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La civilité des petites filles

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TABLE DES MATIÈRES


Pages.


ANECDOTES


Pages.

Le roi Louis XVIII et l’officier des gardes 24

Papa ! du sel s’il vous plaît. 27

Tu n’as pas la barbe assez longue 29

Adieu, rôti ! 30

La petite princesse de Teck et la reine Victoria, 34

Le Moulin à paroles. 47

La langue pernicieuse. 47

Une bêle derrière soi. 48

Madame, je n’ai rien lu. 67

Quelle est la plus bête de l’école ? 68

Attrapée la petite curieuse. 69

Charlotte et le tapioca. 70


Paris. — Imp. Larousse, rue Montparnasse, 17.

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LA
CIVILITÉ
DES
PETITES FILLES
PAR
Mlle. Clarisse JURANVILLE
ET
Mme Pauline BERGER


La politesse est à l’esprit
Ce que la grâce est au visage ;
De la bonté du coeur elle est la douce image
Et c’est la bonté qu’on chérit.


45 GRAVURES
________________
DEUXIÈME ÉDITION
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PARIS
LIBRAIRIE LAROUSSE
17, Rue Montparnasse, 17
SUCCURSALE : rue des Écoles, 58 (Sorbonnc).
Tous droits réservés.


OUVRAGES DE MLLE CLARISSE JURANVILLE


LE PREMIER LIVRE DES PETITES FILLES, Historiettes morales et Leçons de choses. 160 gravures. Vol. in-18, cart. 0 fr.75

LE DEUXIEME LIVRE DES PETITES FILLES, Histoire, Poésies, Premières notions de Sciences naturelles. 320 gravures. Vol. in-18. 1 fr.

LE TROISIÈME LIVRE DE LECTURE, à l’usage des jeunes filles, en collaboration avec Mme Pauline Berger 1 fr. 40

LE SAVOIR FAIRE ET LE SAVOIR-VIVRE, Guide pratique de la vie usuelle, à l’usage des jeunes filles (200 gravures). Vol. in-iî do 336 pages, cart. l fr. 85

MANUEL D’ÉDUCATION MORALE ET D’INSTRUCTION CIVIQUE, à l’usage des jeunes filles ; ouvr. conforme au progr. offic. In-18 de 3l8 p., cart. 1 fr. 85

LA CIVILITÉ DES PETITES FILLES, 45 grav. Vol. in-18, cart., en collaboration avec Mme Pauline Berger. 1 0 fr.60

DICTÉES AMUSANTES, ÉLÉMENTAIRES ET GRADUÉES, à l’usage du jeune âge. Vol. in-18, cartonne. l fr.50

DICTÉES RÉCRÉATIVES SUR L’ORTHOGRAPHE USUELLE. Nombreux exercices présentant, sous la forme de textes suivis, tous les cas où le même son et la même finale ont une orthographe différente. Vol. in-18. 1 fr. 50

DICTÉES CURIEUSES sur les Difficultés, les Contrastes, les Bizarreries, les Anomalies, les Irrégularités et les Subtilités de la languo française, suivies de Dictées données dans les examens. Volume in-12. 1 fr.50

LES PARTICIPES EN HISTOIRES, Méthode nouvelle, théorique et pratique, comprenant les Règles émises par nos principaux grammairiens, des Devoirs d’invention et d’imitation, des Exercices analogiques et monographiques et de nombreuses Histoires servant d’application aux règles. Livre de l’Élève, cart 1 fr.

— Livre du Maître l fr. 50|90}}

LA CONJUGAISON ENSEIGNÉE PAR LA PRATIQUE, Méthode entièrement nouvelle, comprenant : des exercices variés sur des Verbes groupés par familles, de nombreux devoirs d’invention, des dictées, des permutations, et enfin la conjugaison de tous les verbes présentant des difficultés. — Livre do l’Élève 0 fr. 75.

— Livre du Maître 1 fr.50

PREMIERS SUJETS DE STYLE (1er degré), avec Sommaires raisonnes, méthode intuitive, mise à la portée des plus jeunes enfants. — Livre de l’Élève. 0 fr.50

— Livre du Maître 1 fr.

MANUEL DE STYLE ET DE COMPOSITION (2° degré), inaugurant une méthode nouvelle, raisonnée et pratique. — Livre do l’Elève. 0 fr.75 — Livro du Maître l fr.50

LE STYLE ENSEIGNÉ PAR LA PRATIQUE (3e degré), comprenant : 1° des leçons sous forme catéchétique ; 2° des exercices comparatifs destinés à former le goût et à exercer le jugement ; 3° des devoirs d’invention dans lesquels les élèves doivent employer eux-mêmes toutes les figures de style ; 4° des rédactions usuelles, indispensables dans la pratique de la vie ; 5° de nombreux sujets do stylo, avec sommaires raisonnes. — Livre de l’Élève l fr.

— Livro du Maître 8 fr.

MÉTHODE DE CALCUL ORAL, mise à la portée des jeunes enfants, renfermant plus de 250 Exercices et Problèmes variés. In-18. … 30 c.

PETITE GÉOGRAPHIE DU LOIRET, Notions historiques et Carte coloriée du département 0 fr.75

LA VOIX DES FLEURS, comprenant l’origine des emblèmes donnés aux plantes, les souvenirs et les légendes qui y sont attachés, les proverbes auxquels elles ont donné lieu, les vers quelles ont inspirés aux poètes, enfin des pensées morales de3 plus grands écrivains sur les vertus ou sur les vices qu’elles représentent. Joli volume in-18, broché 2 fr. »

Relié en percaline, titre doré 2 fr.50


Expédition franco, sans augmentation do prix, au reçu d’un mandat-poste.



Pourquoi ce livre a été fait.


J’ai toujours beaucoup aimé les enfants, je leur ai consacré les meilleurs jours de ma vie ; mais j’affectionne particulièrement les petites écolières. Je voudrais que toutes fussent instruites, bonnes, aimables, bien élevées.

Parmi elles se trouvent des enfants pauvres, des filles de paysans, de mineurs, d’ouvriers, gagnant péniblement le pain de chaque jour. Ceux-ci ne peuvent veiller sur leurs enfants et encore moins leur donner des leçons de politesse, de savoir-vivre ; leur inculquer les usages du monde qu’ils ignorent pour la plupart. Eh bien ! nous désirons y suppléer. Oui, nous voulons que toutes les petites filles, même les plus pauvres, puissent se présenter partout avec aisance, ne soient embarrassées nulle part, aient de bonnes manières, un bon maintien, un air comme il faut, sinon distingué.

Le temps n’est plus ou les rois épousaient des bergères ; pourtant, il arrive parfois encore que des femmes de position très modeste parviennent à occuper des situations élevées, dues à leur mariage. Si elles ont reçu une bonne éducation première, elles n’y sont pas déplacées.

On raconte que la femme d’un des membres du gouvernement provisoire, lors de la révolution de 1848, s’écria en, entrant aux Tuileries : « A présent, c’est nous qui sont les princesses ! » On aurait pu répondre à cette heureuse personne que la demeure seule, fût-elle un palais, ne saurait créer aussi facilement des princesses, et qu’il faut autre chose pour leur ressembler. Dans notre temps de démocratie, ou tout tend à se niveler, ce qui distingue les hommes entre eux, ce nest ni la richesse ni la position, mais surtout, et avant tout, l’éducation. Sous ce rapport, il ne devrait plus exister de différence entre les habitants des villes et les habitants des champs ; tous devraient respecter les convenances, pratiquer les règles de la civilité et de la bienséance.

La Civilité, a-t-on dit, est l’art de rendre ceux avec lesquels nous vivons contents d’eux-mêmes et de nous, c’est, en d’autres termes, la science des égards que nous devons à nos semblables. Elle a une grande importance dans la vie : elle rend les relations de société agréables, adoucit les rapports que nous avons les uns avec les autres et facilite les rapprochements. Elle doit, par conséquent, être enseignée dans les écoles primaires.

C’est pourquoi nous avons entrepris ce livre.

Mes petites amies, écoutez bien les conseils que nous vous donnons dans cet ouvrage qui vous est destiné ; mettez-les en pratique, et vous contribuerez ainsi, dans votre humble sphère, à conserver aux Français leur renom de peuple le plus affable, le plus gracieux, le plus poli du monde.




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LA CIVILITÉ DES PETITES FILLES


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René rendit de petits services à la maîtresse de la maison,


1. — La Politesse en famille.


Il faut porter son velours en de-
dans, c’est-à-dire montrer son ama-
bilité de préférence à ceux avec qui
on vit chez soi.
Joubert.

Au cours de cet ouvrage, mes chères enfants, vous trouverez les préceptes de savoir-vivre pour toutes les circonstances de la vie. Dans ce chapitre, nous allons simplement résumer les règles de la politesse envers le père et la mère.

Combien de gens sont d’une politesse exquise avec les étrangers et se montrent maussades, désagréables, grossiers même, dans l’intérieur de leur famille. Suivant une expression connue, ces gens sont chez eux de véritables fagots d’épines…

Un aimable écrivain a dit avec beaucoup de délicatesse : « Il faut porter son velours en dedans, c’est-à-dire montrer son amabilité de préférence à ceux avec qui on vit chez soi. » Qu’on me permette de citer ici un souvenir.

Un jour, il m’a été donné de voir, chez des amis, un jeune garçon appelé René. Je fus émerveillé de sa politesse, de sa bonne tenue à table et dans la réunion qui suivit le dîner. Il répondit gentiment aux questions qu’on lui adressait, parla avec beaucoup d’à propos et de justesse. Je le vis même rendre de petits services à la maîtresse de maison et se faire aimable pour tous.

Un mois plus tard, j’allai chez les parents de René, j’eus peine à reconnaître l’enfant bien élevé qui m’avait tant plu naguère. Il parlait à sa mère d’un ton bourru, parfois malhonnête, refusait de se déranger, repoussait durement son petit frère et sa sœur sous prétexte qu’ils l’ennuyaient…

René, comme vous voyez, ne mettait pas son velours en dedans. Il était chez lui, il ne se gênait pas… De grâce, enfants, sachez vous gêner pour vos parents et vos amis, ne faites pas partie de ces espèces de hérissons qui piquent les doigts de ceux qui en approchent. Rappelez-vous que la vie est faite surtout de petites choses ; c’est dans les petites choses qu’il faut se montrer bon, sous peine de ne jamais le paraître. Les petits sacrifices, les prévenances de tous genres, voilà ce qui rend charmante la vie de famille, et ce qui en fait le modèle de la vie sociale.

Mais continuons notre entretien.

C’est un devoir pour les enfants, et ce doit être pour eux un plaisir de souhaiter, chaque jour, le bonjour et le bonsoir à leurs parents et de demander de leurs nouvelles. L’enfant qui ne sait plus trouver de caresses pour sa mère, qui hésite à l’embrasser avant de se coucher, a quelque chose à se reprocher ; il n’a plus la conscience en paix…

Un fils ne se permet jamais d’embrasser sa mère la tête découverte. Il doit, dans ce cas, tenir sa casquette ou son chapeau à la main.

Lorsqu’un père et une mère entrent dans une pièce où se trouvent leurs enfants, assis ou occupés à quoi que ce soit, les enfants doivent se lever et l’aire les honneurs à leurs parents, comme ils le feraient pour des étrangers qui s’approcheraient d’eux.

Si un enfant, ayant
même un certain âge, désire s’absenter, il est convenable qu’il prévienne au moins sa mère. En agissant ainsi, il reconnaît l’autorité de ses parents et fait acte de déférence.

Il est souverainement déplacé qu’un enfant contredise ses parents ou discute leurs ordres. Soit qu’ils défendent, soit qu’ils ordonnent, l’enfant doit obéir sans réplique et se conformer avec empressement à leur volonté. La bonne grâce double le prix de l’obéissance. On l’a dit avec raison : l’obéissance est l’amour filial en action, et l’amour se prouve par l’effort et le sacrifice. A l’enfant désobéissant qui prétend aimer ses parents, on peut dire : Tu te trompes, mets ta conduite en rapport avec tes paroles et l’on le croira. L’enfant qui ne sait pas obéir à son père et à sa mère, ne les sait pas aimer, c’est un ingrat.

(1. Gérard.)

Tout ce que nos parents nous demandent ou nous commandent est pour notre bien et non pour le leur. Et notre bien, ils le comprennent cent fois mieux que nous-mêmes. Ils connaissent la vie et nous ne la connaissons pas ; ils prévoient l’avenir auquel l’enfant ne songe pas ; ils voient clair pour nous, à la fois avec la raison et avec leur cœur, Ce sont des guides sûrs et des amis incomparables.

Un enfant, quel que soit son âge, est toujours un enfant pour son père ; jusqu’à la fin de sa vie, il doit l’aimer, l’honorer, le respecter.

Dans une pièce do notre grand poète Victor Hugo, un aïeul dit à son fils, grand-père lui-même et presque octogénaire : « Jeune homme, taisez-vous I » et quand ses enfants osent élever la voix, il leur jette ces mots :

« Qui donc o’se parler lorsque j’ai dit : silence !… »

Il ne faut pas traiter son père et sa mère en camarades, être trop familiers avec eux et abuser de leur bonté.

Un assez grand nombre de parents désirent être tutoyés par leurs enfants, nous n’avons pas à les blâmer ; pourtant, qu’il nous soit permis de dire que si le tutoiement est une marque d’affection, il est aussi la formule de la familiarité. C’est pourquoi, suivant nous, il est préférable qu’un enfant, qui n’est plus un bébé, dise vous à son père et à sa mère, comme il le dit aux personnes qu’il veut honorer.

En effet, les parents ne doivent pas seulement cire aimés de leurs enfants, il faut encore qu’ils soient craints et obéis. Ici, pas d’égalité possible, les rapports entre parents et enfants ne sont et ne peuvent pas être les mêmes que ceux qui existent entre les frères et les sœurs, les amis et les camarades. A différence de rapports, différence de procédés.

Terminons ce chapitre par cette réflexion : Il n’est personne, mes petites amies, qui autant que vos parents ait droit à votre amour ; il n’est personne aussi qui ait autant de droit à votre politesse, à vos prévenances, à vos égards.

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RÉSUMÉ


1. La politesse est la façon de vivre, de parler, d’agir conforme aux usages reçus dans le monde.

2. Il faut être poli envers tous : envers les supérieurs et les inférieurs, les étrangers, les amis, et plus encore envers les parents.

3. Un enfant poli salue son père et sa mère le matin et le soir, il les embrasse et s’inquiète de leur santé. Il se lève de sa chaise quand ils entrent dans la pièce où il se trouve.

Il les prévient lorsqu’il s’absente. Il obéit sans réplique et sans mauvaise humeur. Il ne discute ni ne contredit leurs ordres.

Il se montre en toute circonstance affable, complaisant et empressé à leur plaire.


MAXIME


C’est surtout dans la famille qu’il faut porter son velours en dedans.

Rédaction. Montrez tous les avantages de la politesse en famille et prouvez que celle qualité contribue à l’union et au bonheur de tous.


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2. — Chez les grands parents.


Plus on s’approche de la tombe,
plus on a besoin d’affection. Aimez
donc ceux qui n’ont plus beaucoup
de temps à vous aimer et à être
aimés de vous.


Le père et la mère de Jeanne et de Joseph reçurent un matin la lettre suivante :

« Mes chers enfants, nous avons appris que les vacances dans votre commune étaient fixées au 16 août, nous venons vous demander de nous envoyer le plus tôt possible Jeanne et Joseph. Ils. sont si sages, si raisonnables, que nous désirons les avoir près de nous. Surtout, ne nous faites pas attendre trop longtemps la visite de nos chers petits-enfants. »

Au reçu de cette lettre, les deux écoliers furent bien contents et leur départ fut décide pour le lendemain matin, Malgré leur joie d’aller en vacances, les petits voyageurs, au moment du départ, sentirent leur cœur se gonficr. Ils allaient laisser leur chère maman, ils l’embrassèrent avec tendresse et lui dirent : Maman, cela nous fait de la peine de vous quitter, nous penserons souvent à vous…

Quelques heures après, le frère et la sœur arrivaient à destination sous la conduite de leur père.

Les grands parents leur souhaitent la bienvenue et les

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examinent avec curiosité. La grand’mère trouve que Jeanne est fraîche et rose ; le grand-père admire la tournure martiale de Joseph qui marche déjà comme un petit soldat.

Nos voyageurs à peine installés, tout allait à merveille, les figures étaient rayonnantes et l’on n’entendait que des cris de joie.

Jeanne s’occupait surtout de sa grand’mèro et Joseph de son grand-père. Il fallait voir leurs prévenances, leur amabilité pour les deux vieillards.

Voyons l’emploi d’une de leurs journées

Jeannette, aussitôt lovée, court au lit de son aïeule, lui demande des nouvelles de la nuit, s’informe si le rhumatisme n’a pas trop fait souffrir, si la douleur de tête a cessé, si le sommeil a été bon. Cela dit, elle défend absolument à sa grand’mère de se lever, l’assurant qu’elle saura bien préparer le déjeuner pour tous et qu’elle lui apportera sa bonne tasse de chocolat au lit.

La grand’mère se fait bien un peu prier, puis elle finit par se laisser dorlo-
ter, se renfonce dans son dodo bien chaud, suit des yeux la petite /ménagère dans sa besogne, et se trouve heureuse d’avoir une enfant aussi gentille.

Dans le courant du jour, Jeanne aide encore sa grand’mère dans les soins du ménage, et chaque fois qu’elle peut faire un ouvrage elle-même, elle force sa grand’mère à rester assise.

— Vous avez bien assez travaillé dans votre jeunesse, lui répète-t-elle souvent, reposez-vous. Puis, elle va lui chercher un mouchoir oublié, ou ses lunettes, ou sa tabatière. Elle lui remet un tricot entre les mains et lui ramasse ses mailles au besoin. Sa tâche finie, Jeanne s’assied près de son aïeule, un ouvrage à aiguille à la main, et entend, pour la centième fois peut-être, une histoire du temps passé : Jeanne a l’air de s’y intéresser et fait comme si elle ne l’avait jamais entendue.

Joseph, en sa qualité de garçon, accompagne son grand-père au jardin. Il écoute attentivement les explications quo celui-ci lui donne sur la culture des légumes et des fleurs, Jeanne soigne bien sa grand’mère. arrache les mauvaises herbes sur les plates-bandes pendant que l’aïeul ratisse les allées.

Quand les jardiniers sont las, ils se reposent sur un banc et Joseph prie son grand-père de lui raconter ses campagnes au temps où il était soldat en Afrique, sous le maréchal Bugeaud.

D’autres fois, Joseph lui lit tout haut le journal ou l’his-

toire des guerres de la révolution et de l’empire. S’ils se promènent ensemble, Joseph dit : — Grand-père, vous êtes las, et puisque je ne suis pas assez grand pour vous offrir mon bras, appuyez-vous sur mon épaule, je suis fort et je serai votre bâton de vieillesse.

L’heure du déjeuner arrive, et, comme toutes les personnes âgées, le grand-père et la grand’mère aiment à faire leur sieste après le repas. Jeanne et Joseph, ne voulant déranger en rien leurs habitudes, respectent leur sommeil et ne font aucun bruit.

Et tous les jours se passent ainsi.

Le temps fixé pour le retour de nos petits voyageurs étant arrivé, Ils disent adieu à leurs grands parents, reçoivent des compliments sur leur conduite, parlent le cœur très joyeux, ayant leur bourse bien garnie, je vous assure…

Un grand changement. — Quelques jours après le départ de Jeanne et do Joseph de chez leurs grands parents, ceux-ci invitèrent à venir les voir deux autres de leurs petits-enfants qui n’habitaient pas le même pays. Voulez-vous savoir ce qui arriva ?

Au bout de trois jours, les pauvres vieux écrivirent au père et à la mère des nouveaux venus, une lettre qui ne ressemblait guère à la première, elle était ainsi conçue :

« Venez chercher vos enfants, nous n’en voulons plus et nous regrettons beaucoup de les avoir demandés. Depuis leur arrivée ici, c’est un tapage infernal dans la maison. Nous avons la tête brisée ; ils touchent à tout, remuent tout et ne rendent aucun service. Lucie est désobéissante et nous fait d’insolentes réponses. Léon se moque de nos infirmités, branle la tête et marche d’un pas mal assuré, comme nous, dit-il, en riant. — Il maltraite les animaux, fait enrager le chien et le chat, effraye les poules qui s’envolent. Accourez vite si vous no voulez pas que nous tombions malades. »

— Consolez-vous, pauvres vieux, après une lettre si désespérée on va venir vous délivrer…

Ici, une réflexion s’impose. D’où vient-elle cette différence de réception pour des enfants qui devraient être aussi chers les uns que les autres au cœur de leurs parents ? Tout simplement, do ce que les premiers étaient des enfants bien élevés et les seconds des enfants mal élevés. Les uns étaient chéris, désirés, choyés, tandis que les autres… Vous comprenez, je n’ai pas besoin de m’expliquer davantage.

Lesquels voudriez-vous être ?


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RÉSUMÉ


1. L’enfant a une triple raison pour être poli et respectueux envers son grand-père et sa grand’mère ; ils sont ses proches parents, ils ont pour lui une vive tendresse, ils sont âgés.

2. Il no doit pas tourner en ridicule leurs manies et encoro moins leurs infirmités.

3. Il faut qu’il ne se rende pas importun en leur présence, et évite do leur faire du bruit, du tapage.

4. 11 doit, au besoin, écouter sans impatience les redites, les histoires déjà entendues bien des fois peut-être.


MAXIME


Enfants ! soyez aimables, gracieux envers vos grands parents qui n’ont plus beaucoup de temps à vous aimer et à être aimés de vous.

Rédaction. Composez une histoire oh vous montrerez une petite fille bien élevée, bien gentille de caractère, en vacances chez ses grands parents. Décrivez la joie qui règne dans la maison.


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3. — En classe.


PREMIÈRE JOURNÉE D’ÉCOLE.


Celle qui instruit est une seconde
mère.

Une brave mère de famille, couturière de son état, rencontre un matin, chez le boulanger, Mme Leroy.

— Voisine, dit-elle, donnez-moi un conseil. Ma fille Pauline a huit ans, je lui ai montré jusqu’ici ce que j’ai pu ; maintenant, il faut qu’elle aille en classe. Hier, je suis allée trouver notre institutrice pour la faire inscrire ; mais Pauline est timide, elle s’effraye de l’école, elle pleure dans un coin, je ne peux pas la consoler, comment faire ?

Mme Leroy réfléchit un instant.

— Ne vous inquiétez pas, répond-elle. Tenez Pauline prête demain matin pour l’heure de la classe ; ma fillette Claire, qui a douze ans passés, est très raisonnable, elle ira la chercher et la conduira. Elles causeront en chemin ; les enfants savent très bien arranger entre eux leurs petites affaires. D’ailleurs Claire sera enchantée de jouer à la petite maman…

Et voilà comment vous voyez Claire et Pauline partir pour l’école en se donnant la main.


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— Ma Paulette, dit tout à coup Claire, tu as l’air triste, ton cœur bat bien fort, je suis sûre. Pourtant, ce n’est pas terrible l’école, va ! Veux-tu que je te dise comment il faut t’y prendre pour n’être jamais grondée ?

— Oh ! oui, Claire, je veux bien.

— Chaque matin, tu viendras me trouver telle que tu es en ce moment : la figure, le cou, les mains bien lavés, les cheveux bien peignés, les habits brossés, les chaussures reluisantes. Propre comme un sou neuf.

Il faut n’avoir jamais ni taches de graisse, ni trous, ni déchirures sur ses vêtements.

— Cela se peut, fait Pauline qui écoule de toutes ses oreilles. Voisine, dit-elle, donnez-moi un conseil. » — En entrant à l’école, lu t’approcheras do noire maîtresse pour la saluer. Tu sais, pour saluer, on dit : «  Bonjour, Madame », et en même temps on incline la tête et un peu le corps. Fais comme moi.

Pauline imite son amie, une fois, deux fois.

— Bon, dit Claire, c’est cela. Je continue. Tu t’assiéras ensuite à la place indiquée par Madame, et tu feras comme les bonnes élèves. Une bonne élève se tient bien, elle no tourne pas la tête comme une girouette pour voir ce qui se passe à droite ou à gaucho, devant ou derrière. Elle ne bavarde pas comme une pie, n’est pas dissipée, et écoute attentivement tout ce que dit la maîtresse.

— Ce sera peut-être un peu long, remarque Pauline.

— Quoi donc ?

— Mais d’écouter du matin jusqu’au soir !...

Claire part d’un frais éclat de rire.

— Petite nigaude ! Crois-tu donc que notre maîtresse parle sans s’arrêter ?

— Oui.

— Que non ! Quelquefois Madame raconte de jolies histoires ou fait des explications ; alors, on l’écoute. Quelquefois elle nous fait écrire, calculer, coudre, dessiner ; alors on s’applique. Souvent, enfin, elle nous fait lire et nous interroge. Alors on parle, on répond. Et elle a soin de changer souvent notre ouvrage pour ne pas nous rebuter.

— Ce doit être amusant, dit Pauline intéressée, et dont les yeux brillent.

— Tu verras. Moi, j’aime beaucoup la classe, on y apprend une foule de choses utiles. On s’instruit et l’instruction est, il paraît, indispensable aujourd’hui. On ne pourrait pas gagner sa vie plus tard si on ne savait rien, si on restait ignorant. On y apprend aussi la politesse, comment il faut se conduire.

Madame est sévère, mais juste. Je l’aime beaucoup.

— Parce qu’elle est sévère ?

— Parce qu’elle nous fait travailler et s’occupe de nous tout le jour. Il faut bien qu’elle soit sévère, sans cela on ne l’écouterait pas, on passerait le temps à rire, à babiller et l’on n’apprendrait rien.

— Alors, elle punit ?

— Quand il le faut. Si cela t’arrive d’être punie, il ne faudra ni pleurnicher, ni mettre ton coude sur la table, ni faire la moue, ni surtout murmurer. Quand on a mérité une réprimande, vois-tu, il faut la recevoir sans mauvaise humeur et se dire
Claire et Pauline allant à l’école.
en soi-même : ce que fait ma maîtresse est pour mon bien, si elle ne me corrigeait pas, je deviendrais insupportable.

— Mais, Claire, si la maîtresse nous punit injustement, on peut bien se plaindre ?

— Écoute, ma Paule, les maîtresses ne sont pas injustes, et si elles se trompent par hasard, c’est involontairement. S’il arrivait que tu fusses punie sans l’avoir mérité, tu recevrais ta punition sans rien dire ; mais plus tard, la classe finie, Madame n’étant plus fâchée, tu irais la trouver, tu t’expliquerais avec elle, tu prouverais que tu n’as pas fait ce dont tu étais accusée et alors elle lèverait ta punition.

— Je tâcherai de ne pas mériter de punition, dit Paule avec un gros soupir.

— Et si Madame t’adresse la parole, continua Claire, tu te lèveras aussitôt et tu lui répondras avec un air poli et respectueux. On ne doit jamais dire oui, non, merci, tout court ; il faut ajouter Madame, et si l’on demande quelque chose dire s’il vous plaît. Tu diras donc : Oui Madame, non Madame ; Madame, voulez-vous me donner telle chose ? s’il vous plaît.

— Voyons si j’ai bien retenu tout ce que tu viens de me dire : être polie en parlant, avoir un bon caractère, faire en classe tout ce qu’on me
dira.

— Oui, une bonne élève est soumise, respectueuse, obéissante et reconnaissante ; elle aime presque autant que sa mère sa maîtresse qui la remplace. Je crois, ma Paillette, que tu seras une gentille écolière. Mais, nous voici arrivées, je te reprendrai à midi pour aller déjeuner. Embrasse-moi et… du courage ! »

Claire, qui d’ordinaire s’applique à tous ses devoirs, est fort distraite ce matin. Devinez-vous pourquoi ? Elle pense à sa petite protégée, elle la regarde de loin — car il n’y a qu’une classe pour toutes les élèves — et elle se dit : J’ai oublié de lui parler de ceci, je ne lui ai pas recommandé cela. Pourvu que tout marche comme il faut ! Et Claire se tourmente parce qu’elle a bon cœur.

Midi sonne, on sort.

— Eh bien ? dit-elle à Pauline, en la prenant à la sortie des rangs.

— Je suis contente.

— Madame est gentille, n’est-ce pas ?

— Oui, je crois que je l’aime déjà. — Et les petites compagnes ?

— Hum ! pas trop.

— Quoi donc ? Elles t’ont regardéo beaucoup sans doute.

— Oui, cela me gênait, et puis, elles chuchotaient entre elles et riaient.

— C’est parce que tu es nouvelle. Demain, on ne te regardera pas plus que les autres.

A propos des camarades, si tu ne veux pas avoir d’ennuis, tu choisiras tes amies parmi les meilleures élèves, celles qui ne se font pas punir et qui donnent lo bon exemple. Il faudra faire aussi ce que Madame nous répète souvent : éviter entre nous les taquineries et les disputes, être polies et obligeantes les unes envers les autres, s’entre-rendre de petits services, ne pas rapporter, n’avoir ni jalousie, ni caprices, ni mauvaise humeur et alors on est heureuse. L’école est une grande famille où il faut, autant qu’on peut, se rendre agréable à chacun.

J’ai suivi ces conseils, je les suis encore et je m’en trouve bien.

— Je le crois. J’ai vu au 14 juillet ton prix que ta mère montrait à maman, et je sais que ce prix est donné à l’élève choisie par ses compagnes comme la plus aimable de la classe.

Claire rougit de plaisir à ce souvenir.

— Tiens, dit-elle, nous sommes déjà à la maison. Bon appétit, Paillette, je t’attendrai pour repartir.

____

Il faut croire que Pauline avait bien des choses à raconter à sa maman, car le temps du déjeuner s’écoula si vite, si vite, qu’elle entendit l’horloge sonner une heure.

— Ah ! mon Dieu, fit-elle, Claire m’attend au coin de la rue. Je me sauve.

— Mais arrive donc ! disait Claire en faisant un geste d’impatience ; et quand Pauline fut près d’elle, Claire ajouta : La cloche est sonnée, nous sommes en retard. — Oh ! d’une minute, fit Paule.

— Une minute de trop. Une élève no doit jamais faire attendro sa maîtresse, c’est une impolitesse. Elle doit être aussi régulière dans son arrivée que dans son travail ; c’est une bonne habitude à prendre au commencement.

Paule était essoufflée d’avoir couru.

— Là, fit Claire, calme-loi. De quoi avons-nous l’air ? de petites folles. Il faut marcher posément dans la rue et ne pas imiter ce vilain garçon qui court là-bas, bouscule les gens ou agace les chiens.

On arrivait.

La maîtresse jette les yeux sur la pendule, puis regarde sévèrement les retardataires. Pour cette fois, elle ne punit pas. Les enfants avaient eu bien peur.

« Je serai exacte à l’avenir », se dit tout bas Pauline.

Le tantôt s’écoula sans incident. Paule avait apporté vide un petit carton. Elle le remporta avec un porte-plume, un cahier, un livre quo la maîtresse lui avait confiés.

— Le livre, il faudra le couvrir, dit Claire à la sortie ; le cahier, il n’y faudra pas faire de pâtés ni de taches ; le porte-plume, il ne faudra pas le perdre. Une bonne élève a le plus grand soin de ses fournitures et les range avec ordre.

— J’ai un devoir à faire, interrompit Pauline.

— Oui, j’ai vu Madame te le donner.

— J’ai une leçon à apprendre.

— J’ai entendu Madame l’expliquer à ta division.

— Je no sais pas comment…

— Si… si… Madame a bien montré au tableau et tu écoulais avec attention. Va goûter. Aussitôt après, tu te mettras au travail, tu réfléchiras, tu te rappelleras. Il faut s’appliquer à faire ses devoirs et à apprendre ses leçons à la maison aussi bien qu’à la classe.

— Toute seule !

— Bien sûr, puisque c’est expliqué d’avance. Tu as compris, cela suffit pour savoir. On ne peut pas avoir toujours quelqu’un derrière soi qui vous montre, la maîtresse ne suffirait pas à celte besogne.

Claire ajouta :

— J’irai te voir quand j’aurai fini ce que j’ai à faire. Vous devinez que Claire voulait obliger Pauline à se tirer d’affaire toute seule, ce qui est absolument nécessaire, et elle se disait : « Pourtant, si je la vois par trop dans l’embarras, je l’aiderai… »

Il n’en fut pas besoin. Après ce jour de classe-, d’autres succédèrent, tous heureux, car notre Paillette, prenant pour modèle son amie Clairo, est devenue une des meilleures élèves de l’école, et elle continuera toujours à l’être.

Lorsqu’une flèche est bien lancée, elle va droit au but.

Qui commence bien a chance de bien finir.


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RÉSUMÉ

1. Une bonne écolière est exacte et arrive toujours à l’heure. Faire attendre sa maîtresse est une impolitesse.

2. Kilo a la figure et les mains très propres ; ses vêtements n’ont ni taches, ni déchirures. 3. Kilo a une bonne tenue, s’appliquo à ses devoirs et obéit ponctuellement. 4. Elle écoute les réprimandes avec soumission et accepte les punitions sans murmurer. / 5. Elle choisit ses amies parmi les meilleures élèves ; ello évite les taquineries, les querelles, les rapports contre ses compagnes.


MAXIME


L’École est la continuation de la famille, une maîtresse est comme une seconde mère ; il faut avoir pour elle du respect, de l’affection et de la reconnaissance.

Rédaction. Vous avez une petite cousine qui doit entrer à l’école, énumérez-lui tout ce qu’elle aura à faire pour devenir une bonne écolière.


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4. — Les Repas.


Quelle que soit notre position, quo nous soyons richo ou pauvre, que nous habitions la ville ou la campagne, nous pouvons assister à des repas do cérémonie, à l’occasion d’un baptême, d’une noce, d’une réunion de famille, etc. Dès lors, nous devons nous tenir convenablement.

Pour ne pas avoir l’air emprunté quand nous sommes en société, nous devons dans l’intimité de la famille nous conformer aux usages des gens bien élevés.

On peut n’avoir sur sa table que des mets grossiers ; mais on doit les manger proprement et avec autant d’adresse quo les mets les plus délicats.

J’ai connu un campagnard intelligent, très brave homme, qui fut nommé maire de son village. H administrait parfaitement sa commune et jouissait do l’estime de tous. La seule chose qui lui déplaisait dans ses fonctions était les rapports qu’il devait avoir avec des messieurs, de hauts fonctionnaires. Il était invité parfois à dîner à la préfecture et il m’avouait en riant que, malgré l’honneur qu’on lui faisait, son plus agréable moment était celui où il quittait la table...

N’est-ce pas, en effet, un supplice que d’être obligé de regarder sans cesse autour de soi pour voir si l’on agit comme tout le monde, si l’on ne fait pas de bévues, de gaucheries, et si l’on ne provoque pas les moqueries et les sourires.

Certains travaux, certaines actions, se font de temps à autre ; quant aux repas, ils se renouvellent impérieusement plusieurs fois par jour, il est donc indispensable de ne pas prendre de mauvaises habitudes qu’il est très difficile ensuite de détruire.

Écoutez attentivement, mes chères petites, coque j’ai à vous dire sur la manière de vous tenir à table, et vous no serez point embarrassées quand vous vous y trouverez en nombreuse compagnie, même à la table d’un préfet ! Sachez d’abord que lorsqu’on est invité à dîner il faut être exact et n’arriver ni trop tôt ni trop tard : environ quinze minutes avant l’heure du repas.

Il ne faut quitter la table que quand la maîtresse de la maison en donne le signal.

On doit une visite dans la huitaine à la personne chez laquelle on a dîné.

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Tenue à table.


Avant de se mettre à table, il faut se laver soigneusement les mains et ne pas exhiber au milieu des convives des ongles en grand deuil ou des taches d’encre aux doigts.

Il est bon de prendre à table une tenue aisée, ni raide, ni guindée, et de se tenir près de la table, l’estomac y touchant presque. On ne doit pas se renverser sur le dos de son siège ni surtout poser les coudes sur la table ; c’est une chose absolument interdite, il n’est permis que d’y appuyer les poignets.

Un enfant ne doit pas s’asseoir à table avant que ses parents ne soient eux-mêmes assis. Alors il se met à sa place ordinaire. S’il est chez des étrangers, il attend qu’on lui désigne la place qu’il doit occuper, il no peut la choisir lui-même. Quo l’on soit chez soi ou chez les autres, il ne faut jamais se faire attendre, ne serait-ce qu’une minute.

L’exactitude n’est pas seulement la politesse des rois, c’est aussi celle des
convives.

Le roi Louis XVIII était très rigoureux à ce sujet. A l’heure dite, il se mettait à table, sans pitié pour les retardataires.

Un jour, le capitaine des gardes de service, invité à la table du roi, arriva longtemps après que Sa Majesté y était. Il s’excusa de son mieux.

Le roi lui fit servir les meilleurs mets restants et lui demanda s’ils étaient de son goût.

Troublé, l’officier répondit :

— Je ne fais jamais attention à ce que je mange.

— Tant pis, reprit le roi, il faut, monsieur, faire attention à ce qu’on mange et à ce qu’on dit.

Tâchons de profiter de la double leçon royale.

Mes petites lectrices ont des frères et, au besoin, elles peuvent leur donner des leçons de politesse, c’est pourquoi je dirai ici que les hommes, à table, doivent toujours avoir la tête découverte. Celui qui garde son chapeau ou sa casquette passe pour un grossier personnage. Certaines personnes écartent les bras à table comme des ailes de moulin, ou gesticulent avec leurs fourchettes et leurs couteaux à la main, de manière à effrayer leurs voisins qui s’éloignent instinctivement. Ces gêneurs devraient se rappeler qu’une salle à manger n’est pas une salle où l’on fait des armes.

La serviette. — Dans la campagne, chez beaucoup de cultivateurs,
et aussi chez quelques ouvriers des villes,on se sert peu ou point de serviette. C’est une raison pour manger plus proprement encore, car dans ce cas, la blouse, le tablier ou le fichu sont exposés à recevoir des taches.

En arrivant à la place qui lui a été assignée, chaque convive s’assied, déploie sa serviette et l’étend simplement sur ses genoux. Autrefois — et cela se fait encore — les messieurs attachaient leur serviette sous le menton, ou à une boutonnière de leur habit ; les femmes la fixaient avec une épingle sur un des côtés de leur poitrine. C’était une excellente précaution, mais qui, de nos jours, n’est plus admise dans la société, je ne saurais trop vous dire pourquoi.

La serviette sert aussi à s’essuyer la bouche et les doigts. Une maîtresse de maison sait gré à ses convives de ne pas essuyer à leur serviette, et surtout à la nappe, la lame do leur couteau remplie de sauce, ou ayant servi à couper des fruits. Dans ces cas, on se sert d’une bouchée de pain.

A moins d’être dans une auberge ou un hôtel, il n’est pas permis d’essuyer son verre, sa fourchette et sa cuillère avant de s’en servir. Cette précaution injurieuse semble dire : Je me méfie de la propreté de votre vaisselle.

Je me rappelle l’étonnement, j’allais dire l’ahurissement, d’une gracieuse maîtresse de maison lorsqu’elle vit un de ses convives frotter et refrotter avec sa serviette le verre et l’assiette qu’il avait devant lui. C’était vraiment un excès de propreté.

Le repas terminé, on plie sa serviette si l’on doit rester plusieurs jours dans la maison, ou si le soir même on doit prendre un autre repas. Dans le cas contraire, on pose la serviette contrepliée près de son assiette et non sur le dos de sa chaise.


Manière de manger. — En attendant le jour — qui ne viendra peut-être jamais—où nous serons aussi adroits d’une main que de l’autre, c’est la main droite qui est chargée du plus grand travail. C’est elle qui tient la plume quand nous écrivons, l’aiguille quand nous cousons, la cuillère, la fourchette, le couteau et le verre quand nous sommes à table.

Dans la campagne, on se sert quelquefois encore et en même temps de la cuillère et de la fourchette pour manger la soupe. La fourchette aide à mettre la soupe dans la cuillère, soin parfaitement inutile et usage qu’il ne faut pas adopter.

Si le potage est trop chaud, il faut attendre qu’il se refroidisse, il n’est pas séant de souffler dessus à moins que, pour une raison quelconque, on soit obligé de manger vite.

C’est surtout quand on prend des potages clairs, vermicelle, tapioca ou chocolat au lait, qu’il est bon de veiller à ne pas emplir trop sa cuillère si l’on veut éviter la chute du liquide sur le… menton ou les éclaboussures sur les babils, chose toujours désagréable pour soi et pour les autres.

Dès qu’on a de la viande dans son assiette, on doit, pour la couper, prendre la fourchette de la main gauche et le couteau de la main droite, puis reprendre la fourchette de la main droite
pour porter les morceaux à la bouche.

Les os, les débris de viande, les arêtes de poissons, les pelures de fruit et en général tout ce qui n’est pas mangeable doit être déposé dans un coin de l’assiette. Il faut bien se garder de jeter quoi que ce soit sous la table.

Les enfants ne doivent pas tendre leur assiette pour être servis des premiers ; ils doivent attendre patiemment leur tour et ne rien demander ; on ne peut les oublier. Il leur est expressément défendu de porter la main au plat, à moins qu’on ne fasse passer le plat à la ronde. Dans ce cas, ils ne doivent pas remuer les morceaux, mais prendre ceux qui sont devant eux. A propos de la discrétion que les enfants doivent avoir durant les repas, on raconte le fait suivant : Julia était à table, elle avait grand’faim et, chose extraordinaire, on avait oublié de la servir. Alors, pour ne pas paraître gourmande, elle s’avise de dire tout haut : — Papa, un peu de sel s’il vous plaît ! Le père ne voyant rien sur l’assiette de sa fille, lui répond étonné : — Mais, que veux-tu faire de ce sel ? — Papa, c’est pour manger avec la viande que vous allez me donner.

A ces mots, les convives se mirent à rire, et bientôt l’assiette de Julia fut garnie de bons morceaux.

Lorsque la maîtresse de maison sert elle-même, il faut garder ce qu’elle envoie et ne point passer son assiette à d’autre. C’est une remarque importante.

On trouve parfois dans les aliments des objets répugnants qui ne font pas partie… de l’assaisonnement. Ce sont là de vrais petits ennuis pour les maîtresses de maison, et il est difficile de les éviter malgré toutes les précautions prises. Aussi, une personne polie qui rencontre une malpropreté dans les aliments qu’on lui sert ne dit rien et tâche de la faire disparaître adroitement pour ne pas exciter le dégoût de ses voisins. Un jour, j’entendis un petit garçon pousser de grands cris parce qu’il avait trouvé une mouche dans sa viande, et ce fut bien pis encore quand il vit un ver dans son fromage.

C’était sot de la part d’un enfant, et c’aurait été malhonnête et ridicule de la part d’un grande personne.

Il n’est pas défendu de parler à table, les repas sont des moments de gaieté, de délassement, et les convives peuvent se laisser aller au plaisir de la conversation ; mais il est bon de ne pus parler la bouche pleine, sans quoi il adviendrait… ce qui est advenu au corbeau de la fable.

Les enfants à table ne doivent jamais être importuns, ils ne doivent pas gesticuler, remuer sans cesse et risquer de salir dans leurs mouvements les habits de leurs voisins.

Ils ne doivent parler que quand on les interroge. Rien n’est insipide pour les convives comme d’entendre bavarder sans relâche autour d’eux ; aussi pour éviter cet ennui et avoir la tranquillité, on prend souvent le parti de reléguer les enfants bavards et tapageurs à une table séparée. C’est ce qui est arrivé à un petit garçon dont je vais vous raconter l’histoire.

Albert avait presque huit ans, et voyant un jour le dîner servi, il se disposait à prendre sa place accoutumée.

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Comme il y avait nombreuse compagnie, le père, qui avait ses raisons pour cela, dit à son fils : « Tu n’as pas la barbe assez longue pour dîner avec nous aujourd’hui, retire-loi. » L’enfant reste confus et va raconter sa peine à sa mère. Celle-ci, pour le consoler, lui fait dresser une petite table sur laquelle elle fait servir, outre de la viande, force gâteaux et friandises, Pendant qu’Albert mange, le gros chat de la maison s’approche et ose porter sur un plat sa patte audacieuse. Indigné d’une telle familiarité, l’enfant frappe avec sa fourchette la tête de l’insolent et lui dit : «  Va-t-en, Va-t-en manger avec papa : ta barbe, à toi, est assez longue ! »

Grâce à celle réflexion, qui amusa les convives, le petit bonhomme eut toujours sa place à table, même dans les dîners de cérémonie ; mais il faut dire qu’il s’y tenait à merveille.

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S’il est vexant pour les enfants de n’être point admis à la table des
grandes personnes, il l’est bien plus encore d’être condamnés à aller au lit… sans souper. Cette mésaventure arriva à un de nos grands écrivains, Jean-Jacques Rousseau, qui s’était rendu coupable de quelque espièglerie.

Allant se coucher, et passant par la cuisine avec une mine triste et abattue, il vit et flaira le rôti qui tournait à la broche. Plusieurs personnes se trouvaient autour du feu ; il fallut, en passant, saluer tout le monde. Quand la ronde fut faite, lorgnant du coin de l’œil ce rôti qui sentait si bon et qui semblait si appétissant, le bambin ne put s’empêcher de lui faire la révérence et de lui dire d’un ton piteux : «  Adieu, rôti ! »

Cette saillie parut si plaisante qu’elle lui valut son pardon.

Si la salière n’est pas garnie d’une petite cuillère, on essuie la pointe de son couteau pour prendre du sel et du poivre. On peut prendre avec la main des asperges, des artichauts, des radis et toute pâtisserie qui ne peut salir les mains. S’il y a une pince à sucre dans le sucrier, il faut s’en servir ; s’il n’y en a pas, on utilise la pince naturelle que Dieu nous a donnée : le pouce et l’index.

On ne doit pas plus mordre dans son pain que dans des fruits. Pour ces derniers, le couteau doit remplir son office. On coupe les pommes et les poires par tranches, puis on pèle les tranches. Les personnes adroites tiennent les morceaux de fruits à l’aide de la fourchette à dessert et les pèlent ainsi sans que les doigts de la main gauche y touchent.

On ouvre les pêches, les prunes et les abricots pour enlever les noyaux. Les cerises se mangent une à une, lès fraises et les framboises avec des cuillères.

Il est absolument interdit par la civilité de casser à table tout espèce de noyaux avec ses dents, noix, noisettes, etc., comme aussi de se nettoyer les dents après les repas avec la pointe de son couteau, une épingle ou même un curedent.

Ce sont des soins de propreté qu’il faut prendre à l’écart. En cela, nous ne pouvons imiter nos voisins les Anglais.

On ne doit pas couper par bouchées tout son pain et toute sa viande à l’avance, mais seulement au fur et à mesure de ses besoins.

Si l’on coupe de la viande, il faut veiller à ne pas faire jaillir de la sauce sur ses voisins ou sur soi-même.

Inutile d’ajouter, n’est-ce pas ? que seuls, les gens mal élevés, osent mettre du dessert dans leur poche.


Encore quelques recommandations. — Jamais le couteau ne doit toucher les lèvres et servir à porter des aliments à la bouche. Sa fonction est de couper la viande, le pain quand on ne le rompt pas avec ses doigts, et les fruits.

Mais, me direz-vous, comment alors manger les confitures, le fromage, etc. Je vais vous l’expliquer. A l’ordinaire, on remet à chaque convive une petite cuillère pour manger les confitures, alors pas de difficulté ; s’il n’y a pas de cuillère, il faut se résigner à prendre avec la lame de son couteau un peu des confitures déposées dans son assiette et en couvrir chaque bouchée de pain, puis, laissant le couteau sur la table, on porte pain et confitures réunis à sa bouche. On agit de même pour le fromage que l’on coupe par petites fractions et qu’on réunit à chaque bouchée de pain.

Il est bien certain qu’il serait plus simple souvent de se servir de son couteau pour porter à la bouche ; mais, on ne discute pas avec les usages et il faut s’y conformer. J’entendis un jour un malin convive dire en riant à son vis-à-vis qui suçait à pleines lèvres la lame de son couteau : « Prenez garde ! vous allez vous couper la langue… »

On ne doit pas soulever son assiette de la table pour manger plus commodément les mets liquides qu’elle contient. Tout ou plus, est-il permis de l’incliner légèrement pour prendre un reste de potage dans sa cuillère.

Que dire des enfants qui ne craignent pas d’enlever l’assiette en l’air et de la pencher pour faire tomber le reste du bouillon dans leur cuillère, ou mieux encore, qui, portant l’assiette à la hauteur do leurs lèvres, boivent à même !… Il ne leur reste plus qu’à imiter les chats, à lécher avec leur langue 1 Ah ! Messieurs les bébés, que c’est vilain ! Passe encore pour les tartines de confiture…

Pour manger un œuf à la coque avec adresse, il est bon de s’y habituer à l’avance, dans l’intimité.

Le côté le plus allongé de l’œuf est mis dans le coquetier. Cela fait, on casse à l’aide de sa fourchette ou de son couteau un peu de la coquille de l’œuf à la hauteur voulue, puis, introduisant dans l’ouverture une branche de la fourchette, on l’ail le tour et on enlève la partie supérieure de l’œuf. C’est alors qu’il faut manœuvrer habilement pour ne pas faire tomber l’œuf entamé dans l’assiette et former dans l’intérieur un vide assez grand pour pouvoir y introduire une petite cuillère, mélanger le blanc et le jaune, saler le tout et y tremper des bouchées de pain coupées en long. L’œuf mangé, on brise la coquille dans son assiette.

N’avais-je pas raison de dire qu’il faut un véritable apprentissage pour mener à bien cette besogne ?

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5. — La Civilité puérile et honnête.


Je cherchais, mes enfants, ce que j’avais encore à vous dire à propos des repas, quand il m’est tombé sous la main un bien vieux livre, fort répandu dans les familles et la gent écolière, il y a quelque cent ans.

Ce vénérable ouvrage est intitulé : « La Civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens, ou milité puérile et honnête. » Je vais vous en donner des extraits 1 [1].

Si quelques mots vieillis, quelques expressions singulières, quelques recommandations naïves vous font sourire, vous pourrez néanmoins profiter de bon nombre des conseils qu’il contient. Écoutez :

« A table, il ne faut pas témoigner par aucun geste qu’on ait faim, ni regarder les viandes avec avidité, ni indiquer les mets qu’on préfère, ni porter les viandes à son nez pour les sentir.

« Il ne faut pas manger vite, ni goulûment, quelque faim que l’on ait, de peur de s’engouer[2].

« Il faut en mangeant joindre les lèvres, ne pas montrer ce qu’on a dans la bouche et ne pas laper[3] comme les bêtes.

« H ne faut pas non plus ronger les os, ni les casser ou les secouer pour en avoir la moelle.

« Il est très mal séant de toucher les viandes, de les porter à sa bouche avec sa main, d’essuyer ses doigts gras à son pain ou de les lécher, ce qui est le comble de l’impropreté[4]. »

Ici une petite digression qui nous prouvera que les souverains ne respectent pas toujours les règles de la civilité.

La reine d’Angleterre, Victoria, est très friande de gibier. Elle mange à la bonne franquette[5], se servant volontiers de ses mains pour achever une aile de perdreau. Un jour, la petite princesse May de Teck, mariée aujourd’hui au duc d’York, fils du prince de Galles, fut admise à la table royale.

En voyant la reine se servir de ses mains, elle eut un beau cri d’horreur : « Oh ! fit-elle, la malpropre qui mange avec ses doigts ! »

Et toute la famille de rire, la reine la première.

Revenons à notre sujet : « Il est incivil de dire : je ne mange point de ceci, de cela. Je ne mange jamais do rôti ni de lapin. Je ne saurais manger où il y a du poivre, de la muscade, de l’oignon. Il ne faut jamais que de telles répugnances soient connues. Il faut prendre civilement tout ce qu’on vous présente et si le dégoût est invincible, comme il arrive quelquefois, il faut, sans faire semblant de rien, laisser


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le morceau sur l’assiette, manger d’autre chose et, quand on n’y prend pas garde, se laisser desservir.

« C’est au maître et à la maîtresse de maison, et non à d’autres, d’inciter 1 [6] à manger de loin à loin et sans tourmenter.

« Il ne faut pas faire comme on dit, la petite bouche, mais manger honnêtement et selon son besoin ; aussi ne faut-il pas paraître insatiable ni manger jusqu’à se faire venir le hoquet.

« Comme il ne faut point manger à la dérobée, aussi ne faut-il point boire en cachette.

« Il faut toujours avant de boire s’essuyer la bouche et ne pas trop laisser remplir son verre de peur d’en répandre en le portant à ses lèvres.

« Il ne faut pas non plus boire la bouche pleine de peur de s’engouer, outre quo c’est une action de goinfre 1 [7]de boire tout d’un coup comme si on entonnait…

« Il faut encore se garder de faire du bruit avec le gosier pour marquer toutes les gorgées qu’on avale, de telle sorte qu’un autre pourrait les compter, et de faire un bruit éclatant pour reprendre son haleine.

« Il est incivil de présenter un verre de vin à une personne si on en a déjà goûté.


« Nous terminons ici les recommandations de la « Civilité puérile et honnête » ; il ne nous reste que peu de mots à ajouter pour compléter le chapitre important des repas.

Il est bon, surtout pour une femme, de ne pas s’habituer à boire beaucoup et de s’abstenir de toute liqueur. Elle doit toujours mettre de l’eau dans son vin. Boire à trois fois différentes durant un repas est généralement assez, et le faire en plus peut avoir des inconvénients.

Chose importante, on ne doit jamais laisser do vin dans son verre ; il est donc utile de ne pas s’en laisser verser une quantité plus grande que celle qu’on peut absorber.

Une jeune fille qui se trouve à table près d’une dame âgée doit avoir pour elle beaucoup de prévenances, lui offrir avant de se servir elle-même ; lui procurer ce dont elle a besoin, répondre avec amabilité à ses questions. C’est ainsi qu’on se fait aimer.


RÉSUMÉ


1. Mangez avec modération, propreté et adresse.

2. Tenez-vous sans raideur ni gaucherie, et ne mettez jamais les coudes sur la table.

3. Fermez la bouche en mangeant et essuyez vos lèvres avant de boire

4. Ne gesticulez pas avec la fourchette ou le couteau. Ne parlez pas et ne buvez pas la bouche pleine. 5. En mangeant le potage, en coupant votre viande, n’éclaboussez personne avec le liquide ou la sauce.

6. Laissez sur le coin de l’assiette les os, les arêtes de poisson ou les pelurcs de fruits.

7. Gardez-vous bien, sous aucun prétexte, de meure la moindre partie du dessert dans votre poche.

8. Répondez à table quand on vous interroge, et n’importunez pas par votre bavardage.


CONSEIL.


Apprenez à manger dans l’intimité suivant les règles du savoir-vivre, afin de ne pas être embarrassées quand vous assisterez à des repas de cérémonie.

Rédaction : Vous avez lu dans votre Civilité la manière de se tenir à table, de boire, de manger, faites en le récit à une de vos compagnes qui ne connaît pas ce livre.



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6. — Les Visites et les conversations.


« Ma chère Marguerite,


« Eh bien ! elle est arrivée ma cousine, Alice, dont nous avons si souvent parlé ensemble. Je t’avais promis des détails très longs, très complets sur elle et je veux tenir ma parole, d’autant plus que j’ai des choses bien intéressantes à te raconter et qui pourront t’être utiles comme à moi, petites ignorantes que nous sommes !

« Tu sais, n’est-ce pas ? que le père d’Alice est le frère de ma mère ; nous sommes donc cousines germaines.

« Je n’étais pas sans appréhensions sur sa venue, je me disais : Quel air gauche je vais avoir à côté d’elle ! J’oserai à peine parler dans la crainte de me servir do mots communs qui lui paraîtront bizarres. Ma toilette de petite paysanne ne sera pas comparable à la sienne et la fera rire. Je dois l’avouer que mes craintes n’étaient pas fondées : Alice n’est ni poseuse, ni pédante ; de plus, son caractère est charmant.

« Elle a seize ans. Elle est mince, assez grande, blonde avec des yeux bleus et rieurs. J’ai entendu chuchoter sur son passage : elle n’est pas jolie, jolie, mais elle a beaucoup de charme et surtout de distinction.

« Naturellement, tout le monde s’occupe d’elle. Tu penses, une étrangère dans notre village !.. Mais elle a de l’aisance, rien ne l’embarrasse, elle sait se tirer d’affaire en toute chose, elle dit et fait ce qu’il faut. Tu vas en juger.

« Maman nous a envoyées toutes les deux faire une commission chez Mme Richer, femme de notre médecin que nous avions vue la veille. Nous voilà donc en route.

« En arrivant à la porte, Alice cherche des yeux la sonnette et sonne un tout petit coup. Il paraît qu’il est incivil de sonner fort et de mettre à son arrivée toute une maison en révolution. La bonne était au premier étage, elle tire le cordon sans descendre, ouvre la porte ainsi et nous entrons.

« Il avait plu, nos chaussures étaient sales, nous les essuyons avec soin au tapis. Au bout du corridor était une porte ouverte, nous entendons causer. Alice, quoique la porte fût ouverte, frappe quelques coups discrets pour prévenir de notre présence, on lui dit : Entrez.

« Alors Alice, que je suivais comme un petit chien, s’avance, va droit vers la maîtresse de maison, la salue sans gaucherie, puis s’incline vers les autres personnes. Moi, j’aurais salué au hasard, ce qui ne se doit pas, paraît-il.

« Mme Richer nous reçoit aimablement et nous fait asseoir. Ma cousine parle avec elle de sa voix claire, douce, harmonieuse, si différente de nos grosses voix à nous, enrouées et si peu agréables. Mes yeux ne quittaient pas Alice puisque je la prenais pour modèle. Je la vis assise sur son siège dans une attitude aisée, et loin de se renverser en arrière, de s’accouder sur les bras du fauteuil, elle se tenait droite sans raideur, n’allongeant ni ne croisant les jambes. Ces choses-là sont faites par des gens sans éducation qui ne craignent pas aussi de cracher par terre au lieu de cracher dans leur mouchoir, d’éternuer avec un bruit for-
midable sans se retourner, et de poser leurs pieds boueux sur les bâtons des chaises au grand désespoir des ménagères.

« En écoutant les autres parler, Alice avait un air poli, attentif, tout à fait flatteur pour ceux qui causaient. A un moment de la conversation, ayant eu une distraction ou n’ayant pas bien entendu, elle dit aimablement : « Pardon, Madame, vous plairait-il de répéter ? je n’ai pas bien compris. » Il a y loin de là à ce que nous disons dans la même circonstance : Hein ? Quoi ? Qu’avez-vous dit ?

« J’ai remarqué aussi que ma cousine ne se nommait jamais la première ; ainsi elle disait : Maman et moi, mon frère et moi, au lieu de : Moi et maman, ce qui est incivil.

« Encore une chose à te rappeler.

« On regardait ma cousine avec curiosité ; j’ai vu qu’elle plaisait, cela se comprend. Elle est simple, naturelie, gracieuse. Ah ! Marguerite, que je voudrais donc lui ressembler !

« Notre visite finie, nous saluons Mme Richer, puis les dames qui se trouvaient près d’elle, et nous retournons chez nous. Dans le chemin, je dis à Alice : « — Si tu as fait tant de frais de politesse chez Mm0 Richer, c’est parce qu’elle est une bourgeoise, une personne riche, n’est-ce pas ?

« — Quels frais ? J’ai été seulement convenable. Il faut l’être partout, il faut l’être toujours.

« — Quoi ! à la ferme où nous passerons demain la journée, tu seras aimable ainsi ?

« — Pourquoi pas ? Nous devons être de bonne compagnie à la ville et à la campagne.

«  En rentrant à la maison, ma cousine me dit tout en marchant : a Si le diamant a besoin d’être taillé pour avoir de l’éclat, nous, nous avons besoin de la politesse pour plaire el faire valoir nos qualités. Écoute cette petite fable que tu pourras copier :


LES DEUX DIAMANTS


Du sein de la môme carrière
Nous sommes sortis tous les deux,
Disait un jour à son confrère
Un diamant tout raboteux.
Ma grosseur vaut celle d’un nuire,
Et mon prix, ce me semble, égale bien le vôtre.
Cependant nous avons un sort tout différent.
Chacun vous admire et vous prise,
Vous attirez sur vous les regards du passant,
Et moi, si l’on ne me méprise,
On me voit tout au moins d’un œil indifférent.
D’où vient donc cette différence ?
Et, tandis qu’avec vous j’ai tant de ressemblance,
Pourquoi suis-je partout moins loué, moins chéri ?
— C’est, lui dit l’autre alors, c’est que je suis poli.

Reyre.


≈≈≈≈≈≈≈≈≈≈≈≈≈≈≈≈≈


Grand texte


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7. — A la Ferme.


« Le lendemain, nous partons à la ferme de Neuvy, que tu trouves si jolie et si plaisante. Papa et maman nous accompagnaient. Les fermiers, grands amis de mes parents, nous reçurent à bras ouverts et nous donnèrent un copieux déjeuner. Il y avait là plusieurs voisins d’alentour invités en notre honneur. Nous étions nombreux. La mère Sophie avait préparé un repas, oh ! mais un de ces repas où l’on reste deux heures à table.

« Je tire ma cousine à part et je lui dis : « — Pourvu que tout ce bruit ne te gêne pas trop ! La société des paysans ne va pas te plaire.

« — Me prends-tu pour une mijaurée, pour une pimbêche dédaigneuse ? Et pourquoi donc ces braves gens me déplairaient-ils ? Ce sont d’honnêtes travailleurs, ayant de la simplicité, de la franchise, et leur compagnie ne saurait m’être désagréable.

« — Oui, mais ils vont le parler de culture, de la récolte du blé ou du foin, et tout cela no peut guère l’intéresser ? « — Que veux-tu ! Je ferai comme si cela m’intéressait.

« Il faut parler à chacun des choses qu’il connaît, c’est le c moyen de rendre tout le monde content. Et puis, ne peut-on pas se gêner un moment pour faire plaisir à ceux qui

« veulent bien vous recevoir ? » « Comme Alico avait eu mal à la tête en route, je lui dis encore :

« — Tu ne vas peut-être pas pouvoir manger ?

« — Je me forcerai un peu ; la mère Sophie s’est mise en frais, il faut faire honneur à son festin ou elle aurait de la peine.

« On se met à table, et bientôt après le grand-père commence une histoire pas amusante du tout. Au bout d’un quart d’heure chacun en avait assez, chacun moins Alice, qui écoutait le vieillard avec respect, et suivait son récit en plaçant à propos quelques mots qui rendaient le bonhomme tout heureux, fit, dans le brouhaha des verres, je dis tout bas à mon professeur de politesse :

« — Une personne âgée doit être écoutée avec égard, lors « même qu’elle a des redites fatigantes, n’est-ce pas ? « El voilà encore une règle de bonne société à retenir « par ton élevée

« La faim un peu apaisée, la gaieté vint aux convives. On causait, on se faisait des amabilités. L’un disait à son voisin : « Aimez-vous la tête de veau, monsieur ? » et à ses voisines : « Prendrez-vous de cette grosse dinde, madame ? » Et encore : « Admirez cette belle bête, mademoisello. »

« Alice me dit en souriant :

« — Ce joyeux convive ignore que les mots peuvent avoir un double sens et prêter aux équivoques peu flatteuses… »

« Enfin, comme on était arrivé au dessert, moment de laisser aller, Bastien s’est coupé les ongles ; Nicolas s’est nettoyé les dénis avec la lame de son couteau et aussi avec une épingle empruntée à sa voisine ; Mariette a, sans façon, rattaché sa jarretière, et le gros Antoine a enlevé ses bottes en demandant des chaussons pour se mettre plus à son aise. Alice sourit encore et me dit :

« — Voilà des libertés qu’il est défendu de prendre en « société ; mais on doit pardonner à ceux qui ignorent les « usages.

« Comme nous revenions, je dis à ma cousine, un peu fatiguée d’avoir entendu longtemps parler haut et fort : « — Notre accent, notre jargon doivent te sembler bien « drôles, les oreilles n’y sont pas habituées.

« — L’accent, mon Dieu, chaque province a le sien, m’a « répondu Alice qui cherche à tout excuser autant qu’elle « le peut, on le garde sans pouvoir s’en défaire entièrement. Le jargon ou langage corrompu est autre chose ! « Aujourd’hui, avec les chemins de fer, les paysans ont « des rapports continuels avec les habitants des villes, « l’instruction est répandue dans les plus petits villages, « pourquoi continue-t-on à s’exprimer de manière à attirer « les moqueries quand il serait si facile de faire autrement ?

« Tu le vois, Marguerite, ma cousine a des idées sur tout, et des idées qui me semblent justes. Ne va pas conclure de là qu’elle est prétentieuse, tu te tromperais. Elle est au contraire fort aimable et prompte à rire. Mon seul regret est que tu ne sois pas là ; avec quel plaisir je l’aurais fait faire sa connaissance ! Pardonne-moi la longueur de cette lettre et réponds-moi le plus tôt possible.

« Ton amie,

« Marcelle. »

La lettre de Marcelle à Marguerite est fort intéressante ; mais elle n’a pu, cela se comprend, contenir toutes les questions se rapportant à la conversation, je vais y suppléer. Le sujet est important, lisez donc avec attenlion, mes chères pelites, les règles que je vais vous mettre sous les yeux, et vous pourrez rivaliser, pour le savoir-vivre, avec les jeunes filles les mieux élevées.


8. — Ce qu’il faut observer dans les visites et les conversations.


Je vous l’ai déjà dit, mes enfants, je désire que voire livre de civilité vous serve non seulement maintenant, mais encore plus tard. C’est pourquoi vous y trouverez des règles do conduite applicables à tous les âges de la vie. Lisez-les donc avec attention.

Une visite exige toujours la politesse d’une autre visite.

Mettre de l’empressement à rendre une visite est une marque de déférence.

Il est impoli de faire attendre longtemps une personne qui vient nous voir.

Il n’est pas permis de travailler devant les personnes qui nous rendent visite.

Les visites se font ordinairement entre deux et six heures du soir. En général, on peut dire que les visites les plus courtes sont les meilleures et les plus agréables — pour ceux qui les reçoivent !

Une visite de cérémonie ou de condoléance ne doit pas durer plus d’un quart d’heure. Une visite de parenté ou d’amitié ne doit jamais excéder une heure. Dans bien des cas, une demi-heure suffit.

Il vaut mieux s’entendre dire : « Quoi, vous partez déjà ! Restez donc encore… » que de laisser penser : « N’est-ce pas bientôt fini ? Dieu que c’est long ! »

Cela dit, abordons le sujet important de la conversation.

Les bavards, les diseurs de rien, ceux qui parlent à tort et à travers, sont insupportables. On les fuit, ou les redoute, et lorsqu’ils vont pour rendre une visite, ils trouvent souvent la porte close : « Madame n’y est pas… Monsieur et Madame sont partis pour longtemps… Ils rentreront très tard… »

Quand une personne parle, on doit bien se garder de lui couper la parole, de l’interrompre ; il faut attendre son tour. Si tout le monde parlait à la fois, ce serait la tour de Babel. C’est une grande science de savoir se taire et de savoir écouter.

Si la personne qui parle devant vous se trompe dans une chose importante et que vous soyez obligée de la détromper, gardez-vous bien de dire : « C’est faux ! Vous mentez ! Ce n’est pas vrai ! Vous ne savez ce que vous dites. »

Dans ces occasions, on peut s’exprimer ainsi : « Permettez-moi de vous dire, madame, que vous vous trompez… Je vous demande pardon ; mais les choses ne se sont pas passées ainsi… On vous a mal informée… Je regrette de ne pouvoir être de votre avis sur ce point… »

Il est bon, en société, d’éviter — je ne dis pas les disputes, qui doivent être absolument bannies — mais même les discussions. Celles-ci n’ont aucun résultat, elles ne servent qu’à envenimer les choses ; chacun se retire avec son opinion un peu mieux enracinée, et, de plus, emporte de l’irritation contre son adversaire.

Les personnes jeunes ne doivent pas contester avec les vieillards, ni un inférieur avec son supérieur.

Un enfant ne doit jamais se permettre de remuer la tête et d’avoir un air de doute quand une personne respectable lui parle ou raconte quelque chose. Si, par hasard, il lui adresse une question, il emploiera une de ces formules polies : « Auriez-vous la bonté de me dire… Oserais-je vous prier de… Voulez-vous avoir l’obligeance de… »

Gardez-vous bien en société de parler bas à l’oreille de quelqu’un et de rire ensuite. Les autres personnes présentes pourraient croire qu’il est question d’elles et s’en offenser.

Si jamais, mes petites amies, vous entendiez des paroles grossières et déplacées, n’en riez pas, car vous vous feriez mal juger ; faites comme si vous n’aviez rien entendu.

Prenez l’habitude de ne jamais parler mal de votre prochain ; ne faites ni médisances, ni calomnies. Croyez, en parlant des absents, qu’ils sont présents, et vous ne direz rien qui puisse les blesser et leur nuire.

En parlant, ne vous approchez pas trop près de la personne qui vous écoute. Il est for ! désagréable do recevoir… comment dirai-je ? un brouillard humide sur là figure.

Surtout, n’imitez pas certaines personnes qui, s’ennuyant durant une conversation, s’agitent, se remuent, demandent naïvement : Quelle heure est-il ? bâillent et finalement s’endorment… ou à peu près.


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RÉSUMÉ


1. Quand vous faites une visite, essuyez vos pieds avant d’entrer, sonnez ou frappez doucement, saluez la maîtresse de la maison la première.

2. Ayez un air naturel, restez assise posément, ne touchez à rien, ne faites pas du regard l’inventaire de la pièce.

3. Parlez poliment, écoutez de même, n’interrompez pas, ne démentez jamais.

4. Ne discutez pas avec une personne respectable, et n’ayez pas un air de douter de ce qu’elle dit ou raconte.

5. Causez à chacun de ce qui l’intéresse, sachez entendre une conversation, même ennuyeuse, sans ennui.

6. Ne dites pas de mal de votre prochain, gardez-vous de toute parole inconvenante, soignez votre langage.

7. Ne bâillez jamais en société.

8. Faites vos visites courtes.


MAXIME


Voulez-vous être aimée ? Soyez aimable.


Rédaction : Expliquez comment une personne bien élevée doit se conduire dans ses visites et dans sa conversation.


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9. — Anecdotes.


Une dame surnommée le moulin à paroles reçut un jour un jeune homme d’un charmant extérieur qui lui était envoyé par un de ses amis. Cette dame reçut son visiteur à merveille et lui parla sans interruption durant une demi-heure. Quand il se retira, elle le trouva très comme il faut. Le soir, retrouvant son ami dans une société, elle s’empressa de lui dire : « Le jeune homme que vous m’avez envoyé est fort bien, très distingué et bien élevé.

« Il n’a pas dû vous casser la tête par ses paroles, répond le malicieux ami : c’est un sourd-muet ! »

Et toute la compagnie éclata de rire.

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On apprenait à une dame de la cour de Louis XIV la mort d’un personnage connu par sa langue pernicieuse. Il disait du mal de tout le monde. — De quoi est-il mort ? demanda la dame.

— Il est mort empoisonné.

— Ah ! vraiment ? reprend-elle : il aura sans doute avalé
sa langue…

Ce fut là tout le panégyrique du médisant.

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A propos des mots à équivoque.

Une dame était arrêtée à la devanture d’un magasin. Un jeune, homme voyant courir une araignée sur son dos, lui dit :

— Madame, vous avez une bête derrière vous.

— Pardon, monsieur, dit la dame en se retournant, vivement, je ne vous savais pas là.


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10. — Visite aux malades.


— Marie, es-tu là ?

— Oui, maman, avez-vous besoin de moi ?

— Oui. Je viens de voir une personne qui m’a dit que ta tante Louise était malade. Ne pouvant me rendre près d’elle en ce moment, fais moi le plaisir d’y aller. J’irai te chercher ce soir et nous reviendrons ensemble. Rends-toi agréable et sois utile.

Marie fit un peu de toilette et part.

En arrivant, elle trouva sa tante au lit ayant la fièvre et un grand mal de tête. Sachant que les malades ne doivent entendre aucun bruit, elle s’approcha lentement du lit, et d’une voix douce demanda des nouvelles à sa tante. Co fut tout.

Puis, s’étant inquiétée de l’ordonnance du médecin, elle vit qu’il fallait donner une cuillerée d’une potion toutes les deux heures et faire prendre une tasse do tisane dans l’intervalle.

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Elle regarda l’heure à la pendule et se conforma strictement à l’ordonnance, empêcha son petit cousin et sa petite cousine de crier, de venir dans la chambre de leur mère faire du tapage, et leur promit du bonbon s’ils étaient bien sages.

Plusieurs voisines vinrent pour savoir des nouvelles ; elles avaient le verbe haut ; Marie, avec beaucoup d’amabilité et d’adresse, leur dit que la malade dormait et qu’il fallait respecter son sommeil, et elle-même parlait tout bas pour leur donner l’exemple.

Ici, une réflexion nécessaire : Dans la campagne, surtout, les visites aux malades font lo désespoir des médecins. Il n’est pas raro do voir quelquefois cinq ou six personnes réunies dans leur chambre. C’est un véritable conciliabule. On fait causer le patient, on veut connaître les tenants et les aboutissants de la maladie, on demande ce qu’il ressent et on augmente ses souffrances. Reprenons notre récit.

Marie marchait avec des précautions infinies, chassait les mouches qui agaçaient la malade, arrangeait les rideaux pour que la lumière no fatiguât pas ses yeux.

Après quelques heures d’un sommeil paisible, la malade put adresser quelques mots à sa nièce, et celle-ci profila du moment favorable pour tranquilliser sa tante sur les suites de cette indisposition ; elle lui fit espérer que la guérison était proche, et un rayon de joie illumina la figure de la pauvre femme.

Quand la mère de Marie arriva le soir, la tante chanta les louanges de sa nièce ; elle aurait voulu avoir toujours près d’elle une garde-malade si gentille, si remplie d’attentions !

Résumons les règles de la civilité en ce qui concerne les visites aux malades :

Une personne bien élevée ne rend des visites aux personnes malades que lorsqu’elle sont de sa famille ou qu’elle les connaît intimement. Elle a le soin de faire ses visites 1res courtes, à moins qu’elles ne soient utiles et réclamées par la famille. De plus, elle doit parler peu et bas, et ne rien dire qui puisse fatiguer ou tourmenter le pauvre patient.


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11. — La Politesse envers les pauvres.


CHEZ LES FOURNISSEURS.


C’était à la fin d’une journée de chaleur accablante. Je m’étais assise à la porte de ma demeure pour respirer un peu d’air frais. Un pauvre vieillard infirme et dont les vêtements dénotaient la misère vint à passer en ce moment ; il s’appuyait péniblement sur son bâton et marchait avec difficulté.

Bientôt il fut obligé de s’arrêter comme si ses jambes ne pouvaient plus le porter, et prit le parti de s’asseoir par terre.

Un petit garçon nommé Raoul, qui pouvait bien avoir dix ans, accompagné de sa soeur plus jeune que lui, s’approche du pauvre homme, se découvre el, son chapeau à la main, lui remet une pièce blanche en lui disant :

« Voilà dix sous pour vous, monsieur, parce que vous paraissez bien malheureux. » Je dois vous dire quo les parents de Raoul étaient à leur aise et que le garçonnet avait toujours un peu d’argent dans son porte-monnaie. La petite sœur de Raoul n’avait qu’un bouquet à la main, et comme elle voulait donner aussi quelque chose, elle dit gentiment au vieillard :

— C’est pour vous, monsieur, ces belles fleurs quo j’ai cueillies, prenez-les, elles sentent bien bon.

Le pauvre vieux, les yeux pleins de larmes, remercie les enfants avec effusion. Leur politesse et les paroles aimables qu’ils lui avaient adressées le louchaient plus encore que leur charité :

— Vos parents sont bien heureux, dit-t-il, d’avoir des enfants bons comme vous l’êtes ! Que Dieu vous bénisse toujours, vous et voire famille !

Au moment où les deux enfants s’éloignaient, un jeune garçon du village qui avait entendu Raoul parler au malheureux lui cria en ricanant :

— Tu es bien bête de dire monsieur à un mendiant, et de lui parler le chapeau à la main comme si c’était un seigneur.

— Qu’un vieillard soit riche ou pauvre, répond Raoul, il a toujours droit à notre respect et à notre politesse. Mon père m’a dit souvent : Pauvreté n’est pas vice.

Le père de Raoul avait raison, et moi j’ajoute : La politesse doit s’exercer envers tous nos frères, qu’ils soient nos égaux, nos inférieurs ou nos supérieurs, nos maîtres ou nos serviteurs, qu’ils aient en partage les dons de la fortune ou qu’ils en soient privés.

La politesse que Raoul avait montrée envers le mendiant, il l’avait pour tous. S’il rencontrait une femme âgée, il la saluait, même sans la connaître ; et si par hasard il entrait chez un marchand et se trouvait à la porte en même temps que plusieurs autres clients plus âgés que lui, il les laissait passer les premiers et se découvrait.

Puisque nous parlons marchands ou fournisseurs, arrêtons-nous quelques instants sur ce sujet. Il n’est pas rare de voir des enfants entrer chez un marchand comme un âne entre dans un moulin. Il semblerait que du moment où ils vont acheter pour deux sous de sel ou de poivre, ils ont le droit d’être insolents. Combien en ai-je vus qui, en arrivant dans un magasin, ne disent ni bonjour, ni bonsoir, et s’imaginent que tout leur appartient. Ils touchent aux marchandises, les remuent au risque de les détériorer, et sont des heures à faire leur choix. Ils ne se gênent pas pour déprécier la marchandise et adresser des paroles désobligeantes aux marchands. En leur parlant ils disent : « Je veux du sucre, il me faut du savon, donnez-moi vile ceci, cela… »

Ces enfants impolis oublient que si nous faisons plaisir aux commerçants en achetant leurs marchandises, ils nous rendent de grands services en les tenant à notre disposition. Ils nous font gagner du temps. Que deviendrions-nous, par exemple, si, habitant la campagne, il nous manquait tout à coup de l’huile ou du vinaigre. Ferions-nous quelques kilomètres pour nous en procurer ?

Quand on s’adresse à un fournisseur, on doit lui dire :

— Voulez-vous bien me servir… Donnez-moi, s’il vous plaît, telle chose, telle autre.

On remercie, et en parlant on salue.

Si l’on croit devoir discuter le prix de la marchandise ou sa qualité, il faut le faire doucement et d’un air poli.

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Une anecdote pour terminer.

Lorsque les employés de commerce ont fini de servir leurs clients, ils leur demandent invariablement : Et avec cal

Un jour un de nos spirituels journalistes va acheter six mouchoirs de poche, et quand le commis, en lui remettant son achat, lui adresse la phrase sacramentelle : Avec ça ? le journaliste lui répond gravement : « Avec ça, monsieur, on se mouche. »

RÉSUMÉ


1. La politesse s’étend à tous : on doit être poli envers les vieillards, les malheureux, les domestiques, les fournisseurs.

2. Il faut être gracieux en faisant l’aumône : la manière de donner vaut mieux que ce qu’on donne.

3. Manquer d’égards à un homme parce qu’il est malheureux, c’est manquer de cœur.

4. Si vous êtes chargée de faire quelque emplette chez les fournisseurs, ne touchez pas sans nécessité aux marchandises, discutez les prix sans insolence, saluez en entrant et en sortant.

Voulez-vous bien connaître le caractère d’un enfant, savoir s’il a bon cœur ? Demandez à un serviteur ce qu’il en pense.

Rédaction. Sous le rapport de la politesse, comment un enfant doit-il se conduire envers les malheureux, les domestiques et les fournisseurs ?

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12 — Comment on doit se conduire dans les rues, les lieux publics, etc.


Le public a droit au respect.
B…


Si je vous demandais, mes chères petites, ce qu’on entend par la liberté, vous me répondriez sans doute :

— Être libre, c’est faire ce qu’on veut.

Votre réponse serait incomplète ainsi. Il faut ajouter : c’est faire ce qu’on veut, à la condition toutefois de ne pas gêner la liberté des autres.

La liberté n’est que le droit de faire ce qui ne nuit pas à autrui.

Ainsi, par exemple, vous êtes dans votre chambre, vous y faites ce que vous voulez, mais jusqu’à un certain point. S’il vous plaisait, durant la nuit, de chanter très fort, de faire de la musique, de jouer avec des instruments en cuivre de manière à empêcher les voisins de dormir, ils auraient le droit de se plaindre, se plaindraient, et on vous forcerait de cesser votre musique intempestive…

Il en est de même de la rue. Elle appartient à tous, on peut y faire ce qu’on veut, mais dans de certaines limites. Il n’est pas permis d’y gêner les autres, d’y faire des excentricités, du tapage, des actes que la bienséance réprouve.

Dans la rue, on doit éviter de courir. Il faut marcher avec naturel, ni trop vite, ni trop lentement, sans prétention, ni nonchalance. Il arrive parfois que des femmes en grande toilette se donnent une démarche Hère et arrogante, se carrent, se dandinent ayant l’air de dire : Suis-je assez belle ? Admirez-moi !… On ne les admire pas et l’on pense en soi-même : voilà des vaniteuses !

Si l’on sort avec une personne âgée ou à qui l’on doit des égards, il faut lui céder le haut du pavé, — côté des maisons, — et régler son pas sur le sien.

Quand on est deux, la droite est la place d’honneur ; si l’on est trois, c’est le milieu.

Si marchant sur un trottoir on se croise avec un vieillard, une ouvrière chargée d’un paquet, une mère portant son enfant dans ses bras, on doit leur céder le côté du mur et au besoin descendre pour les laisser passer.

Il n’est pas convenable de parler fort dans les rues et dans les lieux publics, de gesticuler, de rire à gorge déployée, de manière à se faire remarquer.

Durant une promenade ou une course, on se contente de saluer, d’incliner la tête si l’on rencontre de simples connaissances ; on s’arrête et on parle quand ce sont des parents ou des amis intimes.

Il ne faut pus appeler de loin, par leur nom, les personnes qu’on rencontre, mais attendre d’être arrivé près d’elles pour les saluer.

Il est d’usage, entre personnes ayant un certain degré d’intimité, de s’adresser quand on s’aborde diverses questions relatives à la santé. On emploie alors ces formules : Votre santé est-elle bonne ? Comment vous portez-vous ? et encore : Comment allez-vous ? Il faut bien se garder de dire : Comment que ça va ? Ça va-t-il bien ? Comment ça va-t-il ? Celui à qui la question s’adresse doit répondre d’un seul mot en disant : Je vous remercie, bien, très bien. Il serait ridicule, en cette circonstance, de donner un bulletin détaillé de sa santé.

Toute conversation avec une personne qu’on a abordée dans un lieu public doit être courte. La place ou la rue n’es pas un lieu d’entretien. Une personne qui va à ses affaires n’aime pas qu’on
l’arrête longtemps en chemin. Certaines gens ont la manie d’accoster à tous propos les allants et les venants, souvent dans un temps où ceux-ci sont pressés, pour les accabler de leur ennuyeux bavardage, malgré les incommodités du froid et de la chaleur.

C’est une incivilité de tirer par l’habit ou par la robe une personne que nous abordons et à laquelle nous voulons parler.

Si les personnes avec lesquelles nous nous trouvons saluent des personnes que nous ne connaissons pas, nous devons aussi saluer ces dernières.

A moins d’être très familier avec une personne, on ne doit pas lui demander où elle va, d’où elle vient.

Jamais, de loin ou do près, on ne doit montrer du doigt la personne dont on parle ou dont on entend parler.

Si l’on nous prie de donner un renseignement, d’indiquer une rue, et que nous puissions le faire, rendons ce bon office avec empressement ; si nous-mêmes nous nous trouvons dans le cas de réclamer ce service, faisons-le avec politesse et remercions avec amabilité.

Quand on se trouve dans une rue très fréquentée, dans un endroit renfermant beaucoup de monde, il est incivil de pousser, de bousculer ses voisins pour avancer. Si l’on suivait le précepte : à chacun son tour, il arriverait moins d’accidents dans les foules.

Il n’est jamais permis de manger dans la rue. Cet acte de
gourmandise n’est toléré que pour les tout jeunes enfants.

S’il pleut, et qu’on tienne un parapluie à la main, il faut le manœuvrer avec adresse, le hausser ou le baisser suivant le besoin, afin de ne pas blesser les gens à la figure.

En cas d’averse, une jeune fille peut offrir à une dame de partager son parapluie, c’est une prévenance à laquelle celle-ci sera fort sensible.

Dans une commune, il est bon que les enfants saluent les personnes honorables qu’ils rencontrent, ainsi que tous les fonctionnaires.

Pour bien terminer ce chapitre, je vous dirai, mes petites amies : le public a droit au respect. Il faut être en sa présence toujours digne et convenable, no se permet Ire aucune action qui soit contre les bienséances el les usages reçus. No choquez personne par voire tenue, le Ion de votre voix, le laisser aller de vos manières. Faites en sorte qu’on dise de vous en vous voyant passer : que ces petites filles ont donc un bon maintien, un air comme il faut !

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RÉSUMÉ


1. Dans la rue et dans les lieux publics, ne faites rien qui puisse attirer l’attention.

2. Marchez posément, sans arrogance comme sans laisser aller.

3. Cédez le pas (côté du mur) aux vieillards, aux mères chargées de leurs enfants, aux gens portant des fardeaux.

4. N’arrêtez pas une personne dans la rue, à moins que vous ne la connaissiez très bien, et, en ce cas, ne restez pas longtemps à causer, ne posez pas de questions indiscrètes.

5. Saluez en chemin les personnes respectables, les fonctionnaires.

6. Ne poussez pas, ne bousculez pas s’il y a foule.


MAXIME


Que votre maintien dans les rues soit un bon exemple pour tous.

Rédaction. Dites les règles de la civilité qu’il faut observer dans la rue et dans les lieux publics.


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13. — En voyage.


Par un beau jour de printemps, Mme Lebon partait en voyage pour une semaine. Elle emmenait avec elle ses trois enfants : Pierre, âgé do onze ans, sa sœur Clémence qui avait neuf ans, et leur petit frère René.

On se rendait chez une sœur de Mme Lebon, demeurant à environ 60 kilomètres du pays.

Les enfants, comme toujours, étaient enchantés de voyager, et l’on se rendit à l’embarcadère du chemin de fer. Ici commenceront les tribulations do lo pauvre mère. Pierre, en garçon turbulent, s’élança aussitôt sur la voie. La mère, effrayée, cria, s’élança après l’imprudent, et lo chef de gare eut de la peine à le ramener près d’elle ; il était temps, le train arrivait à toute vapeur : une seconde de plus, et Pierre était broyé.

Pierre, au lieu d’attendre que le train soit complètement arrêté, veut monter sur le marche-pied d’un compartiment : il prend mal ses mesures, tombe sur l’épaule et se fait grand mal. Un des employés le relève en maugréant et le hisse dans le wagon.

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Sa mère et les deux autres enfants montent à leur tour. Dans le compartiment, les quatre coins étaient occupés. Les nouveaux venus durent se placer au milieu des banquettes. Dans un des coins se trouvait une jeune femme maladive, très pâle. Sa mère, placée en face d’elle, la regardait avec inquiétude. Dans les coins opposés étaient deux hommes en blouse, des ouvriers sans doute, qui dormaient leurs casquettes baissées sur les yeux et leur cachant à moitié la figure ; ils avaient probablement passé la nuit en chemin de fer.

Pierre, aussitôt installé, veut passer pour aller à la portière et regarder à travers les vitres. Sans demander pardon, il s’avance, marche sur le pied de ces dames. La dame âgée est obligée de le prendre par le bras et de le repousser. Elle lui dit : — Ce que vous faites-là est impoli, petit garçon ; restez à votre place.

Pierre se retourne et essaye d’aller à l’autre bout. Il heurte les jambes des dormeurs fort ennuyés d’être dérangés dans leur sommeil. L’un d’eux lui dit en colère : — Vas-tu finir, galo-
pin ? Si tu recommences, je te corrigerai et te tirerai les oreilles.

De guerre lasse, pierre se met à chanter, à siffloter, monte debout sur la banquette au risque de la salir, puis il taquine son petit frère, le fait pleurer, et enlève la poupée de sa sœur Clémence sans vouloir la lui rendre.

Il faisait un tel tapage, il était si remuant que la pauvre jeune femme malade dit à sa mère : — Que ce bruit me fait mal ! Ne pourrions-nous pas changer de compartiment ?

Cependant les ouvriers étaient descendus. Pierre se trouva près de la portière. Comme la glace était fermée, il voulut la baisser, malgré la défense de sa mère. Dans un mouvement brusque il donna du poing sur le verre et la vitre se brisa en mille morceaux.

Justement on arrivait à destination. Un employé entendit lo bruit : dine ! dine ! il s’approcha et dit à la mère : — Madame, c’est 3 francs que vous allez remettre à la compagnie ; qui casse les verres les paye.

Mme Lebon n’était pas riche et, ne s’attendant pas à ce

Madame, c’est trois francs. » surcroît de dépense, elle fut vivement contrariée. Elle se dit en elle-même : — C’est là le plaisir des voyages avec Pierre ! Je ferai en sorte de n’en plus faire dans sa compagnie : c’est lo premier et ce sera le dernier.

Le lendemain de ce jour, une autre mère voyageait avec ses deux enfants, Armand et Henriette ; mais ceux-ci étaient aussi raisonnables quo Pierre l’était peu. Ils montèrent avec précaution dans le compartiment, saluèrent gentiment les voyageurs et s’assirent près d’eux.

Il y avait justement une dame tenant dans ses bras un bébé qui pouvait avoir huit à neuf mois, et bébé ne s’amusait guère en chemin de fer : il grognait et pleurait. Alors Armand, qui avait un polichinelle dans un panier, le retira, le montra à l’enfant et le fit manœuvrer à sa grande satisfaction.

Henriette avait du bonbon dans sa poche, elle donna un bâton de sucre d’orge au petit pleureur. Puis le frère et la sœur s’ingénièrent tout le temps de la route à amuser le bébé : ils frappaient dans leurs mains, le faisaient rire et l’embrassaient. Tous les voyageurs admiraient ces deux charmants enfants. Ils les questionneront et ils furent ravis de leur tenue, de leurs réponses et de leurs manières gentilles.

Une dame, placée près de leur mère, lui dit tout bas à l’oreille :

— Quo je vous trouve heureuse d’avoir des enfants si aimables, j’envie votre sort !…

Et elle soupira douloureusement.

Il est bien probable que ses enfants à elle ne leur ressemblaient pas.

Lorsqu’on voyage avec des enfants polis et bien élevés, chacun cherche à leur faire plaisir ; on aime à jouir do leur babil, on s’intéresse à eux. En voyage, il ne faut pas se rendre incommode aux autres et chercher avant tout ses aises. Les enfants doivent ne gêner aucunement leurs voisins et ne parler que lorsqu’on les interroge. Une personne discrète, parlant peu, se fait mieux juger qu’une personne parlant beaucoup et se familiarisant.

La familiarité peut avoir de graves inconvénients, surtout pour les femmes, car on ignore souvent avec qui on est.

Une jeune fille qui se trouve dans une voiture publique : omnibus, tramway ou chemin de fer, doit offrir sa place, si elle est plus commode, à une dame âgée qui arrive, ou à une mère tenant son enfant dans ses bras. Si elle descend en même temps que ses voisines, il est convenable qu’elle sorte la première, les débarrasse de leurs paquets et leur offre la main pour descendre.

Seuls les gens grossiers se permettent de fumer devant des femmes et lèvent ou baissent les glaces à leur convenance, sans consulter les personnes qui les entourent.

Cela est dit à l’adresse des frères de mes petites lectrices. Elles pourraient au besoin lo leur rappeler.

C’est un grand étonnement pour certaines étrangères qui viennent en Franco de voir le peu d’égards que le plus souvent les hommes témoignent aux femmes dans les rues ou dans les réunions publiques. En Amérique, d’après ce que disent les Américaines, jamais un homme ne croiserait une femme sur un trottoir sans descendre afin do ne la point gêner ; jamais il ne resterait assis dans une voiture publique si une femme est debout.

Un Français qui a voyagé dans le nouveau monde raconte deux faits curieux. Le premier surtout caractérise bien les mœurs du nouveau continent ; mais nous nous empressons d’ajouter qu’une Française qui se conduirait comme la jeune fille américaine se ferait juger sévèrement :

« Un homme d’âge mur était assis dans un tramway et lisait son journal. Il reçoit sur l’épaule un coup d’éventail. C’est une jeune fille qui lui fait signe de lui céder sa place. Il se lève sans mot dire, s’installe tant bien que mal sur le marchepied tandis que l’intruse s’assied commodément. »

« Les garçons el les filles sont reçus dons les mêmes classes et il arrive assez souvent que quand une écolière a mérité une punition (la férule existe encore dans ce pays), un écolier innocent se lève et va faire la pénitence à la place de la coupable, et cela simplement, comme une chose toute naturelle. »

En France, nos écoliers auraient-ils la même générosité ? Je me permets d’en douter.


RÉSUMÉ


1. Un enfant turbulent et désobéissant s’attire bien des avanies en voyage. Il fait des imprudences et s’expose à des accidents.

2. Un enfant poli cède son coin dans un compartiment à une personne âgée ou souffrante.

3. Il ne se rend pas importun en marchant sur les pieds des voyageurs ou en voulant toujours regarder par la portière.

4. Il ne siffle pas, ne chante pas, ne parle pas à tort et à travers.

5. Il rend de petits services aux voyageurs qui montent ou qui descendent.


MAXIME


En voyage, faites en sorte que votre société soit agréable à autrui et jamais gênante.

Rédaction. Comment un enfant doit-il se conduire en voiture ou en chemin de fer, vis-à-vis des autres voyageurs ?

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14. — Aventures amusantes arrivées à de petites curieuses.


Être curieux, c’est chercher à savoir ce qui ne nous regarde pas, c’est s’immiscer dans les affaires des autres sans aucune nécessité. On se défie des curieux comme d’une peste, et l’on a bien raison. S’ils veulent savoir, surprendre, pénétrer les secrets, c’est pour redire ce qu’ils ont appris. Donc, bavards et curieux c’est tout un.

Laissez-moi, mes enfants, vous prémunir contre le vilain défaut de la curiosité et vous dire ce qu’il faut faire pour l’éviter sous toutes ses formes :

Vos parents sont absents, le facteur apporte une lettre : mettez-la en place sûre et ne l’ouvrez sous aucun prétexte.

Si vous voyez une lettre traîner quelque part, sur une table, un bureau, fût-elle décachetée, ne la lisez pas. Le secret des lettres est
chose grave, j’allais dire sacrée, et un enfant ne saurait être trop tôt habitué à la plus grande discrétion sur ce sujet.

Quelqu’un de votre famille ou une personne amie vous demande de porter une lettre à la poste, acquittez-vous avec soin de cette commission, retournez la lettre du côté du cachet, jetez-la dans la boite sans regarder à qui elle est adressée.

Si par hasard vous trouvez sur votre chemin une lettre qui a été perdue, remettez-la vite intacte ou plus prochain bureau de poste, et pensez que vous seriez heureuses qu’on agît ainsi pour vous. Cette missive peut contenir des nouvelles importantes et pressées.

Votre père a des papiers sur sa table ou sur son bureau, gardez-vous bien d’y toucher. Outre que ces papiers, d’affaires ou autres, traitent de choses qui ne vous intéressent nullement, vous pourriez les brouiller, les égarer et mécontenter votre père.

Deux personnes parlent bas ou à demi voix dans une Cardez-vous de toucher aux papiers-. pièce où vous êtes ; elles ont leurs raisons pour agir ainsi et vous devez la respecter. Bien loin de prêter l’oreille, éloignez-vous un peu, et au besoin ayez l’air de vous occuper d’autre chose pour leur laisser plus de liberté.

Votre maîtresse s’entretient dans la cour de l’école avec une ou plusieurs mères de ses élèves : ne vous approchez pas, continuez votre jeu si vous êtes à jouer, votre conversation si vous êtes à causer.

En général, ne
vous mêlez jamais à une conversation sans qu’on vous y engage. Ne soyez pas importunes, ni ce qu’on appelle trouble fête.

Vous êtes chez quelqu’un en visite ou pour faire une commission, on vous laisse seules dans la chambre durant quelques instants. Restez assises et ne touchez absolument à rien. Quoi de plus déplaisant que ces personnes qui, en entrant dans une chambre, jettent les yeux à droite et à gauche, regardent partout et semblent faire un inventaire ! … Ai-je besoin de dire qu’un enfant capable d’ouvrir un tiroir se ferait chasser honteusement de la maison.

Si vous demeurez à un étage supérieur, ne vous penchez jamais à une fenêtre ouverte pour voir ce qui se passe dans la rue. En vous penchant, la tête peut emporter les pieds… Cela s’est vu mille fois.

Si vous êtes en promenade avec de grandes personnes, marchez quelques pas en avant, ne vous retournez pas sans cesse pour regarder, ne vous arrêtez pas pour entendre ce qui se dit. Moins un enfant est gênant, plus on l’aime.

Si vous voyez une personne occupée à lire ou à écrire, ne vous approchez pas pour regarder ce qu’elle lit ou écrit, ou vous passeriez, à raison, pour des enfants très mal élevés.

On raconte qu’une dame écrivant un jour une lettre, s’aperçut qu’un jeune homme s’était approché doucement pour lire par-dessus son épaule ce qu’elle écrivait. La dame continua sa lettre en ajoutant : « Je vous en dirais bien davantage si M. X n’était pas derrière moi lisant ce que je vous écris. »

— Ah ! madame, s’écria le jeune homme, je vous assure que je n’ai rien lu !

Comprenez-vous la naïveté de cet indiscret ? Il existe une autre sorte de curiosité, qui, celle-là, n’a rien à faire avec la politesse, et pourtant je voudrais vous en dire un mot.

Dans quelques bourgades de la France, on trouve encore certaines personnes désireuses de connaître l’avenir, et pour satisfaire leur désir, elles consultent les sorciers, les devins, les tireuses de cartes, les diseurs de bonne aventure. Ces personnes simples et crédules devraient réfléchir qu’il n’est au pouvoir de personne de connaître l’avenir.

D’ailleurs, à quoi bon cette connaissance ? Elle ne pourrait que nous rendre malheureux. Si, par impossible, nous pouvions, au seuil de la vie, voir se dérouler tous les événements de notre existence, beaucoup d’entre nous reculeraient épouvantés. Mes enfants, vous l’apprendrez un jour, hélas ! si la terre nous offre de douces joies, elle nous réserve aussi des tristesses bien amères. La curiosité que l’on satisfait n’a pas toujours d’heureux résultats pour notre amour-propre. Un enfant aimant à écouter aux portes, cherchant à surprendre ce qu’on dit, peut entendre des choses peu flatteuses ; en voulez-vous un exemple ?

Victorine aperçoit un jour à la récréation quelques-unes de ses compagnes qui causaient ensemble. Elle s’approche du groupe à pas de loup —c’est son habitude —et parvient à se dissimuler derrière un arbre. Elle écoute et entend une des écolières faire cette question :

— Quelle est la plus intelligente de la classe ? Toutes les voix répondent :

— C’est Pauline.

— Et la plus bête ?

— C’est Victorine l !

Victorine a voulu entendre, elle a entendu une chose bien flatteuse pour elle !… Une de ses amies, Rosalie, a voulu lire une lettre, elle l’a lue et vous allez juger si, elle aussi, a dû être satisfaite de sa curiosité.

Rosalie allait quelquefois chez une de ses tantes, et cette dame ne fut pas longtemps à s’apercevoir que sa nièce avait de nombreux défauts. Elle cherchait partout, furetait jusque dans les tiroirs de commode. Un matin, la tante surprit sa nièce lisant un papier plié qu’elle avait laissé sur la table ; elle ne fut pas contente, cela se comprend.

Elle chercha dans sa tête ce qu’elle pourrait faire pour corriger celte petite fille et lui donner une bonne leçon. Voici ce qu’elle imagina : elle écrivit une lettre à l’institutrice de Rosalie et envoya l’écolière porter la missive. Pour une telle curieuse il était difficile de tenir une lettre dans sa main sans chercher à savoir ce qu’elle contenait. Voilà donc la commissionnaire en route. La lettre lui brûle les doigts, elle la tourne, la retourne, bref… elle finit par l’ouvrir et lit ce qui suit :

« Madame,

« Permettez-moi de vous envoyer quelques réflexions au sujet de ma nièce Rosalie. Elle vient me voir assez souvent, et j’ai pu me convaincre qu’elle était paresseuse et menteuse. De plus, elle est impolie, sale et sans ordre. Son caractère laisse aussi beaucoup à désirer.

« Elle a surtout une curiosité qui la rend insupportable à tout le monde. Plaignez-moi, madame, d’avoir une semblable nièce ; je la recommande à toute votre vigilance ; punissez-la sévèrement, ne lui passez rien, il est grand temps de la corriger.

« Veuillez agréer, madame.
.. »

Arrivée à la dernière ligne, Rosalie, rouge comme une cerise, aurait voulu être à cent pieds sous terre. Il lui vint même à la pensée de déchirer la lettre en mille morceaux. Oui, mais la tante le saurait. Plus morte que vive elle alla donc s’acquitter de sa commission. Nous pouvons nous douter des compliments qu’elle reçut de sa maîtresse. En tout cas, c’est une consolation pour elle de savoir qu’elle est… une enfant détestable !

Vous le voyez, mes amies, la curiosité nous nuit toujours et ne nous procure que des ennuis, des mortifications et des désagréments. En voici encore plusieurs exemples.

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Le mari et la femme causent ensemble :

— Emmènerons-nous Aline avec nous ? (Aline est leur fille.)

— Mais oui, pourquoi pas ?

— C’est que, quand nous causons avec nos parents et nos amis de choses qui ne peuvent l’intéresser et quo nous voulons tenir secrètes, elle a toujours l’oreille aux aguets. C’est fort gênant.

— C’est vrai. Eh bien, alors, laissons-la à la maison avec sa grand’mère, nous serons plus libres.

Et les voyageurs partent gaiement.

— Si Aline s’onnuie, c’est sa fauto, ce n’est pas la nôtre, n’est-ce pas ?

Une dernière histoire. J’en ris encore quand j’y pense.

Un matin, la mère de Charlotte lui dit :

— Ma fille, va chez l’épicier, il te remettra un petit paquet quo j’ai acheté hier, tu me l’apporteras.

— Oui, maman, répond Charlotte, et elle part.

Arrivée chez le marchand, celui-ci lui donne le paquet et elle le dépose dons un petit panier d’osier qu’elle avait au bras.

Chemin faisant, Charlotte veut savoir ce qu’ello emporte. Elle donne un coup de pouce au papier, crac ! regarde, et, sa curiosité satisfaite, elle pose le paquet à sa place et continue son chemin.

En arrivant près de sa mère elle lui remet le panier. La mère, fort étonnée, ne trouve dedans qu’un sac en papier bleu, absolument vide, sans la moindre trace du tapioca qu’il devait contenir. A la fin, tout s’explique : Charlotte avait désiré savoir ce qu’elle emportait, et n’ayant sans doute pas bien refermé le sac, le tapioca avait filé grain à grain entre les osiers mal joints de son panier.

— Tu vas porter la peine de ta curiosité, ma fille, lui dit sa maman. Je voulais te faire tous les matins, pendant quinze jours, un bon tapioca au lait pour ton déjeuner, tu l’as répandu tout le long dela route, lu l’en passeras…

Et, en effet, Charlotte s’en passa et l’histoire rapporte qu’elle n’était pas contente.

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RÉSUMÉ


1. Ne vous mêlez jamais des affaires des antres, c’est assez do vous occuper des vôtres.

2. Respectez scrupuleusement lo scrrel des lettres.

3. Ne fouillez jamais dans les papiers de vos parents.

4. Ne vous permettez pas d’ouvrir un tiroir et de fureter dans des meubles qu’on n’a pas mis à votre déposition.

5. Ne prêtez pas l’oreille a la conversation de deux personnes qui parlent bas, non loin do vous.

6. Ne vous approchez pas de votre maîtresse quand elle parle à des parents d’élèves.

7. L’avenir nous est inconnu, ne cherchez point à le connaître.


MAXIME

Une personne curieuse est insupportable, on la fuit comme la peste, et l’on a raison.

Rédaction. Racontez l’histoire d’une petite fille curieuse et nommez tous les ennuis que ce défaut lui a causés.

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15. — Une fête au village.


LES JEUX.


Comme c’était la fête au village, on avait entouré d’une corde la moitié do la grande place et on avait dit aux enfants : « Apportez-là tous vos jeux, amusez-vous tous ensemble, personne ne vous dérangera. »

Seulement, un vieux de la vieille, le bon Jérôme, un invalide à la jambe de bois, était entré dans l’espace réservé à ses petits amis, car il adorait les enfants. Il avait toujours en réserve des noix ou des pommes à leur offrir, ou de jolies histoires à raconter, ou une tape amicale à donner, ou d’aimables paroles à dire. Or, tous les enfants aiment les friandises, les contes, les caresses, chacun sait cela.

Jérôme était donc très aimé des enfants, ce qui n’empêchait pas qu’il leur donnât de bons conseils au besoin et leur fit de justes réprimandes.

Mieux que personne, il pouvait maintenir le bon ordre dans leur petite troupe ; c’était utile, car ils étaient bien une trentaine, filles et garçons, et il y en avait de tout petits, de trois et quatre ans qu’il fallait garder de la pétulance des grands…

— Voulez-vous de moi, dit Jérôme, pour organiser vos parties ?

— Oui, oui ! crièrent les enfants.

— C’est bien. Je vais placer de ce côté tous les jeux d’exercice. Que ceux qui veulent jouer à saute-mouton, à chat perché, à la course, à la corde, ^ » i rond, se mettent à droite.

Les petits accoururent. C’étaient les plus nombreux.

— Maintenant, au tour de ceux qui préfèrent les jeux d’adresse. Que les joueurs de volant, de cerceau, de billes, de balle et ballon, de quilles, de tonneau, que les tireurs à la cible se mettent à ma gauche.

Les cadets s’y placèrent avec empressement.

— Quant à ceux qui aiment les jeux de hasard : les lotos, les dominos, les cartes, etc., qu’ils viennent s’installer devant moi : ils seront plus tranquilles.

Cette fois, les plus grands s’approchèrent. »

Puis Jérôme, frappant dans ses mains, commanda : — Attention ! Une, deux, trois, commencez les jeux.

Et aussitôt, ce fut un babillage, un tourbillon, un brouhaha de petits cris joyeux, quelque chose enfin de tout à fait réjouissant.

—— Eh bien I tu ne joues pas ? dit Jérôme à une fillette qui restait isolée.

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Un hochement de tête.

— Qui t’a fait des peines ?

— Maria.

— Elle t’a battue ?

— Non, je lui avais défendu de jouer avec la petite Elisabeth et elle joue…

— Le beau malheur ! Et pourquoi donc veux-tu laisser de côté une petite compagne ? Elisabeth serait chagrinée d’être seule. On n’exclut personne des jeux, ma fille, ce serait d’un mauvais cœur. Toutes, ici, ont le même droit. Ne me fais pas croire que tu boudes. C’est fini, n’est-ce pas ? Fais la paix avec Elisabeth et Marie. Va vite.

— Ah ! je te tiens ! Tu l’es. Hop !

— Mais tu me fais mal ! Prends donc garde maladroit !

— Voyez-vous ce mirliflor ! Oh ! la, la !

Pif, paf ! pan, pan !

Gaston et Maurice excités, en colère, se donnent des bourrades, se bousculent et finalement roulent par terre.

— Là, là ! fait Jérôme les séparant. En voilà assez, mes gaillards. Comment ! on ne vous voit jamais l’un sans l’autre et vous vous battez ! Je vous croyais une paire d’amis ?

— C’est parce qu’on est camarades qu’on ne se gêne pas, dit Gaston. Une taloche de plus ou de moins, ça ne compte pas.

— Taisez-vous, mauvaise engeance ! La camaraderie et la familiarité n’autorisent pas la brutalité. On est amis ou on ne l’est pas. Faites la paix et… détalez.

Jérôme en se retournant voit deux petites filles — Charlotte et Geneviève — assises dans un coin et semblant ne prendre aucune part aux divertissements de leurs compagnes.

— Ah ! vous ne jouez pas ? dit Jérôme étonné. Pourquoi cela ?

— Je vais vous expliquer, monsieur Jérôme, répond Geneviève. Charlotte a été longtemps malade, elle est encore bien pâle, regardez… Elle ne peut courir et sauter, alors moi, pour la consoler, et pour qu’elle ne s’ennuie pas ; je reste près d’elle et nous causons.

— C’est bien, cela, Geneviève, tu as un bon petit cœur, et puisque tu es bonne et gentille pour tes amies, elles le seront aussi pour toi.



Tu, tu, tu, turlututu tu lu tu…

Plan, plan, rataplan, plan, plan.

Voilà la garde qui passe : Bruno joue du clairon, Louis bat du tambour, Georges souffle dans sa trompette, le petit Alfred suit en tournant son cri-cri.

— Hardi, mes beaux soldats ! faites vacarme, dit Jérôme. En plein air, c’est permis. Dans les maisons, c’est autre chose. Il ne faut jamais être bruyant chez soi ; cela ennuie le papa et la maman, qui ont si grand besoin d’être tranquilles quand ils rentrent le soir très fatigués de leur travail.

— Tiens ! on renonce à la corde maintenant ? fait Jérôme arrivant à un groupe de sauteuses qui gesticulent et disputent.

— Oui, Nathalie a manqué.

— Alors ?

— Alors, elle ne veut pas tourner, elle boude.

— Et on ne joue plus à cause de cela ?

— Dame !

— Ah ! personne ne veut donc tourner à sa place ?

— Si, moi ! fait une blondine de huit ans.

— A la bonne heure, mignonne, sauve la situation, il faut toujours pacifier les choses. Cela donnera à Nathalie le temps de se débouder. Je vois qu’elle a déjà regret de son mauvais caractère. Est-ce qu’on doit jamais avoir au jeu des fâcheries et des contestations ? Ah ! fi, que c’est laid ! surtout entre petites filles.

Plus loin, on s’amuse gentiment. Marthe a prêté sa raquette à Nelly qui fait une belle partie de volant, pendant que Marthe joue avec le ballon de Thérèse. — On se prête ses joujoux, grand-père, dit le petit André qui a de belles couleurs roses et un bon sourire.

— Je le vois. Vous êtes entre vous obligeants et pas égoïstes : c’est bien cela, petits. Continuez et ainsi vos plaisirs seront doublés et vous aurez le cœur content.

— Narcisse ! crie soudain Jérôme à un coureur enragé. Viens ici.

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Narcisse s’approche. Il gambade comme un petit fou. Il est rouge, il est essoufflé, il est tout en sueur…

— Est-ce raisonnable de s’échauffer ainsi ? dit Jérôme, en lui essuyant la tête et en lui frottant énergiquement le dos. Si en ce moment tu buvais de l’eau froide ou glacée, ou que tu te misses dans un courant d’air, tu prendrais du mal, peut-être une fluxion de poitrine. Mon ami, ne t’agite plus do la sorte ; pense qu’une imprudence peut occasionner une grave maladie. Rappelle-toi qu’il faut user de tout avec modération, même du jeu.

— Léon, Léon, arrête, vois ce que tu fais !

Mais Léon, qui joue à la chaîne, n’entend pas. A la tête de cinq autres camarades qui se tiennent solidement par la main, ils courent ou travers des groupes, renversant tout sur leur passage. Ils ont déjà fait tomber Aline sans la voir, et voilà qu’ils heurtent et piétinent le petit Michel qui pousse des cris perçants. Sa petite main est à moitié écrasée…

— Tas de galopins ! fait Jérôme en colère. Je vais vous mettre au piquet pour vous apprendre à faire du mal aux autres et à jouer à des jeux dangereux. Dieu ! que les enfants sont donc sots quand ils s’y niellent !

— Nous ne l’avons pas fait exprès.

— Il ne manquerait plus que cela, que vous l’eussiez fait exprès, ce serait du joli ! Une outre fois, faites attention, soyez plus prudents.

On calme Michel, on entoure sa petite main d’un mouchoir. Aline essuie ses yeux. Pour les consoler, Honorine organise une belle ronde où leurs petites jambes dansent la capucine avec entrain. On chante : « Il pleut, bergère, » « Malbrough s’en va-t-en guerre. » Jérôme, tranquille de ce côté, s’arrête près d’Estelle et la gronde parce qu’elle ne sait pas ce qui lui plaît, parce qu’à tout instant elle oblige ses amies à changer de jeu. Il finit par lui dire :

— Tu es capricieuse, petite. Fais un peu ce que tes compagnes désirent ; tout à l’heure, à leur tour, elles feront ce que tu voudras. Enfants, il faut toujours se faire des concessions au jeu ; comme dans la vie, du reste, — vous saurez cela plus tard.

Puis Jérôme arrive près des joueurs assis — les grands — et suit une partie d’écarté. — Tu as un air bien sérieux, Gustave ? Quelle figure fermée ! Mon garçon, il ne faut pas s’absorber dans le jeu au point que le jeu devienne une fatigue au lieu d’être un délassement ou un plaisir.

— Je perds tout le temps, fait Gustave avec humeur. —

Et tu es maussade, tandis que Pierre qui le gagne montre une joie excessive. Je vois cela. Vous avez tort tous deux. Que l’on perde ou que l’on gagne, il faut être calme et rester maître de soi-même.

Gustave s’est tourné vers Jérôme pour l’écouler. Pierre, qui donne les caries, profite de ce moment et jette un regard furlif dans le jeu de son adversaire, puis change adroitement une carte.

— Mais, Pierre, dit le vieux soldat indigné, tu triches ! Comment, malheureux, tu triches ! tu no sais donc pas quo tricher au jeu, c’est déjà être fripon ?

— Mais alors, dit Gustave, ce que tu as gagné ne compte pas ! Pierre, rends-moi mes cinq sous.

— Comment ! vous jouiez de l’argent ? Gustave et Pierre baissent la tête.

— Oh ! mes pauvres enfants, dit Jérôme avec tristesse, jouer de l’argent est très dangereux. Lo jeu, quand on s’y laisse aller, devient une passion irrésistible qui conduit à tous les excès, à la ruine, au déshonneur.

Vous avez entendu parler du fils du père Richet établi à Paris ?

— Oui.

— Eh bien, ce jeune homme, qui gagnait beaucoup d’argent comme courtier de commerce dans les vins, avait tout pour être heureux : une bonne ménagère, de beaux enfants, une riche maison. Il a goûté au jeu, a voulu y gagner de l’argent, en faire une spéculation, ça été fini de lui. L’argent de la famille y a passé, ensuite celui des fournisseurs. Obligé de vendre son bien pour payer ses créanciers, il ne lui resta pas un sou. Alors, affolé, il est parti, laissant les siens dans la plus profonde misère. Ce qu’il est devenu… on ne le dit pas tout haut, c’est une honte pour le pays. Mes petits enfants, il est devenu voleur !

On l’a arrêté et il est en prison depuis trois ans. Voilà où mène le jeu. Donnez-moi votre parole de ne jamais hasarder plus tard une forte somme au jeu. Et toi, Pierre, rends les cinq sous.

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— Les voici et je ne tricherai plus, grand-père ; j’ai bien honte !…

Au milieu de tous ces incidents, l’après-midi s’était écoulé, l’heure du dîner élail proche. Le bon Jérôme, sa tâche remplie, rassembla tous les joueurs autour de lui.

— Mes enfants, leur dit-il, vous vous êtes bien amusés, vous allez rentrer chez vous, vous y trouverez des parents et des amis invités à l’occasion do la fête. Si on vous demande à la fin du dîner de chanter ou do réciter une fable, faites-le de bonne grâce, sans vous faire prier. Il faut toujours mettre do l’empressement à divertir ses hôtes et à leur être agréable. Il faut croire que Jérôme fut écouté, car le soir, de bien des maisons du village sortaient, ici le son de voix argentines, là des sons flûtes redisant les exploits du renard qui attrape le corbeau, ou le crime du méchant loup qui dévore lo petit agneau.

Ah ! quelle belle journée que celle d’une fête au village !


Les règles du jeu. — Pour terminer convenablement ce sujet, nous allons donner quelques règles bonnes à observer dans le jeu.

Notre corps, de même que notre esprit, a besoin do repos, et, comme le disait l’apôtre saint Jean à quelqu’un qui s’étonnait de le voir s’amuser avec des tourterelles : la corde de l’arc ne peut pas être toujours tendue.

Il est bon, il est utile de se récréer après le travail ; mais il faut faire en sorte que le jeu ne dégénère pas en passion. S’il est permis de jouer quelquefois un peu d’argent, pour intéresser le jeu, il ne l’est pas d’y compromettre une somme importante. C’est là que la pente est rapide et glissante.

Il est nécessaire d’apprendre les jeux usités dans toutes les réunions de famille. On serait ridicule, si, étant admis dans une société, on ignorait toute espèce de jeux et si on ne pouvait prendre part aux divertissements établis par la maîtresse de maison.

Quand on joue de l’argent, celui qui gagne la partie n’a pas le droit do cesser le jeu ; ce droit n’appartient qu’au perdant.

Si l’on perd, il faut payer exactement ce que l’on doit. Dans le monde, les dettes do jeu sont réputées dettes d’honneur.

Si l’on regarde jouer, il faut bien se garder de s’ériger en censeur, de donner des conseils, de prendre parti pour l’un ou l’autre joueur. En agissant ainsi, on mécontente l’un des partenaires et l’on peut amener des discussions fâcheuses.
RÉSUMÉ


1. En récréation, il faut jouer avec tous ses camarades ; c’est mal d’exclure une compagne du jeu sans motif grave.

2. Il faut avoir bon caractère, ne pas se quereller, ni se battre, ou bouder, ni se fâcher pour un rien.

3. Évitez la brutalité et la maladresse. No jouez pas à des jeux dangereux, ni, à la maison, à des jeux trop bruyants.

4. Ne vous excitez pas sans mesure, ne vous mettez pas en sueur.

5. Prétez-vous vos jouets ; il faut savoir faire des concessions et procurer des plaisirs aux autres.

6. Ne trichez jamais au jeu et ne jouez pas d’argent, à moins que ce ne soit une faible somme.

7. Si vous perdez, ne soyez pas maussade ; si vous gagnez, ne montrez pas une joie excessive.


MAXIME


Le jeu dérobe trois choses à l’homme qui se laisse aller à cette funeste passion : l’argent, le temps et la conscience.

Rédaction. Comment une gentille petite fille doit-elle se conduire durant les récréations avec ses compagnes ?

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16. — L’embarras de la mère Catherine.


LA POLITESSE DANS LES LETTRES.


La mère Catherine est agitée comme quelqu’un qui est dans l’embarras. Tout d’un coup, elle prend un parti, relève le coin do son tablier et sort de chez elle. Elle va frapper à la porte d’en face, chez M. Thomas.

— Voisin, dit-elle, je viens vous consulter. Donnez-moi donc un conseil : mon garçon est au service, vous le savez ; j’ai absolument besoin de lui, puisque mon homme est au lit depuis deux mois. Il s’agirait d’obtenir un congé du colonel. La lettre est faite, mais pas sans peine ; ce qui nous embarrasse le plus, c’est la fin. Voulez-vous nous aider ?

— Hum ! fait Thomas, voire confiance me flatte, mère Catherine, et je vous aiderais volontiers, mais faut pouvoir… On ne parle pas n’importe comment à ces gros bonnets-là, savez-vous… Et comme la pauvre mère Catherine a déjà la figure attristée :

« Là, là ! ne vous désolez pas, reprend-il. En cherchant bien, on trouvera ce qu’il faut dire. Au fait, si nous demandions à ma petite nièce Angèle ? C’est une fille savante, pas bête du tout. Elle vient d’avoir son certificat d’études avec des compliments. La voici justement qui passe, appelons-la.

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Angèle arrive, comprend qu’il s’agit d’une chose importante et écoute avec attention ce que lui explique M. Thomas.

— Mon oncle, dit-elle, je cours chercher à la maison lo cahier où notre institutrice nous a fait copier les formules do politesse pour la terminaison dos lettres, car ces formules sont très importantes à connaître ; elles sont adoptées par l’usage et on ne peut les inventer.

Cinq minutes après, Angèle feuilletant son cahier s’arrêta à la salutation suivante qui lui parut convenable :

« Permettez-moi, colonel, d’espérer pour ma demande un accueil favorable, et veuillez agréer l’expression de tout mon respect. »

La mère Catherine rentra radieuse à la maison avec la note qu’elle tenait à la main. Elle termina la lettre à laquelle chacun souhaita bonne chance. Et tous ces vœux portèrent bonheur à la missive, car dans le courant même du mois, le fils de lanière Catherine lui écrivit qu’il avait son congé. On devine la joie de la pauvre femme.

Puisque le fameux petit cahier d’Angèle contenait des renseignements précieux sur le style épistolaire, nous allons les donner ici, pensant qu’ils seront utiles à nos petites lectrices.

« Rien n’est difficile, et je dirai même important, comme la terminaison des lettres. Elle doit varier suivant ce qu’est pour nous la personne à laquelle nous écrivons et ce que nous sommes pour elle : supérieur ou inférieur, obligeant ou obligé, parent ou ami ; et, suivant ces différentes situations, il existe des nuances délicates de formules qu’il faut savoir employer.

« Une lettre de demande, adressée à un homme élevé en dignité, a moins de chance de réussir lorsqu’elle ne respecte pas les convenances et froisse la personne qui la reçoit. Nul, dit-on, n’est censé ignorer la loi ; nul non plus ne doit ignorer les règles de la politesse et les conventions sociales.

« On l’a dit avec raison : une lettre, c’est la conversation écrite ; écrivez donc comme vous parlez… mais tâchez de bien parler.

« Une jeune fille ne doit jamais écrire ni recevoir do lettres sans y avoir été autorisée par ses parents.

« Ne vous niellez pas à écrire une lettre sans y avoir réfléchi à l’avance. Arrêtez votre plan, cherchez vos idées, veillez sur votre style, et surtout prenez le temps de vous relire.

« On juge souvent de notre éducation par la manière dont nous écrivons une lettre. « Prenez l’habitude do répondre sur-le-champ aux lettres que vous recevez, excepté pourtant quand la lettre reçue vous a blessé ou mécontenté. Dans ce cas, attendez, ne rendez pas blessure pour blessure ; on se loue toujours d’avoir agi avec calme et douceur.

« N’écrivez jamais une ligne quo vous ayez à désavouer plus tard, que vous puissiez regretter un jour. Les paroles s’envolent, mais les écrits restent !… C’est ce qui faisait dire au cardinal do Richelieu : « Donnez-moi trois lignes « do l’écriture d’un homme et je le ferai pendre. »

« Écrivez toujours votre nom très lisiblement, ainsi que le nom des personnes et des lieux. N’employez que du papier propre et du format généralement adopté. Évitez avec le plus grand soin les ratures, les renvois et les lâches d’encre.

« Les mots : Monsieur, Madamo et Mademoiselle ne doivent pas être mis en abréviation, ils doivent être placés en vedette, c’est-à-dire séparés du reste de l’écriture, au commencement de la première page.

« Une lettre de fête ou de souhaits de bonne année doit arriver la veille. »


On peut diviser les lettres à écrire en trois grandes catégories :

1° Lettres intimes à des parents ou amis.

2° Lettres de commerce ou d’affaires.

3° Lettres ou suppliques à des fonctionnaires, à des hommes élevés en dignité, c’est-à-dire d’inférieurs à supérieurs.


1° Entre parents, amis et camarades on termine souvent ainsi :

A toi.
A toi de cœur.
Tout à toi.
Ton ami.

Ton affectionné.
Ton tout dévoué.
Crois à mon affection.
Je te serre la main.

Adieu, je t'embrasse affectueusement,
de tout cœur,
comme je t’aime.


Ou bien ! A vous.
A vous de cœur.
Tout à vous, etc., etc.


2° Dans les lettres de commerce ou d’affaires, on offre ses salutations, ses civilités ou son respect.

Les salutations peuvent être : empressées.
cordiales.
sincères.
respectueuses.

On peut dire suivant les circonstances :

Recevez, Monsieur,
ou :
Agréez, Monsieur,
ou :
Veuillez agréer, Monsieur,
mes salutations.
mes salutations empressées.
mes cordiales salutations.
mes sincères salutations.
mes respectueuses salutations.

La première forme est moins polie que la seconde ; la seconde, moins polie que la troisième.

On dit aussi :

Je vous salue.
J’ai l’honneur de vous saluer,
Recevez, ou agréez, je vous prie, mes civilités empressées.

3° Les inférieurs envers les supérieurs.

Agréez, Monsieur,
ou :
Veuillez agréer, Monsieur,
ou :
Daignez agréer, Monsieur,
l’hommage de mon respect.
l’hommage de mon profond respect.
mes hommages respectueux.
J’ai l’honneur d’être, avec respect, Monsieur,
J’ai l’honneur d’être, avec le plus profond respect, Monsieur,
Votre très humble serviteur.
Votre très humble et très obéissant serviteur.


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Les mots d’estime, de considération et de dévouement ne doivent être employés que par des supérieurs ou par des hommes élevés au-dessus des autres par leur position. Ainsi, un ministre s’exprimera ainsi :

Recevez, Monsieur,
ou :
Agréez, Monsieur,
ou :
Veuillez agréer, Monsieur,
l’assurance de ma considération distinguée.
la plus distinguée.
de ma parfaite considération.
de ma haute considération.

Un inférieur qui empioierait ces formules ferait rire de lui.

Entre égaux, on dit quelquefois :

Je suis, Monsieur, votre serviteur, voire dévoué serviteur.
Agréez ou veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués, les plus distingués.

Un supérieur dira à son inférieur :

Agréez, l’expression de mes sentiments dévoués.
Agréez, l’assurance de mes meilleurs sentiments.
Croyez à mes sentiments dévoués el affectueux.

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RÉSUMÉ


1. N’écrivez et ne recevez jamais de lettre sans l’autorisation de vos parents.

2. Répondez sans retard aux lettres quo vous avez reçues.

3. Soignez la rédaction de vos lettres, et pour cela, avant d’écrire, réfléchissez, rassemblez vos idées, mettez-les en ordre, exprimez-les clairement et relisez-vous.

4. Prenez du papier et des enveloppes de format convenable et usité. Évitez les ratures, les renvois et les taches d’encre.

5. Employez les formules de salutations en usage à la fin des lettres, selon que vous écrivez une lettre d’affaires ou une supplique. C’est une chose importante.


MAXIME


Soignez bien vos lettres : songez que l’on envoie loin de soi, en écrivant, une mesure de ses talents, de son esprit, de son éducation.

Rédaction. Dites ce qu’il est Utile de faire pour écrire convenablement une lettre.


17. — La leçon précédente mise en pratique.


Comment une petite fille devrait terminer ses lettres dans les circonstances suivantes :

1° A sa maîtresse, pour demander la permission do manquer la classe :

Veuillez recevoir, Madame et chère maîtresse, l’assurance de ma respectueuse affection.

2° A son père et à sa mère, pour les prier do lui envoyer un vêtement : Permettez, cher papa et chère maman, que je vous embrasse bien des fois, comme je vous aime.

3° A un frère soldat :

Adieu, cher défenseur de la Patrie, tu sais si je t’aime et si je pense à toi. Ta petite sœur qui sera bien heureuse de te revoir.

4° A de grands parents, pour leur annoncer sa visite prochaine :

Agréez, chers grands parents, l’assurance de la tendre affection de votre respectueuse petite-fille.

5° A une amie intime, pour l’inviter à venir passer avec elle le premier jeudi du mois :

A, bientôt, je t’attends avec impatience et je t’embrasse bien affectueusement.

6° A une commerçante, pour lui demander d’entrer comme employée dans sa maison :

Veuillez agréer, Madame, mes hommages respectueux.

7° A un médecin, pour le prier de venir voir sa sœur malade :

J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre respectueuse servante. 8° A un maire, pour réclamer son acte de naissance :

Agrées, je vous prie, Monsieur le Maire, met plus respectueux hommages.

De la part du père :

9° A un ouvrier, pour lui demander de venir le trouver :

Recevez, Monsieur, mes salutations, ou J’ai l’honneur de vous saluer.

10° A un fournisseur pour lui réclamer des marchandises :

Recevez, Monsieur, mes salutations empressées.

11° A un client, pour lui proposer des marchandises :

Agréez, je vous prie, Monsieur, mes respectueuses salutations.

12° A un juge de paix, pour réclamer une audience :

J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre respectueux serviteur.

13° A un préfet pour avoir un permis de chasse :

J’ai l’honneur d’être, avec respect, Monsieur le Préfet, votre très humble serviteur.

14° A un haut fonctionnaire — député, sénateur, ministre — pour obtenir sa protection :

Daignez agréer, Monsieur le Ministre, l’hommage du profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être votre très humble serviteur.

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18. — Ce qu’il faut savoir par rapport aux lettres.


Certaines personnes, ignorantes de la loi, peuvent s’exposer à payer des amendes s’élevant jusqu’à mille francs quand elles se rendent coupables de contraventions postales. Elles peuvent même être punies d’emprisonnement, s’il y a récidive de déclamation frauduleuse de valeurs.

La loi interdit :


1° De faire usage de timbres-poste contrefaits ou ayant déjà servi ;

2° D’insérer des billets de banque ou des valeurs payables au porteur dans des lettres, sans les charger ou les recommander ;

3° De déclarer frauduleusement une somme supérieure à celle des valeurs insérées dans une lettre ;

4° D’insérer dans les correspondances des pièces de monnaie, des bijoux ou autres objets précieux ;

5° D’insérer dans les journaux, des imprimés ou échantillons, des notes écrites à la main, ayant le caractère de correspondance personnelle.

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19. — De la suscription des lettres.


L’adresse des lettres est chose importante, et c’est par milliers que se chiffre chaque année le nombre de lettres mises au rebut parce que l’adresse est inexacte ou incomplète.

L’adresse doit toujours porter les nom et profession des destinataires, le lieu do leur résidence. Si la localité ne possède pas de bureau de poste, on doit indiquer le nom du bureau dont elle dépend et terminer par le nom du département.

Pour un militaire, l’adresse doit indiquer le numéro du régiment, du bataillon et de la compagnie dont il fait partie. Si le militaire est dans l’artillerie ou la cavalerie, on indique le numéro de la batterie, de l’escadron du régiment auquel il appartient.

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20. — Les Cérémonies publiques.


BAPTÊME, MARIAGE ET ENTERREMENT.


Mes enfants, vous vous trouverez un jour ou l’autre en rapport avec vos semblables dans des réunions de famille, dans des cérémonies publiques toiles que baptêmes, mariages, enterrements ; n’oubliez pas qu’on vous jugera sur votre extérieur et que partout votre tenue devra être irréprochable.

Lorsqu’on est invité à l’enterrement d’un parent, d’un ami ou même d’une simple connaissance, il est bon d’y assister. Une affaire importante peut seule dispenser d’accomplir cet acte do sympathie et de bienséance qui ne coûte guère et auquel les familles sont très sensibles.

Si l’on n’a pas do vêtements do deuil proprement dits, il faut, autant que possible, en mettre de couleur sombre.

Si l’on suit un convoi, il faut avoir un maintien grave, éviter de parler haut, surtout de rire. Prendre part, avec ses voisins, à des entretiens gais ou d’affaires, est insulter à la douleur d’une famille.

On accompagne jusqu’au cimetière le convoi d’un parent ou d’un ami ; on peut se retirer au sortir de l’église si le défunt est une simple connaissance.

Les hommes qui rencontrent un convoi funèbre ou passent devant un cercueil exposé saluent respectueusement et les femmes s’inclinent. Dans le dernier cas, beaucoup de personnes s’arrêtent pour jeter do l’eau bénite sur le mort.

Que l’on assiste à un baptême, à un mariage ou à un enterrement, il faut se tenir convenablement à l’église, éviter les airs dissipés, les chuchoteries et ne pas troubler les offices ou le recueillement des personnes qui prient. Seuls les gens grossiers suivent les cérémonies d’un œil curieux ou moqueur. Vous rougiriez d’être inconvenant dans la maison de votre hôte, pourriez-vous faire moins dans la maison de Dieu ?


Règles des deuils.


La durée des deuils varie suivant les pays ou les provinces ; mais on peut dire que s’il n’y a aucun inconvénient à prolonger le deuil, il y aurait souvent inconvenance à le quitter trop tôt.

Le plus grand deuil est celui de veuve.

En grand deuil, on no se montre pas dans les lieux publics, et on ne rend les visites do condoléance quo six semaines après la mort.

La durée du demi-deuil est égale à la moitié du grand deuil. Jusqu’à sept ans, les enfants peuvent porter le deuil en blanc.

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DUREE DES DEUILS A PARIS ET DANS PLUSIEURS VILLES DE PROVINCE.


Deuil de veuve : Un an et six semaines. Les six premiers mois, châle, robe do laine unie, chapeau ou bonnet de crêpe, long voile porté baissé pendant deux ou six semaines.

Les six mois suivants, lainages façonnés, soie et dentelles noires.

Deuil de père ou de mère, de beau-père ou de belle-mère : Les six premiers mois, robe de laine, châle, chapeau, voile de crêpe. Les trois mois suivants, soierie ou tissus, laine et soie noires, coiffure dentelles, fleurs et rubans.

Les trois derniers mois, demi-deuil. Mélange de noir et de blanc, et la gamme des gris et des violets.

Deuil de grand-père ou de grand’mère : Les trois premiers mois en grand deuil, les trois suivants, en deuil ordinaire, les six derniers en demi-deuil.

Deuil d’enfant : Les trois premiers mois, grand deuil ; les trois suivants, demi-deuil. Deuil de frère, de sœur, de beau-frère, de belle-sœur : Six mois.

Deuil de cousin germain : Deux mois.

Deuil d’oncle et de tante : Trois mois.

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Pour tous les deuils on porte les bijoux en jais ou en bois noir durci.

Les hommes portent le vêtement de drap noir pendant les six premiers mois, le crêpe au chapeau, variant de hauteur, suivant le degré des deuils, la cravate blanche ou noire, la chaîne ou la garniture de boutons de chemise en bois noir ou en jais.

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RÉSUMÉ


1. Il est bon d’assister aux funérailles chaque fois qu’on y est invité.

2. Il faut s’y rendre en habits sombres, si l’on n’a pas de vêtements noirs.

3. En suivant un convoi, on doit avoir un maintien grave, et éviter de parler haut et de rire.

4. Tenez-vous bien à l’église et ne troublez pas le recueillement des personnes qui prient.

5. On accompagne jusqu’au cimetière le convoi d’un parent ou d’un ami. On peut se retirer au sortir de l’église pour une simple connaissance.

6. Saluez toujours respectueusement un cercueil quo vous croisez en chemin.


MAXIME


Si vous voulez que l’on compatisse à votre douleur, compatissez à celle des autres.

Rédaction. Expliquez la conduite que l’on doit tenir à l’église et dans les cérémonies publiques.


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21. — Caroline veut faire honneur à sa grand’mère.


Caroline avait quitté ses parents depuis quelques années el était allée habiter avec sa grand’mère qui demeurait seule dans une commune voisine.

Lorsque Caroline eut douze ans, son père et sa mère la réclamèrent pour la mettre en apprentissage. Avant de partir, la bonne grand’mère lui dit :

— Ma chère mignonne, je n’ai rien négligé pour te bien élever ; tu vas rentrer dans ta famille, n’oublie pas les conseils que je t’ai donnés tant de fois sur la conduite que tu auras à tenir partout où tu iras. Tâche de me faire honneur…

— Je vous le promets, grand’mère.

— Avant tout, chère enfant, sache le faire aimer. Dans la vie, vois-tu, pour être heureux, il faut aimer et être aimé, et pour être aimé, il faut être aimable.

Être aimable, c’est avoir pour ceux avec lesquels nous sommes en rapport, des prévenances, des égards, de la politesse. Cette politesse doit s’étendre à tout et se montrer partout ; elle est le simulacre, je veux dire l’imago de la bonté, et c’est la bonté qui gagne les cœurs.

— Grand’mère, puisque vous désirez que je vous fasse honneur, ne voudriez-vous pas me résumer tout ce quo vous m’avez dit sur la civilité ?

— Ce serait trop long, ma petite Caroline, je vais me contenter de te parler ce matin des choses principales qui vont me venir à la pensée. Je te l’ai souvent répété, c’est surtout dans l’intimité de la famille qu’il faut garder ses attentions et faire jouir des charmes do son caractère.

Si ton père, las et fatigué, arrive de son travail, accueille-le avec un bon sourire, une figure gracieuse. Prépare-lui un siège, donne-lui la meilleure place au foyer, apporte-lui ce dont il peut avoir besoin, va chercher ses pantoufles. S’il est arrivé avec un front soucieux, ennuyé de ses affaires, ton accueil affectueux et empressé le déridera et lui réchauffera le cœur.

Seconde la mère dans les soins du ménage, fais tout ce qui est en ton pouvoir pour la soulager, sache te déranger pour lui éviter de la peine, durant les repas, par exemple, et ne te figure jamais que tu peux lui commander et te faire servir par elle.

Sois non seulement obéissante, mais encore soumise. La soumission, c’est l’obéissance voulue, consentie par le cœur. J’ajoute : non seulement obéis, mais va au-devant des désirs de tes parents, fais de toi-même ce qui doit leur être agréable. Ne discute pas avec eux, n’élève pas la voix en leur parlant, et si, par extraordinaire, ils avaient tort, ne cherche pas à le leur prouver. Tiens-toi toujours devant eux comme tu le ferais devant des étrangers. Si tu les vois causer ensemble, sois discrète, ne t’approche pas et laisse-leur un peu de liberté.

La plupart des jeunes filles aiment trop la toilette ; toi, ma chère petite, évite la coquetterie, rappelle-toi qu’il faut toujours être mise suivant son âge et sa condition. Une personne dans la gêne ou de position modeste, qui veut porter des vêtements chers et luxueux, fait rire d’elle et est jugée défavorablement. D’ailleurs, une toilette simple et de bon goût sied mieux et est plus admirée qu’une toilette riche de mauvais goût. A ce compte, une humble ouvrière peut avoir une toilette plus distinguée qu’une grande dame dans ses atours.

Ne te serre pas do manière à nuire à ta santé, ne crois pas quo la beauté de la taille consiste à être très mince ; c’est la proportion qui fait la beauté. Une personne forte, ayant ce qu’on appelle une taille de guêpe, est absolument ridicule et disgracieuse.

Fais régner sur toi et autour de toi la plus grande propreté. Jamais de taches d’aucune sorte sur tes vêtements, ni de cheveux en désordre, mal peignés et broussailleux.

Débarbouille-toi chaque jour avec de l’eau froide afin que ta figure soit fraîche et rose. Lave tes mains avant et après les repas, et autant de fois qu’il est utile. Prends des bains de pieds, aie soin de tes ongles, coupe-les quand il le faut. Lave tes dents tous les matins avec une brosse douce, ou du moins passe dessus un linge mouillé.

Les dents, outre qu’elles sont un ornement pour le visage, ont une grande influence sur la santé ; on ne saurait trop les soigner. Avec de mauvaises dents, les aliments sont mal broyés, imparfaitement digérés, et peuvent ainsi occasionner des maladies d’estomac.

Pour ce qui mo reste à te dire, je ne puis mieux faire que d’emprunter quelques recommandations à la civilité qu’on enseignait autrefois à nos arrière-grand’mères. En ce temps-là, on disait ce qu’on voulait dire en termes crus, sans ambages ni précautions oratoires. Tu vas voir, écoute bien : « Ne mets pas, enfant, les doigts dans tes cheveux et encore moins dans ton nez. Ne te ronge pas les ongles, c’est une habitude détestable et qui déforme le bout des doigts. « Quand tu as besoin de te moucher, fais cette ennuyeuse besogne proprement. Prends ton mouchoir dans ta poche, ouvre-le toujours du même côté, sers-t’en au milieu et non au hasard, et ne fais pas de bruit avec ton nez. Ferme ensuite ton mouchoir sans regarder dedans, replie-le un peu sans le bouchonner, et remets-le à sa place.

« Crache le moins possible et, quand tu ne peux faire autrement ; ne crache ni sur le plancher, ni dans le feu, ni par la fenêtre, mais dans ton mouchoir, et fais cela avec adresse et propreté.

« Si, étant avec quelqu’un, tu as le besoin impérieux de tousser, fais-le avec le moins de bruit et d’efforts possible, alors tourne-toi de côté. Si tu es entre plusieurs personnes, couvre-toi la bouche avec ta main ou avec ton mouchoir. À table, on se couvre le bas du visage avec sa serviette.

« Quand tu as envie d’éternuer, prends des précautions pour qu’il ne t’arrive pas d’accident… Tire vite ton mouchoir, éternue dedans et fais cette action déplaisante doucement et non comme certaines gens, qui par le bruit qu’ils font, en ébranlent la maison[8]. « Si tu ne peux t’empêcher de bâiller, mets ta main ou ton mouchoir devant ta bouche et agis de telle manière qu’on ne s’aperçoive pas de cette marque d’ennui ou de sommeil de ta part.

« Évite en parlant d’avoir des tics, de faire de certaines grimaces d’habitude, comme de rouler la langue dans la bouche, de se mordre les lèvres, de cligner les yeux, de se frotter les mains de joie, de se faire craquer les doigts, de se gratter, de hausser les épaules, etc., etc.

« Ne ris pas de tout et sans sujet, et évite les grands éclats de rire. « Dans tes conversations, ne te permets jamais de plaisanteries blessantes ; les moqueurs sont rarement bons, on les craint et on ne les aime pas. »

— Mais finissons-en, ma chère petite. Inutile, n’est-ce pas, de te rappeler mes leçons sur la manière de te tenir à table, dans la rue, chez les personnes que tu iras voir. Je n’ajouterai qu’un mot : Fais en sorte qu-i ta conduite soit toujours irréprochable, sois un modèle pour tes frères et tes sœurs, donne-leur de bons exemples. Tu seras ainsi la joie, la consolation de ta famille, l’orgueil de ta grand’mère !..

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22. Où conduit la bonne éducation.


HISTOIRE DE FRANÇOISE.


Lorsque j’ai connu Françoise, elle avait seize ans. Elle avait été une excellente écolière et avait obtenu son certificat d’études avec mention honorable. Sa mère, après l’avoir retirée de l’école, l’avait placée chez une couturière et la jeune fille savait passablement son métier quand un jour son père, un charpentier 1res habile, tomba du deuxième étage d’une maison en construction. On rapporta le malheureux à son domicile sur une civière. Il avait une jambe brisée à plusieurs endroits et une blessure grave à la poitrine.

Sa femme et sa fille aînée Françoise lui prodiguèrent les plus grands soins ; mais au bout de quelques jours, malgré les espérances données par le médecin, le malade sentit qu’il allait mourir. Il adressa des adieux touchants à sa femme et à ses quatre enfants, puis, faisant signe à Françoise de s’approcher, il la serra sur son cœur, l’embrassa tendrement et lui dit : — Ma fille chérie, quand je n’y serai plus, sois la consolation de ta mère ; aide-la dans sa lourde tâche, donne toujours le bon exemple à ton frère, à tes sœurs et n’oublie jamais ton père qui t’aimait tant et qui te bénit de tout son cœur.

Le lendemain de ce jour, le charpentier mourut. Sa veuve fut en proie à un véritable désespoir ; elle répétait sans cesse : « Quatre enfants ! Qu’allons-nous devenir ? » Françoise par sa tendresse, ses bonnes paroles, relevait le courage de sa mère : — Maman, lui disait-elle, je suis là, j’ai promis à mon père de vous seconder, nous en viendrons à bout ; la Providence viendra aussi à notre secours.

Elle y vint en effet. Un riche négociant marseillais, M. Leduc, propriétaire de la maison où le charpentier s’était blessé, avait une femme bonne, douce et charitable. Ayant appris l’accident arrivé à un des ouvriers, cette dame voulut aller porter des consolations à la famille du pauvre charpentier et laissa une généreuse offrande Mais ce n’est point assez de donner de l’or ; il faut donner surtout de son cœur aux éprouvés de ce monde, adresser à ceux qui souffrent des paroles affectueuses, réconfortantes ; cette aumône-là est plus précieuse encore que l’aumône matérielle. Mme Leduc fit largement les deux aumônes. Au cours de ses fréquentes visites, elle avait remarqué la bonne tenue de Françoise, sa politesse, quand elle lui adressait la parole, son air distingué sous ses habits de paysanne, ses manières gentilles avec son petit frère et ses sœurs, son respect pour sa mère.

Chaque fois qu’elle venait, elle se plaisait à la faire causer, et bientôt, il lui vint à la pensée de lui trouver un emploi dans sa
maison.

Une année à peine s’était écoulée que Mme Leduc demanda Françoise pour surveiller ses petits enfants. La veuve, quoique très peinée de se séparer de sa fille, consentit néanmoins à son déport, d’autant plus que sa fille cadette pouvait à peu près remplacer l’aînée.

Françoise quitta donc la maison paternelle le cœur gros, mais avec courage, et arriva chez Mme Leduc. Elle se mit vite au courant de la besogne qu’on réclamait d’elle et sa maîtresse se louait chaque jour de l’avoir introduite dans sa maison.

Quoique jeune, elle prit de l’autorité sur les enfants qui lui étaient confiés. Jamais un mot impoli ou malhonnête ne sortait de sa bouche, elle répondait avec aisance et simplicité, n’était déplacée nulle part.

Elle savait se faire aimer des autres serviteurs, si bien qu’un jour, la vieille bonne de la maison dit en parlant d’elle : « Ne croirait-on pas que c’est une vraie, demoiselle ! »

C’en était une par les sentiments et les bonnes manières. Françoise se fit de plus en plus aimer et estimer ; on augmenta successivement ses gages et bientôt elle gagna de quoi subvenir aux besoins les plus urgents de ses sœurs et de son frère. Elle les aida même à se placer, grâce aux protections puissantes de M. Leduc. Plus tard, Françoise fut regardée presque comme un membre de la famille de ses maîtres, devint femme de confiance et sut se faire une position honorable et lucrative. Inutile d’ajouter qu’elle fut toujours pour sa mère la fille la plus dévouée et la plus tendre.

A quoi, chères enfants, Françoise dut-elle tous ces avantages ? Aux qualités qui distinguent une personne bien élevée. Je ne saurais trop vous le répéter : le Savoir-vivre, qui seul aujourd’hui crée une distinction entre les hommes, n’est pas l’apanage exclusif des gens riches. Tous, quelle que soit notre position, nous pouvons le mettre en pratique, et tous nous en obtiendrons les plus précieux résultats.

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RÉSUMÉ

l. Si vous entrez chez des étrangers, soit pour servir, soit pour apprendre un état, sachez tenir votre place.

2. Tenir sa place, c’est faire son devoir avec conscience et se conduire toujours honnêtement, poliment, avec tact, avec mesure.

3. Une jeune fille n’est déplacée nulle part quand elle suit les règles du savoir-vivre.

4. On peut, même dans la condition la plus modeste, avoir des manières convenables, sinon distinguées, qui vous attirent l’estime et la considération de chacun.

MAXIME

Après notre propre estime, désirons l’estime des gens de bien.}}

Rédaction. Vous avez une de vos compagnes qui doit se placer comme petite bonne dans une maison, donnez-lui des conseils afin qu’elle remplisse sa tâche convenablement et se fasse bien voir de tous.




23. — Curieuse comparaison de deux familles voisines.


Mme Ménart, maîtresse d’une école assez nombreuse, avait plusieurs de ses élèves atteintes en même temps de la rougeole. On parlait d’épidémie.

Elle était inquiète.

— Serait-ce aussi la rougeole qui a empêché de venir en classe hier et ce matin
Louise Duval et Jeanne Morel ? Il faudra que j’aille voir cela, se dit-elle.

A quatre heures, elle mettait son manteau, son chapeau, et se rendait chez les deux enfants, qui demeuraient à cinq minutes de l’école, justement dans la même maison.

— Mme Duval ? Mme Morel ? demande-t-elle à la concierge.

— Tiens ! fait celle-ci, mais c’est à Mme Ménart que j’ai le plaisir de parler ! Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, Madame ? Vous avez eu ma fille, la petite Leroux. Entrez donc, je vous en prie.

Mme Ménart entre, s’assied pour s’informer de l’enfant, qui est maintenant en apprentissage. Puis elle hasarde une question sur la santé de ses jeunes élèves.

— Ce que je peux vous dire, répond la concierge, c’est que le médecin est venu dans les deux familles. Elles habitent sur le même palier, au troisième étage. J’espère que vous n’allez pas monter chez les Duval !…

— Pourquoi donc ?

— C’est que…

— Eh bien ?

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— Ils ne sont pas très convenables.

— Comment cela ?

— D’abord, ils sont malpropres. Ainsi ils salissent toute la maison. On peut les suivre à la trace : quand ils montent de l’eau ou du lait, toutes les marches en reçoivent. Quand ils descendent leur boîte à ordures, ils en sèment le long de l’escalier, sans souci des voisins qui peuvent glisser sur une épluchure et tomber. C’est désolant. Pas moyen de leur dire un mot, ou ils vous ricanent au nez. Avec cela, malhonnêtes, il faut voir ! Jamais un bonjour le matin, ou un merci quand je donne une lettre, jamais un pardon en passant. Ah ! quels vilains locataires ! On les connaît dans le quartier, allez ! Personne ne peut les souffrir à cause de leur air insolent. Pour ma part, je voudrais bien les voir partir ! Entendez-vous ce vacarme ? C’est leur gamin qui descend en sifflant. Quelle dégringolade ! Tout tremble. Encore heureux qu’il ne glisse pas du haut en bas sur la rampe comme cela lui arrive souvent ! Oh ! mais, le propriétaire va bientôt leur donner congé, j’espère.

Mme Ménart essaie de calmer la concierge qui reprend :

— Bien, bien, vous allez juger par vous-même, puisque vous tenez à y aller ; mais, croyez-moi, gardez pour la bonne bouche les Morel. A la bonne heure, parlez-moi de ceux-là ! Et si convenables, si polis, si paisibles, si d’accord entre eux ! Quels braves gens ! Si vous saviez comme chacun les estime !

— Allons, je vais voir les deux ménages, dit l’institutrice préoccupée.

Elle monte, frappe à l’une des portes du troisième étage au hasard. Un bruit de chaises culbutées, puis des cris perçants se font entendre.

— Bon ! je tombe chez les Duval, murmure Mme Ménart.

En effet. On ouvre. L’institutrice entre dans un logis en désordre, où on ne trouve que difficilement un siège propre à lui offrir. Tous les visages ont un air fâché. Sans doute, il y avait dispute.

— Cela se comprend, pense Mme Ménart ; comment être de bonne humeur dans un taudis pareil ! Chacun souffre et est maussade.

— Eh bien, et notre petite malade ? demande-t-elle.

— Elle a la rougeole, répond le père d’un ton bourru. Ah ! nous avons bien du malheur. Tout va mal.

— Voyons, voyons, du courage ! fait l’institutrice. Puis-je vous aider à quelque chose ?

— Tenez, Madame, dit la mère, décidez donc ce méchant garçon à aller chez le pharmacien pour faire remplir l’ ordonnance de Louise. On attend après, et il ne veut pas se déranger de son jeu.

Mme Ménart cause tout bas au garçonnet, qui part enfin, mais de mauvaise grâce, en traînant les pieds. Au passage, il taquine sa plus jeune sœur ; celle-ci lui tire les cheveux ; il y a une bousculade.

— Là, là, même devant le monde ! Oh ! quels enfants ! dit le père honteux.

Mme Ménart s’approche de la couchette, arrange les couvertures, console la fillette qui pleurniche, fait prendre la potion.

A ce moment, l’aînée de la famille, une grande fille de quinze ans, rentre comme un coup de vent :

« Elle paraît bien hardie ! » remarque en elle-même l’institutrice.

— Toi, à celle heure ? questionne le père.

— Oui, il y a du nouveau, dit la grande fille avec Colère.

On me renvoie de ma place.

— Malheureuse ! qu’est-ce que tu as encore fait ?

— Rien. Une pimbêche de cliente n’en finissait pas de choisir un chapeau ; ça m’a ennuyée, je l’ai dit, voilà tout.

— Mais, mon enfant, intervient Mme Ménart, dans le commerce, il ne faut pas montrer d’humeur aux clients, ou bien jamais on ne vous gardera nulle part.

La grande fille fait un geste d’indifférence. La mère gémit. Le père menace. L’institutrice cherche quelques paroles de conciliation. On l’écoute à peine. Elle se retire vite de cet enfer en se disant :

— Mon Dieu, quels sauvages ! Si la société se composait de gens pareils, ce serait à vous faire fuir ou désert. Toute oppressée encore, elle frappe en face.

— Ah ! c’est Madame, quel bonheur ! comme notre Jeanne va être contente !

Mme Ménart est à l’aise tout de suite, car Mme Morel s’empresse, tandis que M. Morel s’incline en lui approchant une chaise, et que l’un des enfants lui met un petit tabouret sous les pieds. Dans cet intérieur, où règne un certain confortable, où tout plaît aux regards tant c’est propre et rangé, il n’y a que des visages agréables. Même la petite malade est souriante, afin de ne pas tourmenter ses bons parents, et Mme Ménart l’entend dire :

— Petite mère, j’ai bien chaud, mais je ne me découvre

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pas, puisque le médecin l’a défendu. Tu sais, la rougeole, ce n’est pas grave quand on ne prend pas froid. Sois tranquille.

Un coup léger à la porte. C’est le grand frère qui revient de son travail. Il salue l’étrangère en passant, se découvre pour embrasser sa mère, serre affectueusement la main de son père, et dit un mot aimable à chacun des petits qui sont bien sages dans un coin afin de ne pas fatiguer leur sœur. Il est radieux, ce grand garçon.

— Qu’y a-t-il ? demande le père avec un geste amical.

— Ah ! je suis bien heureux…

— Vrai ! de quoi donc ?

— Le patron m’augmente de 15 francs par mois. — À quel propos ?

— Sans propos ; il m’a dit qu’il était content de moi, et m’a donné un beau louis en or de plus.

Se tournant vers sa mère, il ajoute :

— J’ai pensé tout de suite qu’un chaud manteau ferait bien l’affaire de notre Jeannette ; qu’en dites-vous, maman ?

— Cher enfant ! murmure la mère attendrie.

On cause, et, après quelques instants :

— Mes amis, dit Mme Ménart, je vous laisse ; je suis sans inquiétude pour la mignonne. Quant à vous, vous avez l’aisance, le calme, le contentement et par-dessus tout vous vous aimez, vous vous dévouez les uns pour les autres : c’est le bonheur ! Si noire société comptait beaucoup do familles comme la vôtre, ce serait le paradis…

Elle prend congé, reconduite par tous, car chacun veut la remercier encore de sa visite, la saluer une dernière fois.

— Mon Dieu ! pense-t-elle, en repassant devant la porte de la famille Duval, les moralistes ont bien raison de regarder la civilité comme le moyen par excellence d’adoucir les mœurs et de faciliter les relations sociales. Plus que jamais, j’exigerai de mes élèves l’observation exacte des règles de la bienséance.

Et en effet, mes chères enfants, la vie est si difficile, si épineuse, qu’il faut tâcher de la rendre plus agréable par nos bons rapports les uns avec les autres ; et, il faut l’avouer, la politesse ou savoir-vivre est peut-être le moyen le plus efficace pour y réussir.

Mettez donc en pratique, mes petites amies, les leçons contenues dans cet ouvrage, et, n’en doutez pas, elles auront sur voire vie entière la plus heureuse influence.


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RÉSUMÉ


1, Que votre intérieur soit propre et bien rangé, afin qu’il ne puisse choquer en rien les personnes qui viennent vous rendre visite.

2. Veillez à ne gêner en rien vos voisins et les divers locataires de la maison que vous habitez.

3. Ne salissez pas l’escalier, descendez les marches sans glisser sur la rampe, et si vous croisez une grande personne, éffacez-vous pour la laisser passer. Toujours, en passant devant quelqu’un, dites : pardon ou excusez.

4. Saluez les personnes de votre maison que vous rencontrez.

5. Soyez prévenante, attentionnée pour ceux qui viennent voir vos parents.


MAXIME


Conduisez-vous de manière à mériter une bonne réputation et rappelez-vous qu’une bonne réputation vaut mieux que la richesse.

Rédaction. Quelles sont les qualités qui nous font estimer dans notre voisinage et nous font mériter une bonne réputation ?


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TABLE DES MATIÈRES


Pages.


ANECDOTES


Pages.

Le roi Louis XVIII et l’officier des gardes 24

Papa ! du sel s’il vous plaît. 27

Tu n’as pas la barbe assez longue 29

Adieu, rôti ! 30

La petite princesse de Teck et la reine Victoria, 34

Le Moulin à paroles. 47

La langue pernicieuse. 47

Une bêle derrière soi. 48

Madame, je n’ai rien lu. 67

Quelle est la plus bête de l’école ? 68

Attrapée la petite curieuse. 69

Charlotte et le tapioca. 70


Paris. — Imp. Larousse, rue Montparnasse, 17.









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  1. 1. C’est à la fin de ce livre qu’on trouve les quatrains de M. de Pibrac, magistrat, diplomate et poète français, né à Toulouse en 1529, mort à Paris en 1580. Il n’est plus connu que par ses quatrains qui ont du trait, un tour animé, une certaine grâce piquante et originale. Autrefois, on les savait par cœur dans toutes les familles, Ils constituaient ce qu’on appelait le bréviaire des honnêtes gens.
  2. S’obstruer, se boucher la gorge.
  3. Tirer la langue et boire à la manière des chiens.
  4. Nous disons aujourd’hui malpropreté.
  5. Sans façons.
  6. I. D’exciter.
  7. 1. Qui mange avidement
  8. Autrefois, ou disait a la personne qui éternuait : Dieu vous bénisse ! aujourd’hui encore quelques personnes s’inclinent sans rien dire, le plus grand nombre n’y fait aucune attention.