Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise I/Dessein II

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DESSEIN SECOND.


Vne Dàme raconte à vn des Fortunez la perte de Fulonde, duquel on portoit le Cenotaphe en ceremonies, durant leſquelles il apparoiſt & eſt recognu.



SI on vouloit naifuement repreſenter la Metropolitaine de ceſte Iſle, il conuiendroit aſſembler toutes les belles maiſons qui ſont en France çà & là, & en conſtituer vne ville qui ſeroit le vray pourtraict de ceſte-cy, ornee de Palais magnifiques, decoree de theatres, & amphitheatres ſomptueux, embellie de iardins & parterres exquis, & accompagnee d’vn haure tout industrieuſement acheué. Eſtans-là nous n’euſmes pas ſeulement pour obiet des edifices excellens, mais nous faiſions rencontre de pluſieurs trouppes de Dames & Gentils-hommes qui nous demonſtroyent tant d’accueïl, que ce que nous en voyons, ſurmontoit aiſement ce que nous en pouuions eſperer. Or à notre arriuee nous remarquaſmes que ces Dames auoyent le viſage vn peu triſte ; Ce n’eſtoit pas ſans cause que nous eſtimames qu’il y eut là quelque auanture notable, & principalement voyans pluſieurs portiques parez, eſquels diuerſité de gens conuenoyent, celà occaſionna l’aiſné des Fortunez d’arraiſonner ainſi la Dame qui l’entretenoit. Madame, ie vous supplie par vostre courtoisie de m’exçuser si ie vous requiers d’vne faueur ; Quelle, dict la Dame, caualiree Le Fortune’. De m’expoſer librement ſi noſtre arriuee en ce lieu, vous cauſe quelque deſplaiſance qui rende voſtre façon (au moins à mon aduis) vn peu contrainte, ce nous ſeroit vn grief deſplaiſir que celà fut, n’ayans intention que d’apporter tout ſeruice où nous nous rencontrons. Ce qui me fait vous en requerir plus inſtamment, eſt que ie crains que nous troublions quelque partie : car comme ie puis iuger, il y a icy quelque beau haſard, ou bien vne couſtume particuliere à ce lieu, & qui ne ſe practique pas autre part, meſmes és autres ports & haures où l’on oit vn grand bruit, on void vne populace meſlee en confuſion, vn amas de toutes ſortes de gens groſſiers & rudes, qui excitent vn murmure deſagreable : & icy nous rencontrons des perſonnes d’honneur vne aſſemblee qui ne denote que modeſtie, vn peuple poly, & vn ſilence diſcontinué parcy, parla de petits bruits raiſonnables & gracieuſement releuez, le tout orné de diuerſes & belles bandes de Dames qui repreſentent toute apparence de vertu. La Dame : Monſieur, puis que noſtre commun bon-heur vous a pouſſez en ces terres, nous ſommes aſſeurees que la iuſte curioſité vous incite à voir & rechercher ce qui peut rendre parfaits ceux qui font profeſſion de l’honneur, parquoy vous pouuez vous aſſeurer d’eſtre les bienvenus : Ce que nous ſommes triſtes n’eſt pas à voſtre occaſion, ou que nous craignions d’eſtre ſurpriſes, bien qu’il nous tourne à deſplaiſir que vous ayez remarqué à la premiere veuë que noſtre viſage fait preuue de quelque alteration interieure : Vous’eſtes en lieu, où ſi nous pouuons, vous receurez toute courtoiſie & honneur : Et afin que ie vous en aſſeure par effect, vous ſatisfaiſant ſelon voſtre demande, ie vous conduiray à ce Palais prochain où voſtre repos vous attend, & pour eſclarcir voſtre penſee, ie vous declareray vn ennuy que nous auons, lequel vous ſera encores plus deſcouvert par la ceremonie qui ſera faite apres midy en ce bel eſpace que vous voyez entre ces deux iardins qui ſ’eſtendent à la mer. Ie ne puis le dire ſans regret. Depuis ſept mois en ça il nous eſt aduenu vne grande diſgrace : C’eſt que le fils du Roy dernier recognu en ce Royaume, ieune Prince, beau entre les accomplis, vaillant parmy les magnanimes, l’œil de ceſte Iſle & l’eſpoir de noſtre deffence, ſ’il nous aduenoit de la guerre, comme quelques fois il ſuruient apres vne tourmente generale, & que les luminaires ſont en grande ecclypſe, car alors noſtre mer qui eſt du tout differente des autres, deuient durant vingt iours ſemblable aux autres aſſemblees d’eaux, & les Pyrates & autres qui ſuiuent les routes marines peuuent ſurgir icy, & nous faire de l’ennuy : Celuy doncques que nous tenions pour noſtre deffenſeur au beſoin, Patron auquel on faiſoit aduiſer les enfans pour les inciter à la perfection, celuy que chacun aymoit, ſans qu’aucun luy voulut mal, qui eſtoit chery & reueré de tous, eſt perdu, & d’vne façon trop eſtrange : Le dernier iour que nous le viſmes il eſtoit icy parmy nous à fe recreer ſelon les douces occurrences dont nous auiſions nos cœurs, & ayans paſſé le temps iuſques au ſoir, il inuita la compagnie eſleuë de ſe trouuer le lendemain en ſa maiſon, où il y auoit partie faicte de combatre à la barriere, courre la bague, rompre en lice, & practiquer pluſieurs autres exercices vertueux, pour leſquels authoriſer dauantage, il fit dés le ſoir chanter vn aër nouueau deuant ſa maiſtreſſe, & ſi vous penſez y prendre plaiſir, ie le vous monſtreray, le voylà, ſ’il vous plaiſt, iettez l’œil deſſus, tandis que ie prendray aleine en montant ce petit tertre.

Aſtres dont les beaux feux influent en mon ame
Les fideles ardeurs de mes affections,
Ainſi qu’vn beau miroir vous receueK ma flame
Dont vou me conſume% par vos reflexions :
Comme en perfections vous eſtes la premiere,
Auſſi rien n’eſt egal à mes fidelitez,
Et mon ame qui eſt en ſes deſirs entiere
Ne forme point pour vous de deſſeins limitez.
I’ay le cœur releué pour vous faire ſeruice,
Vos fauorables yeux touſiours m’animeront,
Auſſi ie chercheray la fortune propice
Aux infinis effects qui le teſmoigneront.

Nous luy auions promis d’aſſiſter à ces belles parties, & de fait des le matin nous allaſmes en ſa mais nous ne trouuaſmes pas celuy que nous deſirions, il ne parroiſſoit point, & n’y auoit perſonne qui nous en peuſt dire des nouuelles : Nous allions & venions aſſez, & rien ne le manifeſtoit, pour vn temps, chacun eſtimoit que ce fut vne ioyeuſe feinte qu’il fit pour nous faire debattre : Helas la feinte eſt deuenuë verité, nous ne l’auons pas veu depuis : & bien que nous ayons fait diligente enqueſte en tous les endroits de l’Iſle, dont il n’eſt ſorty perſonne ſans noſtre ſceu, nous n’en auons entendu aucunes nouuelles : par quoy eſtimans qu’il n’eſt plus, le conſeil a eſté d’auis de luy faire ſes obſeques, & luy eſleuer vn Cenotafe que vous verrez tantoſt : voila qui eſt cauſe de noſtre triſteſſe, qui ne vous touchant que par commiſeration, ne vous empeſchera de prendre en ce lieu le temps & le plaiſir honneſte que vous deſirez.

Pluſieurs diſcours s’eſtans ſuiuis, le midy paſſé que la ceremonie ſe preparoit, les Fortunés ſe proumenans auec quelques Demoyſelles filles, auxquelles il n’eſt pas permis en ce pais-là, d’aſſiſter les conuois mortuaires, d’autant qu’elles ſont deſtinees pluſtoſt à nopces & lits Hymeneens qu’à cimetieres, les troupes funebres commencerent à paroiſtre : & les Fortunez eurent congé de ſ’auācer vers les Dames, pour aller voir & recognoiſtre ce qu’ils pourroyent : Les hommes veſtus de dueil cheminoyent de tel ordre, ſeptaloyent enſemble l’vn apres l’autre, & arriuez à certain terme ſ’arreſtoyent, tant que ſept autres ſe ioigniſſent à eux, pour cheminer deux enſemble îuſques à vn autre poſe, où ils ſ’arreſtoyent encor, cela ſe continuoit tant que peu à peu ainſi tous les rangs fuſſent ioints, puis apres ils ſ’eſchappoyent & retenoyent petit à petit tant qu’il ſe fit vne lozenge, apres laquelle eſtoit porté le Cenotafe ſuyui des chantres, puis de l’aſſemblee generale du peuple, ſelon les qualitez & rangs modeſtes. Le Cenotafe fut poſé au milieu du parterre preparé, & les gens de ceremonie ſ’en retirerent vingt pas loin, à ce que par l’eſpace d’vne heure, on le peut vifiter auant que faire les plaintes. Le plus ieune des Fortunez apres l’auoir obtenu des Demoyſelles & de ſes freres alla viſiter le Cenotafe & en eſplucha l’edifice, qui eſtoit en forme de pauillon, ayant les coſtez de long fermez de vingt piliers de iaſpe, & ceux de la largeur accommodez de ſept d’ebene, tellement diſpose, qu’aiſément on diſcernoit ce qui eſtoit dedans, c’eſtoit vne lame d’or fin toute nuë autour, & au milieu il y auoit en lettres d’argent ceſte proſe,

Icy eſt vn ſepulchre qui n’eſt point ſepulchre,
Icy repoſe vn corps qui n’eſt point corps,
Icy eſt vn eſprit, qui ne fut onc eſprit,
Il n’y a icy ny corps, ny eſprit, ny ſepulchre,
Tout eſt ſepulchre, eſprit, & corps.

Le Fortuné ayant rapporté à ſes freres ce qu’il auoit veu, leur en demanda leur auis : Ils luy dirent, puis que vous auez tout bien conſideré, c’eſt à vous d’en dire ce qu’il vous en ſemble, à cela les Demoyſelles adiouſterent leurs prieres : adonc il dit, Ie ſuis deceu en mon opinion, s’il n’y a icy vne grande feinte, & ne doute que qui a fait cet eſcrit ſçait ce qui en eſt : Ie m’aſſeure que c’eſt vne persöne ſcauante qui recognoiſt le dueil des autres que elle flatte en s’en riant, ou bien ſ’en attriſtant par telle pitié, qu’il n’y a pas eu moyen de ſ’exprimer qu’en celant quelque ſignalee meſauenture. Durant ces diſcours la Dame qui le matin auoit entretenu les Fortunez, ſurueint, & ayant ſceu ce que le ieune Fortuné penſoit de ce ſujet, par la repetition qu’il en fit & la ſuite qu’il en continua, elle luy reſpon, Heureux cheualier ie croy que Vous auez des particulieres intelligences, & que le plus recellé des cognoiſſances eſt en voſtre cœur : quand ie penſe à ce que vous dites, ie m’auiſe que nous auons entre nous vne vieille Fee, qui eſt celle là meſme qui à la priere des parens a pris le ſoin de tout ce qui appartiḕt à ce feint tombeau pour y mettre ordre & l’executer. Sans doute elle qui eſt pleine de tous artifices, pourroit bien ſcauoir des nouuelles du ſuiet de noſtre ennui. Des le matin elle m’a dit qu’elle auoit affaire, & que difficilement ſe trouueroit au conuoy, i’entre en quelque ſoupçon d’elle qui eſt forte en ſcience, grande en ſecrets, magnifique en inuentions, & abondante en toutes fineſſes.Comme ils deuiſoyent il ſ’eſleua vn grand bruit, vn tumulte de gens qui ne ſcauent ce qu’ils diſent, La Dame appelle vn page pour ſcauoir que c’eſt & l’enuoye ſ’en enquerir, il ſ’en recourt tout esmeu : C’eſt dit-il, Madame, l’eſprit du defunct qui ſ’eſt preſenté à la compagnie, voyez ceux ceux qui l’ont auiſé comme ils fuyent, meſmes les plus ſages ſe retirent. Les Fortunez auancerent auec les Dames & faiſans ſigne font arreſter ceux qui ſ’eſpouuantoyent ; vn de la troupe veint à eux diſant, Sans doute c’eſt luy, il veut ſ’approcher, on le fuit, il ſe preſente, on recule, il veut paſſer par le chemin haut & on l’empeſche ; Alors es Fortunez ſ’approchans de la nobleſſe, apres auoir parlé aux plus auiſez, allerent gayement vers celui qui ſ’approchoit, Ce n’eſt point, disḕt-ils, vn eſprit, ce n’eſt pas vn fantoſme, ſes yeux ſont humains, ſon geſte eſt d’vn homme, alons à lui & l’oyons. Adonques ceux qui l’auoient eſtimé vn ombre, eurent l’aſſeurance de le recognoiſtre, & ainſi pluſieurs le vindrent ſaluer lui donnans la main, & la Dame s’approchant de lui s’auance à l’embraſſer auec ces mots, Fulondes mon cher couſin ie voy bien que ce qui eſt deuant moy n’eſt point vn ombre, ni vne ame veſtue d’vne triſte repreſentation impalpable, vous eſtes celui dont ſ’abſence nous a cauſé tant de triſteſſes, auſſi vous nous ſerez cauſe d’vn grand contentement : puis que vous reſpirez encor auec nous l’air de ceſte vie. Puis ſe tournât vers les autres leur dit, Approchez vous, vous ne rencontrerés point vne vapeur vagante, ni vne ſemblance eſpouuentable ; En verité les bons diſcours de ces Gentils-hommes eſtrangers m’ont donné l’aſſeurance à laquelle ie vous inuite : Puis prenant le perſonnage par la main, Reuenez, lui dit-elle, pour iouïr encor de la frequentation de ceux qui conuerſent enſemble temporellement : Fulondes autant aiſe que ceux auſquels il occaſionnoit le ſemblable plaiſir, ſe voyant recognu ne voulut point paſſer outre, & biḗ qu’on le priaſt inſtamment d’aller en ſa maiſon pour ſe refraichir, ſi voulut-il deduire ſa fortune à l’inſtant, & ſurtout ayant entendu l’occa ſion des ceremonies qui s’offroyent, & ayant fait ſigne à vn ſoldat qu’il lui apportaſt vne chaire, il s’y repoſa pour raconter ſon auanture.