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La Famille Elliot/18

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Traduction par Isabelle de Montolieu.
Arthus Bertrand (2p. 88-116).


CHAPITRE XVIII.


On était au commencement de février ; Alice habitait Bath depuis plus d’un mois. Elle était très-impatiente d’avoir des nouvelles de Lyme. Maria lui écrivait rarement, et ne lui parlait que de ses nerfs et de ses ennuis. Il y avait déjà trois semaines qu’elle n’avait reçu aucune lettre, lorsque sa sœur lui fit savoir qu’Henriette était encore à Upercross auprès de ses parens, et que Louisa, quoique tout-à-fait rétablie, mais prétextant sa faiblesse, était encore à Lyme. Mais un matin M. Elliot, en faisant sa visite accoutumée, s’approcha d’elle, et lui dit avec un air de plaisir :

« Je suis assez heureux, mon aimable cousine, pour pouvoir vous donner de bonnes nouvelles de vos amis de Lyme. J’ai rencontré ce matin, au café, M. Scott, le chirurgien de Lyme, le même qui a soigné miss Musgrove lors de son terrible accident ; il prétend lui avoir sauvé la vie, et en même temps celle d’un chevalier dévoué qui l’aurait suivie au tombeau, et qu’elle va suivre à l’autel, ce qui vaut beaucoup mieux. Elle se marie : vous le saviez sans doute ?

— Oui… non… je n’étais pas sûre…, » répondit Alice d’une voix très-émue.

« Vous étiez sûre du moins du sentiment qu’elle inspirait ? M. Scott dit qu’il n’a jamais vu un tel désespoir quand elle était en danger, et des soins aussi touchans ; aussi n’a-t-elle pas tardé à le récompenser.

— Quel est son mari ? » demanda négligemment sir Walter.

« Ma Foi, j’ai oublié son nom ; je suis brouillé avec les noms propres. C’est un capitaine de vaisseau… de la Laconia, je crois. Oui, c’est bien cela. N’y a-t-il pas un vaisseau de ce nom-là ? Mais miss Alice nous dira celui de l’amant de son amie. »

Alice s’était levée. Certainement, elle le savait ce nom toujours présent à sa pensée ; mais elle ne put supporter qu’il fût prononcé devant son père et sa sœur, à qui il rappellerait sûrement ce qu’elle voulait s’efforcer d’oublier. Feignant donc de n’avoir pas entendu ce que disait M. Elliot, elle sortit, et rentra dans sa chambre pour tâcher de se remettre et de se calmer. Elle s’attendait à cet événement, elle l’avait même désiré comme un moyen de bonheur pour Wentworth. Il l’aurait suivie au tombeau ! répétait-elle. Ah ! qu’elle vive, et qu’elle le rende heureux comme j’aurais tâché qu’il le fût si… si j’avais su l’aimer comme il méritait de l’être, si j’avais eu, comme Louisa, cette fermeté de caractère, cette volonté décidée, qui, je le vois à présent, sont nécessaires quand il s’agit du destin de sa vie. Ah ! sans doute il devait à cette jeune fille le dédommagement de ses souffrances ; mais ont-elles égalé les miennes, et n’est-ce pas lui aussi qui les a causées ? À présent, tout est fini ; souvenir, amour, espoir, vous devez vous effacer de mon cœur ! Ce cruel moment détruit la chimère qui le flattait encore ! Elle s’avoua à elle-même que, tant que Wentworth avait été libre, elle n’avait fait aucun effort pour le bannir de son cœur ; maintenant elle le doit, et sans doute elle y parviendra : le mari de son amie ne l’intéressera plus que comme son ami. De ce moment, elle se résout à l’oublier, cherche à calmer son esprit. Elle prend un livre, fait une promenade, et ne rentre que pour le dîner, assez tranquille en apparence. M. Elliot n’était plus là ; Louisa, le capitaine de la Laconia, n’occupaient déjà plus la famille Elliot ; il n’en fut même pas question. Une invitation pour le lendemain chez lady Dalrymple était bien autrement importante.

Alice était, dans la soirée, occupée à servir le thé, lorsque le laquais lui apporta une grosse lettre (sur l’enveloppe de laquelle elle reconnut l’écriture de Maria), et, à sa grande surprise, quelques lignes de complimens de l’amiral et de madame Croft, arrivée à Bath depuis une heure. Les Croft à Bath au moment du mariage de leur frère ! Est-ce quelque maladie qui les attire ? A-t-on ordonné les bains à Louisa pour achever sa guérison ? Le cœur de la pauvre Alice battait vivement, et lui disait que la sienne n’était pas encore avancée. La lettre de Maria allait sans doute l’instruire : sa grosseur inaccoutumée lui fit penser qu’elle lui contait en détail l’événement du mariage de sa belle-sœur. Elle n’avait nulle envie de la lire devant ses parens ; et la mettant dans la poche de son tablier, elle continua de servir le thé.

« Les Croft, ici ! s’écria sir Walter ; c’est très-singulier, le propriétaire et le tenant de Kellinch-Hall dans le même lieu ! Qu’est-ce qu’ils vous ont apporté, miss Alice ?

— Une lettre d’Upercross, mon père ; elle est de Maria.

— C’est bien, dit sir Walter ; une lettre de ma fille, de madame Charles Musgrove, est un passe-port très-convenable ; mais, dans tous les cas, j’aurais rendu une visite à l’amiral : je sais ce que l’on doit à l’homme qui habite Kellinch-Hall. »

Le thé était fini ; Alice fut s’établir à une table plus éloignée pour lire sa lettre ; elle ne pouvait attendre plus long-temps ; elle l’ouvrit, et vit que sa sœur l’avait commencée depuis plusieurs jours. Nous allons donner un échantillon du style de l’égoïste Maria.


1er. février, Upercross, cottage.
« Ma chère Alice,

» Je ne vous fais aucune apologie de mon silence, parce que je sais combien les lettres des parens sont indifférentes à ceux qui ont le bonheur d’habiter Bath ; vous êtes sûrement trop heureuse pour vous occuper d’Upercross, qui n’offre rien d’intéressant. Nos fêtes de Noël ont été très-ennuyeuses : M. et madame Musgrove avaient tellement rempli leur maison d’enfans, qu’ils n’ont pu donner un seul grande dîner à nos voisins. Je ne compte pas les Hayter, qui sont ici sans cesse, pour oublier les ennuis de leur odieuse ferme. Enfin, ces insipides fêtes sont passées, les enfans seuls en ont été contens ; ils sont repartis hier pour leurs écoles, à l’exception des petits Harville. Vous serez un peu surprise, je crois, d’apprendre qu’ils ne sont pas encore retournés chez eux. Madame Harville n’est pas une trop tendre mère, puisqu’elle peut être si long-temps séparée de ses enfans ; au reste, je ne les trouve pas du tout gentils : les petites filles ont le nez collé sur leur ouvrage ou sur leurs dessins, et les petits garçons, sur leurs livres ou sur des jouets destinés à l’éducation, et qui les instruisent en les amusant. Croiriez-vous, Alice, que madame Musgrove les vante sans cesse, et les aime mieux, je crois, que ses fils ?

» Quel affreux temps nous avons eu cet hiver ! Vous ne vous en apercevez pas, sur votre beau pavé de Bath ; mais à la campagne, la neige et les mauvais chemins sont un malheur de plus ; aussi n’ai-je pas vu une créature vivante chez moi depuis la seconde semaine de janvier, excepté George Hayter, qui vient plus souvent que je ne le voudrais. N’est-ce pas bien fâcheux qu’Henriette ne soit pas restée à Lyme autant que Louisa ? Elle aurait oublié son cousin, et fait peut-être une autre conquête qui m’aurait mieux convenu.

» Le carrosse de M. Musgrove est parti ce matin pour aller chercher Louisa et les Harville, qui seront ici demain. Je pense que le capitaine Bentick viendra aussi : quoique je le trouve très-maussade avec sa tristesse habituelle, c’est toujours quelqu’un d’étranger, et qu’on ne voit pas journellement. C’est le gentil Wentworth qu’il nous faudrait pour nous égayer ; mais sans doute il ne tardera pas à venir aussi. Nous sommes invitée à dîner à la grande maison, non pas demain, mais le jour suivant : madame Musgrove craint que sa fille ne soit trop fatiguée du voyage, c’est très-ridicule ; elle aurait pu rester dans sa chambre pour se reposer, et il m’aurait mieux convenu d’y dîner demain : je suis pressée, comme vous devez le comprendre, de quitter ma solitude. Je suis charmée que vous trouviez notre cousin Elliot agréable, et je voudrais beaucoup le connaître aussi ; je ne puis me consoler de l’avoir manqué à Lyme ; j’ai bien reconnu là mon bonheur accoutumé : je suis toujours privée de ce que je désire, toujours la dernière de ma famille à qui l’on fasse attention,

» Quel temps immense madame Clay reste avec Elisabeth ! Est-ce qu’elle prétend ne s’en aller jamais ? Peut-être que si elle laissait sa chambre vacante, mon père m’inviterait à passer quelque temps à Bath ; dites-moi ce que vous en pensez. Je ne demande point d’y mener mes enfans, ce serait un trop grand embarras ; je puis bien les laisser chez leur grand’mère pour cinq ou six semaines.

» J’apprends en ce moment que les Croft vont à Bath immédiatement pour la goutte de l’amiral ; Charles l’a appris par hasard ; ils n’ont pas eu la politesse de m’en donner avis, et de m’offrir de prendre mes lettres : ils n’agissent pas avec nous en bons voisins ; nous n’entendons point parler d’eux, et cependant ils devraient être prévenans pour la fille de sir Walter Elliot.

» Charles se joint à moi pour vous assurer de notre amitié.

» Votre affectionnée sœur,
» Maria Musgrove. »

P. S. « Je suis fâchée d’avoir à vous apprendre que je suis loin d’être tranquille sur ma santé. Jemina vient de me dire que le sommelier a un abcès dans la gorge ; je suis sûre que je prendrai ce mal : vous savez que je suis sujette à de légers maux de gorge ; mais celui-ci est sérieux, et j’en suis très-inquiète. »


Alice avait parcouru, d’un bout à l’autre cette longue lettre, espérant trouver quelque chose d’intéressant ; elle avait entrevu, en l’ouvrant, le nom de Wentworth et celui de Louisa ; mais Maria avait trouvé le moyen de remplir quatre pages pour la première fois de sa vie, et de ne parler que de chose insignifiantes. Alice regrettait l’émotion que cette lettre lui avait donnée, lorsqu’en la remettant dans l’enveloppe elle vit une seconde feuille écrite ; elle contenait ce qui suit :

« J’avais laissé ma lettre ouverte pour pouvoir vous dire comment Louisa avait supporté le voyage, et j’ai bien fait, ayant encore bien des choses à ajouter. D’abord, je reçus hier au soir, par un exprès, un billet obligeant de madame Croft ; elle m’offrait de prendre tout ce que j’aurais à vous envoyer ; ce billet est très-poli, très-amical, ce qu’il devait être enfin ; je donne donc cette longue lettre à l’amiral. Il n’est pas bien ; je désire sincèrement que Bath lui soit salutaire ; je serai charmée de les voir revenir ; nous ne pouvons avoir de meilleurs et de plus agréables voisins.

» À présent, parlons de ma belle-sœur Louisa ; j’ai quelque chose à vous communiquer sur elle, et cela va bien vous surprendre. Elle vint jeudi avec les Harville très-heureusement, et dans la soirée nous allâmes, Charles et moi, voir comment elle était. Nous fûmes surpris de ne pas trouver le capitaine Bentick ; il avait été invité, ainsi que les Harville ; et pour quelle raison pensez-vous qu’il ne soit pas venu ? Devinez ; je vous le donne en cent, en mille… C’est parce qu’il est amoureux fou de Louisa, qu’il a soignée pendant sa convalescence ; elle a fini par l’aimer aussi ; tout était arrangé entre eux avant qu’elle vînt ici. Il a écrit à M. Musgrove pour lui demander la main de sa fille ; il a voulu attendre la réponse avant de venir en personne : elle lui est très-favorable ; ses manières douces et les soins qu’il prenait de Louisa lui avaient gagné l’affection de tous ses parens. N’êtes-vous pas étonnée ? Vous étiez-vous doutée de cette passion ? N’auriez-vous pas cru que c’était le capitaine Wentworth qu’elle aimait ? Ne pensez-vous pas qu’il sera très-désappointé ? Aussi pourquoi s’en aller ? Sa belle était trop affaiblie par le mal pour conserver la fermeté dont elle se vantait si souvent ; elle a cédé à la première épreuve. Si Wentworth pouvait à présent songer à Henriette, et lui faire oublier son cousin, combien je serais contente ! Glissez-en quelque chose à madame Croft ; elle a beaucoup d’influence sur son frère, et pourrait le décider.

» M. Musgrove a écrit à Bentick pour lui donner son consentement ; il est attendu aujourd’hui. Nous sommes tous très-contens ; la bonne maman Musgrove regrette un peu le capitaine de son pauvre Richard ; mais M. Bentick l’a connu aussi quand il était premier lieutenant sur la Laconia. Quant à moi, vous savez que j’ai toujours dit que le capitaine Wentworth n’était pas très-attaché à Louisa ; je n’ai jamais cru que ce fût de l’amour. Il était trop gai, il riait trop ; on ne fera pas ce reproche au capitaine Bentick. Madame Harville dit que son mari est un peu surpris que sa sœur soit si vite oubliée. Au reste, Louisa est leur favorite à tous deux ; elle remplace leur Fanny ; son accident l’a tout-à-fait changée ; elle est à présent aussi tranquille qu’elle était étourdie ; elle a pris le goût de la lecture avec Bentick, qui lui lisait tous les livres que vous lui avez indiqués. À propos, je vous fais mon compliment de condoléance ; Louisa vous a enlevé votre admirateur : comment Charles avait-il pu imaginer cela ? Je n’ai jamais pu le comprendre ; je serais fâchée qu’il vous l’eût persuadé, et que vous en voulussiez à Louisa : nous savons à présent pourquoi il voulait rester à Lyme ; pardonnez-leur à tous deux. Tout irait bien si Wentworth épousait Henriette ; tâchez que cela arrive, et que nous soyons débarrassés de ce jeune révérend, qui m’est odieux.

» Adieu, chère Alice. »

Ah ! oui certainement, Alice était étonnée ; jamais elle ne l’avait été davantage ; elle ne pouvait en croire ses yeux : c’est Bentick que Louisa épouse ! Wentworth est libre encore ! À cet article de la lettre de Maria, un cri de surprise lui échappa. Elisabeth daigna lui demander si un des enfans était malade. — Non, ma sœur. — Pourquoi donc criez-vous ? pourquoi dites-vous, ah ! mon Dieu ? Vous m’avez effrayée : que vous dit donc Maria ?

— Elle m’apprend le mariage de sa belle-sœur Louisa. — Vous le saviez par M. Elliot ; il ne devait pas vous surprendre.

— Il n’avait pas nommé celui qu’elle épouse.

— Qui est-ce donc ? demanda sir Walter.

— Un M. Bentick, le capitaine Bentick : à présent Alice jouit de pouvoir prononcer, sans rougir ou pâlir, le nom du futur époux de son amie.

— Bentick ! répéta sir Walter ; c’est un nom connu ; vous l’avez vu : comment est sa figure ?

— Très-agréable.

— Il est grand sans doute ? Il a une belle figure militaire ?

— Non ; il est d’une taille médiocre.

— Eh ! comment peut-on dire qu’un homme d’une taille médiocre, petite peut-être, ait la figure agréable ? et un marin encore ! Je ne lui donne pas dix ans pour devenir affreux ; et vous dit-on ce que les Croft viennent faire à Bath ?

— L’amiral ? Il craint d’avoir la goutte.

— Goutte et décrépitude ; pauvre vieil homme ! que je le plains ! Voyagent-ils avec quatre chevaux ? Dans quel quartier logeront-ils ?

Alice ne pouvait les en instruire.

— C’est cependant essentiel à savoir, dit Elisabeth, avant de leur faire une visite ; il y a tel quartier où il ne nous conviendrait pas d’aller… Comment est Maria ? Et sans attendre la réponse : Savez-vous si les Croft ont ici quelque connaissance ?

— Je l’ignore, mais je le suppose ; dans la profession de l’amiral, et avec son grade, il doit connaître quelques personnes dans une ville telle que celle-ci.

— Je pense, dit froidement sir Walter, que l’amiral Croft est plus connu à Bath comme le locataire de Kellinch-Hall que par ses dignités militaires. Elisabeth, croyez-vous que nous puissions hasarder de le présenter, ainsi que sa femme, à Laura-Place ? — Oh ! non, non, répondit vivement Elisabeth ; c’est impossible ! Sur le pied où nous sommes avec lady Dalrymple, étant ses cousins surtout, nous ne devons pas l’embarrasser de connaissances qui ne lui conviendraient pas ; sans ce lien de parenté, ce serait fort égal ; mais elle se ferait un scrupule de nous refuser quelque chose : il sera beaucoup mieux de laisser les Croft se tirer d’affaire comme ils pourront. Il y a ici plusieurs officiers passablement ridicules que je rencontre à la promenade, et qu’on m’a dit être des marins ; les Croft s’associeront avec eux.

Sir Walter approuva, et ni l’un ni l’autre ne reparlèrent de la lettre de Maria. Madame Clay fut plus polie ; elle paya son tribut de civilité en demandant des nouvelles de la charmante madame Charles Musgrove, et de ses deux petits garçons : après cela, Alice fut en liberté de se retirer.

Seule dans sa chambre, elle lut et relut la lettre de sa sœur. Jusqu’alors elle avait cru rêver ; mais rien n’était plus réel. Elle s’arrêta longtemps à ces membres de phrase : « Ne pensez-vous pas que le capitaine Wentworth sera bien désappointé ? Aussi pourquoi s’en aller ? » Elle aussi se demandait pourquoi : peut-être a t-il cédé la place ; il a vu que Louisa avait cessé de l’aimer, ou il a découvert qu’elle ne l’aimait pas. Elle ne pouvait supporter la pensée de trahison ou de légèreté, d’aucun mauvais procédé entre lui et son amie ; qu’il eût à se plaindre d’elle ou elle de lui était une idée également désespérante. Le capitaine Bentick et Louisa Musgrove lui avaient paru si différens l’un de l’autre, si opposés de caractère, de conduite, de sentimens, qu’il ne lui était jamais venu dans l’esprit qu’ils pussent se rapprocher : l’insouciante, la folâtre, l’étourdie Louisa Musgrove, toujours causant, riant, sautant ; et le triste et sensible Bentick, toujours soupirant, réfléchissant ou lisant. Quelle sympathie les avait entraînés assez puissamment pour leur faire oublier si vite, l’une, le charmant Frederich, et l’autre cette femme si adorée et tant regrettée ? La réponse se présenta d’elle-même : « Ce sont la situation et les circonstances qui décident plus souvent qu’on ne pense du sort des humains ; l’accident de Louisa les avait placés sous le même toit pendant plusieurs semaines, dans une maison si étroite, qu’il fallait absolument se réunir. » Bentick céda au premier moment sa chambre à la malade, en y laissant tous ses effets et ses livres ; ce fut une occasion d’y rentrer souvent. Henriette, en partant, lui recommanda sa sœur comme à un frère ; elle se fiait plus à lui qu’à Charles, étant plus doux, plus tranquille ; il soigna la convalescence de Louisa avec, la sensibilité qui le caractérisait : la faiblesse de la malade la rendait plus intéressante. Wentworth était absent, Bentick toujours là avec ses tendres attentions, et il n’était pas inconsolable. Certainement Alice avait fait impression sur lui ; il avait un de ces cœurs qui ne demandent qu’à se donner : la douleur et les regrets ne pouvaient lui suffire, et l’amour pour un objet animé était dans sa nature. Louisa se trouva sur son chemin ; elle s’attacha à lui par la reconnaissance et par la vanité de bannir de sa pensée le souvenir de cette Fanny tant regrettée. Wentworth riait avec elle, paraissait la préférer, mais ne s’était jamais expliqué clairement ni sur ses intentions, ni sur ses sentimens. Bentick déclara les siens avec tendresse et sincérité, et ne fut pas rebuté. Alice fut convaincue qu’ils seraient heureux ; elle rendrait Bentick plus gai, et il rendrait Louisa plus sensible ; déjà enthousiaste des marins, elle le serait bientôt de Scott et de lord Byron, si elle ne l’était déjà par les lectures que son amant lui avait faites pendant sa maladie.

L’idée de Louisa Musgrove, devenue studieuse et sentimentale, était très-amusante. Alice fut convaincue qu’on ne doit désespérer de rien, et qu’une chute pouvait opérer de grands changemens dans le caractère, dans les goûts et dans la destinée. La conclusion de ses réflexions fut que, si la femme qui avait paru sentir tout le mérite de Wentworth pouvait aussi vite lui préférer un autre homme, elle ne devait pas être longtemps regrettée. Ah ! ce n’étaient pas des regrets qui faisaient battre le cœur d’Alice en dépit d’elle-même, et qui coloraient ses joues en pensant que Frederich était libre encore ! Elle était presque honteuse d’éprouver quelque chose qui ressemblât à une joie insensée ; car le mariage de Louisa ne rendait pas à Wentworth l’amour qu’il avait eu pour elle, ne l’embellissait pas à ses yeux ; tout paraissait être également fini pour elle.

Elle était impatiente de voir les Croft ; mais quand cette rencontre eut lieu, il fut évident qu’ils ignoraient l’événement. Les premières visites de cérémonie furent faites et rendues ; on parla des Harville, des Musgrove, du capitaine Bentick, mais on ne dit pas un mot du mariage.

Les Croft s’étaient logés dans le très-joli quartier de Gays-Street, à la grande satisfaction de sir Walter ; il fut content, et, fier de l’air d’opulence de son tenant, rechercha leur connaissance plus que les Croft ne recherchaient la sienne. Ils avaient à Bath beaucoup de relations plus agréables, et qui leur convenaient mieux ; leur relation avec la famille Elliot était plutôt une suite de circonstances qu’une liaison de choix ; leur ton, leurs goûts, leur genre de vie, étaient complètement opposés. Ils avaient conservé à Bath toutes leurs habitudes de campagne. On avait ordonné à l’amiral l’exercice à pied ; sa femme, qui n’existait que pour lui, l’encourageait en se promenant avec lui ; on les voyait toujours ensemble ; ils n’aimaient ni le jeu ni les nombreuses réunions, qui faisaient les délices de sir Walter et de sa fille. Alice, la seule qu’ils auraient voulu voir tous les jours, les rencontrait souvent ; mais elle était ordinairement dans le carrosse de lady Russel, et à côté d’elle ; il fallait alors se contenter d’un salut réciproque et amical ; mais celui de lady Russel était plus cérémonieux. Les Croft lui plaisaient assez, surtout madame, et, malgré cela, elle avait mis et mettait encore si peu d’empressement à se lier avec eux, qu’Alice était persuadée que, malgré toutes les bonnes qualités de l’épouse de l’amiral, lady Russel ne lui pardonnait pas d’être la sœur du capitaine Wentworth. Pour elle, au contraire, c’était un attirail presque irrésistible, et dont elle ne cherchait pas à se défendre. Elle pouvait espérer de la sœur une réciprocité de sentimens qu’elle ne trouvait plus chez le frère. Le bonheur conjugal des Croft avait aussi pour elle un charme inouï ; elle y trouvait la réalité de ce qu’elle avait si souvent rêvé quand elle croyait devenir la compagne de celui qu’elle aimait. Lorsqu’elle les rencontrait à la promenade, elle les suivait des yeux aussi loin qu’elle le pouvait. « Ils parlent sans doute, se disait-elle, de celui auquel je pensais sans cesse, auquel il ne m’est plus permis de penser… Non, je ne dois pas chercher à me lier avec eux ; je dois fuir tout ce qui nourrit mes souvenirs, jusqu’à ce que je sois parvenue à les effacer tout-à-fait ; alors, peut-être, pourrai-je devenir l’amie de cet heureux couple. » C’était un délice pour elle de voir avec quel empressement, quelle cordialité le bon amiral pressait la main de ses anciens camarades de service quand il les rencontrait, et le regard animé de madame Croft, qui aimait autant que son mari tout ce qui tenait à la marine.

Alice, entièrement dévouée à lady Russel, se promenait rarement seule ; il arriva cependant qu’un matin, ayant quelques emplettes à faire, elle pria son amie de lui permettre de descendre, et de retourner à Camben-Place ; en traversant Milsom-Street, elle eut le plaisir de rencontrer l’amiral ; il était seul aussi, contre son ordinaire ; il s’était arrêté devant le magasin d’un marchand d’estampes, les mains derrière le dos ; il paraissait être dans une sérieuse contemplation d’une gravure qui représentait une vue de marine ; il ne faisait nulle attention à ceux qui passaient ; Alice fut obligée de le toucher légèrement et de lui parler ; mais dès qu’il l’eut reconnue, il la salua avec sa franchise et sa bonne humeur accoutumées.

« Ah ! c’est vous, miss Elliot ? Je vous remercie mille et mille fois de m’avoir abordé ; c’est me traiter en ami, et vous avez raison. J’étais occupé de cette estampe ; je ne passe jamais devant ce magasin sans m’arrêter ; je trouve toujours quelque vaisseau : celui que vous voyez est horriblement mal bâti ; je ne m’aventurerais pas à le monter pour une croisière de dix milles, et cependant voilà deux hommes sur le pont qui paraissent fort tranquilles ; ah ! les pauvres gens ! au premier coup de vent, ils seront au fond de la mer. Eh bien ! chère miss Elliot, comment vous portez-vous ? bien, à ce qu’il me paraît. Où allez-vous donc ainsi toute seule ? Puis-je vous accompagner ? puis-je vous être bon à quelque chose ?

— Votre compagnie me sera fort agréable si vous avez quelques instans à me donner. Je retourne à Camben-Place.

— De toute mon âme, miss Elliot ; j’irai plus loin encore : oui, oui, prenez mon bras, nous allons faire une charmante promenade ; et cela se rencontre à merveille, car j’ai quelque chose à vous dire ; nous causerons en marchant. Appuyez-vous ; ne vous gênez pas plus que Sophie. Je ne marche point à mon aise si je ne sens un bras de femme sur le mien. Ah ! quel misérable bâtiment ! dit-il en jetant un dernier regard sur la gravure ; » et ils se mirent en chemin.

« Vous avez quelque chose à me dire ? reprit Alice, en prévoyant ce dont il allait être question.

— Oui, ma chère miss Elliot, et je vais commencer ; mais voilà un de mes amis, le capitaine Brigden, je veux seulement lui dire un mot en passant ; comme il a l’air étonné de me voir avec une autre femme que la mienne ! Pauvre Sophie ! elle a un rhumatisme sur une jambe, et cela la retient à la maison… Que vois-je tout là-bas ? l’amiral Brand et son frère !… Bon ! ils prennent une autre rue ; je suis charmé de ne pas les rencontrer ; Sophie ne peut les souffrir. Ce sont, je crois, les seuls marins qu’elle n’aime pas ; mais ils m’ont joué un tour pendable ; ils ont débauché le meilleur de mes matelots. Je vous conterai cette histoire une autre fois ; maintenant je vais vous dire… Ha, ha ! voici le baronnet Archibald Drew et son petit-fils ; il nous a vus ; il baise sa main pour nous saluer ; c’est qu’il vous prend pour ma femme, ou que peut-être vous le connaissez ?

— Nullement ; c’est un vieillard…

— Oui, et un homme d’honneur, mais il gâte son petit-fils ; il le garde auprès de lui, au lieu de le mettre sur un bon vaisseau. Ce pauvre Archibald ! c’est aussi pour la goutte qu’il vient ici. Ne trouvez-vous pas, miss Elliot, que Bath est un charmant endroit ? On y vit comme on veut. Je rencontre de mes anciens amis ou camarades dans toutes les rues ; on cause un moment, on se promène en idée sur la mer, on se rappelle les orages, les coups de feu, et l’on revient chez soi, où l’on se trouve si bien, si tranquille ! Mais, comme dit Sophie, la mer a aussi ses agrémens. »

Alice perdait toute patience ; ils allaient se quitter sans qu’elle eût rien appris ; elle lui rappela qu’il avait quelque chose à lui dire.

« Oui, oui, je le sais bien, poursuivit-il ; mais je ne veux commencer que lorsque nous serons à Belmont : c’est un grand espace, où l’on est plus à son aise. » Il fallut en passer par là. Dès qu’ils y furent arrivés, il commença.

« Eh bien ! miss Elliot, vous allez apprendre une chose qui vous surprendra ; mais rappelez-moi, s’il vous plaît, le nom de baptême de cette miss Musgrove que mon beau-frère a failli tuer.

— Louisa, dit Alice sans convenir qu’elle sût déjà ce qu’il voulait raconter.

— Oui, c’est cela même. Eh bien ! cette Louisa, nous pensions tous qu’elle allait épouser Frederich ; il en était fou, on le voyait toujours, riant et causant avec elle ; nous ne comprenions pas, Sophie et moi, ce qu’ils attendaient pour conclure. L’accident de Lyme arriva ; il fallait bien attendre qu’elle fût morte ou guérie ; mais alors même il y eut quelque chose de singulier dans la façon d’agir de Frederich : au lieu de rester à Lyme auprès de sa belle pour la soigner, il va à Plymouth, reste chez son frère Edward, et ne s’embarrasse pas plus d’elle que si ce n’était pas lui qui l’eût laissée tomber et qui fût cause de sa maladie. Il ne nous a même pas écrit depuis novembre. Sophie, qui trouve bien tout ce qu’il fait, n’y peut rien comprendre ; et ce qui arrive aujourd’hui est encore bien plus incompréhensible ! Cette jeune dame, cette même Louisa Musgrove, au lieu d’épouser Frederich, se marie avec James Bentick. Connaissez-vous James Bentick ?

— Un peu ; je l’ai vu à Lyme, il m’a paru très-aimable.

— Oui, oui, c’est un bon diable. Eh bien ! Louisa l’épouse ; peut-être sont-ils déjà mariés. Bentick n’aura pas, comme Frederich, la bêtise d’attendre que quelque autre capitaine l’aborde, et s’en empare.

— Elle ne peut trouver mieux pour son bonheur, dit Alice ; il est très-agréable ; et j’ai entendu dire à ses amis qu’il a un excellent caractère.

— Oh ! il n’y a pas la plus petite chose à dire contre lui. Il n’est pas encore capitaine de haut-bord, il est vrai ; il n’a obtenu le commandement d’une frégate que cet été, et les temps sont mauvais pour avancer ; cette diable de paix arrête tout ; mais c’est le seul défaut que je connaisse à James Bentick, excepté cependant qu’il est trop doux, trop tranquille ; à cela près, c’est un excellent homme, bon cœur s’il en fut jamais, et de plus bon officier, actif, zélé, brave comme un canon : c’est peut-être plus que vous ne pensiez ; sa manière douce et sentimentale empêche qu’on ne lui rende la justice qu’il mérite.

— En vérité, vous êtes dans l’erreur, amiral ; je n’ai jamais auguré, d’après la manière et le ton de M. Bentick, qu’il manquât de courage. On peut allier la politesse et la sensibilité avec la valeur, et c’est ainsi que je l’ai jugé ; il m’a beaucoup plu, et il doit généralement plaire.

— Bien, bien ! les femmes sont les meilleurs juges ; mais Bentick est trop flegmatique, et, sans partialité, nous trouvons, Sophie et moi, que notre frère Frederich vaut beaucoup mieux, est beaucoup plus aimable. Miss Elliot, ne trouvez-vous pas aussi que Wentworth est bien supérieur à Bentick ? Dites la vérité.

Alice avait un accès de toux ; elle ne put répondre ; mais l’amiral attendit qu’il fût passé, et renouvela sa question : « N’est-ce pas, miss Alice, que Frederich est plus digne de captiver le cœur des belles que James Bentick ? »

Après un moment d’hésitation, Alice dit : « Dispensez-moi de faire une comparaison entre deux amis ; leur amitié prouve que dans des genres différens ils ont un égal mérite.

— Plaisante amitié que de lui voler sa maîtresse pendant son absence ! et c’est vrai au moins ; nous le savons de Frederich lui-même ; sa sœur reçut enfin hier une lettre de lui dans laquelle il nous l’apprend. J’ai aussi une lettre du capitaine Harville, datée d’Upercross : je m’imagine qu’ils sont tous à Upercross.

Alice saisit cette occasion pour demander à l’amiral ce qu’elle désirait et craignait d’apprendre : « J’espère, lui dit-elle, qu’il n’y a rien dans le style du capitaine Wentworth qui puisse inquiéter madame Croft. Il me semblait aussi qu’il se formait un attachement entre lui et Louisa Musgrove ; mais je présume que s’il y avait quelque engagement, il a été rompu sans mauvais procédé, sans trahison ; j’espère que cette lettre n’annonce pas la colère d’un homme blessé de cette rupture ?…

— Non, du tout ; il n’y a pas un murmure, pas une expression, qui prouvent la colère ou le dépit. »

Alice baissa la tête pour cacher le plaisir qui brillait dans ses yeux, et que décelait son sourire.

« Frederich, reprit l’amiral, n’est pas de ces gens qui se plaignent ; il a trop de fierté pour cela. Si la femme qu’il aime ne veut plus de lui, il l’oublie, et ne la regrette même pas. »

Alice eut alors à retenir un profond soupir ; mais elle se remit bientôt.

« Je comprends cela, dit-elle, pour la femme qui lui préfère un autre homme ; mais si cet homme était son ami, son confident peut-être, il peut ressentir vivement ce qui paraît d’abord être une perfidie ; c’est là ce que je… ce que madame Croft pouvait craindre. J’aurais aussi été fâchée qu’une amitié telle que celle qui subsistait entre lui et M. Bentick fût détruite ou même blessée par cette circonstance.

— Oui, oui, j’entends, j’entends, mais il n’y a rien de tout cela dans sa lettre ; il ne donne pas le moindre tort à Bentick ; il ne dit pas seulement qu’il ait été surpris, et il avait un motif pour l’être. D’honneur, on ne pourrait même croire qu’il eût jamais pensé à cette petite volage ; ce nom lui va mieux que l’autre. Il dit que le couple sera très-heureux, qu’il sera bien aise de ne plus voir son ami Bentick triste et malheureux. Il n’y a rien là, je crois, qui veuille dire qu’il soit malheureux lui-même. »

Alice n’avait pas, comme l’amiral, cette conviction ; mais il était inutile de le questionner davantage ; elle se contenta de quelques remarques générales.

« Pauvre Frederich ! s’écria M. Croft après un moment de silence, à présent, c’est à recommencer ; il faut chercher une femme. Je pense qu’il va bientôt arriver à Bath : Sophie lui écrira de venir nous joindre ici ; il trouvera de jolies et jeunes personnes ; il lui serait inutile, je crois, de retourner à Upercross pour la sœur de son infidèle : celle-là, à ce que je soupçonne, est pour son cousin le jeune révérend ; et il fera beaucoup mieux de venir ici, où il aura de quoi choisir. »

Alice ne répondit rien ; elle était près de Camben-Place. Elle salua l’amiral, le chargea de ses complimens pour madame Croft, et rentra chez elle.



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