au temps où Pierre le Grand a ouvert la mer Baltique à ses États.

LAPONIE RUSSE ; DU GOUVERNEMENT D’ARCHANGEL.

À l’occident d’Archangel, et dans son gouvernement, est la Laponie russe, troisième partie de cette contrée ; les deux autres appartiennent à la Suède et au Danemark. C’est un très-grand pays, qui occupe environ huit degrés de longitude, et qui s’étend en latitude du cercle polaire au cap Nord. Les peuples qui l’habitent étaient confusément connus de l’antiquité sous le nom de Troglodytes et de Pygmées septentrionaux ; ces noms convenaient en effet à des hommes hauts pour la plupart de trois coudées, et qui habitent des cavernes : ils sont tels qu’ils étaient alors, d’une couleur tannée, quoique les autres peuples septentrionaux soient blancs ; presque tous petits, tandis que leurs voisins et les peuples d’Islande, sous le cercle polaire, sont d’une haute stature ; ils semblent faits pour leur pays montueux, agiles, ramassés, robustes ; la peau dure, pour mieux résister au froid ; les cuisses, les jambes déliées, les pieds menus, pour courir plus légèrement au milieu des rochers dont leur terre est toute couverte ; aimant passionnément leur patrie, qu’eux seuls peuvent aimer, et ne pouvant même vivre ailleurs. On a prétendu, sur la foi d’Olaüs, que ces peuples étaient originaires de Finlande, et qu’ils se sont retirés dans la Laponie, où leur taille a dégénéré. Mais pourquoi n’auraient-ils pas choisi des terres moins au nord, où la vie eût été plus commode ? pourquoi leur visage, leur figure, leur couleur, tout diffère-t-il entièrement de leurs prétendus ancêtres ? Il serait peut-être aussi convenable de dire que l’herbe qui croît en Laponie vient de l’herbe du Danemark, et que les poissons particuliers à leurs lacs viennent des poissons de Suède. Il y a grande apparence que les Lapons sont indigènes, comme leurs animaux sont une production de leur pays, et que la nature les a faits les uns pour les autres.

Ceux qui habitent vers la Finlande ont adopté quelques expressions de leurs voisins, ce qui arrive à tous les peuples ; mais quand deux nations donnent aux choses d’usage, aux objets qu’elles voient sans cesse, des noms absolument différents, c’est une grande présomption qu’un de ces peuples n’est pas une colonie de l’autre. Les Finlandais appellent un ours karu, et les Lapons, muriet ; le soleil, en finlandais, se nomme auringa ; en langue laponne, beve. Il n’y a là aucune analogie. Les habitants de Finlande et de la Laponie suédoise ont adoré autrefois une idole qu’ils nommaient Iumalac ; et depuis le temps de Gustave-Adolphe, auquel ils doivent le nom de luthériens, ils appellent Jésus-Christ le fils d’Iumalac. Les Lapons moscovites sont aujourd’hui censés de l’Église grecque ; mais ceux qui errent vers les montagnes septentrionales du cap Nord se contentent d’adorer un Dieu sous quelques formes grossières, ancien usage de tous les peuples nomades.

Cette espèce d’hommes peu nombreuse a très-peu d’idées, et ils sont heureux de n’en avoir pas davantage : car alors ils auraient de nouveaux besoins qu’ils ne pourraient satisfaire : ils vivent contents et sans maladies, en ne buvant guère que de l’eau dans le climat le plus froid, et arrivent à une longue vieillesse. La coutume qu’on leur imputait de prier les étrangers de faire à leurs femmes et à leurs filles l’honneur de s’approcher d’elles vient probablement du sentiment de la supériorité qu’ils reconnaissaient dans ces étrangers, en voulant qu’ils pussent servir à corriger les défauts de leur race. C’était un usage établi chez les peuples vertueux de Lacédémone. Un époux priait un jeune homme bien fait de lui donner de beaux enfants qu’il pût adopter. La jalousie et les lois empêchent les autres hommes de donner leurs femmes ; mais les Lapons étaient presque sans lois, et probablement n’étaient point jaloux.

MOSCOU.

Quand on a remonté la Duina du nord au sud, on arrive au milieu des terres à Moscou, la capitale de l’empire. Cette ville fut longtemps le centre des États russes, avant qu’on se fût étendu du côté de la Chine et de la Perse.

Moscou, situé par le 55° degré et demi de latitude, dans un terrain moins froid et plus fertile que Pétersbourg, est au milieu d’une vaste et belle plaine, sur la rivière de Moska[7], et de deux autres petites qui se perdent avec elle dans l’Occa, et vont ensuite grossir le fleuve du Volga. Cette ville n’était, au xiiie siècle, qu’un assemblage de cabanes peuplées de malheureux opprimés par la race de Gengis-kan.

Le Kremelin[8], qui fut le séjour des grands-ducs, n’a été bâti qu’au xiiie siècle, tant les villes ont peu d’antiquité dans cette partie du monde. Ce Kremelin fut construit par des architectes italiens, ainsi que plusieurs églises, dans ce goût gothique, qui était alors celui de toute l’Europe ; il y en a deux du célèbre Aristote de Bologne, qui florissait au xve siècle ; mais les maisons des particuliers n’étaient que des huttes de bois.

Le premier écrivain qui nous fit connaître Moscou est Oléarius[9] qui, en 1633, accompagna une ambassade d’un duc de Holstein, ambassade aussi vaine dans sa pompe qu’inutile dans son objet. Un Holstenois devait être frappé de l’immensité de Moscou, de ses cinq enceintes, du vaste quartier des czars, et d’une splendeur asiatique qui régnait alors à cette cour. Il n’y avait rien de pareil en Allemagne, nulle ville à beaucoup près aussi vaste, aussi peuplée.

Le comte de Carlisle au contraire, ambassadeur de Charles II, en 1663, auprès du czar Alexis, se plaint, dans sa relation, de n’avoir trouvé ni aucune commodité de la vie dans Moscou, ni hôtellerie dans la route, ni secours d’aucune espèce. L’un jugeait comme un Allemand du Nord, l’autre comme un Anglais ; et tous deux par comparaison. L’Anglais fut révolté de voir que la plupart des boïards avaient pour lit des planches ou des bancs sur lesquels on étendait une peau ou une couverture ; c’est l’usage antique de tous les peuples : les maisons, presque toutes de bois, étaient sans meubles : presque toutes les tables à manger sans linge ; point de pavé dans les rues, rien d’agréable et de commode : très-peu d’artisans, encore étaient-ils grossiers, et ne travaillaient qu’aux ouvrages indispensables. Ces peuples auraient paru des Spartiates s’ils avaient été sobres.

Mais la cour, dans les jours de cérémonie, paraissait celle d’un roi de Perse. Le comte de Carlisle dit qu’il ne vit qu’or et pierreries sur les robes du czar et de ses courtisans : ces habits n’étaient pas fabriqués dans le pays ; cependant il était évident qu’on pouvait rendre les peuples industrieux, puisqu’on avait fondu à Moscou, longtemps auparavant, sous le règne du czar Boris Godonou, la plus grosse cloche qui soit en Europe, et qu’on voyait dans l’église patriarcale des ornements d’argent qui avaient exigé beaucoup de soins. Ces ouvrages, dirigés par des Allemands et des Italiens, étaient des efforts passagers ; c’est l’industrie de tous les jours, et la multitude des arts continuellement exercés qui fait une nation florissante. La Pologne alors, et tous les pays voisins des Russes, ne leur étaient pas supérieurs. Les arts de la main n’étaient pas plus perfectionnés dans le nord de l’Allemagne ; les beaux-arts n’y étaient guère plus connus au milieu du xviie siècle.

Quoique Moscou n’eût rien alors de la magnificence et des arts de nos grandes villes d’Europe, cependant son circuit de vingt mille pas, la partie appelée la ville chinoise, où les raretés de la Chine s’étalaient ; le vaste quartier du Kremelin, où est le palais des czars, quelques dômes dorés, des tours élevées et singulières, et enfin le nombre de ses habitants, qui monte à près de cinq cent mille : tout cela faisait de Moscou une des plus considérables villes de l’univers.

Théodore, ou Fœdor, frère aîné de Pierre le Grand, commença à policer Moscou. Il fit construire plusieurs grandes maisons de pierre, quoique sans aucune architecture régulière. Il encourageait les principaux de sa cour à bâtir, leur avançant de l’argent, et leur fournissant des matériaux. C’est à lui qu’on doit les premiers haras de beaux chevaux, et quelques embellissements utiles. Pierre, qui a tout fait, a eu soin de Moscou, en construisant Pétersbourg ; il l’a fait paver, il l’a orné et enrichi par des édifices, par des manufactures ; enfin un chambellan[10] de l’impératrice Élisabeth, fille de Pierre, y a été l’instituteur d’une université depuis quelques années. C’est le même qui m’a fourni tous les Mémoires sur lesquels j’écris. Il était bien plus capable que moi de composer cette histoire, même dans ma langue ; tout ce qu’il m’a écrit fait foi que ce n’est que par modestie qu’il m’a laissé le soin de cet ouvrage.

SMOLENSKO.

À l’occident du duché de Moscou est celui de Smolensko, partie de l’ancienne Sarmatie européane. Les duchés de Moscovie et de Smolensko composaient la Russie blanche proprement dite. Smolensko, qui appartenait d’abord aux grands-ducs de Russie, fut conquise par le grand-duc de Lithuanie au commencement du xve siècle, reprise cent ans après par ses anciens maîtres. Le roi de Pologne Sigismond III s’en empara en 1611. Le czar Alexis, père de Pierre, la recouvra en 1654 ; et depuis ce temps elle a fait toujours partie de l’empire de Russie. Il est dit dans l’éloge du czar Pierre[11], prononcé à Paris dans l’Académie des sciences, que les Russes, avant lui, n’avaient rien conquis à l’occident et au midi : il est évident qu’on s’est trompé.

DES GOUVERNEMENTS DE NOVOGOROD ET DE KIOVIE OU UKRAINE.

Entre Pétersbourg et Smolensko est la province de Novogorod, On dit que c’est dans ce pays que les anciens Slaves, ou Slavons, firent leur premier établissement. Mais d’où venaient ces Slaves, dont la langue s’est étendue dans le nord-est de l’Europe ? Sla signifie un chef, et esclave, appartenant au chef[12]. Tout ce qu’on sait de ces anciens Slaves, c’est qu’ils étaient des conquérants. Ils bâtirent la ville de Novogorod la grande, située sur une rivière navigable dès sa source, laquelle jouit longtemps d’un florissant commerce, et fut une puissante alliée des villes anséatiques. Le czar Ivan Basilovitz[13] la conquit en 1467, et en emporta toutes les richesses, qui contribuèrent à la magnificence de la cour de Moscou, presque inconnue jusqu’alors.

Au midi de la province de Smolensko, vous trouvez la province de Kiovie, qui est la petite Russie, avec une partie de la Russie rouge, ou l’Ukraine, traversée par le Dnieper, que les Grecs ont appelé Borysthène. La différence de ces deux noms, l’un dur à prononcer, l’autre mélodieux, sert à faire voir, avec cent autres preuves, la rudesse de tous les anciens peuples du Nord, et les grâces de la langue grecque. La capitale Kiou, autrefois Kisovie, fut bâtie par les empereurs de Constantinople, qui en firent une colonie : on y voit encore des inscriptions grecques de douze cents années ; c’est la seule ville qui ait quelque antiquité dans ces pays où les hommes ont vécu tant de siècles sans bâtir des murailles. Ce fut là que les grands-ducs de Russie firent leur résidence dans le xie siècle, avant que les Tartares asservissent la Russie.

Les Ukraniens, qu’on nomme Cosaques, sont un ramas d’anciens Roxelans, de Sarmates. de Tartares réunis. Cette contrée faisait partie de l’ancienne Scythie. Il s’en faut beaucoup que Rome et Constantinople, qui ont dominé sur tant de nations, soient des pays comparables pour la fertilité à celui de l’Ukraine. La nature s’efforce d’y faire du bien aux hommes ; mais les hommes n’y ont pas secondé la nature : vivant des fruits que produit une terre aussi inculte que féconde, et vivant encore plus de rapines ; amoureux à l’excès d’un bien préférable à tout, la liberté, et cependant ayant servi tour à tour la Pologne et la Turquie. Enfin, ils se donnèrent â la Russie, en 1654, sans trop se soumettre ; et Pierre les a soumis.

Les autres nations sont distinguées par leurs villes et leurs bourgades. Celle-ci est partagée en dix régiments. À la tête de ces dix régiments était un chef élu à la pluralité des voix, nommé hetman ou itman. Ce capitaine de la nation n’avait pas le pouvoir suprême. C’est aujourd’hui un seigneur de la cour que les souverains de Russie leur donnent pour hetman ; c’est un véritable gouverneur de province, semblable à nos gouverneurs de ces pays d’états qui ont encore quelques priviléges.

Il n’y avait d’abord dans ce pays que des païens et des mahométans ; ils ont été baptisés chrétiens de la communion romaine quand ils ont servi la Pologne ; et ils sont aujourd’hui baptisés chrétiens de l’Église grecque, depuis qu’ils sont à la Russie.

Parmi eux sont compris ces Cosaques zaporaviens, qui sont à peu près ce qu’étaient nos flibustiers, des brigands courageux. Ce qui les distingue de tous les autres peuples, c’est qu’ils ne souffrent jamais de femmes dans leurs peuplades, comme on prétend que les amazones ne souffraient point d’hommes chez elles. Les femmes qui leur servent à peupler demeurent dans d’autres îles du fleuve ; point de mariage, point de famille : ils enrôlent les enfants mâles dans leurs milices, et laissent les filles à leurs mères. Souvent le frère a des enfants de sa sœur, et le père de sa fille. Point d’autres lois chez eux que les usages établis par les besoins : cependant ils ont quelques prêtres du rite grec. On a construit depuis quelque temps le fort Sainte-Élisabeth, sur le Borysthène, pour les contenir. Ils servent dans les armées comme troupes irrégulières, et malheur à qui tombe dans leurs mains !

DES GOUVERNEMENTS DE BELGOROD, DE VÉRONISE, ET DE NISCHGOROD.

Si vous remontez au nord-est de la province de Kiovie, entre le Borysthène et le Tanaïs, c’est le gouvernement de Belgorod qui se présente : il est aussi grand que celui de Kiovie. C’est une des plus fertiles provinces de la Russie ; c’est elle qui fournit à la Pologne une quantité prodigieuse de ce gros bétail qu’on connaît sous le nom de bœufs de l’Ukraine. Ces deux provinces sont à l’abri des incursions des petits Tartares, par des lignes qui s’étendent du Borysthène au Tanaïs, garnies de forts et de redoutes.

Remontez encore au nord, passez le Tanaïs, vous entrez dans le gouvernement de Véronise, qui s’étend jusqu’aux bords des Palus-Méotides. Auprès de la capitale, que nous nommons Véronise[14], à l’embouchure de la rivière de ce nom, qui se jette dans le Tanaïs, Pierre le Grand a fait construire sa première flotte : entreprise dont on n’avait point encore d’idée dans tous ces vastes États. Vous trouvez ensuite le gouvernement de Nischgorod, fertile en grains, traversé par le Volga.

De cette province vous entrez, au midi, dans le royaume d’Astracan. Ce pays commence au 43e degré et demi de latitude, sous le plus beau des climats, et finit vers le 50e comprenant environ autant de degrés de longitude que de latitude ; borné d’un côté par la mer Caspienne, de l’autre par les montagnes de la Circassie, et s’avançant encore au delà de la mer Caspienne, le long du mont Caucase ; arrosé du grand fleuve Volga, du Jaïk, et de plusieurs autres rivières entre lesquelles on peut, à ce que prétend l’ingénieur anglais Perri, tirer des canaux qui, en servant de lit aux inondations, feraient le même effet que les canaux du Nil, et augmenteraient la fertilité de la terre. Mais, à la droite et à la gauche du Volga et du Jaïk, ce beau pays était infesté plutôt qu’habité par des Tartares qui n’ont jamais rien cultivé, et qui ont toujours vécu comme étrangers sur la terre.

L’ingénieur Perri, employé par Pierre le Grand dans ces quartiers, y trouva de vastes déserts couverts de pâturages, de légumes, de cerisiers, d’amandiers. Des moutons sauvages, d’une nourriture excellente, paissaient dans ces solitudes. Il fallait commencer par dompter et par civiliser les hommes de ces climats pour y seconder la nature, qui a été forcée dans le climat de Pétersbourg.

Ce royaume d’Astracan est une partie de l’ancien Capshak, conquis par Gengis-kan, et ensuite par Tamerlan ; ces Tartares dominèrent jusqu’à Moscou. Leczar Jean Basilides, petit-fils d’Ivan Basilovitz, et le plus grand conquérant d’entre les Russes, délivra son pays du joug tartare, au xvie siècle, et ajouta le royaume d’Astracan à ses autres conquêtes en 1554.

Astracan est la borne de l’Asie et de l’Europe, et peut faire le commerce de l’une et de l’autre, en transportant par le Volga les marchandises apportées par la mer Caspienne. C’était encore un des grands projets de Pierre le Grand : il a été exécuté en partie. Tout un faubourg d’Astracan est habité par des Indiens.

ORENBOURG.

Au sud-est du royaume d’Astracan est un petit pays nouvellement formé, qu’on appelle Orenbourg : la ville de ce nom a été bâtie en 1734, sur le bord du fleuve Jaïk. Ce pays est hérissé des branches du mont Caucase. Des forteresses élevées de distance en distance défendent les passages des montagnes et des rivières qui en descendent. C’est dans cette région, auparavant inhabitée, qu’aujourd’hui les Persans viennent déposer et cacher à la rapacité des brigands leurs effets échappés aux guerres civiles. La ville d’Orenbourg est devenue le refuge des Persans et de leurs fortunes, et s’est accrue de leurs calamités ; les Indiens, les peuples de la grande Bukarie, y viennent trafiquer ; elle devient l’entrepôt de l’Asie.

DES GOUVERNEMENTS DE CASAN ET DE LA GRANDE PERMIE.

Au delà du Volga et du Jaïk, vers le septentrion, est le royaume de Casan, qui, comme Astracan, tomba dans le partage d’un fils de Gengis-kan, et ensuite d’un fils de Tamerlan, conquis de même par Jean Basilides. Il est encore peuplé de beaucoup de Tartares mahométans. Cette grande contrée s’étend jusqu’à la Sibérie : il est constant qu’elle a été florissante et riche autrefois ; elle a conservé encore quelque opulence. Une province de ce royaume, appelée la grande Permie, et ensuite le Solikam, était l’entrepôt des marchandises de la Perse et des fourrures de Tartarie. On a trouvé dans cette Permie une grande quantité de monnaie au coin des premiers califes, et quelques idoles d’or des Tartares[15] ; mais ces monuments d’anciennes richesses ont été trouvés au milieu de la pauvreté et dans des déserts : il n’y avait plus aucune trace de commerce ; ces révolutions n’arrivent que trop vite et trop aisément dans un pays ingrat, puisqu’elles sont arrivées dans les plus fertiles.

Ce célèbre prisonnier suédois, Stralemberg[16], qui mit si bien à profit son malheur, et qui examina tous ces vastes pays avec tant d’attention, est le premier qui a rendu vraisemblable un fait qu’on n’avait jamais pu croire, concernant l’ancien commerce de ces régions. Pline et Pomponius Mela rapportent que du temps d’Auguste, un roi des Suèves fit présent à Metellus Celer de quelques Indiens jetés par la tempête sur les côtes voisines de l’Elbe. Comment des habitants de l’Inde auraient-ils navigué sur les mers germaniques ? Cette aventure a paru fabuleuse à tous nos modernes, surtout depuis que le commerce de notre hémisphère a changé par la découverte du cap de Bonne-Espérance ; mais autrefois il n’était pas plus étrange de voir un Indien trafiquer dans les pays septentrionaux de l’Occident que de voir un Romain passer dans l’Inde par l’Arabie. Les Indiens allaient en Perse, s’embarquaient sur la mer d’Hyrcanie, remontaient le Rha, qui est le Volga, allaient jusqu’à la grande Permie par la Kama, et de là pouvaient aller s’embarquer sur la mer du Nord ou sur la Baltique. Il y a eu de tout temps des hommes entreprenants. Les Tyriens firent de plus surprenants voyages.

Si, après avoir parcouru de l’œil toutes ces vastes provinces, vous jetez la vue sur l’orient, c’est là que les limites de l’Europe et de l’Asie se confondent encore. Il aurait fallu un nouveau nom pour cette grande partie du monde. Les anciens divisèrent en Europe, Asie, et Afrique, leur univers connu : ils n’en avaient pas vu la dixième partie ; c’est ce qui fait que quand on a passé les Palus-Méotides, on ne sait plus où l’Europe finit et où l’Asie commence ; tout ce qui est au delà du mont Taurus était désigné par le mot vague de Scythie, et le fut ensuite par celui de Tartarie ou Tatarie. Il serait convenable peut-être d’appeler terres arctiques ou terres du nord tout le pays qui s’étend depuis la mer Baltique jusqu’aux confins de la Chine, comme on donne le nom de terres australes à la partie du monde non moins vaste, située sous le pôle antarctique, et qui fait le contre-poids du globe.


DU GOUVERNEMENT DE LA SIBERIE, DES SAMOYÈDES, DES OSTIAKS,
DU KAMTSCHATKA, ETC.

Des frontières des provinces d’Archangel, de Résan, d’Astracan, s’étend à l’orient la Sibérie avec les terres ultérieures jusqu’à la mer du Japon ; elle touche au midi de la Russie par le mont Caucase ; de là au pays de Kamtschatka, on compte environ douze cents lieues de France ; et de la Tartarie septentrionale, qui lui sert de limite, jusqu’à la mer Glaciale, on en compte environ quatre cents, ce qui est la moindre largeur de l’empire. Cette contrée produit les plus riches fourrures, et c’est ce qui servit à en faire la découverte en 1563. Ce ne fut pas sous le czar Fœdor Ivanovitz, mais sous Ivan Basilides, au xvie siècle, qu’un particulier des environs d’Archangel, nommé Anika, homme riche pour son état et pour son pays, s’aperçut que des hommes d’une figure extraordinaire, vêtus d’une manière jusqu’alors inconnue dans ce canton, et parlant une langue que personne n’entendait, descendaient tous les ans une rivière qui tombe dans la Duina[17], et venaient apporter au marché des martres et des renards noirs qu’ils troquaient pour des clous et des morceaux de verre, comme les premiers sauvages de l’Amérique donnaient leur or aux Espagnols ; il les fit suivre par ses enfants et par ses valets jusque dans leur pays. C’étaient des Samoyèdes, peuples qui paraissent semblables aux Lapons, mais qui ne sont pas de la même race. Ils ignorent comme eux l’usage du pain ; ils ont comme eux le secours des rangifères ou rennes, qu’ils attellent à leurs traîneaux. Ils vivent dans des cavernes, dans des huttes au milieu des neiges[18] ; mais d’ailleurs la nature a mis entre cette espèce d’hommes et celle des Lapons des différences très-marquées. On assure que leur mâchoire supérieure est plus avancée au niveau de leur nez, et que leurs oreilles sont plus rehaussées. Les hommes et les femmes n’ont de poil que sur la tête ; le mamelon est d’un noir d’ébène. Les Lapons et les Laponnes ne sont marqués à aucun de ces signes. On m’a averti, par des mémoires envoyés de ces contrées si peu connues, qu’on s’est trompé dans la belle Histoire naturelle du jardin du Roi[19] lorsqu’en parlant de tant de choses curieuses concernant la nature humaine on a confondu l’espèce des Lapons avec l’espèce des Samoyèdes. Il y a beaucoup plus de races d’hommes qu’on ne pense. Celles des Samoyèdes et des Hottentots paraissent les deux extrêmes de notre continent ; et si l’on fait attention aux mamelles noires des femmes Samoyèdes, et au tablier que la nature a donné aux Hottentotes, qui descend, dit-on, à la moitié de leurs cuisses, on aura quelque idée des variétés de notre espèce animale ; variétés ignorées dans nos villes, où presque tout est inconnu, hors ce qui nous environne.

Les Samoyèdes ont dans leur morale des singularités aussi grandes qu’en physique : ils ne rendent aucun culte à l’Être suprême ; ils approchent du manichéisme, ou plutôt de l’ancienne religion des mages, en ce seul point qu’ils reconnaissent un bon et un mauvais principe. Le climat horrible qu’ils habitent semble en quelque manière excuser cette créance si ancienne chez tant de peuples, et si naturelle aux ignorants et aux infortunés.

On n’entend parler chez eux ni de larcins ni de meurtres : étant presque sans passions, ils sont sans injustice. Il n’y a aucun terme dans leur langue pour exprimer le vice et la vertu. Leur extrême simplicité ne leur a pas encore permis de former des notions abstraites : le sentiment seul les dirige ; et c’est peut-être une preuve incontestable que les hommes aiment la justice par instinct, quand leurs passions funestes ne les aveuglent pas.

On persuada quelques-uns de ces sauvages de se laisser conduire à Moscou. Tout les y frappa d’admiration. Ils regardèrent l’empereur comme leur dieu, et se soumirent à lui donner tous les ans une offrande de deux martres zibelines par habitant. On établit bientôt quelques colonies au delà de l’Oby et de l’Irtis[20] ; on y bâtit même des forteresses. Un Cosaque fut envoyé dans le pays en 1595, et le conquit pour les czars avec quelques soldats et quelque artillerie, comme Cortès subjugua le Mexique ; mais il ne conquit guère que des déserts.

En remontant l’Oby, à la jonction de la rivière d’Irtis avec celle de Tobolsk, on trouva une petite habitation dont on a fait la ville de Tobolsk[21], capitale de la Sibérie, aujourd’hui considérable. Qui croirait que cette contrée a été longtemps le séjour de ces mêmes Huns qui ont tout ravagé jusqu’à Rome sous Attila, et que ces Huns venaient du nord de la Chine ? Les Tartares usbecks ont succédé aux Huns, et les Russes aux Usbecks. On s’est disputé ces contrées sauvages, ainsi qu’on s’est exterminé pour les plus fertiles. La Sibérie fut autrefois plus peuplée qu’elle ne l’est, surtout vers le midi : on en juge par des tombeaux et par des ruines.

Toute cette partie du monde, depuis le soixantième degré ou environ jusqu’aux montagnes éternellement glacées qui bornent les mers du Nord, ne ressemble en rien aux régions de la zone tempérée ; ce ne sont ni les mêmes plantes, ni les mêmes animaux sur la terre, ni les mêmes poissons dans les lacs et dans les rivières.

Au-dessous de la contrée des Samoyèdes est celle des Ostiaks le long du fleuve Oby. Ils ne tiennent en rien des Samoyèdes, sinon qu’ils sont, comme eux et comme tous les premiers hommes, chasseurs, pasteurs et pêcheurs ; les uns sans religion, parce qu’ils ne sont pas rassemblés ; les autres, qui composent des hordes, ayant une espèce de culte, faisant des vœux au principal objet de leurs besoins ; ils adorent, dit-on, une peau de mouton[22], parce que rien ne leur est plus nécessaire que ce bétail ; de même que les anciens Égyptiens agriculteurs choisissaient un bœuf, pour adorer dans l’emblème de cet animal la divinité qui l’a fait naître pour l’homme. Quelques auteurs prétendent que ces Ostiaks adorent une peau d’ours, attendu qu’elle est plus chaude que celle de mouton ; il se peut qu’ils n’adorent ni l’une ni l’autre.

Les Ostiaks ont aussi d’autres idoles dont ni l’origine ni le culte ne méritent pas plus notre attention que leurs adorateurs. On a fait chez eux quelques chrétiens vers l’an 1712 ; ceux-là sont chrétiens comme nos paysans les plus grossiers, sans savoir ce qu’ils sont. Plusieurs auteurs prétendent que ce peuple est originaire de la grande Permie ; mais cette grande Permie est presque déserte : pourquoi ses habitants se seraient-ils établis si loin et si mal ? Ces obscurités ne valent pas nos recherches. Tout peuple qui n’a point cultivé les arts doit être condamné à être inconnu.

C’est surtout chez ces Ostiaks, chez les Burates, et les Jakutes, leurs voisins, qu’on trouva souvent dans la terre de cet ivoire dont on n’a jamais pu savoir l’origine : les uns le croient un ivoire fossile ; les autres, les dents d’une espèce d’éléphant dont la race est détruite. Dans quel pays ne trouve-t-on pas des productions de la nature qui étonnent et qui confondent la philosophie ?

Plusieurs montagnes de ces contrées sont remplies de cet amiante, de ce lin incombustible dont on fait tantôt de la toile, tantôt une espèce de papier.

Au midi des Ostiaks sont les Burates, autre peuple qu’on n’a pas encore rendu chrétien. À l’est il y a plusieurs hordes qu’on n’a pu entièrement soumettre. Aucun de ces peuples n’a la moindre connaissance du calendrier. Ils comptent par neiges, et non par la marche apparente du soleil : comme il neige régulièrement et longtemps chaque hiver, ils disent je suis âgé de tant de neiges, comme nous disons j’ai tant d’années.

Je dois rapporter ici ce que raconte l’officier suédois Stralemberg, qui, ayant été pris à Pultava, passa quinze ans en Sibérie, et la parcourut tout entière ; il dit qu’il y a encore des restes d’un ancien peuple dont la peau est bigarrée et tachetée ; qu’il a vu des hommes de cette race ; et ce fait m’a été confirmé par des Russes nés à Tobolsk. Il semble que la variété des espèces humaines ait beaucoup diminué ; on trouve peu de ces races singulières que probablement les autres ont exterminées : par exemple, il y a très-peu de ces Maures blancs ou de ces Albinos, dont un a été présenté à l’Académie des sciences de Paris[23], et que j’ai vu.

Il en est ainsi de plusieurs animaux dont l’espèce est très-rare.

Quant aux Borandiens, dont il est parlé souvent dans la savante Histoire du jardin du Roi[24] de France, mes Mémoires disent que ce peuple est absolument inconnu.

Tout le midi de ces contrées est peuplé de nombreuses hordes de Tartares. Les anciens Turcs sont sortis de cette Tartarie pour aller subjuguer tous les pays dont ils sont aujourd’hui en possession. Les Calmoucks, les Monguls, sont ces mêmes Scythes qui, conduits par Madiès, s’emparèrent de la haute Asie, et vainquirent le roi des Mèdes Cyaxares. Ce sont eux que Gengis-kan et ses enfants menèrent depuis jusqu’en Allemagne, et qui formèrent l’empire du Mogol sous Tamerlan. Ces peuples sont un grand exemple des changements arrivés chez toutes les nations. Quelques-unes de leurs hordes, loin d’être redoutables, sont devenues vassales de la Russie.

Telle est une nation de Calmoucks qui habite entre la Sibérie et la mer Caspienne. C’est là qu’on a trouvé, en 1720, une maison souterraine de pierre, des urnes, des lampes, des pendants d’oreilles, une statue équestre d’un prince oriental portant un diadème sur sa tête, deux femmes assises sur des trônes, un rouleau de manuscrits envoyé par Pierre le Grand à l’Académie des inscriptions de Paris, et reconnu pour être en langue du Thibet : tous témoignages singuliers que les arts ont habité ce pays aujourd’hui barbare, et preuves subsistantes de ce qu’a dit Pierre le Grand plus d’une fois, que les arts avaient fait le tour du monde.

La dernière province est le Kamtschatka, le pays le plus oriental du continent[25]. Le nord de cette contrée fournit aussi de belles fourrures ; les habitants s’en revêtaient l’hiver, et marchaient nus l’été. On fut surpris de trouver dans les parties méridionales des hommes avec de longues barbes, tandis que dans les parties septentrionales, depuis le pays des Samoyèdes jusqu’à l’embouchure du fleuve Amour ou Amur, les hommes n’ont pas plus de barbe que les Américains. C’est ainsi que dans l’empire de Russie il y a plus de différentes espèces, plus de singularités, plus de mœurs différentes que dans aucun pays de l’univers.

[26]Des mémoires récents m’apprennent que ce peuple sauvage a aussi ses théologiens, qui font descendre les habitants de cette presqu’île d’une espèce d’être supérieur qu’ils appellent Kouthou. Ces Mémoires disent qu’ils ne lui rendent aucun culte, qu’ils ne l’aiment ni ne le craignent.

Ainsi ils auraient une mythologie, et ils n’ont point de religion ; cela pourrait être vrai, et n’est guère vraisemblable : la crainte est l’attribut naturel des hommes. On prétend que dans leurs absurdités ils distinguent des choses permises et des choses défendues ; ce qui est permis, c’est de satisfaire toutes ses passions ; ce qui est défendu, c’est d’aiguiser un couteau ou une hache quand on est en voyage, et de sauver un homme qui se noie. Si en effet c’est un péché parmi eux de sauver la vie à son prochain, ils sont en cela différents de tous les hommes, qui courent par instinct au secours de leurs semblables quand l’intérêt ou la passion ne corrompt pas en eux ce penchant naturel. Il semble qu’on ne pourrait parvenir à faire un crime d’une action si commune et si nécessaire qu’elle n’est pas même une vertu, que par une philosophie également fausse et superstitieuse, qui persuaderait qu’il ne faut pas s’opposer à la providence, et qu’un homme destiné par le ciel à être noyé ne doit pas être secouru par un homme ; mais les barbares sont bien loin d’avoir même une fausse philosophie.

Cependant ils célèbrent, dit-on, une grande fête, qu’ils appellent dans leur langage d’un mot qui signifie purification ; mais de quoi se purifient-ils si tout leur est permis ? et pourquoi se purifient-ils s’ils ne craignent ni n’aiment leur dieu Kouthou ?

Il y a sans doute des contradictions dans leurs idées, comme dans celles de presque tous les peuples ; les leurs sont un défaut d’esprit, et les nôtres en sont un abus ; nous avons beaucoup plus de contradictions qu’eux, parce que nous avons plus raisonné.

Comme ils ont une espèce de dieu, ils ont aussi des démons ; enfin il y a parmi eux des sorciers, ainsi qu’il y en a toujours eu chez toutes les nations les plus policées. Ce sont les vieilles qui sont sorcières dans le Kamtschatka, comme elles l’étaient parmi nous avant que la saine physique nous éclairât. C’est donc partout l’apanage de l’esprit humain d’avoir des idées absurdes, fondées sur notre curiosité et sur notre faiblesse. Les Kamtschatkales ont aussi des prophètes qui expliquent les songes ; et il n’y a pas longtemps que nous n’en avons plus.

Depuis que la cour de Russie a assujetti ces peuples en bâtissant cinq forteresses dans leur pays, on leur a annoncé la religion grecque. Un gentilhomme russe très-instruit m’a dit qu’une de leurs grandes objections était que ce culte ne pouvait être fait pour eux, puisque le pain et le vin sont nécessaires à nos mystères, et qu’ils ne peuvent avoir ni pain ni vin dans leur pays.

Ce peuple d’ailleurs mérite peu d’observations ; je n’en ferai qu’une : c’est que, si on jette les yeux sur les trois quarts de l’Amérique, sur toute la partie méridionale de l’Afrique, sur le Nord, depuis la Laponie jusqu’aux mers du Japon, on trouve que la moitié du genre humain n’est pas au-dessus des peuples du Kamtschatka.

D’abord un officier cosaque alla par terre de la Sibérie au kamtschatka, en 1701, par ordre de Pierre, qui, après la malheureuse journée de Narva, étendait encore ses soins d’un bord du continent à l’autre. Ensuite, en 1725, quelque temps avant que la mort le surprit au milieu de ses grands projets, il envoya le capitaine Bering, danois, avec ordre exprès d’aller par la mer du Kamtschatka sur les terres de l’Amérique, si cette entreprise était praticable. Bering ne put réussir dans sa première navigation. L’impératrice Anne l’y envoya encore en 1733. Spengenberg, capitaine de vaisseau, associé à ce voyage, partit le premier du Kamtschatka ; mais il ne put se mettre en mer qu’en 1739, tant il avait fallu de temps pour arriver au port où l’on s’embarqua, pour y construire des vaisseaux, pour les gréer et les fournir des choses nécessaires. Spengenberg pénétra jusqu’au nord du Japon par un détroit que forme une longue suite d’îles, et revint sans avoir découvert que ce passage.

En 1741, Béring courut cette mer accompagné de l’astronome Delisle de La Croyère, de cette famille Delisle qui a produit de si savants géographes ; un autre capitaine allait de son côté à la découverte. Béring et lui atteignirent les côtes de l’Amérique, au nord de la Californie. Ce passage, si longtemps cherché par les mers du Nord, fut donc enfin découvert[27] ; mais on ne trouva nul secours sur ces côtes désertes. L’eau douce manqua ; le scorbut fit périr une partie de l’équipage : on vit, l’espace de cent milles, les rivages septentrionaux de la Californie ; on aperçut des canots de cuir qui portaient des hommes semblables aux Canadiens. Tout fut infructueux, Béring mourut dans une île à laquelle il donna son nom. L’autre capitaine, se trouvant plus près de la Californie, fit descendre à terre dix hommes de son équipage ; ils ne reparurent plus. Le capitaine fut forcé de regagner le Kamtschatka après les avoir attendus inutilement, et Delisle expira en descendant à terre. Ces désastres sont la destinée de presque toutes les premières tentatives sur les mers septentrionales. On ne sait pas encore quel fruit on tirera de ces découvertes si pénibles et si dangereuses.

Nous avons marqué tout ce qui compose en général la domination de la Russie depuis la Finlande à la mer du Japon. Toutes les grandes parties de cet empire ont été unies en divers temps, comme dans tous les autres royaumes du monde. Des Scythes, des Huns, des Massagètes, des Slavons, des Cimbres, des Gètes, des Sarmates, sont aujourd’hui les sujets des czars ; les Russes proprement dits sont les anciens Roxelans ou Slavons.

Si l’on y fait réflexion, la plupart des autres États sont ainsi composés. La France est un assemblage de Goths, de Danois appelés Normands, de Germains septentrionaux appelés Bourguignons, de Francs, d’Allemands, de quelques Romains mêlés aux anciens Celtes. Il y a dans Rome et dans l’Italie beaucoup de familles descendues des peuples du nord, et l’on n’en connaît aucune des anciens Romains. Le souverain pontife est souvent le rejeton d’un Lombard, d’un Goth, d’un Teuton, ou d’un Cimbre. Les Espagnols sont une race d’Arabes, de Carthaginois, de Juifs, de Tyriens, de Visigoths, de Vandales, incorporés avec les habitants du pays. Quand les nations se sont ainsi mêlées, elles sont longtemps à se civiliser, et même à former leur langage : les unes se policent plus tôt, les autres plus tard. La police et les arts s’établissent si difficilement, les révolutions ruinent si souvent l’édifice commencé, que si l’on doit s’étonner, c’est que la plupart des nations ne vivent pas en Tartares,
  1. L’Encyclopédie fait le verste de 547 toises, et en compte 104 pour un degré de latitude ; d’autres le font de 545 toises, et en donnent 104 1/2 au même degré. (Note de Decroix.)
  2. Voyez ci-après, chapitre VII de la première partie. Le nom de Cam-hi est quelquefois écrit Kang-hi et Kang-ki. (B.)
  3. Nous avons déjà dit (tome XIV, page 141, note 2) que la Dîme royale est bien de Vauban.
  4. M. Daunou a lu à l’Institut un mémoire sur les Roxelans, qui n’est point encore imprimé (10 décembre 1829). (B.)
  5. « Le mot Russe a d’ailleurs, écrit Voltaire à Schouvaloff, quelque chose de plus ferme, de plus noble, de plus original que celui de Russien ; ajoutez que Russien ressemble trop à un terme très-désagréable dans notre langue, qui est celui de ruffien ; et la plupart de nos dames prononçant les deux ss comme les ff, il en résulte une équivoque indécente qu’il faut éviter. »
  6. Chapitre XIX de la première partie.
  7. En russe, Moskwa. (Note de Voltaire). — « À l’égard de l’orthographe, écrivait Voltaire à Schouvaloff, on demande la permission de se conformer à l’usage de la langue dans laquelle on écrit. On mettra au bas des pages les noms propres tels qu’on les prononce dans la langue russe. »
  8. En russe Kremln. (Id.)
  9. Voyages en Moscovie, Tartarie et Perse, 1647, traduits par Vicquefort, 1656-66.
  10. M. de Schouvaloff. (Note de Voltaire.)
  11. Par Fontenelle.
  12. Slaves vient de slava (la gloire), et veut dire hommes illustres. (G. A.)
  13. En russe, Iwan Wassiliewitsch. (Note de Voltaire.)
  14. En Russie, on écrit et on prononce Voronesteh. (Note de Voltaire.)
  15. Mémoires de Stralemberg, confirmés par mes Mémoires russes. (Note de Voltaire.)
  16. Voyez page 411.
  17. Mémoires envoyés de Pétersbourg. (Note de Voltaire.)
  18. Idem, (Id.)
  19. Par Buffon.
  20. En russe, Irtisch. (Note de Voltaire.)
  21. En russe, Tobolskoy. (Id.)
  22. Dans la variante rapportée page 389, Voltaire dit qu’on peut substituer une peau d’ours à la peau de mouton. (B.)
  23. En 1744 ; voyez dans les Mélanges, à cette date, la Relation concernant un Maure blanc. — Les Albinos ne sont pas une race particulière, ainsi qu’on l’a déjà fait remarquer dans l’Introduction à l’Essai sur les Mœurs (tome XI, page 6), où Voltaire a reproduit quelques-unes des idées qu’on trouve dans ce paragraphe.
  24. Par Buffon.
  25. En 1759, on lisait ici cette phrase : « Les habitants étaient absolument sans religion quand on l’a découvert. Le Nord, etc. » Elle devait disparaître lors de l’insertion faite, dès 1768, des sept alinéas qui suivent celui-ci. (B.)
  26. Cet alinéa et les six qui le suivent sont de 1763 ; ils étaient alors dans la préface Au lecteur, dont j’ai parlé dans ma note, page 389. Ils ont été intercalés ici dès 1768. (B.)
  27. La découverte importante de Béring est celle du détroit qui porte son nom, et qui sépare l’Asie de l’Amérique vers le soixante-septième degré de latitude nord ; point essentiel de géographie, jusqu’alors très-problématique, et qu’il a le premier constaté d’une manière certaine. (Note de Decroix.)