La Prison du Mid-Lothian/Chapitre 11

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La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26pp. 128-134).
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CHAPITRE XI.

LA RENCONTRE.


Tous les avis que nous nous sommes donnés, les vœux d’une sœur, les heures passées ensemble, quand nous nous plaignions de la rapidité du temps, au moment de nous séparer… ah ! tout cela est-il oublié ?
Shakspeare, Songe d’une nuit d’été.


Nous avons employé bien du temps à amener Butler à la porte de la chaumière de Saint-Léonard ; il resta cependant sur les rochers de Salisbury, le matin qui suivit le meurtre de Porteous, plus de temps encore qu’il n’en a fallu au lecteur pour lire ce qui précède. Il avait quelques motifs pour s’arrêter ainsi : il voulait recueillir ses pensées si violemment troublées d’abord par la triste nouvelle de la situation d’Effie, ensuite par la terrible scène dont il venait d’être témoin. D’ailleurs il lui était nécessaire d’attendre une heure et un moment convenables pour se présenter chez Deans. Huit heures étaient ordinairement l’instant du déjeuner, et il résolut d’arriver à ce moment à la chaumière.

Jamais le temps ne lui avait paru si long. Il fit quelques tours de promenade en attendant, et entendit la grosse cloche de Saint-Gilles sonner successivement toutes les heures, que répétaient aussitôt toutes les autres horloges de la ville. Enfin, il compta sept heures ; et crut pouvoir se diriger vers Saint-Léonard, qui était éloigné d’environ un mille. Il descendit donc des hauteurs où il était, dans la vallée qui sépare les rochers de Salisbury de ces petites montagnes qui portent le nom de Saint-Léonard. C’est, comme le savent sans doute beaucoup de mes lecteurs, une vallée profonde, sauvage, couverte d’énormes fragments de rocs descendus des rochers qui la ferment du côté de l’est.

Ce vallon solitaire, comme d’autres endroits de la prairie du Parc du Roi, servait souvent, à cette époque, de rendez-vous au braves qui avaient quelque affaire d’honneur à vider l’épée à la main. Les duels étaient alors fort communs en Écosse, car les nobles étaient à la fois fainéants, hautains, fiers, divisés en factions et livrés à l’intempérance, de sorte qu’on ne manquait jamais de motifs de querelles, ni de dispositions à les saisir. L’épée que portaient toujours les gentilshommes était la seule arme dont on se servît dans ces combats. Aussi Butler, voyant un jeune homme se glisser entre les fragments de rochers à quelque distance du sentier frayé, comme pour éviter d’être vu, supposa naturellement qu’il était venu dans cet endroit solitaire avec des intentions hostiles. Il fut si fortement frappé de cette idée, qu’oubliant sa propre affliction, il ne put, conformément à ses idées sur les devoirs d’un ministre, passer à côté de lui sans lui adresser la parole. Il est des moments, pensa-t-il, où la moindre intervention peut éloigner un grand malheur, où un mot dit à propos a plus d’efficacité pour prévenir le mal que toute l’éloquence de Cicéron n’en aurait pour le réparer. À l’égard de mes propres peines, elles me sembleront plus légères, si elles ne me détournent pas de remplir mon devoir.

Dans cette pensée, il quitta le sentier ordinaire et s’approcha de l’individu qu’il avait remarqué. Celui-ci se dirigea d’abord vers la colline, comme pour l’éviter ; mais quand il vit que Butler paraissait disposé à le suivre, il enfonça son chapeau d’un air brusque, se retourna, et vint au-devant de lui, comme pour braver son investigation.

Pendant qu’ils s’avançaient l’un vers l’autre, Butler put examiner les traits de l’étranger ; il paraissait avoir vingt-cinq ans. Son costume ne pouvait guère faire connaître son rang dans le monde ; c’était celui que portaient les gens bien nés dans leurs amusements du matin, et que les jeunes gens d’une classe inférieure, comme les clercs et les commis, avaient adopté également, et parce qu’il était peu coûteux, et parce qu’il se rapprochait plus de l’habillement des jeunes gens à la mode qu’aucun de ceux que l’usage leur permettait alors de porter. À en juger par son air et ses manières, son costume était plutôt au-dessous qu’au-dessus de son rang ; car il avait une tournure hardie et même un peu fière, une démarche dégagée et libre, une contenance aisée et ferme. Sa taille était plus que moyenne, ses membres bien proportionnés et forts, sans être trop gros ; sa figure était d’une grande beauté, et tout en lui aurait intéressé et prévenu en sa faveur, sans cette expression indéfinissable que l’habitude de la dissipation donne à la physionomie, et cette espèce d’audace dans le ton et les manières, qui n’est souvent qu’un masque pour dissimuler la honte et la crainte.

Butler et l’étranger s’étant joints, se considéraient avec attention. Celui-ci portant la main à son chapeau, allait continuer sa route, quand Butler lui dit, en lui rendant son salut : Voilà une belle matinée, monsieur ; vous êtes de bonne heure sur la colline. — J’y ai affaire, » répondit le jeune homme d’un ton à prévenir une seconde question.

« Je le pense bien, dit Butler, et j’espère que vous me pardonnerez si je forme le vœu que cette affaire n’ai rien de contraire aux lois. — Monsieur, » répondit l’autre avec un air de surprise, « je ne pardonne jamais une impertinence, et je ne sais de quel droit vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas. — Je suis un soldat, dit Butler, et je suis chargé d’arrêter les malfaiteurs au nom de mon Maître. — Un soldat ? » dit le jeune homme en reculant et en portant la main sur son épée ; « un soldat ! et qui veut m’arrêter ? Avez-vous considéré combien vous estimiez votre vie, avant de vous charger d’une telle commission ? — Vous me comprenez mal, monsieur, » dit Butler gravement : « ma mission n’est pas de ce monde. Je suis prédicateur de l’Évangile, et j’ai pouvoir, au nom de mon Maître, de recommander ici-bas la paix et la charité qu’a proclamées l’Évangile. — Un ministre ! » dit l’étranger avec un ton d’indifférence et presque de dédain. « Je sais qu’en Écosse les gens de votre robe ont la prétention étrange de se mêler des affaires privées ; mais j’ai voyagé, et je ne suis pas homme à me laisser duper par les prêtres. — Monsieur, s’il est vrai que quelques personnes de ma robe, ou, comme on pourrait le dire plus convenablement, de ma vocation, se mêlent des affaires d’autrui par curiosité ou pour d’autres motifs plus coupables, vous ne pouviez recevoir une meilleure leçon chez l’étranger que d’apprendre à les en blâmer. Mais je suis appelé à travailler pour mon Maître, quels que soient le temps et le lieu ; et, sûr de la pureté de mes intentions, il vaudrait mieux pour moi m’attirer vos mépris en parlant, que de mériter les reproches de ma conscience en gardant le silence. — Au nom du diable, » reprit le jeune homme avec colère, « dites-moi ce que vous avez à me dire. Pour qui me prenez-vous ? et que pouvez-vous avoir à démêler avec moi, qui vous suis inconnu, ou avec mes actions et mes intentions, que vous ignorez ? — Vous allez violer, dit Butler, une des plus sages lois de votre pays ; vous allez violer, ce qui est plus affreux encore, une loi que Dieu lui-même a mise en nous et comme gravée dans nos cœurs, qu’on ne peut enfreindre sans sentir tressaillir tous ses nerfs. — Et de quelles lois voulez-vous parler ? » dit l’étranger d’une voix creuse et troublée.

« Vous ne tuerez point, » dit Butler d’un ton grave et solennel.

Le jeune homme tressaillit et parut singulièrement agité. Butler, s’apercevant qu’il avait fait une impression favorable, résolut d’en profiter. « Songez, jeune homme, » dit-il en lui posant familièrement sa main sur l’épaule, « songez dans quelle terrible alternative vous vous placez volontairement, tuer ou être tué. Ne tremblez vous pas à l’idée de paraître, sans avoir été appelé, devant un Dieu irrité, le cœur encore agité par des passions coupables, la main teinte du sang de votre semblable contre le sein duquel vous aurez dirigé un fer homicide ? Si, au contraire, vous avez le malheur non moins grand de survivre à votre adversaire, souillé du même crime que Caïn, le premier meurtrier, Dieu n’imprimera-t-il pas sur votre front ce signe qui frappe d’horreur quiconque l’aperçoit, ce signe qui révèle le meurtrier à tous les regards ? »

L’étranger, se dégageant peu à peu de la main de Butler, l’interrompit en enfonçant son chapeau sur ses yeux. « Tout ce que vous dites là est excellent, monsieur ; mais vous donnez vos avis en pure perte. Je ne suis ici avec de mauvaises intentions contre personne. Je puis être bien coupable : vous autres prêtres, vous dites que tous les hommes le sont ; mais je suis ici pour sauver la vie de quelqu’un, non pour l’ôter à qui que ce soit. Si vous désirez employer votre temps à faire une bonne œuvre plutôt qu’à parler de ce que vous ignorez, je vous en donnerai l’occasion. Voyez-vous ce rocher à droite, au-dessus duquel on aperçoit les cheminées d’une maison isolée ? allez dans cet endroit, demandez Jeanie Deans ; dites-lui que celui qu’elle sait bien est resté ici depuis le point du jour jusqu’à cette heure pour la voir, et qu’il ne peut attendre plus long-temps ; dites-lui qu’il faut qu’elle vienne me trouver cette nuit à la Fondrière du Chasseur, quand la lune se lèvera derrière la colline de Saint-Antoine, ou que je n’aurai plus rien à ménager. — Et qui êtes-vous ? » reprit Butler saisi d’une pénible surprise ; qui êtes-vous, pour me charger d’une pareille commission ? — Je suis le diable ! » répondit brusquement l’étranger.

Butler, par une espèce d’instinct, fit deux pas en arrière et se recommanda intérieurement à Dieu ; car, bien que doué de raison et de force d’esprit, il n’était pas sous ce rapport au-dessus des hommes de son temps, où l’on regardait comme une preuve irrécusable d’athéisme de ne pas croire aux sorciers et aux esprits.

L’étranger continua, sans remarquer son émotion : « Oui, appelez-moi Apollyon, Astaroth ; donnez-moi le nom que vous voudrez choisir, en prêtre qui connaît ceux des esprits infernaux de toutes les classes, vous n’en trouverez pas un qui soit plus odieux à celui qui le porte que le mien ne l’est à moi-même. »

Il prononça ces mots avec le ton d’amertume d’un homme à qui sa conscience fait de grands reproches, et une expression de physionomie véritablement satanique. Butler, quoique doué d’une certaine fermeté, fut interdit ; car un grand malheur moral a en soi quelque chose de sublime qui frappe et émeut tous les hommes, ceux-là surtout qui sont disposés à la bienveillance et à la sympathie. L’étranger s’éloigna brusquement de Butler après lui avoir parlé ainsi ; mais, se retournant tout à coup, il revint à lui d’un pas précipité, et lui dit d’un ton résolu : « Je vous ai dit qui j’étais : et vous, qui êtes-vous ? quel est votre nom ?

« Butler, » répondit-il, surpris d’une question si subite et de la manière violente avec laquelle elle lui était adressée ; « Reuben Butler, prédicateur de l’Évangile. — Butler ! » répéta l’étranger en enfonçant davantage son chapeau sur ses yeux ; « Butler ! l’adjoint du maître d’école de Libberton ? »

« Lui-même, » répondit celui-ci d’un ton calme.

L’étranger se couvrit la figure de ses deux mains, comme frappé d’une réflexion soudaine, s’éloigna, puis s’arrêta après avoir fait quelques pas ; voyant que Butler le suivait de l’œil, il lui dit d’une voix ferme mais étouffée, et qu’il semblait ménager pour n’être point entendu au-delà de l’endroit où était Butler : « Quittez-moi, et faites ma commission ; ne me suivez pas. Je ne descendrai pas dans les entrailles de ces rochers, je ne m’évanouirai pas comme un éclair ; et l’œil qui suivrait ma trace aurait lieu de regretter que ses paupières n’eussent pas toujours été fermées. Partez, et ne regardez pas derrière vous. Dites à Jeanie Deans qu’au lever de la lune je l’attendrai au cairn de Nicol-Muschat, près de la chapelle de Saint-Antoine. »

En parlant ainsi, il se dirigea vers la colline avec autant de précipitation que sa voix avait eu d’autorité.

Craignant vaguement de voir encore augmenter son malheur qu’il pensait ne pouvoir plus s’accroître, et désespéré qu’il existât un homme qui osât envoyer un message aussi extraordinaire et aussi impérieux à l’objet de son premier et unique attachement à une fille avec laquelle il était presque fiancé, Butler marcha rapidement vers la chaumière pour s’assurer quel droit avait cet homme audacieux à faire à Jeanie Deans une demande qu’une jeune fille prudente et réservée ne pouvait accorder.

Butler n’était ni superstitieux ni jaloux, et cependant les sentiments d’où naissent ces travers d’esprit avaient des racines dans son cœur, comme chez tous les hommes. Comment croire qu’un amant aussi pervers que l’indiquaient le ton et les manières de l’étranger aurait le pouvoir de faire venir sa future épouse dans un tel lieu et à une pareille heure ? Et cependant la voix de l’étranger n’avait rien de ce ton doux et flatteur que prend un séducteur pour obtenir un rendez-vous ; elle était rude et impérieuse, exprimait moins l’amour que l’injonction et la menace.

Les suggestions de la superstition auraient eu plus de prise si elle avait dominé l’esprit de Butler. N’était-ce pas le lion rugissant qui cherche une proie à dévorer ? Cette idée l’assiégeait avec une force que ne peuvent comprendre ceux qui vivent aujourd’hui. Ce regard sauvage, cette démarche brusque, cette voix, tantôt rude, tantôt étouffée ; cette figure belle, mais tour à tour obscurcie par l’orgueil, agitée par les soupçons, ou enflammée par les passions ; ces yeux noirs, qu’il recouvrait de son chapeau, comme s’il craignait de les laisser voir, tandis qu’ils observaient attentivement ceux des autres ; ces yeux, qui tantôt semblaient languissants de tristesse, tantôt lançaient le mépris, tantôt étincelaient de fureur, exprimaient-ils les passions d’un mortel, ou l’agitation d’un démon qui cherche, mais en vain, à cacher ses projets diaboliques sous le masque emprunté de la beauté humaine ? C’étaient l’air, le langage, la contenance de l’archange déchu ; et l’entrevue, que nous n’avons pu qu’imparfaitement décrire, produisit sur les nerfs de Butler, si fortement ébranlés par les horreurs de la nuit précédente, un effet qu’il n’aurait peut-être pas éprouvé s’il eût été dans son état ordinaire. Le lieu même où il avait rencontré ce singulier personnage était exécré et maudit pour les nombreux suicides dont il avait été le théâtre ; et l’endroit indiqué pour le rendez-vous était généralement en horreur par le meurtre qu’avait commis sur la personne de sa femme, le misérable à qui il devait son nom[1]. Conformément aux croyances de cette époque, où les lois contre les sorciers étaient en vigueur, et avaient même été récemment mises à exécution, on pensait que c’était dans de tels endroits que les mauvais esprits avaient le pouvoir de se rendre visibles aux yeux des hommes, et d’exercer de l’influence sur leurs cœurs et leurs sens. De violents soupçons assiégèrent l’esprit de Butler, qu’aucun raisonnement préalable n’avait préparé à rejeter ce que croyait tout homme de son temps, de son pays et de sa profession. Toutefois son bon sens repoussait ces vaines idées comme opposées, sinon à l’ordre des choses possibles, mais aux lois générales qui gouvernent le monde, et dont le dérangement, comme le pensait très-bien Butler, ne peut être admis que sur la plus entière et la plus incontestable évidence. Cependant la pensée d’un amant, d’un jeune homme ayant droit, par quelque motif que ce fût, d’exercer une autorité aussi impérieuse et avec aussi peu de ménagement, sur l’objet d’un amour ancien, d’un amour qui paraissait sincèrement payé de retour, n’était pas moins capable de l’effrayer que les chimères de la superstition.

Le corps harassé de fatigue, l’esprit accablé par l’inquiétude, en proie aux réflexions et à l’anxiété la plus pénible, Butler monta de la vallée au rocher de Saint-Léonard, et se présenta à la porte de la demeure de Deans, avec des sentiments analogues aux craintes et aux chagrins de ceux qui l’habitaient.



  1. Nicol Muschat, misérable débauché, ayant conçu une haine implacable contre sa femme, convint avec un autre libertin, nommé Campbell de Burnbank (dont le nom est souvent rappelé dans les poèmes satiriques de Pennycuick), que celui-ci s’efforcerait de corrompre cette femme, afin que Muschat pût, sur des plaintes calomnieuses, obtenir le divorce. Les ruses criminelles qu’ils employèrent pour arriver à ce but, n’ayant pas eu de succès, ils essayèrent de la faire périr par le poison.
    Ce projet n’ayant encore pu réussir, le 1er octobre 1720, Nicol Muschat ou Maschet emmena sa femme, la nuit, au Parc-Royal, près de l’endroit qu’on appelle la Promenade du Duc, non loin du palais d’Holy-Rood, et là lui coupa la gorge et lui fit plusieurs autres blessures. Il fut mis en jugement et condamné à mort. Campbell fut condamné à la déportation pour avoir trempé dans la première tentative. (Voyez les Causes criminelles de Mac-Laurin, pages 54 et 738.)
    En mémoire ainsi qu’en exécration de ce crime, un cairn ou tas de pierres signala long-temps cet endroit. Un changement dans la route, vers ce lieu, l’a totalement fait disparaître.