Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/1/Chapitre 19

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Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 509-516).
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CHAPITRE XIX.

SUITE DE LA VICTOIRE DE PULTAVA. CHARLES XII RÉFUGIÉ CHEZ LES TURCS. AUGUSTE, DÉTRÔNÉ PAR LUI, RENTRÉ DANS SES ÉTATS. CONQUÊTES DE PIERRE LE GRAND.

Cependant on présentait au vainqueur tous les principaux prisonniers ; le czar leur fit rendre leurs épées, et les invita à sa table. Il est assez connu qu’en buvant à leur santé il leur dit : « Je bois à la santé de mes maîtres dans l’art de la guerre ; » mais la plupart de ses maîtres, du moins tous les officiers subalternes et tous les soldats, furent bientôt envoyés en Sibérie. Il n’y avait point de cartel entre les Russes et les Suédois : le czar en avait proposé un avant le siége de Pultava ; Charles le refusa, et ses Suédois furent en tout les victimes de son indomptable fierté[1].

C’est cette fierté, toujours hors de saison, qui causa toutes les aventures de ce prince en Turquie, et toutes ses calamités plus dignes d’un héros de l’Arioste que d’un roi sage : car, dès qu’il fut auprès de Bender, on lui conseilla d’écrire au grand vizir selon l’usage, et il crut que ce serait trop s’abaisser. Une pareille opiniâtreté le brouilla avec tous les ministres de la Porte successivement : il ne savait s’accommoder ni aux temps ni aux lieux[2].

Aux premières nouvelles de la bataille de Pultava, ce fut une révolution générale dans les esprits et dans les affaires en Pologne, en Saxe, en Suède, en Silésie. Charles, quand il donnait des lois, avait exigé de l’empereur d’Allemagne Joseph Ier qu’on dépouillât les catholiques de cent cinq églises en faveur des Silésiens de la confession d’Augsbourg ; les catholiques reprirent presque tous les temples luthériens, dès qu’ils furent informés de la disgrâce de Charles. Les Saxons ne songèrent qu’à se venger des extorsions d’un vainqueur qui leur avait coûté, disaient-ils, vingt-trois millions d’écus. Leur électeur, roi de Pologne, protesta sur-le-champ[3] contre l’abdication qu’on lui avait arrachée, et, étant rentré dans les bonnes grâces du czar, il s’empressa de remonter sur le trône de Pologne. La Suède, consternée, crut longtemps son roi mort, et le sénat incertain ne pouvait prendre aucun parti.

Pierre prit incontinent celui de profiter de sa victoire : il fait partir le maréchal Sheremetof avec une armée pour la Livonie, sur les frontières de laquelle ce général s’était signalé tant de fois. Le prince Menzikoff fut envoyé en diligence avec une nombreuse cavalerie pour seconder le peu de troupes laissées en Pologne, pour encourager toute la noblesse du parti d’Auguste, pour chasser le compétiteur que l’on ne regardait plus que comme un rebelle, et pour dissiper quelques troupes suédoises qui restaient encore sous le général suédois Crassau.

Pierre part bientôt lui-même, passe par la Kiovie, par les palatinats de Chelmet de la haute Volhinie, arrive à Lublin, se concerte avec le général de la Lithuanie ; il voit ensuite les troupes de la couronne, qui prêtent serment de fidélité au roi Auguste[4] ; de là se rend à Varsovie, et jouit à Thorn du plus beau de tous les triomphes, celui de recevoir[5] les remerciements d’un roi auquel il rendait ses États. C’est là qu’il conclut un traité contre la Suède avec les rois de Danemark, de Pologne, et de Prusse. Il s’agissait déjà de reprendre toutes les conquêtes de Gustave-Adolphe. Pierre faisait revivre les anciennes prétentions des czars sur la Livonie, l’Ingrie, la Carélie, et sur une partie de la Finlande ; le Danemark revendiquait la Scanie ; le roi de Prusse, la Poméranie.

La valeur infortunée de Charles ébranlait ainsi tous les édifices que la valeur heureuse de Gustave-Adolphe avait élevés. La noblesse polonaise venait en foule confirmer ses serments à son roi, ou lui demander pardon de l’avoir abandonné ; presque tous reconnaissaient Pierre pour leur protecteur.

Aux armes du czar, à ces traités, à cette révolution subite, Stanislas n’eut à opposer que sa résignation ; il répandit un écrit qu’on appelle Universal, dans lequel il dit qu’il est prêt à renoncer à la couronne si la république l’exige.

Pierre, après avoir tout concerté avec le roi de Pologne, et ayant ratifié le traité avec le Danemark, partit incontinent pour achever sa négociation avec le roi de Prusse. Il n’était pas encore en usage chez les souverains d’aller faire eux-mêmes les fonctions de leurs ambassadeurs : ce fut Pierre qui introduisit cette coutume nouvelle et peu suivie. L’électeur de Brandebourg, premier roi de Prusse, alla conférer avec le czar à Marienverder, petite ville située dans la partie occidentale de la Poméranie, bâtie par les chevaliers teutoniques, et enclavée dans la lisière de la Prusse devenue royaume. Ce royaume était petit et pauvre, mais son nouveau roi y étalait, quand il y voyageait, la pompe la plus fastueuse : c’est dans cet éclat qu’il avait déjà reçu Pierre à son premier passage, quand ce prince quitta son empire pour aller s’instruire chez les étrangers. Il reçut le vainqueur de Charles XII avec encore plus de magnificence. Pierre ne conclut d’abord avec le roi de Prusse qu’un traité défensif[6], mais qui ensuite acheva la ruine des affaires de Suède.

Nul instant n’était perdu. Pierre, après avoir achevé rapidement les négociations qui partout ailleurs sont si longues, va joindre son armée devant Riga, la capitale de la Livonie, commence par bombarder la place[7], met feu lui-même aux trois premières bombes, forme ensuite un blocus ; et, sûr que Riga ne lui peut échapper, il va veiller aux ouvrages de sa ville de Pétersbourg, à la construction des maisons, à sa flotte, pose de ses mains la quille d’un vaisseau[8] de cinquante-quatre canons, et part ensuite pour Moscou. Il se fit un amusement de travailler aux préparatifs du triomphe qu’il étala dans cette capitale ; il ordonna toute la fête, travailla lui-même, disposa tout.

L’année 1710 commença[9] par cette solennité nécessaire alors à ses peuples, auxquels elle inspirait des sentiments de grandeur, et agréable à ceux qui avaient craint de voir entrer en vainqueurs dans leurs murs ceux dont on triomphait : on vit passer sous sept arcs magnifiques l’artillerie des vaincus, leurs drapeaux, leurs étendards, le brancard de leur roi, les soldats, les officiers, les généraux, les ministres prisonniers, tous à pied, au bruit des cloches, des trompettes, de cent pièces de canon, et des acclamations d’un peuple innombrable, qui se faisaient entendre quand les canons se taisaient. Les vainqueurs à cheval fermaient la marche, les généraux à la tête, et Pierre à son rang de général-major. À chaque arc de triomphe on trouvait des députés des différents ordres de l’État, et au dernier une troupe choisie de jeunes enfants de boïards vêtus à la romaine, qui présentaient des lauriers au monarque victorieux.

À cette fête publique succéda une cérémonie non moins satisfaisante. Il était arrivé, en 1708, une aventure d’autant plus désagréable que Pierre était alors malheureux. Matéof, son ambassadeur à Londres auprès de la reine Anne, ayant pris congé, fut arrêté avec violence par deux officiers de justice, au nom de quelques marchands anglais, et conduit chez un juge de paix pour la sûreté de leurs créances. Les marchands anglais prétendaient que les lois du commerce devaient l’emporter sur les priviléges des ministres : l’ambassadeur du czar et tous les ministres publics qui se joignirent à lui disaient que leur personne doit être toujours inviolable. Le czar demanda fortement justice par ses lettres à la reine Anne ; mais elle ne pouvait la lui faire, parce que les lois d’Angleterre permettaient aux marchands de poursuivre leurs débiteurs, et qu’aucune loi n’exemptait les ministres publics de cette poursuite. Le meurtre de Palkul, ambassadeur du czar, exécuté l’année précédente par les ordres de Charles XII, enhardissait le peuple d’Angleterre à ne pas respecter un caractère si cruellement profané ; les autres ministres qui étaient alors à Londres furent obligés de répondre pour celui du czar, et enfin, tout ce que put faire la reine en sa faveur, ce fut d’engager le parlement à passer un acte par lequel dorénavant il ne serait plus permis de faire arrêter un ambassadeur pour ses dettes ; mais, après la bataille de Pultava, il fallut faire une satisfaction plus authentique. La reine lui fit des excuses publiques par une ambassade solennelle. M. de Withworth, choisi pour cette cérémonie[10], commença sa harangue par ces mots : Très-haut et très-puissant empereur. Il lui dit qu’on avait mis en prison ceux qui avaient osé arrêter son ambassadeur, et qu’on les avait déclarés infâmes ; il n’en était rien, mais il suffisait de le dire, et le titre d’empereur, que la reine ne lui donnait pas avant la bataille de Pultava, marquait assez la considération qu’il avait en Europe[11]. On lui donnait déjà communément ce titre en Hollande ; et non-seulement ceux qui l’avaient vu travailler avec eux dans les chantiers de Sardam, et qui s’intéressaient davantage à sa gloire, mais tous les principaux de l’État l’appelaient à l’envi du nom d’empereur, et célébraient sa victoire par des fêtes en présence du ministre de Suède.

Cette considération universelle qu’il s’était donnée par sa victoire, il l’augmentait en ne perdant pas un moment pour en profiter. Elbing est d’abord assiégée ; c’est une ville anséatique de la Prusse royale, en Pologne ; les Suédois y avaient encore une garnison. Les Russes montent à l’assaut[12], entrent dans la ville, et la garnison se rend prisonnière de guerre : cette place était un des grands magasins de Charles XII ; on y trouva cent quatre-vingt-trois canons de bronze, et cent cinquante-sept mortiers. Aussitôt Pierre se hâte d’aller de Moscou à Pétersbourg : à peine arrivé[13], il s’embarque sous sa nouvelle forteresse de Cronslot, côtoie les côtes de la Carélie, et, malgré une violente tempête, il amène sa flotte devant Vibourg, la capitale de la Carélie en Finlande, tandis que ses troupes de terre approchent sur des marais glacés : la ville est investie, et le blocus de la capitale de la Livonie est resserré. Vibourg se rend[14] bientôt après la brèche faite, et une garnison, composée d’environ quatre mille hommes, capitule, mais sans pouvoir obtenir les honneurs de la guerre ; elle fut faite prisonnière malgré la capitulation. Pierre se plaignait de plusieurs infractions de la part des Suédois ; il promit de rendre la liberté à ces troupes quand les Suédois auraient satisfait à ses plaintes ; il fallut, sur cette affaire, demander les ordres du roi de Suède, toujours inflexible ; et ces soldats, que Charles aurait pu délivrer, restèrent captifs. C’est ainsi que le prince d’Orange, roi d’Angleterre, Guillaume III, avait arrêté, en 1695, le maréchal de Boufflers, malgré la capitulation de Namur. Il y a plusieurs exemples de ces violations, et il serait à souhaiter qu’il n’y en eût point[15].

Après la prise de cette capitale, le siége de Riga devint bientôt un siége régulier, poussé avec vivacité : il fallait rompre les glaces dans la rivière de Duina, qui baigne au nord les murs de la ville. La contagion, qui désolait depuis quelque temps ces climats, se mit dans l’armée assiégeante, et lui enleva neuf mille hommes ; cependant le siége ne fut point ralenti ; il fut long, et la garnison obtint les honneurs de la guerre : mais on stipula dans la capitulation[16] que tous les officiers et soldats livoniens resteraient au service de la Russie, comme citoyens d’un pays qui en avait été démembré, et que les ancêtres de Charles XII avaient usurpé ; les priviléges dont son père avait dépouillé des Livoniens leur furent rendus, et tous les officiers entrèrent au service du czar : c’était la plus noble vengeance qu’il pût prendre du meurtre du Livonien Patkul, son ambassadeur, condamné pour avoir défendu ces mêmes priviléges. La garnison était composée d’environ cinq mille hommes. Peu de temps après, la citadelle de Pennamunde fut prise ; on trouva, tant dans la ville que dans ce fort, plus de huit cents bouches à feu.

Il manquait, pour être entièrement maître de la Carélie, la forte ville de Kexholm, sur le lac Ladoga, située dans une île, et qu’on regardait comme imprenable ; elle fut bombardée quelque temps après[17], et bientôt rendue[18]. L’île d’Oesel, dans la mer qui borde le nord de la Livonie, fut soumise avec la même rapidité.

Du côté de l’Estonie, province de la Livonie, vers le septentrion, et sur le golfe de Finlande, sont les villes de Pernau et de Revel ; si on en était maître, la conquête de la Livonie était achevée. Pernau se rendit après un siége de peu de jours[19], et Revel se soumit[20] sans qu’on tirât contre la ville un seul coup de canon ; mais les assiégés trouvèrent le moyen d’échapper au vainqueur dans le temps même qu’ils se rendaient prisonniers de guerre : quelques vaisseaux de Suède abordèrent à la rade pendant la nuit ; la garnison s’embarqua, ainsi que la plupart des bourgeois ; et les assiégeants, en entrant dans la ville, furent étonnés de la trouver déserte. Quand Charles XII remportait la victoire de Narva, il ne s’attendait pas que ses troupes auraient un jour besoin de pareilles ruses de guerre.

En Pologne, Stanislas, voyant son parti détruit, s’était réfugié dans la Poméranie, qui restait à Charles XII, Auguste régnait, et il était difficile de décider si Charles avait eu plus de gloire à le détrôner que Pierre à le rétablir.

Les États du roi de Suède étaient encore plus malheureux que lui ; cette maladie contagieuse qui avait ravagé toute la Livonie passa en Suède, et enleva trente mille personnes dans la seule ville de Stockholm : elle y ravagea les provinces déjà trop dénuées d’habitants, car, pendant dix années de suite, la plupart étaient sortis du pays pour aller périr à la suite de leur maître.

Sa mauvaise fortune le poursuivait dans la Poméranie. Ses troupes de Pologne s’y étaient retirées au nombre de onze mille combattants ; le czar, le roi de Danemark, celui de Prusse, l’électeur de Hanovre, le duc de Holstein, s’unirent tous ensemble pour rendre cette armée inutile, et pour forcer le général Crassau, qui la commandait, à la neutralité. La régence de Stockholm, ne recevant point de nouvelles de son roi, se crut trop heureuse, au milieu de la contagion qui dévastait la ville, de signer cette neutralité, qui semblait du moins devoir écarter les horreurs de la guerre d’une de ses provinces. L’empereur d’Allemagne favorisa ce traité singulier. On stipula que l’armée suédoise qui était en Poméranie n’en pourrait sortir pour aller défendre ailleurs son monarque ; il fut même résolu, dans l’empire d’Allemagne, de lever une armée pour faire exécuter cette convention, qui n’avait point d’exemple : c’est que l’empereur, qui était alors en guerre contre la France, espérait faire entrer l’armée suédoise à son service. Toute cette négociation fut conduite pendant que Pierre s’emparait de la Livonie, de l’Estonie, et de la Carélie.

Charles XII, qui pendant tout ce temps-là faisait jouer, de Bender à la Porte-Ottomane, tous les ressorts possibles pour engager le divan à déclarer la guerre au czar, reçut cette nouvelle comme un des plus funestes coups que lui portait sa mauvaise fortune : il ne put soutenir que son sénat de Stockholm eût lié les mains à son armée : ce fut alors qu’il lui écrivit qu’il lui enverrait une de ses bottes pour le gouverner[21].

Les Danois cependant préparaient une descente en Suède. Toutes les nations de l’Europe étaient alors en guerre : l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la France, l’Allemagne, la Hollande, l’Angleterre, combattaient encore pour la succession du roi d’Espagne Charles II ; et tout le Nord était armé contre Charles XII. Il ne manquait qu’une querelle avec la Porte-Ottomane pour qu’il n’y eût pas un village d’Europe qui ne fût exposé aux ravages. Cette querelle arriva lorsque Pierre était au plus haut point de sa gloire, et précisément parce qu’il y était.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
  1. Dans le Charles XII, Voltaire accuse au contraire l’empereur de Russie. Voyez livre IV.
  2. La Motraye, dans le récit de ses voyages, rapporte une lettre de Charles XII au grand vizir ; mais cette lettre est fausse comme la plupart des récits de ce voyageur mercenaire ; et Nordberg lui-même avoue que le roi de Suède ne voulut jamais écrire au grand vizir. (Note de Voltaire.)
  3. 8 août. (Id.)
  4. 18 septembre. (Id.)
  5. 7 octobre. (Id.)
  6. 20 octobre. (Note de Voltaire.)
  7. 21 novembre. (Id.)
  8. 3 décembre. (Id.)
  9. 1er janvier (Note de Voltaire.)
  10. 16 février. (Note de Voltaire.)
  11. Le gouvernement anglais ne fit cette démarche humiliante que dans un intérêt mercantile. (G. A.)
  12. 11 mars. (Note de Voltaire.)
  13. 2 avril. (Id.)
  14. 23 juin. (Id.)
  15. On voit que Voltaire est encore bien embarrassé ici pour excuser la perfidie de Pierre.
  16. 15 juillet. (Note de Voltaire.)
  17. 19 septembre, (Id.)
  18. 23 septembre. (Id.)
  19. 25 août. (Id.)
  20. 10 septembre. (Id.)
  21. Dans l’Histoire de Charles XII (page 316 de ce volume), c’est de Démotica que le roi de Suède aurait écrit cette lettre.