Le Roman d’un rallié (La Nouvelle Revue)

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(Tome 116pp. 577-601).

LE ROMAN D’UN RALLIÉ




CRITIQUE PRÉALABLE[1]

Vous allez publier dans la Nouvelle Revue, madame, un manuscrit quelque peu original — et pour en accroître l’originalité — vous m’offrez d’en faire une critique anticipée, une critique avant la lettre : voilà, ma foi ! qui est nouveau. Eh bien ! ne serait-ce que pour cela, j’accepte ! J’adore les innovations : seulement puisqu’il ne m’est pas permis de soulever le voile d’anonymat sous lequel se dissimule celui… ou celle qui a composé le « Roman d’un Rallié » je réclame pour son critique le même privilège : cela me permettra au besoin d’être sévère…

Et voici pour débuter, un premier reproche ; le titre est malséant. Ce n’est pas du tout un roman, ni par les dimensions, ni par la composition, ni même par le style. Non, ce n’est pas un roman, seulement je ne sais pas du tout ce que c’est… Il y a des pages qui sentent la confession, d’autres le touriste, le globe-trotter comme on dit en style fin de siècle… il y a des petits tableaux de vie américaine et bretonne au centre desquels on placerait volontiers une gentille nouvelle… et puis tout à coup de grandes envolées philosophiques qui vont éclater en l’air, très haut, comme des fusées dans la nuit sombre. Certains passages paraissent inspirés par les descriptions candides d’un Octave Feuillet et d’autres par les inquiétantes songeries d’un Ibsen. Octave Feuillet est plutôt au début et puis à mesure qu’on avance, Ibsen prend le dessus… et le lecteur a l’impression que c’est vrai, qu’il en est ainsi dans la vie, que le mélange des petits faits et des grandes pensées, des incidents futiles et des sentiments ardents constitue véritablement notre existence, à nous, fils nerveux d’un siècle trépidant. Seulement est-ce bien avec cela qu’on fait un livre, un roman ? Le plus réaliste des peintres retouche encore la nature, l’accentue, l’éclaire, la déforme ; s’il se bornait à la reproduire telle quelle sans art, sans aucun truc, j’imagine que les amateurs en seraient choqués ; leur impression serait incomplète ; ils éprouveraient l’effet d’une sorte de gaucherie interne… Ce roman me donne une sensation analogue ; et il me fait comprendre mieux encore que je n’avais pu le réaliser jusqu’à présent, combien les œuvres d’imagination ont besoin d’être combinées pour nous plaire… nous ! Je veux dire : moi, car le goût change, les habitudes d’esprit changent, tout change et le roman aussi ; peut-être que vos lecteurs ne seront point de mon avis et qu’ils verront dans l’œuvre anonyme que vous leur soumettez une manière nouvelle de traiter… j’allais dire un vieux sujet, mais ce ne serait pas tout à fait juste ; le sujet est nouveau ; la politique mêlée à l’évolution psychologique d’un jeune garçon, cela ne s’était pas traité encore ; on nous a donné jadis dans Sibylle l’histoire d’une âme de petite fille en proie à une crise de philosophie religieuse ; depuis, je ne me souviens pas qu’aucun auteur ait rien tenté de semblable.

Le héros, cette fois, ne meurt point ; au contraire, il apprend à vivre. Tandis que Sibylle est séparée de celui qu’elle aime et achète son retour à la foi au prix de sa vie à elle, Étienne de Crussène se rapproche, en se ralliant au libéralisme, de la femme qu’il a choisie et qui, d’ailleurs, est en tous points, digne de faire son bonheur. Il a seulement été la chercher bien loin et c’est ici que je vais, une seconde fois, quereller l’auteur du « Roman d’un Rallié. » Veut-il nous montrer en la personne de Mary Herbertson une Américaine d’élite, comme il en existe sans doute quelques-unes, mais… pas plus ? Veut-il dire que son héros ait eu la chance inespérée en se promenant à travers les États-Unis, Unis, d’y découvrir cette plante rare ?… alors j’accepte le type et la rencontre. Dans tous les pays le profil virginal peut atteindre, en quelques exemplaires uniques, les approches de la perfection et il est intéressant de savoir comment, Outre-mer, ces profils exceptionnels se cisèlent. Bourget et ses imitateμrs nous parlent trop souvent de la Professionnal Beauty Newyorkaise ; il est vraisemblable que toutes les femmes, là-bas, ne tournent pas autour de cet idéal. Mary Herbertson n’est pas une Professionnal Beauty, mais elle a une belle âme, forte et droite, ce qui vaut mieux : elle se détache bien d’ailleurs sur cet horizon de Washington, très reposant, comparé aux perspectives enfiévrées de Chicago ou de New-York. Notre auteur, madame, paraît connaître fort bien Washington : on dirait qu’il l’a habité ; serait-ce en qualité de secrétaire d’ambassade ?… je serais porté à le croire parce qu’il dit, en passant, du mal des diplomates. Mais j’oubliais… que cela ne me regarde pas.

Ainsi Mary Herbertson est une Américaine d’élite. C’est là ce qu’on ne prend pas assez soin de nous expliquer. Le lecteur se demande avec inquiétude si l’on n’a pas prétendu en faire un type général, une thèse vivante et il est tout près de se révolter à cet idée. Le « Roman d’un Rallié » serait alors un hymne béat chanté à la supériorité Yankee et nous en avons assez de ces hymnes-là, d’autant que par les mille petites perspectives que la vie de chaque jour nous ouvre sur le Nouveau-Monde, il nous arrive de constater que tel ou tel verset contient un gros mensonge… et que les choses se passent là-bas autrement qu’on ne les chante.

Quand Étienne de Crussène est de retour en Bretagne, sa mère qui cherche à le marier et qui ignore l’idylle ébauchée au loin, pousse sur son chemin une jeune fille française dont la silhouette, ramène sur mes lèvres la même question. Est-elle, cette jeune fille, une vilaine exception, ou bien un type et une thèse ? Dans le premier cas, j’accepte, encore la fantaisie du romancier. La mère n’a pas de chance, voilà tout ; dans une famille de bien honnêtes et braves gens, elle choisit une créature qui, paraît-il, a toutes les apparences de l’honnêteté et n’en a que les apparences. Mon Dieu ! des plantes vénéneuses poussent au milieu des plus beaux parterres… Mais qu’il soit bien entendu, je vous en prie, que Mlle Éliane d’Anxtot n’incarne pas la jeune fille française ! car l’autre thèse, celle de la supériorité américaine, ne serait qu’agaçante ; celle-ci serait odieuse. Je sais que Marcel Prévost nous en a dit bien d’autres. À côté de ses demi-vierges, cette Éliane est presque un ange ; seulement, les demi-vierges, dont je persiste d’ailleurs à trouver le portrait très chargé, sortent d’un milieu où la corruption, hélas ! coule à pleins bords ; un snobisme cosmopolite y a déversé tous les vices de l’univers civilisé et c’est le propre d’une société ainsi formée de n’avoir plus ni langage, ni patrie, ni race. M. Prévost a choisi Paris pour théâtre ; il aurait tout aussi bien pu choisir Vienne ou Londres. Tandis que cette fois il s’agit de la portion saine de la société française. Éliane appartient à une de ces vieilles et honorables familles qui distribuent leur existence entre leur manoir provincial un peu délabré mais plein de beaux souvenirs et quelque appartement discret et vaste du faubourg St-Germain. Il y a de l’étroitesse, de la somnolence dans ces atmosphères-là, mais on n’y apprend pas à mentir et à écouter aux portes… Je sais bien qu’une gouvernante circule dans la coulisse ; elle a passé par là et on donne à entendre qu’elle a fait tout le mal. La pauvre gouvernante, tout ce que les romanciers lui ont mis sur le dos ! Elle a été dans le roman moderne la bête de somme portant le poids de toutes les iniquités.

Donc, je me refuse et la majorité de vos lecteurs se refusera aussi, à généraliser ces deux portraits féminins, à voir dans l’un une glorification de l’Américanisme, dans l’autre une condamnation de l’éducation française… J’aurais encore beaucoup à dire, mais il faut se borner. Aussi bien, ces trois critiques sont celles qu’il convenait surtout de mettre en relief. Et je ne sais pas si je me trompe, mais j’ai l’impression que nous sommes, vous et moi, en pleine communauté d’idées sur ce point, que vous avez fait, en lisant ce manuscrit, les mêmes réserves que moi-même et qu’enfin vous avez songé, en demandant à un de vos assidus lecteurs, cette critique préalable, à dégager votre responsabilité… Qui dirige une grande Revue a, jusqu’à un certain point, charge d’âme. Plaire aux abonnés n’est pas tout ; on redoute encore d’égarer leur jugement en l’aiguillant dans une fausse direction ; on s’effraye encore à la pensée de froisser en eux des susceptibilités respectables, des sentiments délicats…

Je ne voudrais pas être injuste envers l’auteur du « Roman d’un Rallié » en laissant croire qu’il a volontairement passé outre à de telles préoccupations ; au contraire on sent en lui une grande sincérité et une ampleur d’enthousiasme qui rassurent tout à fait sur ses intentions et j’ai beaucoup goûté certaines parties de son œuvre, à cause de cela précisément…

Tout à l’heure je critiquais son procédé, c’est que nous sommes habitués à lire un roman comme nous regardons un tableau, tout d’une haleine, en le détaillant d’abord, puis en cherchant une impression d’ensemble. Ici point de tableau ; une série d’aquarelles enfermées dans un porte-feuille ; aquarelles très suggestives, très variées, mais entre lesquelles il faut réfléchir pour trouver le lien.

Voilà, madame, la consultation que vous m’avez fait l’honneur de me demander : je compte sur votre obligeance et sur votre bonté pour que l’auteur du « Roman d’un Rallié » n’en veuille pas à ma franchise.

S. V. R.

PREMIÈRE PARTIE



Étienne de Crussène éprouva un léger frisson lorsqu’un des boys de l’hôtel Normandy lui remit son courrier, au moment où il posait le pied dans l’ascenseur. Il vit sur une grande enveloppe blanche son nom tracé d’une belle écriture française, un peu sèche, un peu farouche, féminine pourtant et élégante… une écriture qui avait fait son admiration et son envie quand il était écolier et qui suffisait à lui rendre, chaque fois qu’il l’apercevait, la sensation très vive du passé. Il savait que cette lettre serait là : mais il n’avait pas voulu y songer à l’avance et maintenant qu’il la tenait entre ses doigts, il était à la fois pressé de la lire et tenté de la brûler sans en briser le cachet armorié.

Jamais encore les lettres de sa mère ne lui avaient produit un pareil effet. Depuis près de cinq mois qu’il l’avait quittée, la correspondance entre eux s’était maintenue régulière et douce. Elle lui avait écrit les mille détails insignifiants de sa vie monotone, entremêlant ses récits de quelques brèves réflexions sur le malheur des temps, l’engageant à ne pas trop s’attarder en route, mais sans lui marquer d’impatience ni de mauvaise humeur et sans paraître lui en vouloir de prolonger un voyage qu’elle avait jugé inutile et surtout inopportun. L’Amérique ne lui disait rien de bon. Puisque son fils désirait voyager, elle l’eut volontiers suivi en esprit du côté de la Grèce ou de l’Italie, voire même en Espagne et en Allemagne, là où il y a de belles œuvres d’art à contempler, une longue histoire à revivre, de sages réflexions à faire, des reliques du passé à répéter. — Mais les États-Unis n’étaient, à ses yeux, qu’un magasin de dangereuses nouveautés, une fabrique d’instruments utilitaires et d’idées subversives. Elle s’était résignée en constatant que les objections avivaient l’attrait que le nouveau monde exerçait sur Étienne. Et puis une chose la rassurait. Le jeune homme était fin, délicat, très sensible aux fautes de goût ; elle comptait, pour le désillusionner, sur les vulgarités de la vie yankee : elle se disait que Chicago et son Exposition auraient vite fait de le rejeter vers la vieille Europe, de dissiper les rêveries dangereuses auxquelles il s’abandonnait par instants, de lui faire voir sous leur vrai jour ces innovations condamnables qui, au nom de la science et de la démocratie, mettent la société en péril.

Et ce que tout d’abord elle sut du voyage d’Étienne la fortifia dans cette pensée. Très fidèlement, Étienne avait rendu compte à sa mère de son existence lointaine. Il lui avait dépeint le brouhaha de New-York, le dépaysement des premiers jours, la cacophonie des sifflets à vapeur sur l’Hudson, la hâte angoissante des foules, l’abus des machines du calcul et de la vitesse ; puis Boston et ses gracieux environs, les sinuosités de la rivière Charles et les échancrures verdoyantes de la Baie ; puis encore le Niagara avec son tonnerre, ses trombes de poussière liquide et l’affolement grandiose de ses rapides. Il lui avait raconté les maisons à quatorze étages de Chicago, les rives boueuses du Mississipi, la tristesse des cités de l’ouest, la première apparition des lianes, des cotonniers et des bananes, le luxe des Pullman Cars et les familiarités des serviteurs nègres ; il avait insisté longuement sur le pittoresque de Québec et les charmes de la Louisiane parce que la vieille cité canadienne renferme le monument de Montcalm et que le Grand-État du sud porte le nom d’un roi de France ; elle lui en avait su gré. Bref, ce voyage qu’elle avait redouté tout d’abord, s’accomplissait sans secousses, sans incidents, sans aventures d’aucune sorte… La marquise de Crussène avait dès lors retrouvé sa sérénité d’esprit. L’absence du fils unique qu’elle avait élevé à elle seule et dont les vingt-quatre ans égayaient son veuvage, lui pesait sans doute. Mais bientôt il serait de retour, reprendrait sa place au foyer et la marquise n’aurait plus de peine à l’y fixer. Elle savait, à n’en pas douter, à quel auxiliaire puissant elle ferait appel pour cela, car chaque fois qu’elle y songeait un demi sourire de douce satisfaction éclairait son visage aux belles lignes nobles.

Or, cette quiétude n’avait pas duré parce qu’après avoir visité le sud des États-Unis, Étienne, dont l’absence ne devait être que de trois mois environ, s’était arrêté à Washington, qu’il y séjournait depuis six semaines et ne parlait pas de retour. Il prétextait, il est vrai, l’intérêt exceptionnel que présentait pour lui la capitale fédérale. Là, se centralisaient les rouages d’un gouvernement à la fois très simple et très compliqué, différent de tous les gouvernements d’Europe. La bibliothèque du congrès plaçait à sa disposition des documents de haute valeur. La société de Washington lui offrait une sorte de raccourcis du monde américain en général : nulle part ailleurs, il n’eût été aussi bien placé pour recueillir les éléments d’un travail d’ensemble. La Marquise qui désirait voir paraître dans le Correspondant, sous la signature de son fils, quelques articles gentiment tournés, résumant ses observations juvéniles, avait d’abord approuvé le séjour à Washington. Mais la longueur de ce séjour et plus encore le ton décousu, embarrassé des lettres d’Étienne avaient mis sa perspicacité en éveil. Il n’était pas dans sa nature de temporiser en face de ce qu’elle considérait comme un devoir. Sa manière d’agir était la même, qu’elle eût à exercer ses prérogatives de mère ou de châtelaine, à rappeler son fils au respect de son rang ou ses fermiers au respect de leurs engagements. Elle se fixait un délai à elle-même et le délai passé, prenait la plume avec résolution et sans faiblesse. Elle aimait mieux écrire que parler ; elle redoutait les attendrissements et craignait de forcer sa pensée.

Quand deux êtres ont vécu longtemps ensemble et que les liens du sang les unissent d’ailleurs étroitement, il leur arrive de se deviner même à travers la distance. Un mystérieux fluide pour lequel il n’existe ni océans, ni montagnes, les relie l’un à l’autre. Étienne de Crussène, qui avait en plus la nervosité d’un cheval de race, éprouvait cela à un haut degré. Depuis huit jours, il savait que le délai était passé, que sa mère avait écrit, que sa lettre était à bord de tel paquebot transatlantique et qu’à vingt-quatre heures près, le Clerk de l’hôtel Normandy la déposerait à la lettre C dans le casier d’acajou.

Lorsque l’ascenseur s’arrêta au deuxième étage, il en sortit machinalement, longea par habitude un corridor sombre et pénétra dans une grande chambre dont il avait fait avec peu de chose un logis personnel. Des photographies, des fleurs, des livres corrigeaient l’aspect quelconque des meubles et empêchaient le regard de s’arrêter sur le calorifère à eau chaude apparent dans un coin, sur les commutateurs électriques et les sonneries disposés près de la porte, sur le lit enfin, replié contre la muraille et simulant une armoire à glace géante, décor commun à bien des hôtels d’Amérique et auquel l’européen a peine à s’habituer. Une porte entr’ouverte laissait apercevoir le cabinet de toilette avec sa baignoire de marbre et son carrelage de faïence bleue. La pièce s’éclairait par trois fenêtres en bow window donnant sur Mac Pherson square. Posé en biais devant le bow window était un bureau tout surchargé de brochures, de journaux et de papiers sur lesquels une douzaine de grosses chrysanthèmes blanches et jaunes commençaient à semer leurs pétales étrangement contournées.

Étienne de Crussène posa sur un fauteuil son chapeau et ses gants, ôta son paletot et se penchant sur les chrysanthèmes en aspira avec délices le parfum pénétrant. Puis il s’approcha des fenêtres et regarda dehors. La nuit venait et l’automne aussi. Les arbres du square et plus loin ceux des larges avenues dont la perspective fuyait vers le Potomac étaient secoués par une brise rageuse. Des feuilles jaunies tournoyaient sur les trottoirs avec un bruit métallique et le ciel avait revêtu, au coucher du soleil, ces nuances criardes qui, en mer, annoncent la tempête. Le jeune homme vit en esprit l’immense océan roulant ses vagues profondes entre lui et sa patrie ; sa pensée se perdit un instant dans les abîmes insondés puis aborda bientôt à l’autre rive, à cette proue de granit breton sur laquelle se brisent, impuissantes, les fureurs du large. Là étaient sa demeure, son clocher, ses terres, son avenir. Un grand désir le prit soudain de revoir la Bretagne. Pourquoi l’avait-il quittée ? Elle le tenait par toutes les fibres de sa nature celte, par toutes les complications primitives de son imagination. Elle l’avait nourri de ses poétiques légendes, pénétré de ses senteurs douces, vivifié de ses souffles puissants… Il revint à la lettre de sa mère, l’ouvrit et la lut :

« Mon cher enfant, écrivait la marquise, je souhaite que ces lignes te rendent la notion du temps écoulé depuis ton départ de France, car tu me sembles l’avoir perdue. Si tu veux, comme tu en avais l’intention louable, rapporter de ton voyage des impressions nettes, profitables, il devient tout à fait nécessaire d’y mettre un terme. Il y a deux manières de chercher à comprendre un pays étranger : en le parcourant et en y résidant. Ces procédés s’opposent tellement l’un à l’autre, qu’on se repent presque toujours de les avoir employés simultanément. À quoi bon pénétrer dans le détail, du moment qu’on n’a pas les moyens de l’approfondir ? Les attachés ou secrétaires de légation qui ont passé quelques mois, même plusieurs années dans un poste, ne connaissent souvent qu’imparfaitement le monde au milieu duquel ils ont vécu. Je pense que tu n’as pas la prétention d’analyser celui qui t’entoure. Mais prends garde d’y perdre le bénéfice de ce que tu viens d’acquérir. Une course rapide comme celle que tu as fournie à travers les États-Unis laisse une impression générale qui est souvent exacte, toujours intéressante et qui s’affaiblit dès qu’on veut la contrôler, la justifier par des observations minutieuses et forcément incomplètes. Je conçois que la façon très aimable dont tu es reçu par chacun ait pu contribuer à te retenir à Washington. Les gens y sont à ce que je vois, moins affairés, moins préoccupés d’intérêts matériels que dans les autres villes d’Amérique. Peut être, sans t’en rendre compte, est-ce précisément ce que tu y trouves d’européen qui te charme dans cette société et je me plais à penser que l’Europe y gagnera à tes yeux. C’est là, cher enfant, que tu es destiné à vivre et à faire quelque bien, si Dieu le permet, dans la sphère d’action où il t’a placé. S’il est utile pour un homme de se ménager, en voyageant, des points de comparaison entre les autres pays et le sien, il n’est pas bon de trop en faire usage. C’est là, assurément, un des principaux travers de ce temps-ci. Chaque race a ses particularités, son caractère et sa mission. Mais j’ai tort d’insister. Tu es trop raisonnable pour ne pas m’écouter, trop sensé pour ne pas m’approuver. Arrache-toi donc aux séductions américaines. J’ai, bien entendu, assez haute opinion de toi pour être certaine que ces séductions ne t’ont pas atteint plus profondément que ta correspondance ne me l’a donné à penser. J’attends par le prochain courrier, l’annonce de ton retour. Tu seras ici à temps pour m’aider à recevoir tes cousins d’Halluen qui passeront avec nous la première quinzaine de décembre. Pierre Braz t’attend pour célébrer le mariage de sa fille. Il a déclaré que le repas de noces ne pouvait se faire sans toi ; aussi, dans les deux fermes, on pousse de gros soupirs. Chaque dimanche, à la sortie de la grand’messe, les fiancés s’enquièrent auprès de moi de tes projets, et leur mine s’allonge quand ils apprennent que tu es encore au loin. M. Albert Vilaret est venu à Kerarvro l’autre jour, mais te sachant absent, il n’a pas poussé jusqu’au château. J’estime que tu seras obligé de cesser tous rapports avec cet homme qui met au service d’une mauvaise cause des dons précieux d’intelligence et d’activité. Je le crois d’une ambition qui ne connait pas de bornes. Déjà, lors de la dernière crise ministérielle, son nom a été prononcé. Il sera ministre au premier jour et son influence dans le département ne fera que s’accroître. M. le Recteur[2] m’a dit que lors de sa dernière visite à Kerarvro, il avait causé longuement avec le garde-barrière qui est devenu son agent le plus zélé et répand, dans la commune, des feuilles radicales contenant, traduits en breton, les pires articles des journaux de Paris. Il faut, comme de juste, faire la part des exagérations et des ragots. Mais personne ne comprendrait assurément que tu continues de voir M. Vilaret et de le recevoir ici. — Jean promène régulièrement ton cheval et le soigne comme la prunelle de ses yeux ; mais j’ai déjà remarqué à plusieurs reprises que sa main devenait assez dure et je crains qu’il ne gâte un peu la bouche de Rob Roy. Je te quitte, cher enfant, après ce long bavardage ; merci de tes photographies. La vue du Capitole est fort belle, mais l’obélisque m’a paru un bien vilain monument. Je t’embrasse tendrement. »

T. C.

Étienne s’agita une seconde à l’idée que Jean tirait sur la bouche de Rob Roy et envoya un regret ému à la fille de Pierre Braz dont il ajournait indéfiniment le mariage. Puis il alluma une cigarette et relut une phrase de la lettre de sa mère, notée au passage et qui pour lui, résumait tout le reste. « J’ai, bien entendu, assez haute opinion de toi pour être certaine que ces séductions ne t’ont pas atteint plus profondément que ta correspondance ne me l’a donné à penser ». — Cette phrase, un peu vague en elle-même, devait avoir pour Étienne un sens précis, car machinalement ses yeux se dirigèrent vers une sorte d’étagère en pitch-pin accrochée au mur et dont les rayons étaient chargés de menus objets et de plusieurs de ces grandes photographies que les Anglaises et les Américaines distribuent si volontiers à leurs amis et connaissances. Le jour était tout à fait tombé ; on ne distinguait plus qu’à peine les contours des choses. Le jeune homme alla tourner le bouton de l’électricité. Deux lampes s’allumèrent au plafond, puis une troisième dans le cabinet de toilette. Vous attendez ce moment, lecteur, pour jeter à votre tour un regard curieux vers l’étagère en pitch-pin. Mais si vous avez compté que notre héros allait vous désigner par son sourire ou l’expression de son visage celle des trois femmes ici présentes à qui appartenait son cœur, vous serez déçu. Il y avait cinq photographies : deux représentaient des étudiants en costume de tennis : les trois autres des jeunes femmes de types extrêmement différents. Force m’est d’avouer qu’Étienne de Crussène n’en regarda aucune. Il ne vit que les aiguilles de sa petite pendule de voyage et en conclut sans doute qu’il y avait lieu de se hâter, car il commença aussitôt sa toilette.

Au risque d’être paradoxal, je soutiendrai que la toilette d’un homme du monde, infiniment moins gracieuse à décrire que celle d’une femme, en apprend peut-être davantage sur le compte de celui qu’elle met en scène parce que l’homme en général, s’habille seul et que la femme est plus ou moins masquée par sa camériste. Étienne ne fut pas long. Ses affaires étaient bizarrement disséminées de côté et d’autre, mais il en savait par cœur les cachettes. Il trouva du linge blanc dans le fond de sa malle, des faux-cols dans un tiroir du bureau, son habit dans la commode, sa cravate dans une valise, des boutons de chemise en or guilloché dans un carton à chapeau… C’était l’ordre dans le désordre. Il emplit d’eau tiède les deux tiers de sa baignoire, y versa de l’eau de verveine et ses ablutions terminées, se coiffa en homme qui aime mieux s’entendre avec ses cheveux en cas de résistance de leur part que de les plier à l’obéissance servile, à force de cosmétique et de coup de fer. Une fois prêt, il passa la revue de sa personne avec grand soin, pourchassant sur le drap quelques grains de poussière et s’assurant que son plastron gardait l’aspect immaculé qu’avait su lui donner le blanchisseur chinois. Il semblait très jeune ainsi, plus jeune que son âge, à cause de je ne sais quelle sveltesse qui s’affirmait dans le moindre de ses mouvements et que l’habit rendait plus perceptible. Assez grand, mince, souple, très brun avec la peau blanche, Étienne de Crussène n’avait pas l’air d’un Breton ni d’un Parisien. On pouvait, en le voyant, hésiter sur sa nationalité et encore plus sur sa nature, mais il devait attirer et intéresser par tout ce qu’on devinait en lui d’opposé et de contradictoire : entêtement fier et laisser-aller insouciant, douceurs féminines et goûts virils, rêveries poétiques et joies animales, hésitations et certitudes ; cela se résumait dans les yeux, des yeux bruns semés d’étincelles qui éclairaient les traits légèrement irréguliers, d’un visage presque imberbe et devenaient tour à tour, avec une étonnante mobilité, malicieux ou naïfs.

Il sortit de sa chambre, sonna l’ascenseur, descendit sans mot dire, traversa le square et s’engagea d’un pas rapide dans K. Street.

II

K. Street est une rue originale ; son nom et la manière dont les maisons y sont numérotées lui donnent une allure yankee : mais sa tranquillité, ses petits jardins paisibles rappellent la Hollande et d’autre part l’étonnante fécondité des architectes qui y ont apposé leurs signatures donne à penser que les habitants sont des cosmopolites originaires de tous les coins du monde ; il n’en est rien. Les propriétaires de K. Street sont pour la plupart des Américains, mais des Américains d’un genre spécial : banquiers retirés des affaires, diplomates et hommes politiques recueillant leurs souvenirs, généraux démissionnaires, collectionneurs, artistes, lettrés, hommes de Club et de causerie dont les gens de New-York, disaient à Bourget non sans un peu de dédain « They have plenty of time for afternoon teas »[3]. Aucun d’eux n’est né là par la raison qu’il y a seulement quarante ans, l’endroit devait être un cloaque où les petits nègres prenaient leurs ébats librement. Washington ressembla longtemps à une ville de l’Ouest dont le boom[4] aurait avorté. Les avenues dessinaient un plan gigantesque, quelques poteaux pourris marquaient des carrefours grandioses mais le capitole restait isolé sur sa colline, avec des masures à ses pieds comme si la masse de l’immense édifice eût effrayé les particuliers et les eût retenus de se construire en ce lieu des demeures définitives. L’envie au reste n’en venait à personne. Les rives du Potomac constituaient un fâcheux exil non seulement pour le personnel des légations mais pour les fonctionnaires, les sénateurs et représentants, forcés d’y séjourner. Les temps ont changé ! Qui donc s’avisa le premier, de la beauté du site ? Qui osa le premier, sans en avoir l’obligation, se faire Washingtonien. Il faudrait retrouver le nom du hardi et ingénieux citoyen et lui dresser une de ces statues de bronze au socle de marbre rouge qui font si bon effet, entourées de parterres fleuris dans les nombreux squares de la cité fédérale. En tous cas, son exemple fut suivi et de tous les états de l’Union on afflua sur Washington. Ce ne fut pas un boom. Cela n’eut rien de la course au clocher qui se produit lorsqu’un décret présidentiel ouvre à la colonisation quelque partie de ces territoires jadis garantis aux Peaux Rouges et dont les malheureux se virent chassés peu à peu par l’invasion blanche. On n’eût pas, comme dans l’Oklahoma le curieux spectacle d’une cavalcade endiablée de settlers pressés de s’assurer des terrains, éperonnant leurs montures pour arriver premiers, s’installant le révolver à la main, au centre du champ hâtivement délimité pour le mieux défendre contre la rapacité des voisins. Les colons de Washington étaient riches et se piquaient de belles manières ; ils se partagèrent posément le sol de K. Street et des rues avoisinantes et surveillèrent avec soin la construction de leurs pénates fantaisistes.

La première fois qu’Étienne de Crussène avait descendu K. Street, il s’était amusé des renseignements que lui donnait son compagnon : Cette façade gothique avec ses tourelles et ses fenêtres à menaux, c’était l’hôtel d’un Philadelphien enrichi dans le commerce et grand bibliophile ; le dessin de ces chapiteaux et de ces canelures avait été levé à Rome pour satisfaire un natif de Buffalo, ex-ministre des États-Unis en Italie et possesseur de tout un quartier de Pittsburgh ; cet autre, originaire de l’Illinois, avait rapporté de Nuremberg le goût des hauts pignons et des bois sculptés ; et celui-ci avait voulu, autour de lui, la délicate ornementation et les enroulements mièvres de la Renaissance. Étienne se rappelait encore sa surprise en constatant que le numéro 1310 était devant lui ; il pensait en avoir pour trois quarts d’heure de marche, car peu d’instants avant il avait remarqué la maison portant le numéro 906, une jolie petite maison en briques blanches ornée de frises en terre-cuite. Son cicerone, devinant la cause de sa perplexité s’était mis à rire « Washington, lui avait-il expliqué se compose de rues transversales et numérotées qui coupent à angle droit les rues perpendiculaires au capitole, désignées, celles-là, par les lettres de l’alphabet. Le numéro d’une maison indique de la sorte sa situation. Le 1310 dans le K. Street est la dixième maison du treizième bloc c’est-à-dire du bloc compris entre la treizième et la quatorzième rue. » Ce 1310 dans lequel il avait pénétré, ce jour là, pour la première fois, n’avait pas de prétentions architecturales. C’était une simple bâtisse à cinq fenêtres de façade dont la simplicité eut étonné et pour ainsi dire, choqué le regard au milieu de toutes les élégances environnantes, si les murs n’avaient été presque complètement tapissés de plantes grimpantes à feuillages multicolores savamment entrelacées de façon à former une mosaïque. De cette masse de verdure s’échappait d’ailleurs un porche de bois vernis d’un dessin spirituel et exquis ; et à travers les fenêtres, des fenêtres anglaises à guillotine, ornées de petits rideaux de soie crème et de stores vieux rose, certains détails d’intérieur se révélaient qui faisaient dire aux passants : voilà une demeure où la vie doit être douce.

Le soir, les lampes électriques brillaient à travers les stores vieux rose comme sous le porche de bois vernis qui, éclairé ainsi par en dessous, prenait un air de fète. Un tapis jeté sur les marches descendait jusque dans la rue ; des lierres mnuscules et des vignes aux feuilles pourpres se hissaient curieusement le long des montants afin de voir entrer les invités. Étienne s’arrêta pour laisser passer trois dames emmitouflées. Elles descendaient d’un de ces étranges petits omnibus qui basculent sur de grandes roues et dont la portière s’ouvre à deux battants le plus comiquement du monde grâce à un cordon que tire le cocher. On est sensé y tenir quatre ; en fait, deux personnes suffisent à les remplir. Aussi le déballage de ces dames avait-il demandé quelques minutes. Étienne reconnut l’une d’elles et salua. « Oh ! mister Crousshaine, s’écria-t-elle, glad to see you »[5] ; et s’adressant à la plus jeune de ses compagnes : « My love, this is M. Crousshaine, the French marquess, you know, who comes from Brittany and plays the piano to well ! »[6]. Miss Bessie ne savait pas du tout qu’il y eût à Washington un marquis français qui venait de Bretagne et jouait bien du piano ; mais comme ces particularités n’avaient en elles-mêmes rien de déplaisant, elle sourit avec gentillesse et tendit la main au jeune homme : « She is our niece, you know, and so sweet !… reprit l’exubérante lady, and here is my sister who was touring with her in the Bahama Islands. They arrived yesterday »[7]. Étienne salua de nouveau et remarqua que l’air des Bahamas avait mis de belles couleurs sur les joues de la nièce et que les deux tantes se ressemblaient à ne pouvoir les distinguer l’une de l’autre. Miss Mabel et miss Clara Simpson ne s’étaient pas mariées parce que, disaient-elles, Dieu les avait faites inséparables et que l’idée seule de se séparer les révoltait. On se gardait donc de les inviter l’une sans l’autre ; elles en eussent été froissées. Mais il était très rare de les voir répondre ensemble à une invitation par le motif que dès que l’une revenait du Canada, l’autre partait pour la Floride : c’étaient toujours de courtes absences motivées par le salut des petits nègres ou des petits peaux-rouges, un congrès, une conférence, la première pierre d’une école ou l’inauguration d’un hôpital… seulement ces absences se succédaient si régulièrement qu’au bout de l’année miss Mabel et miss Clara se trouvaient avoir passé dix ou douze jours de compagnie dans leur hôtel de Washington. Nulle théière pourtant n’était plus hospitalière que la leur. Le premier et le troisième lundi de chaque mois, de quatre à sept, on était certain de la trouver pleine d’excellent thé sous un large capuchon brodé, et si, d’aventure, les respectables demoiselles manquaient simultanément à leur poste, le breuvage parfumé était versé aux visiteurs par quelqu’unes de leurs nombreuses nièces prévenues télégraphiquement, accourue la veille de Boston, de Baltimore, d’Albany, de Charleston (elles en avaient partout !) et devant repartir le lendemain.

Comme le lundi suivant était précisément le troisième du mois, Étienne fut invité séance tenante à se présenter ce jour-là chez les misses Simpson. On lui promit une « spécial attraction », la présence très recherchée de Mr et de Mrs Ketley : « You know all about them of course »[8] ajouta glorieusement miss Clara. Il s’agissait d’un « couple dramatique » que le Washington mondain à peine revenu de ses villégiatures d’été ne se contentait pas d’acclamer chaque soir au théâtre de Pensylvania-Avenue, mais qu’il s’ingéniait encore à fêter chaque après-midi. Étienne promit de venir. Cependant une femme de chambre qui portait sans grâce et sans plaisir le tablier fin et le gracieux petit bonnet des servantes anglaises avait ouvert la porte et introduit les arrivants dans un vestibule pavé de mosaïque et lambrissé de chêne. Il fallut encore cinq minutes pour détortiller les dentelles et les boas. Cette opération s’accomplit au milieu d’un déluge de paroles, de rires, d’exclamations. Étienne attendait poliment non sans éprouver une impatience qui se traduisait malgré lui dans l’expression de son regard devenu subitement un peu froid, presque dur. La jeune nièce qui était prête depuis longtemps et passait une inspection domiciliaire, s’en aperçut et le regarda avec plus d’intérêt… Enfin ! le dernier fichu est accroché aux porte-manteaux, la dernière agrafe est vérifiée, le dernier coup d’œil est donné au grand miroir encastré dans la boiserie. Miss Mabel et miss Clara pénètrent dans le salon avec la majesté des voiliers qui franchissent la passe de Sandy-Hook à l’entrée de la baie de New-York.

C’est un joli salon, spacieux, en forme de galerie. Les murs, moitié lambris, moitié tentures, sont clairs ; les lambris, blancs ; les tentures, rosées. Il en résulte une impression lumineuse très intense au sortir de ce vestibule sombre. De belles tapisseries anciennes ferment de grandes haies donnant dans les pièces voisines. Il y a peu de bibelots ; il n’y en a aucun qui n’ait une valeur artistique. Tel qu’il est, ce salon rappelle à la fois l’Angleterre d’aujourd’hui et la France d’il y a cent ans. Il se rattache aux deux époques et aux deux pays, sans qu’on puisse vraiment dire pourquoi et comment. Il a la sobriété de décoration et l’unité harmonieuse du siècle dernier, en même temps que l’éclectisme fantaisiste et les recherches de confort du temps présent. Nos grand’mères cependant s’y sentiraient dépaysées et des Anglaises en feraient mal les honneurs ; ah ! oui, très mal ! Étienne, qui connaît bien Londres, sent distinctement combien la Tamise coule loin d’ici. Jamais encore il n’avait eu à ce point la sensation de cet éloignement.

Elle lui revient une demi-heure plus tard quand les convives se trouvent réunis autour d’une table chargée de roses rouges et roses qui courent sur la nappe dessinant un tissu parfumé. En Angleterre, ces fleurs eussent été disposées autrement, d’une façon plus savante, mais mièvre et cherchée ; ici, elles s’amoncèlent comme dans un parterre : on leur demande d’être belles et de sentir bon, voilà tout. Étienne songe qu’une sorte da symbolisme inconscient préside à l’arrangement d’un repas anglais et que les multiples petits objets qui entourent les dîneurs semblent être là pour l’accomplissement d’un rite… Il regarde le maître et la maîtresse de la maison, pour voir s’ils accomplissent un rite. Le général Herbertson est déjà engagé dans une conversation à trois avec ses voisines et paraît s’amuser beaucoup. tienne se le représente à Bull-Run, toutjeune, à peine sorti de West-Point, étrennant son uniforme neuf, ralliant sa compagnie décimée et chargeant avec cette furie calme qui a rendu son nom célèbre. Trente ans ont passé là-dessus ; c’est de l’histoire. Mrs Herbertson est en beauté ; une traine d’églantines en diamants étincelle sur son corsage de satin noir qui encadre ses épaules admirables. Elle pa_rle à son voisin de droite, le ministre de Dane1narck ; elle a l’accent chantant de Baltimore ; le ministr. !’l est un peu distrait par le voisinage des belles épaules. Etienne découvre tout à coup que les deux seuls Européens qui soient à cette table, le diplomate Danois et lui-même, ne ressemblent pas aux autres ; ils pensent à plusieurs choses à la fois ; ils ne se donnent pas tout entiers an délasssement de l’heure présente. Ce diner de quatorze personnes, à peine commencé, paraît aussi animé que le serait un dîner français aux approches du dessert. En France, même si les convives se connaissent, il y a vingt 1ninutes de réserve, de contrainte : les hon1mes cherchent ce qu’ils vont dire ; les femmes se con1parent entre elles sans en avoir l’air. Ici les sentÏlnents se manifestent d’une 1nanière bien plus primesautière...... Etienne écoute le rire frais et clair de deux jeunes gens assis en face de lui, quand une voix de jeune fille vient le tirer de sa rêverie. «Eh bien ! dit sa voisine, qu’avez-vous donc ce soir’ ? Savez-vous que vous ne m’avez pas encore adressé une seule parole ? Vous n’avez pas honte ? lIoi qui croyais que les Français étaient si gais ! » Etienne est très confus et rougit un peu ; il explique à quoi il songeait. Ada Jerkins l’écoute avec intérêt et s’épanouit à l’idée d’une supériorité nouvelle de l’Amérique sur l’Angleterre. Elle n’a ja1nais été à Londres et ne sait pas comment on y dine ; mais cela doit être bien vrai ce que dit le marquis, oh ! oui, bien vrai !.... Cette fine critique lui semble re1narquablement présentée et très douce à entendre...... Elle ne se rend pas compte que si dans un cheniin de fer français ou allen1and elle entend jamais dire du mal des Anglais une bouffée 4e colère montera à son joli visage. Mais c’est vraiment bien naturel qu’à Washington les fleurs soient plus belles et les gens plus spirituels et les causeries plus animées et les repas plus gais..... C’est bien naturel, puisque Washington est en Amérique.

Étienne se hausse peu à peu au diapason général ; son anglais s’affermit, s’améliore ; il ne s’embarrasse plus dans ses phrases ; il n’a plus besoin de revoir en pensée le dictionnaire ou la grammaire pour trouver un mot ou décliner un verbe. Il s’écoute un Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 116.djvu/592 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 116.djvu/593 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 116.djvu/594 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 116.djvu/595 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 116.djvu/596 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 116.djvu/597 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 116.djvu/598 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 116.djvu/599

La Marquise avait la sérénité de l’inexpérience et des convictions trop fortes. Elle pensait qu’un cœur « bien né » est à l’abri des séductions mauvaises et ne s’alarma qu’en voyant son fils revêtir pour un an un dolman de chasseur à cheval. Elle n’avait pas craint le mal élégant ; elle craignit le mal grossier. Cette année de service militaire fut pourtant paisible et reposante pour Étienne ; bon cavalier, suffisamment philosophe et aimant le contact des êtres simples, il la vécut toute entière sans secousses et sans accrocs. Il quitta néanmoins ses galons neufs sans regret et reprit ses études au point où, douze mois plus tôt, il les avait laissées. Mais bientôt il constata avec une surprise douloureuse que quelque rouage semblait s’être faussé en lui. Il n’était plus le même… Cette polymorphie des choses qui l’avait de si bonne heure captivé ne lui suffisait plus. À quoi bon, pensait-il, à quoi bon compter les faces d’un prisme si l’on doit ensuite professer que ce prisme est une figure plane et n’a, par conséquent qu’une seule face ? Est-ce une joie pour le prisonnier de contempler les libres espaces qui lui sont interdits ? pour le miséreux de voir s’étaler sous ses yeux le bien-être dont il ne jouira jamais ?

Étienne avait le malheur d’être poussé à l’action et de ne pouvoir agir. L’action, il la voyait partout, revêtant les formes les plus variées et les plus attrayantes ! Ce qu’inconsciemment il avait cherché dans ses études personnelles, c’étaient des motifs d’agir, c’étaient les lois qui régentent l’action et la rendent féconde. Sans l’effort, la vie humaine lui eût semblé banale et la société criminelle ; mais l’effort donnait un sens à tous les problèmes et un aiguillon à tous les labeurs. Et précisément le temps présent ouvre des perspectives illimitées dans les directions les plus opposées ; il faut des semeurs et des charpentiers, des peintres et des maçons, des tapissiers et des forgerons ; tendances et méthodes, tout se renouvelle. D’autres générations ont connu cette incertitude du lendemain qui nous agite ; d’autres ont vu se dresser devant elles ces mêmes lourdes tâches qui nous effrayent ; mais le plus souvent dans le passé, l’homme s’est senti paralysé par les circonstances adverses ou bien le plan de son travail tracé d’avance par une autorité despotique l’a transformé, lui, en esclave qui exécute et ne crée point. Sentir que demain sera ce que nous le ferons, savoir que le moindre geste, la moindre parole se résolvent en forces qui accélèrent ou ralentissent l’énorme rotation, c’est véritablement de quoi griser l’individu. Et il se grise en effet. L’action est devenue sa déesse ; il ne lui dresse pas d’autel au seuil de sa maison mais il lui rend un culte au fond de son cœur, un culte passionné, presque voluptueux

Étienne subissait fortement l’impulsion générale, à mesure que sa virilité se parachevait, un irrésistible besoin le prenait de descendre dans l’arène. Mais comment ? Le destin, ce grand ironique, met à part, presque à chaque tournant de siècle, une poignée d’hommes qu’il condamne au nom des privilèges dont jouissaient leurs pères, à mener une existence d’exception et à en souffrir. Ils sont assis, spectateurs solitaires dans la tribune de marbre aux tapis de pourpre où leur dignité les retient, qu’ils ne peuvent quitter sans déchoir et vers laquelle la foule ne tourne même plus ses regards irrités ; elle a cessé de leur en vouloir, elle a cessé de les persécuter ; elle les laisse là, s’étonnant seulement qu’ils vivent… les aristocraties sont lentes à mourir… Elle devrait plutôt les plaindre car des regrets honorables et de délicats scrupules se font parfois les complices de l’orgueil et de la paresse. Rester là-haut à compter les années, à parler du passé, à gémir du présent, à se méfier de l’avenir, Étienne sentait qu’il ne le pourrait pas. En descendre, se séparer brusquement de tous les siens en les scandalisant, rester sourd aux plaintes de sa mère, s’exposer à d’âpres critiques — pour, en fin de compte, échouer peut-être lamentablement, il n’oserait jamais. Alors quoi ? Fuir, se résigner ou s’étourdir… L’heure de fuir était passée. La marquise avait jugé qu’Étienne n’avait nul besoin de carrière. Fils unique, héritier d’une fortune territoriale dont l’administration ne pouvait être sans danger abandonnée à un intendant, il se marierait jeune et continuerait les traditions charitables et hospitalières des châtelains de Kerarvro. C’était un idéal modeste, mais qui satisfaisait pleinement les ambitions de madame de Crussène et surtout la rassurait.

Étienne, très indépendant, n’avait pas éprouvé non plus le besoin d’avoir une carrière précise, limitée. Combien il le regrettait aujourd’hui. Les marins, les officiers étaient des actifs après tout, mais des actifs exempts de luttes intérieures et d’incertitudes. Pour lui, la lutte était poignante et sans issue ; ses vingt-quatre ans sonneraient bientôt. Depuis dix-huit mois qu’il était sorti du régiment, il avait l’impression d’avoir marché à reculons, défaisant le chemin jadis parcouru, retournant vers l’obscurité. Alors il avait songé aux Haras, à l’Institut agronomique, aux Chartes, à toutes les besognes pour lesquelles il n’était point fait, qu’il eût entreprises néanmoins pour échapper à ce cauchemar. Mais il avait passé l’âge où bien des connaissances spéciales nécessaires à l’examen d’entrée lui manquaient. À certains jours des résolutions viriles s’imposaient à son esprit. Non, il ne serait plus le jouet de préjugés vieillis ; il repousserait la solidarité injuste qui l’unissait au passé mort, il déciderait librement de la route à suivre…, mais s’il arrivait que quelque occasion se présentât, il n’osait ou ne pouvait en profiter : au dernier moment son élan se brisait tout net. Le cavalier qui a permis à sa monture de se dérober plusieurs fois perd confiance en abordant l’obstacle. Étienne connut bientôt le peu de portée de ses décisions et les limites prochaines de sa volonté. Il appela l’imprévu, le tragique même à son aide. Ce qu’il ne savait pas vaincre, c’était l’incident minime qui lasse par sa répétition : ce qu’il ne savait pas soutenir c’était la lutte quotidienne, détaillée : il s’imaginait que quelque secousse le prenant au dépourvu et l’obligeant à agir sans délai le trouverait plus capable de résister aux défaillances. Et il attendit…, le temps passa. Rien ne vint.

Il essaya de ,, faire la noce ». Combien à Paris la font par désœuvrement, pour s’empêcher de penser ou même, car le cas d’Etienne est plus fréquent qu’on ne le croit - pour se consoler de ne pas Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/44 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/45 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/46 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/47 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/48 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/49 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/50 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/51 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/52 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/53 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/54 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/55 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/56 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/57 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/58 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/59 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/60 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/61 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/62 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/63 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/64 68

LA NOUVELLE REVUE

étrangère. La. seule présence de Mgr Satolli constitue un cran d’arrêt mis à l’essor du catholicisme dans le Nouveau-Monde et sa nomination fut une énorme maladresse. » - << Mgr Satolli, interposa Phokianos, devrait porter un costume spécial qui le désigne aux regards et se promener dans un carrosse doré avec un garde noble du Vatican chevauchant à ses côtés. On ne devrait l’apercevoir que la main levée, faisant le geste de bénir, et n’entendre tomber de sa bouche que des paroles latines. Alors le peuple de ce pays-ci comprendrait peut-être que la beauté d’une religion réside dans la pompe dont eVe s’entoure et dans la largeur du fossé qui la sépare du commun. »

La salle fut envahie à ce moment par les convives du banquet juvénile ci.ont le voisinage avait troublé le repas correct des futurs ambassadeurs. Depuis une heure on entendait d’en bas les efforts de leur éloquence. Douze petits speeches s’étaient succédés à la file, hachés d’applaudissements et d’éclats de rire. Quand ils entrèrent, Magouis se leva et monta dans la bibliothèqùe où il retrouvait à cette heure-là quelque chose de la gravité décente et silencieuse des clubs anglais. Phokianos reprit son dialogue muet avec la fumée de sa cigarette sans plus se soucier de ce qui se passait autour de lui. Rovesco alla lire les journauxet Etienne rentra chez lui.

(A Suivre.)

LE ROMAN D’UN .RALLIÉ 0)

PREMIÈRE PARTIE

(Suite.)

Il avait vécu toute cette soirée en partie double, ne s’intéressant pas réellement à ce qu’il voyait ou disait. Dans ce décor -

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familier il avait causé presque machinalement de sujets connus ; sa pensée était demeurée attachée au seul objet qui pût la retenir. Que faisait Mary à cette heure ? Il se la représentait dans sa jolie chambre de jeune fille, assise pensivement devant le feu. Il connaissait cette chambre, Mary lui ayant fait visiter toute la maison. Elle était tendue d’une cretonne à tons neutres où de larges fleurs blanchâtres enchevêtraient leurs longues tiges ; les meubles en simple pitch-pin, le tapis uni rosé, les aquarelles et les photographies, quelques fleurs coupées dans un cornet en verre de Venise, une table-bureau, une étagère tournante pleine de livres à souples reliures rouges et bleues, tous ces détails s’étaient immédiatement incrustés dans la mémoire du jeune homme. La visite, d’ailleurs, s’était prolongée grâce à la brusque irruption d’Ada Si1npson qui avait voulu faire beaucoup plus complètement que son amie les honneurs du sanctuaire. Etienne avait été convié à ad1nirer principalement la cheminée établie à l’européenne et se chauffant au feu de bois. <<Le bois est indispensable, disait la rieuse Ada, pour celles qui aiment à rêvasser avant de s’endormir. On ne peut se chercher un amoureux. dans les ’tuyaux d’un calorifère à eau chaude, ni même à travers les barreaux d’une grille à coke ! » ’

Dans cette mê1ne chambre Mary se trouvait ce soir : il le sentait. (1) Voir la Nouvelle Revue des 15 février et 1" mars 1899. Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/220 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/221 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/222 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/223 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/224 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/225 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/226 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/227 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/228 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/229 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/230 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/231 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/232 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/233 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/234 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/235 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/236 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/237 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/238 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/239 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/240 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/241 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/242 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/243 LE1ROMAN D’UN RALLIÉ

n’y tenant plus, confiante d’ailleurs dans les soins attentifs de la nourrice et des autres serviteurs, elle partit seule dans une hàte fébrile. Elle s’avança jusqu’au lfans et s’efforça d’obtenir un saufconduit pour Orléans, par Chartres. Les nouvelles contradictoires qui lui parvenaient, la bouleversaient ; on était au 4 décembre. Elle sut enfin qu’elle arrivait trop tard, que l’avant-veille, son mari avait été tué à l’attaque de Loigny et que le duc d’Alluin qui avait suivi la bataille pour porter secours aux blessés jusque sous /

le feu de l’ennen1i, avait pu recueillir le dernier soupir de son neveu et déjà ramenait son corps vers Nantes. Ce coup ne la terrassa point ; elle y était trop préparée ; mais il consomma la transforination que l’attente du malheur avait commencé d’opérer en elle et rendit définitifs les ravages dont sa nature physique co1nme sa nature 1norale allaient désormais porter les traces. En deux mois elle avaitvieilli de dix ans etquelques cheveux gris frisaient déjà sur ses tempes. Une expression de résignation farouche se fixa sur ses traits et surtout sa conception de la vie fut totalement renversée. Il n’y eùt plus autour d’elle que l’océan démonté sur lequel l’àpre notion du devoir sauve seule du naufrage. Elle crut à la solidarité de la faute, au chàtiment collectif pour le crime d’un seul. Elle retourna vers son enfance assombrie par la religion austère et craintive de sa 1nère. Seulement sa vigueur physique et son intelligence ouverte la préservèrent des n1esquineries et des indolences qu’engendre trop souvent une religion ainsi comprise.

(A suiCJre.)

LE ROMAN D’UN RALLIÉ[9]




DEUXIÈME PARTIE

(Suite.)



Elle prit le gouvernail d’une main ferme, se 1nit au courant de la fortune de son fils et de la sienne et les administra comme un intendant fidèle. La lecture occupa une part considérable de son temps ; elle lut tout ce qui pouvait l’éclairer sur sa tâche d’éduca· trice, mais ses idées sur ce point se modifièrent peu parce qu’elle avait un credo trop détaillé dont’ les articles ne se discutaient point. Elle se créa aussi de nombreux devoirs de charité ; elle visita les pauvres à cinq lieues à la ronde et étudia même un peu de médecine pour leur donner des soins à l’occasion. Un jour par ~emaine elle se tint à leur disposition.et distribua chez elle des secours, des conseils, des médicaments. C’était alors un défilé interminable de loqueteux, d’estropiés, de femmes portant des enfants malades ; la procession contournait le beau chàteau entouré de parterres fleur,’is et passait devant le lion de granit armé du glaive..... c’était un spectacle étrange. Un jour un petit docteur radical qui faisait plus de p~litique que de clientèle la dénonça pour exercice illégal de la médecine. La marquise partit pour Saint-Brieuc et le Préfet vit entrer dans son cabinet une dame jeune et belle, vêtue de noir, qui avec une politesse exquise et glaciale l’invita à venir se rendre compte par lui-1nê1ue de la portée qu’avait la dénonciation. Le fonctionnaire troublé n’accepta pas 1nais s’empressa d’étouffer l’affaire. Autour de Kérarvro et jusque dans les cantons voisins, madame de Crussène était sinon très aimée, du moins ad1nirée et respectée ~e tous.

Mais les paysans qui, devant elle, se sentaient intimidés, gar- Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/450 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/451 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/452 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/453 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/454 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/455 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/456 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/457 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/458 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/459 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/460 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/461 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/462 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/463 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/464 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/465 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/466 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/467 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/468 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/469 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/470 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/471 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/472 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/473 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/474 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/475 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/476 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/477 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/478 LA NOUVELLE REVUE

rapporté que des tracas. Il est mort LQutdoucement, comme un enfant, en tenant les mains de M. Hamel. Le lendemain monsieur le Recteur est arrivé avec des ordres de màdame la comtesse et de monseigneu1· l’Evêque ; les gendarmes étaient avec lui. Pendant qu’on enterrait le pauvre monsieur dans le bois de chênes ici, on a sorti tous les meubles, les livres, tout ce qui se trouvait dans sa chan1bre et on a fait un grand tas auquel on a mis le feu. Pendant ce temps, monsieur le Recteur tournait autour en récitant des prières en latin. M. Hamel regardait ça, très en colère, et il a dit à monsieur le Recteur : Vous êtes un misérable et un lâche ! L’homme dont vous profanez les restes aura une meilleure place que vous dans votre paradis ! - Un des gendarmes voulait l’ar· rêter. La semaine suivante, les ouvriers sont arrivés pour démolir le manoir l>.

Etienne recueillait avidement ces détails ;- Simon cependant était au bout de son rouleau. Cette scène tragique avait marqué dans son souvenir, mais il ne se rappelait plus les faits antérieurs et ne put rien dire de plus de l’existence du réprouvé, les circonstances de son arrivée au manoir, ses écrits ou les visites qu’il recevait. « Y a quarante-trois ans qui ont passé là-dessus, monsieur, répé· tait-il comme pour s’exeuser de ne pouvoir répondre aux questions du jeune homme. Celui-ci dut enfin songer au retour ; dans son trouble, il n’avait convenu d’aucun rendez-vous avec le cocher de la diligence. Il apprit qu’elle ne passait pas ordinairement près du Menhir Noir ; le cocher, sans doute, avait fait ce détour pour lui être agréable. Le mieux maintenant, serait d’aller jusqu’à Crozon. C’étaient les deux tiers de la presqu’ile à traverser, mais le chemin était joli et on ne risquait pas de se tromper. Le marquis se init en route après avoir remis au fermier et au vieux Siimon de larges gratifications ; il se promettait d’avoiI• l’œil sur eux afin d’empêcher l’établissement d’une guinguette. L’idée que ce lieu, consacré par tant de souffrances et par un drame intérieur si poignant, pût devenir un centre à pic-nies lui faisait horreur.

(A suiPre.)

LE ROMAN D’UN RALLIÉ{i)

DEUXIÈME PARTIE

(Suite.)

L’après-midi avait été douce et voilée ; pas un.rayon de soleil, pas de vent ; la mer, qu’il aperçut bientôt d’une colline, était elle-même sans couleur et sans mouvement. La nuit tombait quand il atteignit Crozon. Ce~te fois le siège de la diligence était occupé, mais l’intérieur était vide ; il s’étendit sur une des banquettes. A Chàteaulin où il arriva tard, Jean-Marie l’attendait avec impatience pour lui vanter les·mérites de l’épagneul.« Une bête superbe, monsieur Etienne, seulement il faut se dépêcher de l’acheter ; y a déjà des gens après ». - « C’est bon, dit le marquis, nous verrons demain ; pour le moment allons nous coucher. T_u veilleras à ce que Coquette soit attelée à 6 heures 1/2 précises, car je veux être à Kerarvro pour midi ».

VIII

Eliane d’Anxtot avait éprouvé un grand soulagement en apprenant à son réveil qu’Etienne était parti pour la : journée. La veille au soir, prétextant sa migraine, elle s’était abstenue de paraitre à table. Elle devinait fort bien qu’entre eux tout était fini et que jan1ais elle ne s’appellerait la marquise de Crussène. Elle en ressentait certes du dépit, mais cet échec ne l’abattait pas. Confiante dans ses charmes etdans sa bonne étoile, elle continuait de sourire à l’avenir. Ce qui l’angois :>ait un peu, c’était la crainte que l’atti- (1) Voir la Nouoelle Reoue des 15 lévrier, i" e~ t5 mars, 1" avril 1899. , Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/648 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/649 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/650 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/651 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/652 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/653 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/654 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/655 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/656 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/657 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/658 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/659 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/660 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/661 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/662 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/663 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/664 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/665 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/666 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/667 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/668 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/669 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/670 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/671 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/672 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/673 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/674 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/675 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/676 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/677 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/678 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/679 Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/680 combat, il encourage ses frères de sa parole et de sa présence. Et quand bien même tout croule autour de lui, le désespoir ne pénétre pas en lui.

La vie est solidaire, parce que la lutte est solidaire. De ma victoire dépendent d’autres victoires dont je ne saurai jamais les heures ni les circonstances et ma défaite en entraîne d’autres dont les conséquences vont se perdre dans l’abîme des responsabilités cachées. L’homme qui était devant moi a atteint vers le soir le lieu d’où je suis parti ce matin et celui qui vient derrière profitera du péril que j’écarte ou des embûches que je signale.

La vie est belle, parce que la lutte est belle : non pas la lutte ensanglantée, fruit de la tyrannie et des passions mauvaises, celle qu’entretiennent l’ignorance et la routine, mais la sainte lutte des âmes poursuivant la vérité, la lumière et la justice.

La philosophie d’Étienne en est là. Où sera-t-elle dans vingt ans ? Il l’ignore, mais que lui importe ? En ce lieu sauvage, confident de ses effort vers le bien et le vrai, devant cette nature qui resplendit il vient de se regarder face à face et ce regard l’a réjoui. Car il se sait désormais digne de celle qu’il aime.

Georges HOHROD.
  1. Cette critique est adressée à la Directrice de la « Nouvelle Revue. »
  2. Les curés en Bretagne portent le nom de Recteur.
  3. Ils ont tout plein de temps pour prendre du thé dans l’après-midi.
  4. Expression américaine intraduisible indiquant un accroissement soudain de richesse et de prospérité.
  5. Oh ! mister Crousshaine ! Bien contente de vous revoir !
  6. Mon amour, voici mister Crousshaine, le marquis Français, vous savez, qui arrive de Bretagne et joue si bien du piano.
  7. Elle est notre nièce vous savez, et si charmante !… Et voici ma sœur qui vient de faire avec elle un tour dans les îles Bahama. Elles sont arrivées hier.
  8. Vous savez tout ce qui les concerne, bien entendu !
  9. Voir la Nouvelle Revue du 15 février, 1er et 15 mars 1899.