L’île de Madagascar/05

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’île de Madagascar
Emile Blanchard


L’ILE

DE MADAGASCAR


LES TENTATIVES DE COLONISATION. — LA NATURE DU PAYS. — UN VOYAGE SCIENTIFIQUE.


V.

UNE RÉCENTE EXPLORATION DE LA GRANDE-TERRE[1].

I.

Les préoccupations que Madagascar a fait naître depuis plus de deux siècles se sont modifiées avec les circonstances politiques ; elles ne se sont pas amoindries. Jamais nous ne pourrons oublier que pendant de longues années le drapeau de la France a flotté sur cette terre, et nous nous réjouissons encore, grâce à la possession de Sainte-Marie et de Nossi-Bé, de ne pas perdre de vue les rivages où sont morts nos anciens colons. L’intérêt que la nature spéciale de la grande île africaine a inspiré à des investigateurs d’une autre époque s’accroît avec le progrès de la science. Aujourd’hui la configuration générale du pays est tracée, les richesses du sol sont entrevues, le caractère de la végétation et de la population animale est constaté par des observations déjà nombreuses, les différentes races d’hommes répandues sur le territoire sont distinguées entre elles d’une manière assez précise, le changement que des influences étrangères peuvent produire chez une nation barbare est attesté par le régime actuel des Ovas ; on s’enflamme aisément à l’idée d’en savoir davantage, car on sent que de toute nouvelle étude sérieuse jaillira une lumière sur une question importante. Les explorations de Madagascar ayant jusqu’ici toujours été restreintes aux parties voisines du littoral et à une région de l’intérieur très circonscrite, il s’agissait d’acquérir des notions exactes sur l’ensemble de l’île ; mais l’espoir d’atteindre ce but était problématique : les voyageurs comme les résidens affirmaient qu’il était impossible de franchir certaines limites. En présence des résultats obtenus par les recherches exécutées prés des côtes, d’importantes découvertes semblaient assurées à l’investigateur instruit qui réussirait à pénétrer dans les contrées encore fermées aux Européens ; — une addition notable à nos connaissances géographiques n’était pas douteuse. Seulement on n’espérait guère voir un homme assez épris de la science pour s’attribuer une pareille tâche et pour ne faiblir ni devant les difficultés ni devant le péril. Ce que personne n’attendait s’est réalisé. Après plusieurs tentatives infructueuses, M. Alfred Grandidier, seul, sans assistance étrangère d’aucun genre, est parvenu à se jeter au cœur du pays, et trois fois, sous différentes latitudes, il a traversé dans toute sa largeur la grande île africaine.

Estienne de Flacourt a tracé le premier la description d’une partie considérable du littoral de Madagascar et présenté le tableau fidèle des ressources naturelles de cette région, des coutumes et de l’état social des habitans. L’œuvre est restée précieuse parce qu’elle offre un ensemble d’observations rapportées avec conscience et recueillies avec sagacité. Des membres de la mission anglaise de Tananarive ont eu le mérite de faire connaître les Ovas et leur territoire ; un Français qui a su vaincre des obstacles que nul encore n’avait vaincus vient aujourd’hui nous rendre le même service à l’égard de vastes étendues de la Grande-Terre jusqu’à présent inexplorées, nous fournir des renseignemens qui permettront sans doute de remonter à l’origine des principaux peuples de Madagascar, nous donner par ses découvertes la possibilité d’éclaircir plusieurs questions d’histoire naturelle et d’entrevoir une époque où la grande île africaine était habitée par des êtres infiniment remarquables dont les espèces sont maintenant éteintes. C’est assez pour captiver l’intérêt, et c’est une satisfaction de tenir d’un compatriote de nouvelles informations d’un caractère vraiment scientifique sur la terre lointaine qu’on a regardée si longtemps parmi nous comme une possession française. Les magnifiques résultats des travaux accomplis en Chine, en Mongolie et au Thibet par l’abbé Armand David[2] nous ont inspiré un peu de fierté pour notre pays : la récente exploration de Madagascar nous ramène à ce sentiment. De nos jours, on a rarement à parler de voyages qui réalisent un progrès bien notable dans la connaissance du monde. Des conditions fort diverses sont indispensables pour assurer le succès de pareilles entreprises ; il faut, sans souci des dangers et des privations, avoir contracté l’habitude de vivre au milieu de pays sauvages où souvent on ne trouve d’autre lit que la terre, d’autre couverture que son manteau, d’autre abri qu’un arbre ou le creux d’un rocher, il faut surtout être familiarisé avec des notions scientifiques assez variées et assez profondes pour saisir l’intérêt de tout ce qui s’offre à l’attention ; il faut enfin ne jamais reculer devant un travail opiniâtre. Les récoltes de l’investigateur deviennent les principales sources d’information et les témoins irrécusables de l’œuvre exécutée ; encore reste-t-il des observations impossibles à vérifier, des appréciations qui échappent au contrôle direct. A cet égard, notre confiance sera réglée d’après l’estime que nous inspirent le caractère, le talent, la rectitude d’esprit de l’auteur. Il est donc nécessaire de dire comment l’explorateur de Madagascar s’est préparé pour son voyage, comment il est arrivé au succès ; l’exemple d’ailleurs est bon à citer. Si par hasard il venait à toucher quelques hommes jeunes, indépendans, capables de préférer à l’oisiveté le bonheur de se distinguer par d’utiles et nobles travaux, tout le monde devrait applaudir.

Le voyageur était assez favorisé du sort pour obéir à ses penchans et adopter le genre de vie qui lui plaisait. Bientôt l’emploi de ses jeunes années fut décidé et un plan fort simple arrêté ; il avait formé le dessein de visiter des terres lointaines, de ne négliger aucune occasion d’acquérir une instruction suffisante pour se livrer avec fruit à des recherches scientifiques. L’ambition du jeune homme était d’élucider des points obscurs de l’histoire de l’humanité, de remplir des lacunes de la géographie, de faire quelques conquêtes profitables à l’histoire naturelle, de contribuer à l’avancement de la physique du globe. Assez souvent un rêve de ce genre agite l’esprit de ceux qui aiment les aventures, et d’ordinaire le rêve s’évanouit ou l’entreprise demeure stérile : l’ignorance a paralysé l’effort, le courage a cédé devant la peine ou le péril, la résolution a manqué en présence des obstacles. Cette fois rien n’a fait défaut.

En compagnie d’un frère aîné et d’un savant alors ignoré, aujourd’hui célèbre[3], M. Alfred Grandidier partait pour l’Amérique du Sud vers la fin de l’année 1857 ; il avait vingt ans, assez d’illusions pour soutenir son ardeur, assez de fermeté pour ne pas craindre les déceptions. Les deux frères étaient chargés par le ministre de l’instruction publique d’une mission scientifique, — une mission qui ne coûtait absolument rien à l’état et n’avait d’autre avantage que d’assurer aux voyageurs bon accueil près des autorités, considération près des habitans. MM. Grandidier visitèrent les parties les moins fréquentées du Pérou, de la Bolivie, du Chili, du Brésil, et cinq fois ils franchirent les Cordillères. Ils s’étaient préparés à descendre le rio Madre de Dios jusqu’à l’Amazone et à traverser ainsi une immense région encore inconnue. Ce beau projet échoua par suite de la dispersion des gens de l’escorte ; plusieurs avaient succombé à la maladie, les uns ensuite avaient pris peur et s’étaient sauvés, les autres, épuisés de fatigue, se refusèrent à marcher. Sans avoir donné tous les résultats qu’il était permis de souhaiter, le voyage cependant n’a pas été stérile ; des études sur les mœurs et les usages des populations, des recherches de minéralogie et de botanique ont été très favorablement appréciées[4]. M. Alfred Grandidier estime qu’il n’a fait qu’un premier pas, et, maintenant seul, il poursuivra longtemps encore la carrière des voyages. Au retour d’Amérique, il avait pris la résolution de visiter une autre partie du monde ; les contrées méridionales de l’Asie l’attiraient ; dès les premiers jours de l’année 1862, il s’embarque pour l’Inde. En ce pays, dont les richesses de tout genre ont prodigieusement occupé les savans, aucun sujet ne le frappe par le caractère de la nouveauté ; le voyageur, sans doute un peu déçu, ne perd pas courage, et consacre deux années à l’étude des idiomes et de l’histoire des Hindous, — excellente préparation à des recherches qui plus tard seront entreprises sur un terrain moins fouillé que la patrie des adorateurs de Vishnou. Affaibli par des fièvres contractées dans les jongles de l’île de Ceylan, M. Grandidier quitte l’Asie, et s’arrête sur la côte orientale d’Afrique. Un séjour à l’île de Zanzibar est l’occasion d’observer une faune intéressante, de noter d’utiles remarques sur la flore, d’examiner des hommes de différentes races, de recueillir des documens sur le commerce du pays. Le voyageur avait parcouru de vastes espaces de l’ancien et du nouveau monde, et, s’apercevant alors qu’il ne suffit pas d’aller loin pour faire de brillantes découvertes, il songeait à s’aventurer chez les peuples sauvages. Un moment, le bruit de la reconnaissance des sources du Nil par le capitaine Speke lui donne le désir de visiter le fameux lac Nyanza, mais bientôt c’est Madagascar qui s’empare de son esprit. Madagascar ! une terre intéressante par les souvenirs, une terre où la nature a des magnificences et des étrangetés presque sans pareilles : seule, la ceinture de l’île a été explorée ; en pénétrant à l’intérieur, il sera donc possible de rassembler les matériaux tout neufs d’une œuvre considérable. A cette pensée succède une décision bien arrêtée.

M. Grandidier avait appris à voyager, et s’était instruit sur une foule de sujets ; désormais il saura reconnaître ce qui est digne d’attention, distinguer ce qui réclame une observation précise, une recherche approfondie. Au printemps de l’année 1865, plein d’espoir dans le succès, il aborde la grande île africaine sur la langue de terre située en face de notre colonie de Sainte-Marie, la Pointe-à-Larrée. La préférence donnée à ce point de débarquement avait été déterminée par de sérieux motifs ; il s’agissait d’éviter la route ordinaire de Tamatave à Tananarive et surtout d’échapper à la surveillance des Ovas, qui n’avaient jamais permis aux Européens de s’avancer dans l’intérieur du pays. Par malheur, la vigilance des chefs était extrême ; à cette époque, la défiance contre les Français se trouvait surexcitée par la réclamation d’une indemnité pour le retrait de la charte concédée à M. Lambert par le roi Radama II. Toute alternative consistait à se borner à des promenades sur une étendue de quelques kilomètres ou à s’en aller. Le voyageur revint à Sainte-Marie avec l’idée de tenter ailleurs l’exécution de son projet ; la goélette du gouvernement le transporta au village de Mananhara, un peu au nord du cap Bellone, à l’entrée de la baie d’Antongil. Ici, les chefs ovas ne se montrèrent ni plus accommodans, ni plus faciles à tromper que les autres. Comme faveur exceptionnelle, on permit à notre compatriote de retourner à la Pointe-à-Larrée en suivant la côte, — un trajet d’une vingtaine de lieues. Après six mois d’efforts inutiles, M. Grandidier quitte Madagascar. Il avait mis à profit cette pauvre campagne en relevant la position géographique de quelques villages, en se familiarisant avec la langue et les mœurs des habitans ; il s’était préparé pour l’avenir et pour une meilleure fortune.

L’insuccès d’une première entreprise n’avait en effet nullement découragé l’explorateur. De retour à Bourbon, toujours ferme dans sa résolution, il entrevoit la possibilité de réaliser son dessein en évitant de paraître dans les lieux occupés par les Ovas. Une circonstance favorable se présente : depuis peu, des navires de la colonie vont trafiquer sur les côtes du sud et du sud-ouest de la Grande-Terre, entre le fort Dauphin et Mouroundava, au voisinage du 20e degré de latitude. Au mois de juin 1866, sur la rade de Saint-Denis, un navire se disposait au départ ; le capitaine, marin hardi, d’humeur enjouée, gai compagnon, propose à M. Grandidier d’être de l’expédition. Il verra un pays qui ne peut charmer personne, mais qui doit piquer la curiosité d’un voyageur en quête de l’inconnu. C’est la région que Flacourt a signalée comme la plus sauvage de la grande île africaine, la région que les investigateurs modernes ont absolument négligée ; — une importante étude de géographie reste à faire. La proposition du capitaine avait été bien vite acceptée ; on met à la voile, et le quatrième jour, passant très près de la terre, la baie de Tolaonara s’offre à la vue, les maisons du village apparaissent, et, mieux encore, sur l’emplacement du fort Dauphin, un palais à deux étages entouré de galeries de bois et surmonté d’une toiture en pyramide : c’est la résidence du gouverneur ova. Voilà donc le territoire des Antanosses jadis occupé par les colons français, pays aujourd’hui abandonné des habitans, qui la plupart ont voulu se soustraire à la domination des Ovas. Beaucoup d’entre eux vont se mettre au service des colons de l’île Bourbon, et contractent un engagement de dix années. Ainsi se trouvent sur le navire une cinquantaine d’Antanosses libérés, portant un petit pécule. Les pauvres gens reviennent au pays natal, mais ils ne débarqueront ni au fort Dauphin ni à la baie de Manafiafa : les chefs, les parens, les amis sont partis ; ils iront jusqu’à la baie de Saint-Augustin pour gagner ensuite, après plusieurs jours de marche, le campement des Antanosses émigrés.


II.


Aux alentours du fort Dauphin, on ne l’a pas oublié, il y a des montagnes d’un aspect imposant, une végétation belle et puissante ; au sud et à l’ouest, c’est un sol sablonneux, nu, stérile. Devant le cap Sainte-Marie, la pointe australe de la grande île, des bancs de roche sans cesse battus des vagues défendent l’accès du rivage. En certains endroits, la plage n’a pas plus de quelques mètres : les dunes s’élèvent tout au bord de la mer comme une seule masse à deux étages séparés par un large plateau, avec un sommet rectiligne ; à distance, on croirait voir des fortifications. Des coquilles réduites en poudre impalpable forment les faluns, et sur les pentes se montrent dans la poussière, au milieu de débris de coquilles terrestres, des fragmens de ces œufs énormes qu’on a découverts il y a vingt ans. On n’aperçoit ni un village, ni même une habitation isolée sur toute la côte, l’eau douce fait absolument défaut. Il est donc permis de se demander ce que peuvent venir chercher des navires en de tels parages ; on va le savoir. Dans la misérable contrée, le pays des Antandrouïs, que le Mandreré sépare de la province d’Anossi, il existe, épars, des arbustes rabougris, et sur les troncs croît un lichen tinctorial, une espèce d’orseille fort estimée, dont on introduit en Europe des quantités considérables. Les habitans les plus voisins de cette côte semée d’écueils, où la mer est toujours houleuse, ne se livrent à aucun genre de navigation ; une condition essentielle pour le navire qui doit trafiquer est de porter des pirogues. La chaloupe mouille à la moindre distance possible du rivage, et la communication avec la terre s’établit au moyen des pirogues à balancier que les Antandrouïs manœuvrent avec assez d’adresse pour passer sans encombre entre les récifs. Avec M. Grandidier, on apprendra de quelle façon pittoresque se pratique le commerce avec les Antandrouïs ; on s’apercevra en même temps que les peuplades du sud de Madagascar n’ont rien acquis sous le rapport de la civilisation depuis deux ou trois siècles.

Comme la côte est tout à fait inhabitée, le navire s’annonce en tirant le canon ; c’est l’appel entendu au loin et bien compris. Les Malgaches accourent portant les objets d’échange ; un camp s’établit sur la portion de la plage la plus étendue, adossé aux dunes. Une voile de chaloupe supportée par quatre pieux est la tente où vont se traiter les affaires, une haie faite de branches d’euphorbe épineuse complétera l’édifice ; tout auprès s’élève, façonnée avec des tiges sèches, une hutte juste assez grande pour contenir deux hommes accroupis, c’est la case royale ; enfin deux ou trois parcs circonscrits par une bordure de feuillage sont destinés aux indigènes attendant leur tour de vente près des marchandises qu’ils ont apportées. Au moment où le personnel du navire descend à terre, la scène est pleine d’animation ; hommes et femmes, au nombre d’une centaine, vêtus d’un lambeau de toile en loques, crient, s’injurient, se bousculent. Les femmes, fort peu séduisantes, ne donnent point de graves distractions aux Européens ; les opérations commencent ; un matelot, tenant la balance, pèse les paquets d’orseille, et le lieutenant du navire, assis à côté de la caisse qui contient les marchandises, paie la valeur. Une brasse de toile blanche ou bleue est la rémunération de 15 kilogrammes du fameux lichen tinctorial, 100 grammes de poudre le prix de 10 kilogrammes ; les verroteries noires et bleues, les marmites de fonte, les clous dorés dont les Malgaches se plaisent à orner les crosses de leurs fusils, sont aussi très demandés. Tout à coup le mouvement s’arrête : on vient d’apercevoir le chef de la peuplade antandrouï, le roi Tsifanihi, s’avançant avec une majestueuse lenteur pour saluer les étrangers. C’est un vieillard maigre d’assez bette stature, ayant le teint clair, les cheveux gris et lisses ; il n’est pas de la race de ses sujets, la physionomie dénonce un mélange de sang européen, juif ou arabe. Pour vêtement, il porte un simple morceau de toile autour des reins, et il se drape fièrement dans un lamba qu’on juge avoir été blanc ; une petite calotte de jonc est posée sur la tête. Bientôt on fait cercle près de la hutte royale ; l’assemblée ou le kabar, suivant l’appellation malgache, va délibérer. Le capitaine de la marine marchande doit débattre les conditions du droit d’ancrage et de libre commerce que tout navire est obligé de payer dans les ports du sud et du sud-ouest de Madagascar. Le roi de la peuplade antandrouï n’était pas grisé par la fortune ; il se trouve traité d’une manière généreuse par le don d’un baril de poudre, d’un fusil à pierre, d’une marmite, de deux miroirs, de deux cents clous dorés, d’une pièce de toile bleue et de quatre bouteilles de rhum abondamment mélangé d’eau, — ceci dans l’intention bienveillante, assurent les traitans, d’épargner au prince quelque trouble d’esprit. Six chefs dépendans du roi, qui se posaient en protecteurs des étrangers, durent encore être gratifiés de petits présens.

Devenu l’ami des Français, Tsifanihi voulut le lendemain se rendre, escorté des principaux chefs, à bord du navire ; c’était chose nouvelle pour ces Malgaches, mais ils ne témoignèrent pas la moindre surprise ; en aucun lieu du monde, les barbares ne sont accessibles à l’étonnement et à l’admiration. Tout en buvant de petits verres de rhum, le seigneur antandrouï cherchait à persuader qu’il était venu à la côte en apprenant l’arrivée du navire par amitié pour les blancs, afin de les couvrir de sa protection. C’était une façon d’appeler la reconnaissance à son égard et de dissimuler sa rapacité ; il tenait à se trouver sur le lieu même du trafic pour prélever un impôt sur chaque vendeur d’orseille, avoir de celui-ci un clou, de celui-là une balle ou une pincée de poudre. Le domaine de ce roi était situé à plusieurs heures de marche dans l’intérieur. Pour M. Grandidier, accompagner le prince serait une excellente occasion de commencer des études de géographie et des recherches d’histoire naturelle ; la promesse d’un baril de poudre fit agréer la proposition d’une manière toute gracieuse. Tsifanihi était un souverain légitime jouissant de peu d’autorité, ne devant sa sûreté personnelle qu’à son mariage avec la fille du chef d’un peuple redouté ; aujourd’hui comme au temps de Flacourt, les Antandrouïs des diverses tribus sont en guerre perpétuelle les uns avec les autres, et les vainqueurs ne sont pas plus généreux.

Aussitôt descendu à terre, notre compatriote parcourt le pays ; seuls, quelques reptiles se chauffant au soleil et des plantes d’un aspect bizarre attirent son attention. Le jour suivant, on se met en marche pour la résidence royale. Le voyageur français n’emporte qu’un petit sac de riz et deux boîtes contenant les instrumens nécessaires aux observations et aux préparations ; le mince bagage est chargé sur les épaules de deux ou trois hommes qui ont pris de l’entrain à l’aide de plusieurs rasades de rhum. La troupe gravit péniblement des dunes hautes et abruptes ; on se fraie un chemin à travers les buissons épineux, et les jambes nues sont écorchées. Au sommet, on ne découvre qu’une plaine stérile : pas un arbre, à peine des broussailles ; c’est désolé, inhabitable, triste comme les déserts de l’Égypte et de l’Arabie et moins grandiose. Les indolens Antandrouïs ne sont pas accoutumés à porter des fardeaux ; à chaque instant, ils changeaient d’épaule le bâton auquel étaient suspendus les paquets ; le roi, mû de compassion devant cette fatigue, n’hésita point, sans souci de l’étiquette, à prendre sur son dos le sac de riz de l’homme blanc. Après une longue marche dans le sable, on se trouve frappé à l’aspect d’un nouveau paysage ; partout il y a des nopals, c’est l’indice d’habitations voisines. Les nopals, végétaux originaires d’Amérique, depuis longtemps naturalisés en Afrique et dans le midi de l’Europe, ont sans doute été introduits à Madagascar par les Arabes ; dans les malheureuses contrées que n’arrose aucun cours d’eau, c’est une ressource inappréciable pour les habitans. Ici, chaque famille possède sa plantation de nopals. Les Antandrouïs ont une façon toute singulière de cueillir les fruits, qui sont connus parmi nous sous le nom de figues de Barbarie : avec la pointe de leur sagaie, ils les détachent fort adroitement, évitant ainsi l’atteinte d’épines redoutables ; ils les roulent dans le sable afin de détacher les soies épineuses dont la surface est couverte, et les pèlent avec le fer de la lance. A cette occupation, un homme doit vraiment avoir l’air d’un guerrier. Les figues de Barbarie apaisent la faim, calment la soif, et permettent de vivre sur un territoire où le pauvre peuple déclare n’avoir pas vu une goutte d’eau depuis plus d’un mois ; heureusement que la propreté n’est pas de rigueur dans la société des Antandrouïs.

La caravane est arrivée au village de Tsifanihi ; une assez vaste enceinte de nopals annonce la résidence royale. Au milieu, sur un sol couvert d’herbes desséchées, s’élèvent une dizaine de huttes ayant environ 2 mètres de côté : elles sont à peu près assez hautes pour qu’un homme de taille moyenne puisse s’y tenir debout ; mais en voyant la porte extrêmement étroite et toute basse il est permis de s’inquiéter de la manière d’y pénétrer. Rien de plus simple pourtant, on se couche par terre, et l’on entre en rampant. Le roi offrit a l’étranger la meilleure de ses huttes. La présence d’un homme blanc dans ce village, où personne n’en avait jamais vu, était un fameux sujet de curiosité ; naturellement toute la population accourt. Les princes et les princesses s’entassent dans la cabane et contemplent à l’aise le nouveau-venu : les gens qui restent dehors, un peu contrariés, trouvent vite le moyen de ne pas se priver du même avantage ; en un clin-d’œil, les planches formant les parois de la hutte, simplement retenues par deux tringles, disparaissent, et bientôt il ne reste que le toit. Le voyageur dut bien se fâcher pour faire remettre l’édifice en état ; après tout, il importait qu’il s’habituât promptement à ne point craindre les tribulations. Assailli par les parens et par les parentes du roi sollicitant de petits cadeaux qui cimentant l’amitié, il donne des colliers de venoterie, des clous dorés ; prend-il, assis au milieu d’une nombreuse assemblée, son repas composé d’une vieille poule et d’un plat de riz cuits à l’eau, des yeux avides lui rappellent que, pour conserver les bonnes grâces des Antandrouïs, il ne doit pas oublier de faire avaler de temps à autre une bouchée à chaque prince et à chaque princesse. Quand vint le soir, la peine fut grande pour se débarrasser de tout ce monde, qui ne se piquait pas de discrétion.

Très pressé de se livrer à une exploration scientifique du pays, M. Grandidier n’accordant au sommeil que les heures indispensables avait pris ses dispositions de bon matin. Le roi Tsifanihi et son plus jeune fils, suivis de plusieurs esclaves, vont accompagner l’étranger dans sa chasse. On se met en route en marchant vers le nord. Les plantations de nopals s’étendent jusqu’à une grande distance ; chaque année, les habitans s’attachent à les accroître. Entre ces végétaux, il pousse un peu d’herbe, ce qui permet d’élever ou du moins d’engraisser quelques bœufs. L’absence d’eau est un obstacle à la multiplication du bétail ; sur de vastes espaces de la région du sud et du sud-ouest de la Grande-Terre, les indigènes n’ont pendant plusieurs mois qu’un moyen d’obtenir un peu d’eau bourbeuse : ils pratiquent dans le sable des trous d’une certaine profondeur ; par des suintemens, l’eau s’accumule, et on la puise dans des calebasses. Souvent cette misérable ressource vient à manquer ; les trous tarissent, il ne reste pour se désaltérer que les figues de Barbarie. Dans les localités où le sol n’est pas entièrement sablonneux, il existait autrefois des arbres ; la végétation naturelle a été détruite par le feu afin de semer du millet, des haricots, des courges, des citrouilles. A cause de la sécheresse, ces plantes languissent, les récoltes sont mauvaises ; les indigènes, réduits à faire griller le millet, préfèrent parfois le broyer tout cru entre les dents. Notre voyageur lui-même se vit obligé de se contenter de ce genre d’alimentation. En été, lorsqu’on est privé du bienfait de la rosée, les courges forment une réserve précieuse ; mûries à l’excès ou pourries, la pulpe liquéfiée sert de breuvage aux malheureux continuellement exposés aux tortures de la soif. Au milieu des plaines sablonneuses croît une plante dont la racine volumineuse fournit encore une assistance aux gens affamés et altérés. Il est curieux de voir quelles maigres ressources peuvent suffire à des hommes qui ne connaissent pas de meilleure existence. On pourrait se croire loin de ce pays « abondamment pourvu de tout ce qui est nécessaire à la vie, » que vante justement l’ancien historien de Madagascar ; entre la belle et riche province d’Anossi et la triste province d’Androuï, le contraste est complet.

La petite caravane a dépassé les terres plus ou moins cultivées ; maintenant c’est la nature sauvage, elle est triste, on ne voit que de chétifs buissons épars. On entre dans une sorte de bois, la végétation est clair-semée ; c’est l’hiver, il n’y a plus de feuilles, elles ont été desséchées par le soleil bien avant la fin de l’été. Les plantes sont peu variées, mais plusieurs d’entre elles sont intéressantes ; elles n’existent pas dans les belles contrées de l’île. Les animaux sont rares, et quelques espèces n’ont d’autre patrie que les solitudes de la région méridionale de la Grande-Terre. Peu de papillons voltigent dans les clairières : en voici un pourtant qui est tout à fait joli et jusqu’à présent inconnu ; du même genre que l’aurore commun dans nos bois au printemps, il a les ailes antérieures teintes de pourpre violet[5]. Au bruit des pas, des reptiles se glissent sous les feuilles sèches ou disparaissent dans les buissons ; ce sont en général des animaux qu’on ne rencontre pas dans les régions fréquentées par les Européens. A peine le cri ou le battement de l’aile d’un oiseau se fait-il entendre ; néanmoins il est bon d’être attentif : des oiseaux qui se montrent en ces lieux n’ont jamais été vus ailleurs. C’est une petite fauvette d’un gris verdâtre en dessus, blanche en dessous, avec la queue d’un vert-olive[6] ; elle vole de buisson en buisson, et parfois un mâle et une femelle semblent ne pouvoir se quitter. En certains endroits, c’est un oiseau de la taille d’une petite tourterelle qui saute de branche en branche, guettant des insectes et des limaces ; on le reconnaît tout de suite pour être du genre du coucou bleu de Madagascar et d’une espèce particulière. Il est gris avec les pennes des ailes d’un vert doré, les grandes plumes de la queue d’un beau bleu, et il porte une huppe à reflets métalliques. La caille, le kibou des Malgaches, errante dans l’île entière, visite les déserts du sud, et dans cette région où l’homme manque de nourriture, elle est respectée ; jamais les Antandrouïs ou les Mahafales ne tuent un kibou. L’oiseau a sa légende, simple et poétique. Deux jeunes femmes, disent les Malgaches, étaient allées puiser de l’eau loin de l’habitation ; deux voleurs, cachés près de la source, se jetèrent sur les pauvres créatures sans défense, dont les cris ne pouvaient être entendus du village, et les emmenèrent captives. Il fallut traverser un bois ; plusieurs cailles, venant à s’envoler, firent un grand bruit ; croyant à une surprise, les voleurs se sauvèrent au plus vite et abandonnèrent leur proie. A cette nouvelle, le chef de famille, rendant grâces à Dieu, à la patrie et aux ancêtres, jura solennellement que lui et les siens ne feraient jamais de mal au kibou. Aux yeux des habitans de Madagascar, rien n’est plus respectable que les vœux et les croyances des ancêtres.

Le jeune explorateur tenait à savoir s’il existait des mammifères dans ce triste pays, où les animaux sont encore moins nombreux que les hommes ; les guides avaient répondu qu’on rencontrait beaucoup de sifaks dans les environs. Le nom était connu, l’animal ne l’était pas ; simplement qualifié par Flacourt de « guenuche blanche à chaperon tanné, » personne n’en avait appris davantage sur ce sujet. La chasse se poursuivait depuis le matin, deux ou trois oiseaux seulement avaient été remarqués ; tout à coup les Malgaches s’arrêtent en poussant cette exclamation : sifak, sifak, et de la main ils désignent entre des branches d’arbre une forme toute blanche. Le voyageur tire un coup de feu, l’animal tombe, — un maki ou plutôt un indri à longue queue, au pelage blanc, avec le sommet de la tête d’un brun marron et la face nue d’un beau noir[7]. Pour des motifs qu’on nous laisse ignorer, l’indri blanc ou le sifak est pour les Antandrouïs un animal sacré ; aussi, quand, de retour au village, M. Grandidier se mit à dépouiller l’individu qui venait d’être tué, une cinquantaine de Malgaches de physionomie repoussante, armés de la sagaie et de l’escopette, manifestèrent des dispositions hostiles. Une députation vint de la part du roi avertir l’étranger qu’il pouvait garder la peau, mais que le corps devait être enveloppé de feuilles et convenablement inhumé. Pour apaiser les colères, il fallut enterrer en grande pompe les restes du sifak, mettre des pierres sur la place et planter quelques raquettes de nopals. Le joli mammifère vêtu de blanc habite la plupart des bois voisins des côtes du sud et du sud-ouest ; dans la suite de son voyage, M. Grandidier s’est procuré des individus vivans qu’on prenait dans des filets. Animaux doux et craintifs, les sifaks vont par petites troupes et se livrent à toutes les gambades imaginables aux heures du matin et de la soirée. Ils ne mangent que les jeunes pousses des arbres, des fleurs et des baies ; destinés à vivre dans des lieux où la sécheresse est extrême, ils boivent à peine, un peu de la rosée de la nuit déposée sur les feuilles leur suffit. En captivité, lorsqu’on leur présente à boire, ils se contentent de passer la langue sur les parois du vase, et, si leur nez vient à toucher l’eau, ils se retirent avec des marques d’effroi. Les sifaks, ayant comme toutes les espèces du même genre les membres antérieurs très courts, sont incapables de marcher à quatre pattes ; à terre, dressés sur les pattes de derrière, ils avancent par bonds, les bras en l’air, à la façon des enfans qui sautent à pieds joints. Ils ne sont en possession de tous leurs avantages physiques qu’au milieu des bois, sur les branches des arbres. On voit des femelles, portant leur petit sur le dos, s’élancer à plus de dix mètres sans effort apparent.

Après cinq jours d’excursions jusqu’à une dizaine de lieues au nord du cap Sainte-Marie, n’ayant vu partout qu’un pays plat, aride et sablonneux, notre compatriote dut retourner au rivage ; un avis l’informait que le navire s’était éloigné. En effet, arrivé au sommet des dunes, il n’aperçoit aucun bâtiment sur la rade. Quelques Antandrouïs venus à la côte pour vendre leur récolte d’orseille disent que des étrangers ont été abandonnés sur le rivage ; c’était vrai, — des hommes mis à terre n’avaient pas eu le temps de remonter à bord, le navire ayant été forcé de gagner au plus vite la haute mer pour se soustraire au péril dont le menaçait un raz de marée. Pendant six jours, les malheureux Français, le cœur serré devant la perspective de rester indéfiniment chez les Antandrouïs, montent cent fois sur les dunes sans découvrir une voile ; pour comble de misère, les provisions manquent. Enfin la joie renaît ; le navire est en vue, il avance rapidement, il mouille à une assez grande distance des rochers ; malgré l’état de la mer, fort peu rassurant, deux Malgaches se jettent dans une pirogue pour aller demander des vivres. Au retour, le frêle esquif chavire, les hommes se sauvent à la nage ; mais les vivres attendus avec une fiévreuse impatience sont engloutis : c’est encore un jour de souffrance. Un peu de calme survient, on en profite, tout le monde s’embarque ; presque aussitôt le navire partait pour Masikoura.

Du cap de Sainte-Marie à la limite du pays des Antandrouïs, la pointe Barlow, indiquée sur toutes les cartes, la côte est absolument déserte. Ici commence le territoire des Mahafales ; on ne trouve encore qu’un seul petit village avant d’atteindre l’embouchure de la rivière Masikoura, qui, aux époques de sécheresse, se perd dans les sables. Sur ce point, il existe un centre de population, centre d’un commerce analogue à celui dont les Antandrouïs ont offert un exemple ; notre voyageur se hâte de faire quelques études dans les environs. En s’acheminant vers la baie de Saint-Augustin, le village d’Itampoul se fait remarquer à quelques milles au nord de la Masikoura, mais plus loin, le littoral est inhabité ; sur une étendue de 40 kilomètres, une ligne de roches dressées comme une muraille haute de 2 à 3 mètres, sans cesse battue des vagues, rend fort difficiles les communications avec la mer. On revoit les grèves de sable, les villages se succèdent. Maintenant c’est le pays des Sakalaves ; voici la baie de Saint-Augustin, où se jette l’Anoulahine, la belle rivière que notre vieil historien de Madagascar comparait à la Loire. Trois bourgades, Salar, Saint-Augustin, Tulléar, à l’embouchure de la rivière de Fihérenane, sont voisines. Fréquentée depuis plusieurs siècles par des navires étrangers, la baie de Saint-Augustin attire aujourd’hui le commerce de Bourbon et de Maurice. Avec un soin extrême, M. Grandidier visite la contrée ; peut-être sera-t-elle le point de départ de la vaste opération qu’il a projetée. Il remonte le cours de l’Anoulahine pendant une cinquantaine de lieues pour atteindre le pays des Antanosses émigrés ; ce n’est encore qu’une simple reconnaissance. Près de Tulléar, il se rend au village du chef de la tribu des Antifihérénanes et se lie d’amitié avec le roi Lahimerisa ; c’est une relation dont plus tard il saura tirer parti. Il faut continuer à suivre la côte ; de Tulléar à Manoumbé, une distance d’une quinzaine de lieues, il n’y a point d’habitations, tandis que de Manoumbé à Mouroundava, entre le 23e et le 20e degré de latitude, les villages sont nombreux ; quelques-uns ont de 300 à 400 habitans, la plupart seulement 50 ou 60. Un peu plus arrosé, le pays s’embellit ; on remarque une certaine fertilité, on voit des forêts.

La région du sud-ouest de la grande île africaine présente un contraste bien frappant avec la bande orientale. Sur une étendue de côtes d’environ 200 lieues, l’explorateur a observé partout un terrain plat simplement accidenté par des monticules de sable que les vents ont amassé ; il n’a vu des montagnes que près de l’embouchure de l’Anoulahine. Du cap de Sainte-Marie à Mouroundava, on ne compte pas plus d’une dizaine de rivières ; au nord de la baie de Saint-Augustin, la plus belle et la plus large est le Mangouka, qui peut fournir des avantages considérables à l’agriculture. M. Grandidier a déterminé la position de l’embouchure de cette rivière, jusqu’ici donnée d’une manière tout à fait inexacte, et il s’est assuré que des cours d’eau figurés sur des cartes n’ont jamais existé que dans l’imagination de géographes mal renseignés. A une médiocre distance des rivages du sud-ouest de Madagascar, il existe des lacs salés ; à 12 lieues environ à l’est de Mouroumbé se trouve le lac Héoutri, et l’on assure que les Sakalaves y pèchent les mêmes poissons que dans la nier. Presque partout le littoral est salubre ; l’exception se manifeste seulement près des côtes où croissent en abondance des palétuviers, comme par exemple au voisinage de la ville de Saint-Augustin. Sur toute cette bande occidentale de la grande île africaine, la flore et la faune, vraiment pauvres, ont un caractère propre ; c’est ainsi que dans ces régions déshéritées le voyageur a pu faire de très intéressantes découvertes pour l’histoire naturelle. Dans les bois des environs de Mouroundava, il a rencontré le fameux chat aux pattes d’ours dont nous avons parlé, un étrange sanglier d’espèce jusqu’alors inconnue, appartenant au type du sanglier à masque du Cap de Bonne-Espérance, mais de taille plus petite[8], et d’autres mammifères, différens oiseaux, des reptiles que jamais on n’a vus soit dans les belles forêts de la côte orientale, soit au fond des baies magnifiques du nord de la Grande-Terre.

De nos jours, on a beaucoup parlé des Ovas et des habitans de la côte orientale, à peine des habitans du sud et du sud-ouest ; M. Grandidier n’a point parcouru une énorme étendue de pays sans observer les peuplades curieuses et peu sympathiques qui l’occupent : après les Antandrouïs, les Mahafales, dont le territoire est compris entre la pointe Barlow et la rivière d’Anoulahine, les Sakalaves, répandus depuis cette rivière jusqu’au cap d’Ambre. Autrefois gouvernés par un seul roi, les Mahafales composent maintenant trois groupes. Les Sakalaves se partagent en nombreuses tribus : celles du sud, encore indépendantes ; celles du nord, pour la plupart aujourd’hui soumises à l’autorité des Ovas. Chez les peuplades indépendantes, le roi exerce un pouvoir absolu ; maître de la vie et des biens de ses sujets, il agit suivant son humeur ou son inspiration ; aucune loi n’est en usage, aucune coutume traditionnelle n’est respectée. Souvent les affaires se traitent dans les assemblées des hommes libres, les kabars : les chefs décident, mais ils ne sont guère obéis ; chacun entend se faire justice lui-même. Libre ou esclave, le Sakalave ne marche qu’armé de la lance ou du mousquet chargé ; les assassinats sont chose ordinaire, et ils restent impunis jusqu’au jour où un parent de la victime tire vengeance sur le meurtrier ou sur un membre de sa famille. De tout temps signalés comme des gens cruels, cupides, adonnés aux plus grossières superstitions, comme d’audacieux voleurs, les Mahafales et les Sakalaves n’ont pas été améliorés par des relations plus fréquentes avec les Européens. Les trafiquans et même les simples voyageurs doivent à titre de bienvenue donner une certaine quantité d’objets au roi et aux différens chefs ; le paiement effectué, de nouveaux cadeaux sont réclamés les armes à la main. Ceux qui perdent patience devant cette insatiable rapacité s’exposent à de graves dangers ; le pillage de navires et le meurtre des équipages se sont renouvelés dans ces dernières années.

Les contrées pauvres, arides, presque incultes, du sud et du sud-ouest de la Grande-Terre ont une très faible population ; M. Grandidier estime que le nombre des Antandrouïs n’excède pas 20,000, et qu’il ne faut pas compter plus de 30,000 Mahafales, 50,000 Sakalaves antifihérénanes, 50,000 Sakalaves antimènes. Le commerce ne saurait prendre une importance considérable avec de tels peuples ; cependant des navires de Bourbon en reçoivent, outre de grandes masses d’orseille, des tortues (ces animaux ne sont pas rares dans les parages de Madagascar), des haricots, des salaisons ; ils portent en échange des verroteries, des toiles, des marmites de fonte, des fusils à pierre et de la poudre. Les Mahafales et les Sakalaves, bien éloignés de l’insouciance habituelle des sauvages, sont animés d’un esprit mercantile extraordinaire, sans doute acquis au contact des Arabes, qui de temps immémorial viennent trafiquer sur la côte occidentale de la grande île africaine. Il existe un certain nombre de ports et de criques où les navires peuvent mouiller ; ces refuges naturels qu’aucune carte ne désigne ne sont connus que des marins des îles Mascareignes.

De Mouroundava, que cette fois il ne devait pas dépasser dans son exploration du littoral, M. Grandidier, s’étant porté à 25 lieues dans l’intérieur des terres, atteignit Mahabou, maintenant occupé par un poste d’Ovas ; il a tâché d’en déterminer la position géographique, et il a constaté au-delà du village la présence d’une petite chaîne de collines courant du nord-nord-est au sud-sud-ouest : premier indice d’un changement dans la configuration du sol à quelque distance de la mer. Six mois avaient été employés à l’étude d’une vaste région délaissée par les investigateurs ; de précieux renseignemens étaient recueillis ; le grand voyage projeté dans l’intérieur de l’île restait à exécuter.


III.


Pendant ce séjour sur le territoire des Antandrouïs, des Mahafales et des Sakalaves, M. Grandidier s’était signalé par d’utiles recherches ; géographes et naturalistes prennent déjà un vif intérêt à ses travaux. Si les espérances dès longtemps conçues n’ont pu encore être réalisées, désormais le persévérant voyageur ne doute plus de la possibilité du succès. Éloigné de son pays, de sa famille, de ses amis depuis cinq ans, il revient en France, se procure des instrumens, s’assure de tous les sujets qui méritent un examen attentif, et, vers la fin de l’année 1867, il se remet en route. Avec la connaissance acquise des localités, avec les relations qu’il a nouées, il pense avoir des facilités particulières pour traverser l’île en remontant la rivière d’Anoulahine ; il commencera donc par aller revoir le roi Lahimerisa, qui l’a traité en ami. Un autre motif engageait notre compatriote à visiter de nouveau les contrées qu’il avait parcourues : des notes et des collections provenant des deux précédens voyages avaient été perdues dans un incendie. Arrivé à Bourbon, il faut attendre le départ d’un bâtiment pour la côte occidentale de Madagascar ; mais, comme dédommagement d’un retard pénible, l’explorateur aura la bonne fortune de retrouver le navire qui l’a porté une première fois sur les rivages de la Grande-Terre. Avant de se rendre à la baie de Saint-Augustin, le navire touche à Yaviboule, sur la côte orientale, au nord du fort Dauphin ; c’est l’occasion de faire une reconnaissance de la partie du littoral la plus fréquentée par nos anciens colons, et de rectifier à l’aide d’observations méridiennes des erreurs commises sur les cartes relativement à la place de plusieurs rivières. D’Yaviboule, le navire allait directement à la baie de Saint-Augustin, et M. Grandidier abordait à Tulléar le 20 juin 1868. Attachons-nous maintenant aux pas du voyageur. Ne songeons pas à le plaindre au sujet des ennuis qu’il a éprouvés, des obstacles qui à certaines heures l’ont désolé sans le rebuter, des fatigues qu’il a subies, de la fièvre dont il a souffert, des périls auxquels il a échappé ; il va nous instruire de ce que nous ignorions tous encore sur cette terre, qu’un jour, par un sentiment d’orgueil, on voulut appeler la France orientale ; c’est beaucoup d’honneur pour lui, et, quand l’honneur est acquis, on ne compte plus la peine.

Jeté à l’endroit préféré comme centre de ses premières opérations, le voyageur s’aperçoit qu’il n’a pas été oublié des Sakalaves : sa réputation est faite ; aux yeux de la plupart des Malgaches, un homme qui manie des instrumens et regarde les étoiles, qui récolte des plantes et emporte des peaux d’animaux, ne peut être qu’un sorcier fort dangereux, et les sorciers, on les tue. Par bonheur, il y a des accommodemens possibles ; la générosité est toujours un signe probable d’innocence. Notre compatriote, déjà familiarisé avec les mœurs, le genre de vie, les superstitions du misérable peuple sakalave, s’attache tout de suite à gagner la faveur des grands. Sa première visite est pour le roi Lahimerisa, qui règne sur le pays de Fihérénane. Il le comble de cadeaux ; charmé, le souverain n’hésite plus à reconnaître dans l’homme blanc un véritable frère, il se lie avec l’étranger par le serment du sang. Plusieurs fois pendant son séjour au voisinage de la baie de Saint-Augustin, le voyageur fut appelé devant des kabars à répondre à des accusations de sorcellerie, mais la protection royale le couvrait, la bienveillance des principaux chefs faisait tomber les griefs. Les visites à Lahimerisa devaient avoir des conséquences heureuses de plus d’un genre. En revenant de la résidence royale, située sur les bords de la rivière Manoumbé, à Tulléar, l’explorateur aperçoit en un lieu qu’on appelle Amboulatsintra un petit marais ; il s’empresse de faire remuer la fange, et à une faible profondeur on rencontre un amas considérable d’ossemens fort extraordinaires, quelques-uns de proportions énormes. Il y avait en quantité presque toutes les pièces du squelette d’un hippopotame, des membres de l’oiseau colossal qu’on a nommé l’æpyornis, des tortues gigantesques, c’est-à-dire des animaux qui n’existent plus, des espèces absolument éteintes depuis une époque plus ou moins récente. Nous verrons bientôt le surprenant intérêt de cette découverte, qui fut annoncée à l’Académie des Sciences par M. Milne Edwards le 18 décembre 1868.

M. Grandidier se proposait de traverser l’île de Tulléar à Yaviboule ; il avait reconnu la situation de cette dernière localité en touchant à la côte orientale, et une fois déjà il avait fait presque la moitié du chemin en se rendant chez les Antanosses émigrés. Les Antanosses sont en général d’assez bonnes gens ; parmi eux seuls, on pouvait trouver des guides sûrs et des porteurs pour les bagages. Il n’y avait pas moyen de songer à prendre des Mahafales ou des Sakalaves capables de tout emporter, et de se débarrasser promptement du propriétaire, s’il se montrait trop gênant. A cet égard, notre compatriote était instruit par l’expérience ; dans une circonstance, il avait été pillé par des Mahafales, et ne s’était pas échappé sans peine des mains de ces brigands. Plein de confiance dans la réussite de son projet, le géographe lève le plan de la baie de Saint-Augustin, mesure une base propre à servir de point de départ pour les relèvemens trigonométriques qu’il devra exécuter, et s’occupe de l’hydrographie de la rivière Anoulahine. Il pensait se mettre en route très prochainement lorsqu’un soir, assis devant la porte de la hutte qu’il habitait à Tulléar, un bruit tout à fait inusité dans le pays des Sakalaves vint l’interrompre dans son travail. C’était le grincement d’un violon accompagné du roulement d’un tambour de bois, sujet de grande surprise, Malgaches les Ovas sont les seuls qui aient imité nos instrumens de musique, et les Ovas ne viennent pas en amis chez les Antifihérénanes.

Tout ce tapage annonçait le prince antanosse Rabéfaner, qui venait saluer le voyageur ; pour marquer sa dignité, le seigneur malgache se faisait précéder de deux musiciens et suivre d’une nombreuse troupe d’esclaves. Rabéfaner est un chef de la province d’Anossi que les Ovas ont dépouillé de ses états, — un de ces chefs qui, n’ayant pas voulu se soumettre aux vainqueurs, sont venus s’établir avec leurs peuples dans les contrées désertes qu’arrose l’Anoulahine. M. Grandidier avait fait sa connaissance à l’époque de ses premières excursions dans le sud-ouest de Madagascar ; il se louait du bon accueil qu’il avait reçu du prince, et celui-ci de son côté gardait un excellent souvenir de l’étranger, qui ne s’était pas montré avare de petits présens. Aussi le seigneur malgache, ayant appris le retour de l’Européen, s’empressait-il de lui apporter un cadeau de bienvenue ; il avait mis quatre jours à faire le trajet de son village à Tulléar. Si l’amitié mène loin, l’intérêt mène bien plus loin encore ; le brave prince avait d’ardentes convoitises, il espérait bien ne pas s’en retourner les mains vides. Notre explorateur tendit les bras à cet ami ; devant passer sur son domaine, désirant engager des Antanosses pour l’expédition de Tulléar à Yaviboule, aucune visite ne pouvait lui être plus agréable. Le cortège étant trop nombreux pour entrer dans la hutte, la réception eut lieu en plein air ; sur le sable, on étendit une natte, le Français et le seigneur malgache prirent place, l’escorte forma le cercle. Incapable de dissimuler longtemps, Rabéfaner aborda tout de suite la question des cadeaux. Pour toute réponse, M. Grandidier fit apporter un baril de poudre, un fusil, des grains de corail, des clous, plusieurs mètres d’indienne pour les femmes ; la satisfaction du prince était au comble, sa joie gagna l’assistance. Le voyageur ayant annoncé qu’il avait ordonné de tuer un bœuf pour le repas du soir et que chaque homme recevrait une demi-bouteille de rhum, la troupe entière des sauvages répondit à ces nobles procédés par des cris d’enthousiasme.

Profitant de la situation, M. Grandidier entretint Rabéfaner de son projet, et le pria de lui laisser une douzaine de ses esclaves ; le chef malgache y consentit sur l’instant ; les conditions du marché furent débattues et arrêtées. Délivré d’un souci, l’explorateur, se hâtant d’achever les opérations géodésiques qu’il avait entreprises, se trouva bientôt prêt à partir. La caravane se composait d’un Betsimisarake actif, intelligent, ancien matelot devenu habile à préparer les objets d’histoire naturelle, — c’était le serviteur favori, l’homme de confiance, — ensuite d’un Cafre enrôlé comme chasseur, et des douze Antanosses, tous laids, très noirs, — ayant une grosse figure plate, le nez épaté, les cheveux touffus et crépus, divisés, selon la mode du pays, en une cinquantaine de petites tresses fortement imprégnées d’huile, un corps vigoureux, un caractère docile et insouciant, beaucoup de rapacité. Les paquets qu’il fallait emporter étant réunis, la masse paraissait effrayante ; il y avait les instrumens indispensables pour les travaux scientifiques : théodolite, boussoles, lunette astronomique, thermomètres, baromètres, appareil propre à mesurer les têtes des Malgaches, appareil de photographie, boîtes, tubes et papiers pour la récolte ou la préparation des plantes et des animaux ; il y avait les provisions de bouche : du riz, des haricots et les ustensiles de cuisine ; il y avait enfin la monnaie nécessaire pour acheter des vivres et l’amitié des chefs de chaque district, — quelle monnaie ! — la seule qui ait cours dans les régions du sud et de l’ouest de Madagascar : des fusils, des barils de poudre, des balles et des pierres à feu, des pièces de toile bleue, des verroteries, des patères, des dés, des clous. Cet énorme bagage, fléau de tout voyageur qui parcourt des pays barbares, devait être porté par douze hommes ; il avait été impossible d’en engager un plus grand nombre. — A l’heure du départ, un peu de confusion était inévitable, chacun se précipitait sur les fardeaux les moins lourds ; le maître dut intervenir pour faire une répartition convenable. Ayant pris du courage avec quelques bonnes rasades de rhum, les Antanosses partirent en suivant le rivage pour gagner les bords de l’Anoulahine. L’explorateur va faire le trajet par mer dans une pirogue ; les Sakalaves de la côte sud-ouest manœuvrent avec une merveilleuse dextérité de fines, légères, élégantes pirogues à balancier. Creusées dans un bois tendre, ces embarcations sont si étroites et si longues qu’elles ne tiennent en équilibre que par le contre-poids d’un tronc d’arbre fixé au moyen de deux perches ; une voile immense tendue à l’avant de l’esquif prend si bien le vent que la marche est d’une effrayante rapidité. Les pirogues chavirent assez fréquemment, et parfois les Européens acceptent avec peine ce mode de navigation ; on s’y habitue néanmoins, et M. Grandidier, qui s’y était accoutumé, arriva très promptement sur la petite presqu’île de Tsaroundrane.

Cette presqu’île d’un mille carré de superficie, toute de sable, s’avance au nord de l’embouchure de l’Anoulahine. Un jour, assure-t-on, cette parcelle de terrain a été cédée à la France par le roi Lahimerisa, et le commandant d’un navire en a pris possession au nom de l’empereur Napoléon III. Si l’événement s’est accompli, il n’a causé aucune émotion en Europe. A la pointe de cette langue de sable, on voit un village, groupe irrégulier de trente ou quarante huttes, petites et misérables, faites de roseaux. Au moment où l’étranger vient de mettre pied à terre, on célèbre une fête ; les femmes accroupies chantent et battent des mains, les hommes, l’escopette et la sagaie en main, courent autour de l’assemblée en poussant des cris de sauvages et en tirant de temps à autre des coups de fusil, deux ou trois femmes dansent ou plutôt tournent sur elles-mêmes en faisant des contorsions qui passent pour des poses gracieuses. Ces divertissemens révélaient à l’observateur un des traits du caractère superstitieux des Sakalaves. Le chef du village avait été malade, son état de souffrance attribué à l’esprit malin ; les chants et les danses qu’on exécutait le soir et le matin avaient pour objet de charmer l’esprit et de le rendre inoffensif. Tout le monde se trouvant fatigué, des esclaves conduisant un troupeau de bœufs vers le convalescent, celui-ci du bout d’une baguette désigna une génisse, — l’animal, alors devenu sacré, ne doit jamais être tué par la famille, tandis qu’après une invocation à l’Être suprême un bœuf est aussitôt sacrifié. Un morceau de la viande cuite sera offert aux ancêtres sur un petit autel en roseaux, et le reste de la bête distribué entre les assistans. L’explorateur avait mieux à faire que de s’occuper longtemps des cérémonies des Malgaches ; le lendemain, il gravit les montagnes qui descendent jusqu’à la presqu’île de Tsaroundrane, et par un dernier tour d’horizon il acheva son étude hydrographique de la baie de Saint-Augustin. S’acheminant ensuite vers la vallée où coule l’Anoulahine, il traverse le bois de palétuviers qui entoure le village de Saint-Augustin, et arrive au bord du fleuve dont il se propose de tracer le cours. A l’embouchure, la vallée est large de 500 à 600 mètres : pendant les mois d’avril à décembre, le vaste lit de sable est presque à sec ; à l’époque où les pluies d’orage se succèdent dans l’intérieur de l’île, la masse d’eau devient énorme, et empêche les polypiers de s’établir comme sur les autres points du littoral.

En remontant l’Anoulahine pour atteindre le pays des Antanosses émigrés, le voyageur, voulant donner tout le temps nécessaire aux travaux de géographie et aux recherches d’histoire naturelle, fait peu de chemin chaque jour. Autant que possible, il campe la nuit sur une île, afin d’éviter les surprises. Près des rives du fleuve s’étendent de vastes champs de haricots et de maïs : c’est la principale nourriture des Sakalaves ; la pauvreté du sol et la sécheresse habituelle de la contrée ne permettent pas la culture du riz. Plus haut on voit des arbustes, quelques arbres, surtout des tamariniers ; des femmes et des enfans viennent en cueillir les gousses encore vertes. Triste régal, la pulpe peu abondante qui entoure les graines est aigre ; mais si pauvre est le pays que des peuplades entières ne vivent pendant des semaines que de cette pulpe, dont on enlève l’acidité en la mêlant à de la cendre. La montée de l’Anoulahine n’est pas effectuée sans quelques alertes. Un soir retentissent les sons rauques d’une antsive, conque marine employée pour appeler les soldats aux armes, et dont les chefs seuls ont le droit de faire usage : l’alarme était légitime ; on fut tranquillisé en reconnaissant au clair de lune la jeunesse d’un village voisin qui allait sur une île de sable se livrer à un jeu très goûté chez les Sakalaves. Jeunes gens et jeunes filles, formés en deux groupes, courent, se croisent, se poursuivent en improvisant des chansons ; c’est une charmante occasion pour les filles de se laisser séduire, pour les rivales de s’injurier, pour les garçons de trouver le bonheur ou d’exercer une vengeance. Une autre nuit, l’affaire était grave, le voyageur manqua être pillé. Parvenu au village de Manansoufy, M. Grandidier retrouvait dans le chef du district un vieil ami. Tout de suite on se fit des cadeaux : le prince apportait un coq, et l’offrait après avoir arraché une plume et mis la tige dans sa bouche afin de bien prouver que la bête n’était pas ensorcelée ; le naturaliste français donna deux verres de poudre. On ne s’attendrait pas à trouver des raffinemens de gourmandise chez les Sakalaves ; il en est cependant qui ne cèdent en aucune façon à ce que nous connaissons de mieux en ce genre. Aussitôt le coq jeté à terre, le cuisinier s’en était emparé, et, tenant l’oiseau par les pattes, un aide le plumait tout vif en lui serrant le cou. Notre compatriote ordonnant qu’on cessât le supplice, les Antanosses se récrièrent, parce que, si la bête était plumée morte, la chair perdrait de sa délicatesse.

A peu de distance au-delà de Manansoufy, on quitte les états de Lahimerisa, le roi des Antifihérénanes, et l’on entre sur le territoire des Mahafales, les plus insupportables des Malgaches, véritables vautours affamés de tout ce qu’ils aperçoivent. Les villages sont rapprochés sur les bords de l’Anoulahine. Sur la rive droite s’élève le mont Vouhibé ; on le contourne, et bientôt après avoir traversé une petite rivière qui se jette dans le fleuve, on atteint le premier village antanosse, occupé par quelques esclaves chargés de la garde des bœufs. Au-delà, c’est une plaine sablonneuse ondulée que limite un affluent de l’Anoulahine, le Tahéza, dont les eaux sont utilisées pour l’irrigation de belles rizières, les premières qu’on rencontre en venant de la côte occidentale. Le voyageur arrive à Salavaratse, domaine de Rabéfaner, qui s’est fait connaître à Tulléar pour son amour des cadeaux. Le chef est assis devant la porte de son habitation, les gens de l’escorte s’agenouillent devant le maître ; Rasane, la femme du prince, un peu gâtée par les empreintes de la petite vérole, se fait néanmoins remarquer de l’étranger par sa physionomie douce et gracieuse. Le lendemain, accompagné de Rabéfaner, notre compatriote poursuit sa route vers Saloubé, la capitale des Antanosses émigrés ; on peut s’y rendre en suivant le cours sinueux de l’Anoulahine, mais le chemin direct longe d’abord le Tahéza et s’enfonce ensuite au milieu de collines nues et arides. Les mœurs, les usages, les superstitions du peuple, que Flacourt observa si bien il y a plus de deux siècles, n’ont pas changé. On s’arrête pour prendre le repas du matin, et le prince antanosse refuse de toucher à la volaille préparée par les gens de l’escorte : les Zafféramini, on s’en souvient, ne mangent que la viande des animaux tués par des hommes de leur caste ; ils n’ont pas le même scrupule pour des pigeons verts et des perroquets noirs abattus par l’explorateur français. Tout en dévorant comme à des chiens le prince jetait les os à ses favoris, qui recevaient le présent avec des signes de joie. A l’approche de Saloubé, on distingue à la clarté de la lune, au bout d’une perche, une tête sanglante : c’est un Bare qui, la nuit précédente, s’est introduit dans l’enceinte pour voler des bœufs ; pris, le misérable a été sur l’instant mis à mort, selon la justice expéditive des Malgaches. Zoumaner, le principal chef des Antanosses émigrés, réside dans le village : l’ardent désir qu’il manifeste est de se lier avec l’étranger par le serment du sang. L’avidité se dissimulait sous les démonstrations d’amitié ; comme Rabéfaner, le prince de Saloubé se préoccupait des cadeaux qui devaient lui être offerts en pareille circonstance. Le voyageur avait trop d’intérêt à conserver les bonnes grâces du personnage pour ne point accueillir sa proposition. La cérémonie a lieu avec les bizarreries dont nous ont entretenus les anciens narrateurs des coutumes des Malgaches ; l’acte consommé, princes et princesses viennent en foule accabler l’Européen de félicitations, le saluant des noms de père, de fils et de frère. Notre compatriote tombe malade ; Zoumaner entend le guérir au moyen de son talisman, et il arrive tenant en main un bout de corne de bœuf enjolivé de perles de verre, qui contient une bouillie noirâtre composée de tous les ingrédiens et de tous les débris imaginables.

Dès son entrée chez les Antanosses, M. Grandidier avait appris que ce peuple était en guerre avec les Bares, ses voisins du côté oriental ; très affecté de cette nouvelle, qui allait mettre obstacle à son voyage, il espérait encore que les hostilités cesseraient bientôt, il attendit ; sa patience s’épuisa, la lutte paraissait devoir être interminable. S’étant convaincu de l’impossibilité de passer sur le territoire des Bares, il prit la résolution de retourner à Tulléar et de tenter la traversée de l’île sous un autre parallèle. Les Antanosses affirment que le pays des Bares est un immense plateau ; on n’a pas d’autre renseignement, et peut-être que longtemps, sur la carte de Madagascar, un vaste espace de la région du sud restera sans la moindre indication. Revenu à la baie de Saint-Augustin, l’explorateur tenait à visiter, à 2 lieues environ de la côte mahafale, le lac salé de Mananpetsoutse, dont on l’avait beaucoup entretenu. C’eût été folie de s’aventurer dans ce pays de voleurs avec des instrumens ou des objets capables d’exciter les défiances et surtout les convoitises des indigènes, il fallut se borner à une simple reconnaissance. Le lac, qui est fort étroit, a sa pointe nord à peu près sous le 24e degré de latitude, et il s’étend dans la direction du sud sur une longueur d’environ 35 à 38 kilomètres ; au contraire du lac Héoutri, très peuplé d’animaux marins, il paraît ne contenir aucun être vivant. Ayant entrepris de faire l’hydrographie de la rivière de Fihérénane, qui se jette dans la mer à Tulléar, M. Grandidier se trouvait à peine à 15 milles de la côte lorsque, malgré les ordres formels du roi Lahimerisa, les chefs sakalaves l’empêchèrent de continuer ses travaux. Chaque jour, les persécutions devenant plus menaçantes dans ce pays, le voyageur partit pour le Ménabé, prenant des latitudes tout le long de la côte, afin d’assurer ou de rectifier sur la carte la position géographique des points les plus importans.

La saison pluvieuse commençait. A cette époque de l’année, les voyages deviennent impossibles ; les débordemens des rivières rendent les chemins impraticables, les moustiques s’abattent sur les hommes et les mettent au supplice. L’explorateur dut hiverner à Amboundrou, à l’embouchure du Mourondava ; le printemps revenu, il se mit à étudier le cours du Tidsibon et du Mananboule, qu’on dit être les branches d’un même fleuve. Le Tidsibon est navigable pour des pirogues jusqu’à une trentaine de lieues de la mer, et peut-être aura-t-il un jour quelque importance pour les relations commerciales ; une exacte reconnaissance de cette rivière offrait donc beaucoup d’intérêt. M. Grandidier n’a pu l’exécuter au-delà d’une vingtaine de milles ; les cadeaux distribués au roi et aux principaux chefs de la contrée ne suffirent pas pour aplanir les obstacles, il fallut renoncer à voir le lac d’Andranoumène, situé sur la rive droite du Tidsibon, à 40 milles de la côte. L’explorateur continua sa route vers le nord ; les difficultés augmentèrent, le géographe se voyait d’avance signalé comme un sorcier des plus dangereux. L’accès de trois petits états sakalaves compris entre le 16e et le 18e degré de latitude lui demeura absolument interdit ; des négriers arabes, animés d’une haine féroce contre les Européens, et les Sakalaves obéissant à leurs suggestions, n’épargnèrent à notre compatriote aucun genre de vexations. Néanmoins, après déjà tant de déceptions, M. Grandidier ne désespérait toujours pas du succès de son entreprise ; renonçant à se heurter indéfiniment aux obstacles que lui opposent les Sakalaves, il s’embarque pour Nossi-Bé, et de là il se rend à Madsanga, sur les rivages de la baie de Bombétok, dont les Ovas sont aujourd’hui les maîtres. De là, le voyageur, qui sait maintenant à quelle circonspection il est tenu, s’il veut réussir, parviendra à faire la route entière jusqu’à Tananarive. Toujours surveillé, il doit renoncer aux grandes opérations géodésiques, — viser aux villes ou aux montagnes ne manquerait pas de laisser croire à des intentions criminelles ; une escorte d’honneur, composée de huit officiers et de douze soldats, qu’on donne à l’étranger, est en réalité une escorte de gardiens qui ne le perdront pas de vue un seul instant. Le géographe, contraint de se borner à des observations qu’il explique aux Ovas par le besoin de régler sa montre sur le midi, se contente d’un simple relèvement à la boussole, exécuté avec assez de précision pour remplir sans graves erreurs les espaces entre les points fixés d’une manière rigoureuse.

La route que suivent les Ovas depuis la prise de Madsanga s’éloigne peu du Betsibouka, l’une des principales rivières de la grande île africaine, navigable pour des pirogues jusqu’à son confluent avec l’Ikioupa. On affirmait qu’il était possible d’arriver très près de Tananarive en remontant le fleuve ; notre voyageur a reconnu l’inexactitude de l’assertion. Des pirogues remontent l’Ikioupa à quelques lieues au sud de la jonction des deux cours d’eau, mais il faut encore dix journées de marche à travers un pays désert et très montagneux pour atteindre la capitale de Madagascar. De Madsanga à Tananarive, rapporte M. Grandidier, on traverse les contrées les plus stériles, les plus désertes, les plus désolées qu’on puisse imaginer. On s’éloigne de la côte, et pendant sept jours il faut marcher au milieu de plaines arides ; des arbustes rabougris très épars, de petits bois, quelques lataniers, ne suffisent pas à égayer le paysage. On atteint la grande chaîne granitique qui commence au port Radama, courant à peu près du 14e au 22e degré de latitude. C’est comme une mer de montagnes, et ces montagnes sont nues ; à peine un peu d’herbe couvre le sol, de rares buissons sont accrochés aux flancs des ravins. Voilà bien les tristes solitudes dont a parlé autrefois M. James Cameron, le désert qu’on rencontre lorsqu’on s’achemine vers l’ouest après avoir franchi la limite du pays des Ovas. Une telle région est inhabitée et elle paraît inhabitable ; aujourd’hui quelques postes d’Ovas sont échelonnés sur la route pour la facilité des communications entre Tananarive et Madsanga ; les malheureux soldats n’ont pas d’occasions de se récréer, et le passant les plaint de leur sort. Le voyageur mit vingt-six jours à faire le trajet de la côte nord-ouest à la capitale.

La province d’Imerina, surtout dans la partie centrale, contraste avec les solitudes de la région occidentale ; le pays, dont les Européens admirent les belles cultures de riz, a une population énorme. Dans la vallée, toute parsemée de collines, longue de 30 à 32 kilomètres et large de 18 kilomètres, où domine Tananarive, les villages sont à quelques centaines de pas les uns des autres. Arrivé dans la capitale, M. Grandidier fut présenté au premier ministre par notre consul, M. Jean Laborde, dont personne assurément n’a oublié les gigantesques travaux. Bien accueilli du ministre, fort de la protection d’un personnage aussi considérable, l’investigateur français a pu se livrer sans crainte aux observations astronomiques et aux opérations géodésiques nécessaires pour dresser la carte exacte de la province d’Imerina ; il a visité le lac Tasy, la montagne d’Andringhitra, les chutes de l’Ikioupa et tous les autres points les plus remarquables de la contrée. De Tananarive, il s’est rendu au plateau d’Ankaye, afin de reconnaître la source du Mangourou, le grand fleuve de la côte orientale ; traversant ensuite plusieurs montagnes dans la direction du nord-nord-ouest, il s’est trouvé dans la vallée qu’habite le peuple antsihianaque. Avec un soin extrême, il a étudié le pays, observé les habitans, reconnu les contours du plus beau lac de Madagascar, le lac Alaoutre, qui s’étend sur une longueur de plus de 30 milles. Revenant par les montagnes qui bordent à l’ouest le plateau d’Ankaye, il rentrait dans la capitale après avoir marché pendant vingt-trois jours. Ce retour était motivé par le désir d’observer en octobre et en novembre des occultations d’étoiles par la lune, afin de déterminer d’une manière exacte la position véritable de Tananarive, qui est restée fort incertaine. Le phénomène n’eut pas lieu alors, et, comme plus tard les conditions de l’atmosphère deviennent défavorables, le voyageur, remettant le travail à l’année suivante, partit en s’acheminant vers le sud pour se diriger ensuite vers la côte occidentale.

Il pénètre ainsi dans la province montagneuse des Betsiléos, où la population est assez nombreuse. Les roches granitiques se montrent de toutes parts, en divers endroits, ce sont d’énormes masses de micaschiste ; la végétation n’est pas abondante, et de certains villages il faut aller à plusieurs jours de marche chercher le bois nécessaire aux constructions, mais de petites vallées, qu’arrosent une infinité de torrens, sont couvertes de rizières. Après un trajet d’une quarantaine de lieues dans la direction du sud, l’explorateur, tournant à l’ouest, passe plusieurs forts ovas et atteint Zanzine, où se termine l’immense massif des montagnes centrales. Au sortir de Zanzine, on entre dans le pays des Sakalaves antimènes, une vaste plaine coupée entre le 42e et le 43e degré de longitude par une chaîne étroite qui semble régner du nord au sud sur presque toute la longueur de l’île. Après vingt journées de marche, M. Grandidier parvenait à l’embouchure du Mouroundava, et pour la seconde fois il allait hiverner à Amboundrou.

Le 15 mars 1870, le temps était superbe, le voyageur dit un dernier adieu à sa résidence d’hiver, et sur une pirogue à balancier il se rend par mer à l’embouchure de la petite rivière de Maïtampake, sous le 21e degré de latitude. Traversant un pays peu habité où continuellement des bandits enlèvent du bétail et des hommes, il arrive au fort Manza, le poste des Ovas le plus avancé au sud chez les Sakalaves, et il reconnaît une chaîne de montagnes de formation secondaire en avant du massif granitique. Il entre de nouveau dans le pays des Betsiléos, passant cette fois dans la région tout à fait méridionale, et se porte à la capitale de la province, Fianarantsoua, la seconde ville de Madagascar. Bientôt il poursuit le chemin vers la côte orientale ; le paysage prend un autre aspect, les montagnes, comme entassées, sont en partie couvertes de forêts, le sol se montre fertile. Enfin M. Grandidier arrive à Mananzarine ; en trente-neuf jours, il avait traversé en entier la Grande-Terre de l’ouest à l’est.

Des bords du Mananzarine, l’explorateur se dirige au sud en suivant la côte, et vient, aux rives du Matitanane, visiter le pays où, encore aujourd’hui comme au temps de Flacourt, vivent les descendans des Arabes qui à une époque reculée se sont établis sur le littoral de la grande île africaine ; puis, remontant au nord jusqu’au Mangourou, sous le 20e degré de latitude, il étudie les lagunes et les canaux parallèles à la côte, il rectifie sur la carte la position mal indiquée de plusieurs embouchures de rivières, et note des criques, des ports, même des rivières, qu’on n’a jamais signalés. — Du village de Mahanourou, l’explorateur retourne à Tananarive par une voie qui n’est connue que des Malgaches ; on traverse des vallées fertiles, une partie de la forêt d’Analamazaotra, et l’on passe au pied de montagnes abruptes. Dans la capitale d’Imerina, M. Grandidier réussit à faire les observations astronomiques qui le préoccupaient depuis une année ; ses études sur le pays des Ovas étant achevées, il revient par la route ordinaire à Andouvourante, revoit Tamatave et la Pointe-à-Larrée avec l’intention de relier entre elles les différentes parties de ses travaux géodésiques, et à la fin du mois d’août 1870, se trouvant fatigué, il quitte Madagascar après un séjour de près de deux ans et demi, assez satisfait sans doute du succès de son entreprise, mais encore malheureux d’abandonner un champ d’exploration qui ne sera pas de si tôt épuisé.

IV.


Les observations et les nombreux matériaux de divers genres recueillis par notre compatriote jettent un jour vraiment nouveau sur la grande île africaine, sur les populations de ce pays, sur plusieurs questions importantes d’histoire naturelle. Si des portions de territoire plus ou moins étendues de la Grande-Terre n’ont pas encore été visitées, toutes les contrées adjacentes sont à présent assez connues pour qu’on ait de l’ensemble du pays une notion très précise. Les investigateurs n’ayant vu que la côte orientale, ravis en présence d’une nature à la fois étrange et superbe, ont fait de Madagascar un délicieux tableau. On disait, il est vrai, que le littoral du sud et du sud-ouest est triste, misérable, désolé, mais on ne parlait que du bord immédiat de la mer. Lorsque dans le siècle actuel les Européens ont fréquenté le nord de l’île à l’est ou à l’ouest, chaque récit témoigna d’une irrésistible admiration pour les magnificences de ces rivages : la baie de Diego-Suarez, une des merveilles du monde ; la baie de Passandava pleine d’enchantemens ! On oubliait la description de l’amas de montagnes, les désespérantes solitudes de la région située à l’ouest de la province d’Imerina. Si les yeux se fixaient sur la carte, ils s’arrêtaient sur d’immenses espaces que personne ne connaissait, et l’imagination seule pouvait se donner carrière. Maintenant la réalité s’offre aux regards et à la méditation. Comme d’autres îles, Madagascar présente les plus prodigieux contrastes, et ce fait permettra d’expliquer bien des phénomènes. Ici, le pays possède les plus brillantes richesses de la nature ; l’homme sauvage peut vivre heureux sans travail, l’homme civilisé se procurerait toutes les jouissances imaginables de la vie matérielle, et, s’il avait les sentimens du poëte, de l’artiste ou du savant, il rencontrerait à profusion les sujets qui élèvent la pensée ou charment l’esprit. Là au contraire, le sol est ingrat, les hommes, obligés d’arracher péniblement à la terre une nourriture insuffisante, paraissent condamnés à vivre éternellement à la façon des bêtes. Ailleurs, c’est pire : les roches sont nues ; il n’y a ni un peu de terre, ni un ruisseau qui rendent possible l’existence des hommes et des animaux ; sur la grande île africaine, la part de ces lieux désolés est immense.

Jusqu’ici, relativement à la configuration du sol de Madagascar, nous n’avions que des renseignemens assez vagues, et, à l’égard des grandes montagnes, d’autres observations d’un caractère scientifique que celles de M. Edm. Guillemin, bornées aux parties voisines du littoral. Avec M. Grandidier, nous prendrons une idée de l’ensemble. L’île, toute montagneuse au nord et à l’est, paraît, au moins par comparaison, peu élevée au sud et à l’ouest. Si de la côte orientale on traverse la Grande-Terre vers le centre, pour se rendre à la côte occidentale, il faut bientôt gravir une première chaîne de montagnes arrivant jusqu’à la mer ou s’en écartant de quelques lieues, mais toujours parallèle à la côte du port Leven au fort Dauphin. Tantôt montant, tantôt descendant, on s’élève par degrés à la hauteur de 800 à 900 mètres ; nulle part jusqu’à la ligne de faîte, on ne trouve de terrain plat, il n’y a que d’étroits vallons et des ravins sillonnés par de petits torrens. Au pied du versant occidental, entre 19° 30′ et 21° 30′ de latitude, on arrive dans une vallée étroite et profonde, plus au nord sur un vaste plateau comme ceux d’Ankaye et d’Antsianake ; vallons et plateaux ont été d’énormes cirques très tourmentés comme tout le pays environnant, convertis en lacs par les eaux pluviales, puis comblés par des éboulemens de terre argileuse et par l’humus provenant des détritus de végétaux ; — le phénomène se continue encore d’une manière très sensible en plusieurs endroits. De l’autre côté ou du plateau ou de la vallée commence la seconde chaîne des montagnes : sur une pente partout très abrupte, on atteint rapidement les sommets ; c’est la limite de partage des eaux. Les torrens qui coulent sur le versant oriental vont se perdre dans l’Océan indien ; ceux qui prennent leur source à l’ouest vont, après un parcours trois ou quatre fois plus long, se jeter dans le canal de Mozambique. Lorsqu’on a franchi la ligne de partage des eaux, loin de descendre, on entre dans la région la plus bouleversée, le grand massif dont la moindre altitude demeure à 1,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Sur une largeur de 30 à 35 lieues, c’est un immense amas de montagnes qui ne s’étend pas vers le sud au delà du 23e degré de latitude ; M. Grandidier en compare l’aspect à celui d’une mer houleuse. A la limite, la pente est très rapide ; en peu d’instans, on se trouve dans une plaine, à 200 mètres au-dessus de la mer, — plaine sablonneuse, immense, large de 35 à 40 lieues, coupée dans le sens de la longueur du 16e au 25e degré de latitude par une ligne de montagnes, le Béhamara, plus à l’ouest et seulement vers le sud par une autre chaîne qui, venant se confondre avec la précédente sous le 26e degré de latitude, forme un vaste plateau, enfin par une chaîne plus ou moins voisine du littoral. La région du sud-ouest a échappé aux grandes convulsions qui ont amené les soulèvemens des masses granitiques dans le nord, le centre et la partie orientale ; elle ne s’est pas sensiblement modifiée depuis les jours de la période géologique secondaire.

La grande île africaine subit un changement qui s’opère avec lenteur, mais aussi avec continuité : la côte orientale est minée d’une manière incessante ; le grand courant équatorial heurte violemment contre les rivages, désagrège les roches, entraîne les débris et jette le sable qui obstrue l’embouchure des rivières. En peu d’endroits, comme à Foulepointe et à Tamatave, où le courant se fait moins sentir, de petits récifs de coraux ayant pu se former arrêtent le travail d’érosion. Le caractère de la flore et de la faune nous disait que Madagascar, couvrant autrefois une vaste étendue de l’Océan indien, avait été un véritable continent ; l’observation du phénomène qui se produit sur la côte orientale en apporte une preuve directe. Si la Grande-Terre diminue à l’est, elle tend à s’élargir à l’ouest sans qu’il y ait compensation. Les eaux, assez tranquilles, permettent aux polypiers de s’établir près des rivages ; le sable de la mer, la terre et tous les débris arrachés aux montagnes que charrient les rivières se déposent sur les bancs de coraux, et de la sorte les estuaires se trouvent fermés ou comblés. La présence des lacs salés au voisinage de la côte occidentale, l’existence des animaux marins dans le lac Héoutri, sont donc parfaitement expliquées. Dans un avenir plus ou moins éloigné, des îlots seront unis à la grande île : une foule de criques, la baie de Tulléar, sans doute même en partie la baie de Saint-Augustin, seront fermées ; près du littoral s’étendra une suite de lacs salés.

M. Grandidier a donné une attention particulière au tracé des cours d’eau : torrens, ruisseaux et rivières qui tombent dans l’Océan indien sont en quantité ; les torrens qui se jettent directement dans la mer se comptent par centaines. Les rivières de la région orientale, il est vrai, n’ont pas en général un long trajet ; seul, le Mangourou, dont la source est au pied du haut massif d’Ankaratra, fait exception. A l’ouest, les torrens serpentant et s’entre-croisant au fond des ravins de la masse des montagnes centrales forment un petit nombre de fleuves d’une largeur considérable ; dans la partie méridionale, on le sait, les rivières sont rares : sur des espaces de 15, 30, 60 lieues, il n’existe pas le plus petit ruisseau. Si l’explorateur, en parcourant plus de 3,000 kilomètres dans l’intérieur de l’île et au moins 2,000 sur les côtes, a étudié les reliefs du sol et s’est assuré de la direction des cours d’eau, avec le même soin il s’est attaché à déterminer la longitude et la latitude d’une infinité de points importans et à mesurer la hauteur des montagnes les plus remarquables. Maintenant l’auteur s’occupe des calculs et de la discussion de ses observations astronomiques et géodésiques. C’est ainsi, avec des élémens d’une valeur très certaine, que sera dressée la nouvelle carte de Madagascar : l’œuvre marquera un immense progrès dans la connaissance géographique de l’une des plus belles îles du monde ; elle servira les intérêts de la marine marchande. Aujourd’hui des capitaines de navires perdent souvent plusieurs jours à chercher un endroit de la côte mal indiqué, et les marins instruits par une longue pratique, fiers de leur avantage, se gardent bien de fournir aux autres le moindre renseignement.

Nous avions peu d’indications précises sur le climat de la grande île africaine, dont se louaient tant nos anciens compatriotes du fort Dauphin. M. Grandidier a tenu registre pendant plus de deux ans de la température à différentes heures de la journée, ainsi que de l’état général de l’atmosphère ; ses observations conduiront à expliquer de curieuses particularités dans la distribution de certains végétaux et de plusieurs espèces animales. A Madagascar, les orages sont fréquens dans la saison chaude et les pluies très abondantes, le climat n’est pas le même à la côte orientale, à la côte occidentale et dans l’intérieur ; mais jamais nulle part la chaleur n’est très intense ni le froid très vif. Au niveau moyen des montagnes du massif central, le thermomètre marque encore 6 degrés au-dessus de zéro dans les nuits les plus froides. C’est seulement sur les sommets des monts Ankaratra et sur quelques pics d’une élévation de 2,000 mètres que la température s’abaisse au degré de congélation, et le cas, paraît-il, est assez rare.

On a pu voir dans le cours de ce récit combien jusqu’à présent étaient restreintes nos informations relatives à la nature des terrains de la grande île africaine ; de ce côté, les recherches de M. Grandidier commencent à répandre la lumière. Elles révèlent l’existence des terrains jurassiques sur une vaste étendue, et apprennent que le sol des montagnes de l’ouest et de toute la plaine occupant l’espace entre le massif granitique central et la mer appartient à la période géologique secondaire ; elles prouvent la présence des terrains de l’époque tertiaire sur différens points, en particulier au voisinage de Tulléar, et de dépôts d’alluvions ou de terrains quartenaires en plusieurs endroits. De nombreux fossiles ont été recueillis par M. Grandidier ; étudiés par un des naturalistes du Muséum, le docteur P. Fischer, ils rendent absolument certaine la détermination des étages de chacune des périodes géologiques. Ces fossiles, les uns identiques aux espèces qu’on rencontre en Europe, les autres très voisins, montrent pour les êtres des anciennes périodes de la terre une dissémination dont les faunes actuelles offrent peu d’exemples. L’explorateur de Madagascar s’est inquiété de ces fameuses richesses minérales qui ont toujours préoccupé les Européens ; au milieu des massifs situés à 20 lieues au sud-ouest de Tananarive, il a reconnu de beaux gisemens de cuivre et de plomb, et il en existe assurément beaucoup d’autres. La province d’Imerina possède des mines de manganèse, des filons de plombagine et, comme on l’a souvent répété, le minerai de fer en abondance. Des renseignemens plus précis sont difficiles à obtenir, car une loi encore en vigueur défend, sous des peines sévères, de rechercher les mines. Notre compatriote, plusieurs fois admis à l’audience de la reine de Madagascar et de son premier ministre, n’a pas perdu si belle occasion d’insister sur les avantages de l’exploitation des mines pour la prospérité d’un pays ; mais les Ovas, tenus en défiance par l’exemple de la Californie, redoutent une invasion d’émigrans. Le voyageur français s’est efforcé de dissiper cette crainte, le ministre a promis de s’occuper de la question ; peut-être dans un avenir plus ou moins prochain des ingénieurs européens seront-ils appelés par le gouvernement de Tananarive à faire une étude des mines de la Grande-Terre et à en diriger l’exploitation.

Comme nous l’avons montré, la végétation de Madagascar a beaucoup occupé les botanistes ; à l’aide des matériaux rassemblés depuis le commencement du siècle et des observations consignées dans divers ouvrages, on pourrait présenter la flore de la grande île d’une manière déjà fort instructive. Cette flore sera en partie complétée par les espèces recueillies dans les régions nouvellement parcourues. Les rares plantes des contrées stériles offriront un intérêt réel, parce qu’elles doivent en général être très caractéristiques. Avec M. Grandidier, nous apprenons dans quelles limites est contenue la brillante et extraordinaire végétation si admirée des naturalistes. Sur la côte orientale, on le sait, elle commence près de la mer. Sur une largeur de 5 à 10 lieues, les forêts se succèdent presque sans interruption ; elles s’étendent au nord et au nord-ouest, et du côté de l’ouest avec une ampleur moindre peut-être elles se prolongent très loin vers le sud à plus ou moins grande distance du littoral ; c’est une sorte de ceinture. Un peu de végétation ne reparaît qu’à la source des torrens et des ruisseaux, îlots de verdure perdus dans l’immensité des montagnes nues. Partout ailleurs, le sol est stérile ; sur une terre dure croît à peine un chétif gazon, sur la terre argileuse rouge ne pousse pas un brin d’herbe. Si, comme dans la province d’Imerina et dans le pays des Betsiléos, il existe entre les montagnes quelques étroits vallons marécageux, par le travail des hommes, ils ont été convertis en belles rizières.

Les recherches de notre explorateur ont été particulièrement productives pour la zoologie. Des espèces de tous les groupes d’animaux ont été recueillies en abondance : beaucoup d’entre elles se trouvaient inconnues ; ainsi des notions nouvelles ont été acquises sur la faune de Madagascar. Des individus de plusieurs types remarquables ont été apportés pour la première fois dans de bonnes conditions pour l’étude, et des questions d’une haute importance scientifique ont pu être résolues. Des observations plus ou moins anciennes conduisaient à penser que sur la Grande-Terre certaines espèces végétales et animales habitent des régions très circonscrites ; aujourd’hui le fait est bien démontré. Les jolis mammifères du groupe des lémuriens, indris et makis, si caractéristiques de la faune de la grande île africaine, ont été le sujet de remarques curieuses et de découvertes qui méritent d’être citées. Les indris sont du nombre de ces animaux attachés à un canton : l’espèce répandue dans une partie de forêt est remplacée un peu plus loin par une autre espèce, comme la première ne dépassant jamais ses limites ordinaires malgré l’uniformité apparente des lieux ; les naturels l’affirment, et le voyageur a constaté l’exactitude de l’assertion. Des makis envoyés isolément en Europe, morts ou vivans, et placés dans nos musées, présentant de grandes différences dans la coloration du pelage et même dans la forme de la tête, avaient paru aux yeux des zoologistes être d’espèces bien distinctes. M. Grandidier ayant rassemblé et comparé quantité d’individus, il est devenu évident que les makis, en réalité peu nombreux en espèces, offrent des variations infinies. Chez quelques mammifères du même groupe, une queue singulière par le volume avait attiré l’attention ; on apprend pour la première fois la signification de la difformité. Les chirogales, comme on les appelle, passent la saison sèche en état de léthargie ; avant le sommeil, de la graisse s’emmagasine en quelque sorte en différentes parties du corps, et principalement autour de la queue, de façon à fournir les matériaux nécessaires à l’entretien de la vie de l’animal jusqu’au moment du réveil. Les lémuriens, nous l’avons dit, ont des ressemblances frappantes avec les singes, et en même temps des particularités très notables ; d’après la seule considération des adultes, il paraissait à peu près impossible de saisir le véritable degré de parenté de ces animaux ; les collections formées par l’explorateur de la grande île africaine ont donné à M. Alphonse Milne Edwards la facilité de faire une étude des makis à l’époque de la vie utérine, et de cette étude est sortie la preuve que la parenté entre les lémuriens et les singes est plus éloignée qu’on ne l’imaginait.

Le curieux chat aux pattes d’ours[9] avait été décrit d’après un jeune individu ; les caractères demeuraient incertains, les recherches de M. Grandidier ont permis de les déterminer. L’existence de pachydermes à Madagascar restait problématique ; elle a été démontrée par la découverte du petit sanglier à masque dans les bois des environs de Mouroundava[10]. La présence de mammifères de l’ordre des rongeurs était douteuse, elle ne l’est plus ; au pays des Sakalaves antimènes, un gros rongeur herbivore a été rencontré[11]. On ignorait si le crocodile des fleuves de la Grande-Terre était de l’espèce d’Afrique ou d’une autre ; on sait à présent qu’il est d’une espèce particulière.

Depuis quelques années, les richesses zoologiques de Madagascar ont attiré des naturalistes sur ce coin du monde. Un savant hollandais, M. François Pollen, et un habile chasseur, M. Van Dam, après avoir visité les îles Comores, sont venus fouiller les bois du nord de la Grande-Terre, et se sont avancés chez les Sakalaves de la tribu des Antancars. Plusieurs espèces d’animaux, jusqu’alors inconnues des zoologistes, ont été trouvées ; des observations sur le pays et sur les habitans ont été consignées. La relation du voyage, écrite en langue française, est en voie de publication[12]. Un investigateur anglais chargé d’une mission par un amateur des États-Unis, M. Crossley, est allé poursuivre la recherche des oiseaux sur les côtes du nord-est, et il a eu de bonnes fortunes[13]. Les matériaux qui nous procurent la connaissance très précise de la faune de Madagascar se sont prodigieusement accumulés ; les récentes découvertes fournissent de nouvelles preuves du caractère tout spécial de cette faune.

Nous venons de parler de l’état actuel, mais n’avons-nous pas dit qu’il était possible d’entrevoir un état antérieur, une époque où vivaient à Madagascar des animaux des plus remarquables dont les espèces sont maintenant éteintes ? La découverte d’une foule d’os d’hippopotames, de membres et d’œufs d’æpyornis, de restes de tortues colossales, de coquilles ensevelies dans le sable des dunes, est une révélation. Tout le monde a entendu parler des œufs énormes, — six fois plus gros que ceux de l’autruche, — apportés à Paris il y a une vingtaine d’années, et qui sont exposés dans une vitrine des galeries du Muséum d’histoire naturelle. Ces œufs étaient parvenus, accompagnés de quelques fragmens d’os trouvés dans le même gisement, débris d’un oiseau de proportions extraordinaires auquel Isidore Geoffroy Saint-Hilaire donnait le nom d’æpyornis géant[14]. Lorsque le savant fit part à l’Académie des Sciences de l’étonnante trouvaille, il avait l’espoir qu’un jour on rencontrerait l’oiseau vivant au milieu des solitudes alors inconnues de la Grande-Terre ; un instant l’illusion fut partagée par tous les naturalistes. Elle s’est évanouie depuis les explorations de M. Grandidier ; il n’y a certainement plus d’æpyornis à Madagascar, et autrefois, dans un temps plus ou moins éloigné, ces énormes oiseaux erraient en grand nombre dans la région du sud-ouest de l’île. Aucun doute à cet égard n’est permis. Des morceaux de leurs œufs apparaissent continuellement au milieu des sables. Il y avait plusieurs espèces d’æpyornis, de taille inégale, habitant les mêmes lieux[15] ; le voyageur en a recueilli des restes, derniers vestiges d’animaux d’un type étrange. A l’époque où vivaient les æpyornis, les hippopotames devaient être d’une abondance extraordinaire sur la grande île africaine ; dans le petit marais d’Amboulatsintra, les os d’une cinquantaine d’individus ont été ramassés en peu d’heures. L’espèce, de dimensions notablement inférieures à celles de l’hippopotame du Nil, se distinguait encore par d’autres caractères très particuliers[16] : elle est absolument éteinte ; jamais les Européens qui ont visité Madagascar, même au XVIe et au XVIIe siècle, n’ont entendu parler de l’existence d’hippopotames en ce pays.

Ce n’est pas tout ; tandis que de nos jours les tortues assez variées qu’on observe sur la Grande-Terre sont de taille petite ou moyenne, autrefois, dans les fleuves que fréquentaient les hippopotames, se baignaient des tortues d’eau douce gigantesques, sur les sables où couraient les æpyornis se promenaient de grosses tortues terrestres, longues de 1 mètre à 1 mètre 1/2[17]. M. Grandidier pense que ces différens animaux pouvaient encore exister il y a deux ou trois siècles, comme le dronte de l’île Maurice, comme le solitaire de l’île Rodriguez ; nous croyons qu’ils ont disparu à une époque infiniment plus ancienne. De grands animaux dont l’homme est contemporain ne sont pas les seuls qui se soient éteints. Dans le sable des dunes du cap Sainte-Marie et probablement de toute la côte du sud-ouest, des coquilles de mollusques terrestres se trouvent en immense quantité. Les unes, ayant parfois conservé une coloration, appartiennent à des espèces encore vivantes, les autres à des espèces anéanties : elles sont mêlées à des débris d’œufs d’æpyornis ; cette circonstance est un indice de contemporanéité. Que maintenant on se figure, tous ces animaux : hippopotames, æpyornis de plusieurs sortes, tortues gigantesques, mollusques divers encore vivans, et la physionomie de l’ensemble de la faune de Madagascar sera modifiée d’une manière très sensible. Si alors on songe qu’à une époque notre sol était habité par les ours et les lions des cavernes, par les mammouths, les rennes, les urus, il sera permis de regarder comme vraisemblable que dans la période actuelle des changemens dans les conditions de la vie ont eu lieu sur la grande île africaine, de même qu’en d’autres parties du monde. Qu’un jour des investigateurs se mettent à fouiller les marais, le lit des rivières, les cavernes de Madagascar, et l’on verra sans doute en foule reparaître à la lumière des formes animales disparues et des objets qui conduiront à rétablir des pages envolées de l’histoire de la terre. La merveilleuse découverte de M. Grandidier dans le marais d’Amboulatsintra est pour l’avenir le présage d’une immensité de découvertes.

Après la géographie, après l’histoire naturelle, l’explorateur de Madagascar s’est occupé avec prédilection de l’histoire des habitans de la Grande-Terre : familiarisé avec l’idiome, partout il a étudié les mœurs, les coutumes, les croyances, les superstitions ; aux sources mêmes, il a recueilli des traditions. Les caractères physiques des différens peuples ont été observés à l’aide des moyens dont la science dispose ; aucun genre d’investigation n’a été négligé pour remonter aux origines. C’est à présent qu’on juge si le voyageur a dû s’applaudir d’avoir séjourné parmi les Hindous et les Malais, d’avoir vu les nègres de la côte orientale d’Afrique, connu les Arabes de Zanzibar ; il possédait des termes de comparaison indispensables pour l’étude des Malgaches. Entre les mains de M. Grandidier, la photographie a produit une œuvre du caractère le plus sérieux et le plus instructif. Nous n’avions pas l’idée d’une ville de Madagascar ; des vues de Tananarive, vraisemblablement dessinées de souvenir et publiées dans plusieurs ouvrages, sont presque des images de fantaisie. Maintenant on va connaître l’aspect de la capitale des Ovas : voici dans son ensemble la populeuse cité bâtie sur la colline dont le terrain est inégal, la principale rue, laide et tortueuse, les ruelles, les cases entassées, celles des pauvres faites de terre, celles des riches en bois, parce que cela coûte plus cher, — devant les portes la pierre qui sert de marche, tout au sommet de la ville les habitations des hauts personnages, le palais de la reine avec son immense toiture, à côté la Maison d’argent avec son balcon, d’où la vieille Ranavalona donnait audience aux envoyés des nations étrangères, puis les demeures des ministres. Dans la direction du sud, un large espace vide est d’un effet détestable : c’est un rocher ; — en ce pays, on ne prend jamais la peine de niveler le sol. Dans la cérémonie qui s’accomplit à l’occasion du mariage de la reine apparaît dans une réalité saisissante le peuple presque barbare qui a reçu l’atteinte de la civilisation européenne ; on sent la foule entre les haies des soldats habillés de blanc ; un peu d’illusion, et l’on se croirait sur la scène elle-même. Des portraits d’hommes et de femmes de toute condition, de face et de profil, nous mettent pour la première fois dans une sorte de relation intime avec les peuples de la grande île africaine. A peine renseignés à l’égard de la physionomie générale des Ovas et de quelques individus de la côte orientale par les photographies de M. Ellis et de M. Charnay, nous pouvons aujourd’hui avoir une idée vraiment nette des signes caractéristiques des Malgaches, — Ovas, Betsimisarakes, Antanosses, Mahafales, Sakalaves.

On considère les Ovas, les uns vêtus à l’Européenne ou portant le costume militaire, les autres élégamment drapés dans un lamba ; des yeux étroits et peu ouverts, des pommettes saillantes, des cheveux lisses et raides, dénotent bien une origine asiatique. On demeure frappé des différences de physionomie entre les plus hauts personnages : celui-ci porte la marque d’une certaine distinction, il est de race pure ; celui-là semble vulgaire, il est sorti des plus humbles rangs, et le sang qui coule dans ses veines n’est pas sans mélange. Les femmes, reine, princesses ou autres, n’enchantent point par la beauté ; celle qui gouvernait la maison du révérend William Ellis n’a pas été oubliée. Viennent les Betsimisarakes, habitans de la côte orientale ; hommes et femmes avec une grosse face plate, un nez prodigieusement épaté, de grosses lèvres et une immense chevelure crépue, sont affreux, mais ils n’ont pas en général de mauvaises figures ; l’explorateur de Madagascar les regarde comme des nègres océaniens, et il a plus d’une bonne raison pour défendre cette opinion. Les Antanosses ne sont guère mieux partagés que les Betsimisarakes sous le rapport des avantages physiques, peut-être ont-ils la même origine. Les Sakalaves, surtout les nobles, se distinguent au premier coup d’œil des autres Malgaches ; ils présentent une certaine harmonie dans les lignes du visage ; M. Grandidier est porté à croire qu’ils sont venus des rivages du Malabar. Des femmes de cette race, des princesses il est vrai, sont loin d’être sans charmes : pourvues d’une abondante chevelure, elles la partagent en une quantité énorme de petites tresses, et, courbant ces tresses en arrière vers le point central de la tête, elles donnent à l’ensemble l’apparence d’un soleil ; pareille coiffure, qui exige plusieurs jours de travail, serait sans doute fort admirée dans nos salons. Une de ces nobles dames sakalaves a le maintien de la personne qui ne doute pas de sa beauté ; une jeune fille a l’air modeste et gracieux d’une enfant qui espère être trouvée jolie. Après l’examen de cette collection de photographies, on garde des sympathies et des antipathies comme si les personnages eux-mêmes avaient apparu.

Le voyageur a beaucoup observé les Arabes, dont nous avons déjà indiqué l’influence manifeste sur la population malgache tout entière ; il a suivi cette influence dans chaque région, il est allé chez les Matitanes recueillir des documens, et il a rapporté des extraits des livres écrits en caractères arabes religieusement conservés dans cette tribu ; on y trouvera sans doute des faits historiques fort curieux. M. Grandidier s’est efforcé d’arriver à une estimation aussi approximative que possible de la population actuelle de Madagascar ; pour une si vaste terre, elle est faible, au plus 4 millions d’âmes, 1 million dans la province d’Imerina, 600,000 dans la province des Betsiléos, près de 2 millions sur la bande orientale ; ensuite il ne faut pas compter plus de 500,000 pour les Sakalaves, Bares, Antandrouïs et Mahafales. Aujourd’hui les Ovas sont les maîtres de la moitié de l’île ; des chefs encore indépendans gouvernent les parties du territoire que les premiers n’ont pas envahies, particulièrement au sud et à l’ouest, ou celles qu’ils ont perdues. L’avenir du pays appartient au gouvernement de Tananarive.

De précieux matériaux sont rassemblés ; dans peu d’années, nous aurons une véritable histoire générale de la grande île africaine. M. Grandidier a présenté des notices sur son voyage à la Société de géographie et à l’Académie des Sciences ; dans divers recueils, et le plus souvent de concert avec M. Alphonse Milne Edwards, il a publié les descriptions des animaux les plus remarquables qu’il a découverts. Ses collections sont déposées au Muséum d’histoire naturelle ; bientôt elles seront une propriété nationale. Maintenant le voyageur prépare le vaste ouvrage qui fera connaître Madagascar d’une façon toute nouvelle. L’œuvre est immense, même avec le concours de quelques hommes spéciaux : douze ou quinze volumes et cinq cents planches suffiront à peine ; mais la persévérance, les soins, le talent, les sacrifices nécessaires ne manqueront pas à l’exécution, L’œuvre achevée, chacun dira que l’explorateur de la Grande-Terre a bien mérité de la science et du pays.

Émile Blanchard.

  1. Voyez la Revue du 1er juillet, du 1er août, du 1er et du 15 septembre.
  2. Voyez la Revue du 15 février, 15 mars, 15 mai, 15 juin 1871.
  3. M. Janssen, dont les travaux sur la constitution physique et chimique du soleil ont eu un véritable retentissement.
  4. La relation du voyage, rédigée par l’aîné des deux frères, M. Ernest Grandidier, a paru en 1861 ; Paris, Michel Lévy. — A la fin de l’ouvrage, on trouve des rapports ou des remarques de divers savans sur les collections minéralogique, zoologique et botanique formées par les deux voyageurs.
  5. Anthocharis Zoe, Grandidier.
  6. L’espèce a été décrite par M. Grandidier sous le nom de Prinia chloropetoïdes.
  7. L’espèce a été décrite par M. Grandidier (Album de l’île de la Réunion) sous le nom de Propithecus Verreauxii.
  8. Potamochœrus Edwardsii, décrit par M. Grandidier. — On peut voir encore en ce moment ce curieux mammifère vivant à la ménagerie du Jardin des Plantes.
  9. Cryptoprocta ferox.
  10. Potamochœrus Edwardsii, Grandidier.
  11. Hypogeomys antimena, Grandidier.
  12. Recherches sur la faune de Madagascar et ses dépendances d’après les découvertes de François Pollen et Van Dam, Leyde.
  13. Les oiseaux découverts par M. Crossley sont décrits par M. Sharpe : Proceedings of the zoological Society, 1870-1871.
  14. Æpyornis maximus. Voyez à ce sujet, dans la Revue du 15 octobre 1870, p. 695, les Animaux disparus depuis les temps historiques.
  15. Outre des membres de l’Æpyornis maximus, on a trouvé des restes de deux espèce plus petites du même genre, Æpyornis medius et Æpyornis modestus, Alphonse Milne Edwards et Grandidier.
  16. Hippopotamus Lemerlei, Grandidier.
  17. Emys gigantea et Testudo abrupta, décrites par M. Grandidier d’après les ossemens trouvés dans le marais d’Amboulatsintra.