Introduction à l’étude de la médecine expérimentale/Troisième partie/Chapitre III

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Chapitre III : De l’investigation et de la critique appliquées à la médecine expérimentale[modifier]

Les procédés d’investigation et de critique scientifiques ne sauraient différer d’une science à l’autre, et à plus forte raison dans les diverses parties d’une même science. Il sera donc facile de montrer que les règles que nous avons indiquées dans le chapitre précédent pour les recherches physiologiques sont absolument les mêmes que celles qu’il convient de suivre pour la pathologie et pour la thérapeutique. Ce qui veut dire que les méthodes d’investigation dans les phénomènes de la vie doivent être les mêmes à l’état normal et à l’état pathologique. C’est là un principe qui nous paraît fondamental dans les sciences biologiques.

I De l’investigation pathologique et thérapeutique[modifier]

En pathologie et en thérapeutique, comme en physiologie, l’investigation scientifique a pour point de départ tantôt un fait fortuit ou survenu par hasard, tantôt une hypothèse, c’est-à-dire une idée.

J’ai entendu parfois émettre par des médecins l’opinion que la médecine n’est pas une science, parce que toutes les connaissances que l’on possède en médecine pratique sont empiriques et-nées du hasard, tandis que les connaissances scientifiques se déduisent avec certitude d’une théorie ou d’un principe. Il y a là une erreur que je désire faire remarquer.

Toutes les connaissances humaines ont forcément commencé par des observations fortuites. L’homme ne pouvait en effet avoir la connaissance des choses qu’après les avoir vues, et la première fois c’est nécessairement par hasard qu’il a dû les voir. Ce n’est qu’après avoir acquis un certain nombre de notions, par l’observation, que l’homme a raisonné sur ce qu’il avait observé d’abord par hasard, puis il a été conduit à se faire des idées sur les choses, à rapprocher les faits anciens et à en déduire de nouveaux qui leur étaient analogues ; en un mot, il a été amené, après l’observation empirique, à trouver d’autres faits, non plus par pur hasard, mais par induction.

Au fond l’empirisme, c’est-à-dire l’observation ou l’expérience fortuite, a donc été l’origine de toutes les sciences, il en a été forcément la première période. Mais l’empirisme n’est un état permanent dans aucune science. Dans les sciences complexes de l’humanité, l’empirisme gouvernera nécessairement la pratique bien plus longtemps que dans les sciences plus simples. Aujourd’hui la pratique médicale est empirique dans le plus grand nombre des cas ; mais cela ne veut pas dire que la médecine ne sortira jamais de l’empirisme. Elle en sortira plus difficilement à cause de la complexité des phénomènes, mais c’est une raison pour redoubler d’effort et pour entrer dans la voie scientifique aussitôt qu’on le pourra. En un mot l’empirisme n’est point la négation des sciences expérimentales, comme semblent le croire certains médecins, ce n’en est que le premier état. Il faut ajouter même que l’empirisme ne disparaît jamais complètement d’aucune science. Les sciences, en effet, ne s’illuminent pas dans toutes leurs parties à la fois ; elles ne se développent que successivement. En physique et en chimie, il est des parties où l’empirisme existe encore ; ce qui le prouve, c’est que tous les jours on y fait des découvertes par hasard, c’est-à-dire imprévues par les théories régnantes. Je conclurai donc que dans les sciences on ne fait des découvertes que parce que toutes ont encore des parties obscures. En médecine, les découvertes à faire sont plus nombreuses, car l’empirisme et l’obscurité règnent presque partout. Cela prouve que cette science si complexe est plus arriérée que d’autres, mais voilà tout.

Les observations médicales nouvelles se font généralement par hasard ; si un malade porteur d’une affection jusqu’alors inconnue entre dans un hôpital ou vient consulter un médecin, c’est bien par hasard que le médecin rencontre ce malade. Mais c’est exactement de la même manière qu’un botaniste rencontre dans la campagne une plante qu’il ne connaissait pas, et c’est aussi par hasard qu’un astronome aperçoit dans le ciel une planète dont il ignorait l’existence. Dans ces circonstances, l’initiative du médecin consiste à voir et à ne pas laisser échapper le fait que le hasard lui a offert et son mérite se réduit à l’observer avec exactitude. Je ne puis entrer ici dans l’examen des caractères que doit avoir une bonne observation médicale. Il serait également fastidieux de rapporter des exemples d’observations médicales faites par hasard ; elles fourmillent dans les ouvrages de médecine et tout le monde en connaît. Je me bornerai donc à dire d’une manière générale que, pour faire une bonne observation médicale, il est non seulement nécessaire d’avoir l’esprit d’observation, mais il faut de plus être physiologiste. On interprétera mieux les significations diverses d’un phénomène morbide, on lui donnera sa valeur réelle et on ne tombera point dans l’inconvénient que Sydenham reprochait à certains médecins de mettre des phénomènes importants d’une maladie sur le même plan que d’autres phénomènes insignifiants et accidentels, comme un botaniste qui décrirait les morsures de chenilles au nombre des caractères d’une plante[1]. Il faut apporter du reste dans l’observation d’un phénomène pathologique, c’est-à-dire d’une maladie, exactement les mêmes conditions d’esprit et la même rigueur que dans l’observation d’un phénomène physiologique. Il ne faut jamais aller au-delà du fait et être en quelque sorte le photographe de la nature.

Mais une fois l’observation médicale bien posée, elle devient, comme en physiologie, le point de départ d’idées ou d’hypothèses que le médecin expérimentateur est conduit à vérifier par de nouvelles observations faites sur les malades ou par des expérimentations instituées sur les animaux.

Nous avons dit qu’il arrive souvent qu’en faisant une recherche physiologique, il surgit un fait nouveau qu’on ne cherchait pas, cela se voit également en pathologie. Il me suffira de citer, pour le prouver, l’exemple récent de Zenker qui, en poursuivant la recherche de certaines altérations du système musculaire dans la fièvre typhoïde, trouva des trichines qu’il ne cherchait pas[2]. En pathologie comme en physiologie, le mérite de l’investigateur consiste à poursuivre dans une expérience ce qu’il y cherche, mais à voir en même temps ce qu’il ne cherchait pas.

L’investigation pathologique peut aussi avoir pour point de départ une théorie, une hypothèse ou une idée préconçue. Il serait facile de donner des exemples qui prouveraient qu’en pathologie comme en physiologie, des idées absurdes peuvent parfois conduire à des découvertes utiles, de même qu’il ne serait pas difficile de trouver des arguments pour prouver que les théories même les plus accréditées ne doivent être regardées que comme des théories provisoires et non comme des vérités absolues auxquelles il faille faire plier les faits.

L’investigation thérapeutique rentre exactement dans les mêmes règles que l’investigation physiologique et pathologique. Tout le monde sait que le hasard a été le premier promoteur de la science thérapeutique, et que c’est par hasard qu’on a observé les effets de la plupart des médicaments. Souvent aussi les idées ont guidé le médecin dans ses essais thérapeutiques, et il faut dire aussi que souvent c’étaient des théories ou des idées les plus étranges ou les plus absurdes. Il me suffira de citer les théories de Paracelse qui déduisaient l’action des médicaments d’après des influences astrologiques, et de rappeler les idées de Porta qui donnait aux plantes des usages médicamentaux déduits de la ressemblance de ces plantes avec certains organes malades ; ainsi la carotte guérissait la jaunisse ; la pulmonaire, la phthisie, etc.[3].

En résumé, nous ne saurions établir aucune distinction fondée entre les méthodes d’investigation que l’on doit appliquer en physiologie, en pathologie et en thérapeutique. C’est toujours la même méthode d’observation et d’expérimentation immuable dans ses principes, offrant seulement quelques particularités dans l’application suivant la complexité relative des phénomènes. Nous ne saurions trouver, en effet, aucune différence radicale entre la nature des phénomènes physiologiques, pathologiques et thérapeutiques. Tous ces phénomènes dérivent de lois qui, étant propres à la matière vivante, sont identiques dans leur essence et ne varient que par les conditions diverses dans lesquelles les phénomènes se manifestent. Nous verrons, plus tard, que les lois physiologiques se retrouvent dans les phénomènes pathologiques d’où il suit que la véritable base scientifique de la thérapeutique doit être donnée par la connaissance de l’action physiologique des causes morbides, des médicaments ou des poisons, ce qui est exactement la même chose.

II De la critique expérimentale pathologique et thérapeutique[modifier]

C’est la critique des faits qui donne aux sciences leur véritable caractère. Toute critique scientifique doit ramener les faits au rationalisme. Si, au contraire, la critique est ramenée à un sentiment personnel, la science disparaît parce qu’elle repose sur un critérium qui ne peut ni se prouver ni se transmettre ainsi que cela doit avoir lieu pour les vérités scientifiques. J’ai souvent entendu des médecins à qui l’on demandait la raison de leur diagnostic répondre : je ne sais pas comment je reconnais tel cas, mais cela se voit ; ou bien quand on leur demandait pourquoi ils administraient certains remèdes, ils répondaient qu’ils ne sauraient le dire exactement, et que d’ailleurs ils n’étaient pas tenus d’en rendre raison, puisque c’était leur tact médical et leur intuition qui les dirigeaient. Il est facile de comprendre que les médecins qui raisonnent ainsi nient la science. Mais, en outre, on ne saurait s’élever avec trop de force contre de semblables idées qui sont mauvaises non seulement parce qu’elles étouffent pour la jeunesse tout germe scientifique, mais parce qu’elles favorisent surtout la paresse, l’ignorance et le charlatanisme. Je comprends parfaitement qu’un médecin dise qu’il ne se rend pas toujours compte d’une manière rationnelle de ce qu’il fait et j’admets qu’il en conclue que la science médicale est encore plongée dans les ténèbres de l’empirisme ; mais qu’il parte de là pour élever son tact médical ou son intuition à la hauteur d’un critérium qu’il prétend ensuite imposer sans autre preuve, c’est ce qui est complètement antiscientifique.

La seule critique scientifique qui existe en pathologie et en thérapeutique comme en physiologie est la critique expérimentale, et cette critique, qu’on se l’applique à soi-même ou aux travaux des autres, doit toujours être fondée sur le déterminisme absolu des faits. La critique expérimentale, ainsi que nous l’avons vu, doit faire repousser la statistique comme base de la science pathologique et thérapeutique expérimentales. Il faudra en pathologie et en thérapeutique répudier les faits indéterminés, c’est-à-dire ces observations mal faites ou parfois même imaginées que l’on apporte sans cesse comme des objections perpétuelles. Ce sont, comme en physiologie, des faits bruts qui ne sauraient entrer dans le raisonnement scientifique qu’à la condition d’être déterminés et exactement définis dans leurs conditions d’existence.

Mais le caractère de la critique en pathologie et en thérapeutique, c’est d’exiger avant tout l’observation ou l’expérience comparative. En effet, comment un médecin pourra-t-il juger l’influence d’une cause morbifique s’il n’élimine par une expérience comparative toutes les circonstances accessoires qui peuvent devenir des causes d’erreurs et lui faire prendre de simples coïncidences pour des relations de cause à effet. En thérapeutique surtout la nécessité de l’expérience comparative a toujours frappé les médecins doués de l’esprit scientifique. On ne peut juger de l’influence d’un remède sur la marche et la terminaison d’une maladie, si préalablement on ne connaît la marche et la terminaison naturelles de cette maladie. C’est pourquoi Pinel disait dans sa clinique : Cette année nous observerons les maladies sans les traiter, et l’année prochaine nous les traiterons. On doit scientifiquement adopter l’idée de Pinel sans cependant admettre cette expérience comparative à longue échéance qu’il proposait. En effet, les maladies peuvent varier dans leur gravité d’une année à l’autre ; les observations de Sydenham sur l’influence indéterminée ou inconnue de ce qu’il appelle le génie épidémique sont là pour le prouver. L’expérience comparative exige donc, pour être valable, d’être faite dans le même temps et sur des malades aussi comparables que possible. Malgré cela, cette comparaison est encore hérissée de difficultés immenses que le médecin doit chercher à diminuer ; car l’expérience comparative est la condition sine qua non de la médecine expérimentale et scientifique, autrement le médecin marche à l’aventure et devient le jouet de mille illusions. Un médecin qui essaye un traitement et qui guérit ses malades est porté à croire que la guérison est due à son traitement. Souvent des médecins se vantent d’avoir guéri tous leurs malades par un remède qu’ils ont employé. Mais la première chose qu’il faudrait leur demander, ce serait s’ils ont essayé de ne rien faire, c’est-à-dire de ne pas traiter d’autres malades ; car, autrement, comment savoir si c’est le remède ou la nature qui a guéri ? Gall a écrit un livre assez peu connu[4] sur cette question de savoir quelle est la part de la nature et de la médecine dans la guérison des maladies, et il conclut tout naturellement que cette part est fort difficile à faire. Tous les jours on peut se faire les plus grandes illusions sur la valeur d’un traitement si on n’a pas recours à l’expérience comparative. J’en rappellerai seulement un exemple récent relatif au traitement de la pneumonie. L’expérience comparative a montré en effet que le traitement de la pneumonie par la saignée, que l’on croyait très efficace, n’est qu’une illusion thérapeutique[5].

De tout cela je conclurai donc que l’observation et l’expérience comparatives sont la seule base solide de la médecine expérimentale, et que la physiologie, la pathologie et la thérapeutique doivent être soumises aux lois de cette critique commune.


  1. Sydenham, Médecine pratique. Préface, p. 12.
  2. Voy. Rapport des prix de médecine et de chirurgie pour 1864 (Compt. rendus de l’Acad. des sciences).
  3. Voyez Chevreul, Considérations sur l’histoire de la partie de la médecine qui concerne la prescription des remèdes (Journal des savants)
  4. Gall, Philosophische medicinische Untersuchungen über kunst und Natur un gesunden und kranken Zustanddes Menschen. Leipzig, 1800.
  5. Béclard, Rapport général sur les prix décernés en 1862 (Mémoires de l’Académie de médecine. Paris, 1863, t. XXVI, p. xxiii).