Le Mandarin/05

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 29-37).


V

LES PETITS CHINOIS


Lorsque Pé-Kang arrivait dans un salon mille exclamations venues de toutes parts accouraient jusqu’à lui. Le voilà ! c’est le Chinois ! un mandarin ! un petit-fils du prophète !

Le jeune homme était toujours grave, silencieux, attentif.

Quand ses grands yeux bleus s’attachaient sur les yeux de son interlocuteur on sentait qu’aucune manifestation intime de l’être ne pouvait lui échapper.

L’un des vingt et un préceptes dit : « Regardez un homme dans la pupille de l’œil lorsque vous voulez lui imposer ou surprendre sa pensée. »

En face de nos femmes Pé-Kang se sentait ému et embarrassé ; cette brusque intimité qui s’établit dans un salon entre un homme et une femme complètement étrangers l’un à l’autre, lui paraissait une chose inexplicable.

Quand des curieux l’interrogeaient sur ce point, il répondait :

— Dans toutes les actions de la vie les êtres dépensent une partie de leur puissance ou de leur attrait. L’homme et la femme, dans ce contact incessant, doivent user leur sensibilité.

— Voulez-vous dire, lui demandait-on, que la femme chinoise, enfermée en elle-même, se garde davantage et apporte plus à l’amour ?

— Non, la vierge chinoise n’a pas conscience de tous les charmes de la femme ; elle est belle d’une seule beauté. Si nos femmes ressemblaient aux vôtres, l’amour nous absorberait tout entiers. Aussi Koung-Tseu dit : « Les désirs de l’homme sont en rapport avec le milieu dans lequel il agit. »

Les femmes questionnaient Pé-Kang de préférence sur les petits enfants.

On s’occupait beaucoup alors d’une œuvre appelée la Sainte-Enfance, dont l’organisation avait pour but le rachat des Chinois en bas âge ; pauvres petits qui, d’après les récits des missionnaires, étaient jetés en pâture aux pourceaux.

— Vos compatriotes, disaient les mères au jeune mandarin, peuvent-ils laisser dévorer leurs enfants par des animaux qui vivent sous leurs yeux ! Comment pères, frères, sœurs voient s’accomplir de pareilles horreurs et ne s’y opposent point ? Et ceux qui font les lois ne punissent pas de la mort ces abominables crimes ! Vos magistrats, au lieu d’être sans pitié pour les bourreaux, sont-ils donc sans entrailles pour les victimes ?

— L’infanticide est un grand mal, répondait Pé-Kang. La France est supérieure à la Chine, puisqu’on y pratique constamment le respect de l’enfance.

Et il écrivait : « En France on ne tue jamais les petits enfants ! »

Or, un jour que le mandarin assistait à une audience de la cour d’assises avec quelques personnes de sa connaissance, il vit s’avancer vers les juges une jeune femme pâle et craintive.

— De quel crime accuse-t-on cette vierge ? demanda-t-il.

— D’infanticide.

— Un infanticide, en France !

— Comment ! mais il y en a tous les jours.

— Que me disiez-vous alors ? Pourquoi nous accuser ? Voilà qui me surpasse ! Quelle déloyauté ! Vous commettez les mêmes choses méprisables et haïssables, et vous osez nous accabler de votre haine et de votre mépris ! Peut-on être aveugle et injuste à ce point !

Quelques mois après cette scène, Pé-Kang apprit qu’un souverain voisin de la France venait d’enlever un enfant à sa mère ; qu’aux larmes de cette mère la France entière s’était émue, mais que ses protestations avaient été vaines et impuissantes, parce que le fils du ciel, auteur de ce vol, était le chef sacré d’une religion infaillible.

Dire l’ébahissement du jeune Chinois serait tâche trop difficile.

Pé-Kang lisait les journaux et voyait chaque jour aux dernières colonnes le récit d’histoires épouvantables. C’étaient des enfants tués par leur mère, par leur père, par leur frère, par leur sœur, par des fous ; puis des nourrissons confiés à des soins mercenaires, souffrant mille fois la mort par la faim, le froid, la misère et l’abandon ; puis encore des enfants jetés aux pourceaux !!!

Il acheta des livres qui appelaient l’attention du gouvernement sur ces cruautés, et il retrouva dans ces livres les arguments qu’il avait trouvés dans les livres chinois, à propos des mêmes cruautés.

— Hélas ! se dit le mandarin, on commet des crimes sous tous les cieux ! Dans chaque pays, il y a des âmes compatissantes qui souffrent des égarements de l’humanité et aspirent au règne universel de la justice !

Un soir, dans un salon où nombre de personnes intelligentes se trouvaient réunies, la conversation retomba sur les petits Chinois et sur l’œuvre de la Sainte-Enfance.

Pé-Kang, directement interpellé, répondit très-haut :

— Les Français agissent avec nous comme le mandarin Kang-Tsi, qui tenait compte de ses revenus, jamais de ses dettes et de ses dépenses ; il se croyait très-riche et ne souffrait pas qu’on lui soutînt le contraire.

Je suis en mesure d’affirmer aujourd’hui que, proportionnellement au nombre de ses habitants, la Chine ne compte pas plus d’infanticides que la France.

Les Chinois ont comme les Français l’amour de l’enfance, mais parmi eux comme parmi vous il se trouve des femmes qui, par crainte de la misère ou du déshonneur, jettent leurs enfants aux bêtes, et des hommes qui, poussés par leurs instincts de libertinage ou de férocité, commettent des crimes que notre morale comme la vôtre flétrit sévèrement.

D’ailleurs, nous recueillons aussi les enfants trouvés dans des hospices ; et tous ceux qui ont visité notre pays doivent savoir que nous avons mieux qu’aucun autre peuple assuré la liberté de l’enfant. Nos lois et nos mœurs peuvent fournir mille preuves de ce que j’avance[1].

Pourquoi ne pas juger la Chine par son histoire ? On y verrait que le roi Ko ayant mis à mort un enfant du peuple, Kang, pour venger cette mort, lui déclara la guerre et le chassa de son royaume.

Confucius dit qu’un petit enfant est plus respectable qu’un homme qui n’a commis que des actions vulgaires.

— Au fait, dit quelqu’un, peut-être jugeons-nous les Chinois d’après des récits intéressés ; et qui sait si, dans cette question, on n’a pas abusé de notre ignorance et spéculé sur notre sensibilité ?

— Que font chez vous les prêtres chrétiens ? demanda une autre personne, en s’adressant au jeune mandarin.

Pé-Kang répondit :

— Les prêtres chrétiens étudient la morale de Koung-Tseu.

— Allons donc, ils vous prêchent la morale de Jésus.

— Ou bien, continua le petit-fils de Confucius, sans tenir compte de l’interruption, ils font un mélange malheureux de la morale de Koung-Tseu, de celle de Lao-Tseu, et de celle de Bouddah ; ils y ajoutent une croix et enseignent ce mélange au peuple.

— Pourquoi ne pas avouer qu’ils arrachent chaque année des enfants aux pourceaux ? demanda doucement une jeune femme.

— Comment l’avouerai-je, madame, si je l’ignore ?…

— Cependant, reprit la même interlocutrice, vous vous inquiétez de l’influence de nos missionnaires, puisque vous les tourmentez.

— Les prêtres chrétiens sont libres en Chine, répondit Pé-Kang ; mais, lorsqu’ils essayent de troubler la tranquillité de l’empire, on les bannit ou on les emprisonne comme des perturbateurs ordinaires. Pourquoi voulez-vous que nous craignions leur influence ? Notre morale vaut celle du Christ, et elle lui est antérieure de cinq cents ans. La religion chrétienne ne nous apprendrait que des mystères !

  1. Un missionnaire donne l’explication de l’erreur qui s’est accréditée en France à propos de l’infanticide dans le Céleste Empire. « Les funérailles, dit-il, nécessitent de grands frais, et les pauvres gens qui n’ont pas le moyen d’ensevelir leurs enfants les exposent, après la mort, autour des villes et sur le bord des fleuves. »