La Prison du Mid-Lothian/Chapitre 21

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
La Prison du Mid-Lothian ou La jeune caméronienne
Traduction par Albert Montémont .
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 26pp. 237-244).


CHAPITRE XXI.

LE JOUR DU JUGEMENT.


Oui, quoique tu puisses être ignominieusement traînée à l’arbre fatal, il te restera un ami fidèle qui partagera avec toi jusqu’à la dernière extrémité les rigoureux décrets du sort.
Jemmy Dawson.


Après avoir passé la plus grande partie de la matinée en prières (car ses compatissants voisins avaient absolument voulu le décharger de ses travaux ordinaires), Davie Deans entra dans la chambre où le déjeuner était préparé. Ses yeux étaient involontairement baissés, car il craignait de regarder Jeanie, incertain comme il l’était encore que sa conscience lui permît de se présenter devant la cour de justice pour y faire la déclaration qui pouvait servir à la justification de sa sœur, comme on lui avait fait entendre qu’elle en avait les moyens ; enfin, après une minute ou deux de pénible hésitation, il regarda ses vêtements pour tâcher de découvrir si son intention était de sortir. Elle était habillée d’une manière propre et simple ; mais rien dans son costume n’indiquait bien clairement son projet ; elle avait changé sa robe du matin contre une autre moins commune, mais qui n’était pourtant pas celle qu’elle avait coutume de mettre pour aller à l’église ou dans les cas très-rares où elle visitait quelques voisins. Son bon sens lui avait appris que dans cette occasion, son extérieur devait être décent, par respect pour le tribunal devant lequel elle allait paraître ; tandis que sa sensibilité ne lui aurait pas permis de se parer du petit nombre d’ornements qu’elle se permettait quelquefois de porter, dans une circonstance qui allait décider de la vie de sa sœur. Ainsi donc, rien dans son extérieur ne put indiquer avec certitude à son père le parti qu elle avait pris.

Les préparatifs de leur frugal repas avaient été faits en vain ce jour-là. Le père et la fille, assis en face l’un de l’autre, chacun faisant semblant de manger lorsque les yeux de l’un se portaient sur l’autre, et laissant retomber avec dégoût ce qu’il portait à ses lèvres, lorsque cette feinte, inspirée par l’affection, cessait d’être nécessaire.

Enfin ces moments de contrainte eurent leur terme. La pesante cloche de Saint-Gilles annonça l’heure qui précédait celle du commencement de la séance. Jeanie se leva, et avec un degré de courage dont elle ne pouvait elle-même se rendre compte, elle prit son plaid et fit ses préparatifs pour sortir. La fermeté de ses manières faisait un contraste étrange avec l’air d’irrésolution pénible et la vacillation qu’indiquaient tous les mouvements de son père, et quelqu’un qui ne les aurait connus ni l’un ni l’autre se serait difficilement persuadé que la première fût, dans les habitudes ordinaires de la vie, une fille docile, douce, tranquille, et même timide, et que son père fût ce vieillard à l’esprit naturellement ferme et orgueilleux qui, soutenu par des opinions religieuses d’une nature austère, stoïque et inflexible, avait subi et supporté dans son temps les plus cruels revers, les persécutions et les plus imminents périls, sans que son courage en fût abattu ou sa constance ébranlée. Mais le secret de cette différence était que Jeanie avait déjà formé une résolution, et s’était résignée à ses conséquences inévitables ; tandis que Deans, ignorant tout ce qui se passait dans l’esprit de sa fille, se perdait en conjectures sur ce qu’elle pourrait dire ou jurer devant le tribunal, et sur l’influence que son témoignage pourrait exercer sur le redoutable jugement qu’on allait prononcer.

Il suivit les mouvements de Jeanie d’un regard incertain et inquiet, jusqu’à ce qu’étant prête à quitter la maison il la vît jeter sur lui des yeux où se peignait une douleur inexprimable.

« Ma chère enfant, dit-il, je vois… » et l’air précipité avec lequel il se mit à chercher ses gants tricotés et son bâton lui indiqua que son intention était de l’accompagner, quoiqu’il n’eût pas eu la force d’achever de s’expliquer.

« Mon père, » dit Jeanie répondant plus à sa pensée qu’à ses paroles, » vous feriez mieux de rester. — Dieu me donnera de la force, » dit le vieillard reprenant de la fermeté ; « j’irai.

Et prenant le bras de sa fille sous le sien, il sortit de sa maison, d’un pas si rapide que Jeanie avait peine à le suivre. Une circonstance peu importante, mais qui prouve dans quel état d’agitation était son esprit, vint arrêter sa marche. « Et votre bonnet, mon père ? dit Jeanie qui remarqua que sa tête blanche était découverte ; une légère rougeur passa sur ses joues, il retourna en arrière, honteux d’avoir été surpris dans un oubli qui attestait le désordre de ses facultés morales. Il remit son large bonnet bleu écossais, et d’un pas plus lent et plus calme, comme si cette circonstance l’eût rappelé à lui-même et à la nécessité de recueillir toute sa fermeté et toute sa présence d’esprit, après avoir remis de nouveau son bras sous celui de sa fille, il reprit la route d’Édimbourg.

Les tribunaux de justice se tenaient alors et se tiennent encore dans le lieu nommé Enclos du Parlement, ou, suivant l’expression moderne, la Place du Parlement, et occupaient les bâtiments destinés à loger les états d’Écosse. Cet édifice, quoique dans un style d’architecture imparfait et de mauvais goût, avait alors l’aspect grave et décent qui convient au sanctuaire des lois, et quelque chose de respectable du moins à cause de son antiquité ; mais lors de ma dernière visite dans la capitale, j’ai remarqué avec peine que cette vénérable façade avait été remplacée par une autre, élevée, selon toute apparence, à grands frais, mais si peu en harmonie avec tous les anciens monuments qui l’entourent, et d’un genre si lourd et si bizarre, qu’on peut la comparer[1] aux ornements dont Tom Errand le porteur est surchargé dans la pièce intitulée un Tour au Jubilé, quand il paraît sous le costume splendide et ridicule du petit maître Clincher. Sed transeat cum cœteris erroribus.

La petite place, ou Enclos du Parlement (si nous osons encore lui conserver cette dénomination juste quoique vieillie, et qui, à Lichtfield, à Salisbury et autres endroits, est appliquée aux terrains attenants à une cathédrale) annonçait déjà la scène fatale qui devait s’y passer ce jour-là. Les soldats qui composaient la garde de la ville étaient à leur poste, et de temps en temps rappelaient à l’ordre et repoussaient du bout de leurs fusils la foule qui se pressait en avant pour tâcher d’apercevoir l’infortunée Effie pendant son court trajet de la prison adjacente, au tribunal où son sort allait être fixé. On n’a que trop souvent l’occasion de remarquer avec dégoût l’apathie avec laquelle le peuple attache ses regards sur des scènes de cette nature, et combien il est rare, à moins que la pitié de la multitude ne soit excitée par quelque circonstance frappante et extraordinaire, qu’elle y témoigne d’autre intérêt que celui d’une curiosité brutale et irréfléchie ; chacun rit, plaisante, se querelle et se pousse avec autant d’indifférence et d’insensibilité que si la cause de ce rassemblement était quelque fête publique ou quelque vaine procession. Quelquefois cependant cette conduite, ordinaire à la populace corrompue de toutes les grandes villes, fait place à quelque témoignage fugitif d’humanité et de compassion. C’est ce qui arriva dans la circonstance actuelle.

Quand Deans et sa fille se présentèrent dans l’Enclos et cherchèrent à se faire jour parmi la foule pour pénétrer jusqu’à la porte du tribunal, ils se trouvèrent mêlés à la populace et exposés à son insolence. Deans surtout, en résistant avec quelque force à ceux qui le poussaient rudement, attira sur lui, par sa figure et son costume ancien, l’attention du peuple, qui montre quelquefois un instinct de sagacité assez sûr à juger du caractère d’un individu par son extérieur.

Messieurs les whigs venant du beau pont de Bothwell,
Soyez les bienvenus dans ce noble castel,


s’écria l’un ; car le bas peuple d’Édimbourg était alors disposé au jacobitisme, parce que c’était l’opinion la plus directement opposée au gouvernement existant.

Williamson, habile docteur,
Entre vingt ta voix fut choisie
Pour monter en chaire, et, pasteur,
Tu célébras Killycrankie[2],


chanta une sirène dont l’aspect indiquait au premier coup d’œil la profession. Un portefaix en guenilles, que Davie Deans avait poussé en cherchant à échapper à ses incommodes voisins, s’écria avec l’accent prononcé du nord : « Que le diable emporte cette figure caméronienne ! Qui lui donne le droit de pousser les gens de la sorte ? — Place à l’ancien ! dit un autre ; il va voir une sœur glorifier Dieu dans Grass-Market. — Paix ! n’avez-vous pas honte ? » s’écria quelqu’un en élevant la voix ; puis la baissant tout à coup, il ajouta plus bas, mais distinctement : « C’est son père et sa sœur. »

Tous se reculèrent à l’instant pour faire place à ces infortunés ; et tous, jusqu’aux individus les plus corrompus et les plus endurcis de la foule, parurent frappés de honte et rentrèrent dans le silence. Davie Deans, s’avançant au milieu du passage qui venait de lui être ouvert par la populace, tenant toujours sa fille par la main, lui dit avec une expression forte et sévère et qui peignait ses sensations intérieures : « Vous entendez de vos propres oreilles et vous voyez de vos propres yeux à qui les railleries de l’impie attribuent la désertion et l’apostasie de ceux qui professaient notre foi : ce n’est pas seulement à eux-mêmes, mais à l’Église dont ils sont membres, et à son chef sacré et invisible. Cela étant, ne devons-nous pas supporter avec patience notre portion dans des reproches qu’ils osent étendre si loin ? »

L’individu qui avait parlé à la foule n’était autre que notre ancien ami Dumbiedikes, dont la bouche, comme celle de l’âne du prophète, s’était ouverte par l’urgence du cas. Il les rejoignit en ce moment, et avec sa taciturnité habituelle il les escorta jusqu’au tribunal. Les sentinelles et les gardiens de la porte ne mirent aucun obstacle à leur entrée, et on dit même qu’un de ces derniers refusa un schelling que lui offrit Dumbiedikes, qui pensait que l’argent rend tout facile. Mais cette dernière circonstance a besoin d’être confirmée.

Admis dans l’enceinte de la cour, ils y trouvèrent le nombre ordinaire d’employés du tribunal et d’oisifs affairés qui assistent aux débats d’un procès par devoir ou par passe-temps. On y voyait des bourgeois qui bâillaient et ouvraient de grands yeux, de jeunes procureurs qui allaient et venaient, causaient et plaisantaient comme s’ils eussent été au parterre de quelque théâtre, tandis que d’autres, assis à l’écart sur des bancs éloignés, étaient enfoncés dans de profondes discussions sur les points qui constituaient le crime et le véritable esprit de la loi. Le banc des juges était préparé pour les recevoir ; les jurés étaient arrivés ; les avocats de la couronne, qui formaient le ministère public, s’occupaient à recevoir leurs notes, leurs documents de procédure ; ils avaient l’air grave et se parlaient bas les uns aux autres.

Ils occupaient un côté d’une grande table placée devant leur banc ; de l’autre siégeaient les avocats, auxquels l’humanité de la loi d’Écosse, plus généreuse en cela que celle de l’Angleterre, non-seulement permet, mais même enjoint d’aider de leurs conseils tous les individus qui paraissent en jugement. M. Nicol Novit se montrait activement occupé à donner des instructions au conseil de l’accusée, d’un air plein d’importance. En entrant dans la salle d’audience, Deans demanda au laird d’une voix basse et tremblante : « Où sera-t-elle placée ? »

Dumbiedikes parla bas à Novit, qui, indiquant du doigt un espace vacant à la barre en face des juges, offrit d’y conduire Deans.

« Non, dit-il, je ne puis pas m’asseoir auprès d’elle… je ne puis pas la voir… pas encore du moins… je veux me tenir hors de sa vue, et porter mes yeux autre part… cela vaudra mieux pour tous deux. »

Saddletree, dont l’intervention officieuse s’était attiré deux ou trois rebuffades du conseil, qui l’avait prié de se mêler de ses propres affaires, vit avec plaisir une occasion de jouer le rôle d’un personnage important. Il s’avança avec empressement vers le malheureux vieillard, et chercha à montrer le crédit dont il jouissait en lui procurant, par le moyen des huissiers et des gardiens de la barre, une place où il était à l’abri de l’observation générale.

« Il est bon d’avoir des amis dans la salle d’audience, » dit-il en continuant ses insipides harangues à son inattentif auditeur qui ne les écoutait ni ne songeait à y répondre. « Bien peu de gens auraient pu vous procurer une telle place. Les juges seront ici incontinent, et procéderont au jugement instanter. On n’entoure pas ici la cour comme on fait aux assises de circuit ; la haute cour de justice est toujours close. Mais, bon Dieu ! que faisons-nous ? Jeanie, vous êtes citée comme témoin. Huissier cette fille est témoin dans l’affaire… il faut qu’elle soit renfermée, elle ne peut rester avec tout le monde. Monsieur Novit, ne faut-il pas que Jeanie passe dans la chambre des témoins ? »

Novit répondit affirmativement, et offrit de conduire Jeanie dans la salle où, suivant la pratique scrupuleuse de la cour d’Écosse, les témoins se tenaient jusqu’à ce qu’on les appelât pour les interroger, et restaient ainsi séparés de tous ceux qui auraient pu influer sur leur déclaration, ou les informer de ce qui se passait dans la séance.

« Est-ce absolument nécessaire ? » demanda Jeanie qui avait de la répugnance à quitter son père.

« C’est d’une nécessité absolue, dit Saddlelree ; qui a jamais entendu dire qu’un témoin soit resté dans la salle d’audience ? — C’est en effet une chose nécessaire, » dit le jeune conseiller chargé de la défense de sa sœur ; et Jeanie, bien à regret, suivit l’huissier de la cour dans la salle des témoins.

« Ceci, monsieur Deans, dit Saddletree, s’appelle séquestrer un témoin ; mais je n’ai pas besoin de vous dire que c’est une chose toute différente du séquestre que l’on met sur les biens et sur les effets d’une personne, comme dans le cas de banqueroute. J’ai souvent été séquestré comme témoin, car il arrive quelquefois au shérif ainsi qu’à M. Sharpitlaw de m’appeler pour servir de témoin aux déclarations et confrontations, mais je n’ai jamais été séquestré de biens qu’une seul fois, et il y a bien long-temps de cela, c’était avant que je fusse marié. Mais chut ! chut ! voilà le tribunal qui s’assemble. »

Effectivement, les cinq lords de la cour de justice, vêtus de leurs longues robes écarlates bordées de blanc, et précédés d’un huissier, entrèrent alors avec les formalités ordinaires, et prirent place sur le banc des juges.

Tout l’auditoire se leva à leur aspect, et le bruit qu’avait occasionné leur entrée était à peine calmé, quand une grande rumeur, causée par une foule de personnes qui se pressaient à la porte et qui cherchaient à pénétrer de vive force dans la salle et dans les galeries, annonça que l’accusée allait paraître à la barre. Ce tumulte eut lieu lorsque les portes, qui d’abord ne sont ouvertes que pour ceux qui ont le droit d’être présents, et pour les personnes des classes plus élevées qui trouvent le moyen de se faire admettre, s’ouvrent enfin pour tous ceux que la curiosité attire dans ces sortes d’occasions. La multitude effrénée se précipita donc en foule : la plupart avait le visage enflammé, les cheveux en désordre, et se marchaient sur le corps les uns les autres, tandis que quelques soldats, formant pour ainsi dire le centre de ce torrent, avaient de la peine, malgré tous leurs efforts, à ouvrir un passage à l’accusée pour se rendre au lieu qui lui était désigné. Enfin, l’autorité de la cour et les efforts de ses officiers réussirent à faire cesser le désordre, et la malheureuse jeune fille fut amenée et placée devant la barre, entre deux sentinelles armés de baïonnettes, pour y entendre la sentence qui devait lui rendre la liberté ou la livrer à la mort.



  1. Cette comparaison, toute locale et peu intelligible pour le lecteur français, serait remplacée avec avantage par quelque chose de plus général ; mais le traducteur n’a osé altérer le texte. a. m.
  2. Gorge des montagnes d’Écosse où fut livrée la bataille de ce nom, et dans laquelle périt Claverhouse. a. m.