Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le Grand/Édition Garnier/2/Chapitre 17

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Histoire de l’empire de Russie sous Pierre le GrandGarniertome 16 (p. 621-626).

CHAPITRE XVII.
COURONNEMENT ET SACRE DE CATHERINE Ire. MORT DE PIERRE LE GRAND.

Pierre, au retour de son expédition de Perse, se vit plus que jamais l’arbitre du Nord. Il se déclara le protecteur de la famille de ce même Charles XII dont il avait été dix-huit ans l’ennemi. Il fit venir à la cour le duc de Holstein, neveu de ce monarque ; il lui destina sa fille aînée, et se prépara dès lors à soutenir ses droits sur le duché de Holstein-Slesvick ; il s’y engagea même dans un traité d’alliance qu’il conclut avec la Suède[1].

Il continuait les travaux commencés dans toute l’étendue de ses États, jusqu’au fond de Kamtschatka ; et pour mieux diriger ces travaux il établissait à Pétersbourg son académie des sciences[2]. Les arts florissaient de tous côtés ; les manufactures étaient encouragées, la marine augmentée, les armées bien entretenues, les lois observées ; il jouissait en paix de sa gloire ; il voulut la partager d’une manière nouvelle avec celle qui, en réparant le malheur de la campagne du Pruth, avait, disait-il, contribué à cette gloire même.

Ce fut à Moscou qu’il fit couronner et sacrer sa femme, Catherine[3], en présence de la duchesse de Courlande, fille de son frère aîné, et du duc de Holstein, qu’il allait faire son gendre. La déclaration qu’il publia mérite attention ; on y rappelle l’usage de plusieurs rois chrétiens de faire couronner leurs épouses ; on y rappelle les exemples des empereurs Basilide, Justinien, Héraclius, et Léon le Philosophe. L’empereur y spécifie les services rendus à l’État par Catherine, et surtout dans la guerre contre les Turcs, lorsque son armée réduite, dit-il, à vingt-deux mille hommes, en avait plus de deux cent mille à combattre. Il n’était point dit dans cette ordonnance que l’impératrice dût régner après lui ; mais il y préparait les esprits par cette cérémonie inusitée dans ses États.

Ce qui pouvait peut-être encore faire regarder Catherine comme destinée à posséder le trône après son époux, c’est que lui-même marcha devant elle à pied le jour du couronnement, en qualité de capitaine d’une nouvelle compagnie qu’-il créa sous le nom de chevaliers de l’impératrice.

Quand on fut arrivé à l’église, Pierre lui posa la couronne sur la tête ; elle voulut lui embrasser les genoux ; il l’en empêcha, et, au sortir de la cathédrale, il fit porter le sceptre et le globe devant elle. La fête fut digne en tout d’un empereur. Pierre étalait dans les occasions d’éclat autant de magnificence qu’il mettait de simplicité dans sa vie privée[4].

Ayant couronné sa femme, il se résolut enfin à donner sa fille aînée, Anne Pétrowna, au duc de Holstein. Cette princesse avait beaucoup des traits de son père ; elle était d’une taille majestueuse et d’une grande beauté. On la fiança au duc de Holstein[5], mais sans grand appareil. Pierre sentait déjà sa santé très-altérée, et un chagrin domestique, qui peut-être aigrit encore le mal dont il mourut, rendit ces derniers temps de sa vie peu convenables à la pompe des fêtes.

Catherine avait un jeune chambellan[6], nommé Moëns de La Croix, né en Russie d’une famille flamande : il était d’une figure distinguée : sa sœur, Mme de Balc, était dame d’atour de l’impératrice : tous deux gouvernaient sa maison. On les accusa l’un et l’autre auprès de l’empereur : ils furent mis en prison, et on leur fit leur procès pour avoir reçu des présents[7]. Il avait été défendu, dès l’an 1714, à tout homme en place d’en recevoir, sous peine d’infamie et de mort ; et cette défense avait été plusieurs fois renouvelée.

Le frère et la sœur furent convaincus : tous ceux qui avaient ou acheté ou récompensé leurs services furent nommés dans la sentence, excepté le duc de Holstein et son ministre, le comte de Bassevitz : il est vraisemblable même que des présents faits par ce prince à ceux qui avaient contribué à faire réussir son mariage ne furent pas regardés comme une chose criminelle.

Moëns fut condamné à perdre la tête[8], et sa sœur, favorite de l’impératrice, à recevoir onze coups de knout. Les deux fils de cette dame, l’un chambellan, et l’autre page, furent dégradés et envoyés, en qualité de simples soldats, dans l’armée de Perse.

Ces sévérités, qui révoltent nos mœurs, étaient peut-être nécessaires dans un pays où le maintien des lois semblait exiger une rigueur effrayante. L’impératrice demanda la grâce de sa dame d’atour, et son mari irrité la refusa. Il cassa, dans sa colère, une glace de Venise, et dit à sa femme : « Tu vois qu’il ne faut qu’un coup de ma main pour faire rentrer cette glace dans la poussière dont elle était sortie. » Catherine le regarda avec une douleur attendrissante, et lui dit : « Hé bien, vous avez cassé ce qui faisait l’ornement de votre palais, croyez-vous qu’il en devienne plus beau ? » Ces paroles apaisèrent l’empereur ; mais toute la grâce que sa femme put obtenir de lui fut que sa dame d’atour ne recevrait que cinq coups de knout au lieu de onze.

Je ne rapporterais pas ce fait s’il n’était attesté par un ministre témoin oculaire, qui lui-même ayant fait des présents au frère et à la sœur fut peut-être une des principales causes de leur malheur. Ce fut cette aventure qui enhardit ceux qui jugent de tout avec malignité à débiter que Catherine hâta les jours d’un mari qui lui inspirait plus de crainte par sa colère que de reconnaissance par ses bienfaits.

On se confirma dans ces soupçons cruels par l’empressement qu’eut Catherine de rappeler sa dame d’atour immédiatement après la mort de son époux, et de lui donner toute sa faveur. Le devoir d’un historien est de rapporter ces bruits publics qui ont éclaté dans tous les temps et dans tous les États à la mort des princes enlevés par une mort prématurée, comme si la nature ne suffisait pas à nous détruire ; mais le même devoir exige qu’on fasse voir combien ces bruits étaient téméraires et injustes.

Il y a une distance immense entre le mécontentement passager que peut causer un mari sévère et la résolution désespérée d’empoisonner un époux et un maître auquel on doit tout. Le danger d’une telle entreprise eût été aussi grand que le crime. Il y avait alors un grand parti contre Catherine en faveur du fils de l’infortuné czarovitz. Cependant ni cette faction ni aucun homme de la cour ne soupçonnèrent Catherine, et les bruits vagues qui coururent ne furent que l’opinion de quelques étrangers mal instruits, qui se livrèrent, sans aucune raison, à ce plaisir malheureux de supposer de grands crimes à ceux qu’on croit intéressés à les commettre. Cet intérêt même était fort douteux dans Catherine : il n’était pas sûr qu’elle dût succéder ; elle avait été couronnée, mais seulement en qualité d’épouse du souverain, et non comme devant être souveraine après lui.

La déclaration de Pierre n’avait ordonné cet appareil que comme une cérémonie, et non comme un droit de régner : elle rappelait les exemples des empereurs romains qui avaient fait couronner leurs épouses, et aucune d’elles ne fut maîtresse de l’empire. Enfin, dans le temps même de la maladie de Pierre, plusieurs crurent que la princesse Anne Pétrowna lui succéderait conjointement avec le duc de Holstein son époux, ou que l’empereur nommerait son petit-fils pour son successeur : ainsi, bien loin que Catherine eût intérêt à la mort de l’empereur, elle avait besoin de sa conservation.

Il était constant que Pierre était attaqué depuis longtemps d’un abcès et d’une rétention d’urine qui lui causait des douleurs aiguës[9]. Les eaux minérales d’Olonitz, et d’autres qu’il mit en usage, ne furent que d’inutiles secours : on le vit s’affaiblir sensiblement depuis le commencement de l’année 1724. Ses travaux, dont il ne se relâcha jamais, augmentèrent son mal et hâtèrent sa fin : son état parut bientôt mortel[10] ; il ressentit des chaleurs brûlantes qui le jetaient dans un délire presque continuel : il voulut écrire dans un moment d’intervalle que lui laissèrent ses douleurs[11], mais sa main ne forma que des caractères inlisibles, dont on ne put déchiffrer que ces mots en russe : Rendez tout à

Il cria qu’on fit venir la princesse Anne Pétrowna, à laquelle il voulait dicter ; mais lorsqu’elle parut devant son lit, il avait déjà perdu la parole, et il tomba dans une agonie qui dura seize heures. L’impératrice Catherine n’avait pas quitté son chevet depuis trois nuits ; il mourut enfin entre ses bras, le 28 janvier, vers les quatre heures du matin.

On porta son corps dans la grand’salle du palais, suivi de toute la famille impériale, du sénat, de toutes les personnes de la première distinction, et d’une foule de peuple : il fut exposé sur un lit de parade, et tout le monde eut la liberté de l’approcher, et de lui baiser la main jusqu’au jour de son enterrement, qui se fit le 10/21 mars 1725.

On a cru, on a imprimé qu’il avait nommé son épouse Catherine héritière de l’empire par son testament ; mais la vérité est qu’il n’avait point fait de testament[12], ou que du moins il n’en a jamais paru : négligence bien étonnante dans un législateur, et qui prouve qu’il n’avait pas cru sa maladie mortelle.

On ne savait point, à l’heure de sa mort, qui remplirait son trône : il laissait Pierre, son petit-fils, né de l’infortuné Alexis ; il laissait sa fille aînée, la duchesse de Holstein. Il y avait une faction considérable en faveur du jeune Pierre. Le prince Menzikoff, lié avec l’impératrice Catherine dans tous les temps, prévint tous les partis et tous les desseins. Pierre était prêt d’expirer quand Menzikoff fit passer l’impératrice dans une salle où leurs amis étaient déjà assemblés ; on fait transporter le trésor à la forteresse, on s’assure des gardes ; le prince Menzikoff gagna l’archevêque de Novogorod ; Catherine tint avec eux et avec un secrétaire de confiance, nommé Macarof, un conseil secret où assista le ministre du duc de Holstein.

L’impératrice, au sortir de ce conseil, revint auprès de son époux mourant, qui rendit les derniers soupirs entre ses bras. Aussitôt les sénateurs, les officiers généraux, accoururent au palais ; l’impératrice les harangua ; Menzikoff répondit en leur nom ; on délibéra, pour la forme, hors de la présence de l’impératrice. L’archevêque de Plescow, Théophane, déclara que l’empereur avait dit, la veille du couronnement de Catherine, qu’il ne la couronnait que pour la faire régner après lui ; toute l’assemblée signa la proclamation, et Catherine succéda à son époux le jour même de sa mort.

Pierre le Grand fut regretté en Russie de tous ceux qu’il avait formés, et la génération qui suivit celle des partisans des anciennes mœurs le regarda bientôt comme son père. Quand les étrangers ont vu que tous ses établissements étaient durables, ils ont eu pour lui une admiration constante, et ils ont avoué qu’il avait été inspiré plutôt par une sagesse extrordinaire que par l’envie de faire des choses étonnantes. L’Europe a reconnu qu’il avait aimé la gloire, mais qu’il l’avait mise à faire du bien, que ses défauts n’avaient jamais affaibli ses grandes qualités, qu’en lui l’homme eut ses taches, et que le monarque fut toujours grand. Il a forcé la nature en tout, dans ses sujets, dans lui-même, et sur la terre, et sur les eaux ; mais il l’a forcée pour l’embellir. Les arts, qu’il a transplantés de ses mains dans des pays dont plusieurs alors étaient sauvages, ont, en fructifiant, rendu témoignage à son génie, et éternisé sa mémoire ; ils paraissent aujourd’hui originaires des pays mêmes où il les a portés. Lois, police, politique, discipline militaire, marine, commerce, manufactures, sciences, beaux-arts, tout s’est perfectionné selon ses vues ; et, par une singularité dont il n’est point d’exemple, ce sont quatre femmes, montées après lui successivement sur le trône, qui ont maintenu tout ce qu’il acheva, et ont perfectionné tout ce qu’il entreprit.

Le palais a eu des révolutions après sa mort ; l’État n’en a éprouvé aucune, La splendeur de cet empire s’est augmentée sous Catherine Ire ; il a triomphé des Turcs et des Suédois sous Anne Pétrowna ; il a conquis, sous Élisabeth, la Prusse et une partie de la Poméranie ; il a joui d’abord de la paix, et il a vu fleurir les arts sous Catherine II. C’est aux historiens nationaux d’entrer dans tous les détails des fondations, des lois, des guerres, et des entreprises de Pierre le Grand ; ils encourageront leurs compatriotes en célébrant tous ceux qui ont aidé ce monarque dans ses travaux guerriers et politiques. Il suffit à un étranger, amateur désintéressé du mérite, d’avoir essayé de montrer ce que fut le grand homme qui apprit de Charles XII à le vaincre, qui sortit deux fois de ses États pour les mieux gouverner, qui travailla de ses mains à presque tous les arts nécessaires, pour en donner l’exemple à son peuple, et qui fut le fondateur et le père de son empire.

Les souverains des États depuis longtemps policés se diront à eux-mêmes : « Si, dans les climats glacés de l’ancienne Scythie, un homme, aidé de son seul génie, a fait de si grandes choses, que devons-nous faire dans des royaumes où les travaux accumulés de plusieurs siècles nous ont rendu tout facile ? »

FIN DE L HISTOIRE DE PIERRE LE GRAND.
  1. Février 1724. (Note de Voltaire.)
  2. Février 1724. (Id.)
  3. 18 mai 1724. (Id.)
  4. Il n’appela point de députés à ce couronnement, qu’il accomplit de son autorité propre.
  5. 24 novembre 1724. (Note de Voltaire.)
  6. Mémoires du comte de Bassevitz. (Id.)
  7. Voltaire, comme on voit, laisse deviner le crime d’adultère, et s’en tient à l’accusation qu’on imagina pour sauver l’honneur du czar. (G. A.)
  8. Pierre conduisit sa femme au pied de l’échafaud où était exposée la tête.
  9. Il était atteint d’une maladie honteuse, contre laquelle il luttait en secret depuis quatre ans. (G. A.)
  10. Janvier 1725. (Note de Voltaire.)
  11. Mémoires et manuscrits du comte de Bassevitz. (Id.)
  12. M. A.-A. Renouard, dans son édition des Œuvres de Voltaire, rapporte le passage suivant, extrait des Mémoires d’un voyageur qui se repose (par Dutens) :

    « Parlant un jour avec lui (le marquis de Breille) de la mort de Pierre le Grand, j’alléguai le testament de ce prince, qu’on avait produit devant le sénat de Russie, et j’ajoutai que Voltaire en avait nié l’existence dans son Histoire de la Russie. J’ai de meilleures autorités à citer, répliqua le marquis, que Voltaire et son histoire. Lorsque j’étais ambassadeur à Vienne, j’étais fort lié avec l’ambassadeur de Russie, lequel m’a dit plus d’une fois qu’il était seul avec l’impératrice Catherine dans la chambre du czar lorsqu’il mourut. Avant de déclarer sa mort, elle voulut s’assurer s’il n’avait point fait de testament ; et, n’en trouvant point dans le bureau de ce prince, ils convinrent ensemble d’en faire un, qu’elle dicta à ce même seigneur russe qui lui était dévoué ; et c’est le testament qu’on a imprimé depuis. J’avais promis le secret à l’ambassadeur russe, ajouta le marquis, et je n’en parle à présent que parce que j’ai appris qu’il est mort depuis plusieurs années. »

    Dutens n’avait pas oublié qu’il avait été maltraité par Voltaire ; voyez, dans le Dictionnaire philosophique, le mot Système, in fine.