Histoire de la Commune de 1871 (Lissagaray)/Chapitre 19

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CHAPITRE XIX


Les Francs-Maçons se rallient à la Commune. — Première évacuation du Fort d’Issy. — Création du Comité de salut public.

M. Thiers connaissait à fond ces impuissances. Très inquiet, à la fin de mars il se rassura vite sur cette insurrection peureuse de la Banque, ignorante de ses ressources, et dont le Conseil s’évaporait en paroles. Mais il savait la faiblesse de ses troupes, les retours foudroyants de la grande ville et craignait de brusquer la fortune. Il mettait d’ailleurs une coquetterie à jouer au soldat devant les Prussiens, installait des batteries, dirigeait les tranchées, disait à Mac-Mahon grognant d’obéir au pékin : « Je connais ces fortifications, c’est moi qui les ai faites ». Pour apaiser les intransigeants de l’Assemblée qui le harcelaient de donner l’assaut, il reçut de haut en bas les conciliateurs qui multipliaient leurs démarches et leurs combinaisons boiteuses.

Tout le monde s’en mêlait, depuis le bon et visionnaire Considérant jusqu’à l’acrobate Girardin, jusqu’à l’aide de camp de Saisset, Schœlcher, qui avait remplacé son plan de bataille du 24 mars par un plan de conciliation. On riait beaucoup de ces rencontres. Depuis la trêve de Neuilly et le : « Paris tout entier se lèvera », la Ligue des droits de Paris continuait sans rien gagner. La courageuse conduite des francs-maçons rejeta les ligueurs fort à l’arrière plan.

Le 21 avril, quand ils avaient demandé l’armistice, les francs-maçons s’étaient plaints de la loi municipale votée récemment par l’Assemblée. « Comment, leur avait répondu M. Thiers, mais c’est la plus libérale que nous ayons eue depuis quatre-vingts ans. — Pardon, et nos institutions communales de 1791 ? — Ah ! vous voulez revenir aux folies de nos pères ? — Mais enfin, vous êtes donc résolu à sacrifier Paris ? — Il y aura quelques maisons de trouées, quelques personnes de tuées, mais force restera à la loi ». Les francs-maçons avait affiché dans Paris cette horrible réponse.

La férocité du soldat toute bestiale n’était pas plus cruelle. Ces malheureux croyaient fermement que les fédérés étaient des voleurs relâchés par la Commune ou des Prussiens et qu’ils torturaient leurs prisonniers. Il y en eut qui refusèrent quelque temps toute nourriture craignant qu’on ne les empoisonnât. Les officiers, bonapartistes pour la plupart, propageaient ces histoires ; quelques-uns même y croyaient [1]. Ils arrivaient d’Allemagne dans un état de surexcitation extrême contre Paris [2], disaient publiquement : « Nous serons sans quartier contre ces canailles. » Ils donnaient l’exemple des exécutions sommaires. Le 25 avril, à la Belle-Epine, près de Villejuif, quatre gardes nationaux surpris par des chasseurs à cheval et sommés de se rendre, déposèrent leurs armes. Les soldats les emmenaient ; un officier survint et, sans mot dire, déchargea son revolver. Deux furent tués, les autres, laissés pour morts, se traînèrent jusqu’à la tranchée voisine, où l’un d’eux expira ; le quatrième fut transporté à l’ambulance.

Le 26, à la Commune, Léo Meillet raconte l’assassinat. La vengeance secoue les plus modérés. « Il faut user de représailles et fusiller les prisonniers que nous avons entre les mains ! » Plusieurs : « L’archevêque de Paris ! » Tridon : « Quand il se présente une question virile, c’est à qui l’enterrera… mais vous passez des heures à discuter de petites questions philosophiques ; aujourd’hui vous ne pouvez plus faire de représailles. » Blanchet veut qu’on fusille au petit jour les gendarmes, les mouchards en prison. Ant. Arnaud : « Qu’on exécute publiquement douze gendarmes. » Tridon : « Pourquoi prendre douze hommes pour quatre ; vous n’en avez pas le droit. » Ostyn s’oppose aux exécutions : « La Commune doit vivre par ses actes. » Vaillant : « C’est la propriété qu’il faut frapper. » Avrial et Jourde : « Qu’on procède légalement. » Arthur Arnould : « Qu’on s’en prenne à Thiers en démolissant sa maison. » Plus perspicace, le généreux Cambon s’éleva : « Si les gens de Versailles fusillent nos prisonniers, que la Commune, déclare devant la France, devant le monde, qu’elle respectera, elle, tous les prisonniers qu’elle fera, que les officiers qui forcent les hommes à marcher seront eux-mêmes respectés dans une certaine mesure. » Il conclut à une commission d’enquête. — Elle constata la réalité du crime. — La discussion vient aux questions personnelles, tellement vive que l’assemblée décide de ne pas publier le procès-verbal. L’annonce d’une délégation de francs-maçons impose un peu de calme.

Ranvier les conduisait. Les francs-maçons s’étaient réunis dans l’après-midi au théâtre du Châtelet. L’un d’eux ayant fait la motion d’aller planter les bannières maçonniques sur les remparts, mille applaudissements répondirent. Quelques opposants ne purent combattre cet enthousiasme et, séance tenante, on décida d’aller, bannière en tête, porter à l’Hôtel-de-Ville la grande résolution. La Commune reçut les délégués dans la cour d’honneur. « Si, au début, dit l’orateur Thirifocq, les francs-maçons n’ont pas voulu agir, c’est qu’ils tenaient à acquérir la preuve que Versailles ne voulait entendre aucune conciliation. Ils sont prêts, aujourd’hui, à planter leurs bannières sur les remparts. Si une seule balle les touche, les francs-maçons marcheront d’un même élan contre l’ennemi commun. » À cette déclaration, on applaudit, on s’embrasse. Jules Vallès, au nom de la Commune, tend son écharpe rouge qui cravate la bannière ; une délégation de la Commune reconduit les frères jusqu’au temple de la rue Cadet.

Ils vinrent, trois jours après, dégager leur parole. L’intervention de cette puissance mystérieuse avait jeté un grand espoir dans Paris. Le 29 au matin, une foule énorme encombrait les abords du Carrousel, rendez-vous de toutes les loges. Malgré quelques francs-maçons qui avaient protesté par affiche, à dix heures, six mille frères, représentant cinquante-cinq loges, étaient rangés dans le Carrousel. Six membres de la Commune les conduisirent à l’Hôtel-de-Ville, au milieu de la foule et des bataillons en haie. Une musique grave et d’un caractère rituel précédait le cortège ; des officiers supérieurs, les grands-maîtres, les membres de la Commune et les frères avec le large ruban bleu, vert, blanc, rouge ou noir, suivant le grade, suivaient, groupés autour de soixante-cinq bannières pour la première fois paraissant au soleil. Celle qui marchait en tête, la bannière blanche de Vincennes, montrait en lettres rouges la devise fraternelle et révolutionnaire : Aimons-nous les uns les autres. Une loge de femmes fut surtout acclamée.

Les bannières et une nombreuse délégation pénétrèrent dans l’Hôtel-de-Ville. Les membres de la Commune groupés sur le palier de l’escalier de la cour d’honneur, les attendaient. Les bannières s’étagèrent sur les degrés. Ces étendards de paix accolant le drapeau rouge, cette petite bourgeoisie qui joignait les mains avec le prolétariat sous l’image de la République, ces cris de fraternité, ranimèrent les plus découragés. Félix Pyat fit une allocution de rhéteur, bosselée d’antithèses. Le père Beslay fut bien plus éloquent, dans quelques mots coupés de larmes véritables. Un frère revendiqua l’honneur de planter le premier sur les remparts la bannière de sa loge, la Persévérance, fondée en 1790, à l’heure des grandes fédérations. Un membre de la Commune donna le drapeau rouge : « Qu’il accompagne vos bannières. Qu’aucune main ne puisse désormais nous jeter les uns contre les autres, que pour nous embrasser. » Et l’orateur Thirifocq, montrant la bannière de Vincennes : « Nous allons la présenter la première devant les rangs ennemis. Nous leur dirons : Soldats de la mère-patrie, fraternisez avec nous, venez nous embrasser… Si nous échouons, nous irons nous joindre aux compagnies de guerre. »

À la sortie de l’Hôtel-de-Ville, un ballon libre, marqué des trois points symboliques, alla semer dans l’air le manifeste de la Franc-Maçonnerie. L’immense cortège, ayant montré à la Bastille et aux boulevards ses bannières frénétiquement applaudies, arriva, vers deux heures, au rond-point des Champs-Elysées. Les obus du Mont-Valérien l’obligèrent à prendre les voies latérales pour gagner l’Arc de Triomphe. Une délégation de tous les vénérables planta les bannières depuis la porte Maillot jusqu’à la porte Bineau. La bannière blanche fut dressée au poste le plus périlleux, l’avancée de la porte Maillot ; les Versaillais cessèrent leur feu.

Les délégués et quelques membres de la Commune désignés par le sort s’avancent, bannière en tête, dans l’avenue de Neuilly. Au pont de Courbevoie, devant la barricade versaillaise, un officier les reçoit et les conduit au général Montaudon, franc-maçon lui aussi. Ils s’expliquent, demandent une trêve. Le général permet à trois délégués de se rendre à Versailles. Ce soir-là, le silence se fit de Saint-Ouen à Neuilly.

Le lendemain, les délégués revinrent. M. Thiers les avait à peine reçus. Impatient, résolu à ne rien accorder, il ne voulait plus admettre de députation. En même temps les balles versaillaises trouaient les bannières. Les francs-maçons se réunirent aussitôt salle Dourlan et décidèrent d’aller au feu avec leurs insignes. Deux jours après, la Ligue des Droits de Paris décidait qu’elle opposerait au canon de Versailles « une immense quantité de signatures. »

L’après-midi, l’Alliance républicaine des départements vint adhérer à la Commune. Millière conduisait cette armée de plusieurs milliers. Tout à fait rallié à la Commune, il avait réussi à grouper les originaires de la province. On sait ce qu’elle fournit de sang et de nerf à la grande ville. Sur les trente-cinq mille prisonniers d’origine française, avoués par les Versaillais, ils n’en comptèrent que neuf mille nés à Paris. Millière avait organisé l’Alliance par groupes départementaux et chacun d’eux s’efforçait d’éclairer sa région sur les événements de Paris, envoyait des circulaires, des prospectus, des délégués. Le 30 avril, tous les groupes, réunis dans la cour du Louvre, votèrent une adresse aux départements et vinrent à l’Hôtel-de-Ville « renouveler leur adhésion à l’œuvre patriotique de la Commune de Paris. » Des membres de la Commune descendirent pour fraterniser.

On regardait encore la manifestation, quand un bruit éclata sur la place : le fort d’Issy est évacué !

Sous le couvert de leurs batteries, les Versaillais, poussant leurs cheminements, avaient, dans la nuit du 26 au 27, surpris les Moulineaux d’où l’on pouvait gagner le parc d’Issy. Les jours suivants, soixante pièces de gros calibres concentrèrent leurs obus sur le fort, tandis que d’autres occupaient Vanves, Montrouge, les canonnières et l’enceinte. Issy répondait de son mieux ; mais les tranchées que Wetzel ne savait pas commander étaient très mal tenues. Le 29, le bombardement redoubla et les projectiles fouillèrent le parc. À minuit, les Versaillais cessaient le feu et surprenaient les fédérés des tranchées. Le 30, le fort qui n’avait reçu aucun avis de cette évacuation se réveilla entouré d’un demi-cercle de Versaillais. Le commandant Mégy se troubla, fit demander des renforts, ne reçut rien. La garnison s’émut et ces fédérés qui supportaient si bien la pluie des obus, s’effrayèrent de quelques tirailleurs. Mégy tint conseil ; l’évacuation fut décidée. On encloua les canons précipitamment et si mal qu’ils furent décloués le soir même. Le gros de la garnison sortit. Quelques hommes comprirent autrement leur devoir et voulurent rester pour sauver l’honneur. Dans la journée, un officier versaillais les somma de se rendre dans un quart d’heure, sous peine d’être passés par les armes. Ils ne répondirent pas. Les Versaillais n’osèrent pas s’aventurer.

À cinq heures, Cluseret et La Cécilia arrivèrent à Issy avec quelques compagnies ramassées à la hâte. Elles se déployèrent en tirailleurs ; à huit heures, les fédérés rentrèrent dans le fort. Sous la porte d’entrée, un enfant, Dufour, auprès d’une brouette remplie de cartouches et de gargousses, était prêt à se faire sauter, croyant entraîner la voûte avec lui. Dans la soirée, Vermorel et Trinquet amenèrent d’autres renforts et les fédérés réoccupèrent toutes les positions.

Aux premiers bruits d’évacuation, des gardes nationaux étaient venus à l’Hôtel-de-Ville interpeller la Commission exécutive. Elle affirma n’avoir donné aucun ordre d’évacuer le fort et promit de punir les traîtres, s’il y en avait. Le soir, elle arrêta Cluseret à son arrivée du fort d’Issy. Il quitta le ministère laissant une situation militaire plus mauvaise qu’à son entrée ; l’armée d’opération qu’il avait promise n’était pas réunie, l’armement ni l’équipement n’avaient progressé ; il y avait moins d’hommes sous les armes et Issy était compromis. Toute sa défense intérieure avait été d’enterrer, au Trocadéro, des canons qui, disait-il, faisaient brèche au Mont-Valérien. Plus tard, il devait rejeter son incapacité sur ses collègues, les traitant d’imbéciles, de vaniteux, accusant Delescluze de fourberie, disant que son arrestation avait tout perdu, s’appelant modestement « l’incarnation du peuple [3] ».

Cette panique d’Issy fit le Comité de salut public. Le 28 avril, à la fin de la séance, Jules Miot, une des plus belles barbes de 48, s’était levé pour demander « sans phrases » la création d’un Comité de salut public ayant autorité sur toutes les commissions et capable de « faire tomber la tête des traîtres. » Comme on le pressait d’indiquer ses raisons, il répondit solennellement qu’ « il croyait ce Comité nécessaire. » Tout le monde était d’accord pour fortifier le contrôle et l’action, la seconde Commission exécutive s’étant montrée aussi impuissante que la première ; mais que signifiait ce mot de Comité de salut public, parodie du passé, épouvantail à nigauds ? Il hurlait dans cette révolution prolétarienne, dans cet Hôtel-de-Ville d’où le Comité de salut public fit arracher Jacques Roux, Chaumette et les meilleurs amis du peuple. Malheureusement, la plupart au Conseil n’avaient lu l’histoire de la Révolution qu’avec le pouce. Ce titre ronflant les enleva. Ils auraient voté séance tenante, sans l’énergie de quelques collègues qui exigèrent une discussion. « Oui, disaient ces derniers, nous voulons une Commission vigoureuse, mais qu’on ne fasse pas du pastiche révolutionnaire. Que la Commune se réforme ; qu’elle cesse d’être un petit parlement bavard, brisant le lendemain, au caprice de sa fantaisie, ce qu’il a créé la veille. » Et ils proposaient un Comité exécutif. Les voix s’équilibrèrent.

L’affaire d’Issy départagea l’assemblée. Le 1er mai, 34 voix contre 28 enlevèrent le titre. Sur l’ensemble du projet, 45 votèrent pour et 23 contre. Plusieurs avaient voté pour, malgré le titre, dans le but unique de créer un pouvoir fort. Beaucoup motivèrent leur vote. Les uns prétendirent obéir au mandat impératif de leurs électeurs. Ceux-ci voulaient faire « trembler les lâches et les traîtres. » D’autres déclaraient tout simplement, comme Miot, que c’était une mesure indispensable. » Félix Pyat qui avait poussé Miot et soutenu violemment la proposition pour conserver l’estime des criards, avança cette puissante raison : « Pour, attendu que le mot de salut public est absolument de la même époque que les mots de République française et de Commune de Paris. » Mais Tridon : — « Contre, parce que je n’aime pas les défroques inutiles et ridicules. » Vermorel : — « Contre ; ce n’est qu’un mot, et le peuple s’est trop longtemps payé de mots. » Longuet : — « Ne croyant pas plus aux mots sauveurs qu’aux talismans et aux amulettes, je vote contre. » Vallès : — « Au nom du salut public, je m’abstiens et je proteste. » — Dix-Sept déclarèrent collectivement voter contre l’institution d’un Comité qui créerait une dictature, et plusieurs autres invoquèrent le même motif, très puéril. La Commune restait si bien souveraine que, huit jours après, elle renversait le Comité.

Les opposants refusèrent de voter pour une liste. « Je ne vois pas les hommes à mettre dans ce Comité », dit Tridon. « Nous ne pouvons, disaient-ils tous, nommer personne à une institution considérée par nous comme inutile et fatale… Nous considérons l’abstention comme la seule attitude digne, logique et politique. » — Eh oui ! c’était logique, mais en Révolution s’abstenir c’est faire litière à l’opposant.

Le scrutin ainsi flétri d’avance donna un pouvoir sans autorité. Il n’y eut que trente-sept votants. Ranvier, Antoine Arnaud, Léo Meillet, Ch. Gérardin, Félix Pyat furent nommés. Les alarmistes pouvaient se rassurer. Le seul d’une énergie véritable, Ranvier, âme droite et cœur chaud, était à la merci d’une bonté gâtée de faiblesse.

Le compte rendu de cette séance parut, très écourté, à l’Officiel qui inséra pourtant les votes motivés. Les amis de la Commune, les braves des tranchées, des forts, de la bataille, apprirent alors qu’il y avait une minorité à l’Hôtel-de-Ville. Elle s’affirmait juste au moment où Versailles démasquait ses batteries du sud. Cette minorité qui comprenait, à dix exceptions près, les plus intelligents, les éclairés de la Commune, ne put jamais s’encadrer dans la situation. L’illusion générale était qu’on durerait, à tel point qu’on prorogea de trois ans le remboursement des dettes antérieures à la Commune ; la minorité, exagérant encore, ne voulut jamais comprendre que la Commune était une barricade [4]. Quelques-uns portaient leurs principes en bouclier, comme une tête de Méduse, et n’eussent pas fait de concessions même pour la victoire, disaient : « Nous étions pour la liberté sous l’Empire, au pouvoir nous ne nous renierons pas ». Jusque dans l’exil, quelques-uns ont prétendu que la Commune avait péri par ses tendances autoritaires. Au lieu d’appliquer leur intelligence à conquérir la majorité, de transiger avec les circonstances et les faiblesses de leurs collègues, ils se cantonnèrent dans leur autonomie, attendant que tout le monde vint à eux comme avait fait Tridon.

Le siège l’avait présenté à la masse. Ses articles de la Patrie en danger égaux à ceux de Blanqui en lucide vigueur, dans les réunions publiques sa nette et mordante parole lui avaient valu soixante-cinq mille voix en février. Élu dans la Côte-d’Or où il avait de grandes terres, il quitta l’Assemblée de Bordeaux après le vote mutilateur. À l’Hôtel-de-Ville il parlait rarement et par éclats ; homme de sens autant que révolutionnaire, abhorrant les hâbleurs, quand il vit le creux des romantiques, l’insuffisance de ses anciens amis les blanquistes, il rompit avec eux et n’entraîna personne. Son caractère emporté, défiant, aigri encore par une maladie qui lui faisait uriner le sang et dont il mourut peu après la Commune, léguant sa fortune à la cause, le rendait impropre à ramener les esprits.

Ce rôle tentait Vermorel. Emprisonné après le 31 octobre, il avait défié les hommes de 48 de substantier, maintenant qu’ils tenaient les papiers de l’Empire, les calomnies dont il le poursuivaient. Après le siège, pris de grande tristesse comme tant d’autres, il se retira chez sa mère en province où les électeurs de Montmartre vinrent le chercher. L’air de la bataille sociale le ranima ; il se livra à corps perdu. Plus actif et laborieux qu’aucun, il ne sortait du Conseil que pour aller aux avant-postes. Le bruit de sa mort courut plusieurs fois. Malgré cet heureux accord de sens droit et de bravoure, il ne pouvait gagner d’autorité. Son extérieur le tuait. Trop grand, gauche, timide, avec une figure et des cheveux de séminariste, d’une parole précipitée qui semblait se battre avec sa pensée, il n’avait aucune faculté d’attraction.

La majorité avait bien plusieurs hommes sérieux qu’une attitude nette aurait ralliés ; cette minorité trop ergoteuse les rebutait. L’habileté de Pyat faisait le reste. La maladie de Delescluze souvent alité laissait le champ libre à ses artifices. Delescluze ne parlait jamais que pour l’union ; l’autre eût préféré la Commune morte que sauvée par ceux qu’il haïssait. Et il haïssait quiconque souriait de ses démences. Peu lui importait de déconsidérer l’assemblée pourvu qu’il vengeât son orgueil. Il pouvait mentir effrontément, ciseler quelque calomnie infâme, puis subitement, attendri, ouvrir les bras, dire : « Embrassons-nous ! » — Dans son journal, il insinuait que Jourde ne rendait pas ses comptes et, apostrophé par Jourde, il déclarait sur son honneur n’avoir pas voulu l’attaquer. Il accusait maintenant Vermorel d’avoir vendu le Courrier Français à l’Empire après l’avoir offert aux d’Orléans. On ne le vit jamais aux avant-postes, mais de son pas de céladon vieilli il glissait dans les couloirs, les commissions, tantôt caressant, peloteur, un vrai Barère de coulisses, tantôt patriarcal. « La Commune ! c’est mon enfant ! je l’ai gardée vingt ans ; je l’ai nourrie, bercée. » À l’entendre, on lui devait le 18 Mars. « Je n’ai pas disait-il, l’énergie de Marat, mais j’ai sa vigilance, je suis l’ami du peuple » ignorant — son savoir était de quelques adjectifs — que les titres de Marat sont le bon sens révolutionnaire, la lucidité, que Marat fut un guide sûr et qu’il ne fuyait pas la mort. Les blanquistes blaguaient Pyat en dessous, mais ils s’en servaient pour retenir les romantiques et contenir les socialistes trop argumentateurs.

Dès lors, les divergences devinrent des hostilités. La salle des séances était petite, mal aérée, troublée encore par les bruits du dehors bien que Pindy eût balayé l’Hôtel-de-Ville des parasites qui l’encombrèrent au début ; l’atmosphère, vite échauffée, enfiévrait. La discorde souffla mère de la déroute. Elle cessa cependant — que le peuple le sache aussi bien que leurs fautes — quand ils songèrent au peuple, quand leur âme s’éleva au-dessus des misérables querelles de personnes. Ils suivirent l’enterrement du philosophe Pierre Leroux qui avait défendu les insurgés de Juin, ordonnèrent la démolition de l’église Bréa élevée à la mémoire d’un traître justement puni, celle du monument expiatoire qui insulte la Révolution, et annoblirent la place d’Italie du nom de Duval. Tous les décrets socialistes passèrent à l’unanimité ; — car, bien qu’ils aient voulu se différencier, ils furent tous des socialistes. Il n’y eut qu’une voix dans le Conseil pour expulser deux de ses membres coupables de forfaitures antérieures[5]. Et nul, même au plus fort du péril, n’osa parler de capitulation.



  1. Le 12 mai, à la barricade du Petit-Vanves, un officier du génie de la division Lacretelle, 2e corps, le capitaine Rozhem, fut fait prisonnier. Amené devant le commandant de tranchée, il dit : « Je sais ce qui m’attend. Fusillez-moi ! » Le commandant haussa les épaules et conduisit le prisonnier à Delescluze. « Capitaine, dit le délégué, promettez-moi de ne pas combattre la Commune et vous êtes libre. » L’officier promit et, profondément ému, il demanda à Delescluze la permission de lui serrer la main. Depuis l’ouverture des hostilités jusqu’au 23 mai, les fédérés ne fusillèrent pas UN SEUL prisonnier officier ou soldat. Les rigueurs de la guerre ne furent appliquées qu’à trois espions et après jugement.
  2. Appendice X.
  3. Appendice XI.
  4. La minorité avait au moins 22 membres : Andrieu, Arnold, Arthur Arnould, Avrial, Beslay, Clémence, V. Clément, Courbet, Frankel, E. Gérardin, Jourde, Lefrançais, Longuet, Malon, Ostyn, Serraillier, Theisz, Tridon, Vallès, Varlin, Vermorel.
  5. Blanchet, ex-capucin, banqueroutier ; Émile Clément qui, sous l’Empire, s’était offert à la police. Raoul Rigault avait soigneusement épluché les dossiers de la préfecture.