Le Tourbillon/06

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Traduction par Louis Postif.
Les Éditions G. Crès & Cie (p. 47-52).


CHAPITRE VI

LE BEAU SOUVENIR


Ils se dirent adieu à sa porte. Billy manifestait une hésitation qui charma Saxonne. Il n’était pas de ces jeunes gens qui tiennent les choses pour entendues. Une pause se produisit, pendant qu’elle faisait semblant de vouloir rentrer, tout en attendant, avec une secrète anxiété, les paroles qu’elle désirait.

— Quand vous reverrai-je ? demanda-t-il en lui tenant la main.

Le rire qu’elle fit entendre impliquait son consentement.

— Je demeure dans le quartier Est d’Oakland, expliqua-t-il. Vous savez où se trouvent les étables. La plupart de nos charrois se font dans ces parages-là, de sorte que je ne m’égare guère par ici. Mais, dites, — et sa main se resserra sur la sienne, — il faut que nous dansions encore une fois ensemble. Je vais vous faire une proposition : mercredi est le jour de danse au Club Orindore… À moins que vous n’ayez un autre engagement ?

— Non, dit-elle.

— Alors, mercredi. À quelle heure viendrai-je vous prendre ?

Lorsque tous les détails furent arrangés, qu’il se fut engagé à la laisser danser de temps en temps avec d’autres, et qu’il lui eut souhaité bonne nuit pour la seconde fois, il referma plus étroitement sa main sur la sienne et l’attira vers lui. Elle résista faiblement mais honnêtement. C’était la coutume, et elle sentait qu’elle n’aurait pas dû se laisser faire par crainte d’un malentendu de sa part. Pourtant elle désirait l’embrasser comme jamais elle n’avait souhaité le baiser d’aucun homme. Quand elle reçut le sien, la figure levée vers lui, elle comprit que de sa part c’était un baiser honnête, dépourvu de toute arrière-pensée. Rude et doux comme lui-même, il était presque virginal, et ne décelait pas une longue pratique dans l’art de prendre congé. Après tout, pensa-t-elle, tous les hommes n’étaient pas des brutes.

— Bonne nuit ! murmura-t-elle.

La porte grinça sous sa poussée et elle se hâta dans l’étroite allée qui contournait la maison.

— À mercredi, cria-t-il doucement.

— À mercredi, répondit-elle.

Mais dans l’ombre de l’allée, entre les deux maisons, elle s’arrêta et se plut à écouter ses pas sonores sur le trottoir de ciment. Elle ne s’en alla qu’après en avoir entendu mourir l’écho. Doucement, elle grimpa l’escalier de derrière et traversa la cuisine pour gagner sa chambre, en remerciant le ciel que Sarah fût endormie. Elle alluma le gaz, et, en ôtant son petit chapeau de velours, elle sentit que ses lèvres palpitaient encore du baiser reçu. Pourtant cette démonstration ne signifiait rien ; c’était une habitude ; tous les jeunes gens en faisaient autant. Mais leurs baisers d’adieu ne l’avaient jamais fait vibrer, tandis que celui-ci frémissait dans sa cervelle autant que sur ses lèvres. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Sous une impulsion soudaine, elle se regarda dans la glace. Ses yeux brillaient de bonheur. La teinte rose qui affluait si facilement à ses joues s’y épanouissait en ce moment. Son image était charmante. Elle sourit, beaucoup de plaisir, un peu d’admiration, et le sourire s’accentua en découvrant deux rangées de dents blanches et bien plantées. Pourquoi cette figure ne plairait-elle pas à Billy ? se demanda-t-elle silencieusement. Elle avait plu ; elle plaisait encore à d’autres hommes. Même les jeunes filles lui reconnaissaient du charme ; et certainement Charley Long l’appréciait, à en juger par sa façon de l’importuner.

Elle regarda la photographie de ce personnage fixée sur un bord du miroir, frissonna et fit une moue de dédain. Il y avait dans ces yeux-là de la cruauté et de la grossièreté : c’était une brute. Depuis un an déjà, il l’intimidait de ses menaces. Les autres jeunes gens avaient peur d’aller avec elle : il les écartait. Il lui imposait ses attentions presque comme un esclavage. Elle se souvenait du jeune comptable de la blanchisserie : c’était, non pas un ouvrier, mais un monsieur aux mains blanches et à la voix douce, que Charley avait rossé au coin de la rue parce qu’il avait eu l’audace de venir la chercher pour la mener au théâtre. Et elle n’y pouvait rien. Dans l’intérêt même du soupirant, elle avait décliné de sa part toute autre invitation.

Et voilà que mercredi soir elle devait sortir avec Billy. Billy ! Son cœur bondit à la pensée qu’il y aurait des complications, mais que ce cavalier-ci la préserverait de l’autre. Elle voudrait bien voir Charley essayer de rosser Billy !

D’un mouvement vif, elle enleva la photographie de sa niche et la jeta, face en dessous, sur la commode ; le portrait tomba près d’une petite enveloppe carrée de cuir sombre et terni. Avec un sentiment de profanation la jeune fille ramassa l’image importune et la lança dans un coin à travers la chambre. En même temps elle prit l’enveloppe de cuir, en fit jouer le ressort et s’absorba dans la contemplation d’un daguerréotype représentant une petite femme usée, aux yeux gris et calmes, avec une bouche pathétique d’espérance. En face, sur la doublure de velours, était gravée en lettres d’or cette dédicace ; Daisy à Carlton. Elle lut avec respect ces noms qui lui représentaient le père qu’elle n’avait jamais vu et la mère qu’elle avait si peu connue, bien qu’elle n’eût jamais oublié la couleur grise de ces yeux sages et tristes.

En dépit de son manque de religion confessionnelle, Saxonne possédait une nature profondément pieuse. Ses idées sur la Divinité demeuraient vagues et nébuleuses, et, sur ce point, elle se sentait franchement embarrassée. Elle ne pouvait se représenter Dieu. Mais ce daguerréotype lui procurait une vision concrète : elle y avait compris bien des choses, et toujours il semblait en rester d’autres à saisir. Elle n’allait pas à l’église : ici se trouvaient son autel et son tabernacle. Elle y recourait aux instants de trouble et de solitude, pour y chercher des conseils, des prévisions et de l’apaisement. Sur les points où elle s’avérait différente des jeunes filles de sa connaissance, c’est ici, dans ce portrait, qu’elle s’efforçait de reconnaître sa vraie nature. Sa mère aussi avait différé des autres femmes. Cette image, en réalité, représentait pour elle ce que Dieu représente à d’autres. En sa présence elle se promettait d’être sincère et de ne faire souffrir personne, physiquement ni moralement. D’ailleurs, elle ne se rendait nullement compte de la petite part de connaissance réelle ni de la grosse part de conjecture et d’hypothèse qui entraient dans sa conception de la morte ; elle avait passé de nombreuses années à ériger ce mythe maternel.

N’était-ce qu’un mythe, après tout ? Ce doute suscita en elle une protestation jalouse, et ouvrant le tiroir du bas de la commode, elle en sortit un portefeuille délabré d’où s’échappèrent des rouleaux de manuscrits jaunis et usagés, en même temps qu’un vague et faible parfum de jadis. L’écriture, délicate et bouclée, était étrangement fine, selon la mode d’un demi-siècle auparavant. Elle lut une strophe à haute voix :

Votre paisible Muse a trouvé des accents
Pareils à des accords de harpe éolienne ;
Leur douceur se propage en échos décroissants
Dans l’immensité californienne.

Elle se demanda pour la millième fois ce que pouvait bien être une harpe éolienne ; mais elle sentait vivement qu’une sorte de beauté d’ordre supérieur lui parvenait de cette adorable créature dont elle se souvenait si vaguement. Elle se recueillit un instant, puis déroula un second manuscrit. Il était dédié à C. B., c’est-à-dire à Carlton Brown et elle savait que c’était un poème d’amour écrit par sa mère. Elle s’arrêta sur les lignes du début :

J’ai fui loin de la foule et loin de la cité,
Vers les bosquets tremblants où les feuilles d’été
Pointent vers Aphrodite à la poitrine altière,
Vers Bacchus couronné de pampres et de lierre,
Et Pandore et Psyché, dressant leur nudité
Dans la rigidité d’un silence de pierre.

Ces vers aussi la dépassaient : mais elle en respirait l’harmonie. Bacchus, Pandore, Psyché !… formules magiques d’évocation, sans doute ; mais, hélas ! sa mère avait gardé le secret de cette magie. Mots étranges qu’elle ne comprenait pas et qui pourtant signifiaient tant de choses ! Cette mère étonnante en avait connu le sens. Saxonne en épela les trois noms à haute voix, n’osant se risquer à les prononcer ; et dans sa conscience vacillaient des interprétations augustes, profondes et inexprimables. Son esprit trébuchait et s’arrêtait sur le seuil étoilé et resplendissant d’un au-delà où cette ombre chérie s’était promenée à loisir. À plusieurs reprises, solennellement, elle relut les six vers. Ils lui représentaient un éther radieux dominant ce monde où elle existait, ce monde que hantaient des fantômes de peine et d’inquiétude. Un fil conducteur courait entre ces lignes énigmatiques et chantantes. Si seulement elle pouvait le saisir, tout deviendrait clair : elle en avait la sublime certitude. Elle comprendrait la langue aiguisée de Sarah, l’infortune de son frère, la cruauté de Charles Long, l’injustice de la rossée infligée au comptable, et ces jours et ces mois et ces années de travail interminable sur la planche à repasser !

Elle passa une stance qu’elle trouvait désespérément incompréhensible pour elle, et s’attaqua à la suivante :

D’un frissonnement d’or la serre s’illumine ;
Dans sa pénombre vibre une flèche opaline.
Les rayons du couchant viennent rougir le sein
D’une Naïade en marbre : et l’embrun du bassin
Fait trembler un instant sur la gorge divine
Une perle d’azur où l’astre se dessine.

— C’est beau, tout simplement beau, soupira-t-elle. Alors, effrayée par la longueur du poème, par tout le mystère qu’il contenait, elle roula le manuscrit et le remit en place. De nouveau, elle plongea la main dans le tiroir, cherchant le fil d’Ariane parmi les chers fragments de cette âme secrète.

Ce soir-là, Saxonne fut lente à s’endormir ; sa petite mère se glissait de-ci de-là dans les rêves ; et dans les intervalles le visage de Billy, avec ses beaux yeux assombris, resplendissait sous ses paupières. Et une fois encore, au moment où le sommeil enflait ses vagues pour l’engloutir, elle se posa cette question : Est-ce là l’homme attendu ?