Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 18

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CHAPITRE XVIII


Les services publics : Finances, Guerre, Police. Relations extérieures, Justice, Enseignement, Travail et Échange.

Le 20 avril, la Commune avait décidé de remplacer la Commission exécutive par les délégués des neuf commissions qui se partageaient les services publics. Ces commissions furent renouvelées le même jour. Elles avaient été assez négligées ; comment suffire aux séances quotidiennes de l’Hôtel de Ville, à sa commission, à sa mairie, — car la Commune avait surchargé ses membres de l’administration de leur arrondissement. Aussi, toute la besogne pesait sur les délégués. La plupart des élus du 20 présidaient depuis l’origine ces mêmes commissions. Ils continuèrent, comme par le passé, d’agir à peu près seuls. Visitons leurs travaux avant de nous replonger dans la bataille. Deux délégations n’exigeaient que de la bonne volonté : les subsistances et les services publics ou municipaux. L’approvisionnement se faisait par la zone neutre où M. Thiers, qui s’efforçait d’affamer Paris [1], ne pouvait empêcher les denrées de se présenter ; la plupart des équipes étant restées à leur poste, les services municipaux ne souffrirent pas trop. Quatre délégations : les finances, la guerre, la sûreté générale, les relations extérieures voulaient des aptitudes spéciales. Trois devaient exposer la philosophie de cette Révolution : l’enseignement, la justice, le travail et l’échange. Tous les délégués, hors un seul, Léo Frankel, ouvrier bijoutier, étaient des lettrés de la petite bourgeoisie.

La commission des finances, c’était Jourde, ce jeune comptable qui s’était révélé le 18 mars d’une dextérité rare. Très fin, enthousiaste aussi, avec une extrême facilité de parole, il avait conquis l’amitié de son collègue Varlin. Le premier problème de chaque matin était de nourrir trois cents ou trois cent cinquante mille personnes. Sur les 600 000 ouvriers travaillant chez un patron ou chez eux que renfermait Paris en 1870-71, il n’y en avait d’occupés que 114 000 environ dont 62 500 femmes [2]. Il fallait ensuite alimenter les différents services. Versailles, on l’a vu, n’avait laissé dans les caisses que 4 658 000 francs et Jourde voulait conserver intacts les 214 millions de titres trouvés au ministère des finances. Il y avait bien la plantureuse Banque de France ; on s’était interdit d’y toucher. La délégation en était réduite pour faire vivre et défendre Paris aux recettes des administrations : télégraphes, postes, octrois, contributions directes, douanes, halles et marchés, tabacs, enregistrement et timbre, caisse municipale, chemin de fer. La Banque de France dégorgea peu à peu les 9 400 000 francs appartenant à la ville et avança, avec l’autorisation de M. Thiers [3], 7 290 000 francs du sien. Du 20 mars au 30 avril, la Commune récolta ainsi 26 millions. Dans la même période, la guerre en prit plus de 20. L’Intendance reçut 1 813 000 francs, l’ensemble des municipalités 1 446 000, l’Intérieur 103 000, la Marine 29 000, la Justice 5 500, le Commerce 50 000, l’Enseignement mille, les Relations extérieures 112 000, les sapeurs-pompiers 100 000, la Bibliothèque nationale 80 000, la commission des barricades 44 500, l’Imprimerie nationale 100 000, l’association des tailleurs et des cordonniers 24 662. Ces proportions restèrent à peu près les mêmes du 1er mai à la chute de la Commune, Les dépenses de cette seconde période s’élèvent à 20 millions environ. Le chiffre total des dépenses du Comité Central et de la Commune pour neuf semaines est d’un peu plus de 46 300 000 francs, dont 16 696 000 fournis par la Banque et le reste par les services, l’octroi contribuant pour une douzaine de millions. Et Jules Simon d’écrire : « Jamais sous aucun régime il n’y eut autant de gaspillage d’argent. » Pendant que la Commune obtenait juste de quoi ne pas mourir, la Banque de France, acceptait 257 630 000 francs de traites tirées sur elle par Versailles pour combattre Paris.

Ces services étaient tenus par des ouvriers ou le prolétariat des employés. Partout, on suffit avec le quart des employés ordinaires. Le directeur des postes, Theisz, un oiseleur, trouva le service désorganisé, les bureaux divisionnaires fermés, les timbres cachés ou emportés, le matériel, cachets, voitures, etc., détourné, la caisse mis à sec. Des affiches apposées dans les salles et les cours ordonnaient aux employés de se rendre à Versailles sous peine de révocation. Theisz agit vite et énergiquement. Quand les employés inférieurs arrivèrent comme d’habitude pour le départ il les harangua, discuta, fit fermer les portes. Peu à peu on se rallia. Quelques employés socialistes aidèrent. Les premiers commis reçurent la direction des services. On ouvrit les bureaux divisionnaires et, en quarante-huit heures, la levée et la distribution des lettres pour Paris furent réorganisées. Des agents adroits allèrent jeter dans les bureaux de Saint-Denis et de dix lieues à la ronde les lettres pour la province. Pour l’introduction des lettres dans Paris, on laissa toute latitude à l’initiative privée qui organisa des agences. Un conseil supérieur fut institué qui augmenta les traitements des facteurs, gardiens de bureaux, chargeurs, abrégea le surnumérariat, décida que les aptitudes des travailleurs seraient constatées dorénavant par voie d’épreuves et d’examen [4].

La Monnaie fabriqua les timbres-poste, dirigée par Camélinat, monteur en bronze. Comme à l’hôtel des Postes, le directeur et les principaux employés de la Monnaie avaient parlementé, puis disparu. Camélinat, aidé de quelques amis, fit continuer les travaux, et, chacun apportant son expérience professionnelle, des améliorations dans le matériel, des méthodes nouvelles furent introduites. On monnaya l’argenterie envoyée de l’Hôtel-de-Ville [5], de la Légion d’honneur, de différentes administrations ainsi que quelques objets du culte. La Banque qui dissimulait ses lingots dut en fournir pour 1 100 000 francs, aussitôt convertis en pièces de cinq francs. On fabriqua un coin nouveau qui allait fonctionner quand les Versaillais entrèrent.

L’Assistance publique relevait aussi des Finances. Un homme de grand mérite, Treilhard, ancien proscrit de 51, réorganisa cette administration barbarement disloquée. Des médecins, des agents du service avaient abandonné les hospices. Le directeur et l’économe des Petits-Ménages d’Issy s’étaient enfuis, réduisant leurs pensionnaires à aller mendier. Des employés faisaient attendre nos blessés devant la porte des hôpitaux ; des médecins, des sœurs, prétendaient les faire rougir de leurs glorieuses blessures. Treilhard y mit bon ordre. Pour la seconde fois, depuis 1792, les malades et les infirmes trouvèrent des amis dans leurs administrateurs et bénirent la Commune qui les traitait en mère. Cet homme de cœur et de tête qui fut assassiné par les Versaillais, le 24 mai, dans la cour de l’École polytechnique, a laissé un rapport très étudié sur la suppression des bureaux de bienfaisance qui enchaînent le pauvre au gouvernement et au clergé. Il proposait de les remplacer par un bureau d’assistance dans chaque arrondissement, sous la direction d’un comité communal [6].

La télégraphie, l’enregistrement et les domaines, habilement dirigés par l’honnête Fontaine ; les services des contributions, remis entièrement sur pied par Faillet et Combault ; l’Imprimerie Nationale, que Debock et Alavoine réorganisèrent, administrèrent avec dextérité [7] ; et les autres services rattachés aux Finances, réservés d’ordinaire à la haute bourgeoisie, furent maniés avec habileté et économie — le maximum des traitements — 6 000 francs — ne fut jamais atteint — par des hommes qui n’étaient pas de la carrière et ce ne fut pas un de leur moindre crime aux yeux de la bourgeoisie versaillaise.

Comparé à celui des Finances, le service de la Guerre était une chambre obscure où tout le monde se heurtait. Les officiers, les gardes, encombraient les bureaux du ministère, réclamant des munitions, des vivres, se plaignant de n’être pas relevés. On les renvoyait à la Place, d’abord gouvernée par le colonel Henry Prodhomme, puis par Dombrowski. À l’étage inférieur, le Comité Central, installé par Cluseret, s’agitait en séances diffuses, blâmait le délégué, s’amusait à créer un insigne, recevait les mécontents, demandait des situations à l’état-major général, prétendait donner son avis sur les opérations militaires. De son côté, le comité d’artillerie, né du 18 mars, disputait les canons à la Guerre. Elle avait ceux du Champ-de-Mars et le comité ceux de Montmartre. Jamais on ne put créer un parc central, ni même savoir le nombre exact des bouches à feu. Il s’éleva à plus de onze cents, canons, obusiers, mortiers et mitrailleuses. Des pièces à longue portée restèrent, jusqu’au dernier moment, couchées le long des remparts, pendant que les forts n’avaient pour répondre aux canons monstres de la marine que des pièces de 7 et de 12 ; souvent les munitions envoyées n’étaient pas de calibre.

Le service de l’armement ne put fournir de chassepots tous les hommes en campagne et les Versaillais, après la victoire, en trouvèrent 285 000, plus 190 000 fusils à tabatière, 14 000 carabines Enfield. À côté, le désordre. « J’ai vu des comptes épouvantables au matériel d’artillerie dit, le 6 mai, Avrial ; depuis le 18 mars, il a été délivré aux officiers des milliers de revolvers à 50 francs, des armes, des épées à un prix excessif. J’avais installé un homme à moi, le Comité Central a envoyé un délégué avec une écharpe qui a mis mon homme à la porte. » Aussitôt la Commune décrète que les fonctionnaires civils et militaires coupables de concussion passeront immédiatement devant le conseil de guerre. Le 8 encore, Johannard fait une violente sortie contre les officiers d’état-major créés par le Comité Central : « De petits jeunes gens, des hommes de toutes sortes ne se gênent pas pour venir dans nos magasins choisir les armes qui leur plaisent ! »

Dès le début, la Commune s’était plaint de l’Intendance. « C’est un véritable chaos », dit-on encore le 24 avril ; Delescluze signale le mauvais équipement des hommes, qui n’ont ni pantalons, ni souliers, ni couvertures ; le 28, les plaintes redoublent ; les frères May, intendants, sont révoqués et la Commune les flétrit par une note à l’Officiel ; le 8 mai, Varlin dit que, faute de contrôle, plusieurs bataillons ont touché plusieurs fois leurs vêtements, tandis que d’autres n’en reçoivent pas.

Aussi grand le désordre à la direction des barricades qui devaient former une seconde et une troisième enceinte. Leur construction était abandonnée à un fantaisiste qui semait des travaux sans méthode et contre les plans de ses supérieurs.

Les autres services allaient de même, sans principes arrêtés, sans délimitation, les rouages engrenant à faux. Dans ce concert sans chef, chaque instrumentiste jouait ce qu’il lui plaisait, mêlant sa partition à celle du voisin. Une main ferme eût vite ramené l’harmonie. Le Comité Central, malgré sa prétention de régenter la Commune dont il disait : C’est notre fille, nous devons l’empêcher de mal tourner » était facile à réduire. Il s’était en grande partie renouvelé par des élections très disputées ; douze membres seulement de l’ancien Comité figuraient dans le second où Ed. Moreau n’avait pas été réélu ; il fallut prendre un biais pour l’introduire La jalousie de la Commune faisait seule l’importance du Comité actuel. Le comité d’artillerie, accaparé par des bruyants, eût cédé au moindre souffle ; l’Intendance et les autres services dépendaient de l’énergie du délégué.

Le général-fantôme, étendu sur son canapé, dictait des ordres, des circulaires tantôt mélancoliques, tantôt doctorales, et se retournait. Il raconta aux revues anglaises que, par ses soins, le 30 avril, 41 500 étaient encadrés, habillés, armés, et que dans la quinzaine il en aurait eu 103 000 ; tout cela avait fondu après son arrestation, les gardes nationaux n’ayant confiance qu’en lui seul. Ce charlatanisme montre l’homme. La vérité est qu’il paperassait sur place. Quelqu’un venait-il le secouer : « Que faites-vous donc ; en tel endroit il y a péril », il répondait : « Toutes mes précautions sont prises ; laissez à mes combinaisons le temps de s’accomplir. » Un jour, il arrêtait un membre du Comité Central et le Comité allait bouder rue de l’Entrepôt ; huit jours après, il courait après le Comité, le réinstallait au ministère. Vaniteux jusqu’à dire que l’ennemi l’estimait un million, il montrait de prétendues lettres de Totleben lui offrant des plans de défense. Il fit plus, demanda le 15 avril une entrevue à l’état-major allemand, l’obtint et, suivant lui, fut couvert d’éloge par le comte de Hastfeld, secrétaire du comte de Bismark.

Beaucoup d’espérances se tournaient vers son chef d’état-major Rossel, jeune radical de 28 ans, concentré, puritain, qui jetait sa gourme révolutionnaire. Capitaine d’artillerie dans l’armée de Bazaine, il avait essayé une résistance, échappé aux Prussiens. Gambetta l’avait nommé colonel du génie au camp de Nevers où il se morfondait, quand vint le 18 Mars. Il fut ébloui, vit dans Paris l’avenir de la France, le sien aussi, jeta sa démission et accourut. Quelques amis le placèrent à la 17e légion ; il fut cassant, vite impopulaire, arrêté le 3 avril. Deux membres de la Commune, Malon et Ch. Gérardin, le firent relâcher et le présentèrent à Cluseret, qui l’accepta pour chef d’état-major. Rossel crut le Comité Central une force, lui demanda des avis, rechercha les hommes qu’il croyait populaires. Sa froideur, son vocabulaire technique, sa précision de parole, son masque de grand homme enthousiasmèrent les bureaux ; ceux qui l’étudiaient remarquaient son regard fuyant, signe irrécusable d’une âme inquiète. Peu à peu, le jeune officier révolutionnaire devint à la mode, et son attitude consulaire ne déplut pas au public écœuré de l’avachissement de Cluseret.

Rien cependant ne justifiait cet engouement. Chef de l’état-major général depuis le 5 avril, Rossel laissait vaguer les services. Le seul à peu près organisé, le contrôle d’informations générales, venait de Moreau qui fournissait tous les matins la Guerre et la Commune de rapports détaillés, souvent très pittoresques, sur les opérations militaires et l’état moral de Paris.

C’était à peu près toute la police de la Commune. La Sûreté générale, qui aurait dû illuminer les moindres recoins, ne jetait qu’une lueur folâtre.

Le Comité Central avait adjoint à Duval comme délégué civil à la préfecture de police le jeune Raoul Rigault qui passait très à tort pour un lin limier. Rigault fortement tenu pouvait être un bon sous-ordre et, tant que Duval vécut, il ne broncha pas. La Commune eut le tort de le laisser à la tête d’un service où la moindre fausse manœuvre était aussi dangereuse qu’aux avant-postes. Ses amis aussi étourdis que lui, à l’exception d’un très petit nombre, Ferré, Regnard, Levraud, etc., remplirent en gaminant les fonctions les plus délicates. La commission de sûreté, qui aurait dû surveiller Rigault ne fit que le suivre. Là aussi on vivait en camarades, se passant toutes les légèretés.

Dès le 1er avril, Ranc, Vermorel interpellent Rigault qui insère à l’Officiel des décrets de son cru. Le 4, Lefrançais lui reproche de n’avoir pas notifié à la Commune, l’arrestation d’un de ses membres, Assi ; le 5, Delescluze signale les empiétements de la Sûreté générale et Lefrançais demande le remplacement de Rigault. Mais il n’y avait guère d’inflexibles à l’Hôtel-de-Ville. Beaucoup avaient combattu, comploté ensemble sous l’Empire, voyaient la révolution dans leurs amis. Rigault, se contenta de hausser les épaules avec son geste de gavroche.

On vit bientôt les souris danser autour de la Préfecture. Les journaux supprimés le matin se criaient le soir dans les rues ; les conspirateurs traversaient tous les services sans éveiller l’oreille de Rigault ou des siens. Ils ne découvrirent jamais rien ; il fallut toujours qu’on découvrît pour eux. Ils menaient les arrestations comme des marches militaires, le jour, à grand renfort de gardes nationaux. Après le décret sur les otages, ils ne trouvèrent que quelques ecclésiastiques : l’archevêque gallican Darboy, très bonapartiste ; son grand vicaire Lagarde ; le curé de la Madeleine, Deguerry sorte de Morny en soutane ; l’abbé Allard ; l’évêque de Surat ; un petit lot de jésuites et de curés dont celui de Saint-Eustache que Beslay fit relâcher. Tout le monde à la Commune n’approuvait pas ces razzias de soutanes. Vermorel, Arthur Arnould ne considèrent pas comme des otages sérieux les curés qui n’ont pas fait de politique. « Les parents, les auxiliaires des membres de l’Assemblée nationale, voilà dit Vermorel, les véritables otages. Notre but n’est pas de verser le sang des Versaillais et des otages, mais d’empêcher qu’on ne verse le nôtre. » Raoult Rigault répondit ce mot plus réfléchi que lui : « Les prêtres sont les plus puissants agents de propagande. » Ils furent, en effet, les plus puissants excitateurs contre la Commune, les plus acharnés à la répression.

La légèreté des arrestations inquiétait beaucoup de membres de la Commune. Ostyn, Clément, Theisz ne veulent pas qu’on se jette dans ce système d’arrestations à l’aventure. On n’a qu’un dévergondage de police, écrit Malon ; il eût mieux dit une fantasmagorie. Les vrais criminels en profitèrent. Des gardes nationaux avaient éventré les mystères du couvent de Picpus, découvert trois malheureuses enfermées dans des cages grillées, des instruments étranges, corselets en fer, ceintures, chevalets, casques, qui sentaient l’inquisition, un traité d’avortement, deux crânes encore couverts de cheveux. Une des prisonnières, la seule qui eût conservé la raison, raconta qu’elle vivait depuis dix années dans cette cage. La sœur qui faisait fonctions de supérieure, une grande et hardie virago, répondit à Rigault d’un ton de bon garçon. « Pourquoi avez-vous enfermé ces femmes ? — Pour rendre service à leurs familles ; elles étaient folles. Tenez, vous, messieurs, qui êtes des fils de famille, vous comprenez, on est quelquefois bien aise de cacher la folie de ses parents. — Mais vous ne connaissez donc pas la loi ? — Non, monsieur le commissaire, nous obéissons à nos supérieurs. — À qui ces livres ? — Je n’en sais rien. » — Elles firent ainsi les simples, coulèrent les nigauds. Des habitants du Xe arrondissement avaient mis à nu, dans les caveaux de l’église Saint-Laurent, des squelettes féminins. La préfecture ne fit qu’un semblant d’enquête qui n’aboutit pas.

Au-dessus de toutes ces fautes, l’idée d’humanité planait, tant cette révolution populaire était foncièrement saine. On ne trouve pas à la Sûreté de la Commune de ces mots de sang si familiers sous la Convention aux membres du Comité de sûreté générale : David : « Broyons du rouge » ; Vadier : « Coupons des têtes, ce sont des confiscations indispensables », Le chef de la Sûreté de la Commune de 71 a des mots de Chalier et de Chaumette : « La Commune a envoyé du pain à quatre-vingt-douze femmes de ceux qui nous tuent. Il n’y a pas de drapeau pour les veuves. La République a du pain pour toutes les misères et des baisers pour tous les orphelins. » Assaillie de dénonciations, la Sûreté déclare qu’elle ne tiendra aucun compte de celles qui seraient anonymes. « L’homme, disait l’Officiel, qui n’ose signer une dénonciation sert une rancune personnelle et non l’intérêt public. » Absolu fut le respect des prisonniers. Le 9 avril, la Commune repoussa sans discussion la proposition Blanchet de rendre aux otages les mauvais traitements infligés par Versailles aux prisonniers fédérés.

Les otages les plus précieux eurent toute liberté de faire venir du dehors nourriture, linge, livres, journaux, de recevoir les visites d’amis, jusqu’à des reporters de journaux étrangers. On offrit même à M. Thiers d’échanger l’archevêque, Deguerry, Bonjean, Lagarde, contre le seul Blanqui. Voici le fait :

Un des principaux de la préfecture, Levraud, avait demandé à l’archevêque d’intervenir auprès de M. Thiers pour arrêter les exécutions des prisonniers. Darboy fit une lettre pathétique et profita de l’occasion pour parler des otages. M. Thiers ne répondit pas. Un vieil ami de Blanqui, Flotte, alla proposer au Président un échange, dit que l’archevêque pouvait courir des dangers. M. Thiers fit un geste très significatif. Flotte reprit la négociation par Darboy, qui désigna Deguerry pour aller à Versailles. La préfecture, ne voulant pas se dessaisir d’un tel otage, le vicaire général Lagarde remplaça Deguerry. L’archevêque lui donna des instructions et, le 12 avril, Flotte conduisit Lagarde à la gare, et lui fit jurer de revenir si sa mission échouait. Lagarde jura : « Dussé-je être fusillé, je reviendrai… Pouvez-vous penser que je puisse, un seul instant, avoir l’idée de laisser Monseigneur seul ici ? » Au moment où le train allait partir, Flotte insista de nouveau : « Ne partez pas, si vous n’avez pas l’intention de revenir. » Le prêtre jura encore. Il partit et remit à M. Thiers une lettre où l’archevêque sollicitait l’échange. M. Thiers, feignant d’ignorer celle-là, répondit à la première qu’un journal de la Commune venait de publier. Sa réponse est un de ses chefs-d’œuvre d’hypocrisie et de mensonge : « Les faits sur lesquels vous appelez mon attention sont absolument faux, et je suis véritablement surpris qu’un prélat aussi éclairé que vous, Monseigneur… Jamais nos soldats n’ont fusillé les prisonniers ni cherché à achever les blessés. Que, dans la chaleur du combat, ils aient usé de leurs armes contre les hommes qui assassinent leurs généraux, c’est possible ; mais, le combat terminé, ils rentrent dans la générosité du caractère national. Je repousse donc. Monseigneur, la calomnie qu’on vous a fait entendre. J’affirme que jamais les soldats n’ont fusillé les prisonniers. » Le 17, Flotte reçut une lettre où Lagarde annonçait que sa présence était encore indispensable à Versailles. Flotte vint se plaindre à l’archevêque qui ne voulut pas croire à un abandon : « Il est impossible, dit-il, que M. Lagarde reste à Versailles ; il reviendra ; il me l’a juré à moi-même. » Et il remit à Flotte un billet pour le vicaire général. Lagarde répondit que M. Thiers le retenait. Le 23, Darboy écrivit encore à son vicaire général : « Au reçu de cette lettre, M. Lagarde voudra bien reprendre immédiatement le chemin de Paris et rentrer à Mazas. Ce retard nous compromet gravement et peut avoir les plus fâcheux résultats. » Lagarde ne répondit pas. M. Thiers avait refusé l’échange en s’abritant derrière la commission des Quinze. Leur prétexte fut que Blanqui donnerait une tête à l’insurrection, leur but de pousser à l’exécution des otages : la mort du gallican Darboy était double profit, ouvrant une succession convoitée par les ultramontains et faisant un martyr.

Le vicaire général Lagarde, jugeant inutile de bisser Régulus, resta modestement à Versailles. La Commune ne punit pas l’archevêque de ce manque de foi, et, quelques jours après, fit mettre sa sœur en liberté. Jamais, même aux jours de désespoir, on n’oublia les privilèges des femmes. Les coupables sœurs de Picpus et les autres religieuses, conduites à Saint-Lazare, furent enfermées dans un quartier à part.

La préfecture et la délégation de la Justice affirmèrent encore leur humanité en améliorant le régime des prisons dont tout le personnel, à l’exception des seuls directeurs, avait été conservé. De son côté, la Commune s’efforçant de garantir la liberté individuelle, décréta le 14 avril que toute arrestation serait notifiée immédiatement au délégué à la Justice et qu’aucune perquisition ne serait faite sans un mandat régulier. Des gardes nationaux, mal informés, ayant arrêté des individus réputés suspects, la Commune déclara, dans l’Officiel, que tout acte d’arbitraire serait suivi d’une destitution et d’une poursuite immédiate. Un bataillon qui cherchait des armes à la compagnie du gaz, s’était cru autorisé à saisir la caisse. La Commune fit immédiatement rapporter la somme et lever les scellés. Le commissaire de police qui arrêta Gustave Chaudey, accusé d’avoir ordonné le feu le 22 janvier — arrestation maladroite car il défendait dans le Siècle la cause parisienne — avait saisi l’argent du prisonnier ; la Commune destitua le commissaire et inséra sa destitution à l’Officiel. Pour éventer les abus de pouvoir, elle ordonna, le 23, une enquête sur l’état des détenus et les motifs de leur détention et reconnut à tous ses membres le droit de visiter les prisonniers.

Rigault, là-dessus, donna sa démission qu’on accepta : Delescluze avait dû le tancer à plusieurs reprises. Ses incartades défrayaient les journaux de Versailles. Ils accusaient sa police enfantine de terroriser Paris, représentaient comme des assassins les membres de la Commune qui refusaient de viser les condamnations de la cour martiale, disaient les détenus de droit commun mis en liberté [8] alors que l’on incarcérait le faussaire bonapartiste Taillefer, libéré le 4 Septembre. Cette bourgeoisie qui courba la tête sous les trente mille arrestations et les lettres de cachet de l’Empire, applaudit aux cinquante mille arrestations de Mai et aux milliers de perquisitions qui suivirent, hurla des années après les quarante ou cinquante perquisitions, les treize ou quatorze cents arrestations faites pendant la Commune. Elles ne dépassèrent pas ce chiffre, en deux mois de lutte ; encore les deux tiers des détenus, des réfractaires, ou des insulteurs de rue, ne furent emprisonnés que quelques jours, certains quelques heures. La province, uniquement alimentée par la presse versaillaise, croyait à ses inventions qu’amplifiait encore les circulaires de M. Thiers télégraphiant aux préfets : « Les insurgés vident les principales maisons pour en mettre les mobiliers en vente. »

Éclairer la province, provoquer son intervention, tel était le rôle de la délégation aux Relations extérieures qui, sous un vocable prétentieux, n’était seconde qu’à la Guerre. Dès le début de la Commune, la province lui avait demandé des délégués. Le 6 avril, Mégy, Amouroux, Caulet de Tauyac furent renvoyés à Marseille. Le 7, Gambon, un instant arrêté en Corse, fit une sombre relation. On écoutait à la Commune ce vieux républicain qui avait eu, sous l’Empire, le courage de refuser l’impôt. « La France sommeille, dit-il ; l’établissement de la Commune était assurée à Lyon, à Marseille et ailleurs si on avait su agir révolutionnairement. » Il demanda l’envoi de délégués partout. Depuis le 4 avril — on verra plus loin cette émotion — les départements s’agitaient de nouveau. Sauf à Marseille, la garde nationale tenait ses fusils. Au centre, à l’est, à l’ouest, au sud, on pouvait faire de puissantes diversions, troubler certaines gares, arrêter les renforts, l’artillerie dirigés sur Versailles.

La délégation se contenta d’envoyer quelques rares émissaires, sans connaissance des milieux, sans autorité. Elle fut même exploitée par des traîtres qui empochèrent son argent et livrèrent leurs instructions à Versailles. Des républicains connus, au courant des mœurs de province, s’offrirent inutilement. Là, comme ailleurs, il fallait plaire. Enfin, pour insurger la France, on exposa en tout cent mille francs.

La délégation n’expédia qu’un nombre assez restreint de documents ; un résumé éloquent et vrai de la révolution parisienne ; deux manifestes aux paysans, l’un de Mme André Léo, simple, chaleureux, très à la portée des campagnes : « Frère, on te trompe. Nos intérêts sont les mêmes. Ce que je demande, tu le veux aussi ; l’affranchissement que je réclame, c’est le tien… Ce que Paris veut en fin de compte, c’est la terre au paysan, l’outil à l’ouvrier. » Ces bonnes semences étaient emportées par des ballons libres, laissant échapper de distance en distance les imprimés. Combien se perdirent, ne tombèrent pas dans le sillon.

Cette délégation, créée uniquement pour l’extérieur, oublia à peu près le reste du monde. Par toute l’Europe, la classe ouvrière buvait avidement les nouvelles de Paris, combattait de cœur avec la grande ville devenue sa capitale, multipliait les meetings, les processions, les adresses. Ses journaux, pauvres pour la plupart, luttaient courageusement contre les calomnies de la presse bourgeoise. Le devoir de la délégation était d’alimenter ces auxiliaires précieux. Elle ne fit presque rien. Quelques journaux étrangers s’endettèrent jusqu’à sombrer pour soutenir cette Commune de Paris qui laissait tomber, faute de pain, ses défenseurs.

La délégation commit une autre faute. Aux termes de la convention militaire, l’armée allemande devait évacuer les forts de l’est de Paris après le versement par l’Etat de 500 millions. Il importait à la Commune de savoir si ce versement était fait, auquel cas Paris était complètement cerné par Versailles. Le délégué eut le tort — autorisé, il est vrai, par la Commune — d’écrire au général Fabrice commandant les forces allemandes, lequel s’empressa de communiquer la lettre à Jules Favre qui la lut à l’Assemblée versaillaise avec les commentaires voulus. La délégation se leurrait de l’idée que la Commune pourrait payer ces 500 millions et deviendrait ainsi maîtresse des forts de l’est. L’Allemand riait de cette prétention de remplacer l’État et ne ménageait pas ses bons offices à Versailles. Les fédérés ayant réarmé le fort de Vincennes serré de près par les Prussiens, l’Allemand demanda à la Commune le désarmement immédiat. La délégation fut blessée de n’avoir pas reçu la demande ; il y eut un incident pénible et le parlementaire allemand put visiter le fort. Rossel s’en plaignit dans la séance du 5 Mai. Ces pourparlers, ces mouvements inutiles permirent aux calomniateurs de dire que la Commune négociait avec l’étranger.

Contre l’astucieuse habileté de M. Thiers, cette délégation ainsi conduite ne pouvait guère peser. Quand, le 15 mai, elle appela la province aux armes et lui offrit pour délibérer le Palais du Luxembourg, la province était depuis longtemps bouclée. Elle montra, il est vrai, beaucoup de zèle à protéger les nationaux étrangers et envoya à la Monnaie l’argenterie du ministère, « que ces messieurs s’approprièrent » ne manqua pas de dire Jules Favre, le travail utile se réduisit à fort peu.

Voici les délégations vitales. Puisque la Commune est devenue, par la force des choses, le champion révolutionnaire, puisqu’elle s’arroge les droits nationaux, qu’elle proclame les droits du siècle, et, si elle meurt, laisse un drapeau sur sa tombe. Il lui suffit de formuler avec clarté des revendications accumulées depuis l’arrêt de la Révolution française.

Le délégué à la Justice n’avait qu’à résumer les réformes réclamées depuis longtemps par tous les démocrates. Il appartenait à une révolution prolétarienne de montrer l’aristocratie de notre système judiciaire ; les doctrines despotiques et arriérées du code napoléonien ; le peuple souverain, ne se jugeant jamais lui-même, jugé par une caste issue d’une autre autorité que la sienne ; la superposition absurde des juges et des tribunaux ; le tabellionat, le corps des procureurs, 40 000 notaires, avoués, huissiers, greffiers, agréés, commissaires-priseurs, avocats, prélevant chaque année plusieurs centaines de millions sur la fortune publique ; de tracer les grandes lignes d’un tribunal où le peuple réintégré dans ses droits jugerait par jury toutes les causes, civiles, commerciales, correctionnelles aussi bien que les criminelles, tribunal unique, sans autre appel que pour les vices de procédure. Le délégué se borna à nommer des notaires, huissiers, commissaires-priseurs pourvus d’un traitement fixe, nominations très inutiles en ce temps de bataille et qui avaient le tort de consacrer le principe de ces offices. À peine si quelques intentions percèrent. Le serment professionnel fut aboli ; il fut décrété que les procès-verbaux d’arrestation énonceraient les motifs et les témoins à entendre ; les papiers, valeurs et effets des détenus, durent être déposés à la caisse des dépôts et consignations. Un arrêté ordonna aux directeurs des établissements d’aliénés d’envoyer, sous quatre jours, l’état nominatif et explicatif de leurs malades. Que la Commune eût fait le jour dans ces tanières, et l’humanité serait sa débitrice.

À défaut de savoir révolutionnaire, la délégation pouvait montrer quelque instinct, traîner à la lumière les cages de Picpus, les squelettes de Saint-Laurent. Elle ne parut pas s’en occuper, et la réaction fit des gorges chaudes de ces prétendues découvertes. La délégation laissa même échapper l’occasion de rallier, au moins un jour, toute la France républicaine à la Commune. L’auteur de l’expédition du Mexique, Jecker, était venu se faire prendre à la Préfecture, où il demandait naïvement un passeport. Brave, très audacieux, il avait vécu sur l’impunité car il n’existe pas de châtiment pour ces crimes dans les légalités bourgeoises. Rien n’était plus simple que d’instruire son procès. Jecker, qui se disait dupé par l’Empire, demandait à faire des révélations. En audience publique, devant douze jurés pris au hasard, devant le monde, on pouvait reconstituer par lui l’expédition du Mexique, dévoiler les intrigues du clergé, retourner les poches des voleurs, montrer comment l’impératrice, Miramon Almonte, Morny, avaient monté le coup, pour quelle cause et pour quels hommes la France avait perdu trente mille hommes et plus d’un milliard. L’expiation pouvait s’accomplir, au grand soleil, sur la place de la Concorde, devant les Tuileries complices. Les poètes, rarement fusillés, eussent gémi peut-être ; l’innombrable victime eût battu des mains, dit : « La Révolution seule fait justice. » On négligea d’interroger Jecker.

La délégation de l’Enseignement était tenue d’écrire une des plus belles images de la Commune. Après tant d’années d’études et d’expérimentations, cette question devait sortir tout armée d’un cerveau vraiment révolutionnaire. La délégation n’a rien laissé pour témoigner devant l’avenir. Le délégué était pourtant un homme des plus instruits. Il se contenta de supprimer les crucifix des salles d’école et de faire appel à tous ceux qui avaient étudié les questions d’enseignement. Une commission fut chargée d’organiser l’enseignement primaire et professionnel ; tout son travail fut d’annoncer, le 6 mai, l’ouverture d’une école. Une autre commission pour l’enseignement des femmes fut nommée le jour de l’entrée des Versaillais.

Le rôle administratif de cette délégation se réduisit à des arrêtés peu exécutables et à quelques nominations. Deux hommes dévoués et de talent, Elie Reclus et Benjamin Gastineau, furent chargés de réorganiser la Bibliothèque nationale. Ils interdirent le prêt des livres, mettant un terme au scandale de privilégiés qui se taillaient une bibliothèque dans les collections publiques. La fédération des artistes, qui avait pour président Courbet, nommé le 16 avril membre de la Commune, et parmi ses membres le sculpteur Dalou s’occupa de rouvrir et de surveiller les musées.

On ne saurait rien de cette révolution en matière d’enseignement sans les circulaires des municipalités. Plusieurs avaient rouvert les écoles abandonnées par les congréganistes et les instituteurs de la ville, ou expulsé les frères qui étaient restés. Celle du XXe habilla et nourrit les enfants, jetant ainsi les premières bases de ces caisses des écoles, si prospères depuis. La délégation du IVe disait : « Apprendre à l’enfant à aimer et à respecter ses semblables, lui inspirer l’amour de la justice, lui enseigner qu’il doit s’instruire en vue de l’intérêt de tous, tels sont les principes de morale sur lesquels reposera désormais l’éducation communale. » — « Les instituteurs des écoles et salles d’asile, prescrivait la délégation du XVIIe, emploieront exclusivement la méthode expérimentale et scientifique, celle qui part toujours de l’exposition des faits physiques, moraux, intellectuels. » On était encore loin d’un programme complet.

Qui parlera donc pour le peuple ? — La délégation du Travail et de l’Échange. Exclusivement composée de socialistes révolutionnaires, elle s’était donnée pour objet « l’étude de toutes les réformes à introduire soit dans les services publics de la Commune, soit dans les rapports des travailleurs — hommes et femmes — avec leurs patrons ; la révision du code de commerce, des tarifs douaniers ; la transformation de tous les impôts directs et indirects ; l’établissement d’une statistique du travail. » Elle demandait aux citoyens les éléments de tous les décrets qu’elle proposerait à la Commune.

Le délégué, Léo Frankel, se fit assister par une commission d’initiative composée de travailleurs. Des registres de renseignements pour les offres et les demandes d’ouvrage furent ouverts dans les arrondissements. Sur la demande de beaucoup d’ouvriers boulangers, la délégation fit supprimer le travail de nuit, mesure d’hygiène autant que de morale. Elle prépara un projet de liquidation du Mont-de-Piété, un décret concernant les retenues sur les salaires, et appuya le décret relatif aux ateliers fermés par leurs propriétaires.

Le projet remettait gratuitement leur gage aux victimes de la guerre et aux nécessiteux. Ceux qui refuseraient d’invoquer ce dernier titre devaient recevoir leur gage en échange d’une promesse de remboursement dans cinq années. Le rapport disait en terminant :

« Il est bien entendu qu’à la liquidation du Mont-de-Piété doit succéder une organisation sociale qui donne aux travailleurs des garanties réelles de secours et d’appui en cas de chômage. L’établissement de la Commune commande de nouvelles institutions réparatrices qui mettent le travailleur à l’abri de l’exploitation du capital. »

Le décret qui abolissait les retenues sur les appointements et les salaires mettait fin à une des plus criantes iniquités du régime capitaliste, ces amendes étant infligées, souvent sous le plus futile prétexte, par le patron lui-même qui se trouve ainsi juge et partie.

Le décret relatif aux ateliers abandonnés restituait à la masse dépossédée la propriété de son travail. Une commission d’enquête, nommée par les chambres syndicales, devait dresser la statistique et l’inventaire des ateliers abandonnés qui allaient revenir aux mains des travailleurs. Ainsi, « les expropriateurs devenaient à leur tour les expropriés. » Le XXe siècle verra cette révolution. Chaque progrès du machinisme la rapproche. Plus l’exploitation se concentre dans quelques mains, plus l’armée du travail se tasse et se discipline ; bientôt, la classe des producteurs, consciente et unie, ne trouvera plus devant elle qu’une poignée de privilégiés, comme la jeune France de 89. Le plus acharné révolutionnaire socialiste, c’est le monopolisateur.

Sans doute, ce décret contenait des lacunes et appelait de sérieuses explications, surtout à l’article des associations coopératives auxquelles devaient revenir les ateliers. Il n’était pas, non plus que l’autre, applicable à cette heure de bataille et il nécessitait une foule de décrets latéraux ; il donnait au moins quelque idée des revendications ouvrières, et, n’eût-elle à son avoir que la création de la commission du Travail et de l’Échange, la révolution du 18 mars aurait plus fait pour le travailleur que jusqu’alors toutes les Assemblées bourgeoises de la France depuis le 5 mai 1789.

La délégation du Travail voulut voir clair dans les marchés de l’Intendance. Elle démontra que les rabais pèsent sur la main-d’œuvre et non sur les bénéfices des entrepreneurs qui soumissionnent à n’importe quel prix, certains de se rattraper toujours sur le travailleur. « Et la Commune est assez aveugle pour se prêter à de telles manœuvres, disait le rapport. Et, en ce moment, le travailleur se fait tuer pour ne plus subir cette exploitation ! » Le délégué demanda que les cahiers des charges indiquassent le prix de la main-d’œuvre ; que les marchés fussent, de préférence, confiés aux corporations ouvrières ; les prix fixés arbitralement avec l’Intendance, la chambre syndicale de la corporation et le délégué du Travail.

Pour surveiller la gestion financière de toutes les délégations, la Commune institua, au mois de mai, une Commission supérieure de comptabilité chargée de vérifier leurs comptes. Elle décréta aussi, nous l’avons vu, que les fonctionnaires ou fournisseurs coupables de concussion, déprédation ou vol seraient passibles du Conseil de guerre.

En résumé, sauf la délégation du Travail, où l’on cherche, les autres délégations fondamentales furent insuffisantes. Toutes commirent la même faute. Elles eurent sous la main, deux mois durant, les archives de la bourgeoise depuis 89. La Cour des comptes livrait les mystères des tripotages officiels ; le Conseil d’État, les délibérations secrètes du despotisme ; le ministère de la Justice, la servilités et les crimes des magistrats ; l’Hôtel-de-Ville, les dossiers de la Révolution française, ceux de 1815, 1830, 1848, 1851 encore inexplorés ; la préfecture de police, les dessous les plus honteux de tous les pouvoirs sociaux ; toutes les diplomaties redoutaient de voir s’ouvrir les cartons des Affaires étrangères. On pouvait étaler aux yeux du peuple l’histoire intime de la Révolution, du Directoire, du premier Empire, de la monarchie de Juillet, de 1848, de Napoléon III. Il suffisait de jeter au vent toutes les pièces en laissant à l’avenir de faire le triage. On ne publia que deux ou trois fascicules. Les délégués dormirent à côté de ces trésors sans paraître les soupçonner.

Les Louis Blanc et consorts, voyant ces avocats, ces docteurs, ces publicistes qui laissaient Jecker muet ; la Cour des comptes close, les papiers de l’Empire intacts, ne voulurent pas croire à l’ignorance et crièrent au bonapartisme. Accusation bête, démentie par mille preuves. Pour l’honneur des délégués, il faut dire la vérité entière. Aucun d’eux ne connaissait le mécanisme politique et administratif de cette bourgeoisie dont ils sortaient presque tous.




  1. Appendice VI.
  2. Audiganne. Revue des Deux Mondes, 15 mai 1871.
  3. La Banque réclama plus tard ses millions à M. Thiers qui la renvoya au Conseil d’État. Ce dernier estima la Banque trop heureuse de s’en être tirée à si bon compte et il déclara l’Etat irresponsable ainsi qu’il fut constaté à la commission du budget. Jules Simon. Le Gouvernement de M. Thiers.
  4. Appendice VII.
  5. « Les fédérés qui occupaient l’Hôtel-de-Ville ont fait usage de cuillères et de fourchettes en fer et non point d’argenterie. L’argenterie livrée à la Commune a été exactement fondue à la Monnaie ; aucune pièce n’en a été détournée. « (Rapport présenté le 9 mars 1880 au conseil municipal.)
  6. Appendice VIII.
  7. Appendice IX.
  8. Il n’y eut de mis en liberté que des condamnés militaires, un individu condamné pour vol de bois de chauffage pendant le siège, quelques inculpés, en tout vingt personnes.