Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/2/Chapitre 1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 517-532).
◄  Chap. XIX
Chap. II  ►

SECONDE PARTIE. [1]

CHAPITRE I.
CAMPAGNE DU PRUTH.

Le sultan Achmet III déclara la guerre à Pierre Ier ; mais ce n’était pas pour le roi de Suède ; c’était, comme on le croit bien, pour ses seuls intérêts. Le kan des Tartares de Crimée voyait avec crainte un voisin devenu si puissant. La Porte avait pris ombrage de ses vaisseaux sur les Palus-Méotides et sur la mer Noire, de la ville d’Azof fortifiée, du port de Taganrock, déjà célèbre, enfin de tant de grands succès, et de l’ambition, que les succès augmentent toujours.

Il n’est ni vraisemblable ni vrai que la Porte-Ottomane ait fait la guerre au czar vers les Palus-Méotides parce qu’un vaisseau suédois avait pris sur la mer Baltique une barque dans laquelle on avait trouvé une lettre d’un ministre qu’on n’a jamais nommé. Nordberg a écrit que cette lettre contenait un plan de la conquête de l’empire turc ; que la lettre fut portée à Charles XII, en Turquie ; que Charles l’envoya au divan, et que, sur cette lettre, la guerre fut déclarée. Cette fable porte assez avec elle son caractère de fable. Le kan des Tartares, plus inquiet encore que le divan de Constantinople du voisinage d’Azof, fut celui qui, par ses instances, obtint qu’on entrerait en campagne[2]. La Livonie n’était point encore tout entière au pouvoir du czar quand Achmet III prit, dès le mois d’auguste, la résolution de se déclarer. Il pouvait à peine savoir la reddition de Riga. La proposition de rendre en argent les effets perdus par le roi de Suède à Pultava serait de toutes les idées la plus ridicule, si celle de démolir Pétersbourg ne l’était davantage. Il y eut beaucoup de romanesque dans la conduite de Charles à Bender ; mais celle du divan eût été plus romanesque encore s’il eût fait de telles demandes.

Le kan des Tartares, qui fut le grand moteur de cette guerre[3], alla voir Charles dans sa retraite[4]. Ils étaient unis par les mêmes intérêts, puisque Azof est frontière de la petite Tartarie. Charles et le kan de Crimée étaient ceux qui avaient le plus perdu par l’agrandissement du czar ; mais ce kan ne commandait point les armées du Grand Seigneur : il était comme les princes feudataires d’Allemagne, qui ont servi l’empire avec leurs propres troupes, subordonnées au général de l’empereur allemand.

La première démarche du divan fut de faire arrêter[5] dans les rues de Constantinople l’ambassadeur du czar Tolstoy, et trente de ses domestiques, et de l’enfermer au château des Sept-Tours. Cet usage barbare, dont les sauvages auraient honte, vient de ce que les Turcs ont toujours des ministres étrangers résidant continuellement chez eux, et qu’ils n’envoient jamais d’ambassadeurs ordinaires. Ils regardent les ambassadeurs des princes chrétiens comme des consuls de marchands ; et, n’ayant pas d’ailleurs moins de mépris pour les chrétiens que pour les juifs, ils ne daignent observer avec eux le droit des gens que quand ils y sont forcés ; du moins, jusqu’à présent, ils ont persisté dans cet orgueil féroce.

Le célèbre vizir Achmet Couprougli, qui prit Candie sous Mahomet IV, avait traité le fils d’un ambassadeur de France avec outrage, et, ayant poussé la brutalité jusqu’à le frapper, l’avait envoyé en prison sans que Louis XIV, tout fier qu’il était, s’en fût autrement ressenti qu’en envoyant un autre ministre à la Porte. Les princes chrétiens, très-délicats entre eux sur le point d’honneur, et qui l’ont même fait entrer dans le droit public, semblaient l’avoir oublié avec les Turcs.

Jamais souverain ne fut plus offensé dans la personne de ses ministres que le czar de Russie. Il vit, dans l’espace de peu d’années, son ambassadeur à Londres mis en prison pour dettes ; son plénipotentiaire en Pologne et en Saxe roué vif sur un ordre du roi de Suède ; son ministre à la Porte-Ottomane saisi et mis en prison dans Constantinople comme un malfaiteur.

La reine d’Angleterre lui fit, comme nous avons vu[6], satisfaction pour l’outrage de Londres. L’horrible affront reçu dans la personne de Patkul fut lavé dans le sang des Suédois à la bataille de Pultava ; mais la fortune laissa impunie la violation du droit des gens par les Turcs.

Le czar fut obligé de quitter le théâtre de la guerre en Occident[7] pour aller combattre sur les frontières de la Turquie. D’abord il fait avancer vers la Moldavie[8] dix régiments qui étaient en Pologne ; il ordonne au maréchal Sheremetof de partir de la Livonie avec son corps d’armée ; et, laissant le prince Menzikoff à la tête des affaires à Pétersbourg, il va donner dans Moscou tous les ordres pour la campagne qui doit s’ouvrir.

Un sénat de régence est établi[9] ; ses régiments des gardes se mettent en marche ; il ordonne à la jeune noblesse de venir apprendre sous lui le métier de la guerre ; place les uns en qualité de cadets, les autres, d’officiers subalternes. L’amiral Apraxin va dans Azof commander sur terre et sur mer. Toutes ces mesures étant prises, il ordonne dans Moscou qu’on reconnaisse une nouvelle czarine : c’était cette même personne faite prisonnière de guerre dans Marienbourg en 1702. Pierre avait répudié, l’an 1696, Eudoxia Lapoukin[10] son épouse, dont il avait deux enfants. Les lois de son Église permettent le divorce ; et si elles l’avaient défendu, il eût fait une loi pour le permettre.

La jeune prisonnière de Marienbourg, à qui on avait donné le nom de Catherine, était au-dessus de son sexe et de son malheur. Elle se rendit si agréable par son caractère que le czar voulut l’avoir auprès de lui ; elle l’accompagna dans ses courses et dans ses travaux pénibles, partageant ses fatigues, adoucissant ses peines par la gaieté de son esprit et par sa complaisance, ne connaissant point cet appareil de luxe et de mollesse dont les femmes se sont fait ailleurs des besoins réels. Ce qui rendit sa faveur plus singulière, c’est qu’elle ne fut ni enviée ni traversée, et que personne n’en fut la victime. Elle calma souvent la colère du czar, et le rendit plus grand encore en le rendant plus clément. Enfin elle lui devint si nécessaire qu’il l’épousa secrètement en 1707. Il en avait déjà deux filles, et il en eut l’année suivante une princesse qui épousa depuis le duc de Holstein. Le mariage secret de Pierre et de Catherine fut déclaré le jour même[11] que le czar[12] partit avec elle pour aller éprouver sa fortune contre l’empire ottoman. Toutes les dispositions promettaient un heureux succès. L’hetman des Cosaques devait contenir les Tartares, qui déjà ravageaient l’Ukraine dès le mois de février ; l’armée russe avançait vers le Niester ; un autre corps de troupes, sous le prince Gallitzin, marchait par la Pologne. Tous les commencements furent favorables, car, Gallitzin ayant rencontré près de Kiovie un parti nombreux de Tartares joints à quelques Cosaques et à quelques Polonais du parti de Stanislas, et même de Suédois, il les défit entièrement et leur tua cinq mille hommes. Ces Tartares avaient déjà fait dix mille esclaves dans le plat pays. C’est de temps immémorial la coutume des Tartares de porter plus de cordes que de cimeterres, pour lier les malheureux qu’ils surprennent. Les captifs furent tous délivrés, et leurs ravisseurs passés au fil de l’épée. Toute l’armée, si elle eût été rassemblée, devait monter à soixante mille hommes. Elle dut être encore augmentée par les troupes du roi de Pologne. Ce prince, qui devait tout au czar, vint le trouver le 3 juin, à Jaroslau, sur la rivière de Sane, et lui promit de nombreux secours. On proclama la guerre contre les Turcs au nom des deux rois ; mais la diète de Pologne ne ratifia pas ce qu’Auguste avait promis ; elle ne voulut point rompre avec les Turcs. C’était le sort du czar d’avoir dans le roi Auguste un allié qui ne pouvait jamais l’aider. Il eut les mêmes espérances dans la Moldavie et dans la Valachie, et il fut trompé de même.

La Moldavie et la Valachie devaient secouer le joug des Turcs. Ces pays sont ceux des anciens Daces, qui, mêlés aux Gépides, inquiétèrent longtemps l’empire romain : Trajan les soumit ; le premier Constantin les rendit chrétiens. La Dacie fut une province de l’empire d’Orient ; mais bientôt après ces mêmes peuples contribuèrent à la ruine de celui d’Occident, en servant sous les Odoacre et sous les Théodoric.

Ces contrées restèrent depuis annexées à l’empire grec, et quand les Turcs eurent pris Constantinople, elles furent gouvernées et opprimées par des princes particuliers. Enfin elles ont été entièrement soumises par le padisha ou empereur turc, qui en donne l’investiture. Le hospodar ou vaivode que la Porte choisit pour gouverner ces provinces est toujours un chrétien grec. Les Turcs ont, par ce choix, fait connaître leur tolérance, tandis que nos déclamateurs ignorants leur reprochent la persécution. Le prince que la Porte nomme est tributaire, ou plutôt fermier : elle confère cette dignité à celui qui en offre davantage, et qui fait le plus de présents au vizir, ainsi qu’elle confère le patriarcat grec de Constantinople. C’est quelquefois un dragoman, c’est-à-dire un interprète du divan, qui obtient cette place. Rarement la Moldavie et la Valachie sont réunies sous un même vaivode ; la Porte partage ces deux provinces, pour en être plus sûre, Demetrius Cantemir avait obtenu la Moldavie. On faisait descendre ce vaivode Cantemir de Tamerlan, parce que le nom de Tamcrlan était Timur, que ce Timur était un kan tartare : et du nom de Timurkan venait, disait-on, la famille Kantemir.

Bassaraba Brancovan avait été investi de la Valachie. Ce Bassaraba ne trouva point de généalogiste qui le fit descendre d’un conquérant tartare. Cantemir crut que le temps était venu de se soustraire à la domination des Turcs, et de se rendre indépendant par la protection du czar. Il fit précisément avec Pierre ce que Mazeppa avait fait avec Charles. Il engagea même d’abord le hospodar de Valachie, Bassaraba, à entrer dans la conspiration, dont il espérait recueillir tout le fruit. Son plan était de se rendre maître des deux provinces. L’évêque de Jérusalem, qui était alors en Valachie, fut l’âme de ce complot. Cantemir promit au czar des troupes et des vivres, comme Mazeppa en avait promis au roi de Suède, et ne tint pas mieux sa parole.

Le général Sheremetof s’avança jusqu’à Yassi, capitale de la Moldavie, pour voir et pour soutenir l’exécution de ces grands projets. Cantemir l’y vint trouver, et en fut reçu en prince ; mais il n’agit en prince qu’en publiant un manifeste contre l’empire turc. Le hospodar de Valachie, qui démêla bientôt ses vues ambitieuses, abandonna son parti et rentra dans son devoir. L’évêque de Jérusalem, craignant justement pour sa tête, s’enfuit et se cacha ; les peuples de la Valachie et de la Moldavie demeurèrent fidèles à la Porte-Ottomane, et ceux qui devaient fournir des vivres à l’armée russe les allèrent porter à l’armée turque.

Déjà le vizir Baltagi Mehemet avait passé le Danube à la tête de cent mille hommes, et marchait vers Yassi le long du Pruth, autrefois le fleuve Hiérase, qui tombe dans le Danube, et qui est à peu près la frontière de la Moldavie et de la Bessarabie. Il envoya alors le comte Poniatowski, gentilhomme polonais attaché à la fortune du roi de Suède, prier ce prince de venir lui rendre visite, et voir son armée. Charles ne put s’y résoudre ; il exigeait que le grand vizir lui fît sa première visite dans son asile près de Bender : sa fierté l’emporta sur ses intérêts[13]. Quand Poniatowski revint au camp des Turcs, et qu’il excusa les refus de Charles XII : « Je m’attendais bien, dit le vizir au kan des Tartares, que ce fier païen en userait ainsi. » Cette fierté réciproque, qui aliène toujours tous les hommes en place, n’avança pas les affaires du roi de Suède : il dut d’ailleurs s’apercevoir bientôt que les Turcs n’agissaient que pour eux, et non pas pour lui.

Tandis que l’armée ottomane passait le Danube, le czar avançait par les frontières de la Pologne, passait le Borysthène pour aller dégager le maréchal Sheremetof, qui, étant au midi d’Yassi sur les bords du Pruth, était menacé de se voir bientôt environné de cent mille Turcs et d’une armée de Tartares. Pierre, avant de passer le Borysthène, avait craint d’exposer Catherine à un danger qui devenait chaque jour plus terrible ; mais Catherine regarda cette attention du czar comme un outrage à sa tendresse et à son courage ; elle fit tant d’instances que le czar ne put se passer d’elle : l’armée la voyait avec joie à cheval, à la tête des troupes. Elle se servait rarement de voiture. Il fallut marcher au delà du Borysthène par quelques déserts, traverser le Bog, et ensuite la rivière du Tiras, qu’on nomme aujourd’hui Niester ; après quoi l’on trouvait encore un autre désert avant d’arriver à Yassi sur les bords du Pruth. Elle encourageait l’armée, y répandait la gaieté, envoyait des secours aux officiers malades, et étendait ses soins sur les soldats.

On arrive enfin à Yassi[14], où l’on devait établir des magasins. Le hospodar de Valachie Bassaraba, rentré dans les intérêts de la Porte, et feignant d’être dans ceux du czar, lui proposa la paix, quoique le grand vizir ne l’en eût point chargé : on sentit le piége ; on se borna à demander des vivres, qu’il ne pouvait ni ne voulait fournir. Il était difficile d’en faire venir de Pologne ; les provisions que Cantemir avait promises, et qu’il espérait en vain tirer de la Valachie, ne pouvaient arriver ; la situation devenait très-inquiétante. Un fléau dangereux se joignit à tous ces contretemps ; des nuées de sauterelles couvrirent les campagnes, les dévorèrent et les infectèrent : l’eau manquait souvent dans la marche, sous un soleil brûlant et dans des déserts arides ; on fut obligé de faire porter à l’armée de l’eau dans des tonneaux.

Pierre, dans cette marche, se trouvait, par une fatalité singulière, à portée de Charles XII : car Bender n’est éloigné que de vingt-cinq lieues communes de l’endroit où l’armée russe campait auprès d’Yassi. Des partis de Cosaques pénétrèrent jusqu’à la retraite de Charles ; mais les Tartares de Crimée, qui voltigeaient dans ces quartiers, mirent le roi de Suède à couvert d’une surprise. Il attendait avec impatience et sans crainte dans son camp l’événement de la guerre.

Pierre se hâta de marcher sur la rive droite du Pruth, dès qu’il eut formé quelques magasins. Le point décisif était d’empêcher les Turcs, postés au-dessous sur la rive gauche, de passer ce fleuve et de venir à lui. Cette manœuvre devait le rendre maître de la Moldavie et de la Valachie : il envoya le général Janus avec l’avant-garde pour s’opposer à ce passage des Turcs ; mais ce général n’arriva que dans le temps même qu’ils passaient sur leurs pontons : il se retira, et son infanterie fut poursuivie jusqu’à ce que le czar vînt lui-même le dégager.

L’armée du grand vizir s’avança donc bientôt vers celle du czar le long du fleuve. Ces deux armées étaient bien différentes : celle des Turcs, renforcée des Tartares, était, dit-on, de près de deux cent cinquante mille hommes ; celle des Russes n’était alors que d’environ trente-sept mille combattants. Un corps assez considérable, sous le général Renne, était au delà des montagnes de la Moldavie sur la rivière de Sireth ; et les Turcs coupèrent la communication.

Le czar commençait à manquer de vivres, et à peine ses troupes, campées non loin du fleuve, pouvaient-elles avoir de l’eau ; elles étaient exposées à une nombreuse artillerie placée par le grand vizir sur la rive gauche, avec un corps de troupes qui tirait sans cesse sur les Russes. Il paraît, par ce récit très-détaillé et très-fidèle, que le vizir Baltagi Mehemet, loin d’être un imbécile, comme les Suédois l’ont représenté, s’était conduit avec beaucoup d’intelligence. Passer le Pruth à la vue d’un ennemi, le contraindre à reculer, et le poursuivre ; couper tout d’un coup la communication entre l’armée du czar et un corps de sa cavalerie, enfermer cette armée sans lui laisser de retraite, lui ôter l’eau et les vivres, la tenir sous des batteries de canon qui la menacent d’une rive opposée : tout cela n’était pas d’un homme sans activité et sans prévoyance.

Pierre alors se trouva dans une plus mauvaise position que Charles XII à Pultava : enfermé comme lui par une armée supérieure, éprouvant plus que lui la disette, et s’étant fié comme lui aux promesses d’un prince trop peu puissant pour les tenir, il prit le parti de la retraite, et tenta d’aller choisir un camp avantageux, en retournant vers Yassi.

Il décampa dans la nuit[15] ; mais à peine est-il en marche que les Turcs tombent sur son arrière-garde au point du jour. Le régiment des gardes Préobazinski arrêta longtemps leur impétuosité. On se forma, on fit des retranchements avec les chariots et le bagage. Le même jour[16] toute l’armée turque attaqua encore les Russes. Une preuve qu’ils pouvaient se défendre, quoi qu’on en ait dit, c’est qu’ils se défendirent très-longtemps, qu’ils tuèrent beaucoup d’ennemis, et qu’ils ne furent point entamés.

Il y avait dans l’armée ottomane deux officiers du roi de Suède, l’un le comte Poniatowski, l’autre le comte de Sparre, avec quelques Cosaques du parti de Charles XII. Mes Mémoires disent que ces généraux conseillèrent au grand vizir de ne point combattre, de couper l’eau et les vivres aux ennemis, et de les forcer à se rendre prisonniers ou de mourir. D’autres Mémoires prétendent qu’au contraire ils animèrent le grand vizir à détruire avec le sabre une armée fatiguée et languissante, qui périssait déjà par la disette. La première idée paraît plus circonspecte ; la seconde, plus conforme au caractère des généraux élevés par Charles XII[17].

Le fait est que le grand vizir tomba sur l’arrière-garde au point du jour. Cette arrière-garde était en désordre. Les Turcs ne rencontrèrent d’abord devant eux qu’une ligne de quatre cents hommes ; on se forma avec célérité. Un général allemand, nommé Allard, eut la gloire de faire des dispositions si rapides et si bonnes que les Russes résistèrent pendant trois heures à l’armée ottomane sans perdre de terrain.

La discipline à laquelle le czar avait accoutumé ses troupes le paya bien de ses peines. On avait vu à Narva soixante mille hommes défaits par huit mille, parce qu’ils étaient indisciplinés ; et ici l’on voit une arrière-garde d’environ huit mille Russes soutenir les efforts de cent cinquante mille Turcs, leur tuer sept mille hommes, et les forcer à retourner en arrière.

Après ce rude combat, les deux armées se retranchèrent pendant la nuit ; mais l’armée russe restait toujours enfermée, privée de provisions et d’eau même. Elle était près des bords du Pruth, et ne pouvait approcher du fleuve : car sitôt que quelques soldats hasardaient d’aller puiser de l’eau, un corps de Turcs postés à la rive opposée faisait pleuvoir sur eux le plomb et le fer d’une artillerie nombreuse chargée à cartouche. L’armée turque, qui avait attaqué les Russes, continuait toujours de son côté à la foudroyer par son canon.

Il était probable qu’enfin les Russes allaient être perdus sans ressource par leur position, par l’inégalité du nombre, et par la disette. Les escarmouches continuaient toujours ; la cavalerie du czar, presque toute démontée, ne pouvait plus être d’aucun secours, à moins qu’elle ne combattît à pied ; la situation paraissait désespérée. Il ne faut que jeter les yeux sur la carte exacte du camp du czar et de l’armée ottomane pour voir qu’il n’y eut jamais de position plus dangereuse, que la retraite était impossible, qu’il fallait remporter une victoire complète, ou périr jusqu’au dernier, ou être esclave des Turcs[18].

Toutes les relations, tous les Mémoires du temps, conviennent unanimement que le czar, incertain s’il tenterait le lendemain le sort d’une nouvelle bataille, s’il exposerait sa femme, son armée, son empire, et le fruit de tant de travaux, à une perte qui semblait inévitable, se retira dans sa tente, accablé de douleur et agité de convulsions dont il était quelquefois attaqué, et que ses chagrins redoublaient. Seul, en proie à tant d’inquiétudes cruelles, ne voulant que personne fût témoin de son état, il défendit qu’on entrât dans sa tente. Il vit alors quel était son bonheur d’avoir permis à sa femme de le suivre. Catherine entra malgré la défense.

Une femme qui avait affronté la mort pendant tous ces combats, exposée comme un autre au feu de l’artillerie des Turcs, avait le droit de parler. Elle persuada son époux de tenter la voie de la négociation.

C’est la coutume immémoriale dans tout l’Orient, quand on demande audience aux souverains ou à leurs représentants, de ne les aborder qu’avec des présents. Catherine rassembla le peu de pierreries qu’elle avait apportées dans ce voyage guerrier, dont toute magnificence et tout luxe étaient bannis : elle y ajouta deux pelisses de renard noir ; l’argent comptant qu’elle ramassa fut destiné pour le kiaia. Elle choisit elle-même un officier intelligent qui devait, avec deux valets, porter les présents au grand vizir, et ensuite faire conduire au kiaia en sûreté le présent qui lui était réservé. Cet officier fut chargé d’une lettre du maréchal Sheremetof à Mehemet Baltagi. Les Mémoires de Pierre conviennent de la lettre : ils ne disent rien des détails dans lesquels entra Catherine ; mais tout est assez confirmé par la déclaration de Pierre lui-même, donnée en 1723, quand il fit couronner Catherine impératrice. « Elle nous a été, dit-il, d’un très-grand secours dans tous les dangers, et particulièrement à la bataille du Pruth, où notre armée était réduite à vingt-deux mille hommes. » Si le czar en effet n’avait plus alors que vingt-deux mille combattants, menacés de périr par la faim ou par le fer, le service rendu par Catherine était aussi grand que les bienfaits dont son époux l’avait comblée. Le journal manuscrit[19] de Pierre le Grand dit que, le jour même du grand combat du 20 juillet, il y avait trente et un mille cinq cent cinquante-quatre hommes d’infanterie, et six mille six cent quatre-vingt-douze de cavalerie, presque tous démontés : il aurait donc perdu seize mille deux cent quarante-six combattants dans cette bataille. Les autres Mémoires assurent que la perte des Turcs fut beaucoup plus considérable que la sienne, et qu’attaquant en foule et sans ordre, aucun des coups tirés sur eux ne porta à faux. S’il est ainsi, la journée du Pruth, du 20 au 21 juillet, fut une des plus meurtrières qu’on ait vues depuis plusieurs siècles.

Il faut, ou soupçonner Pierre le Grand de s’être trompé, lorsqu’en couronnant l’impératrice il lui témoigne sa reconnaissance « d’avoir sauvé son armée, réduite à vingt-deux mille combattants » ; ou accuser de faux son journal, dans lequel il est dit que, le jour de cette bataille, son armée du Pruth, indépendamment du corps qui campait sur le Sireth, « montait à trente et un mille cinq cent cinquante-quatre hommes d’infanterie, et à six mille six cent quatre-vingt-douze de cavalerie. » Suivant ce calcul, la bataille aurait été plus terrible que tous les historiens et tous les Mémoires pour et contre ne l’ont rapporté jusqu’ici. Il y a certainement ici quelque malentendu ; et cela est très-ordinaire dans les récits de campagnes, lorsqu’on entre dans les détails. Le plus sûr est de s’en tenir toujours à l’événement principal, à la victoire et à la défaite : on sait rarement avec précision ce que l’une et l’autre ont coûté.

À quelque petit nombre que l’armée russe fût réduite, on se flattait qu’une résistances si intrépide et si opiniâtre en imposerait au grand vizir ; qu’on obtiendrait la paix à des conditions honorables pour la Porte-Ottomane ; que ce traité, en rendant le vizir agréable à son maître, ne serait pas trop humiliant pour l’empire de Russie. Le grand mérite de Catherine fut, ce semble, d’avoir vu cette possibilité dans un moment où les généraux ne paraissaient voir qu’un malheur inévitable[20].

Nordberg, dans son Histoire de Charles XII, rapporte une lettre du czar au grand vizir, dans laquelle il s’exprime en ces mots : « Si, contre mon attente, j’ai le malheur d’avoir déplu à Sa Hautesse, je suis prêt à réparer les sujets de plainte qu’elle peut avoir contre moi… Je vous conjure, très-noble général, d’empêcher qu’il ne soit répandu plus de sang, et je vous supplie de faire cesser dans le moment le feu excessif de votre artillerie… Recevez l’otage que je viens de vous envoyer… »

Cette lettre porte tous les caractères de fausseté, ainsi que la plupart des pièces rapportées au hasard par Nordberg : elle est datée du 11 juillet, nouveau style ; et on n’écrivit à Baltagi Mehemet que le 21, nouveau style ; ce ne fut point le czar qui écrivit, ce fut le maréchal Sheremetof ; on ne se servit point dans cette lettre de ces expressions « le czar a eu le malheur de déplaire à Sa Hautesse », ces termes ne conviennent qu’à un sujet qui demande pardon à son maître ; il n’est point question d’otage : on n’en envoya point : la lettre fut portée par un officier, tandis que l’artillerie tonnait des deux côtés. Sheremetof, dans sa lettre, faisait seulement souvenir le vizir de quelques offres de paix que la Porte avait faites au commencement de la campagne par les ministres d’Angleterre et de Hollande, lorsque le divan demandait la cession de la citadelle et du port de Taganrock, qui étaient les vrais sujets de la guerre.

Il se passa quelques heures avant qu’on eût une réponse du grand vizir. On craignait que le porteur n’eût été tué par le canon, on n’eût été retenu par les Turcs. On dépêcha un second courrier[21] avec un duplicata, et on tint conseil de guerre en présence de Catherine. Dix officiers généraux signèrent le résultat que voici :

« Si l’ennemi ne veut pas accepter les conditions qu’on lui offre, et s’il demande que nous posions les armes et que nous nous rendions à discrétion, tous les généraux et les ministres sont unanimement d’avis de se faire jour au travers des ennemis. »

En conséquence de cette résolution, on entoura le bagage de retranchements, et on s’avança jusqu’à cent pas de l’armée turque, lorsque enfin le grand vizir fit publier une suspension d’armes.

Tout le parti suédois a traité dans ses Mémoires ce vizir de lâche et d’infâme, qui s’était laissé corrompre. C’est ainsi que tant d’écrivains ont accusé le comte Piper d’avoir reçu de l’argent du duc de Marlborough pour engager le roi de Suède à continuer la guerre contre le czar, et qu’on a imputé à un ministre de France d’avoir fait, à prix d’argent, le traité de Séville. De telles accusations ne doivent être avancées que sur des preuves évidentes. Il est très-rare que des premiers ministres s’abaissent à de si honteuses lâchetés, découvertes tôt ou tard par ceux qui ont donné l’argent, et par les registres qui en font foi. Un ministre est toujours un homme en spectacle à l’Europe, son honneur est la base de son crédit ; il est toujours assez riche pour n’avoir pas besoin d’être un traître.

La place de vice-roi de l’empire ottoman est si belle, les profits en sont si immenses en temps de guerre, l’abondance et la magnificence régnaient à un si haut point dans les tentes de Baltagi Mehemet, la simplicité et surtout la disette étaient si grandes dans l’armée du czar, que c’était bien plutôt au grand vizir à donner qu’à recevoir. Une légère attention de la part d’une femme qui envoyait des pelisses et quelques bagues, comme il est d’usage dans toutes les cours, ou plutôt dans toutes les Portes orientales, ne pouvait être regardée comme une corruption. La conduite franche et ouverte de Baltagi Mehemet semble confondre les accusations dont on a souillé tant d’écrits touchant cette affaire. Le vice-chancelier Schaffirof alla dans sa tente avec un grand appareil ; tout se passa publiquement, et ne pouvait se passer autrement. La négociation même fut entamée en présence d’un homme attaché au roi de Suède, et domestique du comte Poniatowski, officier de Charles XII, lequel servit d’abord d’interprète ; et les articles furent rédigés publiquement par le premier secrétaire du viziriat, nommé Hummer Effendi. Le comte Poniatowski y était présent lui-même. Le présent qu’on faisait au kiaia fut offert publiquement et en cérémonie ; tout se passa selon l’usage des Orientaux ; on se fit des présents réciproques : rien ne ressemble moins à une trahison. Ce qui détermina le vizir à conclure, c’est que dans ce temps-là même le corps d’armée commandé par le général Renne, sur la rivière de Sireth en Moldavie, avait passé trois rivières, et était alors vers le Danube, où Renne venait de prendre la ville et le château de Brahila, défendus par une garnison nombreuse commandée par un pacha. Le czar avait un autre corps d’armée qui avançait des frontières de la Pologne. Il est de plus très-vraisemblable que le vizir ne fut pas instruit de la disette que souffraient les Russes. Le compte des vivres et des munitions n’est pas communiqué à son ennemi ; on se vante, au contraire, devant lui d’être dans l’abondance, dans le temps qu’on souffre le plus. Il n’y a point de transfuge entre les Turcs et les Russes ; la différence des vêtements, de la religion et du langage, ne le permet pas. Ils ne connaissent point comme nous la désertion ; aussi le grand vizir ne savait pas au juste dans quel état déplorable était l’armée de Pierre.

Baltagi, qui n’aimait pas la guerre, et qui cependant l’avait bien faite, crut que son expédition était assez heureuse s’il remettait aux mains du Grand Seigneur les villes et les ports pour lesquels il combattait ; s’il renvoyait des bords du Danube en Russie l’armée victorieuse du général Renne, et s’il fermait à jamais l’entrée des Palus-Méotides, le Bosphore cimmérien, la mer Noire, à un prince entreprenant ; enfin s’il ne mettait pas des avantages certains au risque d’une nouvelle bataille, qu’après tout le désespoir pouvait gagner contre la force : il avait vu ses janissaires repoussés la veille, et il y avait bien plus d’un exemple de victoires remportées par le petit nombre contre le grand. Telles furent ses raisons : ni les officiers de Charles qui étaient dans son armée, ni le kan des Tartares ne les approuvèrent : l’intérêt des Tartares était de pouvoir exercer leurs pillages sur les frontières de Russie et de Pologne ; l’intérêt de Charles XII était de se venger du czar ; mais le général, le premier ministre de l’empire ottoman, n’était animé ni par la vengeance particulière d’un prince chrétien, ni par l’amour du butin qui conduisait les Tartares. Dès qu’on fut convenu d’une suspension d’armes, les Russes achetèrent des Turcs les vivres dont ils manquaient. Les articles de cette paix ne furent point rédigés comme le voyageur La Motraye le rapporte, et comme Nordberg le copie d’après lui. Le vizir, parmi les conditions qu’il exigeait, voulait d’abord que le czar s’engageât à ne plus entrer dans les intérêts de la Pologne, et c’est sur quoi Poniatowski insistait ; mais il était, au fond, convenable à l’empire turc que la Pologne restât désunie et impuissante : ainsi cet article se réduisit à retirer les troupes russes des frontières. Le kan des Tartares demandait un tribut de quarante mille sequins : ce point fut longtemps débattu, et ne passa point.

Le vizir demanda longtemps qu’on lui livrât Cantemir, comme le roi de Suède s’était fait livrer Patkul. Cantemir se trouvait précisément dans le même cas où avait été Mazeppa. Le czar avait fait à Mazeppa son procès criminel, et l’avait fait exécuter en effigie. Les Turcs n’en usèrent point ainsi ; ils ne connaissent ni les procès par contumace, ni les sentences publiques. Ces condamnations affichées et les exécutions en effigie sont d’autant moins en usage chez eux, que leur loi leur défend les représentations humaines, de quelque genre qu’elles puissent être. Ils insistèrent en vain sur l’extradition de Cantemir. Pierre écrivit ces propres paroles au vice-chancelier Schaffirof :

« J’abandonnerai plutôt aux Turcs tout le terrain qui s’étend jusqu’à Cursk : il me restera l’espérance de le recouvrer ; mais la perte de ma foi est irréparable, je ne peux la violer. Nous n’avons de propre que l’honneur : y renoncer, c’est cesser d’être monarque. »

Enfin le traité fut conclu et signé près du village nommé Falksen, sur les bords du Pruth. On convint dans le traité qu’Azof et son territoire seraient rendus avec les munitions et l’artillerie dont il était pourvu avant que le czar l’eût pris, en 1696 ; que le port de Taganrock, sur la mer de Zabache, serait démoli, ainsi que celui de Samara, sur la rivière de ce nom, et d’autres petites citadelles. On ajouta enfin un article touchant le roi de Suède, et cet article même faisait assez voir combien le vizir était mécontent de lui. Il fut stipulé que ce prince ne serait point inquiété par le czar s’il retournait dans ses États, et que d’ailleurs le czar et lui pouvaient faire la paix s’ils en avaient envie.

Il est bien évident, par la rédaction singulière de cet article, que Baltagi Mehemet se souvenait des hauteurs de Charles XII. Qui sait même si ces hauteurs n’avaient pas incliné Mehemet du côté de la paix ? La perte du czar était la grandeur de Charles, et il n’est pas dans le cœur humain de rendre puissants ceux qui nous méprisent. Enfin ce prince, qui n’avait pas voulu venir à l’armée du vizir quand il avait besoin de le ménager, accourut quand l’ouvrage qui lui ôtait toutes ses espérances allait être consommé. Le vizir n’alla point à sa rencontre, et se contenta de lui envoyer deux bachas ; il ne vint au-devant de Charles qu’à quelque distance de sa tente.

La conversation ne se passa, comme on sait, qu’en reproches. Plusieurs historiens ont cru que la réponse du vizir au roi, quand ce prince lui reprocha d’avoir pu prendre le czar prisonnier, et de ne l’avoir pas fait, était la réponse d’un imbécile. « Si j’avais pris le czar, dit-il, qui aurait gouverné son empire ? » Il est aisé pourtant de comprendre que c’était la réponse d’un homme piqué ; et ces mots qu’il ajouta : « Il ne faut pas que tous les rois sortent de chez eux, » montrent assez combien il voulait mortifier l’hôte de Bender.

Charles ne retira d’autre fruit de son voyage que celui de déchirer la robe du grand vizir avec l’éperon de ses bottes. Le vizir, qui pouvait l’en faire repentir, feignit de ne s’en pas apercevoir ; et en cela il était très-supérieur à Charles. Si quelque chose put faire sentir à ce monarque, dans sa vie brillante et tumultueuse, combien la fortune peut confondre la grandeur, c’est qu’à Pultava un pâtissier avait fait mettre bas les armes à toute son armée, et qu’au Pruth un fendeur de bois avait décidé du sort du czar et du sien : car ce vizir Baltagi Mehemet avait été fendeur de bois dans le sérail, comme son nom le signifie ; et, loin d’en rougir, il s’en faisait honneur : tant les mœurs orientales diffèrent des nôtres.

Le sultan et tout Constantinople furent d’abord très-contents de la conduite du vizir : on fit des réjouissances publiques une semaine entière ; le kiaia de Mehemet, qui porta le traité au divan, fut élevé incontinent à la dignité de boujouk imraour, grand-écuyer : ce n’est pas ainsi qu’on traite ceux dont on croit être mal servi.

Il paraît que Nordberg connaissait peu le gouvernement ottoman, puisqu’il dit que « le Grand Seigneur ménageait son vizir, et que Baltagi Mehemet était à craindre ». Les janissaires ont été souvent dangereux aux sultans, mais il n’y a pas un exemple d’un seul vizir qui n’ait été aisément sacrifié sur un ordre de son maître ; et Mehemet n’était pas en état de se soutenir par lui-même. C’est, de plus, se contredire que d’assurer dans la même page que les janissaires étaient irrités contre Mehemet, et que le sultan craignait son pouvoir.

Le roi de Suède fut réduit à la ressource de cabaler à la cour ottomane. On vit un roi qui avait fait des rois s’occuper à faire présenter au sultan des mémoires et des placets qu’on ne voulait pas recevoir. Charles employa toutes les intrigues, comme un sujet qui veut décrier un ministre auprès de son maître. C’est ainsi qu’il se conduisit contre le vizir Mehemet et contre tous ses successeurs : tantôt on s’adressait à la sultane validé par une juive, tantôt on employait un eunuque ; il y eut enfin un homme[22] qui, se mêlant parmi les gardes du Grand Seigneur, contrefit l’insensé, afin d’attirer ses regards, et de pouvoir lui donner un mémoire du roi. De toutes ces manœuvres, Charles ne recueillit d’abord que la mortification de se voir retrancher son thaim, c’est-à-dire la subsistance que la générosité de la Porte lui fournissait par jour, et qui se montait à quinze cents livres, monnaie de France. Le grand vizir, au lieu de thaim, lui dépêcha un ordre, en forme de conseil, de sortir de la Turquie.

Charles s’obstina plus que jamais à rester, s’imaginant toujours qu’il rentrerait en Pologne et dans l’empire russe avec une armée ottomane. Personne n’ignore quelle fut enfin, en 1714, l’issue de son audace inflexible, comment il se battit contre une armée de janissaires, de spahis, et de Tartares, avec ses secrétaires, ses valets de chambre, ses gens de cuisine et d’écurie ; qu’il fut captif dans le pays où il avait joui de la plus généreuse hospitalité ; qu’il retourna ensuite déguisé en courrier dans ses États, après avoir demeuré cinq années en Turquie. Il faut avouer que s’il y a eu de la raison dans sa conduite, cette raison n’était pas faite comme celle des autres hommes.


  1. Voyez l’Avertissement de Beuchot.
  2. Ce que rapporte Nordberg sur les prétentions du Grand Seigneur n’est ni moins faux ni moins puéril : il dit que le sultan Achmet envoya au czar les conditions auxquelles il accorderait la paix avant d’avoir commencé la guerre. Ces conditions étaient, selon le confesseur de Charles XII, de renoncer à son alliance avec le roi Auguste, de rétablir Stanislas, de rendre la Livonie à Charles, de payer à ce prince, argent comptant, ce qu’il lui avait pris à Pultava, et de démolir Pétersbourg. Cette pièce fut forgée par un nommé Brazey, auteur famélique d’une feuille intitulée Mémoires satiriques, historiques et amusants. Nordberg puisa dans cette source. Il paraît que ce confesseur n’était pas le confident de Charles XII. (Note de Voltaire.)
  3. Le sultan fut déterminé par le ministre français à Constantinople, M. Désaleurs, et par l’agent de Charles XII, Poniatowski. (G. A).
  4. Novembre 1710. (Note de Voltaire.)
  5. 29 novembre 1710. (Id.)
  6. Page 512.
  7. Janvier 1711. (Note de Voltaire.)
  8. Il est bien étrange que tant d’auteurs confondent la Valachie et la Moldavie. (Id.)
  9. 18 janvier 1711. (Id.)
  10. Ou Lapouchin. (Id.)
  11. 17 mars 1711. (Note de Voltaire.)
  12. Journal de Pierre le Grand. (Id.)
  13. Fait omis dans l’Histoire de Charles XII. (G. A.)
  14. 4 juillet 1711. (Note de Voltaire.)
  15. 20 juillet 1711. (Note de Voltaire.)
  16. 21 juillet 1711. (Id.)
  17. Voltaire, dans son Charles XII, présente au contraire et sans hésitation les généraux suédois comme ayant conseillé la temporisation. Voyez page 275.
  18. L’auteur de la nouvelle Histoire de Russie prétend que le czar envoya un courrier à Moscou pour recommander aux sénateurs de continuer de gouverner, s’ils apprenaient qu’il eût été fait prisonnier, leur défendre d’exécuter ceux de ses ordres donnés pendant sa captivité qui leur paraîtraient contraires à l’intérêt de l’empire, et leur ordonner de choisir un autre maître, s’ils croyaient cette élection nécessaire au salut de l’État : cependant le czarovitz Alexis vivait alors, et était en âge de gouverner ; mais il n’est question de cet ordre ni dans le Journal de Pierre Ier, ni dans aucun recueil authentique. (K.) — Voyez la note 2, page 419.
  19. Page 177 du Journal de Pierre le Grand. (Note de Voltaire.)
  20. Voltaire insiste sur les mérites de Catherine Ire par galanterie pour Catherine II. (G. A.)
  21. 21 juillet 1711. (Note de Voltaire.)
  22. Villelongue ; voyez page 308.